‹ La famille Alain /par Alphonse KarrChapitre 1 sur 3 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOCLEVAni) DES ITALIENS, 45, AU COIN D8 LA RVB OB aRAMUO^fT

Droite de reprodaction et de tradaction résenré*

k JEANNE

A. MADAME fO^S^PHmE MAURIN

LaDîve est une petite rivière qui serpente à travers la riche vallée d'Auge et qui vient se jeter dans la mer. Quelques cabanes de pêcheurs et dljerbagers ont fini par devenir un village qui s'appelle Bive, du nom de la rivière.

Les hommes sont pêcheurs ou marchands de bestiaux. Parmi les femmes, quelques-unes s'occupent de Tindustrie de leurs maris ; le plus grand nombre fait de la dentelle.

Toute la vallée se compose de pâturages limités par des •ruisseaux alimentés par la Dive, qui, après avoir passé sous le pont de bois de Cabour, hameau d'une dizaine de maisons, coule entee le village de Dive et un énorme banc de sable qui le sépare dé la mer, dans laquelle elle va se jeter au-dessous de Beuzevab

Beuzeval n'est guère que la réunion,, sur les livres. du cadastre, des fermes isolées sur un plateau élevé au-dessus de la mer ftt.de moulins à eau mus par une petite rivière, qai s'appelîe tout simplement lu rivière; fleuve, si l'on en crcit la définition des géographes ; fleuve de un .à deux pieds de •profondeur, d'une eau claire et limpide, et sur lequel on a

jeté de place en place un Tienx sanle qui, posé snr les deux mes, forme un pont sa£Bsant.

Par une matinée d*aoât, un dimanche, la marée montait et enOait la Dive, qni, i marée basse, n*est guère qu'an ruisseau.

Un grand nombre de personnes étaient rassemblées près de l'embouchure de la rivière, sur une partie du village où sont situés deux ou trois cabarets sur lesquels on lit : Cidre à dépoteyer, ce qui veut dire à vendre par pots.

La messe venait de finir, et les habitants de Cabour, qui n'ont pas d'église, ainsi qu'une grande partie de ceux de Beuzeval, qui se trouvent plus loin de leur église que de celle de Dive, étaient descendus, à Fissue de la messe, jusqu'au bord de la rivière et de la mer, pour assister à une cérémonie qui allait avoir lieu.

Quelques hommes dépoteyaient du cidre. De jeunes filles en parures se promenaient par trois ou quatre ensemble, caquetant et riant tout haut pour attirer l'attention des garçons, qu'elles semblaient éviter, tandis que ceux-ci, également par groupes, causaient de la mer, de la pèche et du temps, sans perdre les filles de vue.

Parmi ceux qui s'étaient assis devant les cabarets, il était impossible de ne pas remarquer deux hommes déjà âgés, mais encore vigoureux, qui, partageant fraternellement un pot de cidre, échangeaient quelques mots qui sortaient de leur bouche entre d'épaisses bouffées de tabac.

L'un des deux était le seul des assistants qui ne fût pas en toilette : il avait sur la tète un bonnet de laine rouge ; un gilet de laine rayé de blanc et de rouge ne laissant voir que ses manches, parce qu'un autre gilet de gros drap bleu foncé était boutonné par-dessus ; un pantalon de dra/ bleu était recouvert du haut par un cotillon, large pantalon de toile à voile qui retombe à gros plis jusqu'aux genoux, et d'en bas par de grandes bottes qui montent jusqu'à moitié de la cuisseii

Son visage était à peu près couleur de cuivre, ainsi que son cou, que l'absence de cravate permettait de voir.

En réalité, il s'appelait Tranquille Alain; mais quelques actes d audace à la pêche lui avaient fait donner dans sa jeunesse le surnom de Risque-Tout, qui était devenu tout doucement son nom et le seul sous lequel le connussent les jeunes gens de la commune.

L'autre, auprès de Tranquille Alain, était presque un monsieur : il avait un chapeau et une très-longue redingote d'un bleu pale, un pantalon de faux nankin d'un jaune plus ardent que le véritable, des souliers à bouts arrondis, et sur b ventre un large cordon de montre vert et rouge terminé par un gros cachet et une clef en cornaline.

Il se nommait Éloi Alain et était cousin de Tranquille. Il était meunier du meilleur moulin de Beuzeval, celui qui est le plus près de la mer.

Il était riche, et n'était pas fâché qu'on lui parlât de son argent.

Comme presque tous les meuniers^ il accaparait un peu de blé et faisait une sorte de petite banque quelque peu usuraire ; il avait beaucoup spéculé sur la manie des paysans de devenir propriétaires en achetant des carrés de terre qui rapportent deux pour cent, et dont il leur faut payer l'intérêt à cinq pour cent quand le vendeur leur accorde du temps, ou i huit ou neuf quand il faut emprunter pour payer l'acquisition.

II avait fait aussi un peu de contrebande dans sa jeunesse; mais le métier n'en valait plus rien, et il n'y pensait que pour se rappeler une haine violente qu'il conservait dans son cœur, et qui avait pris son origine dans une affaire de cette nature.

n avait prêté de l'argent à son cousin Tranquille, pour faire construire un nouveau canot que l'on devait baptiser

9 LA FAMILLE ALAIM

ce matin même, et ils attendaient, en bavant et en filmant, que M. le cnré, qui était allé dîner après sa messe, dese^sdll. sur la plage »vec son €lerg&

Le canot neuf était sur la plage, maté et voilé, énorme bouquet au haut.<lu mât. Pélagie Alain, femme Tranquille, triomphait sans disâmulation.

Auprès d'elle étaient le parrain et la marraine, un beatei petit garçon et une belle pcÂif^ fille vêtus de leurs habits *de fête, et qu'elle' avait bien du naal à empêcher d'aller jooer, ce qui aurait nécessairement détruit bien vite l'effet de ses seins pour les- parer.

Le garçon, appelé <!)Bfésime, était à elle, ainsi qu'une se^ conde petite fille, la blonde Bérénice, qui n'assistait à lafète qa*ea qualité de spectatrice. La marraine était une enfant dont Pélagie avait été* la nourrice, et qui était sœur de^ lait de Bérénice.

Sa mère était morte^puis longtemps, et son père, soldat,' l'avait laissée chez les Alain, avec lesquels il avait été» lui* même élevé. Il était mort depuis quatre ans sur le champ de bataille, chef de bataillon et décoré, laissant à sa fiUe detne cent cinquante francs de pension.

I^anquille Alain et sa femme ne la^stinguaient gnèrede lenrfî autres enfants^ et tons ensemUe se traitaient commoi frères et sœurs.

La marraine avait été neicsnée'PtitehéFîe, nom' qui' se^pro* 3ionce dans les campagnes normandes comme chérie.

Peut-être serez-vous un peu étonnée, madame, de l'air un peu prétentieur de la plupart de ces noms; maie je puis y&c» assurer que je n'en suis pae Tinventeuv, et qu'ils sont trèsr communs en Normandie.

II n'y a pas un village où l'on ne trouve des Bérénice, des Artémise et des Cléopàtre. Où les habitants ont-ils pris ori-; ginairement ces noms? Je l'ignore.

LA FAMILLI? ALAIN 7

Quelques dames de château les auront donnés d'abofd autrefois d'après quelques romans de mademoiselle de Scudéri, et ils seront restés traditionnellement dans le pays.

Le pot de cidre de Tranquille et d'Éloi était vide. Éloippit. sa canne, qu'il avait posée à terre; cette carnie avait une masse à un bout et un cordon de cuir à l'autre, et il frappa sur la table en criant :

— Garçon, un pot !

Le maître du logis, qui était son propre garçon, vint pren)** dre le pot et le rapporta plein, puis attendit, selcwa l\isage^ quelles consommatetîrs le payassent d'avance.

Éloi tira d'une poche de son pantalon une poignée de piè# ces de cinq francs, sembla chercher' imrmi elles une {wièce moins grosse, puis, ne la trouvant pas,- remit l'argent dans son gousset, et interrogea l'^re' poche de la même nia^ fiière.

— Attends, dit Tranquille, j'ai de la monwaie.

— Tu as déjà payé l'autre pot.

— C'est égal, puisque- tu n'as pas de monnaie.

Éloi se laissa vaincre sans plus de résistance, et; comfne s'il eût attendu cette offre, il remit dans sa seconde poche rar^* gent qu'il en avait tiré, et, amenant à lui une blague fornïée d'une patte d'albatros, dans laquelte Risque-Tout mettait Bott tabac, il remplit de nouveau sa pipe.

Risque-Tout en fit autant avec son propre tabac, tira un peu d'amadou de son gilet, battit le briquet avec son couteau sur un gale*^ «cassé qu'il ramassa*, et ralluma sa pijje noircie par l'usage , dont le tuyau avait à peine quelques lignes de longueur, et qui se plaçait dans un trou qu'il avait entre deux dents, comme un aviron dans une dôme.

— Eh I Tranquille, dit le meunier, je ne vois pas ton aîné.

— Césaire? Ohî il est allé se faire brave. Il n"a pas vouïû rester comme moi avec ses habits de pêche.

n lA FAMILLE ALAIN

— Tu pêches donc le dimanche?

— Ma famille mange le dimanche]comme les autres jours.

— L'Église ne veut pas qu'on travaille le dimanche, et il n'y a que toi qui n'obéisses pas.

— C'est commode pour toi. Le blé pousse le dimanche comme les autres jours, et il pousse aussi la nuit pendant que tu dors. D'ailleurs, qui travaille prie. On permet bien de boire et de se soûler au cabaret le dimanche, et on ne me permettrait pas de gagner le pain de mes enfants I Allons donc I je suis un simple, je ne sais pas lire, mais j'ai un bon sens qui me dit ce qui est bien et ce qui est mal. Pourquoi est-ce qu'on ne travaillerait pas le dimanche?

— Cela t'empêche d'aller à la messe.

— Pas tout à fait. Nous sommes partis cette nuit pour relever nos lignes et nos cordes, et, quand le jour a commencé à poindre, Césaire et moi, nous nous sommes mis à genoux et nous avons prié un brin le bon Dieu de bénir notre travail, et il nous a entendus : nous avions du poisson à tous hains.

(Je ne crois pas devoir conserver aux personnages l'ao cent du pays, qui serait peu intelligible. En réalité, Traa* quille Alain a dû dire béni pour bénir, — pèchon poui poisson, — mè pour moi, — commenché pour commencé ; — tous hains est parfaitement français et est synonyme d'ha meçon).

^Et aussi, ajouta Éloi, M. le curé a encore dit ûnhui (au jourd'hui), dans sa chaire, que Dieu s'était reposé le septième jour.

— M. le curé, je le respecte; mais, dans sa chaire, il parU tout seul, et personne ne lui répond. Si le bon Dieu s'est reposé le septième jour, c'est parce qu'il avait fini sa besogne et n'avait plus rien à faire. Il s'est aussi reposé le huitième, c'est-à-dire le lundi, et' le neuvième, et tous les jours sui-

LA FAMILLE ALAIN Tl

vants; faut-il donc ne pas travailler demain ni jamais? Écoute, Éloi, tu m'as prêté cent écus pour faire faire ce canot neuf; eh bien, tu es plus §.ûr d'être payé des cent <Ingt écus que je dois te rendre après la saison, par un Komme qui travaille le dimanche... Tiens, voilà Césaire qui arrive.

— Es-tu content de lui?

— Oui, il va bien ; c'est doux comme une fille, ça n'a pas une volonté : mais un qui sera un fin pêcheur, c'est, le petit Onésime, le parrain de l'embarcation. Il ne vit que sur la mer, cet enfant-là, et ça a onze ans I Si ça avait la force, ça vous manœuvre déjà un bateau comme un liomme! Je no veux pas l'emmener aux marées de nuit, tant qu'il est si jeune : eh bien, il faut se fâcher chaque fois pour le laisser à la maison.

» L'autre nuit, il y a deux jours, je le croyais endormi ; . nous partons avec Césaire, il était une heure de la nuit; eh bien, Onésime était allé d'avance se cacher sous le tillac du canot 1 Quand il tient une ligne ou un libouré, le roi n'est pas son maître I Cet enfant-là sera un jour l'ennemi du poisson.

» Mais on sonne à l'église, c'est le curé qui sort. Ah I voila le maître du château et sa femme.

— M. Malais?

•*- M. Malais de Beuzeval.

— Pas plus de Beuzeval que moi, répliqua le meunier avec impatience ; le grand-père était marchand de bœufs comme le mien; le père a été usurier, tandis que le mien était hon- Qête homme. C'est de ce momenMà que leur famille s'est élevée au-dessus de la nôtre ; il a acheté ou plutôt volé lo château du Beuzeval. Je ne parle pas de l'oncle de celui-ci, qui était douanier (le diable ait son âme I je n'en parle pas, .parce que j'en ai trop à dire). Et ces Malais, ça a Tair de mépriser la terre... elle n'est pas digne' de les porter. Fhl

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. moi aussi, j'en al, de Dargent ; ça sera peut-être à mon loup qujelque jour de ne pas les reconnaître; j'ai fait un serment sur cette famille-là.

On sonnait toujours à l'église ; on commençait à entendre \es chants du curé, du clerc et des enfants de chœur; ckmt l'un portait la croix et l'autre du sel, du bMet de l'eau bénite.

Les pêcheurs qui entouraient le canot, qui en louaient ou *

en critiquaient le bordage ou la quille, et qui prophétisaient qu'il irait plus ou moins bien à la- voile- ou à l'aviron, se découvrirent et s'espacèrent pour faire place atï curé, au paPc rain et à la marraine.

Pélagie Alain avait placé un christ de buis sut l'arrièredu bateau, place d'honneur. Tout le monde se* signa, et le mvé commença à dire en latin : a Seigneur, vous domptez l'orgueil de la mer, et vous calmez la violence des ûots. »

Et le clerc répondit : a Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. »

Le curé lut alors HÈvangile:

G En ce temps-là, Jésus montant dans une barque , ses disciples le suivirent, et voici qu'une grande tempête s'éleva sur la mer, en sorte que la barque était couverte de vagues, Jésus, cependant, dormait ; ses disciples s'approchèrent donc de lui . et réveillèrent en disant : « Seigneur, sauvez-nous, » nous périssons 1 » Jésus leur dit: «Pourquoi craignez- » vous, gens de peu de foi?» Et, en même temps, se levant, il commanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme. Ceux qui étaient présents furent saisis tfétonnement, et ils disaient: a Quel est celui à qui les vents ^ la m»r t> obéissent ?» '^

Puis le curé reprit en chantant : «Seigneuti vousdompto l'orgueil de la mer, et vous calmez la violence des flots. »

Et le clerc répondit avec les enfants de chœur : « Je chaa^ terai éternellement les miséricordes du Seigneuf ;

Le curé fit alors le tour de la barque en y jetant da sel et du blé, et en disant :

« Notrç secours est dans le nom du Seigneur.

Le clerc. Qui a fait le ciel et la terre.

Le curé. Que le nom du Seigneur soit béni !

Le- clerc. Maintenant et dans toute réternit^..

Le curé. Opérez, Seigneur, ce qui est représenté par lersel et par le blé ; donnez-nous la sagesse qui prévient, la cor ruptien et Hniquité, et bénissez les travaux die ceux qoi moi»teront ce frêle esquif. » -

Il demanda alors quels étaient le parrain et la marraine, et, à une seconde question : a Quel nom donnez-vous au canot? » Onésime s'embarrassa et ne put répondre; mais Pulchérie, rouge comme une cerise, répondit :

— La Mouette y monsieur le curé.

Le curé aspergea le canot d'eau bénite, et se remit en route. Pulchérie lui mit dans la main un sae de bonbone, dans lequel on avait caché un petit écu.

Onésime donna des dragées et une petite pièce au clerc et aux enfants de chœur.

Et le clergé de Dive retourna à l'église en chantant : «L'etu s'élevait jusque par-dessus ma tête; j'ai dit : a Je suis » perdu 1 » j'ai invoqué votre nom, Seigneur, et j'ai été sauvé. Mon secours vient du Seignenr, qui a fait le cvA et la terre. »

Tous les assistants firent encore le signe de la croixi Alors la scène changea.

Pélagie avait des dragées dans son tablier ; elle en» donna à ses commères ; et les deux enfents, Pulchérie et Oiiaésime, Jetèrent les dragées par poignées et le plus loin possible sur ]es galets, sable arrondi de la mer dont chaque-, grain, est gros comme un œuf, de mémo que les mouettas, q>ui; sent ies hirondelles de l'Océan, sont de la «taille d'an aigle...

Les enfants se ruaient sur les dragées, se précipitaient sur les galets entre lesquels elles tombaient, se poussaient et roulaient pêle-mêle.

Pélagie alors retourna à la maison pour préparer la cau^ drée. La caudrée veut probablement dire la chaudronnée, comme on dit.la marmite, chez les petits bourgeois, pour si- *'gnifler le dîner.

Pendant la pêche, on fait ordinairement^ chez le patron de -chaque barque, une caudrée le samedi soir, après qu'on a partagé l'argent de la pêche de la semaine ; mais, cette fois, c'était à propos du baptême du nouveau canot: Pélagie avait invité quelques amis, et aussi les matelots de Tranquille.

Outre le petit canot qui était à lui, et que le nouveau baptisé était destiné à remplacer, Risque-Tout commandait une grande barque appartenant à M. Malais de Beuzeval, pour les temps où la mer est plus dangereuse et les pêches plus lointaines, l'hiver pour la pêche du hareng, et l'été pour celle du maquereau.

Ce bateau était monté par cinq hommes et un mousse. On divisait la pêche en un certain nombre de parts ; au bateau il revenait deux lots.

Pour la première fois, Onésime avait rempli les fonctions •de mousse à bord de la barque, au commencement de l'été, 4)endantla pêche^du maquereau.

Dans les intervalles de ces deux pêches, le petit canot ser- Ivait pour pêcher à la ligne, et tendre la nuit de longues cordes armées d'hameçons, et aussi pour porter des sortes ^e nasses, pour prendre les homards et les crabes, étrilles, ■;€tc., dont il n'y a guère, sur la côte sablonneuse de Dive.

Pour ces pêches, Onésime, quoique inscrit sur le rôle do son père comme mousse, n'aurait été qu'un embarras dans Je petit canot, et on le laissait à terre, à son grand cbagnn, evec les deux petites filies. Dérénice commençait à faire de

la dentelle; mais à Pulchérie, nièce de M. Malais, qui ne s'occupait guère d'elle, on n'aurait pas osé faire apprendre un état. Onésime allait à l'école tous les deux jours.

Ces intermittences s'expliquent par un usage inventé par beaucoup de paysans en Normandie. L'école se paye de trente à quarante sous par mois pour un enfant; beaucoup de parents envoient deux enfants alternativement et ne payent que pour un, puisque, au bout du compte, il n'y a jamais qu'un seul enfant à l'école.

Depuis deux ans que ce manège durait, Bérénice connaissait à peine ses lettres ; et Onésime n'avait fait de notables progrès que dans l'art de mettre de petits morceaux de papier à l'abdomen des mouches, qui, volant par la classe avec cette queue postiche, comblaient les enfants de bonheur.

Ces études extrêmement primaires d'Onésime étaient presque supprimées depuis un an qu'il allait à la mer. En outre, Pulchérie, qui ne faisait rien et n'avait rien à faire, se trouvait seule quand Bérénice était à l'école un jour et le jour d'après faisait de la dentelle; aussi elle faisait tout pour débaucher Onésime, sans lequel elle n'eût pas osé aller courir dans la campagne ou faire voguer de petits bateaux au bord de la mer.

Vers cinq heures, on se réunit chez Tranquille pour la caudrée. Les femmes amenèrent leurs enfants, les unes deux, les autres quatre, quelques-unes un plus grand nombre.

Le repas se composait de soupe, de viande grillée et de poisson, et de cidre pour boisson. Tous les enfants mangèrent ensemble sur un banc érigé en table ; mais leur gazouillement ne tarda pas à gêner les pêcheurs.

Les mères les emmenèrent au logis. Bérénice resta aveo la sienne pour l'aider ; Pulchérie et Onésime disparurent avec les autres enfants, et on ne s'occupa plus d'eux.

Les pêcheurs alors se mirent à deviser; les pots de cidre sq

Vidaient et se remplissaient. On parla du nouveau canot,' puis de la pêche.

— Prendrons-nous du hareng cette année? Nous n'en avons guère eu Tannée dernière.

— Le hareng, dit un marin qui avait servi dans la marine impériale, il a quitté nos côtes depuis le départ de l'empereur. )

— Je crois, dit un autre, que nous n'étions pas assez au nord.

— Je m'en irai par le travers de Dieppe.

— J'ai bon espoir pour cette année.

Les têtes s'échauffaient ; le cidre répandait la gaieté et la confiance.

Les femmes revinrent après avoir couché leurs petits enfants et les avoir laissés à. la garde des plus grands. Alors ou chanta.

Le marin de la garde chanta la fameuse chanson :

Le collecteur des tailles Dit qu'il vendra mon lit ; Jcrnemoquodelai, Je couche sur la paille.

Et tout le monde chanta en câœuc lerefrain :

raime mieaimafai» jd'acgent »

Chanter, danser et boinr; J'aime mieux moins d'argent, Et vivre plus gaiement.

La soirée fut terminée par un. cantique qui se chante 1 presque toutes les cérémonies qui intéressent les pècheMm^ et qui s'adresse à la vierge Marie, à laquelle les marins ont une dévotion particulière :

Vierge sainte, exaucez-nous !

Notre espoir est tout en vouBf

Chère dame de la Garde ,

Très-digne mère de Die a,

Soyez notre sauvegarde

Pour nous défendre en tout liea*

Soutenez de votve bras

Et nos vei^ues et nos mÀU;

Fortifiez le cordage^

Les câbles et les haubans.

Claire étoile de la mer, Montrez-Yous dans le dangcn

Consei^ezHioiiB la santé , La vie et la liberté.

Soyez notre ancre maîtresse »

Si l'ancre vient à cherler.

SappHec. vatre cber Fils^ Qu'il bénisse nos profits; Ajoutez au bon passage Va heureux et |)rompt retoniv

Pendant que la caudrée avait lieu cheî Tranquille Alain, on dînait également chez M. Malais de Beuzeval.

Éloi Alain avait dit la vérité en disant que le grand-père de M. Malais avait été marchand de bestiaux. Il était mort en tombant de cheval dans un voyage, après im repas prolongé, n avait laissé passablement tfÇcus à son fils^ubry Malais.

Celui-ci avait renoncé au commerce de son père, et s'était mis à prêter de Targent. Il avait épousé la fille d'un marchand, qui avait mis la maison sur un pied bourgeois.

On de leurs deux fils s'était fait soldat.

Elle avait marié l'autre, à qui, presque malgré son mari, elle aVait fait donner une éducation de monsieur; elle lui

lu LA FAMILLE ALAIN

avait fait épouser la fille d'un marchand comme elle, qui,' outre de l'argent comptant, apportait des façons d'être à son gré.

Elle avait été en pension à Lisieux, et en était revenue très-demoiselle.

L'autre fils, le soldat, quelques années plus tard, s'était marié lui-même. Il apporta un jour une petite fille, pour laquelle il demanda une nourrice.

Pélagie Alain venait d'accoucher de Bérénice ; elle éleva les deux enfants en même temps. Auguste Malais repartit^ au bout de quelques jours en laissant de l'argent, el sans avoir dit autre chose de la mère de la petite Pulchérie, sinon qu'il l'avait perdue.

On n'entendit plus guère parler de lui, et, quelques années après, on apprit presque en même temps qu'il avait été nommé chef de bataillon et officier de la Légion d'honneur, et qu'il avait été tué.

Son oncle et sa tante avaient bien autre chose à faire qu'à s'occuper de Pulchérie. Ils avaient eux-mêmes eu trois enfants dont deux étaient morts presque en naissant.

Le premier seul, qui avait trois ans de plus que Pulchérie, avait survécu et était en pension à Paris, où on avait décidé qu'il deviendrait un prodige.

La mère Aubry Malais était morte en disant : a Ce n'est pas commode, d'avoir un beau-père marchand de bœufs. » Dorothée, sa belle-fille, voulut effacer cette origine le plus possible pour elle et tout à fait pour son fils.

Le père de son mari avait acheté le château de Beuzeval et ses dépendances. Le propriétaire était gêné dans ses afifaires.

En répandant des bruits exagérés et inquiétants sur sa situation , Aubfy Malais avait fait douter de sa solvabilité; et passa pour un extravagant quand on le vit ramasser par;:

tout des créances sur M, de Beuzeval; mais, quand il en eut' suffisamment, il sut s'en servir de façon à avoir le château et les terres pour le quart de leur valeur, en suscitant mille ennuis et mille tracasseries au possesseur,

Dorothée et son mari, déjà plus éloignés du marchand de bœufs, avaient tout doucement ajouté le nom de Beuzeval à leur nom de famille, en préparant les voies à leur fils, qui s'appellerait simplement M. de Beuzeval et renoncerait au nom trop connu de Malais.

Donc, M. iYÎalais de Beuzeval et sa femme Dorothée étaient des parvenus dans l'acception la plus complète du mot, fiers de leur fortune et ne perdant aucune occasion de l'étaler aux yeux des autres.

Quand le jeune Octave Malais de Beuzeval avait eu douze ans, il était venu faire sa première communion au château pendant les vacances. C'était l'époque où communiaient les enfants du pays. M. Malais avait exigé du curé de Beuzeval, qui avait eu la faiblesse d'y consentir, que l'on ne fît pas communier son fils avec les enfants des paysans et des pécheurs, et il avait communié à part, la veille de la communion générale ; puis on l'avait renvoyé à Paris continuer ses études.

. Madame Malais disait à tout le monde que son fils apprenait le latin et le grec; qu'outre les maîtres du collège , il avait des professeurs particuliers; qu'il travaillait beaucoup, etc.Tout à coup l'objet de toutes leurs espérances tomba malade et mourut.

M. et madame - Malais furent écrasés du malheur qui les frappait. Leur vanité chercha des consolations dans un grand et coûteux appareil donné à leur douleur. On ramena de Paris le corps d'Octave ; on lui fit à Beuzeval des obsèques splendides; on lui éleva dans le cimetière un tombeau ou plutôt un mausolée magnifique.

Néanmoins il leur était resté une grande tristesse ; leur tie était désormais sans but et sans espoir.

Dorothée, un jour, s'avisa de songer à Pulchërie. Elle alla la voir chez Pélagie Alain. Elle la trouva jolie, mais horriblement paysanne, et n'y retourna plus pendant quelque temps. Un autre Jour qu'elle la rencontra par hasard, elle Tembrassa ; puis elle se la lit amener quelquefois.

Pélagie, par un bon instinct, pensa que madame Malais reprenait des droits sur l'enfant en reprenant un peu de tendresse ; et, quand il lut question de baptiser le canot, elle alla demander à: madame Malais la permission quePulchérie fût marraine.

Non-seulement on y avait consenti, mais encore on avait donné mwb robe pour l'enfant et on avait promis d'assister à la cérémonie. Rentrés chez eux, sans spectateurs pour leur luxe, les deux époux, à la Un d^un dîner somptueusement servi, parlèrent de l'événement de la journée.

— Comment trouvez-vous la petite, Louis?

— Assez bien ; elle ressemble beaucoup à feu mon frère.

— Elle n'avait pas le même air que toutes ces petites paysannes, quoiqu'elle ait été élevée avec elles ; mdsce bon naturel ne sera pas long à se gâter : elle ne tardera pas longtemps à devenir commune et grossière comme les gens dont elle partage la vie.

— Ce sera dommage.

— Faisons-nous bien à son égard tout ce que nous devons, mon cher Louis?

— Je me le demandais ce matin, Dorothée , et aussi ce qu'on pouvait dire de nous à ce sujet,

— Après tout, c'est notre nièce, Louië.

— La fille de mon frère, Dorothée... Et on doit trouver singulier que nous laissions ainsi la fille de mon frère.

— Totit ce qui reste de notre famille, puisque Weu m'a repris les trois enfants qu'il m'avait donnés.

— Et surtout notre fils Octave, qui promettait d'être un homme distingué.

— Notre maison' est bien triste depuis que nous artM perdu ce cher enfant.

— Cette petite fille est' notre héritière.

— Unique. . , et elle porte notre nom. Devons-nous la laisser devenir tout à fait une paysanne?

— Pour qu'elle ne puisse épouser qu'un marchand de bestiaux !.,. Cela ferait un bel effet !

-^ Qui nous appellera son oncle et sa tante !

— Pulchérie sera jolie ; elle sera riche. Son père était chef d'escadron et ofiloier de la Légion d'honneur. Personne ne* pourrait trouver mauvais qu'elle prétendit à tout,

•—Oui, areCTiUB éducation convenable et des habitudes plus distinguées.

— Nous ne devons pas oublier que c'est notre sang, presque notre fille... On doit en jaser... Je voudrais savoir si nous sommes du même avis... sur quelque chose, Dorothée...

— Je crois que oui... Pensez-vous à la prendre avec nous?

— Je pense que nous le devons à elle et à la mémoire de mon frère, et puis à nous-mêmes. Elle est notre seule héritière ; elle n'a pas de parents et nous n'avons plus d'enfants. Cela consolera notre vieillesse ; cela nous donnera quelque Délie alliancerCe nom qui nous fait bien du tort dans l'opi-* nîon du monde, ce maudit nom de Malais que nous avons Jant de peine à déguiser sans pouvoir le faire oublier, disparaîtra sous un beau nom...

— Pulchérie n'épousera qu'un noble ; elle sera comtesse.

— Et vous serez la tante d'un comte et d'une comtesse I II

iO LA FAMILLE ALAIN

faut aller la chercher demain matin. Je pense que ce sera généralement approuvé.

— n faudra lui faire faire tout de suite des habillements convenables. J'ai ici quelques étoffes , et, d'ailleurs^, nous écrirons demain à Gaen ou à Lisieux; on lui fera des robes d'après ma belle robe que j'ai fait faire à la mode de Paris quand nous y sommes allés il y a douze ans.

La caudrée chez Risque-Tout dura assez tard. On pnt le café. Le café du pêcheur normand consiste en n'importe quoi qui soit noir et liquide; le goût ne fait rien i l'affaire.

Voici comme on prend un café : on avale la moitié de la chose appelée café, puis on remplit sa tasse avec du tafia, de l'eau-de-vie ou du genièvre..

Le genièvre est quelque chose qui a l'odeur de la térébenthine. Cela a été inventé pour nettoyer les meubles ; on a fini par en boire, et on en boit beaucoup. Ce premier mélange s'appelle gloria.

On vide derechef la tasse à moitié, et on la remplit encore d'eau-de-vie, de tafia ou de genièvre ; c'est ce qui forme le gloria gris.

On absorbe le gloria gris presque entièrement; après quoi, on remplit la tasse d'eau-de-vie, et on la vide sous ^e nom de rincette. A la rincette succède la surrincette ^ qui esc suivie dn pousse 'Ca fé ; quand le pousse-café est bu, on dit : « Nous allons boire une goutte d'eau-de-vie, » et on en boit plusieurs gouttes.

11 est très-rare que les pêcheurs soient ivres pour cela.

Je ne connais pas beaucoup les mœurs des autres marins ;

mais ce que je puis affirmer, c'est que je n'ai jamais entendu à une caudrée aucun pêcheur chanter une chanson grossière et inconvenante : on chante des cantiques, des refrains guerriers, des chanfeons sur l'empereur ou sur la mer.

La caudrée finie, on se sépara. La marée commandait le départ pour une heure avant le jour.

Pélagie commençait à s'inquiéter. Bérénice dormait depuis longtemps ; il était plus de dix heures, et les deux autres enfants n'étaient pas dans la maison. Tranquille Alain et Césaire, qui n'avaient que trois heures à dormir, se couchèrent et ne tardèrent pas à céder au sommeil. Pélagie attendit en-; core un peu.

Il faisait un vent assez frais. Elle courut sur la plage appeler les enfants, puis elle alla les demander chez les autres pêcheurs ; personne ne les avait vus. Elle retourna au bord de la mer et rentra chez elle.

Quand elle vit le jour poindre, elle fit la soupe pour Tranquille et pour son fils aîné, qu'elle réveilla.

— Tranquille, dit-elle, les enfants ne sont pas rentrés.

— Comment, pas rentrés! de toute la nuit?

— De toute la nuit. J'ai heurté à toutes les portes, j'ai erré sur la grève ; on ne les a vus nulle part.

— Je n'ai pas peur pour la mer ; mais la rivière est vaseuse...

Tranquille et Césaire allèrent sur les rives. Pélagie réveilla Bérénice, et toutes deux se mirent en route de leur côté. Le mari et la femme rentrèrent à la maison au bout d'une demiheure. Pélagie pleurait; Tranquille était ému, mais dissimulait son inquiétude.

— Us sont peut-être allés à Beuzeval, au château ou chez le cousin Éloi ; on les aura gardés à coucher, ils vont revenir au jour. Onésime sera au moins huit marées sans aller i la mer, >

•^. Il faut que jaous mettions à la voile ; tout le monde est èa route.

— OùestCésaire?

— n m'attead au canot, sans doute... Adieu, Pélagie. Nous reviendrons ce soir quand la marée commencera à dévirer par le sud. Tu me feras signe, sitôt que tu nous verras, f'ils sont revenus... ou plutôt tu les amèneras avec toi sur la plage.*. Adieu.

A ce moment: arriva Césaire tout hors d'haleine.

— Yoilà bien une autre affaire : le canot n'est pas sur la grève ; on . ne le vcât ni à la mer, ni nulle part.

Tranquille devint pâle.

— Onésime^auja voulu s'aller promener avec le canota A (jufllle heure «sont-ils partis hier, Pélagie?

— le ne sais; ils ont disparu pendant la caudrée.

— La marée descendait. Césaire, va parer le vieux canot etjie.çerda pas. jde temps. Nous les rencontrerons à la mer ; Onésime n'aura pas eu la force de revenir; nous les rencontrerons.. Ne te tourmente pas, Pélagie» il n'y a pas de danger ; quelqu'un, de nos bateaux qui sont déjà en route les aura peut-être rencontrés.. Le canot venait d'être bénit^il n'y a pas de danger.

,TranquiUe, contre.son habitude, embrassa Pélagie en partant. Pélagie resta immobile et écrasée sur une chaise.

rPuis,- lorsque Tranquille eut poussé à l'eau le vieux canot avec l!aide d^ Césaire, il dit à son fils:

— Dnésime et Pulchérie sont perdus ; îl a venté cette nuit, la (^anotiauca. chaviré : sans cela, Onésime aurait bien su revenir au changement de la marée. A moins qu'il ne se soit 4gaffé.daus lô. brouillard, ils sont perdus I ^'

.Le canot poussé .à l'eau, le père et le fils allèrent prendre lie vent à.r!aviron, puis hissèrent la voile, et ils.ne tsû^dèrent pas à s'enfoncer dans la brume matinale.

IiA FAJVIIJLJUE ALAUf »

Yers dix heures dumatm,. madaxoe Ualaia desceadait de Beuzeval à Dive, accompagaée d'une servante, pour esaBoa»» xver Pulchérie^ dont on avait déjà préparera chamboa»

Les deux femmes trouvèrent Pélagie comme son fils et son laari l'avaient Isâssée, c'est-rà-dire sen^able ,à une foiBiBa foudroyée ; on la secoua.

— Qu'avez-vous donc, Pélagie ? Êtes-vous maladaî

*— Oh Ua mer, dit-elle, la cruelle mer 1 Elle a ezif louti TDon père et mes trois fi^ères ; elle aura mon mari et tous mm enfants.

— *- Mais qu'avez-vous^ Pélagie? Pourquoi ètes-^€u&<aiaBit n ne Mt pas jmuvais temps, et votre mari va. tous: les jou» sur une mer plus effrayante.

— Ah 1 madame^ dit Pélagie .en..pkuia&tr Jiau& ^a cefveiy rons ni Onésime ni Pulcbérie*

— Pulchérie, dites-vous? où est-elle?

— Dieu seul le sait, madame : elle a disparu .hier soir avec Qnésime. J'ai passé la nuit .à les chercher ;. ils. sont , partis avec le canot qu'on a: baptisé hier.

— Est-on allé à leur recherche?

— Tranquille et Césaire sont partis ;mais il a fait .du: vent cette nuit, et mes pauvres enfants sont perdus l

"- Comment n'avez-vous pas:surveillé davantage une ,eafant qui vous était confiée ?

Ici, Pélagie retrouva de l'énergie, se leva et dit : *— Madame, on ne peut demander à uneiemmei à^yxÀx plus de soin d'aucun enfant que des siens piiopres. Cette pauvre petite, il ne m'est pas arrivé souvent.de pensec.^'aUe n'était pas à moi comme les autres; d'aUleurs, personne. ne m'a disputé le soin à prendre d'elle, et, s'il est arrivé mx malheur, c'est à moi plus qu'à n'importe quelle autre qu'il est arrivé. Tranquille, en partant, me disait que les enfaxits aYaient peut-être été. au château un peu tard^ et qu'on .les

2i LA FAMILLE ALAIN

avait retenus. Je suis allée cette nuit partout ; mais, puisque le canot n'y est pas... ils sont partis avec.

— Votre mari reviendra-t-il de bonne heure?

— Avec la marée ; il ne peut pas revenir plus tôt : à moins que le vent ne change, et il a Tair fle bien tenir de la terre.

— Mais que peul^on faire ?

— Rien, madame, pleurer, attendre et prier Dieu et la sainte Vierge : mon espoir est tout dans ce canot t^ut frais baptisé, qui n'a jamais été monté que par ces deux innocentes créatures. Si la mer ne le respecte pas, que respectera-t-elle? Je vais aller voir M. le curé, pour qu'il fasse des prières.

Et Pélagie s'en alla chez le curé. Madame Malais fut obligée de remonter à Beuzeval, où elle raconta tout ce qui était arrivé àPulchérie ; on envoya plusieurs fois des domestiques demander si les pécheurs étaient revenus et si on avait des nouvelles des enfants.

Les deux époux se firent d'abord des reproches de n'avoir pas pris plus tôt Pulchérie chez eux; puis, grâce aux accommodements qu'on trouve toujours moyen de faire avec sa conscience, ils finirent par tomber d'accord que tous les torts étaient à Tranquille et à Pélagie, et ils déplorèrent alors la perte d'une enfant qu'ils aimaient tant, quoiqu'ils ne s'en fussent jamais occupés jusque-là ; l'isolement de leur vieillesse, l'espoir détruit d'une alliance avec quelque grande famille, leur fortune tombant après eux à des parents éloignés, à des Malais marchands de bestiaux , ou pis encore , et M. Malais pensa que l'on ne pourrait rien dire à ce sujet qui ne leur fût défavorable.

