I.A FAMIL14E MM
Pélagie, qui préparait le dîner de $es cens, lui demanda des nouY^les de PÛichérie.
— Madame la comtesse de Morvillé va bien- dii-il ; j'ai reçu de ses nouvelles assez récemment. Mon lievéù, le èqmto de Morvill$, m'a promis d'amener la cpn^tesse cet été.
Onésime et son père allaient rentrer. Pélagie demànJà à M. de Beuzeval la permission de s'occuper de leur soupe, parce qu'il leur fallait retourner i la mer aussitôt après le dîner.
M. Malais éts^it descendu dé cliéval et éiâii entté dans là maison.
— Voici, dit-il, une soupe qui sent vraiment bon ; t'est de la soupe aux choux.
— Et vous né connaissez guère cela, irionéiônr de Benze^àl I
— Ce n'est pas faute d'en demander assez souvent à la maison. J'aime passionnément la sbupé âui chout, m&iiS bn ne veut pas en faire chez moi.
— C'est que ça n'est pas non plus tout à fait une sôùpô de bourgeois, ,
— Celle-ci sent délicieusement bon, Pélagie ; mais vous avez toujours été bonne cuisinière^
— Ah r monsieur, il y a quelque chose qui m'aide bieû à faire de bons diners à nos gens.
— Et quoi, Pélagie"?
— L'appétit ; ils sont partis celte nuit pour la mer. Tenez, les voici qui reviennent fatiguas, momîlés, mourant de faim; tout cela donne un bien bon goût à là odUpe,
Les pêcheurs entrèrent.
— Arrivez, arrivez ! dit M. Malais j vous avez une fameuse soupe qui vous attend. Ah f pàrbièii t elle sent par trop bon; je vais m'en passer la fantaisie. Pélagie, donnez^m'èn une assiettée ; je vais en manger qilelquës cuillerées avec vous. Certes, il n'y a pai bien longtemps que j'ai fait un déjeuner,
Là FAMILLB ALàlN m
c6 ^u'iin appelle un boa déjeùaer ^ ihéia mm appétit^ sans plaisir.
"- Vrai 1 monsieul' Malais^ Ttma voulez bidtt manger la soope aVeo nous?
Gt elle s'empressa de mettre du linge blane bot la tad)le; Bérénice alla chercher un pot de cidrs.
Onésime afnahra le êtaevéd k l'ombre; iniis on se mit à table en ayant i^in de àoziher le meillcisr siège i Mi Malais { il dëVoia l'assiettée de soupe^
•^ Ma foi) dîsaiitoil, il 7 a bien Ifmgteœpa que je o'ai mangé quelque choSè avec tant de plaisiri^
-^ Prenëz-en encore UM assiettée^ puîapL'elle tons semble bonne.
— Mais c'est que je dîne à cinq heures^ et je ne pourrai plus diner. Ma foi, tant pis, elle est si bonne ! Diaer ici ou diner là-bas, je ne dînerais pas avec de plus braves gens ; donnez-m'en encore une assiettée, Pélagie.
La seconde assiettée disparut comme la première.
Bérénice enleva la soupe, et mit sur la table un énorme plat de cboui avec un bon morceau de lard. M. Malais était décidé à ne pas diner chez lui ; sa cuisinière serait furieuse; mais il irait jusqu'au bout.
*— Voici d'excellent pain ; est-ce vous qui le faites, Pela* gie?
•^ Oui, monsieur, j'ai toujours fait notre pain.
-r- U y a du seigle dedans?
^^ Oui, c'est meilleur marché, et ça conserve le pain frais plus longtemps. ^
— J*aime beaucoup un peu de seigle dans le pain, ça lui donne u"^ goût parfait. Encore un peu de choux, père Risque^ Tout. Voici du petit cidre qui n'est pas n^auvais. Et moi qui parfois m'amusais àfB^ plaindre, quand je pensais à toutes les inutilités dooti^ail^^^mmes entouréi^i np^s autres^ et
dont vous êtes privés ! Il y a bien longtemps que je n'ai fait un si bon diner^
Le cousin Éloi entra. M. Malais rougit un peu. Onésime, qui, seul dans la famille avec Bérénice, soupçonnait le de^ gré de détresse où était 4ombé le maître de Beuzeval, fut contrarié de son arrivée.
— Voyez, cousin Éloi, dit-ti, n'avons-nous pas décidé M. de Beuzeval à accepter une cuillerée de notre soupe?
— Une cuillerée ! dit M. Malais ; dis donc une assiettée, dis donc deux assiettées, et des cboux et du lard ; dis donc que je n'ai jamais fait un si bon dîner de ma vie.
Onésime et son père se remirent en route. M. Malais remonta à cheval et disparut.
Un jour, une voiture s'arrêta à la porte du château. On sonna, le guichet s'ouvrit; puis à peine le domestique en livrée et à bandeau noir sur l'œil eût-il aperçu la personne qui voulait entrer, qu'oubliant sa réserve et sa taciturnité habituelles, il ouvrit la porte et serra sur son cœur une jeune femme vêtue de noir et portant dans ses bras un enfant qui semblait souffrant.
La jeune femme recula effrayée. M. Malais s'aperçut alors de ce que la surprise et l'émotion lui faisaient faire; il arracha le bandeau qu'il avait sur l'œil, 6ta sa livrée et dit:
— Pulchérie, ma nièce, ma fille I
Pulchérielui rendit ses embrassements et lui mit, sans rien dire, l'enfant dans les If as, en lui montrant du regard que cet enfant aussi était vèti de noir.
Pulchérie fit déposer une petite maMt dans la maison, et congédia le voituher. Puis, reprenaflfscb ^ant :
— Mon oncle, dit-elle, cet enfant et moi, nous venons à vous dans notre détresse. Le comte de Môrville est mort ; il est mort complètement ruiné. Aussitôt après sa mort, une nuée de créanciers est venue s'abattre sur la maison; je leur ai tout abandonné; j'ai mis dans cette malle quelques objets indispensables à mon fils et à moi; nous venons vous demander un asile et du pain.
— Mes enfants 1 mes pauvres enfants! dit le vieux Malais en pleurant, nous partagerons tout ce que j'ai; mais, grand Dieu! je n'ai plus guère à vous faire partager que la misère.
— Mais, mon oncle, que signifie ce costume sous lequel...?
M. Malais fut un peu embarrassé.
— Tu sais que ton mari ne m'avait laissé, de toute ma fortune, qu'une pension.
'^ Qu'il vous payait très-inexactement.
— Qu'il avait fini, et depuis longtemps, par ne plus me payer du tout. Je n'ai vécu que d'expédients, en vendant pièce à pièce quelques bijoux et mon argenterie, que j'allais porter bien loin d'ici; mais, si je me suis résigné à une pareille pauvreté, il est une chose à laquelle je ne me serais pas résigné, c'est de savoir ma misère connue de gens qui m'ont vu riche et heureux. J'avais renvoyé tous mes domestiques, moins un, sous divers prétextes ; il ne m'en restait plus qu'un : mais, comme je ne pouvais le payer, il s'en est allé, et je lui ai donné ma montre pour ses gages.
M. Malais montra douloureusement à sa fille le cordon de sa montre, qui ne tenait qu'au gousset vide.
— Je n'ai plus laissé entrer personne ici ; cependant, C5omme il faut encore recevoir des lettres et certains objets,' et comme aussi il faut faire certaines besognes, telles que de' panser mon cheval, de nettoyer son écurie, j'ai imaginé c^.
faire tous ces ouvrages revêtu d'une livrée, et suffisamment déguisé par ce bandeau sur rœil. Par ce moyen, personne ne se doute de ma position.
— Mon pauvre oncle, dit Pùlchérie, je vous soulagerai; je suis forte encore^ bien que les chagrins aient un peu altéré ma santé; j'ai été élevée à la campagne, chez les ÂMn, j'ai été élevée comme eux.
— MaiSj, dis^moi donc un peu, comment le comté est-il mort si vite?
— Oh I mon oncle, n*en disons jamais rien à personne. Le malheureux 1 il s'est tué, dit-elle en sahglôtaîit. Que son enfant même n'en sache rien, quand il sera en âge de' tomprendre. Il s'est iùé, mon oncle, quaiid il a vU qtiô lè jeu sous toutes ses formes ne lui laissait plus aucune ressource; il s'est tué, on m'a rapporté son cadavre ! Après qu'on lui eut rendu les derniers devoirs, j'ai tout laissé aux Créanciers ; je n'ai emporté que les bijoux que je devais à vos bontés, et dont j'ai vendu quelques-uns pour faire mon voyage; puis je suis venue me réfugier avec mon pauvre enfant auprès de celui qui s'est ruiné à cause de moi.
— Il n'y a point de ta faute, ma pauvre enfant ; il est seulement bien malheureux que nous n'ayons pas écouté ta chère tante : elle ne voulait pas de ce mariage, qui a été notre perte à tous ; mais, puisqu'il est mort... tout lui doit être pardonné. Tu seras ma consolation, ma chère Pùlchérie ; nous élèverons ton fils ensemble. Quel malheur que je sois pauvre maintenant ! . . .
— Voici quelque argent qui provient de la vente de presque tous mes bijoux, mon cher oncle. '
M. Malais ne parla à personne de l'arrivée de sa fille, qui ne sortait pas à cause de son deuil récent ; lui-même sortit peu : il n'était plus seul dans cette grande maison. Pùlchérie fit tous les efforts imaginables pour lui faire quitter l'ha-;
bitude qu'il avait prise de porter sa propre livrée en vaquant, le matin, à certains travaux. '
M. Malais ne voulut rien entendre ; il répétait qu'il pouvait se résigner à la pauvreté, i la misère même, mais pas à la hoLcB, et qu'il aimerait cent fois mieux mourir que d'avoir des témoins de son abaissement.
Pulchérie se montra fort abattue dans les premiers jours qui suivirent son arrivée. Cette dernière catastrophe n'était pas venue sans chagrins préalables; son mari avait exigé d'elle tons les sacrifices qu'elle avait pu faire pour alimenter la nouvelle sorte de jeu appelée affaires, à laquelle il s'était livré.
Quand elle avait eu un enfant, elle avait eu le courage de lui faire quelques observations ; elle avait parlé de conserver les débris de la fortune de ce pauvre enfant; alors les emportements et les mauvais traitements l'avaient obligée de céder; il y avait plus d'un mois qu'elle ne l'avait vu quand on l'avait rapporté noyé ; quelques heures après était arrivée par la poste une lettre dans laquelle il annonçait sa funeste résolution, en conseillant à sa femme d'aller avec l'enfant sa réfugier auprès de M. Malais, qu'il exprimait le plus vif regret d'avoir ruiné avec lui.
Tout doucement, néanmoins, Pulchérie retrouva du calme à Beuzeval. Elle se partageait entre son enfant et son oncle; elle trouvait de la distraction et du plaisir dans certaines occupations qui lui avaient été inconnues depuis qu'elle avait quitté la maison d^ Pélagie; elle préparait les repas et prenait soin du ménage.
Elle dit un jour à M. Malais, qui se plaignait de sa pauvreté :
— Mon oncle, vous êtes pauvre parce que vous le voulez bien. Vendez le château ; réservez-vous seulement pour nous trois la maison du jardinier avec le petit jardin qui en dé-
p.end. Ne faisons plus semblant d'être riches, et nous cesserons d'être pauvres. '
M. Malais se récria ; s'il vendait le château, c'est qu'il quitterait le pays pour n'y jamais remettre le pied.
— Quoi 1 mon oncle, dit Pulchérie, quitteriez- vous sans regret le pay« où vous êtes né, où est la tombe de matante?
— Non certes; mais alors ne me parle plus d'afficher nota*e misère et de l'exposer à tous les yeux. J'ai encore une ou deux pièces de terre par-ci par là ; si je trouve une bonne occasion, je les vendrai, et, vivant comme nous vivons, cela nous mènera loin ; j'achèverai de vendre notre argenterie, et, du moins, le comte ton ûls sera propriétaire du château de Beuzeval.
M. Malais se cachait de sa fille pour mener paître Pyrame pendant la nuit ; elle faisait semblant de ne pas s'apercevoir des enfantillages qui consistaient à peindre , de deux jours Tun, l'étoile qui changeait Pyrame en Mouton.
Lui-même finissait par dire : « Je montais Pyrame, » ou : a Je montais Moulon, » quand il faisait un récit à sa nièce en rentrant de quelqu'une de ses courses, moins fréquentes à cause de la société qu'il trouvait chez lui, et puis aussi à cause de l'hiver qui survint. Sa lutte avec l'opinion, ou plutôt son martyre de l'opinion des autres^ n'était pas près de finir.
Deux du trois fois Onésime apporta du poisson qu'il remit par le guichet au domestique en livrée, que, du reste, il ne reconnaissait pas. Pulchérie s'était informée avec affection de toute la famille Alain. Sa douleur calmée, elle aurait désiré voir les amis de son enfiance; mais, à une allusion qu'elle avait faite une fois à ce désir, son oncle avait répondu qu'il souffrirait beaucoup de voir madame la comtesse paraître dans une condition de fortune inférieure à son rang.
rr Cependant, dit-il, un jour que j'irai paï là, je leurdi-
rai gae tu es ici, et, si cela te fait plaisir, ils viendfbni te
voir au château.
Et, après avoir fait cette promesse, M. Malais trouva toute sorte de j. jétextes pour en ajourner Taccomplissement : il sortait peu, il n'avait pas passé par là, ou les hommes étaient à la pèche, et les femmes à laver à la fontaine.
Un jour, Onésime rentra pâle et ému ; il dit à Bérénice qu'en traversant le cimetière il avait vu, à genoux sur une tombe avec un enfant, une jeune femme vêtue de noir; reniant était également en deuil, et cette femme était Pulchérie... ou du moins c'était la plus bizarre ressemblance qu'il eût vue de sa vie.
-' Mais non, ajouta-t-il, je ne me trompe pas : j'ai senti que c'était elle.
Le soir, quand il revint de la pèche, Bérénice lui dit :
— Tu avais raison, Pulchérie est au château. M. Malais est venu nous voir pendant que vous étiez à la mer ; je lui ai dit que tu avais oru reconnaître Pulchérie dans le cimetière, a n ne s'est pas trompé, » m'a dit M. Malais.
— Pulchérie ici ! s'écria Onésime. Oh 1 non, je ne m'étais pas trompé ; une autre femme ne m'aurait pas fait froid aux cheveux comme je l'ai eu quand je l'ai aperçue.
— Laisse-moi donc finir, Onésime. « Elle est allée, m'a dit ensuite M. Malais, avec le jeune comte... prier sur le tombeau de ma pauvre Dorothée. Ma nièce est veuve, et...i>
— Veuve? s'écria Onésime.
— Allons, tais-toi, ne fais pas de nouveaux rêves... a Ma nièce est veuve, m'a dit M. Malais; elle vient passer son veuvage auprès de moi ; elle est fort triste... »
— Fort triste! murmura Onésime.
— a Elle est fort triste et vit dans la retraite la plus absolue; cependant, Bérénice, elle désire vous voir, vous et toute votre famille. Venez au château, non pas tous en-:
semble, cela aurait un air de fête qui ne conviendrait pas, mais successivement; elle sera très -contente de vous voir. »
— Elle sera très-contente de nous voir? répéta Onésime.
— Je voulais y aller tout de suijLe, mais M. Malais m'a dit de n'y aller que demain.
•<^ Tu la verras demain... le matin, de bonne heure ?..
— Oui, et je lui annoncerai ta visite.
. Le lendemain matin, Pulchérie tomba en pleurant dans les bras de Bérénice, qui ne pleurait pas beaucoup moins qu'elle. Malgré la défense de M. Malais, qui n'avait retardé la visite de Bérénice que pour avoir le temps de chapitrer sa nièce à ce sujet, elle lui confia tout ce qu'il lui était arrivé et sa situation réelle.
-^ Viens me voir souvent, lui dit-elle, viens quelquefois avec Pélagie; et, ajouta*t-elle, amène une fois Onésime et le bon père Tranquille.
Elle fit mille questions sur toute la famille ; puis elle dit:
— Je sais faire toutes sortes d'ouvrages ; ne pourrais-tu, par les gens à qui tu 'vends ta dentelle, me faire avoir du travail ?
— Vous, madame la comtesse !
— Ma pauvre Bérénice, oublions ce rêye, qui n'a pas même été un beau rêve; je. suis aujourd'hui pauvre. Mon oncle a beaucoup perdu de sa fortune, dit-elle en atténuant la situation par égard pour la manie de M. Malais ; je ne v^ux pas être tout à fait à sa charge, et, d'ailleurs, il faut que je m*occupe : cela me donnera un peu de dik.i.raction. Mais attends que je te montre mon enfant.
L'enfant dormait dans son berceau ; la jeune femme et la jeune fille le regardèrent longuement avec complaisance.; ,-^ Amène-moi maman Pélagie; je verrai les autres ua
Il A FAMILLE ALAIN 199
peu plus tard, et, un peu plus tard encore je retournerai chez vous comme par le passé, quand mon fils marchera. Ne répète de ce que je t'ai confié que ce que tu Jtigeras indispensable, et songe à ce que je t'ai dit pour Touvrage à me procurer.
Quand Ônésime eut touché terre, il accourut à la maison et entraîna Bérénice dans le jardin.
— Eh bien? dit-îl.
— Eh bien, je Tai vue ; elle est fort triste et fort changée; elle a un tout petit garçon, beau comme un ange, tout son portrait.
Ce dernier mot adoucit un peu ce qu'il y avait de poignant pour Onésime dans ce qui précédait, et que Bérénice avait accumulé avec intention pour ne pas donner à Onésime un encouragement qui amènerait nécessairement une nouvelle déception. Cet enfant de Pulcbérîe, qui lui ressemblait, rendait moins présente pour Onésline la pensée Sun autre ; il çentit que, puisqu'il lui ressemblait, à elle^ il pourrait le voir sans horrQur,
En général, parinî les enfants, les garçon» ressemblent à la mère et les filles au père. C'est ce qui amène cette infinie variété dans les visages. La nature montre ainsi une foule de prévoyances qui se trahissent par des affinités. Ainsi les hommes de grande taille passent pour aimer les petites femmes ; les hommes petits, au contraire, ne trouvent jamais une femme assez grande.
Sans ce goût, qui semble bizarre au premier abord, peu de temps après le commencement du monde, il y aurait eu deux races distinctes, une race de géants et une race de nains, qui seraient to^ijours allées en s'exagérant.
Bérénice retourna le lendemain avec Pélagie revoir la (Comtesse. Elles étçiient chargées par le père tranquille et par Onésime de porter deux, belles solé^ à Puîchérie. On pleura
encore ; on regarda, on admira l'enfant, qui était beau et gros ; il y eut autant de confiance, mais moins de confidences. .
Pulchérie rappela à Bérénice sa résolution de travailler; et celle-ci; quelques jours agrès, lui apporta à faire des broderies, dont on fixerait le prix quand on aurait vu comment elles étaient exécutées. L'exécution parut assez satisfaisante pour qu'au prix qui fut ofifert Pulchérie vît qu'elle pourrait, avec un travail assidu, subvenir à peu près aux dépenses modestes de son petit ménage.
Onésime alla enfin voir Pulchérie avec sa sœur. Elle le reçut amicalement, quoique un peu gênée par les confidences que lui avait faites autrefois Bérénice ; mais lui, en se retirant; dit à Bérénice :
— Oh ! ma sœur, qu'elle majesté donne le malheur I c'est maintenant que je trouve Pulchérie au-dessus de nous.
11 avait regardé l'enfant d'abord d'un air morne; mais l'enfant lui avait souri, et, tandis qàe les femmes se le passaient l'une à l'autre, il l'avait pris à son tour et l'avait caressé.
Bérénice allait souvent voir Pulchérie, et elles travaillaient en devisant. Un jour, elle la trouva fort alarmée ; son pauvre enfant avait eu toute la nuit une grosse fièvre, il pleurait et refusait le sein de sa mère. Le seul médecin qu'il y eût à Dive, et qui desservait aussi Beuzeval, était absent ; il fallait aller à deux lieues de là pour en trouver un. Onésime prit le cheval du meunier. Le médecin ofirait àp venir le lendemain, parce que son cheval était boiteux et qu'il était trop tard gpur penser à faire deux fois h route, ^ler et revenir, à pied ;
La famîlle alaih $0f
Onésimeliii donna le cheval d'Éloi Alain. Le médecin fit ses prescripticms et ordonna des bains d'eau de mer tous les deux jours ; mais, comme on n'était qu'au commencement du printemps, il n'y avût pas moyen de mener l'enfant les prendre sur la plage. Il conseilla d'apporter l'eau de la mer et de la faire tiédir.
Onésime se chargea d'apporter l'eau. Le voyage de Dive i Beuzeval, toujours en montant et avec deux seaux, est à peu près ce que peut faire un bon cheval, et beaucoup plus que ne peut faire un homme.
Les premières fois, Onésime, accablé de fatigue et de sueur, s'arrêtait à la porte et n'entrait que lorsque les traces de sa lassitude étaient à peu près disparues. Comme cette corvée ne le dispensait pas du tout du travail de la mer, au bout d'une semaine, Onésime était exténué.
Un jour qu'il était en retard pour le bain, il entra au château aussitôt arrivé, et ne prit ni le temps ni le soin de se reposer, comme il en avait l'habitude^. Pulchérie fut attendrie et effrayée à la fois de l'état dans lequel il était ; elle essuya elle-même son front, et dit à Bérénice^ qui vint la voir dans la journée :
— Je ne veux plus qu'Onésime monte de l'eau à Beuzeval^ cela le tue.
-* Je le sais bien, dit Bérénice, et je le lui ai dit ; mais il prétend qu'on le tuera bien plus vite et sûrement en ne lui laissant pas faire ce qu'il veut.
— J'ai pensé à un moyen, dit Pulchérie; nous pourrions bien baigner mon- petit Edouard chez vous.
— Cela vaudra mieux certainement.
— Eh bien , j'irai le demander demain à Pélagie.
— Vous n'avez rien à demander chez nous, c'est toujours chez vous. Mapian disait dans le temps : « Pulchérie pourra ne plus être ma Mie, mais je serai toujours §a mère, o
Dès le lendemain, le petit Edouard prit ses bains dans la maison des Alain. Un matin, Onésime, comme tous les jours, puisait deux seaux d'eau ila mer, quand vint à lui un douanier qui lui dit :
-<- Remettez cette eau dans la mer.
— Et pourquoi? demanda Onésime.
*— Je n'en sais rien ; c'est ma consigne.
-— C'est pour faire un bain à ua enfant malade, fr- Ça ne me regarde pas ; il faut rejeter l'eau à la mer. — - Par quel ordre?
•^ Par Tordre du brigadier de la douane* -^ Ma foi, dit Onésime, je ne la rejetterai pas. L*eau est tirée, je l'emporte.
— Vous avez tort, dit le douanier, il vous en arrivera malheur.
Onésime ne répondit pas et emporta l'eau. Le lendemain, comme il venait encore puiser de l'eau à la mer, le même douanier lui enjoignit de se retirer et ajouta:
— Le brigadier a dit que, si vous n^obtewpériezT^dS à la consigne, et si vous enleviez encore de l'eau, il fallait vous conduire au poste.
Quelques pêcheurs s'étaient rassemblés sur la plage ; aucun d'eux ne voulait prendre au sérieux cette prohibition, qui était pourtant très-réelle.
— Eh quoi 1 disait l'un, est-ce parce que l'almanach annonce de la sécheresse pour cette année?
— Peut-être, disait un autre, que le gouvernement fait faire une si grande, si grande frégate, qu'on a peur que la
. mer n'ait pas assez d'eau pour la porter.
— Sérieusement, dit un troisième, c'est tout simplement parce qu'on sait que de pauvres gens comme quelques-uns d'entre nous salent leur soupe avec un peu d'eau de mer, n'achètent pas de sel, et, par conséquent, n'en payent pas.
— On ne pourra donc plus faire cuire le coquillage ni le poisson dans Teau de mer? Ce n'est que comme ça qu'il est bon. (^
— On trouve déjà que le pauvre monde ne paye pas assez d'impôts, nous surtout qui sommes au service, depuis seize ans jusqu'à cinquante-cinq ans 1
— Et nos rôles de navigation, est-Cô que nous ne les payons pas?
— Onésime, disâdt l'un, jette ton eau, ne te fais pas d'affaire.
— Onésime, disait un autre, ne jette pas Teaii ; nous ne sommes pas des bestiaux pour obéir ainsi à tout ce qui passe par là tête d'un douanier.
Onésime répondit qu'il emportait l'eau, que c'était pour un enfant malade, et que c'était une cruauté d'y mettre desobstacles.
— Alors je vous arrête, dit le douanier.
— Je ne refuse pas d'aller avec vous au poste, répondit Onésime ; mais, auparavant, je veux porter cette eau où on en a besoin. Attendez-moi là, et je suis à vous dans cinq petites minutes.
— Est-ce que vous vous moquez de moi? demanda le douanier.
— Ça dépend... Si.vous êtes un brave homme, faisant de son mieux exécuter une consigne donnée par des chefs, je ne me moque pas du tout de vous ; si vous êtes un taquin et un entêté, si vous refusez d'écouter la raison et de croire à la parole d'ra honnête homme, si vous ne me laissez pas aller porter cette eau, quand je vous ai promis que je revien- • drai pour vous suivre où vous voudrez, alors c'est diflérent, je me moque de vous.
— Vous allez jeter l'eau tout de suite et venir avec moi ; sinon, je vous mets la main sur le collet.
— Si vous mettez la main sur moi, l'ami, ce sera votre faute, mais il arrivera du vilain. Je vous donne ma parole d^'honneur que je reviendrai aussitôt que j'aurai porté Teau pour le bain de ce pauvre petit entant malade, et que je vous suivrai après à votre poste ou ailleurs, ça m'est égal. Ça vous va-tr-il? >
— Jetez l'eau et venez avec moi.
— Ah bien, mon brave, je vais vous parler franchement : je commence à trouver cela ennuyeux et fatigant.
—Tu as raison, Onésime, ditÉloi Alain, qui survint et se fit expliquer le sujet de la querelle; tu as raison, tu offres tout ce qu'un honnête homme peut désirer. Si cela ne convient pas à MM. les habits verts, qu'ils aillent se promener et nous laissent tranquilles.
Éloi Alain n'avait pas plus pardonné aux douaniers qu'aux Malais. Le douanier porta la main au collet d'Onésime ; mais celui-ci, mettant sa jambe derrière celle du préposé, de naanière à faire un pointd'appui à son jarret, lui donna un coup de main dans l'estomac. Le douanier perdit l'équilibre, chancela et roula sur la plage.
n se releva en mettant la main à son sabre. Les pécheurs formèrent aussitôt entre le douanier et Onésime, qui emportait ses deux seaux d'eau, une haie épaisse que, malgré ses efforts, le commis ne put ^tamer.
Onésime porta l'eau de mer à la maison et ressortit, prêt à tenir la parole qu'il avait don née au douanier et à le suivre au poste ou à la mairie; mais celui-ci était parti après avoir dressé prorés-verbal.
Le lendemain, Onésime puisa de l'eau et le surlendemain aussi ; le troisième jour, il arriva un ordre d'embarquement à bord de l'État ^ c'est-à-dire une feuille de roule constatant qu'Onésinïe Alain se dirigerait immédiatement vers Cherbourg, où il serait mis à la disposition de M. le capitaine
commandant la frégate de l'État la Vigilante. Onécdmt dit à
Bérénice :
— Écoute bien ceci, Bérénice. Je nlrai pas à Cherbourg,
N'en dis rien au père et à la mère ; ça les inquiéterait; mais,
comme je sais bien que je mourrai de chagrin s'il faut que j'aille là-bas, je n'irai pas à Cherbourg. Excepté toi, tout le
monde me croira parti. J'ai à veiller ici à bien des choses. Pour toi-même, ce sera comme si j'étais partie car tu ne me verras guère. Il faut que je fasse semblant de me mettre en route ; on me croira loin d'ici ; on sera longtemps sans s'occuper de moi. On ne sentira pas un grand vide à bord de la Vigilante^ parce que j'aurai négligé d'aller m'y embarquer. Tant qu'on ne me verra pas ici, on ne prendra pa3 la peine de penser à moi. Si cependant tu avais besoin de moi pour toi, pour nos parents, tu planteras un clou danl; l'arbre, tu sais, l'arbre où tu as écrit, il y a longtemps, trois lettres qui représentaient trois noms, dont l'un des trois ne commence plus maintenant par la même lettre, le nom de famille du moins. Si c'est elle qui a besoin de moi, au lieu de ficher un clou dans l'arbre, tu en ficheras deux. Maintenant, ne dis rien à personne. Je vais faire viser ma feuille de route par M. le maire; ce soir, je vous ferai mes adieux, et, demain dès le jour, je partirai.
— Mon Dieu , Onésime, que vas-tu faire? Ne t'exposes-tu pas en refusant d'obéir ainsi aux ordres de M. le commissaire de la marine?
— Oui, je m'expose, mais je na ^ais pas bien à quoi, tandis qu'en m'en allant d'ici, je sais que je m'expose d'une manière certaine à mourir de chagrin avant deux mois. Sois tranquille, la cause qui me fait rester est aussi celle qui me rendra prudent. D'ailleurs, je ne dis pas précisément si c'est ici ou ailleurs que je serai ; seulement, on peut être sûr que ,ce n'est ni au poste des douaniers que je compte établir moa
m LA FAMILLE ALAIN
domicile, ni danç le cabinet de M. le commissaire desdasses de la marine.
rrr Caîme-toi, Onésime. Ta manière de rire me fait peur.
— J'étais tranquille, plein d'espérance, heureux, et voilà qu'on m'envoie à bord de ta Vigilante. Il parait que cette èégattia ne peut marcher sanè moi; je suis curieux de voir comment elle se tirera d'affaire sans nion secours.
TT Mais, Onésime, si tu obéissais ^ au bout de deux ans, tu serais ie retour. iTu as j^esté plus longtemps que œla sur un navire de pêche à la morue.
