CHARLES AUBERT DE LA CHESNAYE
" Quand on étudie l'histoire de la Nouvelle-France, durant la dernière moitié du dix-septième siècle, l'un des noms que l'on trouve le plus souvent mentionnés est celui de M. Aubert de la Chesnaye.
" M. de la Chesnaye joua dans les affaires de la colonie française un rôle actif et important ; il donna l'impulsion à bien des entreprises ; il rendit au pays de nombreux services ; il fut le fondateur d'une de nos plus remarquables familles canadiennes, la famille de Gaspé, dont la gloire littéraire a, de nos jours, rajeuni le lustre acquis autrefois par les entreprises commerciales et les exploits guerriers. A tous ces titres, il mérite, nous semble-t-il, d'être mis plus en lumière qu'il ne l'a été jusqu'ici.
" Charles Aubert de la Chesnaye était né en 1633, si on s'en rapporte aux recensements de 1667 et 1681. On lui donne dans le premier 33 ans, et dans le second 48 ans. Comme les recensements étaient faits vers la fin de l'hiver ou le commencement du printemps, il s'ensuit que M. de la Chesnaye devait être né dans l'été ou l'automne de 1633, ce qui lui donnait 33 ans accomplis dans l'hiver de 1667, et 48 ans accomplis dans l'hiver de 1681. Nous croyons donc que le Dictionnaire généalogique de Mgr
Tanguay commet une erreur quand il 1* fait naître en
" Son père était Jacques Aubert, intendant des fortifications de la ville d'Amiens, et sa mère, dame Marie Goupy, sœur d'un intrépide marin, qui fut lieutenant du roi à Saint-Christophe en 1640.
" Charles Aubert de la Chesnaye vint au Canada âgé do 22 ans seulement, en 1655. Depuis plusieurs années, il s'était formé au sein de la Compagnie des Cent- Associés, une association composée principalement d'un certain nombre de marchands de Rouen et de Dieppe. C'était comme une petite compagnie dans la grande compagnie ; elle se chargeait de payer les appointements du gouverneur, de pourvoir à l'entretien des garnisons et à la dépense de la colonie; en retour on lui abandonnait le contrôle et les avantages du commerce, dont les profits devaient l'indemniser ; et elle devait rendre compte du surplus au bureau général de la Compagnie des Cent- Associés, à Paris.
" Lorsque M. de la Chesnaye arriva à Québec, en 1655, c'était comme employé ou représentant de la petite compagnie, connue généralement sous le nom de Compagnie de Rouen. (')
" Il s'occupa bientôt d'affaires pour son propre compte. Il avait le génie du commerce et se fit promptement une position considérable. Au bout de quatre ou cinq ans, il était devenu un capitaliste bien cotté. Dès 1660, on le voit prêter 6,000 livres à la fabrique de Québec pour la
(1) Collection de manuacritu relatif t à la Nouvelle- France, vol. 1er, p. 2Ô2.
construction d'un presbytère, comme en fait foi la pièce suivante :
" Nous, François de Laval, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège, évêque de Pétrée, vicaire apostolique en toute la Nouvelle-France, nommé par le Roy, premier évêque du dit pays, certifions à tous qu'il appartiendra, qu'il a été emprunté la somme de 6,000 livres du sieur Aul>ert de la Chesnaye, espérant la recouvrer sur la Communauté, qui est dépositaire de pareille somme destinée à la bâtisse d'une maison presbytérale, sauf à déduire la somme de 700 livres ci-devant reçue à cette tin sur les deniers du 10 pour cent que l'on a employée à la bâtisse du dit presbytère, sis proche l'église de Notre-Dame de Québec, lequel nous sert présentement de demeure, pour la bâtisse duquel et le rendre plus logeable pour le nombre des ecclésiastiques nécessaires pour desservir la dite paroisse, nous y aurions employé plus de 2,000 livres de notre argent, voulant concourir aux intentions de ceux qui ont donné la dite somme do 6,000 livres. En foy de quoy, Nous avons donné le présent certificat à Québec, le 30 octobre 1663.
François, Evêque de Pétrée."