Le domestique envoyé à Dive revint annoncer que l'on voyait de loin les barques, mais qu'elles n'étaient encore visibles que pour les femmes et les enfants des pécheurs^ dont les yeux étaient plus exercés. M. et madame Malais se mirent

alors en route, et descendirent à Dive par un chemin assez escarpé, couvert de buissons d'hippophaès, à feuilles étroites et grises, et ressemblant à des oliviers chagrinés.

Quand ils arrivèrent sur la grève, on voyait alors plus distinctement les canots. Toutes les femmes et tous les enfants étaient réunis au bord delà rivière.

La mer était à peu près étale; elle ne montait plus, et les assistants tiraient du vent et de l'état de la mer des inductions qui n'étaient très-claires que pour les gens du métier. Pélagie avait les yeux fixés sur l'horizon, qu'elle interrogeait avec anxiété.

— Le vent est un peu retombé, disait une femme; ceux qui sont allés par l'est ne pourront pas rentrer avant l'autre flot.

— Voit-on les canots à Risque-Tout ?

— Non; les deux premiers sont à Samuel Aubry et à Pacôme Glam.

— Et le troisième?

— Le troisième?... N'est-ce pas la barque à Placide?

— Peut-être bien.

M. Malais s'approcha de Pélagie et lui dit :

— Pélagie , ne voyez-vous rien ?

— Monsieur Malais, répondit Pélagie, ils ne sont pas en vue; j'ai prié toute la journée, et je ne sens pas d'angoisses dans mon cœur : j'espère.

A ce moment, le bateau de Pacôme Glam entrait en rivière. Pélagie voulut faire une question ; mais la force lui manqua. Une autre femme cria :

— Ohé^ Pacôme, avez-vous rencontré les gens à Pélagie? -—Non, nousneles avons pasvus; ils doivent être par l'est.

— Avez-vous du poisson?

— Assez bien.

Et la famille de Pacôme Glam remonta le bord de la ri*

26 I^A FAmniiE AUAIN

yîère ponr aller 'aMer l'équipage -à débarquer son' pcrfascm, ses ligRes, se&'cerà6&et:Bes.aiiLtres£^/el^.

— Ohé l^muel, «demaKKla la' femiae de-Samael'Aiihfy, as^ to vu les ^ens 'à'Félapô î — ^^"Non.

— As-tu du poisBoo?

— Pièéhe.

— 'Enoere trae mauvaiBe pèehe l liSt la famffle Aubiy.

— OhéîPlacide, ffl^4u rencontpé les gens à Pélagie?

— Je les- ai vm 'de kin, ils ceuraieat des bordées daas Test ; il ne sont pas venus cueillir leurs cordes^ qui étaient près ties nMres.

— As4u du peissen?

— Un peu.

Et huit bateaux enU^ent ainsi en nvière, où ils aVlèrent s^aniarrerau boixi, après av&ir amené et «serré leurs- voiles, sans que personne donnât des nouvelles plus positives d^ Risque-Tout et de Césaire, si ce n'est qà'oh Iw^avait rus courir -des' bordées idaas • l'est, sasis qn^'on- mi pouvqufâ. -

Pacôme, débarrassé de son poisson et. de ses «oifdes, vint auprès de Pélagie, qui reslaîl; immobile perçant tlMxrkoaide ses regards.

— ^Dis dcmCyP-élagie^ iSâisMu p€(ar(|uoi ies.gass ne sent pas venus cueillir leuss ooodea?

— Il s'agit bien de cordes, dit Pélagie ; Onésine est paxti hier soir avec le caoïot neuf, et il a emmené la petite P41Ichérie, et on n'en a plus entendu parler. Mon hùmme est parti à leur recherche avec Césaire sur le vieusL canot. Vfms n'avez rien vu à lamer ?.*. et, ajauta-t^-elle ai hésilaoïd, pas de canot chaviré?

— Non ; mais à quelle heure penses^ .qu'ils^sônt partis?

— Pendant que nous étions à la caudrée.

>»- La marée a dû les porter par l'est, et c'est par là attssi

que Risque-Tout est allé les chercher ; il sait son affaire.

— Et pourra- t-il revenir de cette marée? Je serai morte d^iuquiétude si je dois passer la nuit sans nouvelles.

— Le vent remonte par le nord ; il va passer as nord-est. S'il fraîchit un peu, tes gens pourront refouler la mai*ée,qui commence à leur être contraire. Le vent doit ètre^^nord-est au large.

— Tiens, tiens, Pacômel

Et Pélagie saisit le bras de Pacôine d^Dm mouvement convulsif.

— Tiens, par le nord-est , une voile vent arrière»

— Tu as l'œil comme le nez d'un chien de chasse. C'est ma foi vrai, et je ne l'avais pas vue.

Pélagie devint toute tremblante.

— n n'y en a qu'une.

— Je n'en vois qu'une.

•— Alors... ils n'ont pas retrouvé les enfants?

— Peut-être ont-ils l'autre canot à la remorque.

— Oh 1 non... Césaire serait dans un des deux; ils seraient tous deux à voile.

Le jour, à ce moment, commençait à baisser. Tous les assistants, penchés en avant, cherchaient à distinguer le canot, qui évidemment essayait de revenir àDive, protégé par le vent et repoussé par la marée.

Quelques femmes et les marins rentrés dans la rivière, qui étaient venus à l'embouchure au lieu d'aller quitter leurs vêtements mouillés, parlaient bas, pour ne pas être entendus de Pélagie.

L'un disait :

— C'est drôle, ... l la marche, ça n'a pas l'air d'être le vieux canot.

— Si c'était le neuf, ils y seraient tous les deux.

— C'est vrai.

— Pauvres gensl pauvres enfants 1

M. et madame Malais faisaient quelques questions, mais on leur répondait à peine. On était habitué à considérer Pulchérie aussi bien qu'Onésime comme appartenant à Tranquille et à sa femme, et on ne s'occupait que de leur chagrin.

Cependant le jour continuait à diminuer, la marée prenait de la force, et, si le canot gagnait du chemin, il n'en gagnait guère.

11 vint un moment où l'on voyait plutôt sa marche et sa situation par l'écume blanche qui se brisait sous sa quille que par ce qu'on découvrait de lui-même, confondu qu'il était dans la brume et la] nuit. Les pêcheurs continuaient i se communiquer leurs observations.

— Le voilà qui vire de bord.

— Comment 1 dit M. Malais, le canot s'éloigne?

— Il va revenir. S'il ne retournait pas dans le vent, il passerait devant la rivière sans pouvoir y entrer.

En efifet, après avoir couru une bordée de vent large dans la direction d'Honfleur, il revint vent arrière, et, cette fois, on s'aperçut qu'il gagnait sur la marée.

On ne tarda pas à entendre le bruit de l'eau qui se brisait avec force à cause de la résistance qu'opposait la marée. La nuit était venue.

— Décidément, il n'y a qu'un canot.

Pélagie tomba à genoux sur le sable, les mains convulsivement [serrées, en murmurant:

— G mon pieu! 6 bonne sainte Vierge!

A ce moment, le canot à pleine voile entrait dans la rivière et passait rapidement devant le groupe rassem jlé à l'embouchure. Tranquille Alain, que l'on voyait seul à l'arrière du canot, et qui tenait le gouvernail d'une main, s'écria d'une voix forte en passant :

— Sauvés tous les deux 1

Alors Pélagie sentit son cœur se fondre, et, avec de grands sanglots, elle dit:

— mon Dieu, merci 1 bonne sainte Vierge, merci 1 Puis elle tomba sans mouvement sur la plage. Un des pè«*

cheurs la porta dans le cabaret devant lequel Éloi et Tran-quille avaient bu du cidre la veille au matin. Quelques femmes se joignirent à la petite Bérénice pour lui donner des soins. Le reste du groupe alla en courant aider Risque-Tout è descendre.

— Prenez d'abord Pulchérie, dit-il, elle n'a pas d'avaries. Madame Malais prit Pulchérie dans ses bras.

— Prenez maintenant le matelot, dit-il ; il a besoin d'un bon lit et d'un verre de cidre chaud. Il n'en mourra pas, mais il a été secoué.

Et il donna à un pêcheur Onésime enveloppé dans sa grosse veste à lui, et presque sans mouvement

— Où est Césaire ?

•— Césaire esta la mer, où je vais le rejoindre; je l'ai envoyé mouiller sur nos cordes avant la nuit, et je vais aller l'aider à les cueillir quand j'aurai mangé un morceau, car les pauvres enfants ont mangé une bonne partie de mes provisions, et j'ai laissé le reste à Césaire.

Pélagie était revenue à elle ; elle accourut, arracha Pulchérie des bras de madame Malais, la réunit dans les siens avec Onésime; puis, voyant l'état dans lequel était le pauvre enfant, elle rendit Pulchérie à madame Malais.

— Parle-moi donc, mon petit homme ; parle à ta mèçe, mon cher petit Onésime. Mais qu'a-t-il donc. Tranquille ? est-il blessé? /

— Non, le pauvre petit a eu froid. Quand il s'était vu dériver malgré lui, il avait amené la voile et il avait jeté l'ancre ; il a passé toute la nuit à l'ancre, mais il avait entouré la petito Pulchérie de ses habits et de la voile : elle était chaude-

30 LA FAMILLE ALAiîV

mens enveloppée. Quant à lui, lorsque j'ai abordé lecMot, je l'ai cru mort ; il était à peu près nu et sans coimaiesaiic©^ je ne l'ai ranimé qu'en lui faisant avaler un peu ^e genièvre et en l'en frottant partout; une heure plus tard, je ne l'aurais pas trouvé vivant. Il avait mis son mouchoir au hautd« mât, c'est ce qui m'a fait le découvrir. Ife avaient voûte e«^ sayer le canot neuf.

Tout en parlant ainsi, on marchait. Pélagie n'avait vnulii laisser à personne le soin de porter Onésime ; arrivée à sa maison, elle le donna à son mari et tomba par terre épuisée de fatigue.

On mit Onésime dans un lit, on lui fit avaler un verre de cidre chaud, mais on ne put tirer de lui une seule parole » il finit par s'endormir, et quelques gouttes de sueur parereot sur son front.

— Le voilà sauvé, dît Risque-Tout; je vais profiler dfci reste de la marée pour rejoindre Césaire.

H alluma sa pipe, serra la main* de Pélagie et se' mit" en route. Quelques pêcheurs allèrent l'aider à s'embarquer; lés autres rentrèrent chez eux pour prendre quelques heures- de repos : avant le départ, il leur fallait amorcer leurs ligneslé léndemain matin. Madame Malais embrassa Pulchérie et lui dît :

— A demain, chère petite, je viendrai te voir demaim Elle donna aussi un baiser sur le front à Onésiifle, qurdbr-

mait j puis elle quitta la. maison pour retourner à Bèuzevai.

Le lendemain, on vint chercher Pulchérie. Pélagie pleura beaucoup en se séparant de l'enfant, qui, de son côté, ver» d'abondantes larmes. Onésime était au lit avec la fièvre et un peu de délire.

LA FAMILLE AIRAIN 3i

Madame Malais promit que Pulchérie viendrait voir quiet qnefois sa nourrice, laquelle serait toujours bien reçue au cMteau, ainsi que ses enfents. î*

On enverrait prendre des nouvelles d'Onésime, qui, par son imprudence, avait failli causer un grand malheur, mais qui l'avait réparée par la générosité d'un dévouement qui aurait pu lui coûter la vie,

— Que dit- on de ce que nous avons repris la petite Pulcbérîe? demanda quelque» jours après M. Malais à sa femme.

— On pourrait plutôt parler de ce que nous ne^ravone pas prise ici plus tôt, répondit madame Malais.

— J'ai reçu la réponse de M. le grand chancelîertïe la Légion d'honneur, ajouta M. Malais. H médit queTobJetâe ma demande est tout simplement un droit; que Pukhérie, fille d'un officier supérieur membre de U Légion dlicmnew, entre de plein droit à la maison royale de Saint-Dénis, pour y faire son éducation ; mais il m'avertit que les règlements prescrivent un âge : c'est de sept à^ douze ans, et Pukhérie doit avoir quelque chose comme onze ans. De plue^ il faut déjà, je pense, savoir quelque petite ch^asoi

— Je suis un peu fâchée de me séparer de cette pauvre enfant.

— On ne peut renoncer à l'honneur xle la faire élever à la maison royale de Saint-Denis ; cela sera d'un excellent efflet quand il sera question delà marier. Je pensequ'il serait bon de lui faire donner des leçons par le clerc de Dive, qui -viendrait ici après sa classe. On ne peut qu'approuva^ que- mademoiselle Pulchérie Malais, fille d\in officier stipérreur, membre de la Légion d'honneur, nièce et uniqu# héritière de Malais de Beuzeval, n'aille pas à l'école javec toute la marmaille du village.

— Et que dit la petite ?

— La petite a d'abord été enchantée de sa belle chambre,

de ses belles robes et de la table bien senrie ; mais maintenant elle veut voir Bérénice et Onésime, et la bonne femme qu'elle s*obstine à appeler maman Alain. Le petit Onésime est encore malade, et j'ai permis à Pulchérie d'aller le voir. • En effet, Pulchérie tomba, en entrant, dans les bras de Pélagie. Onésime était levé, mais il était encore faible et pâle ; Bérénice faisait de la dentelle auprès de son irère.

— Ah 1 voilà Pulchérie ! s'écria-t-elle.

Elle mit la dentelle de côté. La couleur revint aux joues d'Onésime. '

—•Eh bien, vas-tu mieux, Onésime?

— Oui, Pulchérie. Viens-tu pour rester avec nous? La maison est bien triste et bien abandonnée depuis que tu es partie. Est-ce que tues mieux qu'ici, à Beuzeval? On est loin de la mer d'abord ; et puis avec qui joues-tu ?

— Je ne joue pas du tout. Il y abien un grand bassin dans le jardin, mais personne ne sait gréerde petits bateaux pour les faire voguer dessus ; et,., je m'ennuie de vous autres...

— Et nous doncl nous parlons de toi toute la journée; je disais ce matin à Bérénice : a Dis donc, Bérénice, est-ce que Pulchérie ne pense plus à' nous ? » Bérénice disait que si.

— Comme tu as une belle robe I dit Bérénice.

— Je viens seulement pour vous voir et savoir comment se porte le pauvre Onésime. Il faut que je m'en retourne bien vite. Maman Dorothée a dit...

— Comment 1 s'écria Onésime, tu n'as plus la même maman que nous, à présent ?

— J'en ai deux : maman Pélagie et maman Dorothée.

— Mais madame Malais n'est pas ta mère, elle est ta tante 1

— Mais maman Pélagie non plus.

— Ah bien , voilà que maman Pélagie n'est plus sa mère 1 Je ne suis plus ton frère alors, et Bérénice n'est plus ta sœur?

«— Madame Malais veut que je l'appelle maman, et elle est très-bonne pour moi. On ne veut plus que je dise maman Alain, mais je le dis tout de même. Tenez, voilà de bonnes choses que je vous ai apportées.

Et elle leur donna un plein panier de gâteaux et de friandises.

— Dis donc, Onésime, maman Dorothée a dit que, quand tu irais mieux, tu viendrais passer une semaine avec Bérénice au château.

— Je vais bien.

— A-t-elle dit cela, en effet? dit Pélagie.

— Oui, maman Alain, elle l'a dit.

La servante qui accompagnait Pulchérie* confirma la chose.

— Eh bien, dit Pélagie, j'en suis bien reconnaissante, et cela consolera un peu ces pauvres enfants. Si madame Malais veut bien le permettre, je les conduirai dimanche.

— A présent, je vais m'en aller, dit Pulchérie.

— Attends un peu que je^ée un bateau pour faire voguer sur ton bassin. On doit bien s'ennuyer quand on n'a pas de bateau I

— Ah ! oui, va ! mais je ne peux pas attendre ; on nous a dit de revenir tout de suite.

— Eh bien, je te le porterai dimanche. Je vais te regréer à neuf mon plus beau.

— Le sloop?

— Non ; le cutter, celui qui est là-haut sur l'armoire.

— Nous allons bien nous amuser dimanche 1

— Et toute la semaine.

— Adieu, Bérénice; adieu, Onésime ; adieu, maman Alain. Papa Alain est à la mer avec Césaire?

— Oui, et ils ne reviendront que cette nuit. Adieu, Pqlchérie ; à dimanche I

— A dimanche 1

Le dimanche arriTa ; Pélagie mena les deur enfants au château de Beuzeval. Elle portait dans un panier un turbot que Risque-Tout avait pris pendant lanuit. Onésime portait son cutter avec le gréement neuf. Césaire et son père les su> virent jusqu'à la grille.

Il n'osaient pas entrer; mais Pélagie devait amener Pulchérie jusqu'à la porte, pour qu'ils pussent l'embrasser. M. et madame Malais les reçurent d'un air de protection, mais avec une suffisante affabilité.

On voulut que Pélagie restât à dîner; elle refusa en disant :

— n faut que je retourne faire la cuisine à nos gens. Je vous prierai seulement, madame, de permettre que Pulchérie vienne jusqu'à la grille, à cause que Tranquille et Césaire meurent d'envie de la voir;

M. et madame Malais se consultèrent du regard ; après quoi, M. Malais dit :

— Allez leur dire, ma bonne femme, allez leur dire que je les invite à dîner avec vous et avec les enfants.

— Il n'oseront jamais.

— Je vais le leur dire moi-même.

Quand M. Malais arriva à la porte, il trouva Pulchérie dans les bras de Risque-Tout et de Césaire. Aussitôt qu'elle avait appris qu'ils étaient si près d'elle, elle avait couru à eux sans attendre les réflexions ni la réponse de M. Malais*

Un autre personnage se trouvait également à la grille : c'était Éloi Alain, le meunier, qui les avait rencontrés en passant par là et qui attendait pour redescendre avec eux à son moulin, et de là à Dive. M. Malais fit son invitation.

— Ah 1 oui, papa Alain, et toi, Césaire, venez, ditPulchirie en les entraînant.

— Ça ne se peut pas, monsieur Malais, bien merci de votre

lA .'FiAtMlLIiE ALAIN 35

lioimfifeté; mtàs voiei le cousin Éloi que je viens d'inviter à Sianger neite «oupe à Dive, et qui attend Pélagie pour que aoQs redescendions tous ensemble.

M' Malais n'aimait pas excessivement le meunier ; mais sa fiâblésse à Tégard de l'opinion publique, dont il était sans oesse préoccupé, faisait qu'il s'inquiétait assez de la froideur babituelle d'Éioi à son égard. H profita de l'occasion pour l'engager à dîner avec les antres.

Éloi hésita un moment; puis, voyant qu'il ferait perdre ftn bon diner à ses cousias et que lui-même en ferait un faien nie; Heur au otâteau qu'à Div€, il céda d'assez bonne grâce.

Éloi Alain était phis embarrassant que les autres ; il était tiohe 6t était ccuisidéré dans le pays comme une ei^èce de mousieQT. Ses cernons avaient une grande influence, et M. Malais n'aurait pas été fâché d'être bien avec lui.

Malbeureusemjent, la vanité obstruait le peu de bon sens que la nature avait accordé au maître et à la maltresse de Beuzeval.

Pour faire plus d'honneur à leurs bêtes, et aussi dans l'espoir de les stupéfier d'admiration, ils couvrirent la table de toute leur argenterie. Madame Malais mit sa belle robe à la mode de la ville, qu'elle avait fait faire à Paris douze ans aparavant, et sur laqudle, depuis ce temps, elle avait fait tailler toutes ses robes, pensant que la mode de la ville en tout était comme la mode de c^^taines localités.

Ainsi un bonnetii la laode du pays de Gaux ne change jamais, ^pas plus qu'un bonnet à la mode de Carentan. Elle avait la cen«oienee d'éU*e vêtue à la mode de la ville avec Mte robe qu'elle avait fait faire sous l'Empire et qu'elle portdt eneoDe sous k Resiauraition, époque à laquelle se passe notre hjstoliîe* Le meunier était envieux et avàK, d'ailleurs, d'anciens

griefs contre la famille Malais. Devant ce luxe inusité, il lui semblait à lui-même qu'il n'était peut-être pas aussi riche qu'il se plaisait à le croire, et qu'il n'était pas l'égal des Malais.

Aussi, avec la ruse du paysan normand, il ne négligea rien pour froisser ses hôtes, tout en ayant l'air de vouloir leur être agréable. U ne trouva rien de mieux que de parler beaucoup d'une famille dont les Malais n'étaient pas trè&-fiers d'être issus.

— H y avait, dit Éloi, votre grand-père, Malais le marchand de bœufs, qui était de Dive ; il avait un fameux bidet, et il faut dire qu'il était, lui, un fameux cavalier.* Il est allé une fois pour acheter des bœufs de Dive en Poitou I II a fait cette fois-là soixante-quatre lieues sans débrider. C'était un maître homme ! Le bidet était gris pommelé, un modèle de cheval I

Madame Malais prit un air distrait, M. Malais versa à boire; mais Éloi, voyant que le coup avait porté, continua :

— Je ne l'ai pas connu , mais tout le monde se le rappelle dans le pays. Quand on veut parler d'un bon cavalier, d'un homme qui boit dur et qui ne boude pas à la fatigue, on ne manque jamais de dire : a C'est comme Malais de Dive. o Si l'on veut dire qu'an homme fait bien ses affaires, on dit encore : a Ce gars-là, ce sera comme Malais de Dive, il laissera à ses enfants de quoi ne rien faire^ et ses petits-enfants auront un château.» Tout le monde connaît Malais le marchand de bœufs^ jusqu'aux petits-enfants.

Madame Malais réussit à détourner la conversation en parlant de pèche à Risque-Tout, qui coupa alors la parole à son cousin; mais cela ne put durer longtemps, parce que. Ris- , que-Tout en étant venu à parler des douaniers qui lui avaient pria un petit baril de tafia qu'il avait trouvé à la mer, Éloi reprit la parole et dit :

liA FAMILLE ALAIN 97

— ^Écoute-moi, Tranquille. H ne faut pas parler de douaniers devant M. et madame Malais ; cela peut leur faire de la peine. Us ont eu un oncle qui était douanier et pas grand'chose avec ; c'était le propre fils de Malais, le marchand de bestiaux. On n'est pas responsable des fautes des autres. Malais le douanier était un gredin : ça n'empêche pas que Malais de Dive, le marchand de bœufe, était un honnête et un brave homme qui a laissé de quoi à sa famille ; ça n'empêche pas que le père de M. Malais, ici présent, était un homme qui vendait peut-être son argent un peu cher, mais qui pourtant n'a jamais eu rien avec la justice.

M. Malais se hâta encore déverser à boire et de remplir le verre du meunier ; mais ce verre de vin ne servit qu'à augmenter la loquacité d'ÉIoi Alain, qui avait déjà beaucoup bu, et lui fournit une transition pour continuer.

— Je veux, dit-il, que ce verre devin que je bois à la santé de M. Malais et de madame Malais me serve de poison si j'ai pu voir un douanier depuis ce temps- là. Faut vous dire qu'étant jeune homme, vous étiez encore enfant, vous, monsieur Malais, j'ai fait un peu de contrebande. Honnête homme toujours, n'ayant pas ça à personne; mais, la contrebande, c'est prendre de l'argent au gouvernement, et prendre de l'argent au gouvernement, c'est pas voler, tout le monde sait ça. Voilà donc que Malais le douanier, le propre fils de Malais le marchand de bœufs, et le frère de Malais le marchand d'argent, père de M. Malais qui nous régale, voilà qui me dit: ce Dis donc, Éloi, on dit comme ça que tu fais de bons coups! x> Je le connaissais d'enfance; je ne me défiais pas plus de lui que de Tranquille Alain. Voilà que, de paroles en paroles, je lui dis un matin enbuyant un coup de cidre :

— Écoute, veux-tu en être ? '

— Oui, qu'il me dit.

^' Là ï'AfttLtï ALAIN

-- îl'est ï)Oii , Jô suis tott homme. ' —7 je suis lé tien.

D ÎF^aùt vous dire que c'était du tabac, et qu'un petit cutter ' atiglais devait vènii* nous l'apportei* à tme lieuè et demie du côté de Càën. La chose s'exécuta on ne p^t mieux, sinon q^ue, quand nous en ^mes à débarquer, il se trouva que Malais le douanier, au lieu de iious aidei*. nons avait dénoncés, qu'oïl Abus tomba dessus, et ^ù^on saisit toute la pacotille. Moi et deut autres que je n'ai pas besoin <de nommer, nous eûmes trois mois de priisôn chacun ; et Malais ©ut, les uns disent le tiers, les autres disent la moitié de la prise. J'ai eu, moi, la consolatibh de lui donner une maîtresse raclée; mais c'est égal, c'est lôujoutts là: jamais je n'oublierai Ma- ' iais le douanier.

» Monsieur et ihadame, à Votre santé et à celle dé temsles hoûnètes genst

, Lete maîtres de Bèùzëval turent ettraorditiairemMit s(oulagés quand le dîber fut fini ; lorsque les convives partirent, bn ne songea pas à les engager à revenir, loin de là, madame Malais dit à Pélagie :

— Pélagie, vous savez que vos deux enfants passent la semâliié avec Pulchérie. Je vous les renverrai dimanche soir.

Quand ils furent seuls, M. et madame Malais se plai^irent de l'ennuyeuse journée qu'ils avaient passée. ,

— Voyez un peu s'ils se sont seulement vaperçus dé la beauté de notre argenterie ! C'est bien fâcheux de n'avoir personne de comine il faut à voiT j à qtioi nous servent notre château, et notre mobilier en acajou^ et 'notre argenterie? Que le 6iel nous donne un gendre digne de Pulchérie, et nous pourras dire que nous cômmeriioerons à vivre. Pulchérie va avoir douze ans; quand elle aura passé quatre ans dans la maison royale de Saint-Denis, elle aura seize ans: je n'avais guère plus quand nous nous sommes mariés.

ïiA Camille âlaiit m

— A ilropôs dé Pulchérie, il faudra que je loi plarie s&rieursèment : elle est acccoutumée à tutoyer les enfants de Pél»ijîe, qui ïà Ititoïent atissl. h èembleraît rrainient, à les yoir jouet* 'ensemble, (pie ce soient dès enMts de la même classa, il faut que tout cela aii un tettne.

— Écoute, Doi'ôlhce, encore un peu de patience; ça pourrait pâr'aîtte drWe, oii dirait que nous faisons de l'embarras... Que ne dirait-on jpas ?'.'.. Pulchérie va bitotôt partir. Quand elle reviendra n!àt Vàfcàncèè, elle aura passé m &n dans la maison t^ôyale dé Saint-Dénis, ce sera xiqb demoiselle ; il serateirtipè alors dé lui apprendtô à secondmire, et, d'ailleurs, les petits Alain n'oseront pluls la tutoyer. H faut {tendre garde à ce qu'on dirait.

Les enfants passèrent eés huit jours dans une joie sans mélaiigé, si ce ii'ësft que le qûaiMème JouTrOnésime finit par dire :

— Iriens, Pulchérie, je in entittie beaucoup quand je ne te vois pas, inais je tn'ennuie aussi quand je ne vois pas la mer. Je voudrais aller à la pèche avec mon père tous les jours et te retrouver à la maison quand je reviendrais manger la soupe; mais je ne m'habituerais pas à être toujours dans un jardin.

La veille du départ, il dits

— Si nous allions nous promener un peu dehors?

Les trois enfants tombèrent bien vite d'accord ; et, comme ils étaient à Textrémité du jardin, ils pensèrent qu'ils auraient plus tôt fait de franchir une petite haie qui les séparait de la campagne qiie d'aller chercher la porte.

Les deux filles n'eurent besoin que de très-peu d'aide pour imiter Onésime, et ils se trouvèrent dans les prés qui bordent la rivière de Beuzeval. Cette petite rivière, d'une limpidité merveilleuse, gazouille sur le sable entre des rives fleuries, sous les peupliers et les aunes ; on voyait encore en fleurs quelques roses sauvages et quelques chèvrdéuilles quigrim^

paient après les saules et retombaient sur l'eau en guirlandes parfumées.

Les reines des prés n'étaient plus en fleurs, non plus que les coquelourdes roses, qui sont très-abondantes sur ces bords; mais les myosotis, les ne-m'oubliez-pas aux petits épis bleu de ciel, fleurissaient le pied dans l'eau.

Les trois enfants s'assirent à l'ombre d'un gros vieux saule creux, et causèrent de leurs petits intérêts.

— Tu vas donc partir, Pulchérie? ditOnésime.

— Oui, je yais aller à l'école dans une maison où sont les filles de tous les officiers décorés... comme mon père.

— Resteras-tu longtemps?

— A peu près quatre ans, à ce qu'on dit.

— Nous resterons quatre ans sans nous voir?

— Obi non... je viendrai tous les ans passer un mois

— Pourquoi est-ce donc qu'on t'envoie si loin, Pulchérie?... Est-ce que le clerc ne pourrait pas t'apprendre tout au monde?

— n paraît que non.

• — Est-ce qu'on veut que tu sois maîtresse d'école et que tu remplaces la mère Buchard ?

— Je ne sais pas.

— Dans quatre ans, nous serons grands tous les trois, dit Bérénice; qu'est-ce que nous ferons dans quatre ans?

— Je ne sais pas ce que nous ferons, dit Onésime, mais je sais bien ce que je voudrais faire : je voudrais avoir un griand bateau à commander pour aller aux harengs et aux maquereaux, être bien gréé de lignes et d'applets de tout genre, et puis demeurer avec vous deux, qui me feriez do bonne soupe.

— Moi, dit Pulchérie, je voudrais être belle, belle et bien habillée de robes de soie, comme maman Dorothée, et avoir

une belle voiture et un beau cheval, comme M. Malais , et puis épouser un beau prince.

— Comment! épouser un prince? s'écria Onésime. Et ma soupe 1... qui est-ce qui fera ma soupe pour quand je reviendrai de la mer?

— C'est toi qui serais le prince ; nous aurions une servante pour faire la soupe, nous mangerions de la soupe à la viande tous les jours; tu n'irais à la mer que qaand il ferait beau temps; tu aurais toujours un chapeau et un habit bleu, comme M. Malais. Et toi, Bérénice, qu'est-ce que tu voudrais?

— Moi, je voudrais savoir bien, bien faire la dentelle, et gagner quinze sous par jour.

— Et qui est-ce qui sera ton mari, à toi?

— Onésime sera notre mari à toutes deux.

— Tu vas donc tout apprendre là-bas, Pulchérie?dit Onésime.

— Tout au monde, à ce qu'on dit.

—• A écrire aussi?

— U paraît que oui.

— Alors tu nous écriras?

— Bien sûr, sitôt que je saurai ; j'apprends avec le clerc, et je sais déjà un peu.

— Eh bien, alors Bérénice va se mettre à apprendre à lire pour pouvoir me lire tes lettres, parce que, moi, je ne pourrai jamais : il faut que j'aille à la mer et que j'apprenne bien mon état^

— Je vais apprendre à bien lire et aussi à écrire, dit Bérénice, pour te donner de nos nouvelles et te dire ce qui se passera ici ; car tu ne nous oublieras pas là-bas ? ^

— Il n'y a pas de danger. Vous ne m'oublierez pas non plus, vous deux I

Les trois enfiuits s'embrassèrent.

12 ^A FAMILLE ALAI?t

— Ecoute, dit Bérénice, il faudra, quand Ivi viendras tous les ans, que nous venions ici où çiouç somir.c«... A quelle époque çsi-ce que tu reviendras ?

— À peu près à cette époquo-ci.

— Eh bien, nous ne serons pas fâchés de retrouver l'ombre du Vieu)ç s^€i, nous j yiei^drqps nous asseoie; ensemble làoùnqussoinn^es; nous ^ous dirons que nous nous aimons ^ujours bien, et nous nous raconterons tout ce que nous aurçns fait. Si je savais écrire, je sais bien ce que je fçrais.

-T- Que fe^'ais-tu, ÎBérénice?

— J'écrirais nos trois noms sur l'écorce du vieux saule.

— Moi, je saurais bien les écrire, si j'avais un couteau.

— Donne-moi ton couteau, Onésime. ' ' '■ Pulchérie prit le couteau d'Quésime, et, après de grandes

dissertations, il fut convenu qu'on ne mettrait que les preluières letti-es de chaque noni. Pulchérie mit au moins une heure à inscrire sur le tronc du saule — É. — 0. — P.

Il était à peu près l'heure du dîner ; lesi trois enfantç s*embrassèrent encore, se proniirent de s'aimer toujours, (Je s'écrire souvent et de revenir ensemble tous les ans'squs le saule sur lequel ils avaient inscrit leurs noms ; puis ^Is rentrèrei][t à la liaison.

On les avait cherchés, on les gronda; mais ils s'en soucièrent peu. Le lendemain, Pulchérie, accompagnée d'une servante, reconduisit ses amis à Dive.

La mère Pélagie avait préparé du laît caillé pour Pulchérie, qui fut surprise de ne pas le trouver aussi bon que d'ordinaire; la cuisine du château avait déjà détruit la saveur de ces régals d'autrefois.

Bérénice et Onésime continuèrent à aller voir Pulchérie le dimanche ; mais l'hiver arriva, et il n'y eut plus de promenades dans la campagne. I

Bérénice allait quelquefois seule daps la semaine passer ,

LA f^mtV^ A^AIljl 4^

une heu^, avec Pul^bérie, ^ laquelle elle sç iÇ^isai^ ^^^^ des leçon^ de lecture et 4*écritm:^. pouç cori:pbQi^r celles d[u clerc, qu'elle prenait à peu près tous les jours : attendu qu'Onésime persistait dans l'idée que c'était assez que sa sœur pût lui lir^ les, l^^ ^ç PHi«W?J^^ f*. «ll'il n'avait aucun besoin d'être si savant lui-même.

Eafin apma le jour où Pulchérie devait partir pour Paris et Saint^Denis. On pleura en se séparant. M. IMEEdaiiailaaveo sa voiture jusqu'à Horreur; de Honf[eur,on p^ssa au H^yrei où ron prit là diligence de Paris.

Bérénice, en embrassant Pulcbéçie, lui (lit ;

— • Pense' au vieux saule de Beuzeval.

Pendant assez longtemps, Diye ftit désert pour les deux enfants. Us n'étaient contents que lorsc^u'ils étaient seuls ensemble, parce qu'alors ils parlaient de Pulchérie, et des espérances prochaines, et de leurs projets pour quand ilis seraient grands.

Cependant Ônésime devenait marin à mesure que ses forces augn^entaient; il avait une audace à toute épreuve, et on disait qu'il était chanceux à la pèche.

Bérénice, tout en faisant (ians l'art de la dentelle des progrès qui annonçaient que ses vœux de gagner quin?e sous par jour seraient sans doute les premiers accomplis c(e ceux qui s'étaient faits sous le saule, commençait âussii k lire et à écrire passablement.

Quinze jour^ après le départ de Pulchérie, M. Jtolais, qui l'avait condîdtè à Saint-fienis, rencontre^ par hî^4 'Bérénice et lui dit:

— Nous sommes arhyés à bon port. Pulchérie est instal-

U LA FAMILLK ALAIN

lée à la maison royale de Saint-Denis ; elle m'avait bien recommandé d'aller vous le dire, mais je n'ai pas eu le temps.

Fukhériê MalaiM h Bérémce Alain.

« Saîit-Deoii.

» Ma chère Bérânioe,

» Tout est tellement changé autour de moi, que je me demande si je rêve ou si je suis moi-même. Figure-toi d'abord que je ne m'appelle plus Pulchérie, mais Pulkérie, qu'il n'y a pas de mer id, et que je ne sors jamais d'une grande maison dans laquelle il y a trois ou quatre cents jeunes mies.

» J'ai été deux mote sans t'écrire, parce que j'étais tellement étourdie de tout ce qui m'entourait, que je n'aurais pu trouver de mots pour te dire des choses^ toutes différentes de ce que nous connaissons.

» Nous sommes toutes habillées de même : des robes noires, des chapeaux de paille noire, des bas de coton bleu l'été, dit-on, et, l'hiver, des bas de laine grise; on tient tant à ce que nous soyons absolument la même chose, que j'ai été grondée l'autre jour parce que j'avais une fleur i ma ceinture; une élève, à laquelle on en avait apporté. en cachette, me l'avait donnée, et je n'avais pas remarqué qu'elle cachait les siennes.

» Nous sonunes toutes coiffées de même : les cheveux séparés sur le front et en bandeaux; on serait sévèrement punie si on bouclait ses cheveux.

» On est divisé pa^ classes comme chez M. Épiphane Garandin, le clerc de Dive.

» Les élèves des différentes classes sont distinguées par la couleur de leur ceinture ; ainsi^ j'ai, moi, une ceinture

bleue avec un liseré blanc. Tous les six mois, celles qui ont bien travaillé changent de ceinture pour passer dans une classe plus élevée.

» Voici dans quel ordre sont placées les ceintures ; tu verras que j'ai été jugée assez sa;vante pour ne pas commencer au commencement :

B Verte avec un liséré blanc, Vert uni, violet liséré de blanc, violet uni, aurore liséré, aurore uni, bleu liséré, bleu uni, nacarat liséré, nacarat uni, blanc liséré de nacarat, blanc uni. Et puis il y a les blanches nouvelles et les blanches anciennes; mais ce sont de grandes demoiselles.

B La classe de perfectionnement a une ceinture rayée de toutes les couleurs des autres classes.

B Nous avons trois dames pour chaque classe, deux dames surveillantes et une dame institutrice. Elles portent la croix d'honneur sur la poitrine.

» Figure-toi que j'ai déjà été punie et que j'ai déjà fait connaissance avec mademoiselle Sophie. Mademoiselle Sophie est une dame noire, c'est-à-dire une dame d'un ordre inféneur, qui ne porte pas la croix d'honneur ; elle préside à la salle de correction.

» A ceiXe salle, on ne suit plus le cours des études ; on ourle des torchons ou on fait quelque gros ouvrage. Mademoiselle Sopl^ie, sans être méchante, est un peu bourrue ; cependant elle aime les élèves qu'elle voit le plus souvent, <^ qui fait que ce sont les plus méchantes qui obtienuentson Section. , "^

^ Nous nous levons à six heures, à la lumière, et nous entendons la messe tous les jours dans une chapt Je qui appartient a'/a maison. "-

» L'été, nous nous lèverons à cinq heures et demie, à ce quiçi'a dit une nacarat uni, qui cause quelquefois avec moi

M Là FAMILLE ALAIH

80US les tUleals de h, promenade o j( nous ayoo^ i^ot^e t&* création.