— Ah ! oui ; mais alors et aujourd'hui, c'est différent. Dans ce temps-là, je ne pouvais plus vivre ici, et je sais bien aujourd'hui que je ne pourrais plus vivre ailleurs. Maintenant, ne parle de rien à personne ; il faut que tout le monde me croie parti et occupé à sauver cette pauvre frégate qui m'attend* Songe bien que là moindre indiscrétion ferait comipenper tout de suite une chasse qui probablement n'aura lieu que dans quelques mois. Si, dans une circonstance imprévue, tu mé vois devant toi, ne jette aucun cri, ne manifeste aucune émotion. N'oublie pas surtout un clou ou deux clous fich^ dans le saule delà rivière de Beuzeval: un clou si c'est à Dive qu'on a besoin de moi, deux si c'est à Beuzeval. Adieu I je vais chez M. le maire faire viser ma feuille de roule. Trois sous par lieue jusqu'à Cherbourg. Mais je ne ruinerai pas le gouvernement ; c'est bien assez déjà de lui avoir pris deux seaux d'eau de mer, je ne veux pas encore lui prendre son argent. Je ne le prendrai que jusqu'à la première étape ; avec le reste, il pourra acheter de 1 eau de mer à la Méditerrànnée, et il la reversf ,i dans la Manche pour réparer les avaries que je lui ai faites.
Onésime se rendit, en effet, chez le maire de Dive. — Bonjour, monsieur le maire ; bien fâché de vous déranger ; mais il y a Cherbourg une pauvre frégate qu'on appelle
la Vi9ilmle.k. Eh bien, il parait que je l'ai mise dans un terrible embarras. N*ai-je pas eu l'idée de prendre deiix seaux d'eau à la mer pour faire un bain à un pauvie eniant augnel le médeein l'a ordonné I et voilà qu'à eause de ces deux seaux d'eau qu'elle a de miins pour elle» la frégslte la Vigilante ne peut plus marcher. Le roi m'écrit que je lui fierai plaisir d'aller la tirer d'embarras; 11 tous prie de me donner la monnaie de son portrait à raison de trois sous par lieue. Voici le papier. Le roi, craignant que je ne m'ennuie sur la route, m'offre la compagnie de quelques-uns de ses gendarmes; mais je ne veux pas déranger ces messieurs. Je vais, demain ihatin, m'en aller tout sOul aussitôt qu'il fera jour, et je vais faire toiit ce que je pourrai pour tirer la malheureuse frégate de la pénible situation où je l'ai mise.
Le maire d'abord ne comprenait pas bien de quoi il était question ; mais l'aspect du papier ne tarda pas à l'éclairer, et il apposa dessus toutes les fbrniules nécessaires.
•— Mais enfin, mon garçon, est-ce là tout ce que tu as fait ?
-— Ah ! monsieur le maire, je ne me plains pas; je suis puni, mais je l'ai mérité. Je vou9 l'ai dit, j'ai pris dfeux g(3aux d'eau à la mer pour faire un baih à un pauvre petit enfant malade. Je suis coupable, et il faut un exemple, car enfin, pour deux seaux d*eau que j'ai jjris^ voici la frégate la Vigilanie qui ne peut pluis serUr du port de Cherbourg sans que j'aille lui donner uu coup de main. Qu'est-<;e que ça deviendrait, si tdut le monde en faisait autant?
— Quand pars-^ttt?
— Demain matin, monsieur le maire.
Onéslme s'en alla obez son cousin le meunier, auquel il dit ce qui lui arrivait;
•— A qui parle64ii de çà, mon pauvre Onésime ! Est-ce que je tiè suis pas ^ussi une victime de la douane, grâce à
ce brigand de Malais? Mais patience! je tiens les Malaise mon tour.
^ Ce n'est guère chrétien, cousin.
— Comment donc! Est-ce qu'il n'y a pas dans TÉcriture que les iniquités des pères seront poursuivies jusqu'à la quatrième génération?
— Vous m'avez dit, cousin, que vous feriez pour moi ce que je vous demanderais.
— Je le redis encore. Celui qui est venu me chercher dans le feu au risque d'y rester avec moi n'aura jamais un refas de ma part, si ce n'est pour une seule chose.
— Eh bien, cousin, je vous demande d'abjurer votre haine contre les Malais. Votre ennemi le douanier est mort depuis bien longtemps, et ceux-ci sont déjà assez malbeareux.
— Tu me demandes précisément la seule chose que j'aie réservée, la seule chose que je veuille te refuser. D'ailleurs, c'est un vœu, c'est un serment que j'ai fait solennellement.
— Oh 1 cousin, vous pouvez, pour un vœu pareil, manquer de parole au bon Dieu; je vous garantis d'avance qu'il vous pardonnera de fausser un pareil serment, et personne n'oserait dire avec la même confiance qu'il vous pardonne^ rait de le tenir.
— Impossible, Onésime; le vieux Malais m'a encore offensé il y a quelques mois. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce que je veux leur faire? Ne croirait-on pas que je vais attendrele vieux et sa nièce au coin d'un bois avec un fusil à deux coups ! Non, je leur ai prêté mon pauvre argent, et je désire qu'ils me le rendent. Voilà tout. Pourquoi ne vas-tu pas les implorer pour moi, au contraire? Pourquoi ne vas-tu pas les prier de me rendre mes treize Qiille francs? Quel est Je malheur qui les menace? Me rendre treize mille francs qu'ils me doivent! Et moi, ^st-ce que je ne cours pas un plus ^rand
LA FAMILXË ALAIN 209
danger, le danger de perdre treize mille francs que je leur ai prêtés? Tu viens demander à l'homme qu'on jette à la mer d'avoir pitié de ceux qui le poussent 1 II faut être juste après tout. Écoute-moi bien, Onésime : pour ceci, il ne faut plus . m'en parler jamais.
V Quand tu es venu me chercher au milieu des flammes, quand j'avais les cheveux déjà brûlés, sai&-tu à quoi je pensais? Je pensais que j'allais mourir sans m'ètre vengé des Malais. Ce ne sont pas des phrases que je fais, quand je te dis que tout ce que j'ai est à toi : c'est pour tout de bon.
D Vois-tu, dans cette caisse-là est mon testament; il n'y a que deux legs : une rente de cent cinquante pistoles pour cette pauvre Désirée, que j'ai ici depuis son enfance, et tout le reste pour toi. Je ne veux'rien te dire, mais il y a et il aura plus de cent cinquante pistoles. Je garde cet argent; parce que je né vis que pour faire des aflaires, et que l'argent, c'est un grain. Si l'on n'a pas de semences, il ne faut pas penser à avoir jamais une récolte. Cet argent-là, c'est à toi ; mais je suis comme un homme qui fait des portraits et qui ne voudrait pas te donner ton portrait avant qu'il fût terminé.
J'ai encore à mettre là dedans le château de Beuzeval, et puis tout sera pour toi. Cette idée-là m'a été bien utile, elle a un peu sanctifié une sorte, d'avidité pour l'argent que je craignais d'avoir. Qu'as-tu encore à me demander?
— Cela, dit Onésime, c'est une autre affaire; les murailles ici ne sont pas assez épaisses, et j'aime mieux vous le dire dehors.
n est des choses d'une atrocité si bouffonne ^ que la seule raison g<ii puisse les faire croire, c'est qu'on n'oserait pas les inventer. Parmi ces choses, il faut compter la prohibition de prendre de l'eau à la mer. Jl appartenait aux idées fiscales
de mesurer rimmensité et de faire des économies dessus.
Il est parfaitemeat et sérieusement défendu de puiser de l'eau à la mer. J'ai tu, de mes yeux vu, une jeune fille qui yen(?'.\de puiser un^ bouteille d'eau de mer : un préposé des douanes arriva à elle tout ému, et exigea qu'elle xêvergàt cette eau à la mer.
Je demandai au douanier si c'était un caprice de sa part : il me répondit en me montrant la défense écrite. La yraie raison, c'est que quelques pauvres pécheurs salent leur pauvre soupe avec un peu d'eau de mer, qu'alors ils n'achètent pas de sel, et évitent ainsi l'impôt que paye cette denrée.
Mercier et Montesquieu (de leur temps, on n'avait pas encore défendu de prendre de l'eau à la mer) ont dit, saus doute à propos de quelque aufre imagination analogue, le premier : « L'esprit fiscal ôte à la nature ses largesses et ses magnificences ; » et le second : a Chacun ayant un nécessaire physique presque égal, on ne doit taxer que l'excédant: taxer le nécessaire, c'est détruire. »
Aux yeux de bien des gens, proposer d'abolir certains impôts odieux sur les choses de première nécessité pour demander une recette égale à un impôt sur des objets de luxe, c'est tomber dans le paradoxe; mais toute vérité ayant commencé d'abord par être un paradoxe et une erreur abominable, c'est déjà un bon pas de fait que d'en être venu là.
Onésime dit adieu à ses parents, comme s'il partait pour Cherbourg. Le lendemain matin, il se mit en route après avoir embrassé tendrement Bérénice et lui avoir dit :
— N'oublie pas... un clou pouç Divo, doux» clous pour Beuzeval.
ÏXI
Pulchêrie voyait chaque jour son enfant dépérir. Dans le temps qu^elle pouvait lui dérober, elle travaillait avec Bérénice, la personne qui lui avait donné de l'ouvrage ayant quitté le pays. Elle voulut apprendre à faire dé la dentelle ; mais, quand elle vit qu'elle ne p ouïrait pas gagner plus de six à iiuit sous par jour pendant longtemps et par un travail assidu, elle pria Bérénice dô lui amener le marchand qui lui apportait des desseins et lui prenait sa dentelle.
Il fallut pour cela beaucoup de mystère. M. Malais aurait été désespéré s'il avait pu penser que quelqu'un connaissait une situation qui n'était guère ignorée de personne.
Un jour qu'il s'était mis en route surPyrame, c'est-à-dire sur Mouton, orné par lui-môme ce jour-là d'une marque blauche au front, on introduisit le marchand. Pulchêrie lui montra des ouvrages exécutés par elle, des broderies sur canevas et sur diverses étoffes. Le marchand lui promit de revenir dans peu de jours lui apporter des étoffes à broder, et l'assura qu'elle gagnerait ainsi beaucoup plus d'argent qu'à la dentelle.
En eSbt, quelques jours après, comme M. Malais avait annoncé qu'il allait à Trouville, le marchand apporta une écharpeà broder. L'écharpe était encore étalée sur une chaise avec tout ce qu'il fallait pour exécuter l'ouvrage commandé, lorsque M. Malais, qui avait hâté le pas crainte de la pluie, rentra plus tôt qu'on ne l'attendait, et, reconnaissant le marchand, il changea de couleur.
— Bonjour, maître Crespie, lui dit-il; vous prenez le moment où les vieux n'y sont pas pour venir tenter les jeunes femmes et allumer leurs désirs en étalant sous leurs yeux
tous vos brimborions ! Vous avouerez, maître Crespie, que, si quelqu'un pouvait se pai^er de parure, ceseraitma nièce^ madame la comtesse de Morville. Après tout, comme on ne se pare pas pour être plus jolie, mais pour fâcher un peu les autres femmes, ce n'est pas une raison pour qu'elle se prive d'obéir à quelques caprices. Quel est ce chiffon-là?
— C'est une écharpe que madame a la fantaisie de broder elle-même.
— Broder elle-même? Eh* Éon Dieu! maître Crespie, pourquoi ne la lui apportez-vous pas toute brodée?
— Toute la valeur de l'écharpe sera dans la broderie, et elle coûterait alors quatre fois plus cher.
— Ce n'est pas une question, maître Crespie, ce n'est pas une question. Mon Dieu! la pauvre chère comtesse I Depuis la perte cruelle qu'elle a faite de M. le comte de Morville, mon neveu, elle n'a pas trop pensé à la parure, et elle a dû être une bien mauvaise pratique pour vous autres, qui vendez sous tant de. formes et de couleurs différentes, la feuille de figuier, premier costume de notre première mère ; mais patience, monsieur Crespie, cette maison-ci n'a pas toujours été mauvaise pour vous.
— Non, certes, répondit M. Crespie, et j'ai vendu ici bien de belles étoffes et de riches dentelles du vivant de madame Malais.
— Dieu ait son àmel dit M. Malais en se découvrant la tête.
6e geste, plein de dignité, fut imité parle marchand, qui, ayant la tète nue, s'inclina profondé ment,^ et par Pulchério et BéréniCo^ lui firent le signe de la qÊÊl, -^
Après un moment de silence, M. Malais reprit:
— Et c'est donc là ce que vous avez de plus beau?
— . C'est du moins ce que madame a trouvé de plus à son goût, et, je vous l'ai dit, la broderie en fera tout le prix*
— Et combien vendez-vous cela, msdtre Crespie ?
— Oh ! quand vous m'aurez donné une vingtaine d'écus, vous ne me redevrez pas grand'chose.
— Vous n'êtes pas changé, maître Crespie, et vous surfaites toujours un peu vos marchandises. Certes, si vops veniez m'apporter l'écharpe brodée par les doigts d'ur»e charmante petite comtesse, ce n'est plus par deux chiffres que je voudrais compter. Voyons, un peu de conscience, maître Crespie.
— Nous verrons celaçlus tard, monsieur Malais ; la maison est bonne, et je ne suis pas pressé.
— Mon oncle, dit Pulchérie, ne vous hâtez pas tant, je ne suis pas encore bien décidée à cette acquisition.
— Allons donc, comtesse, faut-jl tant de méditations pour décider si vous satisferez un caprice d'une quinzaine d'écus? Puisque vous avez fait à cette écharpe l'honneur de la désirer un moment, elle ne peut plus appartenir à une autre. Voici quinze écus, maître Crespie, et vous n'aurez pas un sou de plus.
Crespie, Pulchérie et Bérénice restèrent stupéfaits. Crespie hésiiSi un moment ; puis il dit :
— n faut bien en passer par où vous voudrez, monsieur Malais ; mais, pour ce qui est de prendre votre argent aujourd'hui, c'est une autre affaire, et je vous prierai de me le garder jusqu'à ma prochaine tournée dans six semaines: j'aurai alors plusieurs payements à faire à Dive et à Beuzeval, et je ne serai pas fâché de retrouver des fonds tout portés.
— Ce sera comme vous voudrez, maître Crespie.
— Est-ce tout ce que vous avez trouvé à votre g©ût, ma chère Pulchérie?
— Oui, mon cher oncle, dit Pulchérie, qui avait les larmes aux yeux.
Maître Crespie se retira. Quand Béréhice fut partie à son tour/M. Malais dit à Pulchérie :
— Je sais très-bon gré au hasard qai fait que ce marchai?c\ n'a pas voulu d'argent. Ces quinze écus sont tout ce que nous avons pour le moment, ma pauvre enfant, et j'aurais été bien embarrassé; mais je l'aurais payé... Je n'ai pas envie de montrer mon abaissement à ces rustres. Je serais bien heureux, ma chère Pulchérie, de pouvoir satisfaire tous les caprices légitimes d'une femme de votre âge et de votre rang. Si j'étais... comme autrefois, je ne demanderais qu'à vous vodr former des désir» pciur les satisfaire. Malheureusement, les choses sont changées, au moins pour le momeat, et il iaut que je sois grognon et ennuyeux, il faut que je vous prêche l'économie ; votre beauté sera votre seule parure d'ici à longtemps, et il faudra résister aux séductions de msutre Crespie. Ce langage me coûte bien à teair, mais...
— Mais, dit Pulchérie en pleurant et en lui baisant la main malgré lui, n'est-ce pas votre générosité pour moi qui vous a enlevé votre fortune^ mon excellent oncle? Eh quoi! au lieu de me reprocher votre ruine, vous venez presque vous en excuser auprès de moi I Je suis raisonnable, mon oncle, et je suis pleine de respect et de tendresse pour votre bonté. Ne craignez pas pour moi les embûche de M. Crespie; je ne pense guère à la parure et...
Elle allait dire la vérité à M. Malais^ quand elle songea au chagrin et à Thumiliation que cette vérité lui causerait: voir sa nièce, et la comteese de Morville, travailler paur te monde/ et ce secret oonJié à un marchand qui irait le colporter et le livrer à laKvide jalousie de ses pratiques 1 Elle changea la phrase qu'elle allait prononcer et dit:
— ^^ C'est plutôt une occupatipu qu'\ipe parure que j'ai cherchée en achetant cette étoffe,
— Au QQm du ciel 1 pe tt'QiLCuça pas, ma chère enfant I
s'écria M. Malais. Merci mille fois de me faire croire que tu n'éprouves pas de privations dans une maison où on est un peu gêné pour le moment, il ne faut pas 3q le dissimuler.
Quand Técharpe Tut brodée et livrée à M. Crespie, M. Malais n'y songea ptUs, si ce n'est qu'un jour il dit à Pulchérie: .
— Pourquoi est-ce que tu ne mets pas ton écharpe neuve, Pulchérief
— Mais, mon fencle, dit-elle en rougissant, je suis fatiguée de la mettre. Vous n'avez donc pas remarqué que je ne mets pas autre chose depuis quelque temps ?
Un jour, Ëpiphane sonna au ch&teau. L'homme en livnéè ouvrit l'espèce de meurtrière par laqueJle il donnait d'ordinaire ses audiences.
— M. Malais? demanda Éj^iphane.
— Sorti.
— Voici un petit papier peut lui.
Et maître Ëpiphane, tirant de sa pèche un encrier et uno plume, griffonna sur son genou, pour remplirune lacune de son grimoire : a Parlant à la personne d'un domestique à son service, ainsi déclaré. » La vue de ce papier refroidit le sang du pauvre Malais, qui vit que c'était une sommation en forme de protêt d'avoir à payer entre les mains de maître Rivet, fermier, ou entre celles de maître Ëpiphane Garandin soussigné, la somme de trois mille francs, en vertu d'une lettre de change souscrite à l'ordre de M. Ëloi Alain, meu- ' nier, demeurant à Beuzeval, que M. Malais n'avait pas payée la veille.
Le propriétaire de Beuzeval ne dit rien, mais il fut soucieux et parla à peine le reste du jour. Quelques jours encore après, maître Ëpiphane apporta au même domestique ainsi déclaré une assignation pour s'entendre condamner à payer.
Quelques jours encore après^ le même domestique reçut de la main du même Ëpipbane une copie du jugement qiii condamnait M. Malais à payer ladite somme entre lesdites mains; fceute de quoi^ily serait contraint par toutes les voies de droit et même par corps; mais, quand Épiphane. un peu plus tard, apporta une sommation d'avoir à payer, dedans vingt-quatre heures^ es mains du requérant, M. Malais était allé mener paître Pyrame.
Ce fut Pulchérie qui reçut le papier et y fîit iés\gnéQ comme la personne de sa nièce, ainsi déclarée. Elle lut avec beaucoup de peine le papier d'un bout à l'autre ; elle en fut très-efiTrayée.
Les procureurs généraux, les procureurs du roi, agents de la force publique, étaient invités à prêter main-forte à Texécution des présentes: le crime de n'avoir pas d'argent est peut-être celui contre lequel on fait le plus grand déploiement de forces. Pulcbérie alla trouver Bérénice.
— ETélasl dit celle-ci, nous n'avons eu aucune nouvelle d'Onésime depuis son départ, et, d'ailleurs, je ne vois pas trop à quoi il pourrait nous servir. S'il ne fallait que se jeter pour vous dans l'eau ou dans le feu, ce serait notre bomme ; mais c'est de l'argent qu'il faut.
— Que faire et que devenir? dit Pulcbérie. Certes, je sais bien que mon pauvre oncle ne pourra garder son cbâteau, et qu'il vaudrait mieux cent fois pour lui qu'il le vendit; mais il ne survivra pas au cbagrin de le voir vendre par autorité de justice.
— Onésime m'a donné l'ordre^ en partant, de mettre quelque part un signe, si vous ou moi nous avions besoin de lui; mais qui sait où il est aujourd'bui? et, d'ailleurs, que pourraitr-il faire?
— Qui sait? peut-être nous donner un bon conseil, dit ^ «^.rie, ou nous aider à emmener d*ici M. Malais, pour
ïiA FAMILLE ALAtN 917
Inî dérober révénement que je n'espère pas empêcher.
— Eh bien, venez avec moi, Pulchérie ; nous allons mettre le signal convenu, quoique je n'espère guère qu'il puisse en avoir connaissance.
Toutes deux se mirent en route en portant alternativement l'enfant de Pulchérie. En route, celle-ci dit à Béré*nice:
— Pourquoi est-ce que tu ne me tutoies plus?
— Je ne sais, reprit-elle ; ça m'est venu comme ça de ne plus vous tutoyer, sans que j'y aie fait bien de l'attention; Vous étiez une demoiselle savante, riche, puis une grande dame.. •
— Et, aujourd'hui que je ne suis plus rien de tout cela,* aujourd'hui que je suis redevenue une ouvrière comme toi...
— Eh bien, c'est égal... il me semble toujours, comme je le disais à ce pauvre Onésime, que vous n'êtes pas de la même espèce que nous, si vous étiez à peu près de la même couvée. Il y a des poules qui couvent des œufe de poussin et des œufs de canard; quand ils sont tous éclos, les canards vont trouver l'étang et se jettent à la nage, tandis que les petits poulets continuent à gratter la poussière de la courl
— Quelle folie I et qu'en disait Onésime?
— H était fort triste ; il vous aimait tant 1
Il y eut un moment de silence. Après quoi, Pulchérie re^i prit:
— C'est égal, je veux que tu me tutoies ; je t'aime comme autrefois et, d'ailleurs, cela me rappelle un temps que je regrette, malgré l'éclat passager qui est tombé sur ma vie. Ce n'est ried^'être pauvre, c'est d'être ruiné qui est pénible. Avec vous, je n'avais qi fortune, ni mari, ni enfant; aujourd'hui, j'ai perdu ma fortune et mon mari, et je vais bienlAt
M9 l'i ?^M](LIi:f; AlrAIN
peut-èti^ p^^e ce pauvre petit. Je ne suis moai^^ uHi no^ih ment ag^ pour reii^dre ma chute plus douloureusç.. ^idehmoi, ma pauyre Bérénice; laisse-moi revenir parla pensée ^ temps de notre enfance. Que me reste-t-U au monde ? Ui^ vieillard <]lçvenu pauvre comngie moi, presque par çioi, et qui souffre horriblement de la pauvreté ; un pauvre petit enfant qui est en train de mourir, et toi.
— Et ne fiuis-je donc rien î demanda ÛAésimft. Pulchérie et Bérénice jetèrent un cri d'effroi et ixe i^pon-
^ept pas; elles tremblaient et avaient peine a sp ^oi^tenir^
— Pardon 1 dit Onésime, je ne croyais pas yôu^ effrstyer ainsi. Je pensais, venant ici, où je suis convenu avec Béré^^ pice d^ placer nos signaux, q\^ vous i^'étieï \fs,& si éloignées ^e songer à me». Depuis ^on dépai^ je me ^eçi,ds ici tous les soirs pour voir si, Tune ou l'autre, vous n'avez pas .tjer^ soin de moi.
-^ Mais tu n'es donc pas allé à Cherbourg ?
— Nous causerons de cela piu.stard;seulemçut, ayçs^çoin, dans le pays, de ne pas plus parler de moi que si j'étais mort depuis cent ans : cela pourrait nuire à moi et à ceux qui\ m'auraient fréquenté.
— Ne cours* tu aucun danger?
-*— C'est encore là quelque chose dont nous causerons dp9 un autre moment yeniez-vous pour placer vm signal ? Laquelle devons deux a besoin de moi? Tout ce qu'un homme peut faire ayec son corps et avec son cœur, je suis prêt a^ le faire pour vous; et si, par hasard, ce que vous souhaite? vous semblait dépasser un peu ce que vous croyez dans la force et dans la puissance d'un homme, dites-le-moi tout dq même, m'est avis que ga pourra peut-être se faire aussi bien ; j'ai des raisons pour penser ainsi.
— Mon bon Onésime ! dit Pulchérie, nous allons plutôt eaoser avec vous de nos chagrins et de no^re vieille amitié^
LA FAMKW A^A^f ^^
[que yj»K demander votre appui aujourd'hi^i ; persoijne ne icoondt mieux que moi votre eourage et votre. dévouement^ mais ici le courage et le dévouement ne peuy^nt rieiî : il s'agit 4'une jsomme que M. Malais ne peut pas payer, et pour laquelle on va vendra le cti^te^ dç Beuzeval. Vous savez quel coup ce sera pour lui.
— r Qui €st-ce quj féjçjame T^g^ntî ept-oe le meunier?
-—Non, c'est le fermier Rivet; fî^^iff c'est \fjx billet souscrit par mon oncle au meunier.
— Oui, je comprends : le cousin É1(h ne ve^i pa§ paraître, ipais c'est toujours lui. Il faudra bien, après tant de promesses que je ne li^i demandais pas^ que le cousin Éloi fasse quelque chose à m^ prière... Quel délai M. Malais désireraitil?... Six mois?
— i Oh I mon Dieu, il ne pourra pas plus payer dans six mois qu'aujourd'hui : les fausses spéculations d'un homme dont je ne vewjt pas parler l'ont complètement ruiné, il faudra que le château de Beuzeval soit vendu ; niais, si j'avais du temps, je l'amènerais tout doucement à la résolution de le vendrQ volontairement et de se retirer ailleurs avec moi.
— Ailleurs ?. . . dit Onésime.
— Ailleurs veut dire d^s toute autre maison de Beuzeval, ou de pive, ou de Cabourg. Je ne voudrais pour rien au monde m'éloigner de cette chère Bérénice... et des autres amis de mon enfance, les seuls qui me soient restés... et les seuls que je regretterais. Si vous avez quelque influence sur le meunier, Onésime, obtenez de lui qu'il fasse discontinuer les poursuites et qu'il laisse, dans trois mois, faire une vente volontaire du château.
— Mademoiselle, dit Onésime, je vous promets qu'il sera fait comme vous le voulez.
— Vous me le promettez, Onésime ! et quels moyens emploierez-vous?
520 l'A PAMILtE AtAïN
— Je voudrais bien le savoir; mais ce que je éaîs, c'est que les choses se passeront comme vous le voulez. Je vous quitte, adieu. Surtout ne parlez de moi à personne, et n'oubliez pas que je viens ici tous les soirs, à la même heure à peu près, voir si je ne découvre pas sur cet arbre quelque signe qui me dise que vous avez besoin de moi.
Il embrassa Bérénice, serra une main que lui tendait Pnlchérie, sauta par-dessus un échalier et disparut derrière les
haies.
• — Mon Dieu! dit Bérénice, je suis bien inquiète de voir mon frère ici, quand il avait reçu une feuille de route pour Cherbourg. Est-ce que ce n'est pas cela qu'on appelle déserter? Si c'est cela, les gendarmes viendront le chercher un de ces jours... Reconnaissez-vous... reconnais-tu cet arbre, Pulchérie, ce saule auquel il m'a dit de mettre des signaux ?... Peu de temps avant ton départ pour Paris, nous étions encore des enfants tous les trois, nous nous sommes promis de nous aimer toujours, et nous avons gravé nos noms sur soa écorce avec le couteau d'Onésime. Depuis, on a enlevé les noms ; mais, comme il a fallu pour cela enlever l'écorce, la marque reste et restera toujours.
Pulchérie avoua que c'était elle qui avait enlevé les noms.
— Onésime aime toujours cet arbre, dit Bérénice, et il y est revenu bien souvent.
Onésime n'avait pas mis les pieds à Cherbourg ; il avait demandé asile au meunier, chez lequel il ne venait que la nuit, et encore quand le temps était trop mauvais pour rester dans une hutte qu'il s'était construite ou plutôt creusée dans les bois, et où il avait quelques petites provisions.
S'il ne voyait ni son père, ni sa mère, ni Bérénice, c'est qu'il savait bien que c'était chez eux que la gendarmerie fe- , rait ses premières recherches, et qu'il voulait laisser à leurs dénégations toute leur sincérité. H commençait à s'inquiéter de ne voir aucun signe sur le saule, et, s'il n'avait pas rencontré Bérénice et Pujchérie, il se proposait d'aller, pendant la nuit, appeler sa sœur et lui demander des renseignements.
Pour ne pas compromettre non plus le meunier quand arriverait le moment des recherches, il l'avait averti seulement qu'il viendrait quelquefois coucher dans un grenier dont la fenêtre resterait ouverte par mégarde. Éloi se chargeait lui-même de déposer dans cette cachette du pain, des fromages de Pont-l'Évêque et du cidre.
Onésime était quelquefois quatre ou cinq jours sans y paraître ; il donnait, dans certaines nuits, un coup de main à des pécheurs qui faisaient la contrebande pour le meunier.
C'était par l'un d'eux qu'il envoyait vendre pour quelques sous, au château de Beuzeval, les plus beaux poissons et les meilleurs coquillages; ce qui faisait dire à M. Malais :
— C'est étonnant, comme le poisson est à bon marché cette année I
La nuit qui suivit sa rencontre avec Bérénice et Pulchérie, au lieu de s'introduire clandestinement dans la maison, il fit entendre un signal convenu pour appeler le meunier; mais celui-ci était en voyage et ne revint que le lendemain.
Onésime attendit le soir et appela de nouveau Éloi, qui cette fois répondit à son signal. H passa le reste de la nuit à le prier de faire pour M. Malais ce que demandait Pulchérie; prières, supplications, menaces, tout fut inutile.
Le meunier avait une grande affection pour Onésime; mais la haine qu'il avait depuis longtemps conçue pour cette famille, augmentée par les dédains de M. Malais lui-même,
322 FAMiliLE ALAIN
était pour loi arrivée à toute Vâprçté de 1^ passion. Il voulait à son tbur humilier le châtelain de Beuzeval.
— Onésime, disait-il, je te donnerais plutôt de l'argent.
Onésime apprît alors quel avait été l'emploi de cette jour* liée d'attônte qu'il avait passée dans le grenier d/Ëloi. Épiphane était allé remplir au château certaines formalités de son ministère, et, le lendemain matin, il devait aller apposer les affiches annonçant que le château de Beuzeval serait, à tdl jimr, vendu par autorité de justice, i la requête du fermier Rivet.
Désespéré de n'avoir rien pu obtenir du meunier, Onésime, au risque d'être reconnu et arrêté, alla chez Ëpiphane: il était absent. Pressée de questions, madame Oarandin lui avoua qu'il était allé àTrouville chercher deux affiches qu'il devait^ le soir même, coller sur les pilastres de la grande porte du domaine de Beuzeval.