" Expliquons en peu do mots cette affaire du presbytère, à laquelle M. de la Chesnaye se trouva mêlée par son avance généreuse. En 1645, vingt-deux soldats envoyés de France, par la reine Anne d'Autriche, à ses frais, pour protéger les missions et la colonie, escortèrent jusque chez les Hurons plusieurs Pères de la compagnie de Jésus. A leur retour de cette expédition, ils rapportèrent pour plus de trente mille francs de castor. C'était le moment où la Compagnie des Cent- Associés venait de céder la traite aux
habitants. Il y eut contestation pour savoir à qui devait revenir cette aubaine. On finit par s'accorder en décidant que ces trente mille francs seraient employés à la construction d'une église paroissiale et d'un presbytère, ce pour lequel en particulier six mille livres furent destinées. ( l )
" Cependant, les Jésuites, dont l'incendie de 1640 avait consumé la petite résidence, étaient réduits à loger temporairement dans la maison des Cent-Associés. On leur offrit alors cette alternative : ou bien ils prendraient le» 6,000 livres pour bâtir un piesbytère sur le terrain de l'église; ou bien ils les emploieraient à la construction d'un édifice sur leur propre terrain, sauf à remettre subséquemment cette somme à la communauté pour l'érection du presbytère. Ils s'arrêtèrent à ce dernier mode, et se construisirent une résidence. En 1 C55 ils remirent les 6,000 livres à la communauté des Habitants. En 1657, peu de temps après que M. de Queylus eut pris possession de la cure de Québec, il leur intenta une action pour le recouvrement de cette somme. Mais les Pères établirent facilement qu'ils l'avaient remboursée à la communauté. Enfin, en 1664, celle-ci paya les 6,0U0 livres à la Fabrique.
" M. de la Chesnaye continua à étendre son commerce. En 1663, il se lança dans une entreprise considérable : il prit le bail de la traite de Tadoussac. Au mois de mars de cette année, M. d'Avaugour, de sa seule autorité, et sans le concours du Conseil, avait affermé à dix-sept habitants de la colonie, la recette du droit de quart sur les pelleteries, ainsi que la traite de Tadoussac et leur avait donné le privilège de vendre des boissons enivrantes aux sauvages. Ces dix-sept associés étaient : Messieurs de la
(1) Journal d'tJtmUt*, p. 9.
CHAULES Al'HEUT D3 LA CHESNÂYE
Tesserie, Descartes, Le Gardeur de Repentigny, Gourdeau, Le Gardeur de Tilly, Despre7, Juchereau de la Ferté, Bissot, Damours, Charron, Madry, Marsollet, Le Gardeur de Villiers, Chartier de Lotbinière, P. Denis, Bourdon et Juchereau de Saint- Denis. Le bail leur avait été consenti pour deux ans.
" L'acte de M. d'Avaugour était irrégulier. Le gouverneur n'avait certainement pas le droit d'afFermer ainsi, sans enchère, sans avis du Conseil, la traite et les recettes de la communauté. Aussi, après le départ de ce gouverneur et l'arrivée de M. de Mésy, son successeur, le Conseil Souverain créé par Louis XIV au mois d'avril de cette année, ne tarda pas à s'occuper de cette affaire. Dès sa septième séance, il donna avis aux parties intéressées ; et, le 4 octobre 16f>3, il cnssa et annula le bail d'Avaugour, en réservant le droit des preneurs de bonne foi à une indemnité. (*)
" Il décida ensuite de mettre aux enchères la recette du droit de quart, et la traite de Tadoussac Ce droit de quart était un droit de 25 pour cent imposé sur la sortie du castor, pour subvenir aux charges publiques ; il y avait aussi un droit de 10 pour cent sur les orignaux. La décision du Conseil portait que " le dit droit de quart et droits de pelleteries ainsi que la dite ferme de Tadoussac seraient affermés au plus offrant et dernier enchérisseur pour trois année*, en donnant bonne et suffisante caution, à commencer à jouir au jour Saint-Martin d'hiver prochain, et finir à pareil jour de l'année mil six cent soixante-six." A cette fin, le Conseil ordonnait "qu'affiches en seraient faites aux lieux ordinaires, issue de grand'-messe, et que
(1) Jvje meut* du Conseil Souverain, vol. I, p. 10.
les enchères seraient reçues, le Conseil assemblé, à commencer mercredi prochain, neuf heures du matin, à ce qu'enchérisseurs aient à s'y trouver si bon leur semble." ( l )
" Le 10 octobre 1663, les enchères commencèrent. Charles Aubert dé la Chesnaye se présenta et offrit 30,100 livres. Comme il n'y avait pas d'autre enchérisseur, le Conseil décida d'ajourner à huitaine et de continuer se* avis et affiches.