D J'ai été punie et mise chez mademoiselleÇpphiapoujr m bien petit orinje. Figure-toi g\ie je yo^lai^ parier 4 W ^^ progue, le nacaratuni : c'est ainsi qu'on appelle Télèye qvi'oQ aime le mieux, quand elle vous aime aussi, parce que quelquefois on en aime qui ne vous aiment pas, ou qui ont une autre réciproque.

» Al<»rs on tâche de s'en faire aimer par toute sorte de petits soins et de prévenances. On dit alors qu'on courtaprès telle ou telle, c'est-à-dire qu'où ^he de ]9f rencontrer et de lui parler.

» C'est surtout quand il s'agit d'une plu3 âgéç Q\ ^'WQ plus savante^ qui méprise souvent les petites.

ï> Je voulais donc parler à ms^ Téâpfogyfi^ et nous nous étions donné rendez-vous dans un cp^lpir.. Pour ne pas être reconnue et arrêtée, j'avais dérobé le manteau et le chapeau d'une dame surveillante qui est très^petite.

» Je marchais assez bien comme elle, et je me tenais droite pour me hausser un peu, car elle est encore plus grande que moi.

» A peine étais-je sortie de la classe, que je rencontre..* qui?... la terrible madame Chareton. Madame Chareton est l'inspectrice de la maison, et personne n'est aussi redoutée qu'elle.

» Je devins toute tremblante. Cependant j*eus la force de lui faire une révérence qu'elle me rendit ; mais, tout en continuant mon chemin sans me retourner, je sentais que ses yeux me suivaient et qu'elle ne croyait qu'à moitié avoir rencontré madame ***.

» Je rencontrai pourtant le nacarat uni, mais je lui dis :

— Rentre dans ta classe) ; j'ai reucQUtré madame Chareton, je suis perdre.

9 •» Est-ce qu'elle t'a reconnue? me demanda Marie*

» — Pas tout à f#}|pwç, ç'q?t ^4'^ l»^ peur.

» — Alors,* adieu.

» — Adieu.

» Je ne m'étais pas trompée ; madame Chareton m'ajttendait au pas^iage. Api*èd quel(|ues compliments ironiques, etle me condamna à passer trois jours chez mademoiselle Sophie.

» le pense bien souvent à mes amis de Dive; il e^lirès-^ heureux pour moi d'avoir rencontré Marie, qui nl'aime beau^ coup et que j^irne presque autant que toi.

» Tu la eonmâtras uû jour. Quahd elle sera grande, elle viendra à Dive. C'est elle qui m'a sauvé l'ennui du premier tempe. î -

D Elle dit que je lui ai plu tout de suite ; et elle m^a montré sur un mur dies mots qu^elle avait écrits dès le lendemain de mon arrivée. Nous sommes souvent désignées par nos numéros, et, au milieu de plusieurs inscriptions du même genre, elle m'a montré ! «iSS-^je t'aime V— signé, S64. » J'ai écrit au-dessous : a 153 partage l'amitié de S64. »

B n y a une chose assez triste pour moi. Le jeudi et le dimanche, vers deux heures, de petites bonnes viennent apporter aux dames la liste des élèves demandées au parloir par leurs parents ou certains amis de leur famille.

B Jamais personne ne me demande, jamais je norois personne du dehors. Marie, que l'on vient voir tous les jeudis, partage avec moi tout ce qu'on lui apporte; mais néanmoins c'est fort triste. J'envoie cette lettre à maman Dorothée, qui

te la fera remettre ; donne-lui ta réponse.

» Adieu, je t'embrasse, ainsi qu'Onésime, Césaire et papa et maman Alain. J'espère que vous vous portez tous bien.

» Pulchérie Maiais. »

Là FAMILLE ALAIII

Bérénice Alain h Pulchérie Jfolaîs.

a Ma chère Pulchérie,

9 1^6 va pas aimer Marie plus que moi, ni même antaat; surtout ne lui montre pas ma lettre, qm va être mal écrite et pleine de fautes. J'apprends de mon mieux, et maître Épiphane est content de moi.

9 J'ai lu ta lettre à la maison. Tout le monde a été bien content de ton souvenir, et tout le monde t'embrasse de bien bon cœur.

» Onésime dit qu'il n'aime pas ta réciproque, et que tu es bien pressée de faire de nouvelles amitiés. Moi, au contraire, je suis très-satisfaite que tu aies trouvé une amie tout de suite; sans cela, nous t'aurions manqué comme tu nou9 manques.

D Nous ne sommes pas heureux cet hiver, la mer est presque toujours en colère. Voilà quinze jours que papa, Césaire et Onésime n'y ont mis le pied.

D Onésime maintenant est tout à fait marin; il va à la mer tous les jours, quand on y va.

D La pèche du hareng avait été assez bonne, mais les petits canots ne font rien ; aussi Césaire parle-t-il d'aller à la pèche de la baleine ou de la morue. Ce sont des pèches bien longues et bien dangereuses, surtout celle de la baleine, et mamam pleure chaque fois qu'il en parle.

D Cependant, il a l'air bien décidé, et je crois qu'il finira par là. Tout le monde se plaint; cependant, jusquici. Dieu nous a fait la grâce de ne pas manquer de pain.

» En travaillant bien, je gagne huit sous pair jour à la 4entelle ; ce n'est pas grand'cbose , mais cela aide toujours un peu, et je suis bien heureuse d'apporter quelque chose à la maison.

» Si la mer continue à être aussi dure, papa ait qu'il ira^ travaillera la terre dans la campagne; maison voit que cela, l'attriste fort : les marins n'aiment pas à quitter la mer ; nous prions Dieu et nous attendons.

9 Le cousin Éloi, qui avait prêté de l'argent pour le canot ton filleul, n'a pu être payé ; il s'est fâché, et j'ai entendu dire à papa qu'il en coûtait très-cher pour le faire attendre. Il va revenir demain, et on ne pourra pas encore le payer ; mais Dieu ne nous abandonnera pas : nos gens ne sont pas paresseux et sont grands pêcheurs.

» La mer a, à ce que dit papa , des poissons à eux qu'il faudra bien qu'elle leur donne.

» Je te dis tout cela, parce que, quoique tu ne t'appelles pas comme nous, tu es de la famille. Cependant, ne te tourmente pas à cause de nous ; le vent qui se tenait au suroué depuis quinze jours au moins, semble, en ce moment même, remonter tout doucement hwsué^\ peut-être nous serons riches quand tu recevras cette lettre.

D Nous parlons beaucoup de toi. L'autre dimanche, comme il pleuvait, nous avons pris l'almanach, nous deuxOnésime, et nous avons compté combien de jours il y avait encore à attendre ce que tu appelles les vacances, pour te revoir ici : il y en avait encore deux cent quatre-vingt-dix-huit 1

» Tous les soirs, avec Qnésime , nous effaçons le jour qui vient de se passer ; ainsi, quand nous aurons effacé celui-ci, cela ne fera plus que deux cent quatre-vingt-quatorze.

» C'est bien long, mais enfin cela arrivera. Surtout ne montre pas, je t'en prie encore, ma lettre à Marie. Je la regarde, et je suis effrayée de la voir si mal écrite.

j> Tu écris, toi, déjà, bien mieux que quand tu es partie. Je ne serai jamais aussi savante que toi| mais je ne veux pas te faire honte quand je t'écrirai.

» Adieu, ma chère Pulchérie. Qu'est-ce quec*est dçnçque

mcarat} t^ersônne, dans la maison, ne peut me dire ce que

c^est. Nous t'embrassons tous de bon cœur. Maman ditqu'éllç

espère que tu es toujours sa fille, mais qu'en tout cas feUe

' sera touiours ta mère,

ï> Bébéricb. p

Oà éloi Alain se manifeite.

Comme Bérénice l'annonçait à Pulcbérie, le vent remonta doucement au sud-est, et la mer se calma, mais en cohservaut encore un lent balancement tout d'une pièce, suite de Tagitàliôn qu'elle avait éprouvée.

Risqué^Tôut et ses enfents n'attendirent pas que le beau temps fût tout à fait décidé, pour pousser le canoî à la nier ; deux ou trois autres pécheurs suivirent leur exemple. Comme à la fin du jour les bateaux paraissaient à l'horizon, Éloi Alain descendit de Beuzeval et vint attendre les bateaux sur la plage.

On avait pris un peu de merlan. Onésime était fier, parce que c'était sur sa ligne que presque tout le poisson s*était jeté.

Risque-Tout, qui était parti le matin un peu prématurément, sans attendre que l'accalmie fût tout à fait assurée, eut un sentiment de crainte et d'embarras quand il aperçut le meunier.

— Avez-vous quelque chose ? demanda celui-ci.

— Un peu de merlan. Viens-tu en manger avec nous? Éloi ne répondit pas; mais, quand on eut tiré du canot les

lignes et le poisson, et qu'on l'eut lavé, quand on eut halé le bateau sur la grève, il suivit les trois pécheurs chez eiix.

LA FAMILLE ALAII^ 51

Pélagie fut également inquiète en voyant Ëloi ; elle lui demanda, comme avait fait Tranquille, s'il voulait manger ui| merlan ; à quoiil répondit : a Pour ne pas vous refuser. » Puis, comme on changeait les poissons de manne, il en garda longtemps deux dans les mains en disant : a Voilà de beaux mer-lans, deux merlans tout à fai^ beaux, » jusqu'à ce que Pélagie lui eût dit : « Vous les emporterez avec vous, cousin. »

Éloi ne répondit rien, on se mit à table; il trouva le cidre pasHrop bon, ce qui ne l'empêcha pas d'en boire beaucoup.

— Ah ^à! Tranquille, flniWl par dire, c'est aujourd'hui que ta dois me payer les cent vingt écus que je t'ai prêtés*

Ni l'intrépide Risque-Tout, ni personne de la famille n'osa faire remarquer qu'il n'avait pas été prêté cent vingt écus, mais tseulemènt cent écus, pour lesquels on devait en rendra cent vingt.

— C'est vrai 1 dit Tranquille Alain, c'est vrai ; mai? la raison qui fait que je ne pouvais pas te payer l'autre jour, fait qu'il ne peut pas encore en être question aujourd'hui :il n'y a que d'aujourd'hui qu'on a pu retourner à la mer.

— Ça me gêne bien, ces cent vingt écus que je t'ai prêtés, cousin ; j'avais compté dessus pour une affaire... Je les avais ôtés d'une somme que j'avais en réserve... et aujourd'hui me voilà dans l'embarras...

— J'en suis plus fâché que toi, cousin ; mais xax peu de patience, et tout ira bien.

Tranquille n'osa pas dire non plus qu'Éloi ne pouvait pas être embarrassé pour les cent vingt écus, parce qu'il n'avait jamais dû lui en rembourser qu'une partie au commencement de la saison, et le reste à la fin.

— Et quand me payeras-tu?

-«•Mais, cousin, à la fin de la sadson.

— On pay^r^ les deux moitiés ensemble, ly Wt& ^ femme plnshudie.

— C'est aujourd'hui qu'il m'aurait fallu de l'argent ; je manque une affaire sur laquelle j'aurais gagné cinquante écusl C'est bien fâcheux, d'obliger le monde, et puis ensuite de se trouver soi-même dans l'embarras. Vois-tu, Risque- Tout, j'ai si besoin d'argent, que, si tu veux me donner deux cents francs, je te rends tes deux billets de soixante écus chacun, que voilà.

— Tu sais bien que je n'ai pas d'argent, Éloi.

— C'est égal, c'est toujours l'histoire de te dire combien je ferais de sacrifices pour avoir de l'argent aujourd'hui.

On n'osa pas encore dire au meunier qu'il n'était pas de très-bonne foi quand il offrait de perdre cent soixante francs pour toucher une somme qui devait, disait-il, lui en rapporter cent cinquante.

— Comment faire? ajouta-t-il.

— Je voudrais avoir de l'argent, Éloi.

— Tu dis donc que tu ne me payeras qu'à la Saint-Michel les cent vingt écus que tu devais me payer aujourd'hui?

— C'est-à-dire, cousin, dit Pélagie toujours plus hardie ou moins patiente que son mari, que nous ne devions vous en donner que la moitié.

— Oui, mais c'était il y a quinze jours; et, d'ailleurs, cette moitié me gêne tant, que... tiens, vois-tu, je t'offrais tout à l'heure tes billets pour deux cents francs, eh bien, paye-m'ea un, et je te les rends tous les deux. Ça n'est pas être chien ni tenir à l'argent ; je t'ai prêté cent Vingt écus, et je t'en fais quitte pour soixante.

— Cousin, je te répète que je n'ai pas d'argent ; et, d'ailleurs, si j'avais soixante écus, je te les donnerais, ce qui ne m'empêcherait pas de te donner le$ soi^^ante autres plus tard.

' w C'est soixante écus que je perds sur l'affaire que je manque faute d'argent».

Péxagle avait bien envie de dire qu'il n'était tout àrheoit question que de cinquante, mais elle se contint.

— Je ne suis pas un Turc, continua le meunier, je vais td renouveler tes effets. Fais-m'en un de cent cinquante écos à la Saint-Michel.

Les deux époux se regardèrent. Pélagie prit la parole.

— Gomment, cousin, cent cinquante écus ! c'est donc trente écus d'intérêt d'ici à la Saint-Michel, et pour soixante écus encore, et même pour cinquante, puisque nous n'avons que la moitié d'échue, et que, sur les soixante écus, il y en a dix déjà pour les intérêts ?

— Je ne te dis pas le contraire; tu trouves que c'est trop de me donner trente écus d'intérêt; eh bien, moi, je t'en offre bien soixante. Donne-moi soixante écus, et je te rends les deux billets, et je te dirai encore merci, et tu m'auras rendu un fameux service.

— Ah! cousin, je voudrais bien ne pas vous avoir emprunté cet argent.

— Et moi donc, je ne serais pas dans l'embarras aujourd'hui. Et pourquoi esinse que j'y suis? Pour ne pas vous y mettre; car, si je voulais donner tes deux billets en payement pour l'affaire en question, on te ferait bien payer, on te ferait vendre tes deux bateaux; mais j'aime mieux que l'embarras soit pour moi, parce qu'après tout nous sommes fils des deux frères, cousin, et qu'il faut bien un peu s'entr'aider dans la vie.

'-^ C'est égal, cousin, c'est bien cher, trente écus.

— Oui, et, moi, je serais bien content si tu voulais me donner soixante écus pour cent vingt que je t'ai prêtés ; mais, mon Dieu! n'ajoute rien au billet, si tu veux, voilà tout; c'est moi qui perdrai tout.

— Il est juste d'ajouter quelque chose, Éloi.

— * Dame ! puisque vous trouvez que c'est trop de me don-

54 fiA FAMILLE ALAIN

lier trente écus, lorsque, moi, je ne demande gu'à vous, es donner soixante, ne mets rien ou mets trente écus. Tranquille et ôa femme se regardèrent.

— Allons, dit Bisque-Tout, j,e vais faire comme t^ veux. -*- Remarque bien, dit le meunier, que ce n'eslt pas moi qui

veux. Ce que je voudrais, au contraire, ce serait de iouclïér raes-éeîat vingt étsus qui sont sortis de' ma poohe^et de tes recevoir tout secs-; ce que je voudrais encore bien, ce serait d'en recevoir smxantê en te faisant grâce du reste.

— Écris h billet, je ferai ma croix.

Éloi éerivli. Puis, ittr moment dinscrire la somnae sur tin papier timbré qu'il avait apporté avec lui, il s'arrêta : '

-* Tranquille, dit-îl , le papier marqué me coûté cinq sous : il n*^t pas juste que ce soit moi qui le paye. Donnemoi cinq sous.

*-* Il n'y a pas un sou chez nous, dit Pélagie.

— Alors nous allons le mettre sur le billet avee la somme. Donc : Jepayemif à la Saint-Michel prochaine^ à mon cousin Éloi Alain, la somme de quatre cent cinquemte et un francs (on ne peut pas mettre cent cinquante francs et cinq sous, on aurait l'air de malheureux), de quatre cent cinquante et tin francs qu'il a eu l'obligeance de me prêter en espèces aymf cours. Approuvé rdcr#»r^. La, mets ta croix, et toi, Pélagie,mets aussi la tienne.

Quand les signatures ftirènt données, Éloi leur rendit le» anciens billets avec un air de biénfaiteuï' d\ine grande ma* gnificence.

— Cette fois, cousin, diWl, sois exact. Je vais porter ton billet en place d'argent à un meunier de Cherbourg, et, situ ne payais pas à l'échéance, il ne serait pas si arrangeant que moi; car enfin voilà quatre cent cinquante et un francs ^m me seraient bien utiles si je les avais dans ma poch^ au lieu de te les avoir prêtés» On ne trouve pas quatre cent cinquante

LA FAMILLIl ALAIN 95

et un francs dans le pas d'un cheval ; on ne trouve pas tous lés jours un cousin qui vous prête quatre cent cinquante et un francs.

On Bie gfe permit aucune obsarvatiou sur le prétendu p^tt de quatre cent cinquante et uii fr^nc^,

— Allons, je vais m en aller. Je me suis peut-être un peu fâché, cousin, parce que vraiment ça me fait faute. Tu comprends bien qu'avoir compté sjip quatre cent cinquante et un francs que l'on a prêtés, et puis recevoir... quoi? pas un rouge llard, c'est un peu ébcmriffaût ^ mai^eofin je ferai comme je pourrai. Je suis vif, je me suis mis en colère, mais je ne vous en veux plus. C'est fini.

n prit alors ses deux merlans qu'on avait mis de côté. D en prit un troisième dans la manne, le considérant à côté d'un des siens :

— Je crpis que celui-çî est plus beau, n îes pesa, un de chaque main.

— 11 n'y a pas grande différence, dit-il.

n les changea de main, les repesa encore, et parut embarrassé, jusqu'au moment où on lui dit :

— Ne soyez pas si embarrassé , cousin , prenez les trois.

— Tiens, Onésime, dit-il, attache-les-moi après un bout de ligne par les ouïes.

Onésime les enfila par le bout d'une forte ficelle, et, comme îl allait la couper, Êloi l'arrêta en disant :

—Mon Dieu ! que les enfants sont donc prodigues ! Il couperait une corde toute neuve.

Et il emporta la corde entière avec ses trois merlans, après avoir encore bien des fois recommandé l'exactitude à Risque- Tout et avoir embrassé Bérénice en disant :

—Adieu, mes chers enfants; enchanté de^oqs avoir rendu service.

— C'est un homme bien dur et bien avare que le cousin ,* dit Pélagie.

— Dieu ne paye pas ses ouvriers tous les soirs, répondit Tranquille en soulevant son bonnet de laine, mais il unit toujours par payer. Chacun aura le prix de ses œuvres.

Pulchérie Malais h, Bérémce Alain.

a J'ai bien du chagrin, ma chère Bérénice ; tu es ma seule amie. Marie m'a trahie. Je t'écris en cachette, et, quoique j'aie à me plaindre de Marie, c'est elle qui fera partir cette lettre sans savoir, bien entendu, ce qu'il y aura dedans.

» Nous étions déjà convenues que je n'enverrais plus les lettres pour toi à maman Dorothée. On vient voir Marie tous les jeudis ; mais quelquefois, et même assez souvent, c'est une vieille servante qui l'a élevée qui fait le voyage.

» Elle prendra mes lettres et tu lui adresseras les tiennes. . Mes lettres te parviendront port payé ; ne t'occupe pas du port ^ des tiennes. ^

» Voici l'histoire qui me cause tant de chagrin. Je t'écris à la salle d'étude de piano, car j'apprends le piano ; mais tu n'as jamais vu de piano.

D Le piano, c'est une musique bien plus belle que le fia- . geolet du clerc, c'est-à-dire que le flageolet de maître Épiphane, que l'on trouve si agréable pour danser ; tu ne voudrais plus l'entendre si tu avais entendu une fois un piano.

2> Madame Médard est une dame noire comme mademoiselle Sophie ; elle a pour fonctions de garder la salle consacrée à l'étude du piano ; elle s'occupe beaucoup de prendre du tabac, et n'est pas très-fine.

» On peut lire ou écrire sur son piano ; pourvu qu'elle

entende taper de temps en temps sar le piano et Hure du bruit, elle est satisfaite. J'interromps quelquefois ma lettre pour faire une gamme.

x> Où en étais-je? Madame Médard a regardé très-longtemps de mon côté, et il m'a fallu iaire semblant de travailler. . . •

B Ah I j'avais àte raconter mon chagrin à cause de Marie*

» C'était avant-hier, précisément dans la salle où je t'écris; c'était le concours, c'est-à-dire qu'on sait alors celles qui sont assez savantes pour changer de classe. Il y a un concours tous les six mois. On y expose les dessins et les peintures des élèves 1

D C'était superbe 1 II y avait le maréchal chancelier de la Légion d'honneur au milieu de toutes nos dames. Les plus grandes élèves sont examinées par le maréchal, qui leur fait des questions.

x> Ensuite les élèves de M. Massimino ont chanté, on a jotié du piano, etc. Puis chaque classe vient à son tour devant le maréchal, qui distribue les prix et donne les ceintures à celles qui ont mérité de passer dans la classe dont elles vont porter la couleur.

x> Il y a eu une chose fort triste. Une grande élève, une nacarat liséré, a été condamnée à la ceinture grise pour son indocilité. Le maréchal lui a donné la ceinture grise, qu'elle a reçue en pleurant et en sanglotant.

» n faut qu'elle la porte pendant un temps qui sera assez long, et pendant lequel elle marchera à la suite des autres et sera chargée du ménage de sa classe.

» Quelques-unes gardent la même ceinture et restent dans la même classe encore pendant six mois, jusqu'au concours suivant. Marie, qui était nacarat uni, a passé blanc liséré et a reçu sa tjeinture des mains du maréchal.

» Figure-toi, Bérénice, que c'est une grande preuve d'af-

i» LA PiliaiLLE AtÂin

féctwltt dfe se fidre attache!* sa nottTeilë c^nlîirs ^i* ûné t^éiv eoiule qa'oii lûme, dame ou élêvê^ et que e'^t si imt)oH!aiii, qu'on attend quelquefois jusqu'au leùdetiâtiain p(mt fencoû- U^er celle à ^ui on destine cette marqué d'amitiés

» Voilà dobc que Marie reçoit sa ceinture blatlc lisëi^ de nacarat des mains du maréchal; j'étais aussi heurettsè et aussi rouge qu'elle:, tant j'étais fi(ÛM qu'elle ailàTt vebit à tnoi xote dire de lui attacher sa ceintura.

. » Eh bieA, croirais-tu qu*elle l'a été j^drter ft in^dâ^ Félicie d^Ainc, la dame de la â%s»e qu'elle quitte?1SlÀdânita d'Aizac est tine femme qui fait des verê... Ah 1 mais sàîs^tti ce qu'on appelle des vers ?...

D Ge tont des tœpèces de diansons. Madame d*AÎzac l'a baisée au finmt et lui a attaché sa ceinture ; ïnoi, je suffoquais.

» Quand est venu mon tour, quand le maréchal m'a donné onô ceâ&tiure Heti uni, J'ai eu envie de faire comme Marie, pour la punir, et de me la faire attacher aussi par là dame de ma classe, madame A.U, qm est uh peu bossue, mais ça m'était bien égal; cependant, au moment, je n'en al pas eu le cœur, et je suis allée à Marie, qui était déjà au milieu des blanc liséré et qui faisait un peu sa grande demoiselle.

— Mademoiselle, lui ai-je dit, voulez-vous me faire l'amitié de me mettre mal ceinture?

» — Très-volontiers, ma petite f m'a-t-elle répôndh.

» Elle m'a attaché ma ceinture avec négligence et s'est remise à causer avec ses nouvelles amies.

» Je me suis sauvée et je suis allée me cacher dans un coin, où je me suis bien régalée de pleurer.

» Je n'ai presque pas dormi) de la nuit, et, le lendenlaîn matin, hier, j'ai écrit sur le mur, au-dessous de l'endroit off, Marie et moi, nous avions écrit nos noms ensemble : 264 eà une perfide et une pimbêche*

£A TAUtlblS ktAlN S9

» ie fiAîihi cette Mtti^ tme auU*6 Idis S dft icflÉfiè MXÎèHie pour le goûter, qui est composé de pain seo.

« Ma ishèré Bérénice, je sûh tàccbffîttiôdée a^ NÛHe ; die m'a teot topliqoé : dte a^âit fA>omiâ à miadamè d'Àlîac de faire attacher sa ceinture ^ar elle avant fiion anivéé dans fe nteisoB ; je sufe allée effacer, avaôt iïu*èlîe Tait vue, Tinfidiâption que j'avÀis mise sur le mur.

h fu me demandêB (se i^é Veut dii^e màiûtrat; naeanit est tine couleur toùgè, non ^aë comme leë bonnets de nos j^ cbeurs, mais plutôt comme ces ^grandes ^toflëès dont la graine vient de Bolttec et qui ftetirisëetït tous les tàs ^eiïière vôtre ou plutôt derrière nôtre maison,.

D Adieu, je vous embrasse tous.

» Pulchérie UàiÀis* »

'Èifiàiàe Alaen hPûtchërie Malais

«Nous avons eu aussi et nous avons bien du chagrin : Césâire vient d'être pris par le servidb, et il est parti hier pour se rendre à Cherbourg à bord d'uii navire de TÉtat.

» Mon père n'a plus avec lui qu'Onésime ; il est vrai qu'Onésime, à ce que disent tous les pécheurs, est un enfant sur terre et un homme à la ïnër. Ma mère, surtout, ne s'accoutume pals à voir la place de Césaire vide à notre table ; c'est son aîné, et elle a pour lui un peu de respect, à part l'amitié qu'elle lui donne comme aux autres.

» Je commence à faire pas mal la dentelle et à aller assez vite ; aussi j'ai pu m'acheter une ceinture bleu uni pour être pareille à toi ; je me coiffe aussi les cheveux séjparés en bandeaux avec une raie au milieu du front ; hier dimanche, à la messe, J*étaife une bleu uni comme toi; je n'ai pas de robo

noirO) mais j'en ai une d'un bran foncé qui fidt i peu- prà le même effet. <«

t Nous avons effacé trente-trois jours surTalmanach depuis que je t'ai écrit. Onésime a un nouvel ami : c'est un chien que lui a donné le berger de Beuzeval ; ce chien ne le quitte pas et le suit même à la mer.

» L'autre jour, comme le chien aboyait contre quelqu'un qui ne vient pas d'ordinaire chez nous, Onésime, lui parlant comme si ce pauvre animal avait pu le comprendre, s'est mis à lui parler de toi ; et le chien regardait son maître, cherchant à entendre ce qu'on lui disait.

t — J'espère , Mopse , lui dit-il , que tu n'aboieras pas après Pulchérie qu.and elle va revenir; Pulchérie est de la maison.

» — n faudra, ajouta-t-il en s'adressant à moi, qu'il connaisse Pulchérie; je suis sûr que, quand elle l'aura caressa deux ou trois fois, il s'attachera à elle.

» Quand nous avons lu ta dernière lettre , Onésime , qui n'aime pas Marie, disait qu'il voudrait bien savoir écrire.

» — Et pourquoi? lui demandai-je.

» — Écoute, me dit-il, tu peux faire cela pour moi ; je voudrais écrire sur deux ou trois murs : 264 est une perfide et une pimbêche.

» Nous avons été forcés de demander à maître Épiphane ce que c'est qu'une pimbêche. Onésime était aussi fâché de te voir raccommodée avec Marie que, moi, j'en étais contente.

D — Estrce qu'elle avait besoin d'autres amis que nous? répète-t-il souvent.

» — Mais toi, lui dis-je, est-ce que tu n'aimes qu'elle? est-ce que tu n'aimes pas papa et maman, et aussi Césaire, et aussi un peu ta petite sœur Bérénice?

p — Je ne l'empêche pas de vous aimer aussi«

» Là-rdessus, il n'y a pa& moyeu de lui faire entendre raison. Quand nous allons nous promener, nous remontons la rivière de Beuzeval, et nous allons voir Tarbre sur lequel nous avons écrit nos trois noms.

» Si Pulchérie veut y mettre un M, dit-il, j'abattrai l'arbre.

» Je t'envoie dans cette lettre une petite rose d'un rosier sauvage, que nous avons cueillie pour toi tout auprès du vieux saule. Embrasse Marie pour moi.

» Bérénice AlLAIn. d

Quelques lettres furent encore échangées, puis arriva le moment des vacances ; M. Malais fut appelé à Paris par des affaires importantes.

— Ce sera, dit Dorothée, une bonne occasion d'aller chercher Pulchérie.

Malheureusement, les affaires traînèrent en longueur^ les parents de Marie offrirent à M. Malais de prendre Pulchérie chez eux jusqu'à son départ ; ils demeuraient à la campagne, à la porte de Paris*

M. Malais fut un peu indisposé, puis reprit ses affaires ; tout cela dévora le temps. H ne restait plus que quinze jours de vacances lorsqu'il fut question de partir. On lui fit remarquer que les quinze jours seraient absorbés par le voyage pour aller et revenir;

Pulchérie était un peu étourdie parla vie nouvelle qu'elle menait. Les de Fondois recevaient du monde ; on dansait au piano presque tous les soirs, on allait de temps en temps au spectacle;

Elle oublia ces deux pauvres enfants dont tout le bonheur était de l'attendre; elle oublia Pélagie, qui avait été sa vraie mère ; elle fut enchantée quand elle entendit décider qu'elle n'irait pas à Beuzeval cette année, qu'elle resterait avec Marie

«2 LA FAMILLE ALAlK

jtîdqn'â Ià fiù des v&cances. Elle pria seulement At. Malais tle dire à Bérénice; ftOnésime et à Pélagie, qu'elle regrettait bieti de ne |pas les Yôir Mte année, mais que ce serait pou)* Tannée suivante.

Ce fut un grand chagrin et une grande stupeur à Dive quand on apprit la nouvelle. Les deux enfants furent pendant quelque temps tout découragés ) ils allèrent auprès de leur .vîeti* saule, ils s'embrassêt^nt.

Leurs pauvres petite coéùts semblèrent crever, et ils fondirent en lannepu

—C'est mal, disait Onésime. M. Malais Ta bien dit devant nous, qu'iln'a pas insisté parce ^'il voysdtbtaii qne PulChérie mourait d'envie de rester avec sa Marie. C'est mal ; elle ne nous aime plus. Comment peut-on cbanger si vite ?

Ils se rappelèrent avec amertume tom les détails de leur promenade au pied du vieux saule.

— Eh bien » dit Bérénice, aimons^nous seul^nent nous deux. Nous deux, nous ne nous oublierons pas et nous ne nous trahirons jamais.

Ils s'embrassèrent en pleurant encore, mais plus doucement ; ils se promirent d'oublier Pulchérie, puisqu'elle les avait si vite oubliés; mais, un mois après, Pulchérie leur écrivit une lettre très-amicale en leur parlant des vacances prochaines.

Ils sautèrent de joie, lurent dix fois la lettre, et Bérénice y répondit avec la plus tendre amitié. La corre^ondance se renoua, et Bérénice et Onésime recommencèrent à attendre les prochaines vacances.

Onésime se prétendait radoubé. Quelques lettres furent échangées. Nous ne possédons que- les deux qui précédèrent d'assez près ie moment attendu avec tant d'impatience.

Les précédentes avaient fait savoir que Pulchérie avait reçu la ceinture nacarat liséré et que Marie était blanc uni.

Là famille ALAtN 63

Cette fcâs, elles s'étaient mutuellement attaché leur ceintUFe»

Ua ou deux orages avaient assombri cette amitié pendant le cours de Tannée, mais les nuages n'avaient pas tardé à se dissiper.

Chez les pêcheurs, il y avait, coinme toujours, dçs alterner tives de bonne et de mauyj^e fortune. On n'avaitpu 4onne]!! à Al^ia Qu'une partie de ce qu'on lui devait; U avait falju renouveler e^ioore le |i)illet 4aQS ^en cpnditions de plus en plus onérei^e^.

Lq meunier, qqi n'avait en réalité prêté que oept écus, av^it déjà reçu quatre (^n^ vingt francs, sçins compter le . poisson dont il ne se faisait p^ fs^ute*, et cependaAt i^ lui était encore dû deux cents et quelques francs.

{1 se plaignait amèrement, et se disait fort mMheuireux et fort mal récompensé d'avoir voulu oblige? un parent ; du rçste, il s'était toujours, disait-il, ^uiné pour sa fs^mille.

On avait reçu une fois d^ nouvelles de Césure, dPQt le navire était dans les mers du Levant. Mopse, le chien d'Qnésime» devenait fo^t savent; i} rappojrtait çt obéissait à tout ce qu'on lui ordonnait;

Pulchérie Matais h Bérénice Alain*

« Il faisait beau hier, ma chère Bérénice, et jamais le beau temps n'avait été démandé à Dieu avec plus de ferveur ; jamais les pêcheurs n'ont sur un pareil sujet adressé au ciel de plus ardentes prières.

» Nous pensonsjdeux mois d'avance à la Fête-Dieu, et, un mois avant qu'elle arrive, nous ne pensons plus à autre chose. Elle se célèbre à Saint-Denis avec grande pompe ; je doute fort que mon récit puisseYen donner une idée.

» Quand il fait beau temps, on dresse au bout de la belle promenade un magnifique reposoir auquel nous allons en

et L'A FAMILLE ALAIN

procession; tandis que, si le temps est incertain, la procession ne peut sortir, et nous faisons seulement le tour des cloîtres.

x> Le reposoir, en ce cas,!est dressé à un des angles où est une statue de la sainte Vierge. Mais enfinil faisait, beau hier, et rien n'a manqué à la solennité de la fête.

» Tout était rempli de fleurs ; tous les balcons delà cathédrale, à laquelle aboutit notre promenade , étaient chargés de monde. Voici dans quel ordre s'avançait la procession.

» Madame Goindet, maltresse de danse de la maison, surveille la cérémonie sous le rapport de l'ordre et delà grâce ; il nous semble toujours qu'elle va tirer son petit violon de sa poche.

» Toutes les élèves qui n'ont aucun rôle dans la représentation sont sur deux lignes, ainsi que toutes les dames, qui ont d'énormes bouquets. Entête et au milieu s'avance la* bannière de la Vierge, portée par une élève de la classe blanc liséré.

D D'autres élèves de la même classe tiennent les cordons de la bannière ; un grand voile de mousseline blanche les recouvre entièrement. Derrière elles, le sacristain porto la croix; deux élèves de la classe nacarat uni sont sur la même ligne que lui et portent des flambeaux.

» Elles sont également couvertes d'un grand voile blanc posé sur la tête nue, et, par-dessus le voile, elles portent une couronne de chèvrefeuille.

D Ensuite s'avance une troupe de quarante petites filles : ce sont les plus petites de la maison. Elles sont rangées quatre par quatre. Elles ont chacune un voile sur lequel est posée une couronne de bluets ; elles portent chacune une corbeille remplie de feuilles de rose, qu'elles jettent devant les pas du prêtre qui porte le samt-sacrement.

9 J'étais une des quatre élèves nacarat liséré, couronnées

de fleurs des champs, qui-derrière les petites-portent les encensoirs.

» Viennent ensuite quatre jeunes filles prises dans la classe bleu uni, et j'étais une de ces quatre Tannée derûière. Ce sont les vierges ; c'est le beau rôle de la procession. Le choix en est fort discuté à l'avance. Je n'ose guère dire que ce choix s'arrête en général sur les plus jolies.

» Lis ceci toute seule, et passe cette ligne si tu Ils ma lettre à la famille. Elles sont couronnées de roses blanches et de jasmin. Enfin, vient le dais, porté par huit élèves de la classe blanc uni ; d'autres tiennent un des huit cordons. » Quatre élèves blanc liséré portent des cierges. De chaque côté sont rangées les chanteuses; elles ont également de grands voiles, mais pas de couronnes.

» Arrivées au reposoir, elles se cachent derrière et chantent sans êtres vues : salutaris hostia ! Marie, qui a une très-belle voix et est élève de madame d'Auby et de monsieur Massimino, fait partie des chanteuses.

» La procession aura encore lieu dimanche prochain. Je t'envoie une marguerite de ma couronne en échange de ta petite rose sauvage de la rivière de Beuzeval, que tu m'as envoyée Tannée dernière.

» Nous n'avons de fleurs à notre disposition qu'à la Fête- Dieu ; je ne sais pourquoi on ne nous permet pas d'avoir le moindre bouque^oendant le reste de Tannée. L'infraction à cette défense esi^tiu reste, un crime assez fréquemment commis par quelques-unes, malgré la difliculté qu'on trouve à s'en procurer.

tf Adieu^ Marie te ren.ds tes amitiés.

Pulchérie Mauis, »

Birémee Alain hPiêkhérie Maiais.

c Ma chère Pulchérie,

» Nous avons eu aussi une belle procession pour 1? Fèt^ Dieu. Tous nos pécheurs, dont la plupart ont souvent échappé i de grands dangers en mer par l'intercession de la sainte Vierge, suivaient la tète nue. Le curé a ensuite béni la mec et les barques.

Deux familles étrangères sont venues s'installer à Dive ; l'une s'est logée à l'auberge de Marais ; l'autre à la poiate, à cette auberge qui est au bas de Beuzeval.

» Les deux familles, qui ne se connaissaient pas d'abord, mais qui maintenant parlent ensemble et se visitent le soir,^ sont venues pour prendre des bains de mer. On dit que ce sont des gens très-riches.

» Espérons que nous n'éprouverons pas, aux vacances prochaines, le désappointement qui nous a fait tant de peine l'année dernière, et que tu viendras passer quelque temps avec nous.

» Espérons... On m'appelle en grande hâte. Que se passel>-il? *

» J'ai quitté cette lettre il y a trois jours ; au moment où Ton m'appelait; il nous arrivait un grand malheur, et je n'ose penser à celui qui aurait pu nous arriver.

D Mon père et Onésime revenaient de la pèche ; û faisait grand vent et la mer était grosse ; une lame a chaviré et retourné le canot : tous deux ont disparu dans l'écume.

» Onésime a bientôt reparu, il a cherché autour de lui ; mais, ne voyant pas notre père, il l'a cherché sous l'eau et a «a le bonheur de le ramener, n fallait que ce pauvre père

fût blçissé pour être ainsi resté, lui qui nage si biçn; et, d'ailleurs, il n'y avait presque pas d'eali où ils ont chaviré.

» En effet, le canot l'avait frappé à la t^te ; îi était sans connsdssance et couvert de sang. C'est alors qu'on nous a appelées, tandis que d'autres pécheurs aidaient Onésime ^ apporter notre pauvre cher père à la maison.

» Sa blessure n'est pas dangereuse, il ne s'en ressent plus aujourd'hui ; mais, en môme temps que le coup à la léte, il en a reç^ un au bras, et il ne pourra d'ici à quelque temps se servir de ce bras.

