XVII
Dans ce récit, plus véridique qu'il n'en a peut-être Vûri: je suis fort embarrassé lorsque je fais parler mes parsonna7,
iO.
^ LA FAMILLE AltAIN
ges. Si je lie les im pas parler aocma&d, je saeriiia k couleur locale ; si je les fais parler normand, vous n'y compraiir drez rien. Après des méditations suffisamment longues, j*ai décidé que je eoûBerveraisdajas le dialogue les expressiens pittoresques et caiaotéristiques appartenant à Tidiome normand, mais que, pour tout le reste, Je m'efforcerais d'êtis intelligible.
D'ailleurs, quand on^crit, m'est aTis .qu'il faut se décider pour une langue, sans prétendre faiie parier chaque person* nage qu'on met en scène dans le langage de son pays y autrement, avanit d'écrire et d'ouvririm livre, il faudrait que le lecteur et l'auteur sussent tous deux l'anglais, l'allemand, l'italien, le hollandais, le russe, le francs^,. etc. Encore iaufirait-il savoir l'italien de Rome, l'italien toscan et lUtaliea de Venise, le français de Paris et le français»de Vire, celui de Marseille et celui de Lille, le français du commerce et le français des journaux, le français parlementaire et une douzaine d'autres petits français indépendants.
. J'avoue que je ne puis prendre pour un trait de génie et lïne très^belle chose l'emploi des divers dialectes dans Homère. Du reste, après avoir donné les raisons du parti que j'ai pris, je dirais comme disent les savants, que ceux qtdne sont pas démon sentiment n'ont qufà fermer ceJivre, que je .n'écris que pour les personnes de goût, et.que je'hais kl profane vulgaire.
J'ajouterai., rcomme disait madame Dacier des critiques d'Homère, queceux qui sont d'un avis contraire au mien sont des ignorants, des gens sans pénétration, bouifls dîorgueil, sots, impudents, ridicules, téméraires, vantèurs d'euxmêmes, que ce sont les pestes publiques d'un État, et qu'ils ne sont bons qu'à ruiner les gouvernements. Cette explication donnée, je continue mon récit.
.. Onésime reprit la pêche coniine avant son départ. Une par-.
h% FîA'Ml'LLE ALAUI 175
tîede'rargent qu'il imiitapperté mit udb. petite aisance dans la loaiscm. On acheta un eanot pUis grand, de nouveaux aplets; Pélagie et Bérénice eurent chacune des vêtements neufs pour les dimanches ; Tranquille et Onésime, des bottes de pêebB Gt.des chemises de laine rouge*
Jamais on n'avait été si .content. On f egrettait bien àavan* tage encore Césaire à cause de la vie theureuse qu'il aurait partagée. Éloi dit à Qnésime :
— S'il te reste de l'argent, Onésime, au lieu de le^aisser dormir comme un feignant dans un potde grès, donne-moile, je le ferai travailler ; l'argent nous fait assez travailler, il laut'qu'il tranraille auçâi..Je Jie lui donne pas plus de lepos qu'il ne m'en donne, et. surtout qu'il ne m'^n adonné. Si on n'est pas son maître., il a bien vitefaitd'ètrelenôtre. Donnemoi ton argent; je marierai les louis .avecJes pistoles, et ils te feront un tas de. petites pièces de cent sous.
«- Il ne m'en reste guène, mon 'Cousin, dit Dnésime, et encore je puis en aiFoir besoin d'unimûmentà l!autre; d'ail- Ifiurs, excuseznnoi, cousin^ j'ai entendu dire souvent ici que votre argent travaille, il est vr^, mais qu'il Hait un vilain métier.