"Le 17 octobre, la compétition commença à se destiner. Jean Madry, barbier-chirurgien, l'un des anciens fermiers, enchérit à 32,000 livres ; la Chesnaye à 33,000 ; le procureur-général Bourdon à 35,000 ; M. do la Ferté à 3C,00û ; M. de la Chesnaye à 38,000. Et les enchères furent encore ajournées.
" Cette vente publique de la recette des droits et la concurrence qu'elle provoquait, devaient naturellement exciter un vif intérêt à Québec. C'était l'événement du moment, et notre petit monde commercial, principalement, était tout en ébullition.
" Le 22 octobre, les premiers compétiteurs de M. de la Chesnaye parurent s'être effacés ; mais un nouveau champion descendit dans l'arène : c'était le sieur Claude Charron, l'un des citoyens importants de Québec, qui ve&ait d'être élu échevin de cette ville avec le sieur Jean Madry, douze jours auparavant. La lutte entre Charron et la Chesnaye fut acharnée. Charron enchérit à 38,500 livres ; la Chesnaye à 39,000. Charron offrit 40,000 ; le sieur Jean Bourdon, faisant encore un effort, mit 40,500 ; la Chesnaye dit 41,000; Charron éleva l'enchère à 41,500,
(1) Jugement* du Conxeil Souverain, vol. 1er, p. 44.
et la Chesnaye à 42,000. Le Conseil ajourna ensuite la fin de la vente au lendemain.
" Le 23 octobre, la Chesnaye et Charron se retrouvèrent seuls en champ clos. Charron offrit 42,500 livres et la Chesnaye 43,000 ; Charron poussa à 43,500 et la Chesnaye à 44,000 ; Charron à 44,500, et la Chesnaye à 45,- 000. Ici, Charron commença à faiblir et mit seulement 45,200 ; la Chesnaye mit 45,500. Charron dit 45,600 et la Chesnaye 45,700 ; sur quoi Charron offrit 46,000, et le Conseil ajourna la séance à l'après-midi où " les chandelles seront allumées pour cet effet afin qu'enchérisseurs aient à s'y trouver. Et sera publié à son de tambour pour la dite ferme être adjugée à la chandelle éteinte." Cette adjudication " à la chandelle éteinte " était une formalité des encans de jadis, qui tenait lieu de nos " une, deux, trois '\ d'aujourd'hui. On allumait successivement trois chandelles très courtes, et le plus haut enchérisseur au moment où la troisième ohandelle s'éteignait avait l'adjudication.
" A la séance de l'après-midi, M. de la Chesnaye mit «ette enchère : 46,100 livres, plus une avance de 15,000 livres pour chaque année durant les trois ans du bail. Après cette enchère, la première chandelle, ou " le premier feu " fut allumé. Il se consuma sans qu'aucune autre enchère fut produite. On alluma le second feu ; point d'enchères ! Enfin on alluma le troisième feu, la lutte touchait à son terme. Mais le sieur Charron était encore là, anxieux d'arracher la victoire à son rival ; il offrit 46,200 livres et la môme avance que M. de la Chesnaye. Effort inutile, celui-ci surenchérit à 46,300, plus l'avance des 15,000 livres. Faisant une suprême tentative, Charron éleva son offre à 46,400, toujours avec la même avarice
M;us la Chesnaye n'était pas pour se laisser vaincre au moment du triomphe ; il offrit 46,500 livres avec l'avance des lft,000 pour chacune des trois années. Le sieur Charron, découragé, laissa éteindre le troisième feu sans surenchérir. Il était vaincu. *
" La ferme des droits de pelleterie et de la traite de Tadoussac fut adjugée à Charles Aubert de la Chesnaye, le 23 octobre 1663.