» Qu's^Uons-uQus faire? qu'allons-nous devenir? Depuis quelque temps, tout va mal chez nous ; Onésimç disait ce matin :

— Nous avons bien du malheur depuis que Pulchérîe a quitté la maison : elle a emporté toute notre chance avec elle.

» Mon père est désolé de se voir ainsi hors d'état de travailler au plus beau moment de la pêche ; Onésime a du courage et dit qu'il saura gagner ce qu'il faut.

» Je pense comme Onésime que, si tu as emporté notre bonheur, tu nous le rapporteras cette année.

» Adieu ; aimons-nous et pense à hous.

» Bérénice Alain, h

La maison des pêcheurs était fort triste. Risque-Tout allait à l'arrivée des bateaux et rentrait tout affligé de la bonne pèche que rapportaient les autres, non pas qu'il fût envieux, l'excellent homme I

Bérénice et Onésime étaient fiers et presque heureux d'être la ressource de la maison.

68 liA FAMILLE ALAIN

Bérénice travaillait si assidûment à sa dentelle, qu*elle gagnait dix ou d.ouze sous par jouç.

Onésime péchait dé la crevette et de Téquille, seules pêches qu'il pût faire seul.

Cela ne rapportait pas grand'chose, mais on pouvait vivre; d'ailleurs chaque pécheur, à son tour, donnait à la famille un ou deux poissons, selon la pêche qu'il avait faite.

Onésime de retour était toujours prêt à les aider à pousser les bateaux à la mer ou à les haler sur la plage. Il fut chargé d'apprendre à nager à deux jeunes enfants des familles étrangères arrivées àDive; |mais, après un coup de vent, le temps se refroidit, les bains furent suspendus, la mer resta grosse et inabordable pendant plus de quinze jours, la crevette gagna les fonds, et l'équille cessa de s'ensabler.

La famille se trouva réduite à la dentelle de Bérénice. Cette ressource ne tarda pas à manquer en grande partie; Pélagie tomba malade, il fallut que Bérénice la soignât et s'occupât de tous les détails du ménage.

Elle ne gagna bientôt plus que troisou quatre sous par jour; il lui fallait laver, repassor le linge et préparer la nourriture.

Un vieux pêcheur dit un jour à Onésime :

— C'est dommage que tu n'aies pas la force, car tu aiderais bien ta famille ; ce n'est pas le courage, ce n'est pas le bon cœur qui te manquent, c'est la force. Cependant tu pourrais, si tu voulais bien, gagner assez d'argent pour soutenir tes gens jusqu'à ce que ton père soit guéri.

— Je ne demande pas mieux, répondit Onésime ; mais que peut faire un pauvre enfant comme moi, Pacôme Glam?

— Tu n'as qu'à t'en aller à Honfleur : tu trouveras là des bateaux de chalut qui te prendront volontiers pour mousse. Tu es grand et fort pour ton âge, tu connais la mer, tu es pêcheur ; tu peux gagner trente-cinq francs par mois ; tu te nourriras avec quinze, et tu enveri^as vingt francs à tes gens.

LA FAMILLE ALAIN 6d

Ces vingt francs-là, on te les donnera d'avance et tu pourras les envoyer ici tout de suite. Je vais te donner un mot d'écrit pour un homme avec qui j'ai navigué autrefois ; il trouvera à te placer pour la saison. La saison passée, toa père sera guéri, et tu reviendras pécher les harengs et les merlans avec lui.

Pacôme Glam ne savait pas écrire ; il alla avec Onésîme chez maître Ëpiphane, qui, en échange de quelques poissons qu'on lui donnait de temps à autre, écrivait volontiers les lettres pour les pêcheurs.

Le clerc se chargea donc avec plaisir de^ la missive pour l'ami de Pacôme G am. En possession de la lettre, Onésime rentra à la maison cl fit signe h Bérénice de le suivre, au jardin.

Là^ il lui dit :

— Je crois que je ne reverrai jamais Pulchérie; elle arrive dans trois semaines, et je pars demain auss'' ^t qu'il fera jour.

— Et où vas-tu? demanda Bérénicei

— Je ne puis supporter plus longtem" /s de voir notre père et notre mère malades et manquant de tout, toi t'exténuant pour gagner trois sous par jour, et moi, à cause de l'inclémence de la mer, restant là les bras croisés. Pacôme Glam m'a donné une lettre pour un ami qu'il a à Honfleur. 11 est sûr que je pourrai vous envoyer vingt francs par mois pendant la saison. Je reviendrai ensuite aider mon père quand il pourra retourner à la mer. Pulchérie sera repartie depuis longtemps. Tu lui diras pourquoi je suis parti, et, si c'est toujours une bonne fille comme toi, elle m'en aimera davantaee. Vous irez ensemble au vieux saule de la rivière de Beuzeval, et, Jà, tu l'embrasseras pour moi. M. Malais disait l'autre jour qu'après les vacances elle ne devait plus rester qu'un an là-bas ; elle reviendra alors pour tout à fait. Si je ne suis pas noyé, je la verrai dans un an. Tu lui diras de caresseï'

Mopse, que je suis forcé de te laisser. Tu en auras bien soin, n'est-ce pas? Maintenant, rentrons et ayons l'air joyeux â'xin départ qui nous chagrine tous les deux; mais il faut penser à no» parents*

Tous deux s'essuyèrent les yeux, s'embrassèrent et rentrèrent à la maison.

— Bonne nouvelle ! ditOnésime en entrant, nous n'allons plus être & la côte. Pacôme Glam m'a donné une lettre pour un de ses amis à Honfleur], areô qui je vais m'embarç^uér pour trois mois, et je vous enverrai vingt francs par môi^. Je reviendrai pour le merlan. Vous, mon père, vous serez radoubé, et nous reporterons la voile au haut du mât.

— Mes deux fils seront donc hors de la maison? dit Pélagie.

— Oh ! maman, ne m'empèohe pas ; j'ai bien envie de voir du pays, et puis ga nie rend tout joyeux de gagner de l'argent moi-même.

— Et quand parâ-tu?

— Un peu avant le jour. Je n*«urai pas trop de ma Journée pour arriver à Honfieur.

— Bérénice^ dit Pélagie, il faut lui &ire Bàpùuehey i ce cher enfant. Quel malheur que je ne puisse pas me lever! jfô syis sûre qu'il lui manquera quelque chose. On passe presque toutes les nuits i bord des grands bateaux ; n'oublie rien, Bérénice.

Bérénice ne répondit pas, car elle aurait sangloté ; mais elle se mit à enfermer dans un sac les bardes nécessaires à Onésime. Pacôme entra.

-^ A la bonne heure, dit-il, le matelot ne fait pas attendre la marée. Gomment vas4u, R^jque-Tout?

•^ Un peu mieux, merci. Voilà donc que tu envoies notre Onésime & Honfleur 7

— ^Ilserabien; il seraavec un ami, entends-tu ça, Pélagie? n sera comme diez toi et mieux que chez toi. Il est juste que

LA ^ÂlklLLE ALAIN 71

!ës ettfante travaillent pour nous quand nouls sommes en dérive. D'ailleurs, qu'est-ce que c'est qu'up marin qui n'ajaraais perdu dé vue le clocher de son village? Vous verrez Césaire, quand il va reveniîr à'à bord de l'Étal, ça ne sera plus le même homûie. Ah çà ! vous n'avez pas de quoi, et il en faut au "gars pour faire sa rohte. Voilà un vieux petit écù que je vas lui donner; vous me rendrez ça quand il vous eh enverra.

Il est quelque chose qui est toujours si présent à l'esprit des paiîvres, qu'ils ne le nomment pas le plus souvent, et qu'ils remplacent le nom par un pronom, ciomme s'ils eh avaient déjà parlé, et comme s'ils étaient sûrs que leurs interioctrteurs y pensent.

Je veux parler de l'argent, cet irréconciliable ennemi, ce dieu irrité et inexorable.

J'entends souveût les pauvres gens dire : a Je n'en ai pas, il fhutque j'eh gagne, » sans prononcer préalablement le mot argent j qui est toujours sous-entendli. De même une femme

adultère, parlant à son amant de l'ennemi commun, du mari

outragé, dit : a On vient, est-ce lui ?» ou : a // trouve que

Vous venez souvent ici, » sans que le mot de mari soit exprimé. Peut-être fauWl attribuer, dans les deux cas, cette réserve

aux causes qui faisaient que les anciens évitaient de pronon-;

car le nom des Furies.

Le lendemain matin, le jour venait de paraître. La mer

unie comme un miroir, était d'un bleu pâle, calme et serein.

Le soleil, qui ne paraissait pas encore, montrait ses rayons

entre le Havre et Honfleur.

De petits nuages, mobiles vapeurs grises, se coloraient de

rose et de lUas. Un glacis rose se montra aussi sur le bleu de

la mer; puis, quand le soleil parut monter, c^ glacis devint

jaune et dora légèrement le bleu.

A ce moment Onésime sortit delà maison, accompagné de

Bérénice. Tranquille et Pélagie n'étaient pas encore levés. 11

les avait embrassés et s'était chargé de sa pouche, dont sa mère avait fait soigneusement l'inventaire pièce par piér^

A peine le frère et la sœur étaient-ils à quelques pas de la maison, que Mopse, qu'ils croyaient avoir enfermé, sauta par une fenêtre ; il rejoignit son maître, qu'il accabla de caresses.

n fallut retourner et le ramener ; il fallut encore embrasser les parents. Pélagie pleurait.

Quand on fat à l'extrémité du village, au haut du mauvais chemin qui commence la route de Trouville, Onésime dit à sa sœur :

— Ne va pas plus loin ; n'oublie pas tout ce que je t'ai dit pour Pulchérie. Vous ne tarderez pas à avoir de mes nouvelles. Adieu.

Us s'embrassèrent tendrement. Onésime se retourna deux ou trois fois ; ils échangèrent à chaque fois des signes d'amitié.

Gomme le chemin faisait un coude, Onésime se retourna ; mais il vit Bérénice, qui avait fait quelques pas de plus pour le voir plus longtemps. Alors il courut à elle, l'embrassa encore et lui dit : ,

— Maintenant, allons-nous-en, et courons tous les deux sans nous retourner.

Cependant, quand il fut à un point où il croyait qu'il ne la verrait plus, il regarda derrière lui, et, comme elle regardait aussi, ils se dirent de loin :

— Adieu I adieu I

Pulchérie avait écrit pour demander la permission de promettre à Marie et à ses parents qu'elle reviendrait quinze jours avant la fin des vacances et qu'elle passerait ces quînztJ jours à leur campagne, comme l'année précédente.

M. Malais, en accordant cette permission, avait mis ponr condition qu'aux vacances suivantes Marie viendrait pendant un mois au moins (m château.

C'était la dernière année que les deux jeunes filles devaient passer à Saint-Denis.

On répondit que l'on acceptait avec reconnaissance l'invitation toute gracieuse de M. et madame de Beuzeval. De ce jour, cette visite attendue Tannée prochaine préoccupa exclusivement les deux époux.

U ne songèrent qu'à embellir le château et à le rendre digne des hôtes de Paris qui devaient leur arriver. On attendit cependant l'arrivée de Pulchérie pour commencer les changements.

Pulchérie venait de passer deux ans à Paris, ou du moins fort près de la capitale. Elle avait vu chez les de Fondoîs ce qui était beau, ce qui était à la mode.

Pulchérie accueillit bien Bérénice ; elles allèrent ensemble se promener en remontant la petite rivière de Beuzeval, et, quand elles furent assises sous le vieux saule, Bérénice s^acquitta de la commission d'Onésime.

Pulchérie fut touchée du dévouement et du départ du jeune pêcheur.

— Il doit être changé, dit-elle ; voilà deux ans que je ne Tai vu. .

— Tu le reconnaîtrais à peine, tant il est grand et fort ; son visage respire la résolution et la franchise ; sa voix est devenue grave, sans être rauque comme celle de nos autres pêcheurs ; son regard est assuré et pénétrant. Mais, toi, Pulchérie, comme tu es grandie ! comme tu es changée et ce- Dendant embellie !

— Tu es bien plus jolie aussi, dit Pulchérie.

— Oh ! tu n'es plus du tout une de nous, Pulchérie, tu es me demoiselle ; aucune fille d'ici ne sait marcher ni parler

comme toi ; tu as des manières pour dire les choses^;. Tu as l'air d'une princesse; eh bien, cela me fait presque de la peine. Je suis sûre que mon pauvre Onésime, «'il était ici, n'oserait pas te parler. Tu n'as plus l'air de la même espèce que nous.

^- Tu es foUe, Bér^ce.

•<- Ôh I non, ta voix est plus douée ; on dirait une musique. G W à peine la même langue que tu parles*

— Que fait Ônésime?

— Hélas ! il va à la mer et il pèche, j'aurais voulu qu'il apprit à lire et à écrire; mais, depuis qu'il va à la mer, il n'a pas encore remis les pieds chez msuitre Ëpiphane.

— n faut pourtant qu'il apprenne.

— Je lui dirai que c'est toi qui Tas dit. Tu dois trouver que je parle un peu mieux que lorsque tu es partie. Maintenant, je lis le dimanche des livres qui étaient à la maison je ne sais pourquoi ni comment ; car, excepté moi, personne n^y sait lire. Mon père dit qu'il les a connus de tout temps chez le sien, à qui était notre maison, et qu'il ne s'est jafnais apergu que quelqu'un lût dedans. Les hommes de Paris sontils aussi différents des hommes d'ici que tu es différente des jeunes filles de Dive? Est-ce qu'ils sont encore plus mofysieur queM. Malais ton oncle ? Qu'est-ce qu'on leur apprend î

— Gomme aux flUes, et même un peu plus : le latin d'abord, puis l'histoire, la géographie ; ensuite ils apprennent à tirer des armes, à danser et à monter à cheval.

— C'est pour Onésime que je te demande tout cela;

— Et qu'en fera Onésime?

— Tu verras 1 tu verras I

Bérénice n'avait pas beaucoup à raconter, mais Pulchérie avait mille choses à lui dire; le monde qu'elle avait vu était aussi inconnu pour Bérémce que l'auraient été les sauvages du premier pays qu'on découvrinu

LA FAMI&I.E AIiAIN 78

Pnlèhérîe fit iin peu semblant d'avoir peur de Mopse; elle avait pris (îeUâines affieetations de timidité, parce qu'une audace apparenté contre toute borte de petits dangers, qu'elle avait apportée à Saint-Denis, avait été déclarée par les autres élàves ne pas èflrë éowme il faut.

-^Dirai-j6 done à btiésime que tii u'dâ pas voulu caresseï èoti chien? H m'ftvaiitAnI recommandé de Vesi prier I

Pulchérie consentit à lui passer la main sur le dos et à lui donner qnelqttesi petites ta^es: sur la tèle^ tout en retirant sa main avec teî^i*êur M lïioiadre monvdtnent àe l'animal*

Elle donna à son oncle toute sorte de conseils relativement 'B^^x dispositions et à l^ameublement du château, c Telle chose est ainsi chez les Fondois et telle atitre ainsi ; » ^ l'oncle enregistrait lés obeetvationB de Pulchérie.

Onésime avait eùvoyé les vingt francs de son mois deux jours après son départ t on avait pu le placer sur un bateau de ebàlot ; mais l'ami de Paoôme l'avait fait mettre à bord d'un bateau à vapeur qui allait et va encore du Havre à Cherbourg,

Le second mois arriva éomme le premier. Pélagie avait repris la direction de son ménage, et Tranquille commençait à se servit* de son braë.

Pulchérie ne tafda pas à repartir ; M. Malais la conduisit i Paris, en se proposant de profiter de ce voyage pour faire de nombreux achats et commander des meubles, ceux du salon du château ayant été condamnés définitivement par Pulchérie.

C'étaient de magnifiques meubles en bois sculpté, recouverts de vieilles tapisseries. Les artistes de ce temps-ci no les avait oas encore mis à la mode, de telle \.içon qu'ils coûtenl aujourd'hui si cher, qu'ils n'en peuvent plus acheter.

n faut cacher tous ses bonheurs comme le voyageur cache éon or quand il doit traveftier une forêt périlleuse. La vie est fort boisée.

La fin des vacances fut remplie de séductions pour Pulchérie. Elle avait à peu près quatorze ans. A sa première en-* fance a?^ bord de la mer, chez les pécheurs, elle aevait une santé roDUste.

Elle était grande et formée plus que les filles ne le sont d'ordinaire à son âge. Marie avait un an de plus qu'elle, et on commençait à les compter pour quelque chose dans un salon.

Elles se donnaient le plaisir de faire tout ce qui était dé' fendu à Saint-Denis. Toutes deux se firent donner des boucles d'oreilles et se firent percer les oreilles : seul moyen de manifester les riches pendeloques dans la maison de Saint- Denis, où tout bijou est interdit.

Elles se firent coiffer en boucles tout le temps que durèrent encore les vacances. Cette coiffure, qui, surtout pour de jeunes filles, est loin d'être aussi belle que les bandeaux, était une coiff'ure défendue à Saint-Denis. Elles portèrent d'éqormes bouquets.

Une seule chose est tolérée contre l'égalité : on permet aux élèves de porter des gants apportés du dehors. Cet oubli du législateur a créé la suprême élégance à Saint-Denis. Dans les grandes cérémonies, on exige que l'on porte des gants de coton blanc fournis par la maison, et c'est aux élèves à imaginer des ruses pour leur substituer de petits gants de peau; mais, les jours ordinaires, on n'y fait pas beaucoup d'attention ; et les bien gantées forment l'aristocratie.

Les deux réciproques rentrèrent donc avec les oreilles percées et une provision de gants. Ce fut un grand sujet d'envie.

Les gants étaient visibles, et les oreilles percées parlaient bien éloquemment de boucles d'oreilles. Toutes deux s'étaient fait faire une très-fine ganse de leurs cheveux, qu'elles avaient échangés.

Lh FAMILLE ALAIN 77

C'est un cadeau qu'on se fait assez communément entre réciproques et qu'on tolère au cou des élèves. Cela s'appelle un sentiment. L'amitié des jeunes filles n'est que l'apprentissage de l'amour. ^

Pulchérie avait la ceinture blanc liséré, et avait pour institutrice la sèche et froide madame S... et pour dame surveillante la grande, belle et médiocrement intelligente J... de S...-C...

Marie était blanc uni ancienne; c'était en partie pour res« ter avec Pulchérie, et aussi parce que sa famille la trouvait trop jeune pour la mettre tout à fait dans le monde, qu'elle suivait la classe.de madame B..., jeune dame assez jolie, quoique maigre, mais très-sévère, et si redoutée, que la plupart des élèves quittaient la maison sans passer sous sa férule.

Marie devait sortir après le prochain concours : car, ne se destinant pas à rester dans la maison comme institutrice, elle ne devait pas suivre la classe de perfectionnement.

Onésime revint àDive avant l'hiver. Tranquille Alain était tout à fait guéri. Le merlan d'abord et le hareng ensuite vinrent sur la côte assez abondamment.

On paya Éloi Alain le meunier, qui se trouva avoir reçu un peu plus de six cents francs pour trois cents qu'il avait prêtés à son cousin, et néanmoins resta toujours son bienfaiteur, tirant de son bienfait productif un intérêt perpétuel : tantôt il attendait le retour des barques et prenait un ou deux poissons ; tantôt il faisait faire à Tranquille une petite corvée sous un prétexte ou sous un autre, ayant soin de rappeler de temps à autre les services qu'il lui avait rendus, et appelant la Mouette notre bateau.

Pélagie était également revenue à la santé, et le bonheur était rentré dans la maison, où il ne manquait quePulchérie, niais elle y manquait beaucoup.

Pour Césaire, ùqxA cm avaii dB temp^ ^a temps des nouvelles, çQi^ absence sa (aisait beaucoup moins sentir, parce qu'il n'avait jamais participé à la vie de famille, Mt dH^t sV muse^^ av,ec des cpwackBS do 9Qa â^ d^i^ \^ inoments qui n'étaient p^ ÇQ^i^rés au travailt

Onésime, qui avait un a» et à&m de pl«$ qpo Pulebérie, allait avoir quinze ans; il était aussi fort que son pè?e^ et il avait réalisé ce que RIsquerTout avait prédit d& lui; tout le monde dis2ut : <{ Qaésime est Vennemi àv pf^iUWf ^

Onésime et Bérénice partirent souvent d^ Pulchérie, Bérénice répétait à spu frère ce qu'elle avait dit à leur ainie.

— Vois-tu, Onésimci Pulcbérie a l'air de ne plus être de la même espèce que nous : d'abord elle ^ t>lancbe comma le ventre d'un guillemot, et puis elle marche autrement qua nous, elle ne dit rieu de ce que nous disons, et avec uuQ voix toute différente ; il semble qu'elle n'est pas de ce pays. Tu te rappelles cette mouette que tU avais rama^ée à la uoert pauvre petit oiseau tombé de son uid du baut de quelque falaise; nous l'avQUs élevée avep nos poules; et, un jour, quand elle a eu des ailes, elle s'est élevée et a p^is sou vol sur la mer : c'est i'bigtQire de PulcbériQ,

— Mais, dit Onéçime, si Pulcbérie ^st d§veuu^ plus belle, et plus savante, et plus aimable, c'e^t we rai^pu de l'aimer

davantage; voilà tout,

—Oui... mais ce n'm çst pî^ uçQ pour qu'çi^^ uo}i$ aima

davantage, ni même autant,

— T'a-i^elle paru Qhançé§ i notr^ égard?

— Non, elle uou? aime ^qujQur^, elîi^ est toujours bonne, et elle a embrassé maman Pélagie et moi avec un bien boQ cœur; mais enfin, commQ elle vpit toute sorta de belles cbases quQ nous ne conp^isspus^ pas, cgmme elle devient if^ savante, tout en nous aimant I^eR, elle ne s'intéressera pins à ce qui nous intérese, et elle aimera mieux se trouver avec

des gens avec qui elle ponrpa causer de ee qu'efle sait et de ce qu'elle a vu, des gens enfin capables de lui répondre: ainsi, par exemple, nous ici, nous dansons en rond; eh bien, elle, elle sait toute sorte 4e danses qu'on danse à la ville, là-bas ; cela ne Tamusera plus de danser en rond aveo nous) elle sait tout, et nous ne savons rien.

» A ce propos, elle m'a chargée de te dire qull faut que tu apprennes au moins à Ure et à écrire ; et, si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas t'en tenir là. Elle m'a parlé des jeunes gens qu'elle voit, et j'ai bien retenu oomme elle fait l*éloge de oeux qu'elle trouve le plus de son goût. Ainsi elle m'a dit, une ^fois que nous jaaions à la maison, en me parlant de je ne sais qui : « C'est un cavalier aecomplù » Je croyais d'abord que c'était quelqu^in qui montait bien à cheval ; mais elle m'a expliqué. Eh bien, ça n'est pas cela; un cavalier accompli, c'est qja homme... Elle ne m'a pas dit s'il savait lire et écrire, mais je crois bien que oui ; c'est un homme qui' est très-bien habillé, qui pait hi&a danser, bien se battre à toute sorte d'armes, bien monter à cheval; qui dit toute espèce de jolies ehoses aux jeunes filles ; je me suis bien rappelé tout pour te le dire: tu ne sais rien de tout celai

D Moi, je puis encore otuser un p^ av^c Pulahérie, parée que je sais à présent lire et ^rire et ^n peu compter | maiSi toi, tu ne sais rien.

-^ Gomment, je ne sais rien 1 mais il u!y a perso^na \ti pour louvoyer en canot au plus près 4u vent à côté de moL Est-ce que je ne connais pas bien les marées? Estnce que lu connais quelqu'un capable d'o^'gtter (amorcer) une manne ds cordes aussi amplemerU que moi? Et faire un^ épissure donc!...

—Oui, mais je te l'ai dit : Pulcbérie n^estpas de la mèiae espèce que nous; notre coq n^était pas le mâle ià lamouella^

et elle est partie ; il faut que tu te rendes plus semblable jeunes nommes de l'espèce de Pulchérie, si tu veux que Pul-| chérie soit un jour ta femme, comme nous le disions quand nous étions petits; il faut que tu ne lui fasses pas honte, il faut que tu deviennes savant comme elle... Mais peut-être que tu ne penses plus à cela, et que tu te contenteras d'aimer Pulchérie comme je l'aime?

-» Si je n'ai pas Pulchérie pour femme, je n'en aurai pas d'autre.

—Tant pisl c'est peut-être bien du chagrin que nous aurons; car, je te le redis encore, Pulchérie et nous, nous ne sommes pas de la même espèce.

— Pourquoi cela ? Son grand-père était marchand de bœufis et travaillait avec le nôtre, et notre cousin Éloi, le meunier, le* tutoyait.

— Tout cela est vrai ; mais je ne puis pas bien t'exprimer les choses. Quand tu auras vu Pulchérie une fois, ta comprendras ce que je veux dire , tu n'oseras peut-être pas la tutoyer. En tout cas, si Pulchérie doit être ta femme, tu ne dois pas être au-dessous d'elle, et il faut que tu apprennes.

— Mais le pourrai-je?

— Elle a bien appris, elle; et moi-même, qui ne suis qu'une petite fille, n'ai-je pas appris à lire et à écrire? Il y a maître Ëpiphane Garandin, le clerc, qui sait tout, à ce qu'il dit, et qui a fait tous les métiers. Nous gagnons assez d'argent pour le payer un peu, et, d'ailleurs, pour du poisson, il sera bien content de t'instruire; dis-lui donc que tu veux devenir un c cavalier accompli; b les gens savants doivent savoir ce que cela veut dire. S'il ne sait pas, tu lui diras qu'il faut que tu saches danser, bien te battre à tout^ monter à cheval, faire de la musique, un peu aussi lire et écrire* Mete-lui de côté deux beaux gros merlans demaiuj et va lui

narrer ton affaire. Pulchérie ne revient que dans Mit mois; il faut qu'elle te trouve changé comme tu la trouveras changée toi-même.

Chei maître Épiphane GarandlA.

Le lendemain, au retour de la pèche, Onésime passa un bout de ligne dans les ouïes de deux énormes merlans, et il s'en alla chez maître Épiphane.

L'école était une seule chambre; on descendait trois marches pour y entrer ; un homme de taille ordinaire était obligé de baisser la tète pour ne pas se frapper contre la poutre.

La pièce était pavée ; au fond était le lit de maître Épiphane, enveloppé de rideaux en serge verte ; trois bancs et deux tables composaient le. mobilier de la classe avec un vieux poêle en fonte, dont le tuyau montait dans la cheminée; sur le poêle, dont le couvercle était enlevé, cuisait, dans une chaudière de fonte, le ddner de maître Épiphane.

n y avait aussi un fauteuil de bois à fond de paille, devant lequel était une petite table carrée avec un vieux pupitre ; c'était la place du msdtre, auprès de la seule fenêtre qui éclairât l'école : fenêtre dite à guillotine, formée de deux panneaux ^ont Tun monte en glissant sur l'autre lorsqu'on veut avoir de l'air.

Cette fenêtre, de trois pieds carrés, était vitrée d^ trentesix petits carreaux, sur plusieurs desquels ressortaient des espèces de loupes d'un vert foncé assez semblable au fond d'une bouteille ; un seul de ces carreaux était de papier.

Les enfants étaient assis sur les bancs; les plus grands Qvç^iepjt dçvaat eux, sur Içs tables, des livres ou des cahiers;

les plus petite étaient pressés sur le bane devant lequel il n'y^Yait pas da table, les Jambes pendantes^ bayardant, se poussant aussitôt que le msutre détournait les yeux, prenant un air contrit et hypocrite quand il regardait de leur côté,

La classe, qui avait été autreibis blanchie à la chaux, avait, à trois pieds et demi ii^ hmXf um Ugm crasseuse produite par le frottement de la tète des enfants.

Lorsque Onésime entra, il efihrouoba une poule qui beoquêtait, sous les banee, les miettes que les enÂints laissaient tomber à l'heure de leur i*epag ) la poule s^enfuit en voletant, mais ne tarda pas beaucoup à fovenir.

Is loeal n'était pas seulement Téoele ; e^était aussi l'hôtel dQ ville, où, i certams joi^rs, se rassemblaient M. le maire et MM. les conseillers municipaux.

Quand quelqu'un de ces jours ne tùmlmit fèann dimanche, lesi écoliers avaiei^t congé de droit ; d'autant que maître Épiphane, qui était seorétaire de la mairie, n*aurait pu leur donner ses soins éclairés.

Il faisait chaud dans l'école ; le poêle, sur lequel cuisait le dîner, était fort animé ; la fenêtre et la porte étaient fermées i maître Épiphane, soit par ennui, soit par la privation d*air^ s'était endpnni au milieu d'une dictée : les écoliers s^étaient fait signe de ne pas le réveiller.

Parmi les plus petits, un avait quitté tout doucement sa placQ et était allé voler une tartine de beurre salé dans le panier où était le goûter d'un -^e ses camarades ; celui-ci s'en était aperçu et avait cru reconnaître son beurre lorsque le voleur avait déjà mordu deux bouchées dedans ; il s'efforçait de le lui arraeher, et tous deux déchiraient la tartine beurrée, qu'ils tenaient i pleines mains. Un autre s'était mis à cheval sur le banc, auquel il avait fait des rênes avec une oorde. Les pluç grands jouaient aux billes.

J^ hmi quQ fit OnésUne ari entnmteSapQueli^ b poule et réveilla inutra ËpipbwQ i U ne saynit pK8 çombiani 4e te^ipi il avait dormi : il ftvis^ ^m qui Jouaient.

^ Kb j lîhtei^ I ditr4l (i'^w vwt^??iW9i îiuWl qu« j'aille, vQus trouver avec Jacquelipe?

. Jaçqueliue ^t }e ^om qu'il lui ^yi|it plu d^ donoer 4 UU9 règle large et plate avec laquelle il leur appliquait des ooupd

d^u» la min eu m^ \^ ouglw f^mm§ à,%9v^ h sim^ du

crimç 4 expier.

U^ plu$ grw4 aileDi^ régua» 4 l'init^ut iuâiu§ dwe 1a dasge, 8QUS 1^ r^gafd formdable que le fuaîtr^ promeua circulairement sur 9^a élèves,

->T- Maître Épipbauet dit Onéfûmet yoiQid^ui merlanaque j'ai im de c6té pour vQun j ce s^Pt If* pluft J)e«ux qu» j'aie jamais vus.

— Merci, Onésime, merci; j'ai mon dîner d'aujgm4'biU, ce aéra pp^r demaiu } ip^t^rlés 9ur la pbfouinéet

rr* Maître Épipt^auQ, j« voudrai» Mep v^us porter. -T" Parle,

— Mais c'est que ce que j'ai à vous dire sera un peu Joug^

-^ Ëh b^Q, jm^ 9^(m wm luet^ d^u& h cQur<

n se leva, et, prenant sa règle :

-^ Vous voye*! vqu* jiutrea, diHli 9W J® pwndif Jacqueline avec moi ; je ne vous dis que ^l§>, §t, s'il arrivait que vous bavardassiez ou que vous fissiez le mpiiidre bruit» j'ai un ç^il et uue orefUe sur vou^

Mdtre Épiphane était un grand homme sec, avec la figure jauue et }e nez rouge, de grands yeiu d'un bleu p41e, bébér-. tés; il paraissait avoir quarante ans; pes ebeveuir, châtain ' clair, étaient prétentieusement frisés ^^r les faiees.

U était vêtu d'une redingote verte, râpée, â collet crasseux ; il ajf^t^ur le côté de la t^tç uu cbfi^çfiUî ^m^m griurtlui. sant, qu'il ne quittait jamp^

Il avait fait toute sorte de métiers, comme le disait'Béré* nice ; mais il était maître d'école depuis une dizaine d'années ; son langage était à la fois pédant et incorrect ; ses isaluts, comme ses gestes, étaient prétentieux ; il se croyait positive* ment un homme comme il faut^ et attribuait à un sort ennemi les hasards par lesquels il ne vivait pas dans le grand monde.

n croyait, du reste, avoir été dans le monde à une époque où, demeurant dans une grande ville, il avait beaucoup hanté les cafés ; depuis qu'il était maître d'école, il s'était abandonné à la boisson ; personne pourtant ne le voyait jamais ivre; il ne buvait immodérément que la nuit, enfermé chez lui. Son ivresse se passait à peu près dans le sommeil ; il ne lui en restait le lendemain matin qu'une somnolence et un Jiébétement qui avaient fini par rester sur son visage et dans son regard.

Outre ses fonctions d'instituteur et de secrétaire de la mairie, il était chantre à l'église, sonnait les cloches et jouait du violon ou du flageolet pour faire danser à certains di* manches.

Il s'appuya sur un arbre voisin de la porte de la classe,' qu'il laissa ouverte.

— Allons parle, Onésime, dit-il; tu es maintenant un homme et on peut causer avec toi.

Onésime lui dit :

— Savez-vous, maître Épiphane, ce que c'est qu'un cavalier accompli?

— Oui, certes, répondit le maître d'école, et il y a quelque vingt ans, j'étais alors militaire et en garnison à Metz, j'ai entendu dire quelquefois de moi : a Voilà un cavalier accompli. »

— Est-il vrai, maître Épiphane, que, pour être unc^valieç

WÇQmpU^ il f»Uç gçivQir tant d§ choses ?

— Mais à quoi bon toutes ces questions, Onésime?

Le bruit s'était graduellement élevé dans la classe jusqu'à un affreux tintamarre. Maître Épiphane ôta sew^ sabots et s'a^^ança sans bruit jusqu'à la porte; mais les écoliers avaient placé ane sentinelle, et, quand il fut à portée de voir dans la classe, tout était parfaitement en ordre et on aurait entendu une mouche voler.

Il les enveloppa de son plus terrible regard ; et, en avisant un qui paraissait étudier avec la plus profonde attention, la tète dans les deux mains et les deux coudes sur la table :

— Tu es bien rouge, petit Pierre, dit-il; tu n'as pas toujours si bien étudié ; je te rattraperai.

Il revint alors à son arbre. Au bout de quelques instants, on commença à causer tout bas ; puis un sourd murmure de voix confuses alla toujours en croissant, jusqu'au moment où le tumulte arriva encore une fois à son comble.

La poule se mit à jeter des cris de détresse. Un des écoliers avait réussi à la saisir, et un autre la lui disputait. L'un la tenait par la tète et l'autre par une aile.

Quand maître Épiphane accourut, on lâcha promptement la poule, qui se sauva dehors, hérissée, un peu plumée et haletante ; puis le silence se fit derechef.

Le maître changea de place pour mieux voir dans la classe et pouvoir entremêler sa conversation avec Onésime d'avertissements adressés à ses écoliers.

— Où en étion&-nous? dit-il au jeune pêcheur.

— Je vous demandais, maître Épiphane, s'il était vrai qu'il faille savoir tant de choses pour être un cavalier accompli ? '^

^- Je vais te dire ce que je savais. J'étais de première force au billard ; à une époque où j'étais à Paris, j'étais alors fabricant dé colle forte, je jouais avec Eugène, un garçon de café le plua fort de Paris* Eh bien, il ne me rendait ^u'un poia^

S6 LA FAMILLE ALAIM

et il ne me gagnait pas toiqoorB. J'étais toojoniB très-bien m» i nneol en baleinefiuieeluûne sur mon gilet, des bagues ao^ mains» des bottes i talon ; ennn mot, tant ce qui con- «tîta^ l'élégance,.. Ehl là-bas I Léon, Jacqueline va aller te caresser iescôteslM* Je fiiisais désarmes» la canne, le bâton» le cbausson, tout. Après que j'ai en quitté Paris, j'étais i Ghâlon-sur-Saône, sous-directeur d'assurances contre l'incendîe. Je me mppeUe, j'iai désarmé, avec un simple manche i l^dat, trois soldats avec lesquels je m'étais pris de querelle dans un cabaret. Je suis sûr qu'on en parle encore dans h ville* Je jeiW9 du yiolonetdu flageolet*. «Ehl là-bas! petit iPierre, jeté vais allonger les cheveux L.. J'ai une fois fait danser les diones de la ville, un dimanche, à Pithiviers, où j'étais élève en pharmacie. J'étais ^suite invité partout ; c'était à qui m'aurait. Après ca, il faut dire que je n*avais pas mon pareil pour dire des choses flatteuses aux daaies. J'étais le bienvenu dans les meilleures maisons... Ahl ta montes sur la table, Jean-Louis ; ah bien , noua allons rire un moment. Viens ici. •• Vous ne voulea pas venir, Jean* Louis? J[e voudrais bien voir que vous ne vinssiez pas.

Jean-Loms arriva en rechignant, et il reçu trois «oops de règle dans la main ; après quoi, il s'en retourna qn pleurant à sa place.

-^ Écoute ici, Claude. Allons, n'aie pas peur; ce n'ei^ pas Jacqueline qui te demande. Apporte-moi la boite au sel qui est accrochée dans la cheminée. La I prends-en une petite poignée. Lai pas tant... Bien... Tu vas raccrocher la boite à sa place, et tu mettras le sel dans la marmite qui est sur le poêle... Mais enfin, Onésime, est-ce que tu veux devenir un cavalier accompli? Qui est-ce qui t'a parlé de cavalier accompli ? C'est un mot qui ne se proopnoe p^s souvent à Bive, Ja moins je ne l'ai jamais entendu.

•^ fit iauHi aussisavoir lire et écriie7demaiida Onésime*

Certaineiment.

-^ £h bien, maitre Épiphane, je payerai ce qu'il foudra. Le merlan va bien et on a YU déjà des harengs par le Nord; iQi^is U faut que, dans un an, je sois un cavalier accompli,

--r Bh I li'lm 1 jOvVais vouist flaire rire, Jacqueline va acbe« TOJP de V0U9 égayer, -

Ce <mi Mmt xm les cmfantoi c'e^ que Claude, eu mettant du sel dans la marmite, y fi,vait ipis également UUQ poi^né§ de poudre à faire sécher l'écriture. Le silence eut cette fois peine à se rétablir.

Les enfants riaient malgré eux. Un petit blond, appelé Emile, reçut quatre coups de règle sur le bout des doigts, poussa des cris affreux et retourna à sa place en tirant la langue à maître Épiphane, qui s'était détourné.

•^ Un an, mon pauvre Onésime, quand il y a tant de gens qui n'y réussissent pas dans tout^ leur vie? Mais quelle faur taisie te prend donû?

— J'ai des amis d'enfance qui sont en pension à Paris, et je ne veux pas leur faire boute quand ils reviendront.