— Ce sont des sôte qui t'ont dit cela, Onésime. Aegarae Gemment on est avec moi ; dis s^il y a quelqu'un à qui on ôte lechapeau plus bas, et de la santé duquel on s'informe tplus souvent. Nous ne saurions aller d'ici au moulin de Beuzeval i^s.que quinze personnes 'viennent me demander comment je me porte. Si je dîne quelque part, à qui est-ce qu'on drame la meilleure place, et, ce qui vaut encore inieux, les meilleurs morceaux? Je sais bien qu'on dit que Je. suis un usurier, mais on le dit bien bas, et on seraât très-iaché si je l'entendais. Crois-tu qu'il y aitquelqu'un dont on ne dise tien ? orois^tii qu'on sache gré aux gens^de ce qu'ils ne ibnt pas denMi?
» Supposons que je ne fisse pas un peu travailler mon argent, on ne dirait pas : « Éloi Alain est un brave homme qui » n'aime pas trop l'argent; » pas le meins du monde. On dirait : a Éloi est un ivrogne, » ou bien : a Éloi est un prodi- » gue... » Crois-tu qu'on ne dise rien de toi? On ne peut pas dire que tu es un usurier, toi ; eh bien, on dit que tu fais le monsieur, que tu aurais voulu épouser Pulchérie Malais, que tu te pavanes avec cette médaille dont tu as raison d'être fier, qui fait que je te regarde comme mon fils, et que, si tu as jamais besoin de moi pour quelque chose, je suis là, tu m'entends.
» Vois-tu, j'aime l'argent, c'est vrai; mais, avec l'argent, on a tout ce qu'il y a au monde, ce qui fait qu'on finit par ne plus avoir envie de rien. Vois combien de choses on peut avoir avec mille francs, c'est-à-dire qu'on est embarrassé du choix. Avec mille francs, je puis avoir une petite maison, ou un excellent bidet d'allure, faisant ses trente lieues tous les jours, ou un bon coin de pré, ou six feuillettes du meilleur vin, ou, ajouta-t-il en ricanant, la plus belle fille du pays et peut-être bien deux.*
» Eh bien , si j'achetais une de ces choses, je n'aurais qu'elle, tandis qu'en gardant mon sac je jouis de toutes ces choses à la fois, je les ai parfaitement toutes en même temps. On dit que je porte de vieux habits,* c'est vrai; mais je n'ai qu'à mettre cent francs dans ma poche, il me semble que j'ai simultanément tous les beaux habits dont je n'aurais qu'un^ si je lâchais mes cent francs.
» J'aime l'argent, et je crois avoir bien raison de l'aimer. Je viens de te dire quelque chose des bonheurs qu'il donne; mais regarde d'un autre côté : il n'y a pas un malheur que l'argent ne prévienne ou n'adoucisse.
» Si tu avais eu de Fargent, Césaire ne serait pas parti et &e serait pas mort, ou, du moins, il serait mort autrement «
car, je dois l'avouer, l'argent ne nous empêche pas de monrir; seulement, il meurt bien encore un peu plus de pauvres que de riches, sans compter que la pauvreté vous cloue avec sa chaîne de fer là où vous gagnez votre pain. Chez toi, tu. n'est que pauvre ; à dix lieues, on t'appelle vagabond : n'avoic ni domicile à soi ni moyen d'existence est un délit, et les articles 269, 270 et 271 du Code pénal te condamnent à troiâ ou six mois de prison.
» Les hommes se décident bien vite à appeler voleur celui auquel ils ne peuvent espérer rien prendre. Les lois sont faites par les riches : aussi sont- elles faites, pour les deux tiers au moins, contre les pauvres. D'ailleurs, ce n'est pas. seulement l'amour de l'argent qui m'a poussé aux affaires,!^ c'est la vengeance.
» Les Malais avaient un compte avec moi, un terrible compte. Malais le douanier m'avait affreusement trahi ; j'ai' juré une haine profonde à toute cette race. Il y a trente-troia ans qu'en disant mon Pcder noster, soir et matin, je passe les. mots : a Pardonnez-nous nos offenses comme nous les par- » donnons à ceux qui nous ont offensés. » La race des Malais s'était élevée, je l'ai abaissée ; elle était riche, la voici pauvra tout à l'heure.