" Cependant, les dix-sept particuliers à qui M. d'Avaugour avait irrégulièrement affermé la recette des droits et la ferme de Tadoussac, demandèrent à être indemnisés et présentèrent à cet effet une requête au Conseil. Mais de ces anciens fermiers, MM. de Tilly, Juchereau de la Ferte* et Damours, étant membres du Conseil, durent se retirer lorsque cette requête fut prise en considération, ainsi que les autres conseillers ordinaires qui étaient leurs parents et leurs alliés. M. Aubert de la Chesnaye et deux citoyens de Québec, adonnés, eux aussi, au commerce, furent appelés à siéger comme conseillers suppléants. On lit, à ce propos, dans les Jugements du Conseil Souverain, l'entrée suivante :
" Le Conseil assemblé où était Monsieur le gouverneur, Monsieur levêque, les Sieurs Aubert de la Chesnave, Citton et Grignon, marchands, appelés au lieu et place des conseillers ordinaires en ce Conseil, attendu leur affinité* avec les parties, ou intérêt particulier.
41 Vu l'ordonnance du vingt-quatrième jour de novembre dernier rendue sur les demandes en dépens, dommages et intérêt requis par les ci-devant intéressés en la ferme des droits des pelleteries, suivant le bail du sieur Dubois dAvaugour ; les factures des envois et cargaisons que les
dits intéressés ont risquées dans les voyages de Tadousaac et dépendances, et la cassation du bail à eux fait par le dit sieur d'Avaugour :
" Tout considéré, le Conseil a ordonne et ordonne qu'il sera payé aux dits intéressés la somme de douze cent cinquante livres tournois pour 19 risque des marchandises chargées pour la dite traite de Tadoussac et environs, lequel paiement ils prendront en deux termes, savoir la somme de six cents vingt-cinq livres, pour une moitié, sur la ferme de la présente année, et la somme de six cent vingt-cinq livres pour l'autre moitié restante sur la redevance de la ferme de l'année prochaine, que l'on comptera mille six cent soixante-quatre."
" Dans une cause entre Euâtache Lambert et Thomas Touehet, nous trouvons aux registres du Conseil Souverain une autre entrée qui montre bien de quelle considération jouissait M. de la Chesnaye : " Parties ouïes, il est ordonné que les parties compteront ensemble par devant le sieu r de la Chesnaye Aubert, duquel ils apporteront certificat, pour ensuite être ordonné ce que de raison."
" Il y avait à ce moment surabondance de procès à Québec. Les incursions sanglantes des Iroquois, les ditticultcs de la traite, qui en étaient la suite, le manque de sécurité et de ressources avaient produit une grande stagnation dans les affaires commerciales. Le recouvrement des créances laissait énormément à désirer. De là une fouîe d'assignations en justice. Au commencement de 1664, M. de la Chesnaye, à lui seul, obtint du Conseil Souverain une quarantaine de jugements contre divers débiteurs. Cela indique quelle était l'étendue de son commerce.
" Le 8 novembre 1664, M. de la Chesnaye eût le dcsa-
g rément d'être condamné par le Conseil Souverain pour une violation de tarif. Au mois de juin précédent, le Conseil avait édicté un tarif pour la vente des marchandises importées de France en ce pays par les marchands. Son arrêt se lisait comme suit : "Le Conseil voulant procéder au règlement d'un tarif tant de marchandises anciennes que de celles venues cette année, a ordonné et ordonne qu'il sera accordé cette année aux marchands cinquantecinq pour cent sur leurs marchandises sèches, cent pour <;ent pour les liquides qui seront de plus de valeur, et pour celles dont le prix n'excédera la somme de cent livres le tonneau soit vingt pour cent. Et pour vaquer au dit tarif sont commis et députés les sieurs de Villeray et Damours, conseillers, lesquels pour le règlement du prix coûtant de France prendront pied sur la facture des habitants et marchands auxquels il sera venu cette année des marchandises ■de France et qui se trouveront les plus raisonnables au prix de l'achat, pour ce fait et leur rapport être ordonné ce que de raison."
" Ce tarif ne fut pas généralement observé, et des plaintes furent adressées au Conseil par le procureur syndic des habitants, contre MM. de la Chesnaye, Jacques Cailleteau, Jacques de la Mothe, Ber» rand Chesnay, Jacques Loyer de la Tour. M. de la Chesnaye comparut devant le Conseil, le C novembre, et dit qu'il convenait avoir vendu ses souliers aux prix contenus par les informations, qu'il n'avait pu les donner à meilleur marché "à moins que d'y perdre son propre bien, en considération du haut prix auquel se vend le castor en ce pays et du bas prix auquel il se vend en France." Il ajouta pour sa défense qu'il n'avait pas prie connaissance de l'arrêt relatif au tarif, qu'il avait seu-
lement entendu dire qu'il devait être signifié à tous les particuliers en leurs domiciles, et qu'on devait donner aux marchands un exemplaire de ce tarif pour l'exposer dans leurs boutiques." Il terminait par ce mot assez significatif, touchant la liberté du commerce : "J'ai toujours cru avoir la libre disposition de mon bien, vu surtout que j'emploie dans le pays ce que j'y gagne." M. de la Chesnaye produisit en même temps ses livres et ses journaux.