Onésime attendit quelque temps ; mais, comme madame Garandin le voyait agité, lorsque Ëpiphane revint, elle courut à la porte pour avertir l'huissier qu'Onésime était dans la maison. Elle rentra et dit à Onésime :
— Il vient de venir un Ijomme de la part de M. Garandia pour me dire de ne pas l'attendre à dîner; il ne viendra pas.
Alors Onésime partit,' et Ëpiphane, qui avait attendu son départ, caché derrière la maison, put diner tranquillement sans être dérangé. Quand le jour commença à diminuer, il eiivoya chercher uh enfant d'une douzaine d'années, qu'il appelait son clerc,* auquel il donna à porter un pot plein de colle avec un gros pinceau ; lui-même avait les deux affiches dans sa poche.
Déjà il était près de Beuzeval, lorsque, à un endroit où trois chemins se joignaient à un carrefour, il vit un homme assis sur un tronc d'arbre abattu se lever en brandissant UQ bâton. Cet homme s'avança vérft lui et lui dit :
LE F &MILLB AL^jp 228
•^ Bonsoir, mailre Épiphane.
— Bonsoir, Onéâime, répondit lliuissîer. Ne m'arrête pas,' mon garçon, car je suis bien pressé.
— vAlors je vais faire un bout de chemin avec tous*
— Je ne vais peut-être pas de ton coté.
«- Oh I si, car moi je vais du vôtre. J'ai à vous parler« -^ Écoute... Onésime... j'ai des raisons pour faire ma rdutè seul. Je vais à TrouviUe.
— On m'avait dit que vous y étiez allé ce matin.
— On lé croyait ; mais je n'ai pas pu y aller, et U faut que j'y aille ce soir.
— Bonsoir alors, et que Dieu vous garde de mauvaises rencontres 1
— J'en ai déjà fait une, puisque tu m*as fait perdre dix xniuutesî et je suis ea retard. •• Bonsou^,
XXIÏÏ
Épiphane, après avoir fait Un petit détour, ne tarda pas i se remettre sur la route du château de Beuzeval, en riant de la façon dont il s'était débarrassé d'Onésime. Il s'arrêta et coupa avec son couteau une branche de frêne.
— Allons, garçon, dilî-il à l'enfant qui l'accompagnait,' doublons le pas. J'ai, depuis quelques temps, jeté les yeux sur toi pour te faire mon premier clerc, et voici la première opération périlleuse dans laquelle tu m'accompagnes; encore avons-nous évité le plus grand danger en écartant ce nigaud d'-Onésime, qui a je ne sais quel culte pour Miette famille Malais. Ah I si tu avais été avec moi lé jour où j'allaî^vendre les chevaux de ce paysan grossier qui me poursuivit A coups de fourche jusqu'à quelques pas de chek inoi^ ou foiw
324 LAr FAMILLE ALAIN '
encore quand les fermiers du côté d'Hennequeville me j^'«èrent dans Teau au mois de novembre !... C'est là qu'il faisait chaud ! ou plutôt, c'est là^qu'il faisait froid 1 Mais, aujourd'hui, ça se passera pacifiquement. Après cela, il est inutile de rester bien longtemps. Marchons un peu, garçon, marchons un peu. Ah! voici le château. N'avançons pas davantage. Voici une grosse pierre qui sera à merveilla pour mettre la colle derrière notre affiche ; nous la porterons toute enduite aux pilastres de la porte.
•^ Vous vous trompez de routa, maître Épiphane;' dit Onésime, qui, soupçonnant la fourberie de l'ancien maître d'école, était venu croiser devant le château; vous vous trompez de route, et ce n'est pas ici le chemin de Trouville.
"— J'irai un peu plus tard, mon bon ami. J'avais oublié que j'avais quelque chose à faire par ici, une assez triste corvée, et je me suis ravisé, a Aussi bien, me suis-je dit, voici qu'il fait nqit, et cela fera moins de peine aux habitants de Beuzeval.
— Ne me faites plus de mensonges, Épiphane, et écoutez ce que j'ai à vous dire. Le meunier.-.
— Éloi Alain n'est pour rien... , .
— Ne me faites plus de mensonges, je vous le répète, Épiphane; je sais parfaitement les choses dont je vous parle. Le meunier a deux raisons de faire ainsi la guerre à M. Malais. La seconde est de rattraper son argent; plus, d'avoir les intérêts de la somme qu'il a prêtée, et Dieu sait quels intérêts 1 Nous ne lui avons ]amais emprunté que cent écus à la maison ; et, quand nous lui avons eu payé deux cents francs, nous lui devions encore un peu plus de cent écus. C'est sa manière, à cet homme ; il paraît que c'est bien, puisque tout le monde l'en respecte davantage et l'en salue plus, bas. Si c'est là la seconde raison, il faut que la première soit-
bien forte, La première est de se venger d'une affaire qu'il a eue autrefois avec un Malais, un oncle, un cousin, un parent enfin des Malais actuels, et ceci n'est pas tout à fait juste. D'ailleurs, c'est frapper un ennemi à terre. Les Malais sont aussi malheureux aujourd'hui qu'un ennemi peut le désirer. Il prétend aussi que M. Malais a été fier avec lui ; mais le meunier, qui est fier avec ceux qui sont au-dessous de lui, veut être l'égal de ceux qui sont au-dessus : c'est sa manie.
B Cette première raison ne regarde ni vous ni moi, et nous n'avons pas à l'aider à faire une mauvaise action pour assouvir une haine injuste. Quant à ce qui est de rentrer dans l'argent qu'il a avancé et dans les intérêts qui ont été convenus, c'est autre chose : c'est votre niétier de lui prêter assistance, et je ne le trouve pas mauvais; mais voici que M. Malais veut bien vendre sapropriété ; seulement, il demande à ne pas subir l'humiliation de la voir vendre par autorité de justice, n la vendra dans trois mois, et le meunier aura l'argent. N'afiSchez pas aujourd'hui ; demain, nous causerons, vous et moi, avec Éloi Alain ; et, s'il l'exige, on affichera la vente, mais en mettant sur le papier que c'est une vente volontaire.
— Désolé, mon cher Onésime, de ne pas pouvoir vous être agréable ; mais le devoir avant tout.
— Quoi I vous ne voulez pas attendre à demain pour coller vos affiches ?
— Elles sont toutes collées ; d'ailleurs, le meunier ne me paye qu'après que les choses sont faites, et... il faut penser à soi. J'ai bien plus d'ouvrage dans une vente par autorité de justice que dans une vente volontaire. Que diriez-vous, Onésime, vous qu'on a surnommé l'ennemi du poisson^ si je venais vous prier de décrocher un turbot ou un saumon de votre ligne?
939 LA FAMILLE ALAIH
répondit
Épv^bane, beaucoup plus babOe, llrritait par ses sarcasmes et feignait de Ini donner nne leçon, prodamant les coaps et les parades, et se contentant ^e riposter par dœooaps cq^lés sar les bras et sur les jambes.
Néanmoins Onésime se défendait assez bien, tont en mangréant de ne ponvoir atteindre son adversaire.
— Ced n'est pas mal, dit Ëpiphane en annonçant les coups furieux d'Onésime, comme s'il se fût agi d'un assaut simulé. Feinte de coup de flanc, coup de figure; paré, ri* posté sur les bras, paré, très-bien; deux enlevés, coup de tète, paré... Vous portez toujours à la tête, c'est trop facile i parer; il faut varier ses coups. Oh! mieux I j'ai bien fait de parer celui-ci, il m'aurait fendu en deux... A vous, sur la cuisse, six à une; à vous, sur le bras, sept à une. Ohl un coup de bout, paré; à vous sur les doigts... Ohl paré; oh 1 le coup de figure a porté, c'est pour moi, doux à sept. En effet, le bâton d'Épiphane n'avait pas rencontré assez tôt celui d'Onésime, et il avait reçu la moitié du coup sur Toreille droite, qui saignait abondamment. Épiphane assura son bâton dans sa main, s'-aperçut que la chose était plus sérieuse qu'il ne l'avait cru d'abord ; et, au lieu de coups à moitié retenus qu'il s'était contenté de porter en forme de riposte, il ne négligea rien pour mettre son ennemi hors de combat.
Des deux parts, les bâtons tournoyaient en sifflant autour de la tête et du corps des combattants; mais un bâton rencontrait presque toujours l'autre, qui couvrait son maître comme un bouclier. Quelques coups cependant portèrent, mais inégalement; Épiphane en reçut un et en rendit quatre.
Le maître d'école voulut continuer encore quelque temps ses sarcasmes.
LA FAMILLE ALAIN ae^
— Recevez ceci en Thonneur des dames, disait-il; feinte de cpap de figure, rompez d'un pas; feinte de coup défigure à dijte et à gauche, coup de tête, parez; ohl vous n'avez pasparè; je vous l'avais cependant conseillé. Ahl diable I celui-ci est pour moi.
Quelques coups qu'il ne réussit pas à parer firent qull cessa de plaisanter. Onésime fit voltiger son bâton sur Épiphane, aux bras, aux jambes, à la tète ; partout il rencontrait le bâton d'Épiphane, qui arrêtait le sien et le mettait à son tour en danger. Il s'aperçut qu'un de ses bras avait été atteint si rudement, qu'il s'enflait au point de perdre de sa souplesse, et qu'Épiphane avait décidément l'avantage sur lui par son habileté à parer.
Le clerc de l'huissier avait collé les affiches. Onésime vit qu'il ne devait plus prendre conseil que de son désespoir : aussi, au premier coup qu'Épiphane lui adressa à la tête, il ne le para pas et le reçut volontairement ; mais, en même temps, faisant passer rapidement sa main droite à l'autre extrémité de son bâton renversé, et présentant à son adversaire le gros bout qu'il tenait toujours de la main gauche, il le lâcha subitement, et le bâton arriva droit, lancé comme un javelot^ dans la poitrine d'Épiphane, qui tomba par terre.
Onésime tourna deux ou trois fois sur lui-même, puis s'affaissa et tomba sans mouvement. Le coup qu'il n'avait pas paré lui avait fendu la tête.
Tous deux restèrent ainsi quelques instants. Épiphane se ranima le premier, et, aidé de l'enfant qu'il avait amené avec lui, il se releva, alla remuer du pied Onésime, qui ne fit aucun mouvement, et, appuyé sur l'enfant, s'en retourna chez lui pour se faire panser.
Ce ne fut que quelques heures plus tard, au milieu djB la. inmt, qu'Onésime reprit connaissance. Il se &dna aux af-'
fiches, les chercha et les arracha ; puis, gagnant la rivière, il lava la blessure de. sa tète, et resta assis au pied du saule où la veille il avait rencontré Bérénice et Pulchérie.
Que faj'^e? Retourner auprès du meunier, lui adresser de nouvelles prière», de nouvelles menaces? Il se mit ^n route <}uand il fut un peu reposé, et, avant le jour, alla s'introduire dans la maison d'Èloi Alain. Éloi était parti ; il ne devait revenir que le jour suivant. Onésime se le rappela seulement alors.
— n prétend qu'il m'a fait son héritier, se dit Onésime; je donnerais bien tout l'héritage pour la somme que lui doit M. Malais. J'aurais dû lui demander de l'argent sous un autre prétexte ; oui... mais maiptenant il ne sera pas dupé de mon stratagème. Je pi'ose pas y penser, •• je désirerais sa mort : ce serait à moi alors qua H. Malais devrait de logent, et... Mais qu'en fait-il, de son argent, le cousin Ëloi, lui qui vit avec du pain, du petit cidre et du fromage, en attendant qu'il le place à gros intérêts? Je me rappelle avoir entendu dire à ce gueux d'Ëpiphane, quand j'étais enfant, qu'il savait bien où Éloi Alain cachait son argent; qu'il était entré un jour sans avertir, qu'il avait vu le meunier refermer précipitamment une armoire sous son lit, et qu'Éloi s'était mis si fort en colère.
» Si je trouvais la cachette et si je l'ouvrais... Au fait, puisque cet argent doit me revenir un jour... et puis, d'ailleurs, il lui reviendra à lui-même une heure après, puisqu'il servira à le payer; c'est comme si on tirait du cidre à un tonneau par la canelle et qu'on le remit par la Donde. 11 y a d'autres billets après celui-là; mais on donnera le temps à M. Malais de quitter le château et de le mettre eii vente : c'est ce que veut Pulchérie^ il faut que cela se fa^se.
Onésime se mit à fouiller la chambre du loauiûep; il ne tarda pas à trouver la trappe, assez hahÂ|e^si^t disaufiiulée
pour que quelqu'un qui n'en eût pas connu la place ne la découvrit pas. Onésime frissonna en l'ouvrant. Û se répéta encore que le meunier avait volé M. Malais en faisant des affaires avec lui ; que cet argent qu'il prenait était \ xui, Oné^ sime, puisque le meunier ne s'en servirait jamaii. et le lui avait donné par testament, et enfin qu'il allait revenir dans les inains d'Éloi Alain, en échange du billet de M. Malais.>
Il prit en or et en argent la somme que loi avait indiquée Pulchérie. Tout à coup il entendit un faible bruit dans U chambre voisine, et appliqua son œil au trou de la serrure. Que vit-il ? Un autre œil appliqué au même trou, de l'autre côté de la porte.
Onésime, efirayé, éperdu, prit la fuite en sautant par une fenêtre, et alla enterrer la somme dont il s'était emparé au pied du vieux saule. Le jour commençait à poindre ; il partit à travers la campagne et gagna Trouville, où il écrivit par la poste à sa sœur Bérénice :
a Va avec Pulchérie, le soir, auprès de notre saule ; fouillez au pied, du côté opposé à celui où étaient nos noms : vous y trouverez la somme nécessaire pour payer le billet de M. Malais. Que Pulchérie décide son oncle à quitter le château et à le mettre tout de suite en vente.
» n faut que je me cache soigneusement pendant quelques jours, ex je ne puis en ce moment vous être boij à rien. Je ne te dis pas où tu peux m'écrire, parce que je ne le sais pas moi-même. Le hasard seul et le soin de ma sûreté seront mes guidés.
» Adieu! j'ai tenu ma promesse à Pulchérie malgré tout;] pensez à moi toutes deux etaime^moi.
p Onésime Ajjjbu »
Onésime ne savait que devenir; il pensa que c'était dans une ville po()rlleuse et agitée qu'il courait le moins d^ risques d'être remarqué, reconnu et arrêté. Il monta sur un bateau pêcheur qui allait de Trouville au Havre.
— Que ferai-je au Havre? se demandait-il; dois-je aller à Cherbourg et demandera faire mon service? dois-je m*embarquer sur quelque navire pour la pèche de la morue ou de la baleine? Mais Pulchérie?
Arrivé au Havre, il alla avec les ouvriers sans ouvrage au pont, où vont hs chercher ceux qui en ont besoin. Il fut employé avec quelques autres à des travaux de terrassement ; ^ mais cela ne pouvait toujours durer ainsi : d'abord il s ennuyait de la mer et ne s'accoutumait pas à un autre travail ; ensuite cette position l'éloignait de ses parents et de Pulchérie autant que s'il eût été au service,
H écrivit à Bérénice pour avoir de leurs nouvelles, disant que, s'il pensait les laisser tranquilles et en sûreté, il irait se faire juger à Cherbourg, où il comptait bien qu'on aurait de l'indulgence pour lui en considération de sa démoTche volontaire.
En attendant la réponse de Bérénice, il passait le temps que son travail lui laissait sur la jetée du Havre, regardant la mer, causant avec les marins de ce qui intéresse les marins, du temps qu'il fait et de celui qu'il fera, des manœuvres bonnes ou mauvaises que font les navires à l'entrée et à la sortie du port, des nouvelles de la mer et de la pêche, comment tel navire a rencontré tel autre qui revient des bancs de Terre-Neuve avec trente-six mille de morues, comment on est inquiet de tel ou ifèi. baleinier, etc.
Un jour, le vent soufflait avec violence du mid-ouest depuis le matin ; les signaux de la Hève avaient annoncé plusieurs navires ; les barques des pilotes étaient sorties avec peine des jetées pour aller au-devant d'eux; la iL<jr était devenue très-grosse.
Cependant tous les bâtiments en vue étaient entrés sans accident; ceuSt des pilotes qui n'avaient pas rentré de navires s'étaient réfugiés dans divers petits ports, La mer, quand elle baissa, eut Tair de se calmer un peu ; mais, à la marée montante, le vent se déchaîna avec une nouvelle violence, et une terrible tempête se déclara.
Les lames, quoique la mer ne fût pas encore revenue à sa hauteur, passaient en écumant parniessus les jetées et lançaient des pierres et des galets avec violence.
Les promeneurs ordinaires s'étaient retirés; quelques marins seulement, se mettant à l'abri derrière la tour du phare, interrogeaient l'horizon.
— Voici un furieux coup de vent, disait l'un. •
— Je n'en ai pas vu de pareil, disait un autre, depuis le jour où périt corps et biens ^ en face de Courseules, VAimable" Marie^ qui revenait chargée d'acajou.
— Heureusement que tous les navires en vue sont rentrés; il ne fait pas bon proche de la terre, et il y fera encore pis dans une heure et demie.
— Mais est-ce que je ne vois pas une voile là-bas à l'ouest?
— Non, c'est l'écume.
— Je te dis que c'est une voile, et, de plus, je te dis que c'est un brick, autant que permet de l'affirmer le jour qui commence à baisser.
— C'est vrai, c'est un brick-goëlette ; mais il a trop de toile pour le temps qu'il fait.
— C'est qu'il veut essayer l'entrée»
éi
934 l^A ITAMILLIB ALAIN
— Entrer au Havre par ce temps-ci... et sans pilote! J'es* père pour lui qu'il n'est pas si fou, et qu'il va reprendre le large.
— Pas le moins du monde, il vient ici en droiture.
— Eh bien, si jamais je deviens négociant^ voilà un capitaine auquel je ne donnerai pas souvent mes navires à eommander.
~* Est-oe bientôt que tu espèreâ devenir négociant?
-^ Ne pl^isaiftons pas; les hotnmes qui montent Ce navire sont peut-être bien près d'aller chercher leur décompte là« haut.
— Ah! le voilà qui hisse un pavillon pour demander un pilote.
— Ah I bien, oui, un pilote I et comment veut-il qu'onsorte?
En ce moment, un officier du port se présenta sur la jetée.
—• Voici, dit-il, un navire qui demande un pilote. La plupart des pilotes ne sont pas rentrés, et probablement ont cherché un asile dans quelque port de la Manche. T a-t-ildes pilotes parmi vous?
Deux hommes se désignèrent comme pilotés.
— Pensez-vous pouvoir sortir? demanda l'ofïicier.
— Vous êtes marin, mon capitaine, répondit l'un d'eux, et je m'en rapporte à vous. Croyez-vous qu'un de nos canots de service pourra franchir les jetées sans être chaviré?
— J'avoue que ce serait une opération dangereuse pour ceux qui l'entreprendraient, et probablement sans résultat pour les pauvres diables qui demandent assistance. Quand le navire verra qu'il rie sort pas de pilotes, il reprendra le large ; ce n'est pas la peine de mettre des gens en péril pour d'autres qui n'y sont pas.
Le navire, en effet, ne tarda pas à amener le pavillon par lequel il demandait un pilote.
— Mais il ne vire pas de bordi *— Non, il va entrer sans pilote.
— > Allons donc ! pas possible ! ce serait perdre Yassurance, Les assureurs n'assurent plus quand un bâtiment n'a pas de pilote.
— C'est pourtant comme ça, et il faudrait être un berquer^ un mauvais gardeux de vaques et de moutons, pour ne pas ToiF qu'il fait pour entrer au part.
Cependant la mer devenait de plus en plus furieuse. Quelques personnes, qui avaient entendu dire qu'un navire allait entrer sans pilote, arrivaient sur la jetée ^ elles voulurent faire des questions aux marins; mais le bruit du vent et du galet roulé par la mer était devenu si formidable, qu'il fallait crier bien t^aut et avec une voix sonore pour se faire en* tendre.
Le navire avait amené presque toutes ses voiles ; il ne gardait plus que ses huniers, que l'on perdait même de vue quand il descendait entre les lames, et avec lesquels il courait plus vite peut-^tre qu'il n'aurait voulu.
Les marins accablèrent de malédictions le capitaine qui exposait ainsi la vie de ses hommes; puis, personne ne parla plus, quand arriva l'instant solennel où le navire se trouva à la hauteur des jetées.
Une foqle de gens avaient suivi les premières personnes qui étaient venues près du phare. Les lames crevaient sur les assistajits, qui étaient aussi mouillés que s'ils étaient tombés dans l'eau ; mais le spectacle était si imposant, l'anxiété si gra^deJ que personne ne s'en apercevait.
Tantôt le navire, porté sur le sommet des lames, était entraîné avec une rapidité effrayante ; tantôt on le perdait de vue dans les abimea qui se creusaient entre les «^Bgues.
Le bâtiment cependant arrivait à la passe ; mais quel fut Teffroî de» specUteurs quand un des nmim dit
— Les voilée flavoient; il ne gouveme plus I
En effet, le navire tourna à moitié, et une lame épouvantable le porta, au delà de la jetée du sud, sur un banc de sable et de pierre appelé le Fouiller, où il toucha avec un horrible bruit. Un cri d'effroi s'éleva parmi tes spectateurs non marins. Le navire touchant le fond était en butte aux coups répétés de la mer.
Il était roulé de côté et d'autre, et on entendait des craquements dans le pied des mâts. Les hommes de l'équipage essayèrent d'abord de le remettre à flot en le repoussant avec des gaffés ; mais la mer montait encore, et rien ne pouvait lui résister.
Le beaupré fut déraciné et tomba en plusieurs pièces. La mer balayait le pont du bâtiment, enlevant tout sur son passage.
Les matelots se réfugièrent dans les mâts qui restaient, et où des lames venaient encore les secouer et les ébïanler. D faisait presque nuit, et l'obscurité ajoutait à l'horreur de la situation. L'officier du port qui avait déjà parlé aux marins revint les trouver et dit :
— L'équipage du navire est perdu, si on ne va promptement à son secours. Ce qu'il eût été insensé tout à l'heure de tenter pour faire entrer un navire une marée plus tôt dans le port, ne peut-on le faire maintenant qu'il s'agit de sauver la vie des matelots?
— Jamais un canot ne franchira les lames de la jetée.
— Ce serait se noyer de gaieté de cœur.
— Nous avons àes femmes et des enfants, et nous devons encore demander quelques chances favorables avant de nous jeter dans un danger.
— Personne n*ira-t-il donc à leur secours? dit un des assistants étrangers; verra-t-on périr six hommes sous les yeux d'une popuUtion entière sans nett tenter pour les sauves^
LA PaMILLË ALAIN m
— Voici la mer qui commence à enlever les bordages du navire. Dans une heure, il n'en restera pas deux planches jointes ; dans une demi-heure, les hommes seront noyés.
Alors un jeune homme vêtu en ouvrier éleva la voix et dit :
— Qu'on me donne une embarcation avec quatre hommes, et j'y vais.
— Bravo ! dit l'étranger qui avait déjà parlé ; Je donne cent francs à chaque homme.
— Ce n'est pas pour de l'argent qu'on fait ces choses-là, dit l'ouvrier.
— Pardon, monsieur, vous avez raison, dit l'étranger; je seraile second.
— Allons, mes amis, dit le jeune bomme^ faisons pour eux ce que d'autres feront peut-être pour nous dans huit jours. Comme il faut bien être noyé un jour, il vaut mieux que ce soit en essayant de sauver nos semblables. Qui vient avec moi?
— Tant pis, j'y vais-
— Et moi aussi.
— Vite, une embarcation I
Ces hommes qui se dévouaient coururent à la place des pilotes. Une partie de la foule les suivit, le reste demeura sur la jetée. Au moment de partir, on se trouva six ; il n'en^ fallait que cinq.
— Êtes-vous marin ? demanda l'ouvrier à l'inconnu.
— Non, je ne puis que partager vos dangers.
— Alors restez à terre ; vous nous gêneriez. En route, mes amis, et à la grâce de Dieu !
L'ouvrier fit le signe dC la croix; ses compagnons Timitèrent, et ils descendirent dans un canot qui s'élevait et s'abaissait sur les vagues de telle façon que des marins ^euls pouvaient l'atteindre et s'y tenir •
Les compagnons de l'ouvrier se hâtèrent de mettre îes avirons en place et de s'asseoir sur les bancs de rameurs; il prit la barre du gouvernail.
La partie de la foule qui avait abandonné la jetée pour assister à l'embarquement retourna sur la jetée pour suivre la piro^e aussi bien que le permettrait la n\iit, alors presque tout à fait tombée. Les marins et les bourgeois échangeaient leurs impressions.
Groupe de marins. L'homme qi^ est à la ^rre..* est-ce un marin ?
— Je ne le connais pas.
-;- Moi, je l'ai vu au pont travailler avec les teirassiers*
— Si ce n'est pas un marin et un fin ma^n, lui et les hommes qui l'accompagnent sont aussi bien perdus que s'ils étaient morts l'année dernière. Is, pirogue chavirera avant de sortir des jetées.
Groupe de bourgeois. Àhl mon pieul on ne voit plus le bateau ... Il est englouti I
— Non, le voici qui remonte sur la lame,., tout ^ haut..;
— Ah! les voilà qui redisparaissent.
Groupe de marins. Le cap sur Dive... Bien... ça n'est pas mal barré (gouverné). Il est de l'état.
— La mer les repousse... Voilà trois fois qu'ils manquent à franchir la lame.
— Ça y est... En voilà un bout de fait; mais la mer brise furieusement sur le Fouiller... Les voilà chavirés. H n'y a pas d'eau. La pirogue est remise à flot et ils regrimpent dedans, il n'y a personne de blessé. Bien najé (ramé) et bien barré. Les voici qui approchent de la goélette, mais ils vont se briser dessus. Ah 1 bien, très4)ien I ils abordent contre la lame; le pilote s'est élancé à bord. C'est un chat, cet homme-là. Je ne vois plus guère rien.
r— Je vois un mouvement dans les vergues du brick-goë-
LA FAMILLE ALAIH M
lette ; c'est sans doute les matelots qui deseendent poar «oh barquer dans la pirogue.
— Vdis-tu quelque chose?
— Non ; et toi?
-^ La mer est noire coiiline un four» Tout 6e que /e sais, c'est que le vent fraîchit encore et qu'ils n'ont pab fait la moitié de la besogne ; et encore quand la pirogue ya être chargée... Pauvres gens I
— Ah bah 1 ça sera notre tour demain. Écoutons. Entendez-vous les avirons ?
— On n'entendrait pas Keu tonner, avec ce vent et cette mer furieuse; mais je vois comme une ombre.
— C'est, ma foi, la pirogue. Elle est dans les brisants, ils ont abandonné la goélette... Je ne la vois plus... Ah I je l'ai revue sur le sommet d'une lame.
A ce moment, en effet, la pirOgue passait entre les jetées et entrait dans l'avant-port.
— Ils sont sauvés!
Des hourras et des applaudissements dominèrent un in« stant le bruit du vent et de la mer.
On courut aider le pilote inconnu et ses quatre compagnons à tirer de la pirogue les hommes qu'ils venaient de sauver et qui étaient plus d'à moitié morts. Puis on embrassa les courageux marins, moins l'ouvrier, qui s'était perdu dans la foule aussitôt que le canot avait touché l'escalier.
On l'appela, on le chercha ; mais il était tard, chacun rentra chez soi. Le capitaine du navire échoué pria les quatre marins qui s'étaient dévoués pour ses hommes et pour lui d'assister à une messe qu'il ferait dire le lendemain, en exécution d'un vœu qu'ils avaient fait quand ils n'espéraient plus de secours des hommes.
L'étranger qui avait voulu partir avec les marins et qui s'appelait le comte de Sievenn, demanda la permission d'as^
sister à la cérémonie et d'offrir un déjeuner à l'équipage sauvé et à ses libérateurs.
Il se mit ensuite à la recherche du jeune et hardi pilote pendant toute la soirée.
Le lendemain, comme il se dirigeait vers l'hôtel qu'habitaient les marins de la goélette, il passa près du pont Rouge, et, s'approchant d'un groupe d'ouvriers qui attendaient qu'un entrepreneur ou un bourgeois vînt leur offrir de l'ouvrage, il s'écria tout à coup :
— C'est lui, c'est bien luil
Et, secouant la main du jeune homme, il l'embrassa et lui dit :
— • Il faut que vous veniez. Les marins que vous avez sauvés hier ont fait un vœu, et il faut que vous y soyez. En- ^suite vous me ferez, comme eux et vos quatre compagnons d'hier, l'honneur de déjeuner avec moi.
Après quelque hésitation, l'ouvrier se laissa entraîner. Le capitaine l'embrassa et voulut absolument lui donner sa jnontre.
— Ce n'est pas une récompense, ajouta-t-il ; c'est un soujiir d'amitié.
Bientôt arriva l'heure fixée pour la cérémonie du vœu.
Tous les marins de l'équipage, le capitaine en tête, se mirent en route pour Téglise.
Us avaient la tète et les pieds nus, et marchaient dans un profond recueillement que partagea, malgré elle, la foule accourue pour les voir, mais respectueusement entr'ouverte pour leur livrer passage.
Le clergé les attendait à la porte de l'église, et la touchante et majestueuse cérémonie commença.
Le déjeuner offert par le comte de Sievenn fut splendide. L'ouvrier et ses quatre compagnons eurent les places d'honneur.
La F'AMILLE ALAIN 241
Le cidre ne parut à table que pour la fonne et l'honneur de la Normandie ; mais, sur un signe de l'étranger, les garçons de l'hôtel je tardèrent pas à l'enlever, et le remplacèrent par de bon vin. c«
Comme on commençait à chanter, on vit paraître subitement deux gendarmes dans la salle.
— - Que personne ne bouge, dit le brigadier. Au nom de la loi, lequel de vous s'appelle Onésime Alain?
L'ouvrier, qui avait d'abord pâli, reprit du calme aussitôt et dit :
— C'est moi... Que voulez-vous?
— Êtes-vous Onésime Alain, de Dive?
— Je m'appelle Onésime Alain, et je suis né à Dive.
— Vous allez nous suivre.
Tous les convives se récrièrent :
— Mais c'est un honnête homme I c'est lui qui nous a sauvé la vie à tous ! Nous ne le laisserons pas emmener.