— Mais, cousin Éloi, dit Onésime, ceux-ci no vous avaient rien fait?
— Tu ne tiens pas compte de leur vanité, de leurs dédains pour moi. Et puis, vois-tu, c'est un combat... une. partie engagée.... Deux hommes qui jouent un pot de cidre aux dominos finissent par se haïr un peu. Pendant la partie, ils ne supporteront pas l'un de l'autre certaines^ plaisanteries, regardées comme innocentes en toute autre, chose.
» A mesure que j'acquiers une petite pièce de terre ayant ^appartenu aux Malais, je suis heureux comme on ne l'est.
pas. Je vais me promener dedans, j'y plante ou j'y déplante Çselque chose.
» Aujourd*hp5 si on comptait bien, j'aurais plus de droits gii'eux à m'appeler M. de Beuzeval ; mais, ça, je n'y tiens pas. J'ai été bien aidé par ce comte. C'est un joueur îopçené, qui a cru revenir à la raison et renoncer au jeu en s^e jetant dans des affaires industrielles: imbécile 1 comme si on changeait ! C'est son ennemi qui changeait de nom,ToiIà tout I
»I1 joue sans cartes. Je crois bien que, dans ce moment-cî, il joue avec des gens plus forts que lui; car ça va bien vite. n s'agit d'une affaire... On ne peut pas encore réaliser, TafiSaire n'est pas mûre et il faut de l'argent, toujours de l'argent. On ne paye plus la pension du père Malais, qui vit je ne sais comment, quoique ça ne paraisse pas au dehors. H a eu la bêtise de tout donner au mari de sa nièee ; il n'a «n monde que le château, qui, loin de rapporter de l'argent, en coûte beaucoup. Tout le reste était an gendre, qui m*a presque tout vendu.
» A mesure que nous allons, il me vend moins^cber, parce que, comme il me doit beaucoup, je suis de phis en pins I^aitre des conditions. Il doit venir ici cette nuit, ta séanœ sera orageuse, parce que je veux commencer à mettre {a griffe sur le château. Quant il vient ici, ordinairement il arrive la nuit, comme il va encore faire, et il repart avant le jour.
D Personne ne^ait riende son-apparifien.Lei&iBps de^signer un papier timbré et d'empocher mon argent... Mais ce n'est plus cela : il va'falloir qu'il aille trouverle père Malais, et que le père Jiilais s'engage pour une somme que j% ne veux absolument prêter que sur le château. Le père Malais n'y sera pas trop disposé : on ne lui paye naème pas sa pension, qui est tout ce qu'on lui a laissé de ses biens ;
ex FAMILLE AL AIff m
pendant raiiti^^y amvera av&c des promesses el des meQ<songes.
—'Mais, cousin, ne re»tera4-il rien à ce pauvre M, Malajs*} Vous êtes bien dup, cousin Ëloi.
^—-Écoute, Onéâme, quand je me croyais perdu, quand je sentais les flammes qui m'entouBaient roussir déjà mes GheYemr, tu es venu te jeter dans mes dangers, et tu m'as sauvé. Depuis ce t^sips, je me considère comme à toi, et il n*y a presque rien que je ne fisse poiir toi; mais jene r€Fntrncer ai pas à rnavengeanoe contiie les Makis. Laisse faire, et, un jour, tu pourras, si ça te pkU, t'appeler à ton tour M^. deB^uzeval. EstKJe qu'on ne t'a pas méprisé aussi? est* ce qu'on ne t'a pas neponssé ?
— Je n'ai jamais rien demandé., oousin«
— On a fait mieux^ on n'a pas seulement songé un instant que tu pusses avoir Taudaee de demander.
Ouésim^ refteWâft pnÈB.de son père, et tous deux allèrent lever leurs flletfe' à- la^me!r..Sur la fia de la nuit, ils revinrent à tierre. Onésime prit un beau homard, monta à Beuzeval et sonna au château. U étiit à peu'prèsneuf heures du matin. Au Heu tf ouvrir te porte, on n'ouvrit qu'un guichet, à travers lequel Onésime vit un domestique en livrée avec un batHÎeau sur l'œil.