^-^ C'est bien. Les maîtres de Faris font payer plus cher; mais il n'y en a pas un que je craigne en rien..t Ëh 1 petit Pierre et Maurice, je vais aller vous aider à vous battre. Jacqueline va se mettre is^ule contre vous deux... C'est égal, je vas Rapprendre ce que je sais. Tu viendras dans tous les moments que tu ne passeras pas à la mer, et, les jours de mauvais temps, nous piocherons. Je ne te dis pas que tu deviendras en un an ce qu'on appelle un cavalier accompli; mais le plus fort des élève3 de Paris aura encore à te demander des leçons.

La poule, qui s'était; rassurée «t était rentrée dans la classe, fut cette fois encore prise par petit Pierre. Petit Pierre, voyant IfL maitre ae retaurner, s'9$^it sur la poule pour l'empêcher décrier.

On fit faire utie livrée pour les domestiques, ce que Pulchérie avait fort recommandé ; puis on s'occupa des chambres d'amis. Je crois que, si l'on avait eu Iq temps, on aurait fait abbattre et reconstruire la maison.

Faute de goût, M. et madame Malais se décidèrent daps leur choix pour ce qu*il y avait de plus cher. La vieille voiture ftit vendue, ainsi que le vieux cheval gris, devenu blanc ' par l'âge.

Éloi Alain, le meunier, qui passait pour connaisseur en chevaux, fut chargé d'en trouver deux bien pareils ponr unç calèche que Ton faisait venir de Caen.

Le meunier gagna cinq cents francs sur les deux chevaux, plus cent francs que M. Malais lui donna pour la pQi4e qull avait prise.

A la cabane de Risque «Tout, on faisait aussi des préparatifs. Bérénice et Pélagie tenaient la maison dans une minutieuse propreté. Onésime avait bouleversé le jardin de trente pas de long qui était derrière la maison.

Il avait arraché les jacinthes, les anémones et toutes les ' fleurs printanières, et il n'y avait admis que celles qui fleurissaient naturellement à l'époque où Pulchérie devait çirri- , ver à Dive.

Il était fort assidu à prendre ses leçons avec le clerc. H apprenait sur le flageolet un quadrille, qui composait toute la science de maître Épiphane.

En fait d'armes, il faisait de notables progrès dans Tartdu bâton et du chausson. Pour les personnes qui ne connaisr sent pas ces escrimes, il est facile de les faire assister à une leçon.

Le maître et l'élève tieniient chacun un bâton de quatre pieds et demi.

Épiphane. Attention ! La douzième division du bâton est ime des plus salutaires; elle s'exécute entrente temps. Mets-

toi à la première position, développe en marchant deux coups de figure à droite, tourne sur les talons en trois temps par trois coups de bâton à gauche, deux autres coups de figure à droite, un coup de tête, coup de flanc à droite et à gauche, une enlevée de poignet, un coup de bout, un coup de figure double à droite et à gauche, enlevée ; finis par un coup de trousse-menton, et coup de figure à droite et à gauche.

» Cette division, comme je te l'ai dit, est des plus salu- Uàves. Tous les maîtres ne la font pas faire ; je l'ai apprise à Rouen, où j'étais filateur d'indiennes.

^ «I Passons maintenant à la leçon de chausson.

» Coup de pied droit doublé pour l'attaque ; je riposte par un coup de poing à la figure, parade du coup de poing, coups de pied voltés en dedans et en dehors, passement et contrepassement de Jambes, feinte de coup de poing de poitrine, coup de poing sur l'oreille, ramassement de jambes en dedans et en dehors, coup de pied au flanc, parade croisée du coup de pied àe flanc, coup de pied de gencives, ramassement de jambes.

» Bien ! pas de roideur.

9 Si tu donnes le coup de pied de gencivas en baissant à plat le pied qui reste à terre, tu tombes sur le dos à la moindre parade. Sur la pointe du pied, plus haut, aux gencives. •• G'est mieux.

Onésime, souple et vigoureux , réussissait parfaitement dans ce qu'il croyait les armes ; mais, dans la lecture et dans réeritnpe, il étaitloin de faire d'aussi rapides progrès.

Cependant Marie avait quitté la maison de Sain1>-Denis après le concours auquel Pulchérie avait passé dans la classe des blanches unies^ sous la férule d'une dame distinguée, madame de Ciony.

Dne eorrespondance s'engagea entre elle et Maria, correspondance aussi active que le permettait la difficulté d'écrire

pour Pulchérie. Tous les dimanches, une âomf^iqne de con/iance venait, de la part de Marie, demander Pulchérie au parloir, où on échangeait bien vite les lettres»

Pulchérie Malais à Marie de Fondoif.

« Tu vas maintenant rire dé nos bals, toi qui es dans le monde ; cependant celui d'avant-hier a été on ne peut plus brillant : il a eu lieu dans les ateliers de dessin ; on avait mis à contribution pour l'éclairage tous les quinquetsde la maison et tous les lustres de la chapelle.

x> Le bal a commencé à six heures I Madame la surintendante y assistait avec le grand cordon de la Légion d'honneur ; nous avons défilé devant elle, classe par classe ; toutes les dames étaient en toilette. Pour nous, on nous avait distribué les affreux gants de coton blanc d'ordonnance ; je les ai jetés sous une banquette, aussitôt que madame Charton a eu passé son inspection, et j'ai mis en évidence de beaux petits gants couleur paille, qui me gantaient on ne peut mieux.

D Je te dirai qu'il y a une petite de la classe nacarat liséré qui court après moi. Elle s'est d^à fait punir pour errer dans les couloirs auprès de la classe blanche; elle m'offre des fleurs ; elle est venue m'inviter à danser dans le quadrille de sa classe, où elle a été mon cavalier. m

D Je l'ai ensuite amenée dans le quadrille de la classe blanche, où j'ai été cavalier à mon tour ; mais, ces deux con^ tredanses finies^ je n'ai plus dansé avec elle : je n'ai guère dansé qu'avec des dames et des novices, pour lesquelles j'ai été un cavalier très-galant.

» On a, comme de coutume, jusqu'à neuf heures, offert de Vabondance entre les contredanses ; à neuf beureS| on a servi

la collation : gâteaux, glaces, punch ; puis on a encore dansé jusqu'à deux heures.

» Je viens de jouer avec un bruit affreux sur le piano l'air des chasseurs de Robin des bois^ parce que madame Médard m'avait déjà demandé deux fois ce que j'écrivais : à quoi j'ai répondu que je copiais un air de Weber ; et je suis allée lui demander une prise de tabac, qu'elle m'a donnée avec sa grâce ordinaire.

D Après avoir ainsi remis le calme dans l'esprit de la vénérable dame noire, j'ai pu reprendre ma lettre. Combien il me semble que les jours s'écoulent lentement ! Ce ne sont plus les vacances que nous attendons cette fois, c'est la liberté I et quel charmant été nous allons passer à Beuzeval I

D Adieu I je t'embrasse.

» Pulchérie Malais*

9 Quel est donc ce jeune homme qui accompagnait ta mère quand vous êtes venue me voir ? J'ai à peine osé lever les yeux sur lui : il m'a paru très-bien mis. d

Marie de Fondais à Pulchérie Malais.

a Ce jeune homme est notre cousin ; mais, de plus, il est un de mes.attentifs. C'est mon esclave, mon serf, et je te défends bieo^de jamais lever les yeux sur lui.

h S'il est bien misi Personne au monde ne s'habille comme lui. Sa cravate ne fait pas un seul pli, ses gants sont toujours d'une fraîcheur irréprochable, et il n'a étonné personne l'autre soir en avouant qu'il lui fallait trois paires de gants par jour. Il danse et valse à ravir.

n a une canne dont la pomme est un charmant bijou ; elle est en or, toute semée de petites turquoises; il est tou-

jours en bottes vernies. On se l'arrache dans toutes les mai-doiisi ! c'eist \in homm« chàrmaût.

» J'ai dansé à propos d'une fête, car il ti*y i pltls de soirée en cette saison, justement le jour de votre fameux bal. Nous étioitô AU bal UmitàÈ deûi. Véi daûéé qiiatrô fois avec liïl.

B» Jd ne veut pnÈ té pariéi" de të l)al, à toi, pauvre petite, qui viénd det'&muser û bien àtk M de ratëliêf d6 dessin.

n Dis-moi seiilemèût quelle dlfréTencè il y a entre l'abondance qu'on vous prodigue et le punch qu'on tiotté distribue* L'un n'est-il pas de l'eati froide légèrement (sôlorée en rouge, et l'antre de l'eau chaude plus légèrement colorée éh Jaune ?

i^ Rien ft W donc changé dans ces sôletinités.

» Les grandes Coquettes, celles doût le luie éci^ôe létxi^ rivales, sont toujours celles qui oùt une pôdre de gants net toyée pendant huit jetirs avec de la gomme élastique , ou qui mettent leur ceinture un peu plus sur le bord des épaules, au risque de se faire goûrmander par la damé inspectrice, si son tBil inévitable découvre une si grave infraction aux lois, un si condamnable excès de coquetterie.

» Et moi aussi, j'avais des gants, des gants blancs demi« longs, car j'avais les bras lius.

» J'avais deux bracelets : l'un était un gros serpent avec une belle émeraude sur la tète, l'âuti*0 une tresse de corail fermée par une tête de corail sculptée.

» J'avais une robe de tulle blanc ; j'étais (que d^i-ait-oû là-bas?), j'étais décolletée. Je t'avoue que, moî-mém^, j'étais un peu embarrassée et un peu honteuse quaild je me suis vue ainsi ; mais, quand j'ai examiné toutes les femmes (il y . en avait plus de soixante), quand j'ai vu que j'étais beaucoup moins décolletée que celle qui l'était le moins, j*ai repris un peu courage. Je n*ai pas besoin de te dire avec quelemprese-

LA FAMILLE ALAIII t5

«eitient J'ai renoncé aux bandeaux d'ordonnance de la maison de Saint-Denis.

9 J'àra» les eheveux frisés, avec une couronne de roses pâles ravissantes ; et puis nous avions pour danser de vrais cavaliersé

»!J6 ne doute pas que tu n'aies été le plus charmant cavalier de votre bad ; mais^ vois4u, pour danser, le moindre mauvais petit homme vaut mieux que la plus ravissante fille du monde. J'aurais biea voulu que tu me visses ainsi habillée, et je voudrais bien te voir aussi en costume humain.

x> On m'a Mt les plus jolis complimeuts et les mieux tournés, du moins à ce qu'il m'a paru. Prends patience; encore trois mois^ et tu quitt^^as pour n'y jaoaais rmtrer les vieux murs de Saint-Denis.

i> Je setai très-contente de passer avec toi Tété dans le château de ton père; mais, si tu veux que je te parle frantibtment, ce n'est pas l'été qui me promet le plus de plaisir.

D Nous avons eu assez^ il me semble, de plaisirs champêtres à Saint-Denis : c'est l'hiver que j'attends avec impatience, c'est l'hiver que j'espère bien passer avec toi à Pans ; c'est cet hiver que nous allons commencer à vivre»

» Marie de FoNOOis.

D Nous irons te voir, maman et moi, dimanche prochain. Si le cousin nous accompagne, tu voudras bien avoir toujours la même réserve et respecter mes conquêtes.

» Ceci est une alliance qu'il faudra nous jurer. Adieu, d

n faisait nuit. Tranquille Alain et Onésime, favorisés par le vent et la marée, revenaient à Dive après une pèche assez heureuse. Une brise légère tenait la voile gonflée»

Risque-Tout nettoyait le poisson en fumant sa petite pipe, tandis que Onésime, à demi couché sur le banc du canot, tenait la barre du gouvernail d'une main, et de l'autre l'écoute de la voile.

— Quelle heure peut-il être, mon père? demanda-t-il tout à coup à Tranquille Alain. Ce ne peut pas être le jour qui commencerait à poindre; d'ailleurs, c'est trop sur Beuzeval.

Tranquille leva la tète et vit' ce qui excitait l'étonnement de son fils.

Une grande lueur se montrait au-dessus de Beuzeval.

— C'est le feu, dit-iL

Et, en même temps, soit qu'ils approchassent davantage, soit que le feu prit plus d'intensité, tous deux distinguèrent une épaisse fumée et des pointes de flammes qui dardaient au ciel.

— C'est le feu! répéta Tranquille Alain. Fais servir la voile. La brise prend de la force, et, si elle active le feu, elle nous fait aussi marcher plus vite.

— Est-ce au château ?

— Il y a tant de fumée, que je suis tout désorienté.

Ils gardèrent un moment le silence; Onésime mettait toute son application à faire avancer le canot.

— Écoute, dit Alain, écoute : on sonne le tocsin à l'église de Beuzeval. Est-ce qu'ils ne font que de s'apercevoir du feu ? Serre un peu l'écoute de misaine. Voici venir là-bas une petite rafale qui nous fera faire de la route.

Dix minutes plus tard, ils entraient dans la Dive et tiraient leur canot sur la grève. Quelques personnes, réveillées par le tocsin, étaient sorties de leurs maisons.

— n y a le feu ! dit Onésime aux premiers qu'il rencontra; il y a le feu à Beuzeval.

«— Estrce au château ?

— Non, dit un pêcheur, c'est au moulin de ton. cousin Éloi.

Le père et le fils, à ces mots, prirent leur course, gravirent la côte, et ne tardèrent pas à arriver près du moulin.

Trente personnes s'y étaient déjà rendues ; mais, quoique l'eau ne manquât pas, la confusion des travailleurs et la violence du feu rendaient jusque-là les secours peu efficaces.

— Où est donc lé cousin? demanda Tranquille.

— Il est... il est petxiu, répondit un des assistants.

— EsWl dans le moulin?

— Oui. L'entendez-vous crier et appeler à l'aide?

Et, en effet, à ce moment, on entendit une voix horrible* ment déchirante crier du haut du moulin :

— Au secours 1 à l'aîde I au secours!

— Mais comment ne se sauve-t-il pas? Le feu est encore dans le bas ; il n'y en a pas où il est.

^- L'escalier est embrasé;

— Il pourrait se jeter par la fenêtre ; ou, au moins, pourquoi n'y paraît-il pas?

— On l'y a vu un moment, puis il a Sisparu tout à coup, et, depuis, on ne l'entend plus que crier. Il faut qu'il se soit blessé, ou peut-être le feuesMl plus avancé au dedans qu'au dehors.

nésime, pendant ce temps, s'était i plusieurs reprises précipité sur l'escalier embrasé ; chaque fois, il avait été repoussé par la fumée. Puis l'escalier craqua et tomba.

La voix du meunier appela au secours avec une expression de désespoir encore plus effrayante. .

— Des échelles 1 des échelles 1 demanda Onésime.

On en réunit deux qu'on attacha promptement ensemble avec ces nœuds que savent faire les marins. Elles n'arrivaient pas tout à fait jusqu'à la fenêtre.

tÊ LA FAMILLE ALAIlf

NéanraOinè^ Onésiine s'amarra une longae corde autoui du corps, et, arrivé au haut de l'échelle , se cramponnant des pieds et des mains, il finit par atteindre la fenêtre, se hissa avec une force sariiumaine et disparut dans la chambre. Le meunier cessa de erier. Il y eut quelques instants d'une effroyable anxiété. Ayait-ii eerâé ses cris en voyant du se^ ^urs ou étalHl tœnbé dans la flamme?

£t, dans ce cas, quel était le sort d'Onésime? Quelques minutes se lassèrent ainsi.

Un grttnd craqumbent se fit entendre ; il sembla que tout s'abimait. Onésime parut à la fenêtre^ pâle^ mais les yeux étiricelai^ts; il tenait dans ses bras le meunier, qu'il venait é'aUanîher à la corde qu'il avait emportée, et dont il avait fait une sorte de fauteuil.

— Un homme à l'échelle I criait-il«

Tranquille ne voulut permettre à aucun autre d'aller au secours de son fils. Pour Onésime, il fit avec sa corde un tour mort après une pièce de bois au dedans du moulin, de fiftfoa qu'elle ne pouvait lui échapper; puis il descendit tout doucement Éloi Alain jusqu'à l'échelle, où son père le reçut.

— Prenez garde! cria-t-il, il a une jambe de cassée.

On se passa de* main en main le meunier; mais, au moment où Risque-Tout venait de le livrer à son plus proche voisin, et où celui-ci, également monté sur l'échelle, le passait à un troisième, l'échelle fit entendre un craquement et se brisa en plusieurs morceaux.

Les deux hommes qui se trouvaient dessus roulèrent pari terre, sans se blesser grièvement.

— Mai« Onésime, que va-t-il faire? s'écria Tranquille. Onésime^ aussitôt qu'il avait vu ce dernier accident avait

amarré solidement la corde, et, s'y suspendant des ipains et oes pieds, il arriva à terre sans encombre ; seulement, ses cheveux étaient roussis^ ainsi que ses vêtements.

LA FfiMlhhZ MMH 99

L'émotion (ju'avaient ressentie les spectateurs pendapl le sauvetage du meunier avait suspendu les travaux ; le feu avait fait de nouveaux progrès pendant qu'pa transportait le meunier dans une de ses écuries, bâUn;Q)it Qon attepaut au moulin.

On se r^mit à l'ouvragç, et, au bout ^e quelques beures^ on se rendit maître du feu^ qui avait détruit la plus grande partie du moulin. Éloi Alain ne s'était aperçu du f^u que lorsqu'il s'était senti étouffé par la fumée : il s'était /tlors réveillé en sursaut, et, dans son trouble, était tombé dans un escalier où il s'était cassé une jambe.

Depuis cç moment, il était resté danç d'borribles angoisses ; il n'avait pu que ^ traîner pn rampant paur ^'élojgnei* le plus possible du centre d^ l'incendie.

Pendant près d'une heure, malgré ges cris, personne n'a-» vait pu venir à son secour^p

Tout porte à croire que le feu nVait pas été mis par hasard au moulin d'Éloi.' L'habitation dans laquelle un faisait du feu pour la cuisine et les autres usages domestiques ne tenait pas au moulin. Un débiteur du mpunier était yenu le voir dans la matinée et lui avait demandé un peu de temps pour le payement d'une dette ; ç'éfe^t un père de famille.

Il avait imploré la çompasgion d'Étoi sanrpouyoir en ti-« rer la moindre concession.

On devait, quelques Jours après, vendre ses bestiaux et Bes outils : ^ femme et ses enfants allaient être réduits à la plus horrible misère, tandis que, si maître Éloi voulait, avec un intérêt raisonnable, bien entendu, lui accorder pour payer jusqu'à la récolte, tout irait bien, il serait payé, et il n'aurait pas jeté toute une famille dans la misère et le dé« fiespoir.

Le mwwi?? avjiit .été inflç?iWe ; le débiteur }'ay»it qwtté

en le menaçant de la vengeance du ciel^ et c'est dans la nuit qui suivit immédiatement cette journée que le feu s'était déclaré avec une si effroyable violence dans un bâtiment où on n'en faisait jamais.

On prétendit avoir vu, à la tombée de la nuit, un homme l'uder autour du petit étang qui sert de réservoir et de retenue d'eau pour le moulin.

Ëloi ne tarda pas à être guéri ; il témoigna avec effusion sa reconnaissance pour Onésime.

— Certes, ce sont des gens à qui j'ai rendu de grands services^ disait-il; mais je ne puis nier qu'ils ne se soient montrés reconnaissants, et je ne comptais plus guère que sui l'indulgence de Dieu, lorsque j'ai vu Onésime entrer par la fenêtre : il m'a semblé vraiment qu'il descendait du ciel. Déjà je ne pouvais plus, tant ma jambe me faisait souffrir, m'éloigner du feu, dont la chaleur faisait pétiller mes cheveux. C'est à lui que je dois la vie. Je perds beaucoup, le moulin est entièrement à reconstruire ; mais enfin le pauvre garçon ne pouvait sauver le moulin, quoiqu'il y ait bien travaillé. Je ne suis pas marié, je n'ai pas d'enfant ; je n'en dis pas davantage. D'ailleurs, personne ne pourra trouver à redire à rien : Onésime est mon petit-cousin.

Comme le cousin Éloi était riche, on eut bientôt reconstruit le moulin ; mais, de ce moment, grâce à la pensée qu'il avait de nommer Onésime son héritier, il se croyait d'autant mieux fondé à se faire donner des poissons et à se servir de lui à tout propos, de sorte qu'il faisait porter intérêt à sa reconnaissance, et que ses dons mêmes lui étaient d'un bon rapport.

Onésime, qui, dans cette occasion, avait trouvé une force surhumaine, avait reçu un coup à la tête et une nrûlure à la jambe.

Un mois après l'événement, coinme,|à l'issue de la messe,

le dimanche, touUe monde était rassemblé dans l'église, le curé monta en chaire et dit :

— Mes chers paroissiens, entre autres biens dont nous avons à remercier Dieu, nous lui devons des actions de grâce pour la façon presque miraculeuse dont il a sauvé le meunier de Beuzeval dans Tincendie qui a dévoré son moulin. Dieu, dans les plus grands effets de sa volonté, aime à employer les plus faibles de ses créatures, pour montrer aux hommes que toute force vient de lui. C'est un jeune homme, que nous n'osons plus appeler un enfant depuis qu'il a donné aux hommes un tel exemple de courage et de sang-^ froid, à qui Dieu a inspiré sa force et son dévouement. Le roi vient d'envoyer à M. le maire de Dive une récompense pour Onésime Alain ; cette récompense est une médaille en argent sur laquelle est gravé le fait qui a donné lieu à la récompense. La voici.

Et, en même temps, le curé fit voir une médaille attachée à un ruban tricolore.

— M. le maire, par un sentiment de piété éclairée, a pensé que c'était dans l'égliise que cette récompense devait être décernée à celui qui l'a si bien méritée. Nous devons tous honorer cette décoration que portera le généreux jeune, homme. Entre les signes de distinction qu'il a plu aux hommes d'imaginer, Dieu, qui ne tes distingue que par leurs vertus, doit voir avec plus de faveur celui qui témoigne qu'on a sauvé la vie d'un de ses semblables, tandis que presque toutes les autres décorations sont données en réconapense du plus grand nombre d'hommes qu'ont tjiés ceux qui les obtiennent. Si iious honorons donc la décoracion qvd va être placée sur la poitrine dé l'instrument que Dieu a clhoisi pour accomplir une œuvre de miséricorde, lui-même &\ur(i qu'il doit se montrer digne de la mission que Dieu a daigné

lui confier } il saura que cette mari^ue, à ses yeux à lui, m

doit pas tant rappeler ee qu'il a MX que ce qu'il doit faire.' Sa Yie doit être consacrée aux bonnes œuvres et aux actes de déyouement.

Le coré deaeendil de I4 ohaîrei, irintsQ placer à rentrée du duBQr, et, là :

-^ Onésime Alain, r^riVil i haute voix, yenez vous agenouiller ici pour recevoir aveo humilité une honor^le et glorieuse récompense.

Onésime se leva le visage en feu, et, 1^ yeux ))sia^, la démarche incertaine , il vint se mettre à genpu^ devant le curé, qui lui dit :

— La récompense vous intimide plus que le d^qger. Puis il lui attacha la médaille sur la poitrine e( V^iQ^

brassa.

A la sortie de TégHâe, tout le monde entourait Qpésime et le félicitait; tous les hommes lui donnaient la main comme à un homme. Les filles étaient flères de lui dire bonjour fâ^ milièrement.

Bérénice, qui lui donnait le bras pour s'ei) retourner à la maison, lui disait :

— Gomme je suis fièrel tu es mon frère, à moi. Et toi, Onésime, tu dois être bien heureux.

— Oui, dit-il ; mais pourquoi Pulchérie n'est-elle pas là?

Le lendemain, Onésime reprit ses travaux comme de coutume, n mettait sa médaille le dimanche pou? aller ^ la messe, comme le curé le lui avait recomm^dé en lui disant : •

— Pas de fausâb modestie, mon enfant ; ce n'est que la vanité avec l'hypocrisie |}e plus. Tu as le droit d'être fier de cette distinction. Tu la porteras le dimanche.

Un jour, une femme se présenta à Dive, demanda où demeurait maître Épiphane Garandin. Arrivée à la classe, elle eut avec lui une eonver^tion de quelques minu^s; puis

LA FAMILLE ALAIM 103

elle s'installa dans la maison, dont elleprit Tadministration et la direction.

Au besoin même, elle tenait la elasse pendant que maître Épiphane était obligé de s'absenter, et elle la tenait de façon à se faire redouter des plus mutins.

On apprit que eette émme n'était autre que madame Oarandin, la propre et légitime femme de maître Épiphane Garandin, qu'il avait laissée et oubliée par mégarde, il y avait nombre d'années, dans la ville de Reims, où il avait foFiné un établissement.

Madame Oarandin, dans rorigina, paraissait fort aise de Tabandon de son ingrat époux, car leur ménage avait toujours été rempli d'agitations; mais, après quelques années, le commerce tourna mal, et madame Garandin se rappela qu*elle avait des devoirs à remplir et des droits à exercer auprès de celui que l'Église' et la loi avaient uni à son sort.

Gomme les deux époux n'avaient pas eu une correspondance bien suivie, elle eut quelque peine d'abord à savoir où elle devait aller se livrer à la pratique de toutes les vertus conjugales. Enfin elle avait fini par découvrir celui dont elle avait à faire le bonheur.

Msdtre Épiphane, de même qu'il n'avait pas été fâché de quitter sa femme dans le temps, ne parut pas non plus trèsdésolé de la retrouver.

Le maître d'école était un esprit inconstant ; tout changement était auprès de lui/e bienvenu.

Il y avait longtemps qu'il était maître d'école, et il n'aurait peut-être pas tardé à consacrer ses talents à quelque autre industrie, si ce nouvel élément n'était venu mettre dans sa vie un peu de variété.

Les deux familles qui avaient passé l'été précédent à Dive et à Beoaeval étaient revenues cette année.

Elles en avaient fait venir deux autres : le hasard en amena une cinquième.

Jamais pareille afflaence n'avait envahi la plage de Dive. Dive, de ce moment, était constituée en ville de bains.

Le meunier, qui ne laissait pas volontiers échapper une occasion de gagner de l'argent, s'en était fait une sorte de devoir depuis l'incendie de son moulin. Il loua à une de ces familles étrangères les deux chambres qui composaient son logis, et s'arrangea pour coucher dans l'écurie.

Il fit , de plus , construire deux cabanes à l'usage des baigneurs, et il fit placer un poteau auprès de ces cabanes.

Sur ce poteau était un écriteau, et, sur l'écriteau, cette inscription : Bains de mer à la lame. Si quelques habitants de Dive et de Benzewdl possédaient, comme ils le disaient euxmêmes, le bienfait de l'écriture, il n'y avait que le maître d'école qui eût une belle écriture et qui sût à peu près l'orthographe.

C'était le seul qui possédât en réalité le talent de l'écriture au point où elle atteint son but, qui est de pouvoir être lue.

On avait donc dû s'adresser à lui pour l'écriteau qui annonçait rétablissement d'Éloi Alain.

Éioi, pour ne pas avoir à le payer, avait essayé de lui faire croire que ce serait pour lui un trèsrgrand avantage que d'avoir ainsi en bon lieu un spécimen de sa plus belle écriture, ce qui donnerait incontestablement aux riches étrangers qui fréquenteraient le nouvel établissement l'idée de se perfectionner' dans l'art de l'écriture sous la direction de maître Épiphane Garandin.

Le maître d'école ne répondit pas ; mais il résolut de ne pas s'en tenir à cet avantage, qui ne lui apparaissait pas aussi brjUant que le meunier voulait le lui faire voir.

\\ &*QCCupa à Vinstwt n^ême ô^ créçr un établissement

. rival, n fit installer également deux cabane! avec une inscription à peu près semblable : Bains à la lame.

Il n'avait pas cru devoir mentionner, comme son concurrent, qu'il s'agissait de bains de mer. La cbose lui paraissait suffisamment éclaircie par la situation des établissements. Le meunier, qui n'était pas accoutumé qu'on lui résistât ou qu'on s'opposât à lui en quelque chose, fut fort irrité de cette lutte qui s'engageait.

Maître Épiphane , auquel il n'avait jamais voulu prêter d'argent, ne se trouvait pas dans sa dépendance. Le meunier fit faire une troisième cabane, exemple qui fut suivi immédiatement par le maître d'école; mais, quand Éloi Alain fit paraître une quatrième cabane^ maître Épiphane reconnut que la chose dépassait ses ressources financières.

Il n'était pas probable qu'Éloi lui ouvrît un crédit qui aurait été un aide bien puissant aux destinées du nouvel établissement. Il pensa que ce n'était plus sur le terrain des dépenses qu'il fallait porter un combat dans lequel il se sentait vaincu dès les premiers coups.

A Eloi Alain l'influence des capitaux ; à Épiphane Garandin les succès dus à l'intelligence et à la supériorité de l'éducation. 11 y avait, parmi les étrangers installés à Dive, un certain nombre d'Anglais.

On ne tarda pas à voir un second écriteau, formidable par 866 dimensions, s'élever au-dessus des cabanes du maître d*école, et cet écriteau portait l'inscription suivante : Garann din's Bath.

C'était un Cv^'^p habile. Les Anglais furent singUièrement Qattés de cet hommage rendu à leur langue et à eux-mêmes. (Is se réunirent de préférence aux bains tenus par madame Garandin.

Le meunier déclara maître Épiphane un intrigant ; mais celuj^i parut s'^n soucier fort médiocrement.

106 Ik FAMILLE ALAIN

Bientôt survint un grand événement tf*è£KJ|tt(»i4u, Ij&s d^ Fondois arrivèrent au château dç Beuz^val av§@ Pulch^ri^ ^ Marie.

Le château s'était mis en quatre pourle^ re^evoir^ Ce pau* yre vieux château, recrépi, rebadigoané inaMroit^PieAt» était changé à ne plus le reconnaître.

II avait, de bonne vieille simple et pittoresque maisQH qu'il était, reçu de ses maîtres un cachet de prétënUfust rid^ eule. Il avait tout l'air du parvenu endimanché.

Dès le lendemain de ^n arrivée, Pulcbém §9 l^a de boii matin pour voir si ses parente n'avaient pus foit qualquQ faute capitale. Elle fit réformer certaines choses, e^ ^t ajou*. ter certaines autres ; mais, au total, elle se montra satisfaite.

Elle se sentit assez embarrassée à cause 4^ ses amis de Dive, Ils ne pouvaient pas ignorer son arrivép, et elle ne pouvait se dispenser d'aller les voir aussitôt ; d'aiU&m^, elle» avait gardé une réelle affection peureux ; mais (Bile ne gavait pas si Marie et les de Foadois pe verraient avec plaisir compromis dans une intimité avec d^s paysans comme la fonailie Alain.

Elle prit le parti de se mettre en route plandestineinent un matin pour aller seule faire la visite qu'elle devait et qu'elle voulait faire.

Slle avait bien un peu préparé la çbsm daQsse^ eonv^^sations avec Marie ; mais elle n'avait pas pris sur ^llo de dir^ qu'elle avait été jusqu'à onze an£| m des enfante de Pélagie et de Tranquille, et que c'était par un coup du hasard qu'elle 9'était pas fimielUke eomm^ Bérfinice,

SUp g'était çonter^tée d^ dire qne Pélagie Alain aY^U 4t9 sa Qonrrioa, et Bérénice sa péur de kit,

Malgré ces préparations, elle pensait que la familiarité de^ ^to^ it J'afffJp^on mélangée d'un peu d'autorité des parents pourraieQt fi^mble^ bizarres à soa anûe 4^ SailiH}£îQiâ \

LA FAMILLE ALÀfN 107

aussi, le matin, detrè»>bonne heure^ elle éiltr'otivrit sa porte sans faire de bruit et descendit^n Jardin ; ôomme elle allait franchir la grille^ elle ne fut pas médiocrement désappointée d*y rencontrer Marié, <itii, réveillée depuis loiigtemps, grâce aux habitudes de Saint-Dénis, qu'elle n'oVàit pas encore eu le temps de perdre Idut à iait^ se profiienaii Akta les allées. Palchérie) ptéoccupée de son entreprise clandestine, ûe vit pas Marie d'abord (Bt fdt aflSef éfi^aytiê quAlïd eell&Hâ, la' saisissant par le bras^ Im dit i

— Eh ! où allez^Youd si mUtift^ bêftlè cUâtélàiîief Quelque; d)evalier vousaMend^il avec uii pal^toi toul Sellé pôtir tous dérobera la tyrannie d'un tuteut barbare qui Vôtid i^fhse ses feux 7 Pourquoi quittes^vous mm i^tlfiiôisètiiéllt le manoir ? ; Pulchérie, d'aîord un peu interdite , se décida à avouer qu'elle allait voir sa nourrice; que c^étaieill dés gens excellents, des ecenrs d'or^ mais de vi^ie paysatis, des pêcheurs sans aucune éducation^ sauf la petite Bérénice, qui, arrivée à lire à peu près oourammetit et à étiriîe sans orthographe, passait dans la &mille pour une sorte de phénfomène et en était l'oracle.

Elle pensait que lèi^ tendriëâs^un pm familières et la joie bruyante de ces braves gens n'auràieiit aucun charme pour mademoiselle de Fondois, et elle se proposait de ne pas lui en faire prendre sa part.

Marie prétendit, au contraire, qu'elle voyageait f)oilr observer et pour s'instruire, qu'elle Voulait étudier leé mœurs des naturels du pays, que plus elles seraient différentes de cô qu'elle voyait d'ordinaire, plus cette étude auraJt- ^our elle d'intérêt et d'agrément ; que, si elle désirait quelque chose au ; monde, c'était que la famille Alain fût exclusivement composée de sauvages, et qu'elle exigeait que Pulchérie l'em-» i menât dans la visite qu'elle voulait leur faire.

Pulchérie fut à la fois embarrassée et fâchée d'avoir parle j

iÛ8 LA FAMILLE ALAIN

de ses amis sur un ton à moitié léger qui autorisait le ton tout à fait léger de Marie.

Elle pensait bien que les Alain ne s'attendaient pas à des airs de protection desapart ni de celle d'une personne qu'elle présentait comme son amie ; qu'Onésime et Bérénice croiraient devoir vivre avec elle dans la même familiarité qu'autrefois ; et elle était à peu près sûre que d'abord Marie accueillerait très -mal cette familiarité si elle s'adressait à elle, et qu'elle-même perdrait dans son esprit si elle ne savait pas se conduire d'une certaine façon.

Elle parla de refmettre sa visite à un autre moment. Cependant Marie insista, et elle-même comprenait qu'elle avait déjà beaucoup trop tardé, et que le cœur de ses amis en avait dû souffrir.

Les deux jeunes filles prirent leurs chapeaux de paille, sortirent du château et descendirent la côte de Beuzeval.

On parlait d'elles dans la maison de Tranquille Alain lorsqu'elles frappèrent à la porte. Risque-Tout et son fils revenaient de la pêche et s'étaient attablés devant une bonne gamelle de soupe.

Ils n'avaient pris le temps d'ôter ni leur cotillon, ni leurs bottes, ni leurs patelots de pêche. La matinée, du reste, était bonne :

— Et, disait Alain quelques instants auparavant, Pulchérie n'est pas encore venue nous voir?

— n fautqu'elle soit malade, dit PA!iigie. Je vais y envoyer Bérénice.

«— Il faut prendre garde, la femme, dit Tranquille ; il ne faut pas se rendre importun. Pulchérie est devenue une demoiselle, et nous devons l'attendre. C'est nous qui sommes pauvres, c'est nous qui devons être fiers.

— Oh! répondit Pélagie avec une grande douceur, Pulchérie ne peut s'empêcher d'être notre fille.

LA FAMILLE ALklS 109

Onésime né disait rien, mais son cœur était très-froissé. n s'était attendu à ce que Pulchérie, lors de son arrivée, prendrait à peine le temps d'embrasser les Malais, et descendrait encourant comme une jeune biche jusqu'à la cabane de Diva :

— Car, disait-il, les Malais ne sont que ses parents d'argent, et nous, nous sommes ses parents de cœur.

— Bérénice disait :

— Pulchérie va venir et elle nous expliquera cela.

A ce moment, Pulchérie et Marie entrèrent dans la cabane. Ce fut un cri de joie qui remplit toute la pauvre maison et la fit tressaillir d'aise. Pulchérie oublia Marie çt tomba dans les bras de Pélagie et de Bérénice; elle alla ensuite à Tran* quille, qui l'embrassa sur les deux joues.

Onésime allait en faire autant ; mais il aperçut Marie, et, d'ailleurs, Pulchérie, qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle avait quitté Dive, était tellement changée, qu'il s'intimida et fit gauchement une révérence maladroite, qu'il devait aux leçons de maître Ëpiphane, son professeur de belles manières.

— Eh bien, dit Risque-Tout, voilà que^tu n'oses pas embrasser Pulchérie. Embrasse-le alors, toi, Pulchérie; embrasse ton frère.

Pulchérie n'osa pas désobéir à l'ordre de Tranquille, et elle vint tendre ses joues à Onésime, qui, du pauvre baiser honteux qu'il y posa, ne dut pas seulement en froisser le rose duvet.

Pulchérie pensa alors à Marie et dit à Pélagie :

— Mademoiselle est mon amie, mademoiselle de Fondoîs.

— Est-ce Marie ? demanda Bérénice. Alors nous sommes amies aussi, et je puis bien t'embrasser.

Marie fut un peu suffoquée du tutoiement et de l'embras^ sade ; elle se tint roide et laissa voir un air étonné.

— Eh bien, vous ne vous asseyez pas? dit Tranquille. Peut-être que Pulchérie se gène ici ?

110 LA 1PAMILLE ALAIR

Cette qnestimi souleva un bon franc rire dioe la funOle, qui fut enoore augmenté lorsque Tranquille, voyant le sueiès de sa plaisantei ie, ajouta :

— Dame I quand on est chez des étrangns, quand on nfest pas chez soi et qn'cm ne connaît pas les êtres d'une maisop....

Marie se remit un peu et s'habitua aux gens delà cabane, qui s'extasièrent sur son joli visage et la blancheur de ses mains. M

— Et Pulchérie aussi a maintenant les mains bien blanches* Graune elles sont belles toutes les deux I disait Pélagie.

Pour Bérénice, eUe se rapprocha de Pulchérie et ne se permit plus aucune ftimiliarité avec Marie.

Lés deux jeunes filles dirent qu'elles s'étaient échappées sans flen dire, Pulchérie ne voulant pas attendre plus longtemps pour voir ses amis.

£lles devaient rentrer tout de suite pour ne pas donner dinquiétude; elles reviendraient; d'ailleurs, elles devaient prendre des bains de mer, et elles prieraient bien Onésime de les promener quelquefois dans le canot.

— C'est ton filleul, le canot, dit Pélagie, et tout ce qui est ici est à toi comme aux autres.