El ils se jetèrent entre Onésime et les gendarmes.
Le comte.de Sievenn leur donna des explications; mais ceux-ci exhibèrent leur mandat d'amener contre Onésime Alain, de Dive, profession de... marin, déserteur.
Onésime pria ses convives de ne mettre aucun obstacle à la mission des gendarmes.
Le comte de Sievenn lui dit :
— Après ce que je vous ai vu faire cette nuit, je suis votre ami. Je suis fâché qu'il vous arrive malheur; mais je ne laisserai pas échapper une occasion qui se présente si vue de vous montrer mon dévouement. Qu'avez-vous fait?
— J'ai reçu une feuille de route pour Cherbourg. Des amis et des parents avaient alors de moi un besoifa indispensable; je me suis caché et je ne suis pas parti. J'attendais ici une lettre pour aller moi-même me faire juger à Cherbourg. Il aurait mieux valu que je me fusse livré,
244 LA FAMILL-E ALAIN
rare quand je prenais l'argent pour M. Malais? N'est-ce pas mon cousin, qui, voyant qu'on lui avait pris une partie de son argent, se sera tué de désespoir? et alors ne suis-je pas, en effets son assassin? et la justice ne saura-t-elle pas que j'ai envoyé une^somme assez forte à Pulchérie? et ignorerat-on longtemps que j'étais <^ans le pays, que je me eachais? Ne peut-on m'avoir vu chez le meunier? [Je suis perdu I
Il demanda du papier pour écrire au comte de Sievenn : il voulait lui dire toute la vérité ; mais on lui répondit que, jusqu'à nouvel ordre, il était au secret et ne pourrait communiquer avec personne.
Le lendemain, il fut conduit dans le cabinet du juge d'instruction, qui lui donna connaissance du procès-verbal, duquel il ressortait que, tel jour, précisément le lendemain du jour où Onésime s'était enfui de Dive, comme ne ne voyait pas sortir le meunier, le garçon du moulin s'était inquiété et était allé frapper à la porte de la chambre sans recevoir de réponse.
Quelques instants après, le sieur Épiphane Garandin, ancien maître d'école, aujourd'hui huissier, était arrivé pour rendre compte à Éloi Alain de diverses exécutions qu'il avait à faire pour lui, et l'avait demandé.
Le garçon lui ayant dit qu'il ne l'avait pas vu de la journée et qu'il commençait à trouver cela singulier, le sieur Épiphane Garandin l'avait engagé à faire chercher le maire et à ouvrir la porte, ce qui avait été fait ; par suite de quoi, on avait trouvé le corps du meunier étendu sur le carreau.
Un médecin appelé avait déclaré qu'il était mort étranglé, et que la mort remontait à douze ou quinze haures. Tout portait à croire que l'assassin avait rencontré une vive résistance. Les mains crispées de la victime tenaient un morceau de drap déchiré que, par un hasard singulier, on na-
vait pu retrouver quelques instants après, lorsqu'on avait voulu l'annexer au procès- verbal.
Une déposition importante avait été faite par le sieur Épipbane Garandin : il avait révélé que le nommé Onésime Alain, cousin de la victime, marin réfractaire, vivait depuis quelque temps caché dans le pays, que lui-même, le jour où avait dû être commis l'assassinat, il avait subi de la part de éet homme une attaque dans lanuelle il avait été blessé de plusieurs coups de bâton.
Il avait appris par la servante du mwinier que ledit Onésime s'était, le même jour, introduit par une fenêtre dans la maison d'Éloi Alain, et que sans doute il avait pris la fuite dans la même nuit, car on ne l'avait pas revu le lendemain. Le sieur Épiphane avait ajouté que, dans son opinion, l'attaque qu'il avait subie de la part dudit Onésime avait pour but de s'emparer d'une somme d'argent qu'il devait avoir quelque raison de supposer avoir été reçue par lui, Épiphane, pour le compte du meunier.
Onésime fut épouvanté de cette déposition ; il annonça au juge d'instruction qu'il allait dire toute la vérité. Il avait voulu sauver des amis poursuivis injustement par son cousin. Ayant épuisé tous les moyens imaginables pour obtenir en leur faveur au moins un délai, il avait pris à son cousin, qu'il savait absent, une somme qui devait servir à le payer.
n s'était enfui, \mpe qu'un œil qu'il avait vu à travers la serrure lui avait fait penser qu'il était découvert. Ce qui l'avait déc' dé à prendre ainsi l'argent de son cousin, c'est qu'il savait comme tout le monde qu'il était l'unique héritier d'Éloi Alain, auquel, d'ailleure, la somme serait remise peu d'heures après.
Le seul résultat de l'enlèvement de l'argent devait être le délai qu'il avait demandé pour ses amis. U indiqua le véri-
tible sujet de son combat avec Épiphane; la colère conservée par Épiphane pouvait expliquer, disailr-il, une (leitaine animosité qu'il remarquait dans sa déposition.
Quelques circonstances pouvaient tromper Garandin, et celles-là, Onésime ne les niait pas ; mais il en était d'autres que l'ancien maître d'école altérait beaucoup ou supposait entièrement. Le juge d'instruction fit son procès-verbal, et dit à Onésime qu'il ne lui cachait pas que ses conclusions ne lui étaient pas favorables, que ses aveux ne lui semblaient pas complets; que, sans doute, surpris par le meunier et menacé par lui d'une dénonciation^ il l'avait tué pour s'assuref son silence. Onésime demanda la faculté d'écrire et de voir quelques personnes, ce qui lui fut accordé.
Pendant ce temps, on était bien triste à Dive. Quand arriva la lettre dans laquelle Onésime disait à Bérénice d'aller avec Pulchérie prendre l'argent au pied du saule, ou connaissait déjà la mort du meunier.
Bérénice sentit un horrible frisson, et n'osa pas se dire à elle-même l'épouvantable pensée qui naissait tout à coup dans son esprit. Elle alla trouver Pulchérie.
Celle-ci, le soir même où elle avait vu Onésime au bord delà rivière de Beuzeval, ne comptant pas beaucoup sur le résultat de ses efforts, avait décidé- M. Malais à quitter le château pour lui épargner l'humiliation^de le voir mis en vente;
M. Malais s'était dit à lui-même ce qu'il se proposait de dire aux autres, que ce château lui était devenu insupportable depuis la mort de madame Dorothée Malais ; que l'air, d'ailleurs, y était trop vif pour l'enfant de Pulchérie, et que, dans l'intérêt de la santé du jeune comte, il habiterait la vallée jusqu'à ce qu'il eût trouvé l'occasion d'acheter quelque magnifique domaine, ce qui ne tarderait pas beaucoup, attendu que ses hommes d'affaires en avaient plusieurs en vue.
LA FAMILLB ALAIN Ut
Le lendemain matin^ dès l'aurore, il sortit à cheval. Pul^ chérie lui avait demandé de lui laisser le soin de leur installation dans une petite maison qui se trouvait vacante à Cabourg ; elle y avait fait transporter les meubles, le linge, tout ce qui leur était nécessaire, et, le soir, au lieu de rentrer au château, M. Malais était allé coucher au nouveau logement.
Ainsi ils nliabitaientplus Beuzeval lorsque Onésime avait eu ce combat acharné avec Épiphane pour l'empêcher d'afficher la mise en vente du château.
Bérénice et Pulchérie ne purent pas douter du crime d'Onésime.
— n t'aimait tant! disait Bérénice; il aurait détruit le inonde entier pour satisfaire un de tes désirs.
— N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver? disait Pulchérie.
Toutes deux pensaient, comme le juge d'instruction, que, surpris par Éloi Alain au moment où il lui prenait son argent, une lutte s'était engagée entre eux, et que le meunier avait succombé.
— n ne me manquait plus, disait Pulchérie, que d'être la cause d'un si graiid malheur 1
Elles décidèrent entre elles qu'elles brûleraient la lettre d*Onésime et qu'elles laisseraient l'argent au pied du saule où il avait été enfoui; mais, après les aveux d'Onésime au juge d'instruction, on fit une descente chez Tranquille Alain, et, sur la vue du procès-verbal qui constatait ses aveux, Bérénice désignale saule, au pied duquel on n'eut pas de peine à trouver l'argent.
Une lettre d'Onésime à ses parents contenait le récit qu'il avait fait au juge d'instruction.
<i(Nous sommes malheureux , disait-il, mais nous ne som- [Hies piBts désh^monis; je suis innocent du- crime dont on,
nS LA FAMILLE ALAIN
m'accuse ; un concours effrayant de circonstances vient déposer contre moi : peut-ètresi, j'étais juge, condamnerais-je un bomme dans ma position ; mais à vous, mes bons et malheureux parents, à ma sœur Bérénice et à Pulcbérie, à laquelle je demande instamment qu'on montre cette lettre, je jure sur le sang du Gbrist que je n'ai même pas vu le meunier dans la nuit fatale où il a perdu la vie. d
Le comte de Sievenn, après des conférences multipliées avec l'avocat d'Onésime et des démarches actives auprès des juges, eut la conviction qu'Onésime serait condamné ; cependant, malgré les indices accumulés contre lui, il croyait à son innocence; on espérait toujours que l'instruction amènerait quelque incident qui pourrait éclairer la justice.
— Mais, disait le comte au juge d'instruction, comment expliquez-vous ce lambeau de drap de couleur foncée vu d'abord aux mains crispées de la victime, et qu'on n'a pu retrouver, tandis que les témoins qui ont rencontré l'accusé ce jour-là affirment tous qu'il était vêtu de toile ?
*-Cela prouverait tout* au plus qu'il avait des complices.
Quelques jours avant le jugement, le geôlier, un matin, ne trouva plus Onésime dans la prison ; on envoya de tous côtés le signalement du fugitif, et on remit la cause à une autre session, au lieu de passer outre, sans aucun doute par l'intervention du comte, qui espérait, disait-il toujours, que le temps viendrait prouver l'innocence d'Onésime.
Cet espoir, malheureusement, ne se réalisa pas.
A la session suivante, Onésime absent fut d'^claré coupable et condamné à la peine de mort; mais quelqu'un qui traversa le pays avant le jugement prétendit savoir positivement qu'Onésime s'était noyé, et donna sur sa fin des détails qui ne permettaient guère d'en douter.
On ouvrit le testament du meunier .: il avait légué tout
LA Famille âlain U9
son bien, qui était considérable, à Onésime, sauf une pension viagère à sa servante.
Au cas où Onésime mourrait avant ladite servante, elle aurait Tusufruit du tout, qui, après sa mort, retournerait i la famille du meunier. Le bien du meunier, aux termes de la loi, fut mis sous le séquestre, comme appartenant à Oné-* sime, contumax, sauf à le faire déclarer indigne et à faire annuler le testament, s'il était plus tard prouvé qu'il était l'assassin du meunier; la pension de la servante fut payée par provision.
n y eut une grande tristesse dans la maison de Risque- Tout. U était fort rare qu'on parlât d'Onésime et de son affaire, quoique chacun y pensât en secret. Bérénice seule, après avoir bien écouté son cœur, était sûre de son innor cence.
Une année s'était écoulée ; les bains de Beuzeval étaient de nouveau très-fréquentés sous la direction habile de dame ÉpiiAiane Garandin.
Quant à madtre Épiphane, il avait complètement changé de manières. Autrefois il s'habillait autant que possible d'une façon au-dessus de son état; ses afiublements n'étaient pas, en général, d'un goût irréprochable, mais ils étaient de cette magnificence laborieuse qui expose les prétentions et la :ottise de cc^ui qui les porte.
Maintenant il n'avait plus que de vieux habits rapiécés ; il se plaignait de la pauvreté et de la dureté des temps, il ne mangeait que des croûtes de pain et la viande de rebut, il ne changeait plus jamais de cbape^u.
JuQ pluf.î^sidu sur la plage des étrangers réunis à Beuzevat et à Dive était, sans contredit, un grand vieillard maigre qui ne se baigi^t jamais, mais se rendait agréable i tpul ie Inonde par sa politesse, son extrême çomfàaisance, une patience à toute épreuve pour écouter tout ce qu'on voulait lui^ dire, et la plus étonnante crédulité.
Ce vieillard, qui semblait ^'ailleuif? atteint d'une surdité presque complète, se nommait B]révillet
M. Malais rençontrçtit couvent M. Bréville sur la plage, et le trouvait infatigable à écouter les récits des magnificences de sayiOf Depuis qu'il demeurait à.Cabpurg, dans une petite paison, sous les yeux de tout le monde, il avait reculé devant les déguisements de son chevçll ; il était un jour sorti sur Mouton, orné de son étoile blanche, s'était montré partout, avait ciaiisé avec vingt personnes différentes, en annonçant qu'il allait vendre son cheval ; que, maintenant qu'il se faisait vieux, il n'avait plus besoin de deux chevaux, qu'il gardait le meilleur et se d^fa^t de l'autre; il ne revint que dans la nuit, rentra sans briiif , remit son cheval dans son écurie^ et effaça l'étoile blanche.
Le lândemaifit il se promena sur Pyrame, disant à qnr voulait l'entendre qu'il avait vendu Mouton mille francs. Malgré la singulière assurance avec laquelle il débitait ces contes, il était forcé de prendre quelques précautions avec les gexa^ du pays, qui se permettaient parfois des objections, tandis que M. Bréville, non-seulement, en sa qualité d'étranger, n'était pas frappé par quelques invraisemblances et quelques contradictions, mais encore ne doutait jamais de ce qu'on lui disait, et approuvait tout, pour paraître avoir entendu.
Le hasard Rivait mis M. Bréville en rapport avec plusieurs des pidrsoûnages que nous connaissons, Û rencontrait souvent Tranquille Alain^ quelquefois aussi Pélagie et Béré-
PiL FàMIIiliE ALAIf tSi
nica; il leur pelait avep aSTabiliié et achetait leur poisson; il commanda à Bérénice une assez grande quantité de dea* l^es pour une personne de sa famille, doi^t il Ini paya une par^e d'avance.
^ulcbérie y travaillait avec Bérénice, quand on ne lui donnait pas de broderies à faire. Au bout de quelque temps, 14. Bréyille pr^f; à son service comme femme de charge, Désirée, la servante du meunier.
iJne des personnes dont Ijf . Bréville s'était également concilié Testime et la confiance était une grande et grosse femme, faiseuse de vers et mère d'une charmante fille dont elle était beaucoup moins fière que de ses mauvais vers.
Elle avait, l'hiver précédent, fait d'avance et écrit ses impressions à l'aspect de la mer, et elle les avait emportées comme elle avait emporté ses chapeaux. Ia première fois qu'elle aborda M. Préville, c'était à la fin du jour; il était assis sur une chaise, les deux mains croisées sur la pomme de sa canne, et le menton sur ses deux mains, n regardait le soleil qui allait disparaître derrière la Hève.
— Quel magnifique spectacle que la mer I s'écria-t-elle ; comme cet aspect emporte l'âme dans les régions de l'infini t
— Un beau coucher de soleil, madame 1 avait répondu M. Bréville en la saluant. Vous êtes ici pour prendre les bains? ajouta-t-il.
— Non, monsieur ; j'y ai amené ma fille, pour laquelle jo vis uniquement, qui est l'objet de toutes mes pensées et de toutes mes afiections.
— Les enfants nous récompensent souvent bien mal, madame, avait répondu M. Bréville, qui avait cru^entendre afflictions. «»
Il y avait aussi un jeune homme toujours bien cravaté, bien ganté, et portant de longs éperons dont les molettes
i25â L'A FAMILLE ALAIN
s*émotfssaient singulièrement sur le sable de la mer et sur
le galet.
Celui-ci ne parlait que de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, de ses duels, n désignait par leurs prénoms tout ce qu'il y avait de distingué à Paris dans la politique* les arts et le monde.
Il s'appelait le vicomte Morgenstein. Il était fort gradeuz pour la grosse femme de lettres et pour sa fille. Comme elles, il avait choisi Dive pour prendre les bains de mer, parce, que, fatigué du grand monde,ilnfi voulait pas le retrouver à Dieppe, au Havre ou à Trou ville.
Il régnait depuis quelques jours un vent de nord-est qui avait interrompu les bains. On était fort embarrassé de son temps. M. Bréville proposa des promenades dans les environs. Il eut soin de réunir des ânes pour les femmes ; les hommes accompagnèrent à pied.
Le hasard dirigea la promenade vers le château de Beuzeval. Il était affiché à vendre. On. entra pour le visiter; on loua, on blâma; cependant la jeune Claire, la fille de madame du Mortal, la femme^e lettres, ayant dit, à l'aspect d'un couvert de tilleuls, que ce serait charmant pour danser, M. Bréville répondit froidement :
— Vous trouvez, mademoiselle? Alors je vais acheter le château, et, si vous voulez, dimanche prochain, j'aurai l'honneur d'ouvrir avec vous, sous cesVtilleuls, un bal, qui*, je l'espère, donnera quelques distractions à nos aimables baigneuses.
On rit beaucoup de la plaisanterie; mais, le vendredi suivant (on était au mardi), toutes les personnes qui se trouvaient aux bains reçurent une invitation pour venir danser au château de Beuzeval de la part de M. Bréville.
Ce tte vente ne changea rien à la position de M. Malais et de Pulchérie. Il sn trouva que les sommes dues à l'héritage
du meunier, par M. Malais et par son gendre défunt, dépas» saient de beaucoup le prix à payer pour racquisition.
Ce prix fut déposé à la caisse des consignations. La mort d'Onésiime n'ayant pas été légalement prouvée, et sa condamnation*^n'ayant été prononcée que par contumace, ses biena provenant de la succession d'Éloi Alain devaient rester sous le séquestre pendant cinq ans.
M. Bréville s'était informé auprès de Désirée pour avoir de la musique. Elle lui avait indiqué M. Éphiphane Garandin> qui avait un magniQque talent sur le flageolet, mais qui na voudrait peut-être plus faire le ménétrier, maintenant qu'il avait été huissier, comme il le faisait quand il était institu* teur.
Il faut garder son rang.
Cependant , comme il n'était pas bien riche y et que ; comme elle, il avait beaucoup perdu à la mort (du meunier^ puisqu'il était forcé de travailler en journée, l'espoir d'un, bénéfice honnête pourrait bien le séduire.
M. Bréville alla donc trouver msdtre Épiphane Garandin; On le fit attendre longtemps à la porte après qu'il eut frappé ; puis madame Épiphane vint ouvrir, très-rouge et très-troublée. Elle était assez misérablement vêtue.
Un vieux bonnet qu'elle avait remis à la hâte n'était par parfaitement droit sur sa tête ; mais un collier d'or à son cou faisait un singulier contraste avec la pauvreté de ses habits/ M. Bréville ayant demandé maître Épiphane Garandin, elle l'appela à plusieurs reprises.
Il se fit attendre quelque temps encore ; puis, quand il ar-^ riva, il pâlit, rougit, et, tout en demandant à M. Bréville ce qu'il désirait de lui, il s'efforça d'attirer l'attention de sa femme par des signes réitérés sur son magnifique collier d'or. Après quelques hésitations, elle fiait par se retirer, et,quand elle rentra, elle n'avait plus de collier.
tu LA/ FAMILLE ALAIN
' .^ Vous TOUS appelez Galaiitin, moûsiQur ?
•— Non, monsieur... Garandin* — Oh 1 Irès^bien, et vous êtes hui&siep?
— i Je l'ai été, monsieur. Lés temps étaient si difficiles; les fiffaires si mauvaises, que j'ai été obligé de faire quelque autre chose en même temps. J'avais des ennemis ; on m'a calomnié, on m'a obligé de vendre ma charge, ^je l'ai re- , rendue rien du tout, attendu que personne n'a voulu venir s'établir ici, et que l'huissier de Trouvillé m'a acheté pour quelques pièces de cent sous ma clientèle, mes cartons et mes chaises. Je vis comme je peux avec ma pauvre femme. J'ai été clerc autrefois, je donne quelques leçons^ je fais les comptes des ouvriers, puis je travaille de mes bras.
•—Alors vous n'aurez aucune répugnance à venir faire ide la mtsique chez moi. J'ai acheté UM maison qu'on appelle le château de Beuzeval, et je veut, dimanche, fâif9 Isauter quelques jeunes ûlhs.
— Très-volontiers, monsietfr.
' -7- Vous jouez, m'a-t-on dit, du flagiBOlei? ^— Passablement, monsieur.
— Très-bien. Je vous attends dimanche à sept heuïes du 'sdr.
Le château était resté en partie meublé ; cependant il y manquait beaucoup de choses. M. Bréviîle avait prié Désirée ^de prendre, pour ce jour-là, la direction delà maison, et de surveiller les rafraîchissements en s'adjoignant deux jeuines mies pour servir.
i— 11 paraît/ lui dit-il, que Thomme. chez lequel vous, m'a»v^z envoyé n'est pas riche. Il s'est montré enchanté de l'oc- 'casion de gagner quelque chose. Cependant sdr femme avait ua très-beau collier qui m'a paru être en or.
1^ Monsieur ^'«st trompé. Si madameGavandin^ avait j^
maMb^-de^sa^vie uacollieciea on, il y a:l0ngtetP9A'q^!U'fiîit rait vendu.
A, ijuoi M.. Bpé vîUq i ré^emdit :
-«^Ga effet, j^ peAsai&bien quatcekjQQideTaifcpas.étrfiride
Le soir, elle dit à Garandim :
-** n pai^qua madanoie: Gaa^aQdm.ia;dea»colUeiw^Q op.
-^£b I Qon, dit Garandia^ c'eBl ua: vieux icoUier «s imi^ tation.
— ^ Oui, joHmenL* . Monaieur a vu le «oonlDèlaj ; . AipfrèB^a, fa mfest bieou égal... Faites comme il vous^pldiiraf je* mfea lave^ le&mains*
M. Malais avait reçu une invitatioD de la part de^racqué^ ceur du château de Beuoeval, et il s'y rendit, aprè9quel(}ue hésitation entre le chagrin de revoir cette propriété, doDtiil avait été si cruellement dépossédé, et> rivDpevtanoe qu'il pioxirrait. 8d dooner^ ce soir«^là, comme . ancien proçnélidSQ du château de Beu^vaL
U eioi soin dadirequ'ils'étaitdéfait decettehabitaiMon parce qu'elle était devenue trop tristo pour lui depwaqu^il f a^it perdu son fils, sa femme et le mari de sa : nièœ^
•-^ Vous ne m'aviez pas parlé de votr& nièee^ mcmskrardë Betizeval,. etjavous en yeux doice quia jea'ai» pul^&gagepà embellir notre petite soirée de sa présence.
. — ^ Mille remerrîments; ma nièee^ madame laoomté3B»de Morville, ne serait pas venue; le d«uil de son> mari n'étaât par^ terminé, qu'ellaa perdu son anfont; depuis' ce* t<einp»y> elle i?û va plus dans le monde, die vit dans la re^mlie^k plus absolue, et ne) voit qu'une familla de pécheurs*, 6hez lesquels elle a été mise en nourrice^ J'ai renoneé mcHHSiémcr au mande pour n8« pas la contrarier, et je ne reçcûspersanaa^chez moi| pour* ne pas- la condamner' à s^itèî^mei» dans sa chambi*e, ce qu'elle ne manque pas de faire, qvtanê
par hasard il arrive quelqu'un qu'on ne peut se dispenser de recevoir.
On se promena dans la propriété nouvellement acquise.
M. le vicomte de Morgenstein prit occasion de chaque chose qu'on visita pour parler de choses analogues, mais beaucoup plus belles,^ à lui appartenant.
M. Bréville loua la beauté des meubles que lui avait laissés M. Malais, qu'il n'appelait que M. de Beuzeval. Celui-ci lui dit :
— Vous n'êtes pas difficile... Je ne vous cache pas que j'ai enlevé ce qu'il y avait de mieux pour le petit réduit que j'occupe. Je suis fâché, à cause de la sauvagerie de ma nièce, de ne pouvoir vous en faire juger.
M. Bréville répondit qu'il le savait et qu'on le lui avait dit chez le notaire.
Le vicomte de Morgenstein, en voyant un petit bassin, parla d'un étang d'une demi-lieue qu'ilavait chez lui et dans lequel on péchait les meilleures truites du monde.
M. Malais fit observer qu'il n'avait jamais entendu dire que IdSk truites vécussent ailleurs que dans les cours d'eau claire et rapide; mais M. Bréville répondit que c'était sans doute une espèce particulière, parce qu'il avait un ami qui lui avait dit également en avoir péché trèsnsouvent, et d'excellentes, dans un étang.
En voyant l'écurie, M. Malais parla de ses quatre chevaux. Le vicomte dit que désormais il n'en voulait plus avoir que flix dans ses écuries, et qu'il allait, à son retour, faire cette réforme.
On dansa, on soiipa, tout alla le mieux du monde. Madame du Mortal parlait de la mer.
— Quel magnifique spectacle que la merl s'écria-t-elle; comme son aspect emporte l'&me dans les régions de riQiinil
Sa ûlle rougit en l'entendant répéter à tous les baigneurs réunis une phrase qu'elle avait déjà dite à chacun d'eux.
Ensuite madame du Mortal parla des rêveries au bord de la mer, des beaux vers qu'elle avait inspirés, et fit si bien, que M. Bréville lui demanda si elle n'avait pas consacré quelques vers à rendre ce qu'elle sentait avec tant de poésie.
Arrivée à son but, madame du Mortal feignit de se troubler ; elle était, sans doute, restée bien au-dessous de ce magnifique spectacle; elle n'oserait jamais dire un seul de ses vers; elle avait une timidité dont elle n'avait jamais pu triompher. On lui prodigua les encouragements, et elle se 'décida à lire des vers ampoulés qui finissaient ainsi :
J'aime. • • • • • Le maquereau brillant des reflets de Pagato, Le turbot plat e^ gris^ le homard écarlatc Jouant au fond des mers.
— - Pardon, madame, dit M. Malais, mais le homard n'est rouge que quand il est cuit.
Madame du Mortal fut très-confuse ; mais M. Bréville cita des écrivains distingués et des peintres célèbres qui étaient tombés dans la même erreur.
Madame du Mortal s'écria alors qu'elle aimait beaucoup mieux se tromper avec des hommes de génie que d'avoir raison avec certains autres; que, du reste, elle faisait ses vers sauf prétention, et seulement pour procurer à sa fille des lectures sans danger.
— Car on fait aujourd'hui, ajouta-t-elle, de si mauvais livres 1... Pour moi, j'erre aux bords de l'Océan, je me laisse aller aux rêveries que m'inspire le bruit des vagues, et je jette sur le papier les élans d'une poésie un peu
sâuTage pett^^e/'iftds qui 'ne seront las ^qne pasBma fille.
'LaTéfrité sur iapoédieun peu sauvage de:aii»dflmeidu 'Mortal igst qu'elle ét^Litëttacbée à un journal 'de/^aoris^iHiar ■y faire YSitiidQmddès, iBt que, le jour même, xwa Tafâlt vue' assise au botd de-la -iiïer , qni> venait inuninitepià en pieds.
La marée était Msee, les^ ttû^hts luenrs du matin '.teignaient d'un rose lifes 4e sable humide que la' mer ravidt abandonné et qu^eîle allait reprendre. La mer était d'uni wett pâle partout, 'exeepté> à rborison, où 'elle était ulfuu4»leQ •sombre.
Au tord se dérmiMit tm^'«éeame Manôbe 'lOMaxie :imB frange d'argent, dans laquelle se jouaient des mouettes. On avait vu de loin madame du Mor.tal écrire, pt ¥ûkî*^e qu'elle écrivait :
On continue â fèstôûnetîes vatanûs detdBfetas iVorgandi et la tarlatane sont des étoffes en vogue dans la fashion^ surtout quand elles sont employées avec le faire distingué de ' madame' A manda (rue* de Hivoli , ï^) . Madame' ia ' ecmitesse A... portait l'autre jour une capoi;efen-faZ/e ftmA'Wwmé-^WNS un léger bouquet sur le doté de la passe, tandis quesa«œur, madame la duchesse dri'B...^ en lavâît un en i^flle de'i*lz orné de. petits radis roses. Toûte( \^ bonne compagnie "rmxh 'naissait le faire de madame' Ursule (rué Bréday 5)i^'Ëlle avait aussi un mantelet de mousseline de llnde,- doublé de soie citron, qui sortait de cbez'M.^Alfred (rue Vivienne, 14): i»
Comme elle finissait en signant : c^ "Vicomtesse 'de *C..., » Je vicomte de Morgenstein l'avait abordée. Elle avait ' taché son papier, et celui-ci lui ayant dit :
— Ahl madame, nous priveriez-vousdes belles "pensées que la mer vous inspire ?
— Quel magnifique et imposant spectacle! -é'étàît^écrïife
madame du Mortel ; cette agitation incessante des vagues n'est-elle pas la fidèle et triste image de notre destinée ?
La vérité est que la destinée de madame du Mortal avait été, en effet, assez agitée. Depuis biiit ans, elle avait quitté M. du Mortal pour un officier, qui n'avait pas tardé à avoir des remords et lui avait laissé promptement le loisir de racheter leur faute commune en retournant édifier le foyer conjugal par son repentir et l'exercice de vertus privées qu'elle avait un peu négligées.
Madame du Mortal n'en fit rien • elle sut se oréerdes ressources. Autrefois les gens déçus, les gens découragés, entraient en religion; aujourd'hui,'îls entrent en feuilleton.
Qu'une femme fasse parler d'elle, qu'une histoire scandaleuse l'éloigné pour un moment du monde, elle n'ira pas pleurer sa faute et l'expier dansuncldttre ; vous n'attendrez pas longtemps pour voir son nom au bas- du feuilleton d'un journal/ où elle demandera l'affranchifleement de la femme;
Madame du Mortal n'avait pas eu, du^reste, à&ire, pour imaginer cette ressource, de grands frais d?invontion. Son époux, M. du Mortal,' grand et gros homme à figure sévère, à.formidables moustaches, faisait depuis longtemps l'article modes dans un journal- répandu, et, sous le no«i de marquise dé M..., traitait hebdomadairement les questions i^volarUs et de passe, parlait de la longueur des robeset de la largeur des chapeaux, d'après les indications des^modistes et des couturières, qui le payaient pour citer leur nom et leur adresse.
' Madame du 'Mortal se livra à la même industrie et enleva quelques personnes dé la clientèle de son mari.