— Voici quelque chose pour M. 4e Beazeval, dit il.
Le domestique étendit la main à travers le guichet et prit le homard.
— Vom (firèa que c'est de la pairt d\}néfflme Alain.
Le domestique ne répondit pas un mbt et referma le guichêl;.
— JCèspère, pensa Onésime en s'en allant, que le maître recevra mieux mon présent que le valet.
Comme il redescendait, il vît sortir de la maison du mcuttfer le comte, qui montait au château. Le cqmte était fort
préoccupé, et ne vit pas Onésime. II sonna, et le même gui** iîhet fut ouvert par le même domestique en livrée.
— Mon ami, dit le comte, annoncez à M. de Beuzevalque Je comte de Morville arrive de Paris pour avoir Thonneup de le voir, et qu'il n'a que peu d'instants à lui consacrer.
Là guichet se referma, et dix minutes se passèrent, au bout desquelles le comte recommença à sonner. Ce fut la porte alors qui s'ouvrit, et M. Malais parut.
— Je ne m'attendais pas, monsieur, dit-il, à l'honneur de Totre visite. Plusieurs lettres de moi, restées sans réponse, me faisaient croire que nos relations étaient finies.
— - Monsieur, dit le comte, j'ai fait un voyage, et, d'ailleurs, j'attendais pour vous répondre que je pusse faire droit ■à vos justes réclamations. Je suis engagé dans des affaires où je suis sur le point de faire une immense fortune, et TOUS partagerez^ mes bonnes comme vous avez partagé mes mauvaises chances ; des retards imprévus sont venus reculer la réalisation. J'ai usé jusqu'à mes dernières ressources, et aujourd'hui une opération magnifique où j'ai engagé successivement toute ma fortune et celle de Pulchérie va échouer au port, si vous ne venez pas efiBcacement au secours de votre nièce et au mien.
— Au secours de quelqu'un, moi! s'écria M. Malais, moi
-dont vous avez fait un misérable mendiant! Savez-vous,
monsieur, à quelle situation vous m'avez réduit? Je n'ai
plus un domestique, monsieur; le dernier m'a quitté parce
que je ne pouvais plus lui payer ses gages; ily a un an que,
•vous ne me payez plus ma pension, et vous savez bien que
de toute ma fortune, vous ne m'avez pas laissé autre chose.
"Cet homme, mon dernier domestique, a voulu partir ; comme
je ne pouvais pas le laisser partir sans ses gages, je lui ai
donné ma montre... Il l'a reçue en pleurant, et après l'avoir
.d'abord refusée : je lui ai demandé seulement, puisiu'il
IiA FAMILLE ALAIN m
quittait lé pays, de partir sans parler à personne de ma détresse...
M. Malais s'aperçut que le comte regardait les breloq[aes qui lui pendaient sur le ventre.
— Vous regardez ceci, monsieur le comte? Ce n'est que le cordon que j'ai gardé, et que je porte pour qu'au dehors on ne s'aperçoive de rien.
Et il lui monti<a que ce cordon était cousu dans son gous^ set de montre et que ces breloques étaient une trompeuse enseigne.
— Depuis un an, monsieur, je vis de l'a vente des bijoux de ma pauvre femme, que je vais vendre de temps en temps à Gaen, où je dis que je m'en défais parce qu'ils me rappellent trop celle que j'ai perdue, tandis qu'ils sont pour moi un trésor inappréciable; mais on ne peut avouer sa misère aux gens, monsieur 1 Que penserait-on si on savait où en est aujourd'hui M. Malais de Beuzeval? Et pourquoi en suis-je là, monsieur? J'ai la générosité de ne pas vous le rappeler. J'avais consenti à me faire pauvre, mais non à me faire mendiant !
— Je sais, monsieur, répondit le comte, que vous avez le droit de vous plaindre. Pulchérie a dû vous dire...