Pulchérie embrassa enrare Pélagie et Bér^ce. Tranquille la prit par la tète et lui donna un gros baiser sur le front.

Onésime n'osait plus; il allait essayer encore ses fameuses révérences, lorsqu'il vit que son père le regardait.

Alors il s'avança vers Pulchérie; mais celle-ci lui donna la main à la façon des Anglaises. Il resta un peu interdit. Bérénice dit à Marie :

--* Adieu, mademoiselle, au plaisir de vous revoir 1

On leur denianda si elles ne voulaient pas boire un coup de cidre. Elles refusèrent et se mirent en route.

Les habitants de la cabane évitèrent de se ccmmuniqnet

^A FAMIIiLE AIRAIN Ht

Iturs impressions. Tranquille fut un peu brusque et bourru. Béréniea prit su dentelle, Péli^gi§ vaqua aux soins du ménage. Onésime prit le UQttop^^ du canot pour prétexte dQ

XÏI

Nons dions quitter un peu lè hbti de la it&t p(mr fatfo connaissance aveê des acteurs ^è cette histoire qui n'ont pas encore paru dans notre récit.

Cependant il est nécessaire que je donné ici une sorte de portrait des jeunes filles que ùonstoùnaissons déjà.

Marie était petite, frêle, blonde ; sa beauté consistait surtout en jeunesse et en fraîcheur; ses veux, bien fendus en amande, comme on dit, n'avaieàt pas mm elpression bien marquée.

Pulchérie airà les diavâfix châtain foncé ; elle était grande et admirablement bien faite ; sa taille était souple et riche, ses membres forts et fins. Sa voix, un peu basse, avait un charme sympathique indéfinissable, tandis que celle de Marie, qui avait laissé à Saint-Denis une réputation de chanteuse, était une voix de soprano un peu aiguë.

If. Ernest de Fondoia h M. le comte Urbain de Morville,

a Vous êtes mon débiteur, mon eher Urbain. Vous vous rappelez notre gageure à propos de madame *** ; eh bien, il avait été convenu que celui qui perdrait serait à la discrétion complète de l'autre pendant huit jours, et serait obligé de se charger à ses frais du bonheur tout entier de son heureux vainqueur pendant toute une semaine, sans pouvoir faire la noiiidre objection à quoi que ce soit*

lit tk FAMILLB ALAIN

» Voici le moment arrivé de vous acquitter envers moi. 1 me plait de dépenser en ce moment mes huit jours de bonheur. Venez donc me les dispenser.

3 Je veux partir demain en chaise de poste. Je vous dirai,' au moment de partir, où je veux aller, n me faut un ami gai, spirituel ; arrangez-vous pour l'être.

» Prenez beaucoup d'arg3nt, parce que je ne compte me priver ne rien. J'aurai un courrier pour faire préparer les relais. Je donne trois francs de guides aux postillons; j'aime à aller fort vite.

» Je pars à midi, demain. Vous commanderez un déjeuner pour six personnes au café de Paris. La chaise de poste viendra nous y chercher ; elle aura été prendre mes bagages chez moi.

» Je veux du vin de Chypre frappé. Je n'emmène pas de domestiqué. Adieu.

» Ernest de Foiuxhs.

Ernest de Fondois n'était autre que le cousin de Marie. Il ne reçut aucune réponse de M. de Morville. Il ordonna à son domestique de préparer sa malle^ qu'une chaise de poste viendrait prendre.

Pour lui , il se rendit au café de Paris en costume de voyage. Il y avait donné rendez-vous à quatre amis témcrins de son pari avec Morville.

Quand il arriva à onze heures, on l'attendait pour se mettre à table. M. de Morville, également en costume do voyage, était avec les quatre autres convives.

Les petites bouteilles de vin de Chypre étaient dans la glace. On servit les huîtres. Morville ne fit aucune allusion au pari. Il se contentait d'une ponctualité entière.

A midi moins un quart, la chaise de poste était devant la

LA FAMILLE ALAIN !i3

café ; à midi et demi, Morville et Ernest prirent congé de leurs amis.

Alors seulement, et quand le postillon fut à cheval, Ernest dit :

— Route de Normandie.

Le postillon fit claquer son fouet, et les chevaux partirent an galop.

— Je voudrais des cigares, dit Ernest.

Urbain, sans répondre, tira d'une poche de la voiture une boite entière de panatellas ; il battit le briquet et présenta du feu à Ernest.

Tous deux sortirent de Paris sans avoir échangé une parole. En allumant un second cigare, Ernest daigna parler à son esclave.

— Nous allons dans un endroit où je ne suis jamais allé, et que je ne connais pas ; nous allons à Beuzeval y ce doit être quelque chose sur la route de Caen ; c'est positivement au bord de la mer, puisque j'y vais prendre des bains... Ah çài Urbain, combien donnez-vous donc de guides à ce drôle qui nous mène si mal.

— Vous m'avez dit de donner trois francs.

— Donnez-en quatre alors, je veux aller vite.

— Postillon, vous aurez quatre francs de giiides, et marchez.

— C'est mieux. Je vous disais donc que nous allons prendre des bains de mer. J'ai dans cet endroit une respectable fraction de ma famille, y compris une adorable petite cousine de seize ans dont je suis très-épris ; il s'agit de passer deux mois auprès d'elle ; les parents, je crois, n'ont rien contre les résultats probables de la passion que leur fille m'a inspirée, et ne seront pas fâchés de me voir. Seulement, comme ils sont là dans je ne sais quel château, chez des ouasi-amis à eux que je connais-peu ou point, il faut que je*

114 LÀ FANilLLE ALAtiV

fasse connaissance avec leurs hôtes, et J'ai besoin de Votrd société pendant les premiers jours de mon installEtion. •— Pensez-vous donc à vous inarier, Ernest?

— Je ne pense à rien du tout ; je ôuis amoureiix de ma yetite cousine. ,^

— Mais songez donc raison riâblemerit,,. ^

— Je vous défends bien de troubler par de pareils é&f&thGS les huit jours dQ bonheur que voiis mé dèvec^ Jusqu'ici, je vous ai trouvé fidèle à vos devoirs ; j'espète, à votte ^efiour à Paris, avoir à rendre devotï^è (Sonduite tiii compté honorable pour vous.

A ce moment, il était ttois beuteâ. Ëtoest re^àràa ifitir la route : elle était complètement déserte; on n'apèvéel^Ait tm*^ cune maison jusqu'à la distance où le regard peKlVftit s'ô^ tendre.

U sourit légèrement et dit i

— J'ai faim.

Urbain ordonna au pôStîUon d'àitéter ; il dietchà dans Utt coffre de la voiture, et en tira un trerdnôftti et Une Bouteillô de madère, plus, d'un très-beau néceààaîre de voyage, tout ce qui était utile pour manger.

— Mangerai-je avec vous t

— Oui, certes ; je suis content dô YottS, je croyais vous embarrasser.

— Pas pour si peu dé chbsô. •

Quand on eut sufBsamment bb et mangé, on ëe reinit èH route.

Le soir, on dîna, lîrbaîn àVait emporté dé quéî suppléer i rinsulîîsance de Tauberge.

Les deux amis passèrent leur temps, entre le dlnef et rheure du sommeil, â boîfe du punch et à fumer.

Là lutte était aèharhée entre les bains dé Dive et (JeUx de'

LÀ tPAkiiLLe AL&iti m

Beuzeval. Si le meunier avait pluà d'argent, le élero kikii plus d^imagination et plus d'audace. ^

Les deux femmes qui tenaient les bains rivaux, madaftké É^iphane et la servante du meunier, devinrent ètl ]^e(ti de temps 'ennemies mortelles. Les Malais se baignaient elieii madame Épiphane. "^

M. Malais redoutait le meunier et ses sarcasmes hainetii. Le petit nombre des personnages étrangers à notre histoire qui s'étaient rendu au' bord de la mer s'était partagé an ha*sard entre les deux établissements.

Un piquet séparait le domaine du clerc àe celui dil ttiètinier. Cependant chacune des deux femmes prétendait que ses bains étaient infiniment Supérieurs à ceux de sa concur^ rente.

— ïl y a de !a place.au soleil potir tout le monde, disait Désirée, la servante du meunier, en rajustant son botinetde coton, aÔreusè coiffure des femmes notmandes les joursl de travail. Leè bains de marne Épiphane, c*est rîéh du tout} d'abord c'est pas dans la mer, c'est danâ la DiVë. Lé mondé vient pour prendre des bains de mer, oh le fait baigner dansl Teau douce.

— Je ne veux dire du mal de personne, disait tfiadaime Épiphane ; mais la plage de iiette pauvte Dééirée, (J^st totlÉ ; cdllout, galets et coquilles qui coupent leS pîedé du lîiottde i . puis, une fois que le beau monde va quelque part, il né Va pas ailleurs; ici, ô*est tout Anglais, tôiît hïoride dbàhmc il faut ''

— Par la grâce de Dieu, disait Désirée, II tt^ à ps d'AMi. glais qui viennent ôhez nous 5 on tfentèrid t)as lé bàrâgbiiîtt;' qu'ils parlent devant le monde et qu'ils toni semblant dd ' comprendre entre eux, quoique je sache bien q[llè, duàûd 11 n'y a personne et qu'ils ne sont qu'euï, auand ils Vèuîàtrt ' »e comprendre, ils se jbeinëttent à pàtli^ fifâà^ ^î6Uth^

PttiSf <fmii 1a^ti3 vœux sont Qxaiie^ qw9A Vhoftlîàa échou6f ;>n[U«Qd le navirt^ &i^ #im 4e tente» pairls^ ^md Im mer balaye le pont et le démolit planche J^ plaaebei pea mêmes hommes qui ne désiraient ^u sg^n^e que sa destruction vont se précipiter à l'e^vi dans df frêles emb^rcaÏQns pour aller se jeter dans le âang^|r qu'ils oat fipuhfdté ^ ),9W» ' ennemis, s'exposent aux périls jes plus effroy^ieii pour le9 sauver, et trèS'^souvent périssfent SrV^ eux;

Revenons à Désirée et à madame E^iphane.

Elles ne se bornaiei^t pas à mal pailler de îeurpi établissements respe(^& ; elles ne se m|éna||e^e;PLli pa^ davantaf ^ eltosmèmes. Puis elles attaquaient et s^cçabUiept 4è leur mépris les pratiques Tune de l'autre^

*-*Le soleil luii pour tout le monde, disfiit pésirée ; mais on ne sait pas trop d'où vient marne Épiphane.

*-• Je ne veux dire du pal de pprsqnne, di^iût qi^adame Ëpiphane; mais on sait ce que e'estque Désirée, la servante pour tout faire dïx mjeuni^r.

— Mam^ Épiphane, la femme pqur ne rien faire du clerc I Le hasard ut que nos deux voyageurs se logèrent chez le

meunier ; naturellement, ils se baignèrent à son établissement. Aussi madame Épiphai^p déclara que ce n'était pas grand'chose, que c'était du petit monde, des commis voyageurs tout au plus. .

De leur côté, les deux amis firent des questions à Désirée. Ernest demanda quelques renseigneiiOL^Qt^ sur les Malais.

— C'est des marchands de bœuîs, répondit Désirée.

— Il y en a donc plusieurs? demanda Ernest. Ceux dont je vous parle sont des gens comme il faut, qui ont un château; ils s*appellent Malais de Beuzeval.

—Les Malais sont i3(varchands de bq?pfe de pèrp en flb depuis deux cpnte ans, dit Désirée. Le soleil îyit pour tout le^ monde; mais, quant à ceux d'àujourd nui, il luii beauOQi^j^

LA FAMILLE ALAIlt il»

pour eux. Ça a de iVgéût, ça a un chttéftti, Çi ftdt les sei« gneurs, ça se fait appeler de Ibenzeralf Et mol auœit quand je -vais à Dive, on m'appiélle Désirée de B&ui^àkj parce qu'il y a une Désirée à Dive que son amant s'est perdu (noyé) i la baleine il y a quatre ans; Mais Ça ifettiptebe {us que c'eit des marchands dQ bœu&. Ça se Jiaigtie db0t isadaiiie Éfi^ phane.

Les deux amii^ sôtritëût. Ce dei^lèi* ni($t lesr eâ^liquàit à un certain point les reùselgiiesieâtÂââfofoiilblei qu'ib re^' cevaient sur les Malais. «

— Us doivent avôiif dëd amid{chez Wt M)tiumà 1^ nest.

— Oui, dit Désirée, un Viefl bomtdè el sa femmtj â totH< tefois ils sont mariés; caî, après tout, Je É*ai pis vu leur contrat et je n'étais pa£| à Içur no6e. Çà ddit être éeê m»^ chands de bœufs aussi.

— N'y a-t-il pas une jeiine personne?

•— Oui, une jeuuQgse pas bien jolie ; c'est haMi cdmiûd ' un page. Après ça, il n^y a que du monde drèle chez ma*dame Ëpiphane. C'est comme la nièce aux Malais. Ça a dV ] bord couru ici sur la plage avec les enfants à Hisque-Tolit; | c'était nu-pieds, c'était hàlé^ et puis çà a été i Paris et ça en i est revenu demoiselle, et ça fait sa duchesse. C'est tout de ( même une nièce de marchands de bœufs.

Le même jour, M. de Fondois dit à sa femme et à sa elle; |

— Je vous assure que j'ai vu Ernest. Il est ici.

— Vraiment? dit Marie de son air le plus étonné.

— Il est avec un ami, le comte Urbain de Morville.

— Et es4u bien sûr, demanda madame de Fondois, qiîe " ce soit Ernest?

On fit quelques questions â madatne lÉpiphaUe. Ëtait^il ( arrivé de nouveaux voyageurs, des éttàûgers?

— Ouï; ait îtiadame Ëpiphane. H y i'&int pM^ 6«fi^|

chez le metioier. Je ne veux dire de mal de personne, mais c'est tout de même un drôle de monde. Ils ont des casquettes comme on n'en voit pas ; ça m'a Tair d'être des intrigants.

Q( elques jours après, on se rencontra sur la limite des deux établissements. Les de Fondois ne voulaient pas paraître faire \ top d'avances à leur neveu, qui ne s'était pas encore déclaré. Cependant Ernest dit en souriant que, les bains cfe mer lui ayant été ordonnés, il n'avait pas hésité à choisir un endroit où il savait devoir les rencontrer.

-H présenta son ami.. M. de Beuzevaî se montra fort gracieux ; c'étaient deux personnes de plus pour admirer les récentes magnificences du château. Il invita Ernest et son ami à diner pour le lendemain, qui était un dimanche, en disant avec une politesse de bon cœur :

— Je vous invite pour le premier dîner; pour les autres, vous viendrez quand cela vous fera plaisir. On mettra votre couvert. Monsieur votre ami reste-t-il longtemps?

— Il reste encore trois jours, parce que je le veux ; ensuite il rentre dans ses droits d'homme libre.

On demanda quelques explications. Ernest raconta la gageure qu'il avait gagnée, et que payait si magnifiquement le jeune comte. Gomme le soleil gênait un peu les dames, Ernest dit à son ami :

:— Il faut qu'il y ait demain une tente ici.

On convint qu'on se réunirait le lendemain, et qu'après le bain, on rentrerait ensemble au château pour le diner.

Cependant Bérénice se sentait mal à l'aise entre Pulchérie et mademoiselle de Fondois. Toutes deux parlaient devant la pauvre fille de choses et de gens qui lui étaient inconnus. 0|i s'efibrçait bien de temps en temps de paraître s'intéresser à la mer, à la pêche ou à la dentelle ; mais Bérénice sentait lUflQgipîJBWjLC». ci J?rpiwî UR prétexte pQW ç'çp f4|er^

Ce fut bien pis encore lorsq^a'on se réunit pour prendre les bains ; elle évita d'aller sur la plage à ces beurea-là. Pé« lagie lui. dit :

— Est-ce que Pulchérie n'est pas bien pour toi, que tu ne vas pas la rejoindre?

— Au contraire^ reprit Bérénice ; mais ma dentelle n'avance pas quand je suis avec ces demoiselles, ,

Onésime attendait le dimanche avec impatience, parce que, selon les conseils de Bérénice et de mdtreÉpiphane, il s'était ' fait faire des habits bourgeois. Rien n'y manquait: il avait une longue redingote bleue touchant presque à terre, des bottes huilées à bout arrondi, un chapeau rond à très-longs poils qu'il n'ôtait jamais, et des gants verts.

 sa boutonnière était sa médaille, attachée avec le ruban tôcolore ; il portait un parapluie à la main. Le parapluie est, chez les marins, le signe du plus grand luxe. Il alla à la messe avec Pélagie, Tranquille et Bérénice. La famille Malais y était dans son baq''; avec madame et mademoiselle de Fondois.

À la sortie de l'église, Onésime, malgré Bérénice, qui le tiraillait, attendit à la porte la sortie de la famille. Il exécuta alors ponctuellement sa révérence d'après les leçons de maître Épiphane ; puis il salua tout le monde, chacun par son nom* "

— Je vous salue, monsieur Malais, dit-il. Bonjour^ madame Malais. Bonjour, Pulchérie. Bonjour, madame... Gomment e'^ppelle cette dame ? demanda-t-il à Bérénice^

Et^ sur sft réjponse f

iS2 LA FAMILLE ALAIN

Bonjour, madame Fondois et mademoiselle Fondois. I Voilà im bioa beau temjpe aujourd'hui.

-* Un très-beau temps, Onésime. Nous allons en profiter pour aller déjeunep^ uous déshabiller et desceudre au bord de la mer attendre Theure du bain.

^ Yoale&^vottS vous proixteoer an canot tantôt, mesdemoi- ^Ues ?

«-«• Ah 1 certainement, ce sera bien aimable i vous.

— Le canot est tout paré (prêt).

— A tantôt.

— A tantôt.

Gomme, en s'en retournant, Bérénice et Onésime étaient près l'un de l'autre, Bérénice dit à son fsère :

— Tiens, voi^-tii, Onésime, si tu étai» raisonnablCi tu ne penserais plus à Pulchérie.

•«- Et pourquoi cel^ ?

— Tu votf bien qu'elle est tr^s-changée»

— - Est-ce que tu la trouves moins jolie ?

«^ Noii, certainement.

"** Ëh bien, pdsqu'eile egt abangée en mieux, ça n'est pas uùe raison de. ne plus penser à elle ; au contraire.

«^ Ce n'est pas ça que je veux dire... Par exemple, saurais tuja^ravec elle?

— Certainement que je saurais. J'ai été un peu empêché l'autre fois quand elle est venue, parce que je ne l'attendais pas, que ça m'a fait un effet ; et puis j'avais mes bardes de pèche : mais il me semble que je ne suis pas plus mal vêtu qu'un autre, et que je peux parler à tout le monde.

Bérénice n'ajouta rien; elle croyait trouver son frère plus prépâiré àeoteadrè.la véri,té* Pour Onésime, il alla se prolâener sur la . plage^ Qn commençait à se baigner» mais ni les Fondois ni les Malais n'étaient encore arrivés.

Selon les ordres d'Ernest, la tente avait ^ fjregsée dès lo

LA FAMILLE MMfl i^

matin. Elle était fort belle ; le dedans était menblé avec une êiégancô suffisamment simple. Ernest et le comte fumaient en devisant. Onésime alla d'abord causer avec madame Épiphane, qui lui fit des remarques désobligeantes sur les personnes qui se baignaient chez Désirée.

Cette femme était trop maigre et celle-ci trop grasse; cette f2utre causait trop librement avec les hommes. Elle était bien heureuse de n^àvoii* pas affaire à du monde comme ça.

—Et qu'est-ce que c'est que cette tente, marne Épiphane t

— C'est des baigneurs de chez la Désirée qui Tout fait dresser ce matin. C'est des acteurs, à ce qu'on dit; c'est pouf y faire leurs tours.

Ôhésime alla regarder la tente. Son bizarre accoutrement excita l'attention des deux Parisiens.

— Monsieur est-il du pays? demanda Erntôt.

— Oui, monsieur, répondit Onésime.

— Je demande pardon à monsieur. C'est que, le vopnt mis à la mode de Paris, je le prenais pour un étranger.

— Monsieur, il faut bien être un peu propre le dimanche; les autres jours, on a ses habits de travail.

-— C'est trop juste. Monsieur fume-t-il?

— Oui, monsieur.

— Voulez-vous me permettre de vous ofiRrir un cigare? -— Vous êtes bien honnête, monsieur, ça n'est pas de

refus.

Onésime accepta le cigare qui lui était offert, l'alluma par le bout qu'il faut mettre dans la bouche, et le fuma à grands efforts de poumons.

— Comment trouvez-vous cela, monsieur?

— C'est une assez bonne cigare; mais j'aime mieux tna

bouffarde.

*-^ Qu'est-ce que monsieur appelle sa bouffardef demwdsl

— C'est ma pipe, que voilà. '

Et Onésime tira de sa poche une petite pipe courte et noire, gu'il débourra en causant.

— Yoici une jolie pipel

— Jolie n'est pas le mot; mais elle fait son usage.

— Monsieur est -il le maire ou le garde champêtre? demanda le comte.

— Non, monsieur, je n'ai pas cet honneur; je suis pécheur.

— Très-bien ; monsieur voudrait-il me donner l'adresse de son chapelier?

— Pourquoi faire?

•— Parce que monsieur a un chapeau ravissant, et que je suis décidé à en avoir un pareil. Je ne regarderai pas au prix, mais j'en veux un.

— Mafoi, monsieur, je ne pourrais pas vous dire son nom. Tout ce que je sais, c'est que je l'ai acheté à Hennequeville, derrière Trouville, et je ne crois pas qu'il y ait deux chapeliers dans Hennequeville.

— Monsieur, je vous remercie infiniment.

— Il n'y a pas de quoi.

Onésime jeta le bout de son cigare, tira de sa poche une patte d'albatros pleine de tabac, bourra sa pipe et demanda du feu au comte, A ce moment parurent les deux familles du château. '

— Comte, voici notre monde, dit Ernest.

— Ahl voilà Pulchérie, dit Onésime en donnant, comme toujours^ à ce nom la prononciation de chérie.

— Vous dites..., monsieur?

— Je dis Pulchérie.

Après l'échange des civilités ordinaires, les Malais reçu-r

^^nt le bwu ^^\ 4'Opés^np avpp çne ip^ulgence prot^

— Laquelle de vous, mesdemoiselles, dit le comte, appelle-tp-on ?u\chérie?

Et il prononçait comme Onésime.

— C'est moi^que Ton appelle ainsi dans le pays, où j'ai été élevée, monsieur.

On entra dans la tente, où Ton causa quelques instants. Onésime y entra comme les autres, sans attendre qu'on l'y invitât. L'on se sépara pour se baigner. Onésime demandai Pulchérie si elle voudrait se promener après le bain, et, sur sa réponse, il alla préparer le bateau en l'avertissant qu'elle eût à revenir avec sa société auprès de leur maison.

M. Malais seul accompagna les deux couples de jeunes gens.

Pulchérie entra dans la maison pour embrasser Pélagie^ et elle demanda à Bérénice si elle ne viendrait pas avec eux. Bérénice hésita et cependant y consentit.

^ Nous voilà sept, dit Onésime ; artimons-nows bien, et ensuite que chacun reste tranquille à sa place.

Ernest se trouva à côté de sa cousine, Pulchérie entre Bérénice et M. Malais.

Le comte s'assit sur la pointe de la proue du canot, derrière Onésime, qui ramait, et on descendit la Dive, le comte fixant sur Pulchérie des regards qui l'embarrassaient, sans lui être précisément désagréables.

Quand on fut sorti de la rivière, Onésime hissa la voile; et il fallut alors qu'il changeât de place, pour tenir l'écoute de la voile et gouverner le canot. Il pria M. Malais d'aller prendre sa place à l'avant.

Il soufflait une petite brise de sud-est qui faisait glisser le canot sans secousses. Ernest demanda plusieurs fois à Marie si elle n'était pas malade.

* Le comte fit la même question à Pulchérie. Onésime répondit pour elle :

*- Pulchérie, malade à la mer 1 ^ serait drôle. Est-ce que

126 LA FAMILLE ALAIV

les poissons et les mouettes ont le mal de mer? Dites donc, monsieur, là-bas, à l'avant, comment vous appelle-t-ou, yous qui avez un petit ruban blanc et bleu à votre habit? Û vous {mi dérapgei^ un br^n, parce que nous allons hisser le foc pour pouvoir serrer un peu plus le vent; sans cela, pom; inoniB^ spuper à Caen« Serrez la drisse de foc

— Mon cher monsieur, dit le comte^ je ne sais pas, je dei$ ^avouer, ce que c'est qu'un foc m ce que c'est qu'une drî&se* ^e ne pourrai exécuter que la première partie de votre oom* mandement) qui est de me déranger autant de brim qu'il TOUS plaira*

— Pulcbérie, montre donc à monsieur ce que c'est que le foc et la driôse. Vous ne saviez pas, quand vous erookiez Pulcbérie en venant au bateau, qu'Ole était capable de le conduire aussi bieii que moi.

Pulcbérie devint très-rouge, et néanmoins fit la petite manœuvre commandée par Onésime.

r^ Bravo ! dit le comte. Mais, monsieuri demanda-t-il à Onésime, qu'appelez-vous crocher ?

-^ J'appelle crocher quand on se croche pour se promener ensemble ; quand une femme fait une manière de demi-clef au bras d'un homme pour deviser ave& lui en marchant* Dis donc, Pulcbérie, te rappelles-tu la nuit que nous avons passée sur la mer, nous demc^ le jour du baptême de notre filleul?

— r Vous êtes parrain avec mademoiselle? dit le comte, qui s'expliquait difficilement la Aimiliarité d'Onésimei

*— Oui, et à preuve que c'est notre filleul qui a Fhoiineur de nous porter en ^ moments

Bérénice, qui s'apercevait du langage ironique du comte envers Onésime, surmonta sa timidité pour dire :

— Le parrain et la marraine avaient douze ans. Mademoiselle Pulcbérie voulut essayer le canot auquel ils venaient de donner un nom< (toésime ne demandait paa mieux. Us par-

LA PAMlt.Iifi klktU m

tirent,, et firent si bien^ ({u'oii De les retrouva que lé lend^ main assez tard, à moitié morts de faim et de froid, surtout Onésime, qui avait ôté ses bardes poui^ en couvrir Pulchérie.

&!• Malais sentit qui! fallait expliquer eette Vie commune aveCrle^ p^cti^urs qu'avait menée Pulchérie. H conta que soa frère, veuf, l'avait mise en nourîïéd chez Pélagie Alain, et que, la petite fille ayant une santé délicate et à cause de la sollicitude qu'inspirait font elle la mOrt si prématurée de sa mère, on l'avait laissée vivre chez son père nourricier juéh qu'au moment où, toute sécurité étant acquise, on avait pensé pouvoir lui faire commencer son éducation.

Pulchérie fut enchantée de cette explication ; le tutoiement obstiné d'Onésime l'embarrassait, et elle craignait que le comte n'y donn4^ quelque interprétation défavorable à son origine.

Celui-ci, de son côté, sentait contjre Onésime une sort^ d'impatience, et, d'ailleurs, il n'était pas fïché de montrer Tesprit qu'il pensait avoir de la façon la plus facile, en mys* tifiant le pauvre pêcheur :

— Monsieur Onésime n'a plus son beau chapeau de tantôt? dit-il.

— Non, monsieur, pas plus que ma redingote et mon pantalon des dimaiiches ; |ès hardes ne dureraient guère ft la mer»

— Vous avez donc remis votre argent ddûs Votre poche?

— Quel argent, monsieur 7

•— Mais cette pièce de cent sous que vous aviez à là bou^ tonnière.

*^ Ce n'est pas une pièc^ dQ cent sous, répondit Onésime, toujours trompé par l'air sérieux du comte.

Mais Bérénice, avec son tact féminin, prit encore la pa^ rôle et raconta la belle action de son f£^tQ et la cérémonie

128 LA FAMILLE ALAIH

qui avait eu lieu pour lui donnet la médaille de sauvetagej

puis elle dit bas à Pulchérie :

•^Vousvoyezbien, mademoiselle Pulchérie, qu'on se mo-

oue d'Onésime, et ce n'est pas bien à vous de le souffrir.

Commi» P'ilchérie allait répondre, Onésime, sans la moindre intention ëpigrammatique, dit au comte :

—T Et vous, qu'est-ce que c'est que ce ruban que vous avez?

— C'est une croix d'Espagne, dit-il en rougissant ua peu.

— Est-ce que vous avez servi dans ce pays-là î

— Non.

— Ah I... Et pourquoi est-ce qu'on vous a donné ça?

— Parce qu'il est cousin d'un attaché à l'ambassade d'Espagne, dit Ernest.

Le comte répondit par un sourire contraint, et se bâta de changer la conversation, qui devenait embarrassante. Marie était un peu pâle. Pulchérie lui demanda si elle était souifrante ; elle répondit qu'elle avait des vertiges ; alors on vira de bord, et on ne tarda pas à rentrer dans la Dive et i mettre pied à terre. Ernest voulut donner de l'argent à Onésime, qui lui dit :

— Merci, monsieur. Le canot est à Pulchérie comme à moi. Si vous étiez seul avec votre ami, je ne dis pas ; mais la société de Pulchérie ne me doit rien.

— Maintenant , dit M. Malais , remontons au château ; vous devez avoir bon appétit, et cette promenade "aidera biçn notre cuisinière à vous faire un bon dîner.

— Merci, Onésime, dit Pulchérie en lui donnant la main. Adieu, Bérénice ; tu embrasseras Pélagie pour moi.

Le comte offrit son bras à Pulchérie. Ernest n'avait presque pas quitté celui de Marie, même dans le canot. Chemin faisant, le comte dit à Pulchérie :

LA FAMILLE ALAIN i29

•— Vous avez beaucoup de douceur et de patience, maden moîselle, de permettre à ce garçon une pareille familiarité avec vous.

— J'aimerais mieux qu'il ne me tutoyât pas, certainement, dit Pulchérie ; mais c'est un cœur si noble et si excellent, que je ne puis me décider à le chagriner.

-—Ne pensez-vous pas, mademoiselle, qu'il y aura un jour quelqu'un qui aura le bonheur d'avoir le droit de trouver ces familiarités peu convenables?

Pulchérie rougit et ne répondit pas. Le lendemain, elle alla voir Pélagie avec Marie, et, prenant Bérénice à part, elle lui dit :

— J'aime bien Onésime, je n'oublie pas notre enfance passée ensemble^ ni la tendresse que vous m'avez montrée toute ma vie ; mais il y a des convenances qu'il faut respecter. Nous ne sommes plus des enfants... et puis... tu devrais bien dire à Onésime de ne plus me tutoyer; toi, c'est différent, tu es une fille... Mais je voudrais que cela vint de toi.

Bérénice promit à Pulchérie de faire sa commission. Pulchérie avait cru devoir établir une nuance en permettant à Bérénice de la tutoyer ; mais elle ne fut pas fâchée qu'elle n'en usât pas. Elle et Marie remontèrent par le moulin dé Beuzeval et suivirent la petite rivière. Marie sentit pour le petit étang du moulin une admiration inusitée ; elle s'arrêtait à admirer les petites anémones blanches épanouies sur l'eau, sur lesquelles venaient se poser des libellules aux ailes de gaze et au long corps d'émeraude.

La même cause produisait sur les deux jeunes filles nn effet cop*Taire. Pulchérie hâtait le pas , parce qu'elles se trouvaient auprès du logement de ces deMxmùsieurs, tandis que cette proximité entrait pour beaucoup dans l'attention que Marie accordait, ce matin-là, aux magnificences de la

natuvejHsque dans leurs plus petits détails. EUa9 eontiqnèjïenl; leur route, et, piaoaut but un aune abattu qui servait de poat^ elles s'assirent au pied d'un saule sur une petite pelouse émaillée de myosotis auxfleurs bleues, dont Pulehén^ cueillit nonchalahnment un bouquet, pour aroir Tair de n^^ fàs s*ocrcuper exclusivonent de la conversation.

'^ Le eoiqté est amouranx de tw, dit Mafia voulant s^y prendre de loin pour amener la confidence qu'elle ^vait i fiiire, et n'étant pas fochée dé s'a! fûit &ire d'abord un^ façon de prendre les otages.

-^ Folle I répondit Pulcbérie, qui se sentit le coeur serré»

— C'est aussi l'opinion d'Ernest, dit Marie. ' Pulcbérie cueillit avec plus d'attention les my^^otis» *«^ Te plairait-il? demanda Marie.

— C'est un bomme trèsnlistingné^ reprit Pulcbérie; mais parle-moi de tes affaires, 8J0uta«4-elle ponr reporter la guem sur le territoire de l'ennemi.

-- Ëb bien, Ernest m'a dit qu'il m'adoruity et toute sorte d'autres choses ravissantes, et, à l'beure qu'il est, il n'est pas impossible qu'il demande à mon père la main de sa fille, lequel père va la lui accorder avec empressement.

— - Tu es beureuse, n'estH» pas? dit Pulcbérie i Marte ea Tembrassant.

-- Oui; j'aime Ernest, mais nos amours n'ont pas été comme j'aurais voulu. Mes parents s'attendaient à ce mariage et le désiraient; ils nous donnaient avec soin des occasions d'être ensemble, et ils nous aidaient de leur mieux à trernper leur vigilance : nous n'avons pas eu le plus petit obstacle à vaincre. Enfin je vais, à notre retour à Paris, épouser Ernest, et je n'aurai pas reçu une seule lettre d'amour; je ne saurai pas ce que c'est qu'une de ces lettres dont nous avons si souvent parlé. Mais est-ce que le comte ne t'a rien dit?

LA FAMII^LE ALAIH f3<

•— Des galanteries banales qu'on adresse i tçutçs les femmes.

— Ton roman sera plqs intéressant que le mien. Tiens ! i] paraît que nous ne sommes pas les premiers qui aient parlé d'amour sous <;et Arbre ; voici de? chiffres tracés sur son é(X)rce. ^

— Ce ne sont pas des chiffres d'ampur, dit Pulçhérie en riant et reconnaissant Tarbre.

-^ Quel est le nom qui peut coQunencer ainsi? dit Marie, car cç ne peut être un nom entier que P. 0. B.

— Ce sont les premières lettres des trois noms : Pulçhérie^ Ônésime, Bérénice. C'est Bérénice qui les a inscrits la veilla de mon départ pour Saint-Denis. As-tu un cspiifi quelque cbose qui coupe ?

— J*ai des ciseaux, -î- Donne-les-moi. .

Et Pulçhérie enleva avec peine les trois lettres tracées sur Varbre, et avec tant de peine, qu'elle se fit une coupure à un doigt qui saigna assez pour qu'elle dût l'envelopper de son mouchoir. La pauvre enfant sentait avec plaisir la petite douleur de la blessure. C'était pour l'homme qu'elle commençait à aimer qu'elle souffrait ; car les paroles qu'il lui avait dites et la désapprobation de la familiarité d'Onésime résonnaient toujours dans son cœur.

Elles entendirent du bruit en bas, et, quoique toutes deux désirassent rencontrer ceux qui les préoccupaient, elles voulaient, Pulçhérie surtout, être rencontrées malgré elles. Elles se levèrent et reprirent en pressant le pas le sentier qui longe la petite rivière. Les pas qu'elles avaient entendus étaient, en effet, ceux du comte, qui les avaient vues de chez le meunier quand elles s'étaient arrêtées auprès du moulin, et qui, après quelques moments donnés à sa toilette, s'était mis en route pour les rencontrer par hasarda

Ernest était, comme le pensait Marie, allé faire une visite à H. de Fondois au château de Beuzeval. Le matin, avant de partir, il avait dit à M. de Morville :

— Aujourd'hui est le dernier jour de ma puissance et de votre esclavage. Vous êtes libre à minuit; vous pouvez partir si vous voulez à minuit, après avoir payé toutes mes dépenses jusqu'à ce moment. Je veux qu'elles soient soldées avec une grande libéralité.

— Je me suis occupé de votre bonheur, dont j'avais l'entreprise pendant une semaine, dit Morville; mais je vais maintenant m'occuper du mien, et^ pour cela, je ne m'en vais pas.

— Je m'en doutais ; sans cela, je ne vous aurais pas fait penser à votre départ. Vous êtes amoureux de mademoiselle Malais.

— Oui, elle est ravissante. Les parents sont bien un peu ridicules, mais ce ne sont qu'un oncle et une tante. Le père était officier. Pour l'oncle et la tante, nous ne les verrons pas, si ce n'est un peu l'été et chez eux.

— Leur nièce est leur héritière.

— C'est bien ainsi que je l'entends.

— Eh quoi! serait-ce de la dot que vous seriez amoureux?

— Non pas seulement de la dot, mais elle a ses charmes aussi. Ma fortune est fort hypothéquée, et je n'aurais pu épouser Vénus elle-même sans dot. 11 faut seulement que j'aie le consentement de mon père, auquel il est inutile de dire que le grand-père était marchand de bœufs.

Ce même matin, Onésime était allé trouver maître Épiphane pour prendre ses leçons, et lui avait dit :

— Comment ça va-t-il finir avec Pulchérie? Elle est belle, belle, que j'en perds la tête. Elle a l'air de bien m'aimer tout de même; mais enfin ce n'est pas une amitié comme en ont les filles avec les garçons quand ils doivent s'épouser.

LA FAMILLE ALAIN \Zi

Ils vent se promener en se tenant par la main, le dimanche soir, et puis tes parents conviennent de la chose. Je ne vois jamais Pulcnérie seule. 11 y a au château tout plein de monde qui ne la quitte pas.

— n faut lui écrire ; tu trouveras bien moyen de lui donner ta lettre.

— Ah I ça, c'est pas difficile ; mais je ne saurtfi jamais faire une lettre d'amour dans le bon style.

— Je te la ferai, et tu la recopieras.

— Ça me va.

Le clerc fit alors une lettre où Pulchérie était comparée à Vénus, où l'Amour était appelé le petit dieu malin. Onésime s'expliquait en langage précieux : il aimait le mal dont il mourait ; il ne voulait pas être guéri de sa blessure. Pulchérie était sa belle ennemie; il était destiné à mourir, car il mourrait nécessairement de douleur de ne pas la posséder ou de joie de la voir répondre à ses vœux, etc.

Onésime ne reconnut là dedans aucun symptôme de ce que lui faisait éprouver son amour très-réel et très-violent; mais il pensa que c'était mieux ainsi que de dire des choses naturelles, et il recopia la lettre sur du papier réglé, avec la confiance qu'il avait mise à apprendre sa belle révérence.