Le vicomte de Morgenstein était un de ces illustres pianis^ tes dont l'art a beaucoup moins de rapports avec la musique qu'avec la prestidigitatinn. M. de 'Morgenstein ne faisait que trois notes do moins à la minute que M. Henri Herz, mais'il
était encore jeune et travaillait beaucoup : on pensait qu'il atteindrait et peut-être même surpasserait ce maître.
Il avait les cheveux longs et frisés, affectait un air mélancolique et désespéré; il avait dans la démarche quelque chose de fatal. En le voyant, on devinait sans peine un homme accablé par les assauts du génie et la malédiction divine.
M. Bréville,qui n'aurait pas osé lui demander une contredanse, le pria de jouer quelque chose sur le piano ; il refusa ; il était exténué, il y avait quatre nuits qu'il n'avait pas fermé l'œil ; il portait tant d'envie à ceux qui dorment 1
On insista; il passa là main sur le clavier; le piano ne valait rien, et n'était qu'à peine d'accord. On cessa de le tourmenter, et on s'occupa d'autre chose. Quand il se vit abandonné, il se mit devant le piano et préluda.
Le maître de la maison réclama un peu de silence. Alors il parut que le jeune musicien se réveillait.
— Eh quoil s'écria-t-il, ai-je joué du piano? Je ne m'en étais pas aperçu, je n'y songeais seulement pas... Mais, puisqu'on le veut absolument, voici quelques variations sur la Dernière pensée de Weher.
Il laissa tomber ses deux bras sur les deux côtés de la chaise, il ferma les yeux, regarda Ip plafond, comme s'il demandait des inspirations au ciel, puis il leva ses deux mains au-dessus du clavier et à la hauteur de ses yeux avec nonchalance.
Alors, comme si l'inspiration arrivait tout à coup çt s'emparait de lui, il frappa des deux mains sur le piano avec énergie, et commença à jouer des variations qu'il avait jouées vingt fois déjà après les avoir apprises pendant deux mois, ^u grand désespoir de ses voisins, qui avaient eu à subir les études et les passages répétés avec une inexorable persévéxance.
De temps en temps, baissant la tète sur le piano, il laissait tomber ses cheveux sur le clavier ; puis tout à coup, relevant brusquement et fièrement la tête, il les rejetait en amère. C'est un effet que presque tous essayent, mais dans lequel peu réussissent. Ces mouvements brusques et spontanés sont étudiés avec grand soin.
Voici comment se fait une variation pour un instrument quelconque : on prend un air d'un autre musicien (rien n'empêche de le choisir joli), on joue l'air une fois dans le mouvement fixé par l'auteur, puis on le joue une autre fois en le délayant, en y intercalant toutes sortes de lambeaux de phrases plus ou moins musicales.
Les faiseurs de variations versent, dans la coupe où est un vin généreux, tantôt de l'eau, tantôt une odieuse piquette; ils vous font boire cet horrible mélange, puis de temps en temps vous font un peu goûter le vin pur, c'est-à-dire que de temps en temps ils rejouent la mélodie sans y rien ajouter.
Quand ils s'arrêtent, on applaudit bien plus de joie de ce que c'est fini qu'à cause du plaisir qu'on a goûté. Puis, si quelqu'un, ravi de la mélodie ainsi délayée, demande au pianiste de qui elle est, celui-ci répond hardiment et modestement à la fois :
— lîe moi, monsieur.
. Absolument comme si le fou se croyait l'auteur du verre de Bohême qu'il brise en éclats.
Le journal de madame du Mortal reçut en même temps que l'article modes que cette dame avait écrit sur les bords de la mer, une note que le pianiste envoyait à un de ses amis, rédacteur de la feuille. Cette note, faite par lui-même et de son écriture, était accompagnée d'un billet ainsi conçu :
« Fais passer cette note dans le plus prochain numéro ; il serait ridicule de faire le modeste et de ne pas te dire franchement que j'ai eu un succès fou. Tout à toi. »
* 262 ''LA^FaMLLEAILAJN
y (Ad la lïdte : aWous arans eiïcore.à enrègÎBferer.iin «lîouveau succès de? Morgetistoin. lia bien voulu- se faire enteitdte dans un salon aristooratique à Dive, où il a été applaudi ^amc fureur par les plus jolies duchesses et la fleur de la feshion. Cet artiste inittieusene peut plus être ownparé qu'àduimême: grâce, énergie, noblesse, il réunit toutes^^es qualités 'que la nature avare partage^ d'brdiwaire'avec les gcands musiciens. Tout le monde Teiitourait avec empressement, loraque, oppresBé sous lesiétreintes^de son génie, courbant son front pensif, il s'est 'retiré du salon tu milieu, des applaudissements.
M. Bréville remercia M. de Morgenstein, qui lui dit : — Cet air a eu beaucoup de succès l'hiiver r dernier. La princesse*** en était folle, la /docbosse*** me Va fait répéter jusqu'à trois fois ; mais ces gens du monde» m'ennuient.
Quelques jours après le' bal donné par' M. Brévïlie, Bérénice et Pulehérie étaient allées /se promener le loog de la rivière de Beusîeval, et, sans y, songer, elles ô'étaieait «seises 'au pied du saule d'Onésime.
Pulehérie était redevenue tomt.douottnei&tlla sœur de Bérénice.
Elle avait repris, avec les ménagements nécessaires pour ne pas choquer M. Malais, presque tous les costumas simples qu'elle avait portés pendant Hon enfance.
Un observateur vulgaire n'aurait pas facilement reooniui la brillante comtesse; mais Pulehérie airaàitmîcoxétre^cDnfondue avec les femmes -et les filles des pêcheurs que dej««r aux yeux du monde le rôle- de grande dame déchue.
^ Eb bien, dii-elle à Bérénice^ c'est dôme tdâS)s,qaatc6 mois? Glam est un brave garçon qui te tcoadra heureuse «t qui sait apprécier le trésor qui va lui être eouBé.
—-Ce qui m'embarrasse le plus, dit «Bérénice, c'est Ja nocel... Glam* veut qu'on fasse une iioce«...Jam&isMnous M
pourrons décider mon père et ma mère à se mêler à une as j semblée de plaisir. Tu vois qu'ils ne sont pas consolés de perte d'Onésime plus que le premier jour. Le deuil n'a pas quitté notre maison; on n'a plus souri à cette table, où à^Wi places vides racontent sans cesse de si tristes histoires.
. En effet, depuis le départ d'Onésime, et depuis surtout-qua le bruit de sa mort s'était accrédité, Pélagie servait comme autrefois le dîner de son mari sur la table, son couvert é<ait mis comme de coutume; mais Tranquille prenait sa soupe et allait manger dans un coin sur ses genoux ; Pélagie et Bérénice en faisaient autant, chacune de son côté. Un jour, Tranquille dit à sa femme :
— Pélagie, il faut poutrant que ça finisse. Pourquoi/Bérénice et toi, ne mangez-vous pas à table?
— Si tu le veux, répondit Pélagie, je mettrai le ^couvert comme autrefois, et, dès demain, nous mangerons i à table.
~ Tu peux bien le mettre si tu veux, répliqua f raa-; quille, mais ce n'est pas moi qui y mangerai.
Depuis ce temps, on n'en avait plus parlé, et on avait con-i tinué à manger chacun dans son coin.
— Et M. Malais? demanda Bérénice à Pulchérie.
—'M. Malais n'est pas malheureux : je craignais pour lui une triste impression en voyant le château passer en d'autres mains ; mais, au contraire, il s'arrange très-bien avec ta M. Bréville, qui semble croire avec une grande feoililé tout ce que lui dit mon oncle, peut-être parce qu'il n'en enteAd pas la moitié, et admet sans observation tous les petits mensonges qu'il entasse pour ne pas avouer «a ruine, ruine, hélas! dont je ne puis parler sans une douleur resjpectœtise; car j'en suis la cause et l'origine. Quel'maLHieur^'ma'ioutia •"Bérénice, pour eux et pour nous tous, que mon^of^de-ci ma tante ne m'aient pas oubliée un peu plus laigtemjsl 11$
n*auraient pas i>crdu leur fortune ; moi, je n'aurais pas subi de si rudes épreuves : nous ne nous serions jamais quittés.
— Tu aurais épousé Onésime, qui serait resté au milieu. 4e nous, au lieu d'être mort désespéré et déshonoré...
Après un moment de silence, Bérénice reprit :
— Le maître du château fera bien d'être riche, car il a la réputation déjà d'être facile à tromper. On prétend que c'est rhomme le plus crédule du monde.
A ce moment, M. Bréville passait de l'autre côté du mis-
-seau et salua les deux amies. Il demanda à Bérénice des
nouvelles de ses parents et de la pèche ; puis il s'informa si
le facteur de la poste était déjà passé, et, sur sa réponse né-
-^ative, il salua et descendit à Dive.
Bérénice et Pulchérie parlèrent si longtemps d'Onésime et >de leur enfance, que M. Bréville les retrouva à la même place une heure après, lorsqu'il remonta au château avec Épiphane Garandin ; mais, à la vue de ce dernier, elles disparurent -dans les arbres et redescendirent à la maison de Pélagie par un autre chemin.
11 était évident que c'était Épiphane qui, par ses révélalions, avait entraîné la fuite, la condamnation et la mort d'Onésime, et elles ne pouvaient le voir sans horreur.
M. Bréville emmena Épiphane au château et lui dit :
— Vous avez, l'autre jour, donné un échantillon de vos talents; mais j'ai besoin de vous pour quelque chose déplus .sérieux. Monsieur Garandin, je m'occupe de sciences, et ce m'est pas sans raison que j'ai fixé mon domicile au bord de la mer. Je m'occupe d'un grand ouvrage sur les huîtres ; j'ai "déjà fait beaucoup de recherches, j'en ai encore davantage" A faire. Vous avez une belle écriture, vous êtes intelligent; je ne vous crois pas très-occupé...
— Non, monsieur, et j'ai besoin de l'être... J'ai beaucoup {^erdu & la mort du meunier...
— Voilà plusieurs fois que je vous entends dire que vous avez beaucoup perdu à la mort du meunier, et je ne comprends pas bien comment cela peut se faire. S'il vous devait de l'argent, il a laissé une magnifique fortune qui, quoique sous le séqu£stre, peut payer les dettes de la succession.
— Monsieur, d'abord j'étais huissier. Le meunier faisait la banque : il prêtait de préférence à des gens qu'il savait ne pouvoir pas payer à l'échéance des obligations ; cela amenait des renouvellements et des intérêts pour lui, et des /raf^pour moi. Ensuite je lui cherchais des affaires ; il me donnait quelque chose quandje lui amenais un emprunteur, et l'emprunteur, de son côté, me faisait un cadeau; puis... j'avais do temps en temps quelques chapeatix...
— Comment! quelques chapeaux?... Le meunier vous donnait des chapeaux?
— Non pas lui... mais c'était à cause de lui qu'on m'en donnait... et c'était là le meilleur de mon revenu...
— Je ne comprends pas.
— Vous n'êtes pas Normand, monsieur ?
— Non... je n'ai pas cet honneur.
— Alors vous ne pouvez pas me comprendre, c'est un mot . du pays...
— Qui veut dire ?
— Voici ce que c'est : On savait que je faisais les affaires d'Éloi Alain, et on savait surtout qu'il était très-riche. J'avais soin d'être à l'affût de toutes les ventes qui se faisaient
. dans le pays ; mes divers métiers me rendaient la chose facile. Le jour de la vente, je me présentais , et j'annonçais Tintention d'enchérir, soit sur une ferme, soit sur un lot de bois; ma présence inquiétait les autres. On venait me trouver : a Dis donc, Épiphana, me disait-on, est-ce que tu veux de cela, toi ?
B -^'Mais peut-être bien.
' p — Cela ne vaut pas grand'chose.
» — C'est peut-être pour cela qu'on ne le rendra pas bien cher.
» — Plus que tu ne le crois ; il y en a qui endxériîPont , et cela pourra bien monter un peu haut.
» — Tant mieux pour le vendeur...
p — Et jusqu'où iras-tu ?
D .» Vous verrez... on en a envie...
p — Oh 1 nous savons qui tu as derrière toi... Eh bien; celui qui l'aura le payera cher... Voilà ce que c'est que do ne pas s'entendre... Nous étions trois dessus. Eh bien; nous nous sommes arrangés... de sorte qu'on œuvrâra à peine la mise à prix /"et nous parlageroias les bénéfices... '^Vollà que tu viens tout déranger; 'mais, quand cda devrait nous coûter quelque chose, si «/est toi qui Tas, tû le payeras.
» — Cela m'est égal... ce n'est pas avec mon argent.
p — Écoute, Épiphane, veux-tu un chtgpeaU ?
» Je me faisais un peu prier : je ne pouvaispas...il* n'y avait pas moyen, tout ce qu'il fallait enfin pour faire grossh» le • tihapeau: puis enfin je me laissais gagner ; j%eeeptaisle chapeau, et, quand venait le momentde l'adjudication, je mettais une ou deux enchères insignifiantes et j^bandonnais, de sorte que, moyennant un chapeau, les acheteurs' avaient les choses presque pour rien.
— Mais vous ne m'avez pas expliqué le ttioi chapeau.
— C'est juste... Lorsqu'untestateur vous donne un dia^ mant de deux mille francs, l'exécuteur testanïentaire vous paye deux mille francs dont vous achetez rarement un diamant. Un chapeau^ c'est à peu près la même chose. Souvent,'
■ en Normandie, pour de-petites gageures on parie un chapeau^ Quand il s'agit de ventw peu importantes et qu'cm vwtéloi^
LA FAMILLE AÊAIW Wi
gner un coneurrent, on lui* propose un chapeau pourlettésintéresser j on paye le plus souvent le chapeau en argent. Ainsi je vous gage un chapeau signifie : je vous gage vingt francs* Eh bien/ on efst arrivé à donner des chapeaiix^de quinze cents francs, de diy mille francs, decentmille'francs, selon l'importance des âffeires.
— Je vous comprends, dit M. Bréville; c'ést'ce qu'on appelle ailleurs un j7o^-eZe-vm, et ce quêtes voleurs nomment un bouquet. Et, ajouta-t-il se parlant à lui-même, les hommes ont pour l'argent la pudeur qu'inspire un amour sérieux. Ainsi ils évitent de le disigner par son nom. Les uns se servent d'un pronom ; ils disent : je rien ai pas^ j'en dois^ sans oeer- prononcer le mot argent, tant c'est pour eux une divinité redoutable. Les autres disent diamant, pot'-de-vin^ chapeau; quelques-uns demandent des ^^fwgr/e^ pour leur iemme. Et il suit delà,, reprit-^il, monsieur Épiphatie,' que vous n'êtes pas très-occupé et que vous ne seriez paff fâché de l'être?
— Si on me pensait employé par vous, monsieur, je -gagnerais bien quelques chapeaux par-ci par-là; mais, quand on me croit livré à mes seules ressources; on ne tombe pas dans le piège.
— Ce n'est pas dans ce sens-là que je compte vous mployer; j'ai besoin de vous pour mon Essai sur les huttres.
— J'en ai mangé, monsieur, mais je n'en sais pas davaur tage.
— Je n"ai pas besoin que vous en sachiez* davantage ; 31 s'agit seulement de mettre mes rechei*ches en ordre et de recopier les notes que je prends. Du reste, monsieur Garandin, mon ^Essai sur les huîtres est un ouvrage sérieux qui sera lu à l'Académie des sciences; je travaille lentemeïit, parce- q«e je ne veux rien avancer qu'accompagné de prcuvçs/Safrâvous le grec, monsieur Garandîïi?
— Non, monâeiir; je l'ai montré, mais je ne le sais pas.
— VoDS savez pent-ètre le lire et récrire?
*— Oui, monsieur, du moins i pen près.
•— C'est assez : il ne s'agit qne de quelques étymologies ; mais, je tous l'ai dit, je travaille lentement, deux lignes quelquefois me coûtent huit jours de recherches préalables ; il faudrait que je tous eusse toujours sous la main.
XXYI
n se passa encore un an sans qn'il se fit de grands changements dans la situation de nos personnages. Bérénice allait épouser le fils de Pacôme Glam. Pacôme Glam était mort il y avait quelques mois, ce qui avait nécessairement retardé le mariage.
Quant à H. Bréville, il avait sa réputation complètement faite, et cette réputation était celle d'un homme parfaitement sourd et un peu niais, à qui Ton peut tout dire et tout faire accroire.
Désirée était femme décharge à BeuzevaI,et1\I. et madame Garandin avaient fini par venir y demeurer.
Épipbane travaillait énormément pour M. Bréville, dont les recherches prenaient des proportions tout à fait formidables, n est vrai qu'un volume d'extraits fait par maître Épipbane Garandin ne donnait, en résumé, que quelques lignes à l'ouvrage du nouveau propriétaire de Beuzeval.
Tout portait à croire que cet ouvrage durerait autant que la vie de l'auteur et que celle de son secrétaire ; Désirée, d'un côté, et les Garandin, de l'autre, passaient pour piller M. Bréville sans aucune mesure.
La belle saison ramena les baigneurs, et M. Bréville donna quelques fêtes. La bonne intelligence qui avait régné jusque-là entre Désirée et madame Garandin ne put durer plus longtemps. Désirée voulait dominer dans la maison ; madame Garandin opposait quelque résistance.
Garandin, quand survenait une discussion, donnait tort à sa femme ; mais celle-ci finit par lever l'étendard de la rébellion et méprisa les injonctions d'Épipbane.
Quelques personnes trouvaient que Û. Bréville ne faisait pas tout ce qu'il aurait pu pour faire régner la paix dans la maison ; on aurait pu croire que ces bavardages et ces récriminations, qu'on appelle potins en Normandie, d'où le verbe potiner^ l'amusaient singulièrement ; il écoutait séparément les plaintes et semblait animer les adversaires les uns contre les autres au lieu de les concilier, ce qu'on affirmait être la marque d'un petit esprit.
On était dans le cabinet de travail de M. Bréville ; il était entouré de livres et dictait à M. Épipbane Garandin, tout en entremêlant les doctes élucubrations de dialogues plus familiers.
— Y êtes-vous, maître Garandin?
— Oui, monsieur, j'y suis.
— Très-bien ! Écrivez : a Huître, en latin ostreum ; en grec ostreon. Ménage affirme qu'on a dit en français des oistres avant de dire des huîtres... i> Il serait bien intéressant, monsieur Garandin, de pouvoir suivre ce mot ostreon^ ostreum, oistres, huîtres^ dans ses diverses transformations. Ce sera l'objet de recherches ultérieures. Vous me disiez que vous aviez donné des leçons de grec; c'était sans doute des leçons particulières ; car on n'enseigne pas le grec dans les écoles communales.
-*- Oui, monsieur; je donnais, pendant les vacances, quelques leçons à un fils de M. Malais, l'ancien propriétaire do
Beuze'val; miais ce «jeune bomme est mort primatarémeut.
-— Est-ce que vonxs étiez encore instituteur lors de la mort du meunier, ' mort' don ti on a- tant parlé et dont on parle, en*" encore de tempsentempsdansce.pays?
— Non, monsieur, j'étais huissier.
— Très-bien \ Écrirez : < Pendant longtemps, les Romains ne mangèrent que tes huîtres du lac Lucrin ; ils en tirèrent ensuite de Brindes et de Tarente; puis, enfin, les seules estimées furent les. huîtres de Tocéan Atlantique. L'huître est un* coquillage l»vabre; l^aille; de Thuitre est. d'une &«gure presque ronde, aoirdinairement épaisse, raboteuse, inégale..;)» €n a ditjquovoas étiez témoin .à charge dans Ta* feire?
•—OneKe affaire?
— Mais l'affaire du meunier.
•~ 'Oui, monsieur.
•^L'assassin était le IQIs' d'un* pécheur d'ici?
— Oui, mxmsieur, o'était le^fils de Bisque-Tout;
— Et il s'est, je crois, sauvé de prison?
•* Oui, monsieur, et; depuis, on l'a dit mort*
— On m'a assuré qu'il l'était». J'ai eu quelques détails à fie sujet' quand j'ai ou^beté Beuzeval, parce que Beuzeval, étaithypothéqué'par le^meunier,. et que son. héritier éiaif •ce^ . . .comment l'appalez-vaus ?
— Qui, monsieur?
'«-^.L'assassin?
-»^ Oh ! l'assassin , il s^appelait'Onésime Alain.
Jevous ODoyais'bîen^ avecBésirée, monsieur Épipbane 7 "-** Mais je ne: crois pas quoinoas sojrons bien mal ensenEible, monsieur.
— Elle nO'Çarle ipasdeTeusTComme un. parie d^un ami ; <eUô^médit surtout do^madamo G&randin^ J'ai dixlui imposer
LA FAMILLE ALAIN S7l
silence hier ; elle trouvait mauvais que votre femme eût un bonnet neuf.
— Désirée est à son aise et elle est un peu ftère, qfuoiqu'il n'y ait pas de quoi. Ce qu'elle a, elle né Fa pas volé: Le vieux Bïeunier, avec qui elle est restée longtemps, la faisait pleurer plus souvent qu'à soii tour, n n'y avait personne d'aussi manant que lui quand il avait bu.
— Que voulait-elle dirp en s*écriant : <rMadame <ïaran* tin porte son bonnet trop haut ? »
— Je 'ne sais pas monsieur. Peut-^être vêtit-elle par là î*accuser'd'un peuMe vanité'. Unbonnfet neuf pow une femme de cette cksse-là, monsieur, car 'la mienne ne vaut guère mieux que Désirée, c'est une couronne ; celles qui l'oht en sôût fières, celles qui le voient en sont aussi jalouses. Après ça, •Désirée n'a pas tout à fait torl, Madame Épiphane obéit un peu' trop à ses taprices; ■ quelquefois elle oublie que nous sommes de pauvres diabies,^' et on 'la prendrait pour la "femme d'un négociant; 'mais, de' temps «n- temps, j'y mets bon ordre.
• -—i «Écrivez : «^Itfacrobe dit qu'on servait toujours les huîtres sur la table des pontifes romains. ^Apioius avait ua
•moyen de conserver 4eshuitres qui» n'est pas» venu «jusquià nous; il en envoya d'Italie en Perse à l'empereur Traj an,
•et, à4eur arrivée, elles étaient aussi' *àîches qu'au dépaW.
, Quant aux qualités des huîtres.. • d Racontez-moi donc l'histoire de cet assassinat, . .
— Cela n'a rien de bien curieux, monsieur. Onésime Alain avait rendu an sM»vlce à son cousin Éloi ; celui-ci l'avait mis sur son testament. Il lui laissait, sa fortune, mais il ne lui donnait pas un sou de son vivant. Onésime s'était cependant habitué à se croire riche ; il dépensait de l'argent, il faisait
•des dettes. Il parait qu'un jour, poussé à. bout,. il lui de-, manda. de ^argent. Le co^in en tlsfusa, lisse querellèrent;
i72 LA FAMILLE ALAIN
On vit s'enfuir Onésime par une fenêtre, et on trouva Éloî étranglé.
-~ £t on n'a pas soupçonné un complice ?
— Rien n'indiquait des complices. D'ailleurs, les charges contre Onésime étaient suffisantes ; sa fuite a été prise pour un aveu par les gens sensés. Moi, j'en savais davantage. La famille m'en veut de l'avoir accusé ; mais il n'est pas moins vrai que j'ai beaucoup aidé à le sauver.
— Ah I vraiment I
— Je l'avais connu tout enfant. Cela me fendait le cœur de déposer contre lui. Enfin, quand on vous a fait faire serment de dire toute la vérité, il faut bien la dire; j'ai dit ce que je savais ; mais, quand il s'est agi de le faire évader, je l'ai conduit jusqu'à une barque qui devait le transporter en Angleterre. C'est alors qu'il m'a remercié, qu'il m'a embrassé et m'a tout avoué. Seulement, il m'a toujours dit que c'était le meunier qui avait frappé le premier. C'est possible, parce que Éloi Alain, de son vivant... son fort n'était pas la patience ; mais ce n'était pas une raison pour l'étrangler.
— Parfaitement raisonné... Nous laisserons là pour aujourd'hui mon Essai sur les huttres.
M. Bréville h M, Edmond***^ au Jardin des Plantes, h Parts.
a Mais, mon cher ami, vous êtes par trop avare de votre science. Vous ne m'envoyez rien et me voici arrêté au milieu d'une phraée dans mon Essai sur les huîtres,.. Ne perdez pas un instant pour m'envoyer la suite. Tout à vous.
» Toujours à M. Bréville, au château de Beuzeval, près Dive. »
— Madame Désirée, dit un matin M. Bréville, venez faire
les comptes de la maison. Ah! ma chère dame, ajouta-t-il, pourquoi, depuis trois jours, ne me faites-vous plus manger de poisson?
— Par une raison toute simple, monsieur, répondit Désirée; c'es/ riue les pécheurs ne sont pas sortis à cause du mauvais temps.
— C'est bien singulier, ma chère dame ; M. Épiphane Garandin,à qui je confiais, je ne vous le cacherai pas, que vous me priviez de poisson, me disait, il n'y a pas une demi^ heure, que les bateaux étaient revenus pleins.
— M.. Épiphane devrait bien se mêler de ce qui le regarde.
— C'est ce que je lui ai dit quand il a voulu aller plus loin... Je vous croyais bien ensemble, madame Désirée.
— Comment, monsieur, eslrce qu'il s'est permis de parler de moi sans respect?
— Et, aujourd'hui, avez-vous du poisson à me donner?
— Pardon, monsieur, mais je donnerais tout au monde pour savoir ce qu'il a dit de moi, ce...
— Si vous pouviez avoir une belle sole au gratin...
— Au nom du ciel, monsieur Bréville, que vous a-t-il dit?
— Rien qui vaille la peine d'être répété, ma chère madame Désirée, des niaiseries... ce que vous appelez ici des potins.
— Il sied bien à une pareille espèce de se permettre de parler de moi I
— Calmez'vous^ madame Désirée, M. Garandin n'a rien dit qui puisse porter atteinte à votre honneur.
— A mon honneur I jour de Dieu I il n'oserait pour sa vie ; mais je ne veux pas qu'il se permette de jamais parler mal de moi.
— Ah 1 mon Dieu I voici maître Épiphane, ma chère dam^
23f& LA FAMILLE A^AIN
Désirée; soyez prudente, je vous prie. Je suis très-^ooeup&au dehors, il faut.quejele charge de faire^mes^ comptes avec vous. J'espère que vous n'allez pas vous emporter et que^ous ne lui parlerez de rien... Monsieur Épiphane, oMigez^moi de faire mes comptes avec madame Déâii3ée.
Et M. Bréville sortit de la chambre, où il laissa madaioe . Désirée et Ëpiphane se. mesurant des yeux et attendant qu'il se. fût éloigné pour commencer les hûslilités4
.-^ Jôi suia c&ntôatâ de vous renconimr, mondieuf Garrandin, commenç&'DéskéO' quand elle vit fermée la. perte par coù: était )SOirti M. ËrévilleL
— Et, moi, je vous cherchais, madame Désirée, répliqua Épîphane^
— * Il faut que vous . soyez Mea efilbonié^ monaieunGacanidiiu..
La conversation, ainsi entamée, promettait d'ètre> asstt cfaaudBf et il'est'probableque M. Bréville, malgré sa surdité, £jaiQfHngea pour en entendre la suite ; ce qui justifie singulièrement l'accusation .que. dans le pa^ oa portait volenlier^ sur lui..
. -« ftfa Bréville aime kpf^ner^ disait^on/; maisoûm^est pas parfait : car, à part ce léger défaut, c'est bien l'homme, le -n}eiIkru]T;le.p]iid.<hmR,le plus facile ài attraper, qu'on puisse reneoQtsper. On lui fait payer tout trop cher, ce qui n'emf^ohe pas le plus souvent de le lui faire payer deux fois. On ffdii des iàgots dan» seft bds, on mène paille les bestiam dans>ses prés ; il en est encore à le trouver mauvais. Il donne dfiâlètea, jiâiit travailler^ il ne refuse pas- dai$s l'ocoaaion un secours à un malheureux. Seulement, il veut tout savoir; mai9>ettv Ssty si clest son plaisir^ à: cet bonome... D^ailleursy il n^st pas leiseul.
L^ famille: AJiAm sjiSc
il. Edmond *** h M. Bréville, au château fde Devxe'ùal,,,
près Dive^
a Mon cher ami,
t Je m'empresse de vous envoyer iiout ce qui ^istosmilai mollusque auquel vous portez un si vif intérêt. Tous Jag^ traités sur l'éducation des huîtres'ne comprennent josquld:' que l'art de les engraisser au moyen d'un& maladie qu'on leur procure par un mélange progressif d'eau doocer
D Quel que soit votre projet, mon cher ami, jei mets > à^ votre disposition le peu que je sais et même- davantage, casf il se troijve dans lés divers traitée qoe j'ai réunis poor^oosi non-seulement dee choses que je ne sais pas^ mais «yautiwi > aussi dont je ne crois pas un mot.
t J'espère encore, à la fin decel automne^ allev vws ù^' dêr à manger voséiôves»
Buberi b if. Brévilte, au cKûiteau dé Bêuzeoal^ pris Dî^el
a Mouf cher ami, mon pèw«
1^ Je donne cette lettre à un navire qui sera en Finance avant moi y mais qui ne mè précédera que d'un mois à pea. près. Mon premier voyage comme capitaine a surpassé toutes les espérances que les armateurs et nous avions pu con-rcevoir : le navire s'est comporté à la mer comme un poisson; mais cehaiHîi n'a pas été aussi favorable, nous avons eésuyéune affreuse tempête, nous avons été démâtés, et enfin obligés d'abandonner le navire»
ff Je puis dire qu'il n'y a rien à me reçrocVeri e*^ 1® ***• moignage de l'équipage et des passagers en a; teHenient convaincu les ^rmateurs^ qu'ils m'ont^ déjà écrit pour m'of-
frif le commandement d'un autre navire. Celui que nous n'avons pu empêcher de se perdre était assuré.
» Après que nous eûmes abandonné notre malheureux bâtiment, nous avons erré, pendant un jour et une nuit, dans notre chaloupe, sur la mer en fureur. J'ai fait à ra Vierge un vœu que j'ai promis d'accomplir dans l'église de Dive : tous mes hommes ont promis avec moi.