" A la séance du 8 novembre, le Conseil Souverain rendit un arrêt contre la Chesnaye, la Tour, la Mothe, Cailleteau et Bertrand Chesnay, pour avoir contrevenu aux arrêts, survendu et excédé les tarifs. Il les condamna à une amende, qu'il se réservait de liquider quand il le jugerait à propos et au remboursement de la différence entre le prix exigé par eux pour leurs marchandises et le prix fixé par le tarif. Enfin les marchands condamnés avaient à payer des frais assez considérables pour l'époque : 41) sous par jour, pour trois jours, en faveur de chaque plaignant demeurant dans la banlieue de Québec, 40 sous au greffier pour chaque plainte reçue et trouvée fondée ; quant aux plaignants plus éloignés, leurs frais devaient être taxés suivant la distance des lieux. L'arrêt se terminait par ce dispositif : "Ordonne de plus le dit Conseil que tous les marchands et autres personnes qui débitent des marchandises feront nouvelle et exacte déclaration tant de celles qu'ils ont vendues que de celles qui leur restent encore, à peine de confiscation ; et no vendront aucunes choses jusqu'à ce qu'ils y aient satisfaits, après quoi défenses leur seront faites de refuser d'en vendre à quelque personne que ce soit qui leur offrira bon paiement sur les peines qu'il conviendra ; comme aussi il est
ordonné à toutes personnes de déclarer s'il leur a été mis entre les mains par aucun marchand quelques marchandises ; défense d'en recevoir sans avoir préalablement fait la dite déclaration sur les mêmes peines pour les dits marchands, et d'anende arbitraire pour ceux qui en seront trouvés saisis : et sera le présent lu et affiché afin que personne n'en ignore. " Comme on le voit, le commerce était alors soumis à des règlements bien autoritaires. C'était la tendance de l'époque de règlements à outrance et d'intervenir, souvent avec excès, dans les affaires des particuliers. Ceci dit tout en admettant que, dans certains cas, au début de la colonie, cette intervention de l'autorité publique pouvait avoir ses avantages et sa raison d'être.
44 A ce moment, M. de la Chesnaye était déjà l'un des premiers négociants de Québec. Il avait des relations commerciales avec les marchands de Rouen et les irniateurs de la Rochelle. Il possédait des barques qui voyageaient pour lui entre Québec, Tadoussac, Gaspé et autres lieux. Qn lit dans le Journal des Jésuites, à la date du 29 avril 1664 : 44 Le sieur de la Martinière, allant à Gaspé, dans le bâtiment du sieur de la Chesnaye, auquel sieur de la Martinière on donna deux lettres, une pour un capitaine pour nous envoyer cinq ou six cents de morues, et l'autre pour le Père Ragueneau." L'aunée suivante, 1665, on lit encore : 44 La barbue de Mons. de la Chesnaye partit le 23 (avril)". Par suite d'uue série d'acquisitions et de transactions, il devenait aussi, vers la même époque, c'est-à-dire duraut les années 1664 et suivantes, un des grands propriétaires de Québec. Il possédait une terre de trois arpents et une perche de front, sur le Coteau Sain te- Geneviève, s'étendant
jusqu'à la rivière Saint-CharleF, soit une profondeur de 20
arpents. Il l'avait achetée de M. d'Ailleboust des Musseaux, qui lui-même en avait acquis une partie de Robert Caron, en 1654, et avait obtenu la concession de l'autre partie, en 1659. Il avait aussi un emplacement à la basseville, qu'il avait également acheté de M. d'Aillebout des Musseaux ; il possédait de plus 30 arpents de terro à la Pointe-aux-Lièvres, qu'il tenait de sa belle-mère madame Guillaume Couillard, partie par donation, et partie par acte d'achat. Il était en outre propriétaire d'un emplacement et d'une maison à la haute-ville, dont il fit subséquemment donation à Nool-Jéréurie Lamontagne. Ses acquisitions de biens-fonds se multipliaient à mesure que ses affaires commerciales prenaient de l'extension.