— La comtesse de Morville, répliqua le pauvre Malais, encore fier d'appeler sa nièce comtesse au moment où il récapitulait ce que ce titre lui coûtait de misères à lui-même, la comtesse de Morville m'a écrit ce que vous venez de me dire, et la pauvre enfant m'a envoyé quelques louis : c'est le seul argent que j'aie reçu depuis un an. Sa lettre était fort triste et m'a faitrîaindre de n'avoir pas réussi à faire son bonheur, quoique je l'aie payé si cher.
— Je le sais, monsieur ; une malheureuse affaire a absorbé tous mes capitaux et m'a réduit moi-même à la plus ^-rande gène, jusqu'au poiQt de suspendre le payement de votre peu-*
Ift LA PAHILLS ALAIII
rien, qm est tme dette saerée; mais l'afiaire tenniiiée, je 110 me cootenterai pas de vous solder l'améré, qui vous est légitimement dû : Pnlchérie vous priera d'acœpter joire part d'mie aflOûre où vous aorei, inYoloàlairement, il est Trai, engagé vos capitaux.
H. Malais restait firoid ; le oomte toucha une antre eorde;
— Les mauvkis temps vont finir, monsieur de BeoieTal, diMI, et. Tété prochain^ vous nons verrez venir à Benzeval, Pnlchérie et moi, avec le Inxe et Féclat d'nne fortune anprèe de laquelle celle que vous avez possédée n'est rien.
Si le commencement était bon, la fin choqna M/lialais, qui dit avec une sorte d'aigreur :
— Prions Dieu, monsieur, que vous n'ayez pas ivousre^ pentir. de n'avoir pas su vous contenter de cette fortune que je vous ai donnée.
— Si vous refusez de m'aider dans cette dernière droonstance, tout est perdu 1 l'affaire manque, faute d'une misérable somme de dix mille francs ; Pulchérie et moi, nous sommes complètement ruinés, et le payement de votre pension, qu n'a été que suspendu pour des causes de force majeure, devient complètement et i tout jamais impossible. Si, au conraire^ vous me secourez, tout ira bien, et votre bien*6tre sera augmenté.
Le pauvre Malais se défendit longtemps. Enfin le comte lui dit :
— Et quel effet cela fera-t-il, monsieur, quand on saura que le comte et la comtesse de Morville, aeveu et nièce de M. Malais de Beuzeval, sonten fuite et complètement ruinés? csiT je n'ai pas autre chose à faire demain si vous ne con^ sentez pas à m'accorder aujourd'hui ce que je vous detman • >
Dès lors M. Malais ne résista plus et demanda même des détails sur l'affaire. On convint d'une grande fête qu'r<^don-<
LA FAMILLE ALAnV it3
nèrait l'été prochain à Beuzeval, fête à laquelle on inviterait tout le voisinage.
— Da sorte, dit M. Malais, qu'on mettra ma retraite d'une année sur le compte du chagrin, bien véritablement vif, bêlas! que m'adonne la pecte de ma pauvre Dorothée. Mais comment puis-je vous procurer aujourd'hui iM dix mille francs?
— Bien de plus facile : vous avez iti tk& Alain le meu«nier, qui a de l'argent.
-— C'est un usurier.
•*-* Tant mieux; ce sont ceux qui vendent l'argent lemoin? cher : on ne leur doit pas d'humilités ni de lâchetés.
— Paradoxe, mon neveu; mais enfin...
— Eh bien. Je vais aller chercher maître Éloi Alain^ et, ssur votre billet, il me comptera la somme de dix mille francs^ G'estjà-dire nous prendrons cinq cents francs de plus, qui vous feront attendre les quelques jours qui nous séparent encore de la réalisation de notre affaire.
Le comte alla chercher Ëloi. On discuta longtemps; on n'avait pas parlé à Éloi des cinq cents francs : il n'avait chez lui que dix mille francs ; les cinq cents francs qu'on lui demandait de surplus, il lui fallait leâ emprunter lui* même, ^t Dieu sait à quel taux I II finit par donner les dix mille cinq cents francs pour treize mille francs de billets, payables^ le premier dans six mois, et les autres successive* ment.