B A peine ce vœu était-il fait, que le ciel, qui semblait de plomb, s'est entr'ouvert pour nous laisser voir comme une tache bleue. Un des matelots s'étant écrié : a Voilà une fenêtre ouverte au ciell le bon Dieu nous regarde... d nous nous sommes sentis pris d'un grand courage et d'une grande confiance dansl'intercession de la Vierge. En effet,'vers le milieu de la seconde journée, nous avons rencontré un navire qui nous a recueillis et nous ramènera bientôt en France.
» Quel beau jour ce sera, mon cher ami, mon cher bienfaiteur, que celui où, à la tète de mon équipage, j'accomplirai dans l'église de Dive le vœu que j'ai fait à la Vierge 1
» Je ne vous dis rien de plus aujourd'hui. Cette lettre, confiée à un homme que je ne connais pas, pourrait, par des circonstances imprévues, ou ne pas vous parvenir, ou tomber en d'autres mains.
» Adieu, mon cher, mon excellent ami! A bientôt, je Tespère. Comment reconnaîtrai-je jamais toutes les bontés que vous avez eues pour moi ? A vous de tout cœur. Vous me dites qu'il va y avoir une noce ; j'aurai bien du*inal à ne pas
y être.
B Hubert. »
M. Bréville ne répondit que deux mots à la lettre de Hubert : a Ne t'en avise pas. d Hubert ne regut pas ce billet, qui fut perdu.
-— Ah! madame Oarandin, dit un jour M. Bréville à la femme de son secrétaire, pourquoi ne mettez-vous. donc plus un superbe collier que je vous ai vu une fois et que je ne vous ai plus vu depuis? Ce collier vous allait réellement fort bien.
— Oh! mon Dieu, répliqua madame Garandin à M. Bréville, c'est Ëpiphane qui ne veut pas que je me pare de mes beaux morceaux. Il me Ta assez dit le jour que je n'ai pas eu le temps d'ôter ce collier avant d'aller ouvrir. Si je l'en croyais , je serais toujours affublée comme une mendiante.
Et elle montra à M. Bréville toute sa coffrée j c'est-à-dire son armoire, son linge, ses habillements, ses bijoux.
— Mais à quoi me servent ces morceaux^ dit-elle en soupirant, puisqu'on ne me permet pas de les mettre jamais ni de m'en parer même les jours de fête?
— Sans étaler trop de bijoux ni de riches étoffes, ma* dame Garandin, vous pourriez, ce me semble, tenir votre rang ; car enfin votre mari a été instituteur et même huissier. Voici, par exemple, une petite robe à laquelle, à votre place, je voudrais faire prendre l'air de temps en temps. Une robe toujours renfermée, ça se fane, ça se passe! Je comprends bien que, les jours ordinaires, chez vous ou aux bains, vous vous habilliez de la façon la plus commode : mais, quand le dimanche, par hasard, vous allez à la messe, pourquoi mettez-vous un simple bonnet ?••• Est-ce qu'autrefois vous ne portiez pas de chapeau ?
— Oui, luonsieur^ c'est vrai ; mais, dans ce temps-là, Ëpiphane était huissier, et la femme d'un huissier devait porter chapeau : c'était pour faire honneur à mon mari et à sa profession. Aujourd'hui, les temps sont bien changés, les temps sont bien durs.
— M. Ëpiphane Garandin est mon secrétaire aujourd'hui,
m l'Ai FAMl%ÎKÏ>] ,AM l»,^
|ôiBauwr«bi»îpw**ôtw,; si jq.lQ. voulais bien-^ troiiver dosrgpro qui peitaerai^iitcjle cont£^i}«. iluie faut pas SiQ4Qcldf;s«^,.m;in
Le dimanche suivant, madame Épiphane Garandin J)!q^ f^'^iaxA à fait m^Xve 1q famaus:€QUie^? ; i9A^£U^se.'pai:au.de k petite robe qui, sdpnM. B«éviIlei.dPY9i*iwiialleçMbiçï)y et^li€ arbora le cbapwui
. M. BrénUe était dans la âalle à iQwg^Pi à^Iai^o^tr^ et madame Désifiéeis'ocoiipait à enlever. le CQUî^ert du d^eur. ner, lorsque madame Garandin sortit pour aller à la iQ^ae^
—Ahl par maioivB'éma M, BjFéviUe,,v0iQiîCwi3fl3i^t(îarandin qui peulse flatter d'êtCft.patfaiiteme^tiialMHé^.CQttft t«be lui va à ravAi; et lui doD^ej Um^ ^ Uà\ bi^ntraM*» G!^t4ue Tffdémenti ellef a la UiUe a»iQ9. 9Valte».
Madame Désirée av^t quitté ila.taWe*^ ^tétait a,ppiwhéft de la feao&tis.-
^EU& portûi dDn& cbap3au4 oBdduaij^iipoQt.? dfiii^âft Mw Itoéivillû- .
. -^ .EillB;p6ut bien porter xe qufelle veuti. dMi naçLclaa^iQ^ I3t<^ sirée ; bonae. renommée vauè mieux j que œi^turoi dar4§v 1^ pouftaul je n^'aurais qu'uQ motiàjdis^l Un cbapieaUi> hm Diou I Elle ^; p&rtait autrefois^, quand eU^étfaitihm^^a mais j 'espérais pour elle qi)i^ c^^ lui avait I!43$ét,.d^:£9ir6fla grande dame.; il pacaît qua ça^uava pas miâusw
-^ Madame Oasaudin aurait-^elle donc failli paster- dc^? demanda M. Bréviile. Toujours est-il qu'elle a vmimjB»t l'^ eomme il faut^ ainsi habillée^ et je/n!ayais jw^ i!fmaLU(ué qu^0lle adeifeu* beaux yeux..
Les étopa dôiM, Bréviile finirent par portât J'ej^a^pépattoft d^ madame DésLrée au. plus baut degré, si bi^aj,qu'el}Q;d%* manda son congé à M. Bréviile. Comme elle avait, dtqpei vivre» grâce apx libéraiités d^ so-a aocien nxaitrj3> ellfi dis-
LA FAMILLE ALÀfN fitO
pairut tout à coup, et Pon n'entendit plus parler Jd*clle.
Le mometit de la noce de 'Béîikiice et du fils Glam-approchait. Pélagie avait dit doucement qu'elle désirait qu'it'i/y eût'poiiitdcf fête/Gertès, elle souhaitaitle bonheur de«saifille et elle le Tos^entàit vivemefct, mais elle ne pi^ndrait^sa part d'aucun plaii3îr; d'ailtetirs; tinTpeu de gravité ne metseyait l>as au bonheur.
ï^our Tratt<iuille, il dit plus sévèrement qu'il ne- voulait pas de noce ; Bérénice était dans les mêmes -.diiîposi lions ; seuls, le fiiS'^Giam et ses amis murmuraient tout doucement.
Cependant tout le monde eompi^it qu'il fallait re»pectep4a douteur de lafamille Alain, On décida qu'il n'y aurait pesde Boee/et'quetout'sebcfrnepait'anx cérémonies de l'église.
•*^ Le bonbeu-Tvdisait Pélagie, nepeut plus être notre'hôte. Le fils qui basait notre joie, «t peut-être aussi trop notice orgueil, est 'devenu noU-e désespoir et notre honte. Pour qu'un. tonheUr vienne ^'asseoira fiot^ôipyer, il 'faut qu'iUo déguise et n'ait pibs d'teibits de fête.
— Oui, dit Pulchérie, le souvenir de nos chers'morts4odt ée mêler à tout. Ibne aous manquerait* plus que de nous consoler, c^est^àrdlre^de.*. Oh I ^non, heureusement qu'onze se console pas.
Tranquille voulmique, la veille du mariage, on dit àTigliso' une messe pour Onésime.
Pulchérie alla au cimetière pour prier sur les tombes de gâtante et^deeon enfant. Il y «avait alors sur un. pilier de la porte du cimetière de Dive une inscription qu'on- a effacée depuis, et qui avait sans doute été tracée autrefois par quelque voyageur :
- La vie est un* sursis à Tarrêt du tcépts»
Tous ces morts ont vécu ; toi qui vis, lu mourras.
En sortant du cimetière, Pulchérie alla se promener seule sur le bord de la mer, qui était basse et qui commençait à remonter.
Elle resta livrée à une profonde rêverie, et, lorsque Bérénice, qui la cherchait, finit par l'apercevoir, elle traçait presque sans y songer, avec le bout de son petit pied, sur le sable de la mer, quelques lettres qu'une lame ne tarda pas à venir effacer, mais pas assez vite cependant pour que Bérénice ne pût lire le nom d'Onésime.
— Ohl Pulchérie, dit-elle, tu penses donc à lui?
— Oui, dit Pulchérie. J'ai retrouvé depuis longtemps déjà mon cœur d'alors. D'ailleurs, n'est-ce pas pour moi qu'il s'est sacrifié? Toute sa vie n'a-t-elle pas été un long dévouement, depuis le jour où, tout enfant, il a failli mourir de froid pendant cette nuit où nous nous étions égarés sur la mer? Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me suis reproché la légèreté qui m'a fait méconnaître ce cœur sublime. Maintenant qu'il n'est plus qu'une âme, je vois cette âme dans toute sa beauté. Nous attristons tous ton jour de noce, ma pauvre Bérénice!
— Le sérieux va bien au bonheur, et la tristesse ne lui messied pas autant que cette grosse joie qui règne d'ordinaire dans les fêtes du mariage. D'ailleurs, après tout ce qui est arrivé dans notre malheureuse famille, ce que les autres appellent bonheur, nous ne pouvons guère l'appeler que consolation.
La cloche sonnait au mort^ comme on dit à Dive. La famille Alain, dans laquelle il faut compter Pulchérie, se rendit à la messe en vêtements de deuil; le fils Glam y accompagnait Bérénice; quelques autres amis s'étaient joints à eux.
La cérémonie eut lieu avec un grand recueillement. Au
moment OÙ le prêtre finissait Thymne Dies irœ^ dies illa^ une voix répondit : Amen! à l'entrée de l'église.
Quelques personnes se retournèrent et aperçurent un homme pauvrement vêtu et étranger à la paroiâse, qui ne se vit pas plus tôt l'objet de l'attention générale, qu'il sortit de l'église et disparut.
D'autres événements se passaient à Dive. Le grand pianiste, M. de Morgenstein, avait retrouvé aux bains madame la vicomtesse du Mortal et sa fille ; ils avaient fait ensemble de la musique et quelques petites excursions. M. de Morgenstein avait fini par avouer sa flamme; la jeune personne avait laissé voir quelque sensibilité et en avait référé à sa mère.
Madame la vicomtesse avait demandé un peu de temps pour se décider; mais, de ce moment, sa bienveillance pour M. de Morgenstein s'était accrue si visiblement, que rafl*aire avait paru arrangée et que leur existence était devenue presque commune.
Cependant M. de Morgenstein ne laissait pas d'avoir quelques inquiétudes, et son ciel n'était pas précisément sans nuages. Après de longues méditations, il résolut de sortir d'embarras par un coup hardi.
Mademoiselle du Mortal et sa mère achevaient toutes deux leur toilette et s'entretenaient de leur côté d'un sujet qui les tracassait également un peu.
— Mais enfin, maman, disait la jeune personne, comment sortirons-nous de l'embarras où nous jette ta manie de te créer vicomtesse de ta propre autorité? Que peiîs^>ra Adal-
dO.
'bert quand' il apprendra que nous ne sommes ptJiht tiôWès; et que nous nous appelons simplement* liiadame et^toâSemoiselle Dumortal?
— A quoi lui sert Unnom qtie tti doiâ pfetdre eu lui SOur naiitta mafn?
— J'ose espérer, dit mademoiselle Claire on baissant les yeux, que ce n'est pas là seulement ce qu'il aime en moi. Mais sa famille, cette famille si flère de son blason, dont il ne nous parle plus depuis ^quelque temps, peut-être parce qu'il craint que même la noblesse que tu as inventée ne soit insuffisante, savons-nous ce qu'elle pensera de ce changement dans notre condition sociale ?
— Je ferais, à ta place, bien peu de das d'un'amour qui ne saurait pas triompher et de ce ridicule orgueil des' castes et de l'injustice tyrannique de parents aveuglés par la tenité.
— Alors pourquoi nous être parées de tes titfès que'ta méprises si souverainement? Certes, si, m'ayant too|ôtffs connue ce que je suis, c'est-à-iiife la* filWide bons 'et simples bourgeois, Adalbert eût renonté à moi pour cela, je ne lui aurais pas fait même l'honneur de le regretter ; mais ici o*est bien différent, il a le droit de nous accuser de fourberie.
— Allons, allons, tout s'arrangera.
— Et quand il saura que je n'arpas de' dot?
— Comment, pas de dot! Mais n*est-t;a'rîen qU-tm'tWrtiB-' seau magnifique, qu'un appartement chez moi, que îa table pour les deux époux? n'est-ce rien que mes relations ?.*..' Crois-tu donc que Thommequi t'aitne ait Fâme si intéressée?
— Non, ma mère, non, Adalbert aie cteur mieux plaî!j^;, mais sa famille n'a-t-elle pas dû concevoir' pour son-établis-' sèment de plus hautes espérances, et, -si "eH^ passé "pat^éàgis le défaut de noblesse, ne s'àiteMraht4ll:é'pa5 à'ttfte^oiftpeà-
LA FAMILLE ALAIN m
sation en argent? Il faut absolument s'expliquôr avec Atklbert. Chaque jour, cet aveu devient plus difl&cile, et, chaque jour, je suis plus honteuse de ne l'avoir pas fait encore.
A ce moment, on apporta une lettre pour ces- dames delà part de M. de Morgenstein. Madame duMortal se bâta de l'ouvrir ; elle contenait ces mots. 5^
a Madame la vicomtesse, et vous, trop adorée Claire.
» Je ne puis attendre plus longtemps pour vous fairo'ttU aveu nécessaire, mais je n'en subirai pas la honte. Je vatis en finir avec la plus cruelle destinée. La mort va venir mettre un terme à une vie depuis longtemps décolorée.
» Oui, le ciel, qui m'avait donné Taristoferatie de l^àme, et, oserai-je le dire? celle du talent j m'a, par un odîéfiax'^et cruel sarcasme, fait naître dans une classe- dont m'éloigtieïît et mes goûts et mon organisation. Je iie suis pa^ nôfele 1>0U je ne le suis que par les sentinients.
» Pourquoi ne puis-je surleschaiïipsdé bataille coïK^uôrtr une couronne de duc et la déposer à •'Vos' pieds? Maisîq»ae faire en ces temps prosaïques, sinon s'élever par les^ dons^^e la nature, sinon devenir comte par le talent et prinfee par le génie? C'en est fait, je ne veux pas m^expoSer aux dédains d'une race orgueilleuse.
» Pendant que vous lisez cette lettre, je 'charge- le& pistolets, et, comme Werther, j'abandonne cette vie trop étibfte pour mon âme.
» Adieu, madame la vicomtesse ; âdien, Glaire, adieu 1 »
— Ohl mon Dieuî courons, ma mère 1 s'écria la^jeuiô fille ; sauvons-le s'il en est encore temps.
— n en est parfaitement temps, répondit froideaafent madame du ,Mortal. Tout ceci -veut simplenïent ' dire X[aQ M. de Morgenstein ne s'appelle pas M. de' Morgenstein, 3t n'est noble que de sa façon.
— Eh bien, ma mère, tant mieux... Mais- allons.
— Tout de suite.
— Mais s'il était trop tard ?
—11 ne sera pas trop tard. Je me demande seulement si ce mariage peut encore me convenir.
—Ah 1 ma mère, ne serons-nous pas indulgentes pour une supercherie dont nous sommes coupables nous-mêmes?
— ^ Ceci n'est pas une raison ; mais on peut faire quelque chose de ce jeune homme. Il ne manque pas d'entregent; on le poussera avec les journaux, comme disait un homme très-habile de ce temps-ci : a Prenez rien du tout, faites-le beaucoup annoncer, et vous en vendrez immensément I •
— Mais, ma mère, par pitié, quand je devrais me perdre, je cours à sa chambre. Ce pauvre garçon, vous ne lui laisserez pas le temps de charger ses pistolets. Allons, laissezmoi parler, ou tout est rompu.
Claire précéda sa mère en -courant. Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour arriver à la chambre de M. de Morgenstein; elle frappa avec violence; une voix faible répondit :
— Entrez.
Pendant ce temps, madame du Mortal avait rejoint sa fille, et c'est elle qui ouvrit la porte en disant :
— Ah 1 la clef est sur la porte ; la mise en scène est médiocre.
On trouva Adalbert debout, deux pistolets sur une table.
— Adalbertl s'écria mademoiselle du Morlal, qu'alliezfaire?
— Infortuné jeune homme I dit madame du Mortal. Heureusement, nous n'arrivons pas trop tard. Renoncez à ce fatal projet ; ma fille est à vous.
Adalbert se précipita sur une main de madame du Mortal et la couvrit de baisers; en se relevant, il rejetait ses cheveux eu arrière, absolument comme au piano.
^ Gomme il est paie ! dit madame du Mortal.
Et Adalbert très-étonné d'être pâle, faisait toutes sortes de manœuvres pour se voir dans une glace.
— Laisse-nous, Claire, ajouta la vicomtesse ; je vais faire un tour de promenade et causer avec lui.
Claire sortit en échangeant un long regard avec M. de Morgenstein. Madame du Mortal prit le bras d'Adalbert, et ils allèrent au bord de la mer.
— Voyez un peu le beau malheur 1 Parce que vous n'êtes pas noble, faut-il Monc mourir ? Les vertus que Ton a soimême ne valent-elles pas celles qu'ont eues nos aïeux? Croyez-vous que ma fille se contenterait de la preuve qu'il y a eu sous Philippe le Bel un Morgenstein très-aiitiable et très-bien fait? N*aime-t-elle pas mieux que vous soyez tel vous-même? Le cœur n'est pas si bête qu'on le dit, et il a souvent raison. Que fait un de ajouté devant un nom ? Ces deux lettres ont-elles donc un charme magique qui rende un homme plus beau, plus noble, plus généreux? Dites, Adalbert 1
— C'est un sot et ridicule préjugé, reprit Adalbert.
— N'êtes-vous pas noble par le talent et le génie^ noble par le cœur et par l'âme ?
. — Je le crois, madame.
— Croyez-vous que le de ajoute beaucoup de charmes à ma fille? Est-ce au de qu'elle est redevable de sa peau de camellia, de ses cheveux souples et épais^ de sa taille fine et cambrée?
— - Oh I non.
— Et vous-même, qu'est-ce que le de vous donnerait? Auriez-vous plus de verve, plus de rapidité ? Étatt-ce pour ces deux lettres que Claire vous aimait? est-ce pour cette syllabe que vous aimiez Claire ?
«-- Non , madame. Je voudrais, pour le prouver, &tre
2^5 L A FAMILLE AL AÂI
né sur le trône et que Claire ffttuûe sitople bergère.
— Adalbert, voilà la véritable noblesse; elle tifet 'flans les sentiments. Eh bien, voyons, que penseriez-vous de vousmême si ce que vous disiez tout à f heure venait à se réaliser, si vous, né sur le trône, vous refusiez la main de ClaSre simple fille des chaitips ?
— Ahl madame, je serais le plus lâche des hommes. Je vous le répète, je voudrais qu'elle n'eût ni titre ni naissance.
— Soyez dt)nc heureux : Claire n'est pas plus noble que vous.
— C'est pour m'éprouver que vou& parlez ainsi?
— Non, vraiment. C'est mon mari qui avait pris ce titre. A mes yeux, il ne valait même pas l'honneur d'être quitté. D'ailleurs, cela jette de la poudre aux yeux des imbéciles. Aux philosophes, aux gens distingués, on montre par quoi
est vraiment noble ; au vulgaire, on se' contente de jeter titre.
— Mais, madame*., c'est que je no suis:pas plusriehejiue je ne suis noble.
— Qu'est-ce que cela fait?
— ^^ Ahl madame...
— ^ Si voos tf êtes pas riche, "Vous le deviendrez. '^Tenez,
oAdalfoert, voici assez longtemps que nous jouons la comédie;
'je^vais vous^parler franchement^ et ne vous avisez: 'pas (de continuer votre rôle avec moi. Vous n'êtes pas vaseez tort pour me tromper un instant, au point où nousen'êOHHnes
-maintenant.
» Nous né' sommes pas plusTîéhes içue vms ; mais j'exsisyee liûe industrie qui à la fois'me donne une position et meper-, met de vivre dans le monde : j'écris dans certains journatx
> d'une manière productive. Vousavez ce qu'en appelle ponr le!
9|on]tei>t.du talent,, oq« dajQoiJ)s,.y®uspfj?3«z P0ure;i;i.ay(4r: cela suffit. Presque tous ceux quioxit aiûpurd'bui le.plu^ dQ succès £t gagneot h Illu^ d'^rgpnl^ n'.en^sayenj; et n'çu fon( pas plus que vous. Le monde et les femmes surtout vous aimeront bien, plus pour le talent qu'on.vousi tçouverçi quejpoup celui que vous avez réellqmeiit* Vous n'êtes pas musicien; vous tapez très-vite sur les touches noires ou blanches d'un piano; vous prenez^ des airs io&pir^^en HpéH^vi un pa^s^ge pâttpJa centième .fois,, chose d'ailleurs purement mécanique^ que l'inspiratiofi voua, rendrait tout à fait in3ipos$ible« Vosi manières désolées sont une. imit^oa; mais ce n'est pas mal iuûté, eli cela réussit...
'^ Madame...
-^JUtendez un peu. Je suis répandue dans u|i certaiii moade; je dispose des journaux auxquels vou«; s^ves aydjr racoups dans roceasion. Onvou^i conAajit d^à» n)^ je vou^ ferai une grande réputation. Nous gagnerons de, l'argent^ nous vivroins très-heupeux tous les tuoi^t Vouft.cpptouerez au dehors votre rôle, comme, moi, je joue le mien^ Qui est-^cequi ne joue pas un rôle.? Par exemple^ votre sui^idp a été très-mal joué. Si vous donnez jamais une s^niJe représentation^ je ferai la critique dq la. pr^jeaiàre^j et vous réussirez mieux. Je ne reçois votre, sqic^e. qi^'sir cpwAr' tion.
— Je vous jure, madame...
~ Ne jurez pas; jetlaiesarai. Glaire ciK)ire, m s^mii^. Soyons amis; je ferai quelque chose de vous; mftis- plug. i% oomédie. Si vous mettrompiefs cein^6erailbp93 panj* longtemps, et je ne pourrais vous être bonne à rien. t^tQSTmpilâk vérité, n'importe laqueUe^et j'em tirenaà parti. . Cette, vérité, oo la devine : c'e^ que l'origine de JJ. de, Morgenstein était des plus humbles, etque rilluslre piaiîistd) n'avait pour père qu'un obscur ouvrier*
288 TiA FAMILLE ALAIN
Madame du Mortal n'en voulut pas savoir davantage, et cet aveu termina Tentrélien.
If. Edmond *** h M. Bréville, au château de BeuzevaU
près Dif>€»
a Je suis en route pour Beuzeval, mon cher ami; mais je vous amène un hôte bien maussade. Il m'est arrivé l'aventure la plus déplorable qui se puisse imaginer.
J'étais allé voir des amis à Lisieux ; ih m'ont fait conduire jusqu'à Honfleur, où j'ai couché. Une voiture partait le matin pour Trouville. J'étais déshabillé et j'allais entrer dans mon lit, lorsque le garçon d^ l'hôtel vint me dire qu'on me priait d'envoyer ma malle dès le soir à la voiture, qu'on allait charger d'avance, parce qu'on partait le lendemain à cinq heures du matin.
» J'étais fatigué, j'avais sommeil ; je su cependant ce qu'on me disait. Le garçon prit la malle, et, moi, je m'endormis d'un profond sommeil, qui ne cessa qu'à quatie heures et demie.
» On vint me réveiller pour le départ ; je me levai en toute hâte, je voulus m'habiller ; mes habits avaient disparu ; j'appelai le garçon.
» — Je vais chercher vos habits, monsieur, me dit-il. On les aura portés dans la chambre où on brosse tous les habits de la maison.
D Dix minutes après, il revint me dire qu'il ne les avait pas trouvés.
» Je l'envoyai au bureau de la voiture pour la faire attendre, et je me remis à chercher avec l'aubergiste sous le lit, dans les tiroirs, partout.
» Le garçon rentra bientôt et me dit ;
» — La voiture est partie ; je Tai retenue pluis de dix minutes, mais il a bien fallu la laisser partir.
» — Ahl mou Dieu I m'écriai-je alors^ je sais où sont mes habits.
» — Et où cela, monsieur ?
» — J'étais fatigué hier au soir, je tombais de sommeil ; on m'a dit de faire ma malle, j'ai très-bien plié et enfermé dedans le pantalon et l'habit que je venais de quitter. Quand part-il une nouvelle voiture?
» — Demain matin, monsieur.
» — Ce sera un jour de retard ; mais on peut bien passer une journée à Honfleur... Remontez-moi ma malle, je vais m'babiller.
» — Mais elle est en route, monsieur, votre malle.
» — Comment! en route?
» — Oui, votre place était retenue, vous la devez au vciturier ; il a dit qu'on vous rendrait votre malle à TrouviUe contre le prix de votre place.
» — Imbécile!
» — Pardon, monsieur, mais le voiturier a raison ; il n'est pas juste qu'il perde le prix de votre place , qu'il aurait donnée sans doute à un autre, s'il ne vous l'avait pas réservée.
j> — C'est bien de cela qu'il s'agit! Mes habits sont dans ma malle, et vous avez envoyé ma malle à Trouville. Me voici en chemise pour jusqu'à demain matin.
» — C'est désagréable, mais ce n'est pas ma faute.
» J'entre alors dans une telle colère, que je renversai les chaises et brisai mon pot à r«au. L'aubergiste finit par me dire :
» — Monsieur, ma maison est une maison honnête, dans laquelle on ne fait pas eu six mois le bruit que vous faites depuis une demi-heure.
290 LA FAMILLE ALAIK
9 J'étais bors de moi, je m'emportai en iofediees.
» D me dit :
9 — MoDsiinr, obMzez-moi de débamsser ma maismi d'an hôte aussi broyant et anssi incommode, et cela tooide suite, on je Tais tous iaire sortir ae moyen de la garde, qn on \'a appeler.
D — Mais, sot que Yons êtes, comment tooles-Yons que j^ sorte dans Tétat où je suis? Mon portefenille est dans la poche de mon habita ma boarse est dans celle de mon pantalon ; tous deux sont sur la route de Trouville.
» — Alors, monsieur, dit Thôte, comment allez-vons me payer?
D Je pensai à vous, je demandai si la poste était partie ; os ne dit qu'elle ne passait qu'à deux heures ; c'est en l'attendmt que je vous écris si longuement, mon cher ami.
j> Celte lettre arrivera ce soir à Trouville ; vous ne l'aurez à Beuzeval que demain matin ; envoyez-moi promptement un homme avec de l'argent, des habits et une voiture.
» Tout à vous.
D Edmond *^. o
M. Bréville se mit en route à l'instant même pour aller aa secours de son ami.
Bérénice, dont la noce devait être célébrée le lendemain matin, se promenait depuis le coucher du soleil jusqu'à la nuit avec le fils Qlam au bord de la mer, tous deux parlant (Î3 l'avenir.
— Mon père, disait Glara, a amassé quelque argcnlj fl
LA FAHaiE ALAIN 2U
«irt Tiewr, il me donnera son bateau, en se réservant un lot sur la pêche. Ponr vowSy Béréniee, vous laisserez là la den^ telle; vous aurez bien assez à racconmioder vos fflets^, il ftoèrà aussi que vous continuiez à aider voire raere dane son ménage; vos parents ne sont plus jeunes; loin de leur ôter une si bonne fille, je veux remplacer pour eux un des fils qu'ils ont perdus-. Ce pauvre Onésime, j'ai prié pour lui de bien bon cœur ce matin. Notre premier enfant s'appellera Onésimé'.
Bérénice devint toute rouge et demanda à rentrer. D*ailleurs, il allait faire de l'orage; les arbres frissonnaient sans qu'il fît de vent; puis des bouffées subites venaient faire ployer les peupKers jusqu'à terre, et on retombait dans un calme pesant; des éclairs, les uns d'un blanc bleuâtre, les autres d'un violet pftle, déchiraient la voûte noire et abaissée que formaient d'épais nuages ; aux éclairs succédaient des bruits de tonnerre, tantôt roulant sourdement, tantôt éclatant en sons aigus.
Entre les coups de tonnerre, des fauvettes chantaient dans les arbres, et écartaient leurs ailes pour recevoir la pluie qui allait tomber.
Pulchérie, suivie de Mopse, avait remonté la rivière de Beuzeval, et elle était allée s'asseoir sous le saule d'Onésime; elle se laissait bercer à des rêveries qui faisaient passer devant elle les fantômes de ses journées écoulées; mais bientôt, voyant le jour presque fini, elle se disposa à redescendre à Dive, d'où elle comptait se faire reconduire à Cabourg par quelqu'un du %illage.
Cependant elle voulut passer par Beuzeval, où son existence avait changé si complètement. Déjà elle n'était plus qiA*à quelques pas du château, quand elle reneontra Épiphlue qui allait j rentrer.
Alopse grogna en montrant ses dents blanches et aîgtiës.
in LA. FAMILLE ALAIIf
Ëpîphane salua Pulchérie, et lui offrit, si elle avait peur, do raccompagner jusqu'à Dive ou jusqu'à Cabourg.
— Vous voyez, dit-elle en montrant Mopse, qui, le poil lérissé, continuait à le regarder en grognant, que j'aurais au besoin un bon défenseur.
— Qu'est ceci? demanda maître Garapdin; ne voîs-je pas quelqu'un qui rôde autour du château?
Et il s'avança au moment où un étranger venait de sonner ; une femme ouvrit la porte.
— M. Bréville est-il chez lui? demanda l'étranger.
— n est en voyage, monsieur.
— Pour longtemps?
— Il reviendra sans doute ce soir, mais pour sûr demsdn matin.