Comme il finissait de la copier, madame Ëpiphane rentra, qui dit, sans autre intention que de parler, qu'elle venait de rencontrer les deux demoiselles du château, qui y remontaient en suivant la rivière. Onésime cacheta la lettre avec de la mie de pain, et s'élança du côté de la rivière do Beuzeval, à la poursuite de Marie et de Pulchérie.

Il déboucha d'un fourré d'arbres en franchissant une haie, et se trouva sur l'autre bord de la rivière, précisément en face du jeune comte, et en même temps que lui.

— Elles sont parties I pensa en voyant le gazon encore froissé Onésime, qui avait entendu leur voix.

181 Ih FAMILLE ALAIN

!IVm8 deax aperourent au même instant le bouquet de myosotis que Piûcbérie avait oublié sur le gazon : tous deux eu mèmâ tempis devinèrent, par un instinct mystérieux, que ce bouquet appartenait à Pulchérie.

-^ Hé l Tami, dit i Onésim^ Storville en lui désignant le bouquet, jetez-moi ce bouquet, qui est dans Therbe.

Bt^^ittnième temps, paiv-dps^q^ t% rivière, U lançfi àOnésime une pièce dq tàitii frftPQS. Qnésiin^ se précipita sur le bouquet, et^ renvoyul ^ pièc^ ûb ç^ï^q fraa<^ par le rnÊme chemin : ^

r^ Mereî, monsl^iUP} le bosquet vaut mieqx que cela.

•^ Mieux que cinq &a^fi87•M Qu'j^ cela ne tienne, Tami, je vous en donnerai bie^ dix.

-^ Oh I vous n'avei: pas assez d'argent poi)r ce bouquet-là; i il ira en retrouver ua autre pliia apclea, bien faqé, maisqiii j vaut enpoi(e mieux. '

— Je n'ai pas le temps de plaisanter ayeQ vous, dit Mor- , ville d'un air dédaigneux; jete9:-mo| cq bouquet, et ne m'obligez pas à aller le chercher*

— n y a un pont i dix pas d'ici, dit Onéçime. Le comte hésita un moment, puis se ipit à la poursuite

des deux jeunes filles. Onésime allait en faire autant de son côté, lorsque ses yeux tombèrent sur l'arbre et sur la bléseure récente qu'il avait reçue,

•^ Je ne me trompe paa, dit-il, c'est bien le- saule sur lequel Bérénice avait écrit nos trois noms. Est-ce que ce serait ce godelureau qui les aurait effacés? Si je le croyais, c'est moi qui l'aurais bientôt rejoint! Mais c'est impossible; il arrivait en même temps que moi. Serai' 'Ce don Pulchérie? Elle était là il n'y a qu'uu instant... liais pourquoi?... Ce serait de la haine... Pulchérie i^e peut pas me haïr.

11 tomba assis sur le gazon. Certes, s'il avait pu écrire ce qui se passa pendant une baur§ dans son cœur et dans sa

tk FAMILLE ALAIN 135

tête, il aurait fait une lettre bien plus touchante que la rapsodie que lui avait faite le clerc. Il aurait dit que Pnlchérie était pouf lui le monde entier, qu'il ïi'aimait plus qu'elle, et que personne ne l'aimait plus gy ère; que tQut semblait éômprendre autour de lui qu'il était tout entier à Pulchérie; 6on chien lui-même s'était tout doucement donnéàPacôme; il n'aimait même plus la mer.

Il était heureux quand il faisait mauvais temps, parce qu'il restait à terre, où était Pulchérie, qaoiqû*il ne ta vit pas. Quelques jotirs se passèrent; le pâiivte Onésimc ne faisait qu'entrevoir Pulchérie, et elle était toujours en-» tourée.

Marie était revenue de la promenade sur lat mer un peu indisposée ; on ne parla pas d'en faRe d'autres : d'ailleurs, Onésime était presque toujours à la mer, et l'oh sait que le père Risque-Tout n'observait pas bien régulièrement le dimanche.

Pulchérie venait quelquefois à la maison voir Pélagie et Bérénice; mais le dédain qu'exprimait la physionomie de Morville, quand Onésime lui parlait un peu familièrement^ faisait qu'elle choisissait pour ses visites les heures où Onésime était à la pêche.

Un jour, Bérénice parla de son frère. Ernest avait accompagné Marie et Pulchérie à Dive.

-^ Onésime, diVelle, n'est plus ignorant comme â Votre départ. Quand il a vu que vous alliez devenir feavante, il a voulu devenir savant aussi, pour pouvoir deviser avec vous comme par le passé.

— Et qu'a donc appris M- Onfeime^ qu'il est deVehu si suivant? demanda Ernest.

— Mais, monsieur, il sait life, écrire et compleif; 11 connaît la musique et les armeSi Pour ce qui est des armes. Je ne m'y èoutiais pas, et je ûé puis vous en rien dire; mais,

pour ce qui est .du flageolet, les filles de Dive disent tontes qu'elles ont moitié plus de plaisir quand c'est lui qui fait danser.

— Ah ! dit Marie, il devrait bien venir nous faire danser quelquefois à Beuzeval. H faut toujours qu'une de nous deux joue du piano, et, comme nous ne sommes que quatre couples, encore quand les parents veulent bien figurer pour nous compléter, il n'y a pas moyen, nous sommes obligés de faire une figure en double. Puis on ne peut pas transporter toujours le piano dans le parc. Ma petite Bérénice, venez avec lui dimanche.

Bérénice regarda Pulchérie, qui semblait indécise, mais qui finit par lui dire : ^

— Oui, venez tous les deux vous goûterez avec nous.

Bérénice ne voyait pas avec grand plaisir cette partie projetée, et elle n'en avait encore rien dit à Onésime ; le surlendemain, lorsque les deux jeunes filles revinrent poursavoir la réponse du pêcheur, Onésime accepta avec empressement, et, le dimanche, vêtu comme nous l'avons déjà vu, il conduisit Bérénice au château. Les deux jeunes gens continuaient à se moquer de lui^ quoique avec plus de modération ; leur savoirvivre leur apprenait qu'Onésime était comme eux, en ce moment, l'hôte de M. Malais, et qu'ils devaient à M. Malais de traiter son hôte avec quelques égards.

On se rendit sous un dôme de hauts marronniers qui entrelaçaient leurs branches et formaient une tente v^rte.M. et madame de Fondois n'étaient pas très-fachés de voir simplifier un peu les rôles de comparses et d'utilités qu'on leur faisait jouer dans les contredanses; quant à madame Dorothée

Là FAMILLE ALAIN i37

Malais, vêtue successivement de toutes les belles robes à la mode de Paris, comme on sait, elle était enchantée de danser*

On se mit en place pour la contredanse ; le comte prit la main de madame Dorothée Malais, Ernest s'empara de sa cousine, M. Malais fit danser Pulchérie , et M. de Fondois prit Bérénice, qui, sans lui, aurait couru grand risque d'être oubliée, quoique en réalité ce fût une jeune fille jolie et bien faite, et habillée avec tout le goût que pouvait comporter 1^ simplicité de ses vêtements.

Onésime joua la seule contredanse que maître Épiphane lui eût apprise ; après quoi, il demanda qu'on lui mit un pot de cidre à côté de lui, ce qui fut exécuté. On ne tarda pas à se mettre en plac3 pour une autre contredanse. Le comte,' qui croyait en avoir acheté le droit en dansant avec madame Dorothée Malais, prit cette fols Pulchérie. Onésime joua encore les mêmes airs, puis les mêmes à une troisième et à une quatrième contredanse.

— Vous n'en savez donc pas d'autres? demanda Marie.

— Non, mademoiselle ; il n'y a pas longtemps que j'apprends, et puis on aime beaucoup ces airs-là à Dive, et, quand on joue des airs à qui on n'est pas accoutumé, on ne danse pas si bien.

Ernest, qui avait eu avec M. de Fondois la conversation dont le résultat avait été prévu par Marie, et qui avait été, la veille même, déclaré son fiancé, alla parler bas A madame de Fondois^ qui eut l'air de refuser ; mais M. de Fondois appuya la demande d'Ernest, et il fut décidé que Marie pouvait faire un tour de valse avec son fiancé.

La chose convenue, on pria Onésime de jouer une valsé, et grand fut le désappointement quand il dit qu'il n'en savait pas ; on «saya de valser sur les airs de contredanse, mais i\ fallut y renoncer.

Mario dit à Pulcbério ;

i98 tiA PAMILLE ALAIN

<*- n faudra que not» lui apprenions anmoinatme vii10B4m Monsieur Onésime, ajouta-4-ell6, Pulchérieet moi^ nous tous apprendrons une valse; tous viendrez aux beaf^sQÙvous n'êtes pas à la mer, et, à force de tous jouer une T^lse au piano, nous tous la mettrons dans la tête, et voi^ pourrez nous faire valser aTêc TOtre flageolet; maman valse trè&-bien.

•^ Je te remercie bien de ta sollioitudet petite sournoiseï dit ïhadâme de Fondois, mais je ne Taise p^us.

— n y a Pulchérie qui valse à ravir*

^ C'est déjà beaucoup, dit à demi-^vinx madame de Fondois à sa fille, que nous te laissions valser avec ton futur mari ; mais avec qui et à quel titre valserait mademoisella Malais?

— Ah I maman, c'est bien arriéré, ces idées-là; on laisse faire à Pulchérie ce qu'elle veut ; on a confiance dans samo» destie et sa retenue, et on ne croit pas qu'elle sera pwdua pour danser en tournant, au lieu de danser en allant à droiW et à gauche.

On dansa encore deux ou trois fois la contredanse d'Qnésime, puis on fit une collation et on se disposa à se séparer } il fut convenu que, dès le surlendemain, Onésime viendrait prendre sa leçon avec les deux jeunes filles. Ernest proposa de reconduire Bérénice et son frère; la lune se levait, on terrait la mer argentée par la lune;

Madame Malais et madame de Fondois dirent qu'elles étaient fatiguées. M. de Fondois et M. Malais se mirent de la partie ; sans quoi on n'aurait pu la faire convenablement. M. de Fondois, en homme bien élevé , pensa que Bérénice, ayant été admise dans leur société, devait être traitée comme les autres femmes, et lui offrit son bras.

Onésime prit celui de Pulohérie au moment où le comto 8'avançait; mais il ne put hi parler que de choses indifférentes, parce que le comte marchait obstinément à côté de

LA FAMILLB AtÂlH 139

Pulchéïie. Marie et Ernest étaient toujours éd ftt^ftt ra en arrière. M. Malais ât route à côté de M. de Fondoië.

Quand on fut au bord de la mèr, ^éi'énice r?t)pela à 6èn frère qu'il devait se mettre èû route pendant la nuit, et qnil faliait qu'il dormit au moins quelques neureé. Leé détix jeuned gens s'amusèrent à presser Onésime de s'aller odticheh

Pulchérie elle-même lui dit :

•^ 11 faut Yousreposer, Onésime ; voUê q^nbllerèz ^ que nous vous attendons après*demain pouf votre leçon.

Dans le peu de chemin que le frère et la sœur firent après avoir quitté les habitàj^ts du château, Onésime se montra si heureux de se voir admis au château, de ne plus être étranger aux habitudes et aux plaisirs de Pulchérie, que fiérénice n'eut pas le courage de le désabuser et de lui dire ce qu'elle pensait dq leurs nouvelles relations avec elle.

Pendant ce temps, Pulchérie avait àÊcepté 16 braâ du comte de Morville, Elle n'était pas sans inquiétude de ce qu'il allait sans doute lui dire sur les familiarités d^Onésime ; maijs il eut le bon goût de n'en pas parler, et elle lui en sut gré.

Ls^ lune éclairait doucement le calme immense delà mer. Us restèrent quelque temps à la contempler, puis les grands parents donnèrent 1q signal du retour. Un se mit en devoir de gravir la côte qui va de Dive à Beuzeval.

On se retourna plusieurs fois pour revoir la mer, puis on marcha dans des cavées, chemins creux de six à huit pieds entre des haies et des arbres, au pied desquels fleurissent tant de fleurs sauvages et bourdonnent tant d'insectes éclatants. Ernest et Marie marchaient fort en avant , Pulchérie et Morville fort en arrière;

M. de Fondois et M. Malais causaient de choses et d'autres. Morville fit à Pulchérie une déclamation d'amour qui n*était paeQioipsampQuléajÇltniQ valait pas beaucoup mieux que celle que le derc avait rédigée pour Onésime ; mais le langage de

Tamour a une si douce musique, que l'on se préoccupe peu des paroles.

Pulchérie voulut d'abord press^^rle pas et rejoindre M. Malais ; Morville pria et pressa tant, qu'on consentit à rester à la distance où on était, à la condition qu'on causerait d'autre chose. La convention faite, celle qui l'avait imposée ne fit rien pour empêcher d'y manquer. Elle permit que Morville lui parlât encore de son amour.

Le lendemain, il se fit, au clair de la lune, une nouvelle promenade, dans laquelle Morville fit de nouvelles variations sur le même thème. Pulchérie se rejeta sur Tobéissance qu'elle devait à ses parents, et refusa la moindre réponse, si elle ne lui était dictée par eux.

— Je ne puis encore parler à vos parents, répondit Morville, d'abord parce que ce n'est pas de leur volonté, mais de la vôtre, que je veux tenir tout mon bonheur ; ensuite il faut que j'aille, pour la forme, demander une sorte de consentement à mon père. Je ne pourrais me permettre une démarche oflScielle sans l'en avoir prévenu. Au nom du ciel, mademoiselle, laissez-moi lire dans votre cœur que ce n'est pas mon bonheur seul que je cherche dans l'union que je brûle de contracter^ etc.

Et autres phrases creuses; et ainsi de suite pendant le temps nécessaire pour que Pulchérie crut, à ses propres yeux, avoir opposé une résistance suffisante.

Ils se rapprochèrent du reste de la société, et la jeune fille, qui tremblait fort et pouvait à peine parler quand elle était seule avec lui, fut plus hardie devant du monde, et, prenant le momen* où elle pouvait encore n'être entendue que de lu i> mais où la réponse qu'il lui ferait serait faite pour tout le monde, elle dit :

— Partez et revenez vite.

hp lend^r^aip ^latin, Morville anponça qu'il était oblige

de s'absenter pour une douzaine de jours. Le soir, Pulchérie, retirée de bonne heure dans sa chambre, eut avec Morville, qui s'était glissé au bas de sa fenêtre, une conversation qui ne parut longue ni à Tun ni à l'autre.

Onésime, quand il arriva avec son flageolet pour apprendre la valse convenue, fut, sans trop bien savoir pourquoi, enchanté d'apprendre le départ du comte, d'autant qu'il trouva Pulchérie sereine et gaie. Marie et Ernest étaient d'une médiocre société pour les autres.

Pulchérie fit prier Bérénice de venir un peu la voir ; elle n'était plus gênée par la crainte de ce que penserait Morville de sa façon d'être avec ses anciens amis, et, d'ailleurs, elle était si heureuse 1 elle trouvait tout bien et tout le monde charmant, ce qui était aux yeux d'Onésime une preuve qu'elle ne pensait pas au comte.

Pauvre Onésime I Bérénice elle-même était ravie de voir Pulchérie redevenue pour eux à peu près ce qu'elle était dans leur enfance. Elle se moquait bien d'Onésime et de ses maladresses pendant les leçons ; mais c'était avec tant de gaieté et de bonté 1 elle s'était si bien chargée toute seule de lui apprendre une certaine valse allemande ! elle y mettait tant de patience !

Onésime avait son costume de pêcheur, avec lequel il était un fort beau jeune homme, et ne portait ses ridicules habits que le dimanche. Bérénice, en voyant Pulchérie si bienveillante, en faisant le compte des bonnes qualités d'Onésime, en le voyant jeune, robuste et beau, en songeant à leur enfance, cessa de considérer les espérances d'Onésime comme un rêve absurde.

Quand Onésime sut la valse allemande, Ernest demanda à valser avec Marie; mais Pulchérie prétendit qu'Onéslme ne la savait pas assez bien encore, et elle lui en apprit une autre, sur laquelle seulement valsèrent Marie et son cousin^

ifâ LA FAMILLB AI»AI9

Pulcbéne répondant toujours qu'il fallait encore étâdier l'Autre, même à Onésime, qui prétendait le savoir.

Souvent elie s'enfermait des heures entières dans S| chambre, où elle chantait avec une expression nouvelle toutes ces romances qu'elle comprenait maintenant et qu'elle chantait si mal autrefois» Son jour de naissance approchait. M. Malais se proposait de faire une petite fête.

— Que penserait-on, si nous ne faisions pas une fête pour la naissance de Pulchérie?

On disait parfois : a Pourvu que le comte de Hôrville soit revenu pour ce jour^là ! » Pulchérie seule ne dis^t rien.

Onésime avait communiqué à Bérénice la lettre que le clerc lui avait faite pour robjet de sa flamme. Bérénice l'âVait trouvée très-mauvaise. Elle avait conseillé i son frài^ d'en faire une lui-même sans toutes ces grandes phraseié. Onéidme avait hésité longtemps, puis s'était décidé. Depuis quelques jours, il portait la nouvelle IetU*e dans sa poche. L'eau de mer la rendit illisible ; il en refit une autre.

Le jour dejla fête était arrivée. Onésime apporta dè^ le matin un beau bouquet à Pulchérie et s'en retourna. 11 devait y avoir le soir danse sous les marronniers^ souper et feti d'artifice. Bérénice et son frère arrivèrent au chftteau de bonne heure, on n'avait pas encore fini de dîner; ils se promenèrent dans le jardin. Pulchérie ne tarda pas i appetéf Bérénice pour l'aider dans quelques préparati&«

Onésime, resté seul et se trouvant sous la fenêtre de PUl-> chérie, songea à sa lettre. Jusque-là, ou il n'osait pas la Uii remettre^ ou il se trouvait quelqu'un avec eux. Il jugea le moment favorable. Il grimpa après un.treillage et sauta daûs la ehambre. Là« il plaça sa l^Miite àém un livre, isor une table, près du ht.

Quelle douce et religieuse émotion il sentit ^and il se trouva seul dana cette petita chambre I U vit su foulard c[ul

dvàîl, lAiifiiit, enveloppé la tète de Pulchérie; il le couvrit de 'baisera et s'enivra de l'odeur qu'y avaient laissée ses che* veux ; puis il se jeta à genoux et adressa à Dieu un^ fervente prière.

n allait sortir par où il était entré ; il était déjà sur la fe^ nètre^ lorsqu'il entenditdti bruit. Use r^eta précipitamment en dedans de la chambre ; ce mouvement brusque fit tomber ttne tète de Soorate en plâtre qui décorait la cheminée. La tète creuse se brisa, et au milieu des morceaux de plâtre i^ulèpeM cinq ou six lettres avec des bouquets flétris qui y avaient été cachés.

Onésime voulut ramasser le tout ; mais le nom de Pulchérie plusieurs fois écrit sur une des lettres le frappa tellement, que, sans se demander s'il avait le droit de lire des lettres adresséei à Pulchérie, il n'écouta que la passion, mit les lettres dans sa podie, sauta lestement par la fenêtre, et s'enfuit dans le parc.

Comme îl venait de déplier une des lettres et d'y voir encore les mots de chère Pulchérie^ qui mettaient un nuage sur ses yeux, il s'entendit appeler par Bérénice et par Pulchérie. n alla fort ému du côté d'où partaient les voix. On était rassemblé sous les marronniers. Pulchérie avait une toilette qui lui seyait à ravir : une couronne de reines-marguerites sur le front, et à la main un très-beau bouquet.

Onésime regarda si c'était le sien qu'elle avait reçu le malin avec tant de bienveillance ; mais ce bouquet était composé de fleurs étrangères au pays, et que, pour la plupart, il ne connaissait pas. Il ne tarda pas à deviner de oai venait le bouquet, lorsqu'il aperçut le comte de Morvilte, qui était arrivé pour le dîner, provenu de ce qui se passait, dit-il, par un mot d'&rnest, et apportant un bouquet de Paris.

Pulchérie était rayonnante de beauté et de bonheur. On pria Onésime de jouer une contredanse ; la contredanse était

àpeino finie, que Pulcbérie, s'approchant du pécheur, lui dit :

— A présent, Onésime , une valse, la petite valse allemande que vous jouez si bien.

Puis, avec un doux sourire, elle ditquelques mots àUrbain, qui sembla la remercier avec ravissement. Deux couples seulement valsaient, Marie et Ernest^ Pulchérie et Urbain.

Le comte pressait de son bras la taille souple de la jeune fille, qui s'appuyait sur lui avec abandon. Les regards de Morville la contemplaient avec ivresse.

Elle relevait parfois les yeux sur ceux du comte, et les deux regards se confondaient. Onésime était pâle et tremblant. Tout à coup il s'arrêta.

— Eh bien, dit Morville, continuez donc I

— Non, dit-il, c'est fini, je suis fatiguée

— Ah I quel ennui 1 dit Marie, cela allait si bien t

— M. Onésime va reprendre, dit le comte.

— Non, je suis fatigué... Je ne jouerai plus.

— Vous êtes fatigué, dit le comte, c'est facile à dire; mais on vous paye, et...

— Je voudrais qu'on me payât pour vous jeter l'argent au visage.

— Comment, drôle I

— Les drôles... Il y a un drôle ici, et sa tête sort de votre cravate, entendez-vous?

Bérénice vint prendre son frère par le bras et l'entraîna à ouelques pas. M. Malais s'écria :

— Quel scandale! De quoi cela a-t-il l'air? Que dira-t-on de nous?

Madame de Fondois dit qu'il faisait un peu froid et qu'on ferait bien de rentrer dans le salon. Elle prit le bras du comte, et tout le monde suivit son exemple. Le frère et la sœur restèrent seuls au jardin. Bérénice essayait d'entraîner âoucement son frère.

LA FAMILLE ALAIN i48

lis sortirent du parc. Onésime était frappé de stup eur ; mais bientôt ce fut lui qui, à son tour, entraîna Bérénice. Il venait de se rappeler les lettres qu'il avait trouvées. Il s'enferma dans sa chambre et les dévora. Tantôt il restait la tètô dans les deux mains ; puis il se levait en sursaut, comme s'il sortait d'un sommeil fatigant et d'un songe pénible.

— Mais non, disait-il, c'est bien vrai, c'est bien à elle que s'adressent ces lettres si tendres et qui paraissent répondre à des lettres d'une tendresse pareille :

a Que je vous remercie, chère Pulchérie, de votre •exactitude à me répondre ! Oui, vous avez raison, vous pouvez me laisser lire dans votre cœur ces sentiments qui me rendent si fier et si heureux ; vous le pouvez sans manquer à votre précieuse innocence. Nos serments ne nous ont-ils pas déjà liés devant Dieu? »

» Et cette autre :

a Mille grâces, mille grâces encore, mon ange adoré, de n'avoir pas voulu valser même avec Ernest, de ne pas vouloir qu'on valse sur ce petit air allemand que nous aimons tous les deux et de le conserver pour nous deux. Combien je suis reconnaissant de toutes les peines que vous prenez pour enseigner noire air favori à ce butor que vous prétendez n'être qu'un sauvage I Vous avez beau faire, il nous le gâtera toujours. »

Onésime froissa les lettres avec fureur, puis il sortit sans bruit par la fenêtre de sa chambre.

On ne le revit ni le lendemain ni les jours suivants. Ce fut un grand chagrin dans la maison des pêcheurs. Quelquefois on pensait qu'il s'était donné la mort; mais on se disait qu'il avait des sentiments trop religieux pour cela. Celui qui parlait ainsi espérait rassurer les autres, mais n'était guère rassuré lui-même.

Éloi Alain, le meunier, qui ravaitpris en grande affec-

lion depuis l'incendie de son moulin, ne le regsrettaît pas moins que les autres, et disait : a Si c'est fouie dtai^gittst qu'il s'est désespéré, je lui en aurais donné ; » ce* qu'on nfa^ vait jamais entendu dire, ni rien d'équi-valent, à ÉÏoi Ataiiu

Cependant, deux mois après, on reçut à Biw unepetîto somme d'argent de lapartd'Onésime, puis on n'«itendit pJna parler de lui. On pensa qu'il s'était embarqué pour la grsuide pêche, et qu'en partant il envoyait une partie de ses avanc&s à sa famille.

Les avance» sont une somme d'argent que ran,doniie au marin qui va s'embarquer pour la pêche de la. baleine; Celte èomme, spécialement destinée à l'équiper de ^êtemenfe eÉ d'effets indispensables pour d«s voyages loRgs et pénibles^ est presque toujours mangée et bue avant le départ, et \» pêcheur arrive à bord la|?oi/c^e<vidë.

Il s'est, en réalité, acheté d'abord des vêtenaente avec une partie- de son argent; mais, après avoiî* dépensé le reste, il a revendu les vêtements à peu près la sixième partie de leur valeur. On part. Au bout de quelques joui» de houle, il est R^iOuillé, il a froid. Il s'adresse au capitaine, qui, le cas étant prévu, a toujours à bord des bardes qu'il lui vend cequ'U lui plait de les lui vendre.

Gomme on ne peut s'en passer, et comme le prix nB sera payé que sur le résultat de la pèche au' retour, le marin ne s'en préoccupe pas autrement et prend à peine le soin de s'informer de ce prix.

Ainsi il a acheté d'abord une chemise de laine rouge: il l'a payée douze francs, il l'a revendue une quarantaine ât» sous à un cabaretier ; à bord, on lui revend une chemise pw* reille seize francs ; de sorte que cette chemise de i^^am francs a été payé vingt^six francs. H* n'y a que les» pauvres qui payent tout si cher. Il n'y a pas beaucoup de ritshes fjp auraient le moyen d'être pauvres..

LA EAfifUXE ALAIN 117

QamqvBB Bésémoe^panncan^B, comprît bien. qn'Onéaimo n'aurait pu épouser Pulchérie, non pas SBulemBnt parce opie if Qliàiérie était riches mai» à cause surtout^e leur diffésence d'iduootion et d'habitudes^ et qu'elle n'eût pas de ressentiment contre mademoiselle M^ais de la disparition de son frèrev ^® évitait de la rencontrer eft ne retournait plus au cfaâJteaui

C'était néanmoins pour* Uamour d'elle qu'Onésime s'était dés&i^râet a9aiteiaporté:toute la jie et toute la joie de la maison, et elle ne la voyait qu'avec, peine. On neteô^da pas à agqnftndce dœis le pays que temariage de Pttlishérie avec le tiopiteiétait décidé^ et qu^il se ferait au printemps prochain.

M. et madame de Fonéois partirent avec leor fille, dont le mariage devait se faire l'Mver. Les STalais résolurent de pas- 8ttrime*pag;ti0 de l'hiver à FaiiSi et ild qmiltèreirt Beuz^eval aouiBoie de no^iembio.

Au mois de mai, les Makûs^ revinrent avec le»de Fondois. SAede n'avait pas changé^ db nom , mais eâle^s'appelait ma- '^bme; Madame Dorothée' fifelais était' triste et changée. Ce oomtë de Morville avait confié le soin des^ arrangements du niiunag«F à son frèsre c^hé^ qui' avait êté^'ùneerigence révoltomte, et qui avait fait valoir sans ménagements le prit d'une ^aHce comme la leur avec* une famille de marchaudd de bœu£s.

Le «ontwit dépouiilaitentièrement lèff Malais ; on ne leur ]anBait.fDe le château et une peumonscrr te reste : c'était à peina huit mille livres de revenu. Madame Malais, in>itëè'à la fois de ces. esâgences et de k^ hauleHr dû pèfe, presso'à :|diiaiJaiiT^ i«piiseB.soa mari es ttot roinpre>^; maKP M. BRilais

118 FAMILLE ALAIlf

était si fier de cette alliance, qui ne servait qu'à Tabreaver d'homiliationsy qu'il tint bon jusqu'au bout.

D'ailleurs, un mariage si avancé ne pouvait se rompre sans faire beaucoup de tort à Pulchérie; et eDe paraissait si heureuse, elle les câlinait si bien, elle les remerciait par tant de caresses, que le contrat fut signé ayant de quitter Paris.

Le retour à Beuzeval acheya de désoler Dorothée ; elle re-j voyait tout ce qui n'était plus i eux.

— * Nous ne sommes plus chez nous, dit-eDe en rentrant tu château de Beuzeval.

Elle refusait de donner des ordres aux domestiques. Quand son mari disait : a Ma ferme, ma maison, ]> ou : a Mon jax^ din, » elle le reprenait en lui disant :

— Rien de cela n*est plus à toi.

M. Ernest de Fondois et sa femme demeurèrent naturelle^ ment au château ; mais, quand le comte arriva , il retourna chez le meunier^ son ancien hôte, n avait appris dans le pays qu'Éloi faisait la banque, et il avait besoin de lui. En effet,' la famille du comte, qui n'était pas fort riche, avait plusieurs fois déjà payé d'énormes dettes de jeu et ne pouvait ni ne voulait plus lui ouvrir sa bourse.

Cependant elle lui avait prêté la somme nécessaire à l'achat de la corbeille et aux autres dépenses indispensables. Malheureusement, dans un dîner de garçons qui avait duré toute la nuit, la veille du départ du comte pour Beuzeval, il avait joué et perdu toute la somme, et au delà, n avait payé et se trouvait sans un sou. Emprunter à Paris n'était pas chose facile.

n avisa que le meunier, qui connaissait la fortune des Ma-i lais, et qui ne le connaissait lui-même que par son titre et l'opulence qui l'entourait, lui prêterait volontiers de l'argent sur la dot. Il lui montra une copie du contrat.

Ëloi fut si heureux de voir les Malais dépouillés, qu'il prêta

LA TAMILLE ALAIN 1A9

volontiers la somme nécessaire pour terminer la chose, non sans avoir pris parfaitement ses mesures et un intérêt exorbitant. On a quelquefois parlé de l'usurier des villes ; il aurait peur de l'usurier de la campagne.

L'usurier des villes prend toujours tant pour cent ; il compte, on compte avec lui : il faut qu'il adopte une espèce de règle. L'usurier des pauvres et des paysans ne prête pas à tant pour cent, il n'entre pas dans ces mesquins détails.

— Tu veux cent francs, tu m'en donneras deux cents; si ça ne te va pas, va-t'en et n'en parlons plus.

Le comte fit si magnifiquement les choses, que Marie de Fondois en fut un peu humiliée. Ses châles, ses dentelles et ses diamants étaient bien inférieurs à ceux que recevait Pulchérie. Elle fut de mauvaise humeur pendant quelques jours, et s'efforça de trouver quelques ridicules au comte.

Madame Dorothée ayant laissé devant elle échapper quelques plaintes sur les exigences de la famille, elle trouva que c'était une folie de les avoir subies, parla du désintéressement de son cousin, et affirma que, s'il s'était ainsi conduit envers ses parents, elle ne l'aurait pas accepté.

— n faut donc bien de l'argent à ce monsieur, dit-elle^ pour qu'il consente à posséder une fille aussi ravissante de tous points que Pulchérie? Certes, Pulchérie n'avait guère d'orgueil et ne s'estimait pas à sa valeur. Je ne suis ni aussi jolie ni aussi charmante qu'elle, mais je me serais cependant mise à plus haut prix.

Madame Malais fit encore quelques tentatives auprès de son mari ; mais tout fut inutile, et la pauvre femme voyait tout le monde heureux de ce qui la mettait au désespoir. Il y eut de grandes difficultés quand il fut question des invitations. Pulchérie alla inviter elle-même Pélagie, Tranquille et Bérénice. ^

EUe craignait que cela ne déplût à Urbain ; au confraure,

i») IiA. FAMILLE ALAm

il rcn loaa, parce qu'il avait ;promi6 au meumerde Tenga-ger à sa noce, et il passerait Xacilement dans Je niHubre.

Cependant M. Ifalais fut contrarié de voir son nom sur la liste et dit :

■^ Je n'aime pas cethomme-«là;il estdnyicux et insolent. Bfailleurs, il a une mauvaise réputation dans le pays ; il prête à usure, et que diraiVon ?

— A usure 1 lui ïiit le comte>; maisc'est une extravagance. Hé pauvre diable aurait plusbesoin d'emprunter que de prêter. Il faut voir avec quelle impatience il attend les quelques loùis que j'ai à lui donner «toutes los;scmaincs.

— Ce n'est pas ee qu'on dit, reprit M. Malak.

' — Je regrette bien, mon cher Malais, que vous ne m'ayez pas prévenu de votre répulsion pour ce pauvre diable. Je suis si heureux, ajouta-t-ileya^baisantlamain dePulchérie, que }e ifoudrais. faire partager ma joie à tout le monde, et voir tBut le monde heureux autour àe .moi»J'ai invité le meunier^ et vous êtes bien heureux, dit-il en riant, que je n'aie pas iiuvité pis. J'aurais invité tous mes ennemi&et tous les vêtres,^ si vous en avez toutefœ£i, sans y faire. attention. J'aime tout \a monde maintânant^ Bi je .tcouve qu'il n'y a pas .assez de gens à aimer.

!£ meunier £at maintemisurla liste* Le:Soir,M. Malais dit à^îemme:

— Enfin, voilà le grand jour qui approche.. Je suis seulement fâché de l'invitation du meunier. Je ji'aime pas à voir cet homme-là chez moi.

— Il faut se soumettre à son «ort,jdit ironiquement Doro- Ihée; et, d'ailleurs, si c'est de voir .Éloi Alain chez toi gui te chagrine, tu peux te consoior tout de suite, car il lui serait bien difficile de venir chez toi. Il faudrait pour cela .que ta eusses un chez toi^ et tu sais bien que tu n'en as plus. -Qn nous permet de vivre id, mais nous n'y sommes plus rien.

Ta n'as pas âemandé à ton gendre s'il faudra que je donno

,1a place d'honneur au meunier, à ma droite ; il laiu(h« le lui

âcBnaBder demain.

— Allons, taisr40i, Dorothée ; tu veux absolument tnmbter

mon bonheor.

— Il est joli, ton bonheur ! J'aimearais mieux pour Pul- ^âBésie unmaritQui serait très-iumaréde la prendreet d'entrer <ëaiis nati*e famille, au lieu d'un beau monsieur qui croit 410U6 faire l»en de llionneur et nous fait payer cet honneur

de toute notre fortune. Je t'assure quHl n'^ouseraitpasPulchérie s'il nous avait trouvés dans la «ituation où il nous met.

— Tâche donc de ne pas tout eiagérer. Est-ce que nous dépensions jamais ce que nous allons avoir à dépenser? Abûiitenant, au contraire, PuLchérie mariée, nous dépense^ jfons tranquillement nnlTe argent, et nous ne nous refuse^ rons plus rien. Qu'est-ce que nous aurons de moins? Ce que nous ne dépendons pa^. Efforoe-ttoi de oïd pas prendre 4es airs tristes et Jamentabies. Qn^ttoe qu'on penBecait dé tek?

-*^ On ne pensera rien de piife qnecequiesty^tsurtont Bosn qui nous iasse autant de tort dans .l'eëtimfl des gens

— Notre nièce s'appellera demain madame la oomteasB deSIoFville. EstHsesi déshonorant ?

•«—Oui; maïs le prix que nous y mettons montre .assez combien cette allnaice est au-dessus de nous. Gela ne sect qu'à nous humilier 4 et pois^ ce qui nous iera mépriser de tant le 'monde, c'est de ne plus étire riches. Ta nièce sera eomtessel.^ Tu pounras bien appeler le comte ton neveu t&nt<que tu voudras, il t'appellexia M. Malais ou Malais tout aeurt, comme il fait déjà, tandis que tu l^ppelles M. le comte gros comme le bras.

mm. Ça in'empèche pas jqné le f rèie jlné anive demain, et

que ça fera un fameux effet de voir un pair de France à la noce de Pnlchérie 1

— On va mettre la maison sens dessus dessous pour celuilà, et je suis sûr qu'il haussera les épaules.

— n faudra lui donner notre chambre, Dorothée.

— Comment! notre chambre?

— n ne reste que deux jours et ne couche que deux fois ici; nous nous gênerons un peu pour deux jours. Pense à ce qu'on dirait si un pareil personnage n'était pas logé conve* nablement chez nous?

— Après ça... je n'ai rien à dire... Quand on est chez les autres... nous devons nous trouver encore bien heureux qu'ils veuillent nous garder ici.

Quand Pulchérie était allée prier Bérénice, celle-ci avait accepté, mais après un moment de silence, comme si elle eût cherché un prétexte pour refuser, et n'accepta que faute de le trouver.

— Qu'as-tu, Bérénice? dit-elle. Tu reçois bien froidement la nouvelle d'un mariage qui me rend heureuse.

— Ah 1 dit Bérénice, c'est que je pense en même temps au malheur de mon pauvre Onésime. Je sais bien que vous n'étiez pas pour lui i mais enQn il s'était trop rappelé nos projets d'enfants.

— • Eh quoil Bérénice, Onésime songeait-il réellement ?..î

— Je vous dis encore que vous n'étiez pas pour Onésime; je le lui disais souvent, parce que je voyais bien que cela finirait mal. Vous êtes riche, élevée dans le monde : c'était une folie d'y penser ; mais Onésime ne voyait que la j>etit6 Pulchérie, pauvre à peu près comme nous, Pulchérie courant avec nous nu-pieds sur la plage, Pulchérie mangeant avec nous notre pain noir et le trouvant bien bon. Certes, si les choses étaient restées comme cela, c'est-à-dire si le fils Malais n'était pas mort, il n'y aurait rien eu d'étonnant à ce.

que Pulchérîe devînt un jour madame Alain. Eh bien, Onésime vous voyait toujours comme cela. Aussi, quand il a été sûr que vous alliez en épouser un autre, le désespoir Ta pris et il s'en est allé. Il nous faut encore bien remercier Dieu dp ce qu'il ne s'est pas tué ; au commencement, je le croyais.

— Je ne voulais pas le croire, malgré cette lettre trouvée dans ma chambre, cette tète de Socrate brisée, et ces autres lettres enlevées...

— Je n'en sais rien; mais, le jour qu'il avait si bien envie d'étrangler le comte, il était comme un fou, et c'est celte nuit-là qu'il est parti.

— Ce pauvre Onésime 1 Je suis bien fâchée d'avoir été pour lui une cause de chagrin... Cependant je l'ai toujours bien accueilli, avec l'amitié que je n'ai pas cessé et que je ne cesserai jamais d'avoir pour vous deux et pour le père Alain et la nière Pélagie.

— C'est justement cet air d'amitié qui a achevé de le tromper. Cependant, Pulchérie, je ne peux pas vous en vouloir; ça n'est pas votre faute; vous ne pouviez pas plus aimer Onésime que vous ne pourriez aujourd'hui manger notre pain noir et courir pieds nus sur les galets* Ça n'est pas votre faute ; j'irai à votre noce, je prierai Dieu pour votre bonheur : Onésime en ferait autant s'il était ici. Si vous ne me voyez pas bien gaie par moments, vous ne m'en voudrez pas. Ayez soin seulement que vos beaux messieurs soient plus polis pour moi qu'ils ne l'étaient avec Onésime.