Éloi, pendant qu'on discutait l'affaire, promenait sur lo château de Beuzeval un regard de vainqueur hypocrite. Il ne put s'empôcher de prendre certains airs familiers avec M. Malais, qui avait le cœur assez élevé pour devenir plus fier par sa pauvreté (il n'y a que les esprits tout â fait supérieurs *que la pauvreté ne rend ni honteux ni même fiers), et, qui d'ailleurs, aurait cru avouer sa ruine en ne
m LA Fâ MILLE AL AIR
montrant pas un pen de dédain ei d'impertinence pour nn ^mme conmie le mennier.
11 affecta de n'adresser la parole qa'i son neven, et tioL Alain s'étant avisé de prendre dn tabac, sans y être invité, dans la tabatière de H. Malais, celni-d jeta le reste du tabac dans la cheminée. Le mennier pâlit de colère. Son premier mouvement fut de rompre la transaction qui allait se faire ; le second d'exiger denx pour cent de plus pour les intérêts.
M. Malais, qni avait obéi à son premier monvement en jetant son tabac dans la cheminée, ent anssi on second mouvement : il pensa qne cette action pleine d'un dédain magniflque aurait eu besoin pour sa mise en scène d'une tabatière d'or. Députe qu'il avait vendu la sienne, et qu'il se servait d'une boite de buis, il ne prenait du tabac qu'avec toutes sortes de précautions, et quand il était bien sûr de ne pas être vu.
*I1 crut réparer sa faute en donnant i cette tabatière un prix arbitraire.
— C'est le dernier présent de ma pauvre Dorothée, ditil ; un jour que nous étions allés à la foire, elle me donna cette boite en plaisantant.
Le meunier partit avec le comte, auquel M. Malais ne manqua pas de dire :
— Embrassez pour moi madame la comtesse:
Quand M. Malais fut seul, il fit cuire son homard, dont il mangea une partie ; puis il sella et brida son cheval, et alla payer quelques jettes qu'il avait dans le pays et qui le tou>
meataient singulièrement. Il s'arrêta à la porte de la bou* tique d'un marchand de fourrage, que depuis quelque temps il évitait avec grand soin.
— Holà ! maître Goulet, dit-il à haute voix, envoyez quel* qu'un tenir mon cheval.
Maître Goulet envoya son garçon, et vint lui-mèm6| le chapeau à la main, recevoir M. de Beuzevdi.
— Ma foi, maître Goulet, j'ai failli encore une fois passer devant votre porte sans m'arrëter : c'est mon cheval qui m'a fait penser que nous n'avions plus rien à la maison. Cependant je me suis dit au moins dix fok^-: a U faut que j'aille payer maître Goulet, d Vous deviez commencer à croire que je vous faisais banqueroute.
— Je voudrais que vous me dussiez soixante mille francs, monsieur de Beuzeval, dit maître Goulet. Je quitterais mon fonds, et je vous plierais de me faire la rente de mes soixante mille francs ; je ne chercherais pas un autre placement.
M. Malais fut bien heureux en voyant quelle opinion on avait de lui, et il se félicita d'avoir sauvé l'extérieur >u moyen des plus dures privations ; il paya sa note, et ordonna qu'on lui envoyât une autre provision.
— Comment se fait-il donc que M. de Beuzeval achète du foin, demanda maître Goulet, lui qui a les plus belles prairies de la vallée d'Auge?