— Alors je ne pourrai pas le voir. Vous lui direz que c*est M. Hubert, qui n'a pu l'attendre, et est reparti tout de suite,
Mopse avait recommencé à grogner de plus belle ; puis tout à coup, malgré les efforts de Pulchérie, qui le rappelait, il s'élança sur l'étranger : mais, au lieu de le déchirer ou le mordre, il sauta sur lui, léchant ses mains, ses habits; il se roula par terre en gémissant ; puis il recommença ses gambades, courant autour de lui en cerUe, et sautant assez haut pour lui lécher le visage.
-— Mopse I Mopse I cria l'inconnu.
£t lui-même prit le chien dans ses bras et le couvrit de caresses.
Épiphane s'avança.
— Vous avez, monsieur, demandé M. Bréville ?
— Êtes-vous de la maison?
«^ Oui, monsieur.
— Eh bien, j'ai laissé mon nom;
— M.Hubert?...
— Oui. monsieur.
— Écoute, Onésime, si c'est pour moi que tu cherches â déguiser ton nom et ta voix, cela ne te servira pas à grand chose. Je te reconnais parfaitement ; que viens-tu faire ici, malheureux Onésime ?
Pulchérie s'était approchée en croyant entendre le nom d'Onésime,et déjà surprise de la joie du chien; mais, quand elle entendit Garandin nommer Onésime pour la seconde fois, elle jeta un grand cri et tomba à genoux.
■— Pulchérie 1 s'écria Onésime.
— Est-ce toi, Onésime, qu'on nous disait mort?
-- Ce n'est pas le moment de causer, dit Épiphane ; si on sait qu'Onésime est ici, il est perdu.
— Et on ne tardera pas à le savoir par ton moyen, lâche et traître que tu es I mais ce n'est pas encore le moment de régler nos comptes ; seulement, disparais à l'instant.
Et, en disant ces mots, Onésime mit la main sur un poignard de marin qu'il portait à la ceinture. Épiphane était déjà loin.
*— Chère Pulchérie, reprît Onésime, ce n'est pas seulement la peur qui fait fuir Épiphane ; d'ailleurs, le temps n'est pas arrivé où je veux être au milieu de vous ; mais je n'ai pu résister au besoin de vous voir de loin hier à l'église. De qui étiez-vous donc tous en deuil ? Je n'ai appris la mort de personne.
— Onésime, c'était un service pour le repos de votre âme qu'on célébrait hier.
— Chère Pulchérie, ma seule pensée, tout ce que j'aime au monde, vous avez donc adopté mon pauvre Mopse?
— Êtes-vous en sûreté, Onésime? ^ Moi? Pas le moins du monde.
— Fuyez alors, malheureux I
— n faut que je voie quelqu'un qui ne sera ici queder main.
-^ Mais bI Épiphane vous trahit., c'est pûssil)Ie.
— C'est même parfailement sûr. Aussi je ne voulais èice recoann par personne ; j'aimais mieux qu'on me crût mort ; il faudra peut-être que mes amis me perdent une seconde fiois.
«— Et cette horrible affaire...?
— Je suis innocent, Pulchérâa; mais je n'en gais pas moins condamné à mort.
— Comme vous êtes changé, Onésim© I
— J'ai étudié, j'ai travaillé, depuis que nous ne nous .-sommas vus ; mais... teoez, j'aimexais mieux que nous ne nous fussions pas rencontrés» Adieu! ne parlez de moi à personne, pas même à Béi^énice, si k>uteiok il n'arrive rien de aaal; car, si je. suis trahi et arrêté, vous n'entendicez que trop parler de moi. Soyez sûre d'une chose, Pulcbérie : ma ^vie entière vous s^partient; quoi qa'il arrive, elle sera à vous jusqu'à la fin; m(Hi dernier soupir sera pour vous. Adieu I
- Et Onésime disparut mm les saules et les aiibres de la ri* ^ière. Mopse vosUot le suivre, mais il le chassa.
Pulchérie n'osa pas entrer à<Dive, où elle devait cacher un jfii grand secret et où on aurait remarqué sans peine son émotion ; elle alla droit à Cabourg ; son onde était couché depuis longtemps.
Il était près de minuit lorsque M. BrévillevarrivaiBeuzeval avec son ami, M. Edmond. M. Edmond était un homme d'un tmnbonpoint peu ordinaire ; il n'aurait ,pu mettre aucun des habits de M. 6i>éviUe, qui n'avait pas cru devoir lui en faire porter, et ne s'était muni q :\:e d'argent ; on appela des fripiers, on eut beaucoup de peine à trouver ce qu'il fallait pour mettre en' état de sortir de l'auherge M. Edmond***, •dont les formes démesuiées.n'avaieint pas été prévues par les tailleurs.
On finit cependant par trouver un habit à peu près à sa taille. Pendant le cours de ses recherches, M. Bréville demanda avec empressement le prix d'une redingote qui était mêlée aux bardes qu'on leur montrait; il la paya sans marchander> ot fit beaucoup de questions au fripier.
La voiture qui ramenait M. Bréville et M. Edmond n'était , plus qu'à quelques pas du château, quanji un homme arrêta brusquement le cbevaJU
Eu même temps une voix cria :
— C'est moi, Hubert.
— Malheureux I imprudent ! quelqu'un vous a4-il vu ?
— Oui, Épiphane.
— Diable î
— Et tout porte à croire qu'il a déjà pris ses mesures pour me faire arrêter. Aussi, si je ne vous avais pas rencontré co fiûir^ je serais parti dans la nuit.
— Il faut que vous entriez au château ; nous allons voir . ensuite ce qu'il y a à faire. Attendez que tout soit fermé.
jQuand vous verrez une luoûère en dehors de la porte du salon, vous entrerez par la porte du jardin, où je vous attendrai.
— Très-bien 1
Il se passa aai moins une demi-heure; après quoi, la lu- , mière s'étant fait voir, Onésime fut reçu à la porte du jardin par M. Bréville, qui l'embrassa tendrement.
— J^e suis bien mécontent de vous, Onésime. Comment, malgré ma défense I...
— Je 126 pouvais plus attendre.
— V^ous êtes un fou... Épiphane est allé prévenir les gen- .iiarmes ; il est déjà revenu.
•- Je m'en doutais.
— D m'a parlé de votre rencontre. Ce qu'il fait, c'est dans ' votre intérêt et dans celui de votre famille. Il vous a d'abord
206 LA FAUILLE ALAIN
conseillé de prendre la faite, vous avez refasé de l'écouter ; alors, pour vous sauver malgré vous, il est allé mettre les gendarmes en campagne; mais les renseignements qu'il leur a donnés les feront promener inutilement demain toute la inatinée. Il a pensé que, voyant le danger si éminent, vous vous décideriez sans doute à fair. Voici dans quel ordre il a indiqué au brigadier de gendarmerie les recherches à faire : d'abord ici, où il est bien sûr que vous ne serez pas ; ensuite chez vos parents, puis à Cabourg, chez H. Malais ; enfin chez les Glam, dont le fils va épouser votre sœur. Il pense que ces fausses démarches vous donneront^ et au delà, le temps do vous mettre à l'abri.
— Quelle trahison cachent ces précautions?
— Pas celle que vous croyez ; Épiphane aime mieux, en réalité, vous voir en fuite qu'arrêté. Les gendarmes viendront ici à la pointe du jour. Soupez et dormez; nous causerons pendant que vous souperez.
n était à peine six heures du matin ; Bérénice se réveillait heureuse fiancée. Pulchérie était venue surveiller sa toilette.
Tout à coup le fils de Glam arriva ; il apportait la nouvelle qu'Onésime n'était pas mort, qu'on l'avait vu dans le village, et qu'il avait été arrêté parles gendarmes au moment même où il prenait la fuite par-dessus les murs du château de Beu* zcval.
Cette nouvelle livra tout le monde aux impressions les plus diverses et même les plus opposées. Onésime était vivant, mais il ne vivait sans doute que pour mourir d'une mort infamante.
11 ne fut plus question de mariage pour ce jour-là. Pulcbérie alors put dire qu'elle l'avait rencontré la veille. Tout le monde caressa Mopse, qui avait si bien reconnu son mai* tro.
— Oh ! dit Pélagie, si je l'avais au moins embrassé e* serré sur mon cœur!
On remarqua avec étonnement que les gendarmes, après avoir conduit Onésime dans la prison de Caen, revinrent à Beuzeval et ne s'en écartèrent pas pendant quelques jours.
On ne tarda pas à citer les témoins, madtre Épiphane Garandin et sa femme, ainsi que la servante du meunier ; mais, ainsi que nous l'avons dit, Désirée avait quitté le pays sans laisser de traces.
M. Bréville alla souvent à Caen. Lorsque le jour du jugement fut fixé^ il demanda à Tranquille Main et à Pélagie s'ils voulaient y assister^
Us hésitèrent longtemps ; mais ils reçurent une citation comme témoins, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président. M. Malais, également cité, emmena sa nièce Pulchérie.
Le jour du jugement arrivé (peu de nos personnages avaient dormi pendant la nuit), les témoins se rendirent à leur poste, Bérénice et Pulchérie se tenaient à l'écart avec Pélagie : toutes trois étaient pâles et se parlaient à peine. M. Malais, Tranquille Alain, Épiphane et sa femme étaient au banc des témoins.
Les juges ne tardèrent pas à monter sur leurs sièges, puis le président ordonna d'introduire l'accusé. Alors Onésime parut entre deux gendarmes , et s'assit au banc des prévenus.
Les trois femmes, en le voyant, se prirent à pleurer en nlçncet Tranquille Alain évita de regarder du côté de son
fils , sa tristesse était mêlée de sévérité. On fit Taypel des témoins ; tous répondirent, à l'exception de Désirée, la servante du meunier, dont on n'avait pu retrouver la demeure, et de M. BrévïUe, dont on ne put expliquer rabsence.
Le président annonça que les débats étaient ouverts. L'accusé ayant répondu aux questions d'usage qu'il était marin et capitaine marchand, le procureur du roi l'interrompit et dit:
— Le prévemi n'avait pas ce titre lors de l'instruction qui précéda son évasion ; ce titre 'Bst-il réel ?
— Monsieur, reprit Onésime, je me suis enfui, parce que, bien qu'innocent, je voyais aeeumiilées coQtre moi des prehabilités qui auraient pu tromper la sagesse des juges. J'espérais que le hasard ou plutôt la Providence m'appooterait quelque preuve de mon innocence ^que je serais venu moimême mettre sous les yeux de la cour. En attendant, sous le faux nom de Hubert, j'ai travaillé, je me suis fait peeavoir capitaine et j'ai fait un voyage dans les Indes. Yoici les papiers qui en font foi.
Le procureur du roi, donnant lecture alors de l'acte d'accusation, commença par rappeler la mort du meunier, qui avait évidemment perdu la vie en défendant son trésor.
a La justice, continua-t-il, fut un moment embarrassée.
» tJn seul homme ^tail entré la nuit et avait accès chez Ëloi Alain ; mais cet homme était son neveu, cet homme était son héritier, ainsi qu'en fait foi le testament, et ille savait, comme l'ont établi non-seulement. plusieurs témoignages, mais aussi ses réponses et ses aveux à lui-même.
D La dé&ance de la justice reculait devant un crime aussi odieux, lorsque les révélations d'un témoin oculaira vinrent l'obliger à croire à une perversité heureusement peu commune.
p Un personnage que des liens d'amitié et d'intérêt atta^
ehaicnt à cette famille, le nommé Épiphane Garandin, qui, ' maître d'école, avait élevé le prévenu, dit que, vaincu par la force de la vérité et par Thorreur du crime, il venait révéler aux magistrat^ un épouvantable forfait.
» Quelques heures avant le crime, il avait laissé Ëloi Alain en parfaite santé, partant pour un petit voyage. Onésime Alain, marin réfractaire, caché dans le pays, s'était introduit chez son oncle, et, peu de temps après, on l'avait vu s'échapper par une fenêtre.
» Le lendemain, on avait trouvé mort le meunier, qui était rentré dans la nuit^ au lieu de ne rentrer que le lendemain, comme on devait s*y attendre.
» Le prévenu,qui avait cette nuit même quitté le fays, fut arrêté au milieu d'un repas de matelots, au Havre^ et amené en prison. Là, dans l'instruction, il avoua qu'ai^rès avoir épuisé toutes les prières afin d'obtenir quelques délais pour un débiteur du meunier, qui élait de ses amis, il avait cru pouvoir prendre à son oncle, dont il se savait le seul héritier, une somme qui serait rentrée quelques heures après entre ses mains, puisqu'elle devait lui être remise par ce débiteur aux abois.
» Il s'était, en effet, introduit chez le meunier de Beuzeval pendant l'absence de ce dernier, et avait ouvert une cachette dans laquelle il savait être renfermées des sommes importantes. Au moment où il venait de prendre l'argent dont il avait besoin, il avait entendu du bruit, et, regardant à travers la serrure, il avait vu un œil qui, de l'autre côte de la porte, suivait tous ses mouvements.
» Effrayé, il s'était enfui et n'avait appris la mort de son oncle que longtemps après, et seulement lors de son arrestation au Havre. Il avait enfoui, en effet, la somme au pied ;d'un arbre^ où les personnes auxquelles cet argent était i destiné furent invitées par une lettre à l'aller chercher; mais
celles-ci s'empressèrent de remettre entre les mains de la justice le résultat d'un crime dont il ne peut retomber sur elles le moindre soupçon de complicité.
» Cette défense manquait complètement de la vraisemblance même la plus vulgaire. Le prévenu avouait toutes les choses matériellement prouvées et niait toutes les autres.
» L'instruction crut devoir le renvoyer devant la coup d'assises ; mais, lorsque vint le jour du jugement, Onésime Alain s'était évadé.
» C'est seulement il y a quelques jours qu'il a reparu dans le pays, ramené par son imprudence, par sa confiance dans une trop longue impunité, ou plutôt par un arrêt de la Providence, qui ne laisse quelquefois les plus grands crimes impunis que pour leur infliger ensuite leur châtiment avec plus d'éclat.
» Onésime Alain, aujourd'hui entre les mains de la justice, est donc appelé de nouveau à se défendre ; mais les preuves accumulées contre lui ne permettent guère d'espérer qu'il puisse le faire avec succès. »
Cette exposition de l'afiaire fut suivie de la plaidoirie. du ministère public. Il démontra l'épouvantable ingratitude d'Onésime, qui, comblé des bienfaits de son oncle, l'avait lâchement assassiné dans l'impatience que lui causait l'attente du testament.
Il félicita ÉpiphaneGarandin,quî, saisi d'horreur â la vue d'un pareil forfait, avait rejeté loin de son cœur honnête une vieille amitié et n'avait pas hésité à faciliter à la justice l'accomplissement de ses rigoureux devoirs.
Il termina en demandant contre Onésime l'application des articles 296, 297 et 302 du Code pénaL
Le président demanda à Onésime s'il avait quelque chose à dire pour sa défense et s'il avait fait choix d'un avocat. Un
homme grand et sec perça la foule alors, s'avança jusqu'au pied du tribunal et dit :
~ Monsieur le président, témoin cité, je demande, du consentement du prévenu, à prendre sa défense devant MM. les jurés et les juges.
" — Prévenu, dit le président, prenez-vous le témoin ici présent pour défenseur ?
— Oui, monsieur.
— Comment vous appelez-vous ?
— Hector-Eugène, comte de Sievenn.
Les habitants de Dive et de Beuzeval se regardèrent les uns les autres avec étonnement. Le président avait parlé assez bas, et M. Bréville, qui s'appelait maintenant le comte de Sievenn, avait répondu à l'instant même, lui qui semblait si souvent avoir peine à entendre les voix les plus fortes et les plus stridentes.
— Le témoin, dit le procureur du roi, n'est assigné que sous le nom de M. Bréville.
— Mettez Bréville, si vous voulez, c'est peu important. Voici cependant des papiers qui constatent mon identité.
— Ah çàl mais il n'est plus sourd, murmura Épiphane.
— C'est une singulière transformation, dit M. Malais. Du reste, je ne suis pas fâché que le propriétaire actuel de Beuzeval soit un homme tout à fait comme il faut ; je m'en étais douté.
— Puis-je prendre la parole?
— Parlez, monsieur.
— Messieurs les jurés et messieurs les juges, je me trouvais sur la jetée du Havre au moment où un navire allait se perdre. Le danger était si effroyable, que les plus hardis pilotes hésitaient à se mettre à la mer.
» Onésime Alain se présenta^ son exemple encouragea
302 LA FAMILLE ALAIH
d'autres matelots. La foreur de la mer foi Taiacae, etsiz hommes furent arrachés à une mort certaine.
D Le lendemain^ au milieu d'un repas auquel on me fit Vhonneur de m'admettre, Onésime Alain fut arrêté comme coupable d'un assassinat commis sur la personne de son parent et de son bienfaiteur dans l'intention de le voler.
Moi qui avais vu le dévouement d'Onésime pour des inconnus, moi qui avais vu aussi de quel air il m'avait repoussé quand je lui avais sottement offert de l'argent, je trouvai l'accusation invraisemblable et absurde.
D Je n'abandonnai pas cet homme si brave et si généreux ; je ne tardai pas à apprendre qu'il avait, il y a quelques aoH nées, exposé sa vie pcMir sauver celle de ce parent qu'on l'accusait d'avoir lâchement assassiné.
» Néanmoins des témoignages accablants se réunissaient contre lui. Des circonstances qui ressemblaient singulière* ment à des preuves s'accumulaient.
» Je m'informai ; je vis qu'Onésime allait être condamné; excusez mon audace, messieurs, mais je pensai que la justice se trompait et qu'elle allait commettre une de ces très-rares mais très-déplorables erreurs, qui ont taché son hermine de quelques gouttes de sang innocent.
D Je n'avak absolument rien à répondre à l'accusation; juais une voix éloquente me disait dans le cœur : a Cet homme p est innocent. » Je le lis évader. Je fus aidé, je dois le dire, par un homme dont M. le procureur du roi vient de faire un remarquable éloge, par Épiphane Garandin, qui montra le plus grand zèle et le plus grand courage pour faciliter cette évasion.
» J'eus quelque peine à décider Onésime Alain à prendre la fuite. 11 prétendait qu'étant innocent, il ne courait aucun risque d'être condamné.
» Votre sagesse, messieurs, était par lui dignement ap*- 1
préciée; mais je suis moins jeune, j'ai vécu,J'ai vu le monde, eela m'a donné une défianee sans aucun doute exagérée : je lis partir Onésime.
» J'ai quelques arais, quelque influence, même un peu •d'argent. Onéstme, dont l'éducation était nulle, travailla dans la retraite, travailla avec intelligence et opiniâtreté.
» Au bout d'un an et demi, il était reçu capitaine au long tatOB sons le nom de Hubert, laissant, par mon conseil, de -côté son nom d'Onésime Alain, en attendant qu'il pût le porter de nouveau sans tache et sans soupçon,
— Mais, monteur, dit le procureur du roi, il me semble que vous nous contez là des histoires qui vous sont parfaitement personnelles; ces épisodes n'appartiennent que très* indirectement au procès, fatiguent l'attention de MM. les jurés, et...
— Monsieur, répondit M. de Sievcnn, vous mez parlé pendant deux heures et demie pour soutenir l'accusation ; je ne demande qu'une demi^-heure pour la détruire.
» Laissez-moi employer ma demi-heure à ma fantaisie. MM. les jurés, j'en suis sûr, ont trop d'intérêt à ne pas condamner un innocent pour s'ennuyer de mes paroles; d'ailleurs, je vous ménage des détails qui, à vous-même, monsieur le procureur du roi, procureront quelque satisfaction. Puis-je continuer?
* — Continuez, dit le président
. — Monamiétaità rabi4;jedismon ami, messieurs, parce que l'homme assis là entre, deux gendarmes m'avait fait l'honneur de m'appeler son ami, honneur que j'avais brigué le jour du sauvetage da navire, honneur que je trouvais plus grand eitcere depuis qu'il était malheureux, inJ4istement accusé et ^dmchmné de taut le monde ; le malheur doiiDe aux hommes une sorte de consécration et les rend vénérables.
» Pour moi, cependant, ce n'était point assez qu'Onésime Alain fût en sûreté contre l'erreur probable de la justice : je oroyais, je sentais, je savais qu'il était innocent, et je n'avais pas la moindre preuve à en donner; cette preuve, il me la fallait, quand j'aurais dû consacrer ma vie entière à la chercher; c'était une grande et noble occupation, je m'y dévouî| entièrement.
» J'arrivai à Beuzeval comme par hasard ; je me montrai le plus sourd et le plus crédule de tous les hommes ; je n'entendais rien, et je croyais tout.
» Ces deux infirmités écartèrent de moi toute défiance; oa parlait librement devant moi comme si j'eusse été absent; je courus tout le pays, je voulus savoir la vie de tout le monde. Il n'y a personne qui ne m'ait raconté à deux ou trois reprises l'histoire du meunier Éloi Alain trouvé mort dans sa chambre.
» Cent fois j'ai cru voir un commencement de clarté, cent fois je me suis heurté contre le faux et l'absurde. J'enregistrais tous les rapports, toutes les contradictions. Cela a duré trois ans, messieurs, et c'est seulement il y a trois semaines que j'ai eu la dernière preuve qui me manquait, non pas pour ma conviction, elle n'est pas plus forte que le premier jour, mais pour la vôtre, messieurs ; et, aujourd'hui, je viens vous dire et vous prouver d'une manière irréfutable d'abord qu'Onésime Alain, mon ami, est innocent, ensuite que l'auteur de l'assassinat du meunier if.oi Alain est cet homme, Épiphane Garandin, dont M. le procureur du roi vient de faire l'éloge. »
En prononçant ces woles, M. de Sievenn, la taille droite et majestueuse, les yeux étincelants, s'avança vers Épiphane, pâle comme un mort, le saisit par le bras, et avec une force invincible le traîna jusqu'au milieu du prétoire, devant les juges et les jurés, muets d'étonnement et de terreur.
Là, il répéta :
— Oui, messieurs, oeHiomme, Épiphane Garandiii, est i la fois Taccusateur d'Onésime et l'assassin du meunier.
— Messieurs, s'écria Épiphane, c'est une calomnie ; cet homme est fou.
Toute rassemblée était dans la stupéfaction. Quand Épiphane, sur un signe du président, se remit à sa place, les témoins assis à côté de lui s'écartèrent par une sorte d'horreur instinctive, pour ne pas le toucher.
La cour délibéra. Les assistants, malgré les fréquentesJnvitations au silence, se communiquaient leurs impressions. Les femmes pleuraient.
Le président, après avoir conféré avec les autres juges et avec le procureur du roi, fit conduire les témoins dans la salle qui leur est réservée, et ordonna qu'Épiphane resterait seul devant la cour*
M. de Sievenn demanda alors que M. le président voulût ' bien faire introduire comme témoin la fille Désirée Maurel, qui avait été servante du meunier jusqu'à sa mort.
— Ce témoin, ajouta-tril, n'a pas répondu à l'appel de son nom, pour des raisons que je me réserve de vous expliquer.
On appela, sur l'ordre du président, la fille Désirée Maurel, qui répondit aux questions d'usage et alla rejoindre les autres témoins.
— Monsieur de Sievenn, demanda le président, voulezvous continuer votre plaidoirie ?
— Oui, monsieur le président. Je désirerais seulement qu'Épiphane Garandin répondit à une question.
— Dites-moi cette question, monsieur, et je la transmettrai au... témoin.
— Voulcz-vôus, monsieur le président, demander au... témoin, pour parler comme vous, s'il persiste dans sa déclaration ?
— Témoin Épîphane Garandin, que savez-vous de Tassas- .:ainat d'Éloi Akia, meunier, i HellKaval?
Épipbane ee leva et dit z
— ' Je maiatieûs oe (lue.j'ai dit dans- l'instruction.
Le procureur du roi lut à haute voix la déposition d'Épi- .^fibane.
^ — Ainsi, dit le président) TouB.fliaintcoaz tout ce qui esi •tcont'enn dans cette déposition ?
— Oui, monsieur le président.
j— Et votre eonvictioa est que le meuniâr a été assassiné .par Qnésirae Alain?
— Oui, monsieur le président.
— Est-ce là, 'naoasieur de Sievenn , ce que vous désirez?
— Oui, monsieur.
— Il me semblerait juste et convenable, interr/jjaapit le procureur du roi, que, dans la nouvelle position que le défenseur du prévenu essaye de faire à un témoia, ce témoin fût, dès à présent, assisté d'un aviocat. Est-ce Tavis de la -cour?
JLe président recueillit les avis^ et demanda s'il se trouvait .des avocats dans la salle. Plusieurs se présentèrent
— Épipbane Garandin, dit le président, je remets d'office votre défense à maître ***; c'est un de nos ' plus éloquents
•avocats ; l'acceptez-vouB ?
— Oui, monsieur.
L'avocat se plaça auprès d'Épiphane, avec lequel il échangea de temps en temps quelques paroles à voixjbasse. Le président invita M. de Sievean à reprendre la parole.
— Installé dans le pays, messieurs, ayant étaili convena- ,blcment ma réputation ^de surdité et de crédulité, je pris -jfwmr gouvernante la fille Désirée Maurel» servante du meunier, et pour secrétaire M. Épipbane Garandin, avec qui j^
LA FAMILLE ALAU^' 307
"n'avais eu que des rapports indirects lore de révasion d'Onésjme,
» Maître Épiphana avAifc été tcar àtour maître d'école, ferblantier, fioldat, méaétrier, chairti'^^ pharmacien ; puis, en dernier lieu, assassin et faux témoin. Pour trouver do Toccupation au.,, témoin, comme rappelle M. le président, je fis semblant de composer un ouvrage savant sur les huîtres.
» De ce moment, le combat fut engagé ; tantôt je faisais vivre en paix Épiphane, sa femme et la fiJle Désirée : alors Ss causaient sans se défier de moi ; tantôt je jetais parmi eux -quelques germes de discorde, et chacun d'eux, sous Tempire de la colère, me parlait des autres avec assez de liberté : j'écrivis, }e composais mon dossier.
». Enfin aujourd'hui, messieurs, je puis vous apprendre comment le crime a été commis en réalité. Je n'avancerai rien dont je n'aie à fournir les preuves les plus complètes.
» Onésime, poursuivi comme réfractaire, retenu dans le pays par une passion plus noble que raisonnable, trouvait un asile chez son oncle, auquel il avait sauvé la vie avec un rare dévouement. Voici une médaille qui conelato sa belle action.
» Éloi Alain, il faut le dire, malgré l'usage qu'ont les vivants de se débarrasser en faveur des morts do toutes les vertus qui les embarrassent, Éloi Alain faisait l'usure.
» 11 s'était approprié par toute sorte de moyens peu lionorables la plus grande partie des biens de M. Malais de Beuzeval, et il le poursuivait à outrance pour faire vendre sa maison, tout ce qui lui restait d'une fortune considérable.
» Depuis longtemps, un lien d'amitié existait, entre la famille d'Onésime et celle de M. Malais, Les enfanis des deux maisons avaient été élevés ensemble. Onésime supplia son oncle d'avoir pitié d'un vieillard déchu d'une grande position
de fortune, accablé par des malheurs de tout genre, et qui allait être réduit à la mendicité et au désespoir.
D Le meunier fut inflexible ; le vieillard et le reste de sa famille allaient être chassés. Leur maison, leur dernier asile, allait être vendue, lesafSches étaient apposées, lorsque Onésime, après s'être une dernière fois jeté aux genoux de son parent, ne prit conseil qne de son désespoir.
9 n résolut de lui prendre la somme qu'il réclamait à H. Malais, pour que M. Malais la lui rendit le lendemain, sous forme de payement.
» Éloi Alain était en voyage ; Onésime ouvrit une cachette dont il soupçonnait la place, compta juste la somme nécessaire ; puis, entendant du bruit, voyant un œil à travers la serrure, il prit la fuite et fit parvenir cette somme au malheureux débiteur du meunier, lequel, du reste, refusa d'en profiter et la rendit, quelques jours après, à la succession.
» L'homme qui avait surpris Onésime et qui l'avait vu sans être vu par lui n'était pas le meunier, mais bien Épiphane Garandin, qui avait, comme Onésime, accès facile dans la maison.
» Soit qu'il eût voulu, comme Onésime, profiter de l'absence du meunier pour ouvrir la cachette, soit que, témoin par hasard de ce qui se passait, il eût songé qu'il lui était facile de faire retoifiber le vol sur un autre, il vida le trésor.
9 Onésime avait enlevé huit mille sept cents francs, qui ont été restitués à la succcession par M. Malais de Beuzevâl ; mais il restait en papier et en or vingt-huit mille francs, qu'Épiphane Garandin allait emporter lorsqu'il fut surpris à son tour, mais cette fois par le meunier, qui le saisit au col« let, voulut crier, et qu'Épiphane étrangla ; après quoi, il emporta les vingt-huit mille francs.
t Le lendemain, on trouva le meunier mort et la cachette vide. Le cadavre avait dans la main un morceau de drap
qu'il avait arraché probablement à l'habit de son assassin.
D On négligea de le mettre sous scellé ; quelques heures après, le morceau de drap avait disparu. Le voici.
t> Épiphane, en rentrant chez lui, fut obligé d'avouer à peu près à sa femme ce qui s'était passé. Il avait, disaiMl, trouvé le meunier assassiné, agonisant. Le voleur n'avait pas tout pris; il avait, lui, ramassé le reste, qui sans cela devait revenir à Onésime, assassin et héritier de son oncle.
» Dans les convulsions de son agonie, Ëloi Alain, qu'il avait voulu secourir, avait déchiré sa redingote, sur laquelle avaient jailli aussi quelques gouttes de sang. Il ordonna à sa femme de brûler la redingote : celle-ci la mit au feu ; mais, craignant que l'odeur du drap qui commençait à brûler ne se répandit dans le voisinage, poussée aussi peut-être par un sentiment d'avarice sordide ou par un aveuglement providentiel, la femme Garandin se hâta de retirer du feu la redingote et la cacha.
» Depuis elle la vendit à Caen, à un fripier nommé Samuel, qui la raccommoda et la revendit à un de ses confrères, Salomon, demeurant à Trouville, où je l'ai achetée.
» Voici la redingote, avec deux pièces d'un autre drap de même couleur, et remplaçant, l'une la partie arrachée par le meunier expirant, l'autre le morceau brûlé. Des chimistes retouveront peut-être les traces de sang. M. le président peut faire citer les deux fripiers.