*' En 1666, il devint marguillier en charge de la paroisse Notre-Dame de Québec. On voit que, le 25 mars 1670, il rendit ses comptes pour l'année 1666 1 667. Les marguilliers étaient élus au commencement de l'Avent.
" M. de la Chesnaye avait passé en France l'hiver de 1665-1666. En effet, on trouve, dans le recensement de 1666, — fait probablement en mars, — la mention suivante . " Les domestiques de M. de la Chesnaye, lequel est en France : Pierre Pourtet, engagé domestique, 60 ans ; Adrien Isabel, 28 ; Pierre Audiger, 24 ; Jean Frotté, 25 ; Nicolas Groffée, 29. " Ce fut probablement durant ce voyage en France qu'il se fit nommer agent général de la Compagnie des Indes Occidentales, au Canada. En 1663 la Compagnie des Cent- Associés, s'était dissoute, et le roi avait repris le domaine et le gouvernement direct de la Nouvelle- France. Un an après», au mois de mai 1664, il créait une nouvelle compagnie, la Compagnie des Indes Occidentales, en faveur de laquelle il se dessaisissait de nouveau de ce domaine.
" La Compagnie des Indes nomma un agent général chargé de la représenter et d'agir en son nom au Canada. Le premier qui occupa ce poste fut Claude Le Barroys, "conseiller du roi, son premier interprète en langue portugaise. " Il fut nommé le 8 avril 1665. Son séjour au Canada ne parait pas avoir été bien long, car dès 1667, on voit Charles Aubert, sieur de la Chesnaye, figurer comme "agent général des messieurs de la Compagnie." (>)
" De 1665 à 1668, et do 1670 à 1672, M. Talon fut intendant au Canada. Il rendit de grands services à la colonie, et les bienfaits do son administration sont devenus un des biens communs de notre histoire. Cependant, il n'était pas sans défauts. M. Aubert de la Chesnaye ne sembîe pas avoir été en très bons tenues avec lui. Dans un mémoire écrit en 1676, il l'attaque avec beaucoup de vivacité: " M. Talon, écrit il, no voulait pas de compagnie et employa toutes sortes de moyens pour ruiner celles qu ! ;l y trouva établies. Il donna à entendre à M. Colbert que ce pays était trop grand pour être borné, qu'il en fallait faire sortir des Hottes et des armées. . . M. Talon, désirant réunir le gouvernement avec l'intendance, faisait une grande dépense pour s'acquérir des amis, mais aussi il n'y avait point de marchands après que la compagnie eût quitté, qui purent faire des affaires en sa présence." Jusqu'à quel point ces récriminations de M. de la Chesnaye étaient-elles fondées 1 II est assez difficile de le dire.
" En 1672, prirent fin l'intendance de M. Talon et le gouvernement de M. de Courcelles. M. de Frontenac arriva au Canada, dans la première quinzaine de septembre, pour succéder à celui-ci. Un malheureux accident l'indU-
(i) Recensement de US67.