M. Malais sentit ses oreilles rougir, mais il se hâta de ré* pondre :
— Ne m'en parlez pas ; j'avais l'habitude de ne garder que ma provision, comme de juste. Du temps de ma défunte, j'avais trois chevaux, et je savais bien ce qu'ils mar^jeaient. Je vendais le reste de ma récolte, de quoi, sans trop me vanter, nourrir plus d'un régiment de cavalerie; mais voici que ma nièce, madame la comtesse de Morville, et mon neveu, M. le comte de Morville, viennent me voir quelquefois et
m L^ FAMILLE ALAIN
amènent dès bhevaiix ; itia pauvre provision est biea vite mangée-, fet, cbnltnè mon marché avec mes preneurs pour mes prairies a encore plusieurs anaécô à courir , il £aut Keiï qtie j'ûehèfeë.
— Ce n'est pas que je m'en plaigne, dit maître Goulet.
— Éfeôutéz-îfaol, maître Goulet: vous allez me porter tout de suite ce foin et cette avoine fchez moi ; iHais il n'y a perscfhne^ lé ddttleâtique et la servante m'ont demandé la permission de ôôrtlt» ; ilfe sont, j'en éuis sûr, sur la route de Dive, où il6 tout passer toute la journée. Je les gâte un peu; que voulez-vous 1 je «lis seul aujourd'hui, ils n'ont pas grand'chose i faire; je croîs que, quelque jour, ils me demanderont une autre permission, celle de se marier; ils sont comme deux tourtereaux, et alors je ne crois pas pouvoir les garder.
— Ah 1 monsieur de Beuzeval, si l'occasion s'en trouvait j j'aurais à vous donner un domestique d'or, un vrai bon sujet.
— Nous verrons cela quand il eu sera temps, maître Goulet* parce que je ne veux pas avoir trois domestiques j ce ae serait pas raisonnable.
— Avec ça que ça vous gênerait î
— Pécuniait'ëment parlant, je ne dis pas, maître Goulet; mai$ je serais moins tranquille. Je vous disais donc qu'il n'y a personne à la maison ; vous entrerez dans la cour, et VOUS déposerez votre marchandise sous le hangar; mes gaillards arrangeront et serreront le tout quand il leur plaira di rentrer.
Maître Goul&t vint tenir respectueusement l'étrier à M. de BeuzevaU qui se remit eu route et alla jouer la même cù* médie dans trois ou quatre boutiques. Il rencontra un honuni avec lequel il s'arrêta quelque temps. Tout ea causant et en passant la minn dansk crinière du cheval:
— * Une bon^e bétel dit cet homme.
— J'aime mieux l'autre, dit M. Malds.
— - Je croyais que vous n'en aviez plus qu'un; il me semble que je vous vois toujours sur le même.
— Us se ressemblent beaucoup en effet; cependant l'autre a une marque blanche, une petite étoile au front, que j'aimerais mieux ne pas lui voir, car sans cela ils seraient tout à fait pareils. L'autre s'appelle Mouton^ et celui*-ci s'appelle Pyrame.
— Dites-moi, je vous prie, l'heure qu'il est^ monsieur de Beuzeval, demanda le paysan.
— Ma montre est arrêtée, dit M* Malais en rougissant : il est près de deux heures:
Puis, continuant sa route :
— Je ne peux pas m'exposer deux fbis à une pareille hu-* miliation, se dit-il.
Et il entra chez un horloger, auquel il acheta une montre pour ce qui lui restait d'argent de ses cinq cents francs.
n s'excusa même de ne pas en acheter une plus belle ; mais ce qu'il lui fallait, c'était une montre sans .valeur pour mettre dans sa poche, et ne pas s'exposer à perdre, en la portant tous les jours, une montre de grand prix qu'il avait*
Ensuite il retourna au château en disant :
— Quel butor que ce Mélitiet, qui croit que j'ai toujours le même cheval 1 A quoi sert-il alors que je sois allé vendre l'autre si loin, et que, de deux jours! l'un , je me donne la peine de peindre sur le front de Pyrame une petite étoile blanche que j'efface le lendemain?