»» Pendant qu'Épiphane croyait, comme il l'a toujours cru jusqu'à ce jour, que sa femme brûlait ce fatal vêtement, il allait trouver la fille Désirée, lui faisait la même fable qu'il avait faite à sa femme, mais avec quelques changements dans les détails : il ne parla pas des vingt-huit mille francs.
» Il lui persuada d'enlever le morceau de drap laissé dans la main crispée du cadavre ; mais cette femme, à laquelle certaines circonslances étaient suspectes, garda précieuse-
ment ce morceau de drap, que j'ai fini par me faire remettre.
» Elle était fort attachée à son maître. Épiphane la dédda à tromper la justice, surtout en lui faisant espérer qu'on ne saurait pas que le meunier avait été assassiné par son neveu, ce qu'il serait, lui, Épiphane, obligé de dire s'il se trouvait en danger.
» Plus tard, quand elle fut suffisamment compromise par l'enlèvement du morceau de drap et par son mensonge à la justice, on se gêna moins avec elle, et elle en apprit un peu plus; mais elle crut toujours qu'Onésime était l'assassin.
» Aussi lui persuada-t-on de le laisser accuser, lorsqu'Épi* phane, croyant voir planer quelques soupçons sur lui-même, se décida à perdre Onésime, contre lequel il n'était pas difr cile d'accumuler des preuves apparentes.
» Cependant, tout pris qu'était Onésime dans les toiles qu'avaient ourdies autour de lui et le hasard et la perfidie de Garandin, celui-ci craignait qu'aux débats une lumière subite ou la prudence des juges ne vînt éclairer et faire apparaître la vérité.
» Aussi s'employa-t-il de son mieux à l'évasion de l'accusé.
'Quand j'eus pris la résolution de découvrir la vérité pour
venir ensuite vous la dire, messieurs, je ne voulus pas, par
trop de précipitation, rendre impossible une entreprise déjà
au moins difficile.
» Aussi ai-jjB mis trois ans à ramasser des preuves, et mon trésor est-il ramassé grain à grain, comme celui d'une fourmi. Je réserve ce que j'ai à dire pour les témoins, quand M. le président voudra bien les interroger.
Le président demanda alors à Épiphane ce qu'il avait à répondre à l'accusation que venait de porter contre lui M. Breville.
Épiphane se leva et retomba sur son banc sans avoir pu prononcer un mot; puis il se releva et dit :
LA FAMILLE ALAlIT 3li
— n n'y a pas dans tout cela un mot de vrai ; mais mon avocat répondra en plaidant,
L'avoeat prit la parole et dit :
— J'ai conseillé à mon client de ne répondre à aucune question jusqu'à ce que j'aie conféré avec lui.
— Alors, dit le président, nous allons entendre d'autres témoins. Appelez la femme Garandin ; faites retirer Qarandin, et que les gendarmes ne le quittent pas.
— Monsieur le président, demanda M. de Sievenn, puis-je dresser qudques questions aux témoins?
— Vous me les communiquerez.
Après les premières questions d'usage, le président demanda à madame Garandin si elle reconnaissait la redingote achetée par M. Bréville. Elle affirma ne pas la reconnaître,
— Avez-vous vendu une redingote à Samuel, fripier?
— Je n'ai jamais vu Samuel, et je ne connais personne dô ce nom.
— Asseyez-vous. Qu'on appelle le témoin Samuel. Samuel fut interrogé : il reconnut au milieu des assistants
la femme Garandin, qui lui avait vendu la redingote que lui avait achetée depuis Salomon, de Trouville«
D'ailleurs, cette vente était inscrite sur ses livres ; seulemont, madame Garandin avait un peu altéré son nom et avait dit s'appeler madame Parentin.
-r*- Et vous, femme Garandin, persistez-vous à nier avoir vendu au fripier Samuel la redingote qui vous est représentée?
— J'avoue que c'est vrai, mais j'ai peur. Je ne sais pourquoi on me fait toutes ces questions; je crains de faire des réponses qui me compromettent.
— 11 n'y a que le mensonge qui puisse vous compromettre. ' Dites la vérité, ainsi que vous l'avez juré devant le Christ*
Est-ce vous qui avez mis ces deux pièces, Tune remplaçant une déchirure, l'autre une brûlure?
— Non, monsieur.
— Votre mari ne vous avaiWl pas ordonné de brûler cette redingote, et n'avez-vous pas préféré la vendre?
— Tout ce que je me rappelle, c'est que je l'ai vendue.
. — Le jour de l'assassinat du meuniei, votre mari n'a-t-il pas apporté beaucoup d'argent à la maison?
— Non monsieur, jamais nous n'avons été si pauvres quo depuis ce malheur-là ; tout le monde le sait bien.
— Monsieur le président, interrompit M. de Sievenn, voulez-vous demander à madame Épiphane si ce n'est pas là une ruse imaginée par son mari, et qui la contrariait beaucoup? Demandez-lui aussi, je vous prie^ si elle n'a pas fini par obtenir de lui la' permission d'acheter certains ornements qu'elle mettait chez elle en fermant bien les portes. Demandez-lui si, la première fois que je suis allé chez eux, dans sa précipitation, elle n'avait pas gardé un collier d'or, et si Épiphane, se fiant à ma surdité, ne lui a pas à ce sujet dit des injures à demi-voix en ma présence.
— On peut bien chercher à la maison, on n'y trouvera pas le collier d'or.
— Cela dépend du lieu où l'on cherchera. Si on lève une pierre sous les cendres, au fond du foyer de la cheminée, on trouvera le collier d'or et d'autres bijoux, et aussi la presque totalité des vingt-huit mille francs volés par Épiphane.
— Que répondez-vous à cela, femme Garandin ?
— Monsieur le président, je dis que cela n'est pas vrai.
— On va aller faire des recherches.
— Eh bien, c'est vrai qu'il y a de l'argent; mais Garaadia Ta trouvé.
— Monsieur le président, veuillez, je vous prie, demander
à madame Garandin si, dans une querelle que j'avais soin de susciter entre elle et la fille Désirée, celle-ci n'a pas fait des allusions au crime d'Épiphane, qu'elle ne connaissait qu'en partie. Ne lui a-t-elle pas dit une fois entre autres : tt Quand je voudrai, j'enverrai ton mari aux galères? d A quoi madame Épipbane a répondu d'un air suppliant et en me désignant; mais la ûlle Désirée a rappelé par un signe que j'étais sourd.
Madame Épipbane parut accablée et ne répondit pas. On fit paraître la ûlle Désirée, dont les réponses furent conformes aux assertions de M. de Sievenn.
Elle se plaignit de M. Bréville, qui l'avait trompée si longtemps en faisant semblant d'être sourd; et puis il avait l'air si bonasse, si crédule I on ne pensait pas à se défier de lui.
Cependant elle se rappela comment il avait soin tantôt de la brouiller, tantôt de la raccommoder avec les Garandin. C'est par son conseil qu'elle avait quitté le pays.
On fit revenir Garandin. Le procureur du roi lui demanda où il avait trouvé l'argent qui était cbez lui. Il répondit qu'il n'avait pas trouvé d'argent.
— Ce n'est pas la peine de nier plus longtemps, répliqua le magistrat ; votre femme vient d'avouer que vous avez trouvé de l'argent.
— J'ai trouvé une fois un écu sur la route de Trouville.
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il s'agit de vingthuit mille francs qui sont sous une pierre de votre cheminée. Votre femme, interrogée sur l'origine de cette somme importante dans votre situation, dit que vous l'avez trouvée. .^
L'avocat se leva et dit qu'il engageait derechef son clien* à ne pas répondre.
— Messieurs les juges et messieurs les jurés, ajouta-t-il,
su l'A FAMILLE ALAIN
la position da client qui m*a été donné ne me permet pas de le défendre gans qnelqnes préparations et sans avoir conféré avec Ini. Je demande donc que l'afibiresoitremise à quelques jours. Nous aurons sans doute des témoins à faire citer, et nous demandons des délais convenablesi.
Le tribunal pensa que, de son côté^ il avait des témoins à faire mander. Les distances étant tort rapprochées, il remit l'affaire au surlendemain ; mais il décida qu'Épiphane 6arandin serait retenu en prison ainsi que sa femme et la fille Désirée, que tous les prisonniers seraient tenus^au secret et ne pourraient conférer, même avec leurs défensears, qu'à partir da lendemain à midi, attendu que la nouvelle face qu'avait prise l'affaire exigeait un supplément d'instruction.
Les gendarmes emmenèrent d'abord Onésime, puis Épiphane Garandin, sa femme et Désirée.
Je n'ai pas besoin de dire à quelle émotion tous nos personnages furent en proie jusqu'au jour du jugement. Tranquille et sa femme s'embrassaient, pleuraiont et remerciaient lo ciel.
Pulchérie et Bérénice se vantaient de n'avoir jamais cru Onésime coupable; tout le monde maudissait Épiphaneet son double crime ; mais surtout on s'entretenait de M. de Sievenn, de sa patience et de son dévouement à l'innocence; on rendait grâce à la Providence, qui I^ avait inspiré xme ténacité si extraordinaire.
Le surlendemain arriva ; l'avocat d'Épiphane plaida longuement, mais il ne dit pas grand'chose. D'ailleurs, M. de Sievenn avait un inflexible cahier rempli de noies accablantes, qui, lorsqu'elles étaient niées par un des accosés, étaient prouvées et reconnues vraies par les témoins. Il y avait là dos observations pour chaque jour pendant trois ans, et souvent même il y avait trois ou quatre observations pour le m6mo jour.
La cour et les assistants furent très-scandalisés d'entendre le chef du jury déclarer que les jurés reconnaissaient en îar veur d'Épipbane des circonstances atténuantes. On ne manqua pas de rappeler que, dans le jugement qui avait frappé par coutumaceOnésime innocent, celui-ci n'avait pas rencontré le même bénéfice et avait été bien et dûment condamné & mort.
Épipbane fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, sa femme à cinq ans de prison , et la fille Désirée à un an, dont elle ne fit que tcois mois, M. de Sievemi s'étant intéressé à elle, comme il Te lui avait promis.
Poar Qnésime, il fut déclaré qu't7 n'y anait lieu à suivre contre lui, et laoour ordonna qu'il fût sur-le-champ relaxé et mis en liberté s'il n'était d^enupmr autre cause.
C'est par là que commença et que commence d'ordinaire le dispositif du jugement quand il y a plusieurs accusés.
Par une attention délicate de la justice, Tinnocent acquitté apprend ainsi son sort le premier. Onésime fiit immédiatement relâché, M. de Sievemi s'étant porté caution pour lui, et le président ayant promis d'obtenir sa grâce.
L'assistan<\e vit avec attendrissement ce grand et beaii jeune homme, auquel les gendarmôes livraient passage, s'aller mettre à genoux devant scm père et sa mère, qui le bénirent avant de l'embrasser.
M. de Sievenn avait des voitures toutes prêtes, et tout le monde se mit en ronte pour Dive.
Ce n'est que quelques jours après qu'un autre jugement rendu devant un tribunal civil ordonna la délivrance à Onésime Alain du legs de son cousin Éloi Alain, conformément au testament de celui-ci ; mais c'était là une affaire de forme dont on n'apprit le résultat que par une. lettre de l'avoué.
Je n'ai pas besoin de dire quelle fut la joie de toute la ùf
mille Alain quand elle se retrouva dans la chaumière de Dive, où Onésime coucha cette nuiWà. Pélagie, par une douce et délicate prévision de femme, appela Pulchérie, et, la serrant dans ses hras, lui dit :
— Maûllel
Les jours suivants, on ne vit plus ni Pulchérie ni Onésime. Onésime ne quittait pas le château de Beuzeval, où il était probablement occupé avec M. de Sievenn. Pulchérie, sous divers prétextes, resta chez elle à Cabourg.
Une indisposition de M. Malais vint, d'ailleurs, remplacer les prétextes par une raison. Certaines révélations qui s'étaient faites au procès relativement à sa ruine l'avaient profondément humilié.
Il s'écriait sans cesse :
— Que dira-t-on, mon Dieu I Je n'oserai plus montrer ma figure dans le pays ; j'avais caché ma misère avec tant de soin et de succès, et voilà que ces maudits bavards en font le texte de leurs plaidoiries.
Pulchérie n'osa pas lui dire que personne n'avait jamais été dupe de sa triste comédie. Bérénice vint souvent voir Pulchérie ; mais Bérénice elle-même était embarrassée.
Contre l'attente de toute la famille, Onésime ne parlait pas d'épouser Pulchérie, on n'osait pas lui en parler non plus ; mais Pélagie et Bérénice en causaient entre elles.
— Cela manquerait à mon bonheur s'il ne me donnait pas Pulchérie pour fille, disait la bonne mère ; je sens que je hais déjà celle qu'il épousera à sa place.
— On ne peut forcer personne pour ces chosés-là^ disait le père Alain; mais j'espère que ce n'est pas parce qu'il est
devenu riche et que Pulchérie est pauvre qu'il est changé à son égard, j'espère que ce n'est pas cela,
— Oh 1 non, bien sûr, s'écria Bérénice, et je suis certaine qu'il ne pense pas à autre chose qu'à épouser Pulchérie ; je gagerais qu'il viendra ce soir, mes chers parents, vous de-: mander votre consentement.
— Il ne l'attendra pas longtemps, dit Pélagie.
Mais il ne vint ni ce soir-là, ni les goirs suivants, et Bérénice commença à s'inquiéter. Aussi ses conversations avec Pulchérie étaient-elles embarrassées ; elle craignait de froisser le cœur ou de blesser l'orgueil de madainb de Morville. Pulchérie pleurait et disait :
— n a raison, il me rend mes dédains. Ne l'ai-je pas dédaigné, moi, quand il m'aimait tant et qu'il était pauvre? Hélas I le ciel m'est témoin que ce n'est point sa pauvreté qui m'empêcha alors de songer à lui. Comme il est changé t comme son visage a pris de la noblesse 1 comme sa démarche est imposante! Et, depuis si longtemps que je sais qu'il s'était sacrifié pour moi, comment ne l'aurais-je pas aimé pour tant de misères endurées à cause de moi? Mais aujourd'hui je dois l'éviter et lui cacher ma tendresse ; quel malheur qu'il soit riche !
M. Malais l'appela auprès de son lit.
— Pulchérie, dit-il, je n'ose pas trop te demander de quitter tes amis ; mais, moi, il faut que je m'éloigne de Beu-
zeval; on sait maintenant que je suis pauvre, je n'ose pas sortir ; les enfants me montreront au doigt ; je ne resterai pas ici.
— Nous partirons quand vous voudrez, cher oncle, cher père ; je ne demande pas mieux, pourvu que j'aie quelques nouvelles des amis que je laisserai ici, pourvu qu'une lette*e de temps en temps m'apprenne qu'ils sont heureux. Je pense que, vous et moi, nous serons mieux partout ailleurs v
je vais écrire à madame de Fondoie, mon anci^ne amie ; je vais la prier, elle qui va dans le monde, de me trouver à Paris des leçons de piano. Nous irons à Paris : là, on paraît ce qu'on veut, personne ne sait ce qui se passe chez vous et
• n'en prend souci ; je vous soignerai bien, sous vivrons heureux.
— Merci, merci, ma douce Pulchériel s'écria le vieil-
• lard ; je n'aurais pas osé te le demander, mais tu me sauves la vie ; je ne voulais pas te laisser seule, et cependant je ne pourrais plus vivre ici, ici où tout le monde me sait dans la
. misère, ici où le meilleur sentiment que je pourrais inspirer serait de la pitié ; merci, merci I Quand partirons*nous ?
— Quand vous voudrez, mon oncle ; mais ne pensez-vous pas qu'il faille attendre la réponse de Marie?
— Gomme tu voudras; toujours est-il que je ne mettrai pas les pieds hors de la maison, si ce n'est pour quitter Divc et n'y jamais rentrer. Oh I non , je ne donnerai pas aux gens
. le plaisir de rencontrer pauvre et humilié par les chemins le seigneur de Beuzeval, qu'ils ont vu riche et heureux. J'attendrai; d'ailleurs, je n'ai pas bien besoin de sortir : qu'est-ce que je vois quand je sors? Des terres qui ont été à moi, des bois à moi que l'on abat, le château de Beuzeval, un château où j'ai dépensé tant d'argent et de soins, et où je ne puis promener mes regards qu'à travers une grille. On dit que ce M. de Sievenn, qui a fait une belle action en sauvant un innocent de l'échafaud, mais qui a parlé de choses et de gens dont il aurait pu se dispenser de parler, fait énormément travailler à Beuzeval, comme si j'y avais laissé quelque chose à faire. Je suis sûr qu'il gâte tout; je voudrais seulement y entrer une fois pour voir le mauvais goût de ces gens-là.
— Pourquoi faire, mon oncle? Ce serait vous donner en- 'core de nouveaux chagrins; pour moi, pourvu que j'apprenne
quelquefois que mes amis d'enfaoce sont heureux, et ils le seront, ils ont maintenaiit tout co qui leur manquait, je né regretterai id que des tombeaux.
Le vieillard revint en peu de jours a la santé par Tespoir de quitter bientôt Dive; il ne voulait pas même ouvrir une fenêtre, et ne prenait l'air que le soir pour ne pas être vu.
On reçut bientôt une lettre de Marie de Fondois. Le ton de cette lettre était un peu protecteur. Cependant Marie s'était occupée de ce que lui avait demandé Pulchérie; elle lui «vait déjà trouvé deux leçons «t était sûre d'en trouver d'autres. La lettre renfermait beaucoup de doléances sur le mal* heureux sort de madauie de Morville, et cela sous uae forme .assez peu obligeante.
n faut dire, pour l'explication de ceci, que Marie de Fon-^ dais n'avait pas supporté avec patience d'être éeUpsée dans le monde par Pulcàérie de Morville, qui, p^ida'at un temps du reste assez court, avait été plus riche et plus élégante qu'elle, et n'avait pas cessé d'être plus belle.
Malgré le ton dédaigneux de son am^ie, Pulchérie fut enchantée de cette lettre, et, d'accord avec M. Malais, elle pressa les préparatifs de départ.
Un jour, Bérénice rentra à la maison, tomba dans les bras de Pélagie et fondit en larmes.
— Tu ne sais pas, maman, Pulchérie va quitter le pays. Je l'ai trouvée faisant des paquets. Elle va à Paris avec M. Malais ; die dit que M. Malais n£ peut supporter d'être pauvre là où il a été riche, «irtout depuis qu'on a parlé dans le procès d'Onésime d'une -misère qu'il croyait avoir cachée à tout le monde. Depuis ce temps4à, il n'a pas voulu sortir *une seule fois de sa maison, tant il est honteux, et tu ne saurais croire combien il est changé. Pulchérie va donner des leçons de ptaBO à Paris, et je pense aussi qu'elle n'est pas décidée seulement par le chagrin de M. Malais : Qaésime
et son inexplicable indifférence y sont pour beaucoup. Elle a souvent les yeux rouges. Je ne lui parle pas d'Onésime, car, i vrai dire, je ne sais que penser de lui ; elle ne m'en parle pas non plus, mais je vois bien que cela lui ronge le cœur. Il faut dire aussi qu'Onésime est bien singulier. Lui qui n'a jamais vécu que pour elle, au moment où il peut l'avoir^ il a l'air de ne pas seulement y penser. Je ne yeux cependant pas croire qu'il soit changé ainsi parce qu'il est devenu riche. D'ailleurs, que pourraii^l désirer? Pulchérie est si belle, si distinguée, et elle l'aime I Je lui ai tant parlé depuis trois ans de l'amour, du dévouement et des chagrins de mon frère I Enfin Pulchérie va partir, etj en effet, je comprends qu'elle ne veuille pas rester ici. Je n'ai rien pu lui dire; j'étouffais, et je suis accourue pour pleurer avec toi.
— Mais c'est affreux, s'écria Pélagie ; je ne veux pas que Pulchérie s'en aille. H est vrai qu'Onésime ne nous gâte pas non plus ; il est toujours en course au château de M. de Sievenn. Ce H. de Sievenn lui a rendu un grand service, et c'est un véritable ami ; mais enfin il ne peut pas lui faire oublier sa famille et sa maîtresse. Écoute, Bérénice, cela ne peut pas aller ainsi; il faut au moins qu'il s'explique. Prends ta cape, et allons toutes les deux au château, nous lui parierons; il faudra bien qu'il nous laisse voir ce qu'il a dans le cœur.
— Allons, ma mère.
Toutes deux se mirent en route. Comme elles passaient à une petite distance du cimetière de Beuzeval, elles virent Pulchérie qui était à genoux sur la tombe de son enfant^ et qui alla ensuite prier sur celle de sa tante; puis elles la virent cueillir des fleurs sur les deux tombes et baiser la pierro qui les recouvrait.
— Ma mère, dit Bérénice, vois-tu, elle vient de leur dire adieu.
LA FAMILLE ALAIN 3af
Elles ne furent pas longteifips sans arriver au château. Elles demandèrent Onésime.
On leur-dit qu'il était parti le matin à cheval, mais qu'il ne tarderait pas à rentrer.
Elles attendirent une demi-heure, et il arriva. Il embrassa, sa mère et sa sœur avec effusion. #
— Onésime, dit Pélagie, nous venons de passer auprès ducimetière de Beuzcval ; nous avons vu Pulchérie qui disait cdieu aux morts qu'elle y laisse.
— Adieu?
— Oui, ajouta Bérénice, elle s'en va à Paris avec M. Ma;lais; elle quitte Dive pour n'y plus revenir.
Onésime devint pâle, et, prenant sa sœur par le bras, il s'écria :
— Elle n'est pas partie, au moins^ elle n'est pas partie?*
— Oh I maman 1 s'écria Bérénice en pleurant de joie, il l'aime; tu vois bien qu'il l'aime toujours.
. — Que veux-tu dire? demanda Onésime.
— Nous pensions que tu n'aimais plus Pulchérie.
— Moi 1 et pourquoi donc ai-je vécu? quel a donc été toujours le but de ma vie? en quoi a-t-on pu en douter?
— Mais, dit Pélagie, ta conduite a été bien singulière, et Pulchérie a dû se croire dédaignée.
— Dédaignée, Pulchérie? Mais je l'adore, ma mère ; mais je ne respire que pour elle I Je n'ai pas cru un moment qu'elle en put douter, ni vous non plus.
— Eh bien, ton silence, dont elle ne dit rien, est sans aucun doute ce qui la fait partir, quoiqu'il y ait aussi le vieux Malais qui meurt de chagrin et ne veut rester ici à aucun prix.
— C'est une idée de M. de Sievenn qui me retient ici ^ mais tout est fini. Comment 1 vous avez pu croire que j'ou.-
bliais Pulchérie? Vous êtes sûres qu'ils ne partent pas aujourd'hui, au- moins?
— Ohl non, Pulchérie ne nous a pas dit adieu.
— Mais êtes-vous certaines qu'elle veut vous dire adieu? Redescendez bien vite, surveillez tout: mon père est-il à la maison?
~ Oui.
— Eh bien, je vais chercher M, de Sievenn ; attendez-moi à Dive.
Pulchérie resta plus d'une heure dans le cimetière à pleurer, à prier, i répéter :
— Adieu! adieu 1
Puis elle rentra à Cabourg, où elle trouva le vieux Malais tout joyeux; car on devait partir le soir même, et Pulchérie laissait le vieillard arranger les choses au gré de sa triste et maladive vanité.
Ils avaient vendu leurs meubles, et n'emportaient que leurs vêtements et leur linge. M. Malais, se voyant un peu d'argent, voulait sortir décemment du pays, qui lui paraissait triompher de sa pauvreté. Il voulait se faire conduire eti chaise de poste jusqu'à Honfleur.
— Là, dit^il,on ne nous connaît pas, nous pourrons voyager dans la rotonde de la diligence, et nous rattraperons ce que nous aura coûté la chaise de poste. Ici, nous allons dire que nous partons pour Paris, à cause d'un héritage important qui nous est survenu; j'en ai déjà dit un mot au maire de Dive, qui passait devant la porte, et que j'ai fait entrer un moment : cela va bientôt courir tout le pays ; j'ai écrit peur avoir une chaise de poste, et cela confirmera l'histoire de l'héritage. De cette manière^ quand on parlera de moi à Divèl ou à Beuzeval, au lieu de dire : « C'est un pauvre diable qui s'est ruiné et qui est mort dans la misère, d on dira : a Oh ! ohl M. de Beuzeval, voilà un homme qui gvait du
bonlieup : on l'avait ruiné en abusant de sa générosité; eh bien, il lui est survenu une fortune plus belle encore que la première. » Vois-tu, quand les gens sont pauvres, oh dit toujours que c'est leur faute, c'est plus commode ; mais, si on nous croit redevenus riches, on trouvera toute sortç ;d'exeuses à mes sottises.
— On ne dira que la vérité, mon cher oncle, en disant que vous vous êtes ruiné par votre générosité.
— Et un peu aussi par la vanité de m'allier à un comte, petite ai èce. C'est égal, j'ai écrit à la poste d'envoyer ce soir à six heures une chaise de poste pour M. Malais de BeuzevsJ et madame la comtesse de Morville. A six heures, les pêcheurs seront rentrés ; je veux qu'on nous voie partir, qu'on Bom voie partir en chaise de poste. As-tu fait tes adieux à la &mill<3 Alain?
— Pas... tout à fait... mon onde ; ils sont de ma famille aussi, et, si vous vous accusez d'un peu de vanité, je puis^ moi, m'accuser avec au moins autant de raison d'en avoir eu beaucoup, et de la plus mauvaise espèce. Je n'ai pas toujours été pour la famille Alain ce que j'aurais dû être, et cependant je les ai toujours trouvés bons, tendres et dévoués, sans parler du dévouement suWime de l'un d'eux* Je vais aller à Dive. Je voudrais bien que cette pénible épreuve fût passée ; je vous avoue que je la redoute plus que tout le reste.
— N'oublie pas de leur fiaire part de l'héritage, parce que, si nous ne disons pas la mèn^ chose à tout le monde, on finira par di€(»iVrlr4a vérités
Pulchérie mit sa maate et allait sortir, lorsqu'on frappa à la -porte, et on vit entrer Tranquille Alain avec Pélagie et Bérénice en habits de dimanche.
Us étaient suivis 4e M. de Sievenn , d'Onésime et du fils Glam, qui resta dehors avec M. de Sievenn.
— Bien le bonjour, monsieur de Beuzeval, dit Tranquille
Z2i LA FAMILLE ALAIN
Alain ; mais qu'est-ce que ces paquets? est-ce que vous allez en voyage?
— Oui, mon cher Alain, oui, mon bon ami; j'ayais un cousin qui s'est laissé mourir, le cher homme : c'est le seul plaisir qu'il ait fait à quelqu'un dans sa vie. Pendant que je xne ruinais bêtement ici, lui s'enrichissait à Paris, et il est mort juste à temps pour rétablir mes affaires. Me voici un peu plus riche que je n'étais auparavant. Nous allons à Paris, où nous devons nous fixer.
— Oh 1 alors, monsieur de Beuzeval, je ne sais plus s'il faut vous dire ce que... Non... je crois que non.
Pélagie entraîna Pulchérie dans une autre chambre, et lui dit :
— Est-ce vrai, cet héritage? Mors il n'y faut plus penser. Ce pauvre Onésime va te perdre encore une fois. Il t'aime... Il en mourra cette fois... Je sais pourquoi il ne disait rien...
— Ma bonne mère, dit Pulchérie, c'est parce que ce n'est pas vrai qu'il me perd et que je le perds aussi, car je n'ai appris à le connaître que pour le regretter.
— Rentrons, dit Pélagie.
— Mon bon ami, disait M. Malais à Risque-Tout, si je puis "VOUS êtte utile à Paris, vous me le direz, je serai enchanté de vous servir.
Pélagie prit à part son mari, Onésime et Bérénice. Alor» Alain s'avança vers M. de Beuzeval :
— Écoutez, monsieur de Beuzeval, lui dit-il, ce n'est pas pour votre argent que nous vous avons toujours aimé dans notre famille ; nous ne vous respectons pas moins depuis que vous êtes ruiné. Je ne sais si vous avez bien voulu y faire -attention. Ce n'est donc pas à nous qu'il faut faire des histoires.
Ici, Pélagie fit des signes à son mari pour l'empêcheF do
continuer; mais ce fut parfaitement inutile. Alain poursuivit :
— Il ne s'agit pas de ça. Je sais la distance qn'il y a entre TOUS et nous, monsieur de Beuzeval; nous ne vous méconnaissons pas, et ce n'est pas parce que vous avez un peu moins d'argent aujourd'hui que nous nous en ferons accroire. C'est un peu hardi, ce que je vais vous dire, mais il faut pourtant que je vous le dise : vous connaissez Onésime depuis son enfance ; on l'a élevé avec Pulchérie ; c'a été son dieu toute sa vie ; il s'est toujours dévoué à elle ; il a pour elle exposé sa vie, son honneur. Il nous a rendus bien malheureux tous pendant plusieurs années ; il m'a fait bien des fois désirer d'être mort; enfin, c'est fini, n'en parlons plus. Onésime n'est plus un paysan ; il a étudié, il parle comme on monsieur ; il est capitaine au long cours, il est riche. Ce n'est pas quelque chose qui peut vous toucher; mais, pour diminuer un peu la distance qu'il y a entre vous et nous, il ne faut rien négliger de nos petits avantages. Eh bien, monsieur de Beuzeval, voulez-vous lui donner Pulchérie?
M. Malais allait répondre et commençait :
— Ma nièce, madame la comtesse de Morville.;; Pulchérie le pria de l'excuser si elle l'interrompait, et
dit : '^
— Je ne veux pas avoir dédaigné Onésime quand j'étais riche, et l'accepter quand il est riche à son tour et que je suis devenue pauvre. Certes, depuis que je le connais, depuis que je sais ce qu'il a fait pour moi, j'ai conçu pour lui des sentiments aussi afiectueux qu'il pourrait le désirer; mais il faut que je parte.
— Pardon, dit Onésime, Vùlchérie, au nom de l'amour le plus profond, au nom d'une existence qui vous a été consacrée tout entière^ est-ce la seule cause qui vous empêche d'être à moi 7