posa dès le début contre M. de la Chesnaye. Celui-ci avait une part considérable d'intérêts dans certains vaisseaux consacrés aux transports. Lorsque Frontenac partit pour le Canada, il était en France, et s'occupa de l'embarque, ment. Et, au lieu de mettre les effets et provisions du nouveau gouverneur sur le navire à bord duquel devait traverser ce dernier, il les fit mettre, pour une raison ou pour une autre, sur un autre navire qui lui appartenait en partie et que l'on appelait La Plume d'Or. Il arriva que ce vaisseau, commandé par le capitaine Grignon, après avoir manqué à l'ordre de naviguer de conserve avec celui qui portait Frontenac, fut capturé par les Hollandais, auxquels Louis XIV venait de déclarer la guerre. Et le gouverneur perdit une valeur de plusieurs milliers de livres. Il s'en plaignit amèrement dans une lettre au ministre, où nous lisons co passage :
" Les marchands ayant établi depuis trois ou quatre ans à La Rochelle, une mode toute nouvelle pour le Canada et qui ne s'était point pratiquée auparavant, qui est de faire payer le fret par avance, il se trouverait que, dans un vaisseau de la valeur de sept ou huit mille francs, et du port de deux cents tonneaux, comme est celui qui s'est perdu, un capitaine aurait touché pour plus de douze mille francs de fret avant que de partir ; se serait fait assurer son navire, aurait ensuite acheté pour 20 ou 25 mille francs de marchandises de l'argent qu'il aurait pris à la grosse aventure, et après qu'il se serait fait prendre, rachèterait ces mêmes effets et le reste de la cargaison du vaisseau pour la moitié de sa juste valeur, comme on nous a mandé que le sieur de la Chesnaye, associé de Grignon, était allé en Espagne pour essayer de le faire, et qu'ainsi,
pendant que tous les intéressés sur le navire perdraient tous leurs effets, il ferait un gain considérable puisqu'il en serait quitte. Seulement, pour la prime qu'il aurait payéo et l'argent qu'il aurait donné pour l'assurance de son vaisseau*"
44 On n'entend ici qu'une version de l'affaire, celle do l'irascible Frontenac. Il est fort possible que M. de la Chesnaye eut pu exposer les faits sous un autre jour. Quoiqu'il en soit Frontenac demeura fortement indisposé contre lui. On s'en apercevra dans la suite de cette étude.
" Durant l'année qui suivit l'arrivée de Frontenac, le sieur de la Chesnaye obtint la concession du fief de la llivière-du-Loup, en bas de Québec. La compagnie des Indes Occidentales était encore la suzeraine du Canada, et c'est elle qui donnait les titres de seigneurie. Voici celui quo M. delà Chesnaye obtint en 1G73 :
" La Compagnie des Indes Occidentales, sur la demando qui nous a été faite par le sieur Aubert de la Chesnaye de lui vouloir accorder la concession d'une contenance de terre dans la Nouvelle-France, sur le grand fleuve Saint- Laurent, du côté du sud, une lieue au-dessous, sur une lieue et demie de profondeur, comme aussi la propriété do la dite rivière, des mines et minières, des lacs et autres rivières qui S3 trouveront dans la dite concession, des îles et battures du dit fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis d'icelle, et de plus tout droit de pêche et de chasse. Nous, directeurs généraux de la dite compagnie, reconnaissant combien il est important, pour le bien et augmentation des colonies de la Nouvelle-France, que des personnes de moyens et bien intentionnées y forment des établissements, avons, au nom d'icelle compagnie, donné et concédé, donnons et con-
cédons au dit sieur Aubert de la Chesnaye, la dite contenance de terre, dans la dite France, sur le grand fleuve Saint-Laurent, du côté du sud, une lieue au-dessus de la rivière du Loup, et demie-lieue au-dessous, sur une lieue et demie de profondeur, comme aussi la propriété de la dite rivière du Loup, des mines et minières, lacs et autres ri vières qui se trouvent dans la dite concession, des îles et battures du dit fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis d'icelle, et de plus tout droit de chasse et de pêche dans l'étendue d'icelle, pour le dit sieur de la Chesnaye, ses hoirs et ayant-cause, jouir à perpétuité de la dite concession en toute propriété et seigneurie, à la charge par le dit sieur de la Chesnaye et ses successeurs de la foy et hommage qu'ils seront obligés de rendre à la dite compagnie, à chaque mutation de possesseur, au fort Saint-Louis, de Québec, ou en cette ville de Paris, au bureau de la direction générale d'icelle compagnie, avec un écu d'or qui sera payé en rendant le dit hommage dont il s°ra expédié acte, et, encore à la charge et condition que le dit sieur de la Chesnaye fera commencer dans deux ans le défrichement des terres de la dite concession, dont l'arpentage sera fait et les bornes plantées dans le dit temps ; à faute de l'exécution des dites charges, les terres contenues en icelie concession seront réunies au domaine do la dite compagnie, qui en pourra disposer comme bon lui semblera, sans que pour ce sujet le dit sieur tle la Chesnaye ni autres puissent prétendre aucun dédommagement, lesquelles conditions ont été acceptées par le sieur de la Chesnaye.
" En foy de quoi nous avons signé ces présentes, icelles fait contresigner par le secrétaire général de la dite com-
pagnie, et scellées des armes d'icelîe, à Paris, le vingt-troisième décembre mil six cent soixante et treize. (Signé)