— Ohl if n'y a pas de danger... Cet amour que je ne de^ yinais pas, je pense que le comte de Morville s'en était aperçu, et qu'il y avait un peu de jalousie dans sa manière d'être avec Onésime. Je te promets, pendant la messe de mon mariage, de prier pour lui dans la vie de dangers qu'il court sur la mer.

Pi

fôi LA FAMILLE ALAIN

. Les denx jenaes filles tombèrent dans les bras l'une as l'autre et s'embrassèrent tendrement.

— Je veux, Béréniee, que tu sois ma demaiseUe d'hen* »eur.

— Ne me le demandez pas, Pulchérie; ne m^B dema^idez pas d'être pour autre chose dans ce mariage que par mes vœux pour votre Jaonheur*

Le jour du mariage arriva.; il était quelcpie peu embatiassant de réunir à la même table le meunier et le pair de Jrance. Bérénice était jeune, jolie, et, d'ailleurs, avait xin tact d^élicat et une timidité qui la sauvaient facilement ; le m£i;inier, au contraire, était un paysan envieux et .haineux, arusé et adroit, qui, avec un faux air «de n^veté,. savait dire tout ce qu'il pensait devoir être désagréableraux gens. . A la messe de mariage, le frèr« du comte ifii la^tetite ot imperceptible impertinence d'offrir la main 4 BénéniÊa^ v(mlant montrer, par cette excessive politesse envers une. fille fde xampagne, que^ ;du point oà il était plsxé, tuus ee&seasrlà. Malais et Alain, seigneurs et meuniers, rijches et .pauvre», jKnuvaient bien a^roir entre eux et pour eux-mêmes quelgue jdiiférence, mais que, pour lui, ils étaient confondus dans une ^mmune et profonde obscurité, ainsi que, du hdXkt d'une jmontagne, le chêne altier et l'aubépine fleurie paraissent ^avoir la même hauteur.

Il faisait grand Vi^t «ce jour-4à ; la mer était grosse, les jécheurs n'avaient pu sortir; de temps à.autre, de violentes rafales faisaient .trembler les vitraux de l'église. S vint un Xioup de vent si furieux, que l'église .elle-même encacilk. Le ^lébrant s'arrêta. Bérénice, dont les yeux se orenfiontcèrcEnt aiwec ceux de la mariée, lui montra d'unT^ard le côté.de-k jmer, pour lui rappeler qu'elle avait promis de prier pour oelni qui, en ce moment sans doute, était au milieu du dani^es, et peut-être périssait en prononçant le nom de Pulchérie.

h^ FAMILLE ALAIN 158

Xja jeune mariée fit signe qu'elle avait compris, et toutes ^eax prièrent en même temps. Un des anges qui cueillent sur les lèpres des jnortels les l)onnes prières, et qui les portent an pied du trône de Dieu comme un bouquet éclos des -cœurs, n'eut garde d'oublier celle-ci.

A ce moment même, dans une autre partie du monde, les vagues furieuses assiégeaient le navire que montait Onésime. H3ne lirnie l^alayait le pont et emportait trois hommes sm* -arrière du bâtiment. Deux étaient engloutis et ne reparussent jamais ; Ônésime, qui était le troisième, était arrêté par <les cordages et restait sur le navire.

Au diner, on commença par parler du temps.

— Voilà xm vent. à décorner les bœufs^ sauf votre respect, isionsieur Malais, dit le meunier, et vous savez s'ils ont les <3ornes solid^oaent amarrées sur la tête. Vous rappelez-vous ^'étant enfant, dans un des pâturages de Malais de Dive, •votre pare, TOUS avez été envoyé par-dessus une barrière par un grand bœuf blanc, qui fut choisi à Paris pour le bœuf -gras de cette année? C'est un honneur que votre père eut <|uatre années de suite, monsieur Malais, et il en était fier; ^ussi eut-'il grand chagrin quand, la cinquième année, il fut décote par un gros bœuf roux élevé par Cornet de Caen, «t quiétaitime bête monstrueuse. La sixième année, il prit «i reva&cbe, mais ce fut son dernier triomphe. Il ne tarda cas à mourir pour avoir voulu recommencer, à cinquante- "bultans, son fameux voyage du Poitou, qu'il avait fait étant plus jeune : quatre-vingt-quatre lieues sans débrider I mais il n'était plus jeune, et son bidet non plus, le plus fameux bidet de toute la Normandie. Le bidet creva en route, et Kdlais^ne lui su^vécut.que de quelques mois. C'était tout de iâèine Jun fameux homme^ et le bidet était un fameux bidet. On voulut en vain couper la parole au meunier; il alla jusqu'au bout sans se soucier des interruptions. Puis il af;

lîJG LA FAMILLE ALAIN

tendit iioe autre occasion pour recommencer les attaques, comme un chasseur à l'affût. On parla du château ; le frère .aîné du marié fit remarquer qu'avec un étage de plus, on aurait une magnifique vue de la mer. Dorothée répondit avec un peu d'aigreur que les mdtres du château pouvaient bien faire ce qu'ils voudraient, que cela ne la regardait plus.

— La mariée est tout de même bien belle, dit le meunier, quand il crut le moment favorable ; qui est-ce qui aurait dit que nous rappellerions un jour madame la comtesse, quand nous la voyions mêlée avec les enfants de ma cousine Pélagie, Bérénice, qui est là au bout de la table, et qui est aussi un assez beau brin de fille, et Onésime, im beau et brave jeune homme, qui m'a sauvé la vie là où bien des braves me laissaient tranquillement rôtir, et qui est parti par chagrin, à ce qu'on dit, de ce qu'une fille d'ici, qui lui avait promis le mariage, en allait épouser un autre? S'il ne lui avait manqué que de l'argent, il y a un cousin, que je n'ai pas besoin de nommer, mais qui n'est pas loin d'ici, qui passe pour avoir quelques vieux écus, et qui ne l'aurait pas laissé partir ; mais il a disparu sans rien dire. Où est-il allé? Dieu le sait. Toujc^urs est-il qu'il a encore envoyé un peu d'argent à sa famille. Eh bien, quand je voyais cette petite Pulchérie courir nu-pieds sur le galet avec les autres enfants de Pélagie, qu'elle m'appelait son cousin, et Onésime et Bérénice son frère et sa sœur, je ne pensais pas qu'il faudrait lui dire un jour : a Madame la comtesse, o

Après le dîner, on dansa dans le parc; on avait invité tout le voisinage-, et fait venir des musiciens de Gaen. Pendant le bal, on entendit rouler une chaise de poste : c'était le comte de Morville, qui enlevait sa femme et partait avec elle pour Paris ^

XYI

A trois ans de là, un navire chargé de morues rentrait dans le port de Fécamp. La pêche avait été favorable. Les matelots avaient à peu près huit cents francs à l'homme. On cargua les voiles et on init tout en état à bord ; puis on descendit à terre.

Onésime, qui, cette année-là, était parti comme second, avait à recevoir près de douze cents francs. Il se croyait à peu près guéri de son amour, ou du moins il pensait que le plaisir de revoir sa famille compenserait le chagrin poignant qui l'attendait aux lieux où il avait connu Pulchérie.

11 fallait quelques jours pour décharger le navire et faire le compte de l'équipage. Quand les matelots arrivent et qu'ils ont fait bonne pèche, les aubergistes leur permettent de faire tout ce qui leur convient. Us cassent, ils brisent sans qu'on leur fasse la moindre observation. On leur met le dégât sur la carte de leur dîner, et ils payent sans faire de réclamations.

Le grand art des aubergistes est de deviner quand le matelot est à ses dernières pièces, pour arrêter à temps les égards et le crédit. Quand il n'a plus d'argent, on ne lui permet même plus de faire du bruit.

(In aubergiste de Fécamp avait poussé trop loin cette prudence, au moment du départ du Marsouin^ relativement à un homme de son équipage. Dépositaire des avances du matelot, à peine l'argent était-il à moitié dépensé, qu'il lui annonça qu'il n'y en avait plus, et qu'on ne lui donnerait plus rien sans un nouveau dépôt. Le matelot comprit qu'il était volé et s'emporta; mais son hôte le fit arrêter et mettre en \ prison jusqu'au jour de l'embarquement.

m XA FAMILLE ALAIN

L'équipage du Marsouin fît le serment de punir la mauvaise foi de l'aubergiste d'une manière éclatante.

Quatre marins, au nombre desquels avait eu soin de ne pas se trouver la victime de la friponnerie, prirent un Sacre et.s'^n allèrent par la ville, comme ils font d'ordinaire. Trois étaient dans le fiacra, le quatrième était sur la voiture derrière le eooher.

On s'arrêta à tous les marchands de vin et à tous les louchons. Au troisième marchand de vin, le cocher passa à la condition d'ami, et deacendy. boire avec les matelots. Quand on arriva à la boutique du coupable., un des matelots, qui était dans le fiacre, fitiiuLUle vûixle commandement usité i la xDi&r pour jeter l'ancre :

— Ohé 1 YaUn, mouille I

Et Vailin, docile à la discipline, envoya l'ancre à rtravers les vitres du cabaretier. Les chevaux du fiacre firent encore deux pas ; mais le câble de l'ancre amarré à l'arrière du fiacre ne leur permit bientôt plus d'avancer. liO cocher comprit et l6S.arrèta toutl.ML Le cabaretier ne se fâcha jpas et ne ni; pas non plus; c'était une chose toute simple.

Les matelots viennent boire ; il leur plaît de casser les yikes, œla ne regarde pensonne : c'est leur mardèrej à aes tommes; pourquoi ne prendraient-ils pas leur plaisir?

Les matelots descendirent du fiacre et demandèrent à boire. Quelques-uns, qui connaissaient delongue main l'aubergiste Jérôme et sa femme^ invitèrent le premier à boire avec eux. Ils promettaient de revenir souper 1b soir cheziuiy mais il fallait qu'il vînt acheva leur tournée.

L'hôte hésita, mais seulement à cause de «a femme ; car il savait que c'étaient de bons diables, qui avaient de Targfiot et qui le régaleraient toute la jousnée ^ans qu'il eût besoin de dépenser un «ou. On commande le sûuper d!a« vance; la femme donne son consentement; on part, oaM

LA FÂlkULLS ALAIN iSO.

eniner rhôtedâns la jc/2a2n&re, jD'est-à-diro dans rintérieur du fiacre.

Le cocher reprend sa place à la barre. Valin reste sur la voiture avec Taûcre qu'il vient de lever. On se met en soute.; on s'arrête et on boit dans tous les endroits où on VBQd à boire^ sans en «xeepter un seul. L'aubergiste est plus d'à nioitié ivre quand il s'aperçoit qu'on .n'est plus dans Fécamp.

. n demande où on va ; on lui répond que cela ne le regarde pas, puisqu'on le ramènera. On s'arrête^ on .boit encore un peu; enfin on arrive à Yport. On vaso^per chez le père Huet*

— Ma foi, le souper que ta femme nous a préparé nous servira à déjeuner pour demain ; soupons ici.

On soupe, on boit pendant une partie de la nuit, on achève d'enivrer l'aubergiste. Quauid il est bien ivre, on le couche, et les quatre amis s^n vonts^uos lui'eti'etournent à Eécan^p dans leur fiacre.

Pendant ce temps, les autres matelots du Marsouin.é^é-' taient adjoint un certain nombre d!autres marins. Us avaient fait sortir madame Jérôme de la maison en lui di* £ant que son mari était tombé malade à Yport. On l'avait emmenée, puis on s'était mis avec le plus grand ordre et l'adresse la ^plus incroyable i démolir la maison de Jérôme.

En cinq heures, la maison fut démolie; il n'en restait pas j^ierre sur pierre. Quand, au point du jour, Jérôme revint* Avec sa femme, ils ne trouvèrent plus de maison. Les quatre marins qui avaient emmené l'aubergiste pouvaient seuls être inquiétés ; mais ils étaient .partis.

^ Où étaient-ils allés? Personne n'en savait rien. Les autres, ceux qui.avaient démoli rétablissement, étàient.trop nombreux et n'as^aient jpu être reconnus. La maison resta 3émslik.

Onésime, aussitôt son décompte fait, se mit en route pour le Havre ; du Havre, il passa à Honfleur. A Honfleur, il trouva une grosse barque de pêcheurs de Dive qui partait pendant la nuit, et sur laquelle il monta. Il demanda bien vite des nouvelles de ses parents et de Bérénice, et du meu— nier, qu'il aimait assez depuis qu'il lui avait sauvé la vie.

Tous allaient bien, sauf Césaire, dont on avait eu de mauvaises nouvelles : il s'était perdu avec tout son équipage sur la côte d'Afrique. Onésime n'osa pas parler de Pulchérie. Comme ils arrivaient parle travers de Villerville,iivit dans l'ombre un canot monté par un homme seul.

— N'est-ce pas mon père? dit-il aux pêcheurs. Je mo trompe fort, ou je reconnais la Mouette, Ohé 1 Tranquille Alain!

— Qui me hèle? cria une voix du canot.

— Ni plus ni moins que votre fils Onésime, qui vient vous aider à cueillir vos cordes. Accostez la barque.

Le canot ne tarda pas à accoster, et Onésime sauta dans les bras de son père.

— Eh bien , ce pauvre Césaire?

— Hélas I perdu il y a deux ans, et je craignais bien qu'il ne t'en fût arrivé autant. C'est Bérénice et ta mère qu'il fallait voir prier quand il ventait fort; mais leurs prières n*ont pas pu sauver l'aîné. Dieu ait son âme I Et toi, qu'as-tu fait?

— Je suis allé trois fois à la morue sur le banc de Terre- Neuve, et cette dernière fois comme second; ne chavirons pas, je rapporte plus de mille francs dans ma ceinture ; ce pauvre Césaire ne partagera pas notre bonheur.

Us levèrent les cordes, elles étaient chargées de poisson.

— Voilà que tu ramènes la bonne chance, dit Tran<piille.' Le poisson embarqué, on mit le cap à la terre.

Tourne le dos quand nous allons approcher de terre/

dit Tranquille. Bérénice et ta mère seront au bord quand nous arriverons ; il faut qu'elles m'aident quand je reviens, tar voilà trois ans que je vais seul à la mer, et je vieillis; maintenant ne tourne pas la tète du côté de la terre, elles nous ont vus ; masque-toi par la voile.

En effet, Bérénice et Pélagie s'inquiétaient à terre.

— Je t'assure, dit Bérénice, qu'il y a deux hommes sur te canot.

— Alors ce n'est pas ton père.

— Je reconnais bien la Mouette, cependant; la voilà qui approche. Tiens, maintenant, je reconnais mon père.

— Oui... c'est lui; mais il y a un autre homme avec lui...

— C'est un marin... au costume... Mais... mais... Ahl..7 mon Dieu I ça n'est pas possible...

— Qu'as-tu, Bérénice?

— Mais qu'as-tu toi-même, maman? Tu -es toute trem-» blante!

— C'est que je crois...

— Et moi aussi... je crois bien.T.mais n'ayons pas encore trop de joie...

A ce moment, le canot entrait dans la Dive, et Bérémce s'écria en tombant à genoux :

— Onésime I

Onésime n'y tint plus ; il sauta dans l'eau jusqu'à mi-jambe et se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur.

— mon Dieu 1 je vous remercie, dit Pélagie, vous m'en rendez un.

— Ma mère, reprit Bérénice, Dieu mesure le vent aux brebis tondues.

— Ma mère, dit Onésime, il faut aller tout de suite parler au curé pour qu'il dise ce matin même une grand'messe; j'ai fait un vœu à Notre-Dame de la Garde pour quand je revien*

ses lia: FAMIUiE AhAÀH

jfeaiBà 'JB[kre,fet 9eai«>iHÛfi oaiJioixe .>BiiXttdiger'qiie je .n'aie jiBOCiimpli^iiiiuiyœu. ^

iPélagie sfan.&lla ohe^ile curé /pendant ^u'Qaésime aidait «M^pèie'À tirer le'poiasBa du ^auot, à le laver et â juettre les cordes au sec. Ceux<defi pèaheixrs qui étaient .à .terre vinrent secouer ia{mffb3i\d'€lnéâHie,.q£d leur -dit qu'il ajvaitiait tRi v«eu eu mer.

— Est-ce pour aujourd'hui?

— Oui, ma mère est allée )pài7ler «au >ûuizâ.

-^^On acÙettdvàfflHDfitdfikSto qxm tout Je monde soit jrevenu de la mer.

— Je le pense auasL Quelqu'un veutrilraller prévenir mon cousin Éloi?

« .—jLe meunier, de Beuzdval?

— Oui.

— Je vais y aller en fumant ma^ipe.

Pélagte ne tarda .pas à revenir. On attendit le retfairdes pêcheurs, dont on voyait poindre les voiles à ThoriaoïL le curé vint chez Alain pour savoir les cir6Qnâtan£es4u vœu; pois, quand on vit ilôs ^uas^ùaB ^rentrés., on sonna les cloches, et tout le monde se rendit à l'église : les étrangers et ies baigneurs qui sefti{m«asûatià.Dive se Jouirent au co^ tége.

Onésime marchait^ suivi de sa famille, la tète et Ies> pieds m», et portant uniguos jcœsge à la main,; il s'avança, jusqu'au chœur et se mitligeiLoiiiL. Le curéfmonta fiiU ^haiie etdit:

— Mes frères, mes enfants, un d'entre voijs, Onésime Alain, ffesi -trouvé pris à te taer d'une tempête ftirieuBû. Dans un moment où le navire craquait de toutes partie, daaos au JUd^ mentioù les ifitm intrépides >niatektls pàlifisaient*en.faee de la mort, et où les plus vieux maoliis ne savaient plus que laivû pour défendre leur vie, Onésime A^pi a Mt un vœu àKotue*

lA FAMILLU ALAîN 163

Dame de la Garde : il a promis à la sainte mère de Bien de faire dire une messe en son honneur et d'allumer un cksc^ de dix livres k son autel, où il viendrait lète et pieds iras avant de boire ni de manger à Dive, s'il obtenait par^eoi «ecours de revoir son pays et sa famille. Gomme il venait d'eï- 'primer son vœu, une lame épouvantable couvrit le bâtiment et emporta trois hommes par-dessus le bord*: un serai fut jeté •contre les cordages, auxquels ilsse rattrapa ;lesdeux autres, le capitaine et le second, furent noyés. Le calme ensuite obb ■Télablit, et Onésime eut le ibonheur de ramener le navire, quoiqu'il fût tellement battu par la mer, qu'il fallut un homme à la pompe sans relâche jusqu'à l'arrivée. Onésime •Alain vient aujourd'hui accomplir loyalement son vœuv Unissons-nous pour rendre des actions de grâce à Notre-Dame de la Garde, la protectrice des marins.

Alors toutes les voix entonnèrent le fameux cantique de Notre-Dame de la Garde, que nous avons déjà entendu Jopb du baptême de la Mouette:

Notre-Dame de la Garde, Très-digne mère de Dî<a , Q9yez notre sauvegarde Pn>tége2*noni8 en taixt Uea.

Puis le curé dit la messe, après laquelle on chanta encore le cantique. Toutes les voix étaient émues ; les 'femmes pleuraient. *

Ala sortie de l'église, les hommes vimrentsecouer la maîn à Gnésime, les femmes embrassèrent Pélagie et Bérénice; puis, pendant que les deux femmes rentraient préparer un bon déjeuner, Gnésime iît venir quelifues pots de cidre "à la porte du cabaret, et répondit à toutes les questions «ur la pêche de la morue et sur les dangers qu'il avait courus.

i6& t'A FAMILLE ALAIN

 ce moment seulement, le meunier de Beuzeval descendait la côte, se rendant à Dive; il avait été retenu jusque-là par une discussion très-vive avec sa servante Désirée. Quand un pêcheur était venu l'avertir du retour d'Onésime, Éloi Alain était à déjeuner.

n n'avait pas oublié qu'il devait la vie à Onésime^ et il fut si ému, qu'il dit à Désirée :

— Désirée, je n'ai plus faim ; donne-moi ma redingote et mon chapeau, que j'aille à Dive embrasser Onésime.

— Ne pourriez-vous y aller après déjeuner? dit aigrement Désirée.

— Loin de là, je voudrais y être déjà; ce cher enfant 1

— Ce cher enfant \ vous n'avez des yeux que pour lui...' Tout le reste du monde ne vous est plus rien.

— Je ne puis pas oublier qu'il m'a sauvé la vie.

— Il faut que vous ayez eu joliment peur, pour en parler toujours comme ça. Onésime a fait ce qu'aurait fait tout le monde à sa place. On ne laisse pas griller un chrétien sans essayer de le sauver.

— C'est-à-dire que j'étais mort, s'il ne s'était pas exposé à mourir avec moi pour me sauver.

— Après tout, ça m'est bien égal ; vous pouvez bien faire ce que vous voulez. On dit dans le pays que vous avez fait un testament pour lui, et que vous lui donnez tout en faisant tort à des gens que je ne nomme pas, mais qui ont passé leur vie à votre service, et à qui vous avez fait tant de belles promesses quand il s'est agi d'abuser de leur jeunesse...

— Ne te tourmente pas. Désirée. Si je meurs avaiix toi, tu pourras être sûre de ne manquer de rien jusqu'à la fin de tes jours,

— Oui ; oh I je pense bien que vous me laisserez un morceau de pain, pour qu'on ne dise pas que Dérisée, qui a passé sa vie chez le riche Ëloi Alain, demande son pain de

porte en porte... Ce n'est pas ce que vous me chantiez..; Vous ne pouviez pas m'épouser, disiez-vous, mais ce serait tout comme ; et, par votre testament, vous me donneriez tout, comme si j'avais été votre femme.*

— Tu es donc bien sûre que je mourrai avant toi, Désirée ?

— Écoutez donc, maître Éloi, j'étais une toute jeunesse quand je suis entrée chez vous, et vous étiez déjà u a homme mûr ; mais vous n'êtes pas plus reconnaissant que rien du tout : je me serai esclaves toute ma vie auprès de vous pour un morceau de pain. Que diriez-vous si, au lieu de prendre vos intérêts dans tout, et de m*esclaver comme j'ai fait, j'avais imité bien d'autres, si je vous avais volé, et si je m'étais fait tout doucement un magot... hein, que diriez-vous?

— Je serais peut-être assez bon pour ne rien dire, reprit le meunier, mais je te romprais les os à coups de trique. Je n'ai besoin des conseils de personne ; je suis assez vieux pour me conduire. C'est une vilaine action de parler comme ça de son testament à un homme, et de reporter sans cesse ses idées au cimetière. Si tu n'es pas contente, tu peux t'en aller ; si tu me parles encore de ces choses-là, sois sûre que je te mettrai à la porte.

— Oui-da I ce serait commode ; mais pas de ça, je reste ici,' moi : vous avez eu ma jeunesse, vous aurez mon certain âge; vous n'oseriez pas me chasser. D'ailleurs, je me coucherais comme un chien à votre porte, et je m'y laisserais mourir de faim.

— Allons, Désirée, tâche de me laisser tranquille et calmetoi. Je te dis que tu es bien sur le testament et que tu n'auras pas à te plaindre ; mais je te jure, aussi vrai qu'Éloi est mon nom, que. situ me parles encore une seule fois de ce maudit testament, j'efface tout; ça n'^^t pas bien long de biffer quatre^ lignes.

m LA FAMILLE ALAIN

— flya donc quatre lignes? dit Désirée avec desyefux avides. Mais, voyez-vous, c'est pas pour votre argent, o*œt •que jB suis jalouse quand je vois que vous aimez trop- les autres.

— Allons, tais-toi î Ma redihgote et mon chapeau.

C'est ce qui fît que maître Éloi ne passa ,que longtemps après la messe devant le cabaret où étaient attables Gnésime et les autres pêcheurs. On appela Éloi, qui embrassa Onésime avec effusion. Il s'en allèrent tous deux à la maison de HisK que-Tout, où on attendait Onésime pour déjeuner.

Comme ils cheminaient ensemble en se donnant le bras, un des pêcheurs dit :

— Le vieux Éloi aime tout de même bien son petit cousin Onésime ; il n'y a guère que son argent qu'il aime encore plus que lui.

— Dame I c'est que le jour qu'Onésime l'est allé chercher dans le moulin en feu, tout son argent ne pouvait plus lui servir à rien.

Éloi, qui avait interrompu son déjeuner, mangea avec la famille. En mangeant, il fallut qu'Onésime racontât encore ses «trais ^syages, et ses dangers, et son vœu.

J'ai souvent, au bord de la mer, entendu raconter jusqu'à sept fois de suite la même histoire ; on recommençait à" mesure qu'il arrivait un nouvel auditeur; les plus anciens assistants riaient à la septième fois comme à la première aux endroits réputés risibles, et ceux qui avaient coupé le récit du narrateur de quelques réflexions les répétaient au même endroit quand le récit recommençait.

— J'aurais bien dû penser qu'il arriverait quelque malheur à ce 6ateau-Ià, dit Onésime ; mais, à mon premier départ, j'étais si triste (et il regarda Bérénice), que je miserais embarqué sur un. navire commandé par le diable en personne, si c'était son navire qui fût parti le premier. €?é-

LAf FAMILLE ALAIN {«T

lait un navire neuf qui allait à la mer pour la première fois.

— Ça tf était pas une si mauvaise condition, dit lameu-* nier.

— Oui ; mais, Cfuand on Pa» lancé du chantier de Fécamp; au bout de son erre, au lieu de s'abattre et de virer du c6(é de la chapelle de Notre-Dame, comme doit faire un bateau baptisé, il avait viré de l'autre bord. Aussi le second et qua*» tre matelots avaient refusé de partir. C'est bien ; on re* trouve trois autres hommes et moi. Deux jours avant le départ, voilà qu'un marin, en mangeant sur le pont, laisse tomber son couteau, et le^ satané couteau se fiche sur la pointe et reste debout sur le pont. Cette fois, c'était trop fort. Ouelques-uns, qui étaient restés après le premier signe, 8*6» allèrent au second, et ce n'est qu^à force de promesses qu'on réussit à former un autt'e équipage;

•— Malheureux enfântll (Ût Pëiègie, tu voulais dono aller à ta perte? ^

Onésime regarda encore Bérénice et ne répondit pas à sa mère. Il continua :

— Quand nous fûmes assaiHis par une si terriblte tempête, que les plus vieux marins ne se rappelaient pas en avoir vu une semblable, tous se reprochaient de ne pas avoir écouté les avertissements du ciel en* s'embarquant sur ce navire maudit.

— Et à quelle époque cela esMl arrivé ? demanda Bérénice.

— Peu de jouw après mon départ, nous étions eoeore dans la Manche ; je suis parti \m dimanche : c'était huit jours après, le mardi suivant, un peu avant midi.

— Ohî mon Dieu I dit Bérénice, c'est bien cela.

— Que veux-tu dire? demanda Onésimci

— Je te dirai cela plus tard.

Éloi Alain invita toute la famille à dinar ; mais le naturel reprit bientôt le dessus, et il choisit quelques poissons parmi ceux que Tranquille et son fils avaient rapportés de la mer. Il s'en retourna pour apaiser Désirée, qui avait un dîner à faire pour une famille dont un membre au moins lui inspirait de Tombrage.

Le dîner se passa convenablement. Désirée mangea à table comme il est d'usage, tout en se dérangeant pour servir, ce qui n'empêchait pas Pélagie et Bérénice de l'aider de temps en temps.

Le diner fini, Pélagie resta à jaser avec Désirée, tandis qu'Éloi et Tranquille fumaient devant un pot de cidre. Bérénice et Onésime sortirent de l'habitation du meunier et allèrent s'asseoir au bord du petit étang qui retient l'eau pour le moulin. Tous deux avaient bien des choses à se dire, mais aucun n'osait 'commencer. Cependant, après un assez long silence, la glace fut rompue par ces mots :

— Eh bien, Onésime?...

— Eh bien, Bérénice?..;

— Mon pauvre Onésime I tu reviens : est-ce parce que tu es moins malheureux ou parce que tu as besoin de consolations?

— L'un et l'autre, ma sœur. J'aime toujours Pulchérie, mais de cet amour qu'on aurait pour une étoile qu'on sait bien qu'on ne peut atteindre. Depuis mon départ, j'ai réfléchi et j'ai vu un peu le monde. Élevé avec Pulchérie, j'étais comme un jeune coq qu'une poule aurait couvé en même temps qu'un œuf de faisan. D'abord le plumage* du dernier prend de riches couleurs, puis il s'envole. J'ai compris ma folie. Pulchérie ne pouvait être à moi. Je reviens vivre avec vous comme nous vivions autrefois ; je retrouverai du plaisir à penser à elle et à revoir les lieux où nous avons vécu ensemble. Ainsi tu peux sans crainte me donner les détails sur

l FAMILLE ALÂlir 169

ce qui s'est passé. Quand je sais parti, Pulchérie allait se marier.,. Elle est mariée?

-«r Oui...

— Attends... Je le pensais, je le savais... mais cela cependant m'étourdit un peu ... Il faut que j e me le dise bien : a Pulchérie est mariée, Pulchérie est à un autre, elle Ta épousé parce qu'elle l'aimait , parce qu'elle était amoureuse de lui... » Maintenant, j'ai bien fait saigner la blessure; parle, rien ne me fera autant de mal que ce que je me suis dit.

— Eh bien, tu as raison, mon frère... Je vais te dire tout i la fois. Pulchérie est mariée. Elle savait que tu l'aimais par une lettre que tu as laissée dans sa chambre et par une con^ versation qu'elle a eue avec moi le jour de son mariage. Pendant la messe du mariage même, il faisait un temps effroyable ; nous avons pensé toutes deux ensemble à un ami qui devait être sur la mer, et, nous comprenant d'un regard toutes deux, nous avons prié pour lui. Pense comme j'ai été émue ce matin pendant ton récit; c'est au moment juste où tu allais périr que nous adressions pour toi au ciel une fervante prière.

Onésime embrassa sa sœur, et tous deux restèrent quelques instants silencieux. Bérénice continua :

— Quand Pulchérie a été partie avec son mari, beaucoup de bruits ont couru sur ce mariage. On a dit que M. Malais, étourdi par l'orgueil de voir sa nièce comtesse, s'était ruiné pour la dot, et qu'il ne lui restait presque plus rien. Madame Malais, malgré laquelle tout s'était fait, s'en plaignait à qui voulait l'entendre. Pour M. Malais, qui est si orgueilleux, il n'a jamais rien diminué de son train au dehors, à cause de ce qu'on en penserait; mais on disait que cela se sentait au dedans. Le comte de Morville venait quelquefois à Beuzeval ; il n'allait pas chez les Malais, mais il venait la nuit, allait tout droit chez notre cousin Éloi, et

iO

170 LA FAMIIiLE ALUW

SB retirait à la pointe du jour saD& parler à personne. Ces jours-là, le meunier, qui ne répondait à aucune question, se frotrtt les mains et avait Tair de sourire toute lajournée.

» Puchérie écrivait quelquefois ;.elle exprimait ses regrets de ne:pas voir son onde eti sa tante ; les affaires^ de son maci ne lui permettaient pas devenir en Normandie, et il nevour lait pas qu'elle voyageât seule; fille paraissait triste, quoir qu'elle parlât toiyours de son bonheur, et madame Borothâè disait souvent : a On ne me trompe pas : noua a;von6 tout perdu, et nous n'avcms pas même la consolation' d'avoir D fait le bonheur de Pulchérie ! C'est notre plate vanité qui B a monté la tète à cette malheureuse wfant. Nous avons D été si fiers-, de voir un comte à notre table, nous avons ai » sottefli«nt. loué tout ce qu'il faisait, que nous, ayons fiai D par monter la tête à cette pauvre iSUe^et, aujpusd'bni) elU D paye tout eela bien cher. »

D Sur ce» entrefaites, madame Malais vint â mourir. Cette ibis, Pulchérie vint â son enterrement avec son mari. Ell^ était tdste à. faire peine ; mais, comme elleavait un sujet de chagrin légitime dans la perte de sa bienfaitrice, on n'ea put pas tirer tout. à. fait la conséquence qu'elkf n'était pas heureuse dans -son ménage. Ils restèrent quelques joues après l'inhumation ; le comte venait souvent voir le meunier; il eut de longues discussions avec M« Malais ; il vour lait, ditK)n, lui faire signer des papiers ; Mw Malais ne vou* lait pas, puis il finit par céder. Alors le meunier taX mandé au château, où il alla plusieurs jours de suite.

» Tûutle monda voyait bien qu'il y avait des^avairies^.etqQe noton cousin Éloi y âait pour quelque chose ; mais^ quand on lui faisait des- questions, il ne répondait pas, ou Men il vous faisait des qoestiona me des choses auxquelles il savait bien qu'on ne voulait pas répondre.

2> Je ne vis Pulchérie qu'une fois; elle vint m'embrasser

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avant de partir pour Paris. Elle paraissait triste et était fort changée.

» Si mon cousin Éloi ne dit rien, il y a quelqu'un . qui n'en sait pas tant, selon lôs apporenees, mais qui dit tout ce qu'il sait, et peûi-ètre.màmeimpeu davantage: c'est maître Ëpiphane, qui n'est plua derc ; tout à coup il est devenu l'ami du meunier, il ne sortait .j^lus- du moulin. On prétend qu'Éloi l'a employé à des affaires avec le ,mari de Pulchérie. Toujours est-il qu'il a disparu quelques mois. après avoir quitté sonéoole, et, quand il e8tirevenu,c''était un .gros monsieur; il s'est fait huissier; on a dit cent choses sur cette fortune inouiie; de mmtse d-éeole,, devenir huissier! Sa ibmme, à présent, met des chapeaux ; iln'y a plus de concurrence pour les bains de m^, c'est Désirée qui les dirige.

Maître Ëpiphane dit que le meunier tient aujourd'hui presque toute la fortune des Malais, et qu'il aura le reste quand il voudra. Il dit aussi qu'iÉloi Alain a, depuis sa jeunesse, une vengeance à exercer contre les Malais, qu'il tient M.Malais auhdut desaligne, et que, s'il'ue les tire pas tout à fait hors de l'eau, c'efit que ça l'amuse :de le voir se débattre ; mais, ajoute maître Ëpiphane, M. Malais arhameson dans le goâier, il ne s'échappera pas.

» Cependant j'ai peine à croire que mon cousin Éloi soit devenu si mciie, et M. Malais si pauvre,; ils n'ont rien change ni Tun ni l'autre dans leurs habitudes- M. Malais a toujours son ciraval et sa voiture; il a renvoyé quelques domestiques, à oe qu'on raconte; mais il dit que c'est parce qu'il a peur d*ètie volé, que, depuis la mort deî sa femme, il ne reçoit plus de monde ; et la peur d'être volé n'indique pas un tomme ruiné«

» H n'a plus qn'un seul domestique borgne qui n'est pas an pays^ qu'on n'a pas vu arrijver, qui ne ^ort jamais et qui ne cause avec personne. Lesfournisseurs de la maison ap«

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portent au château moins qu'autrefois ; cela se comprend, puisqu'on ne reçoit plus personne depuis la mort de madame Dorothée.

» M. Malais est toujours bien mis ; on le voit dans la même voiture, avec son même cheval toujours bien harnaché; il va de temps en temps se promener en voiture jusqu'à Caen ou jusqu'à Honfleur, et il donne toujours quelque chose aux pauvres qu'il rencontre.

» Pendant ce lemps, mon cousin a toujours ses vieux habits d'il y a trois ans, auxquels il fait remettre des pièces qu'il prétend être de la même couleur , parce que ce sont des morceaux du même coupon de drap qu'il a gardés dans un tiroir, pendant que les habits s'usaient au soleil, à la poussière et à la pluie; il n'a que son vieux bidet pour le service de son moulin ; il prise dans la tabatière d'autrui, et fume le tabac qu'on lui donne ; il se plaint toujours de la dureté des temps, et se refuse à chaque instant des cboses dont on voit qu'il a envie.

» Quand on lui doit un peu d'argent, et, Dieu merci, nous ne lui en devons plus, on dirait toujours qu'il attend après ce remboursement pour avoir du pain ; il vient souvent par hasard au moment du retour de la pêche, et il tourne tout autour du poisson, il le trouve si beau, si rond, si épais, si frais ; il y goûte tant des yeux, qu'il est impossible de ne pas lui dire d'en emporter un ou deux.

» Quand il boit un pot de cidre avec quelqu'un^, il est si long à chercher de la monnaie, que celui qu'il a invité est souvent forcé de payer ; jamais il ne donne rien à personne et on a remarqué beaucoup, lorsque tu as disparu, ce qui a semblé lui faire un vrai chagrin, qu'il a dit : a Si c'est pour de l'argent qu'il est parti, je lui en aurais donné. » [1 est vrai qu'il a ajouté : a Un peu. » Et cela, c'était avant le temps où on prétend qu'il a gagné toute la fortune des Malais.

LA FAMILLE ALAIN îH

Le frère et la sœur s'aperçurent alors qu'il était tard ; ils retournèrent au monlin, mais il n'y avait plus de lur mière.

Depuis4ongtenip8 déjà, Tranquille et Pélagie étaient repartis pour DiVe,- croyant leurs enfants couchés. Bérénice rentra. Onésime dit qu'il n'avait pas encore sommeil. Il alla errer autour du château.

Il aurait voulu voir de loin la chambre de Pulchérie, d'où il s'était échappé si malheureux il y avait trois ans ; mais tout était dans l'obscurité.

Il allait s'en retourner, lorsque dans une prairie il aperçut un homme et un cheval. Le cheval tondait l'herbe à belles dents; l'homme paraissait inquiet et avait l'œil au guet; if entendit marcher, et, prenant son cheval par la longe, iV semblait prêt à l'emmener.

Onésime, voyant son trouble et saisi d'un vague soupçon^ cessa de marcher et resta blotti derrière un buisson. Le mai-* tre du cheval reprit de l'assurance sans se relâcher de sa surveillance, et permit à l'animal de se remettre à paître. Onésime eut le temps de voir qu'il ne s'était pas trompé,' et que ce personnage n'était autre que M. Malais de BeuzevaL

n ne comprit pas très-bien pourquoi il était si tard dans la.campagne, ni pourquoi il avait l'air si agité ; tout ce qu'il comprit pour le moment, c'est que le vieillard ne voulait^ pas être rencontré. Il voulut se retirer sans bruit, mais il ne. put éviter d'agiter quelques branches, et, en quelques instants, le cheval et son maître disparurent et rentrèrent dani^^ le château.

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