Le soir, le domestique borgne rentra le foin apporté par maître Goulet. Le lendemain, dans la soirée, le grand salon était éclairé, et l'on entendit un bruit de piano, qui n'était pas précisément de la musique, mais qui suffisait pour fldré dire aux voisins et aux passants :
— Ah 1 ah 1 il parait qu'on danse au ehâti^^n^
Et; comme, le jour suivant, le maire rencontra M. Maiais sur son 5ec(m^ cheval, c'est-à-dire sur Mouton, qui avait son étoile blanchft- il lui dit :
— On dansait chez vous hier au soir, monsieur de Beu-
SEeval?
— Monsieur le maire, répondit le maître de Beuzeval, je considère comme un devoir pour ceux que la fortune a regardés avec faveur de déployer un certain luxe et de donner des fêtes. C'est une charité indirecte qui profite aux travail* leurs, et n'cfit pas, comme la plupart des autres charités, interceptée par les fainéants.
La lettre promise pour peu de jours après et les nouvelles de la grande affaire n'arrivant pas, M. Malais eut bientôt â regretter la fête éclairée par quarante bougies qu'il s'était donnée à lui-même, et il fut forcé d'aller à Caen vendre la montre qu'il venait d'acheter, réservant toujours le cordon et les breloques, qui continuèrent à rebondir insidieusement sur son ventre.
A quelque temps de là, il rencontra Onésime et lui dit : — iVhl parbleu 1 mon garçon, je suis bien aise de te rencontrer. Tu as remis pour moi à quelqu'un de mes gens un superbe homard. Combien te dois-je, mon bon ami?
— Monsieur de Beuzeval, dit Onésime, qui trouva dans son cœur l'exquise délicatesse de l'appeler ainsi, lui qui le nommait le plus souvent M. Malais au temps de sa prospérité, c'était un petit présent que j'ai pris la liberté de vous faire. La pêche est bonne cette année, et cela donne à de pauvres gens comme nous le pouvoir de se montrer reconnaissants par un cadeau sans valeur des bontés qu'on a pu avoir pour eux. M. de Beuzeval a toujours été le protecteur de notre famille, et, au besa'u, nous saurions encore où est le château, quoique, à ce moi^^nt-ci, nous soyons plus heureux que nous ne l'avons jam^^'s été«
LA FAMILLE ALAIN m
— Je vais toujours te donner de quoi boire un coup à ma santé, mon brave Onésime.
n porta à sa poct^ une main qu'il retira aussitôt, en disant :
— Je n'ai que de l'or ; ce sera pour une autre fois.
A ce moment passait Mélinet, auquel M. Malais, se souvenant que, ce jour-là, Pyrame avait son étoile et s'appelait en conséquence Mouton, se hâta de dire bonjour, afin d'attirer son attention sur le front de son cheval.
Puis il prit le petit galop ; quand il se sentit hors de vue, il arrêta son cheval et regarda soigneusement autour de lui. Se voyant seul, il tira sa tabatière de buis et se régala d'une prise de tabac qu'il se refusait avec une inflexible dureté depuis une demi-heure qu'il en mourait d'envie.
La provision de foin ne tarda pas à être épuisée. On ne reçut point de nouvelles de la grande affaire. Il fallut que M. Malais recommençât à mener pendant la nuit son cheval Pyrame paître la luzerne des voisins.
Un matin, les habitants de Beuzeval entendirent, comme de coutume, la cloche du château annoncer le déjeuner. M. de Beuzeval passa dans la salle à manger, où il ne trouva absolument rien.
U grignota une croûte de pain, et il se prépara a aller à Caen faire un de ces voyages dont il rapportait toujours un peu d'argent, parce qu'il y allait vendre quelque débris de sa splendeur passée ; mais, quand il fut à une lieue déjà, il se rappela oue ce jour-là était un dimaâche, que le marchand qu'il avait à voir ne serait pas à sa boutique, et qu'il fallai. attendre au lendemain. U rentra à Beuzeval et, de là, descendit à Dive.
Bérénice était à sa porte, qui faisait de la dentelle malgré le repos da dimanche ; il lui adressa une gracieuse révérence^ et s'arrêta pouf lui dke quelq\>es mots.