‹ La famille Aubert de GaspéChapitre 2 sur 67 · BELLINGANI ET D AU LIER · texte numérisé non relu

BELLINGANI ET D AU LIER

A. DAULIER DES LANDES."

" C'était M. Auberfc de la Chesnaye seul qui figurait à ce titre comme concessionnaire de ce fief. Mais il pa»aît qu'il le possédait eu société avec Charles Bazire, commis de la Compagnie des Indes Occidentales. Le sieur Baaire lui avait succédé dans ce poste depuis quelque temps. Il était un des négociants importants de Québec, avait épousé mademoiselle Geneviève Macart en 1C66, et remplissait les fonctions de marguillier en charge de la paroisse en 1673. MM. de la Chesnaye et Charles Bazire étaient associés pour plusieurs entreprises. Le 23 septembre 1676, ce dernier rendait foi et hommage pour le fief de la Rivière-du- Loup, en son nom et au nom du sieur Aubert "absent en France."

" A ce moment, M. de la Chesnaye avait été appelé de l'autre côté de l'Océan par ses intérêts commerciaux. Il est certain qu'il résida à La Rochelle durant peut-être deux ou trois ans. Il est mentionné comme " marchand de la ville de La Rochelle " dans un acte de donation du 22 novembre 1676, passé devant maître Duquet, notaire, à Québec. Dans cette pièce, il était dit que "les sieurs Charles Bazire, receveur général des droits du domaine du Roy en ce pays, tant en son nom que comme stipulant en cette partie pour Charles 'Aubert, sieur de la Chesnaye, marchand de la ville de La Rochelle, son intéressé, et Pierre Denys, écuyer, sieur de la Ronde, demeurant en cette ville," donnaient aux Pères Récollets, une habitation

de quatre arpents de terre de front sur quarante de profondeur à prendre sur leur seigneurie dans la rivière Saint. Pierre ; de plus une petite maison sise à l'île Percée, proche la grève, où les dits révérends Pères sont déjà établis, avec un arpent de terre en carré pour leur faire un jardin." D'autre part, on voit dans l'Histoire de V Hôtel-Dieu qu'une fille de M. de la Chesnaye, Marie-Charlotte, naquit à La Rochelle au mois de juin 1677 ; elle devint religieuse hospitalière.

" Mais le séjour de M. de la Chesnaye en France ne fut que temporaire. Ses propriétés, ses affaires, ses alliances, avaient fait de lui un Canadien avant tout. Il revint donc à Québec avec sa famille, et poursuivit ici ses entreprises commerciales. En 1674, la compagnie des Indes Occidentales avait cessé d'exister, et le Canada était redevenu purement et simplement une colonie de la Couronne. En 1675, la recette des droits et la traite de Tadoussac furent affermés à M. Oudiette. Bientôt ce fut une société en commandite qui tint cette ferme. M. de la Chesnaye y acquit un intérêt.

"Les années qui suivirent furent une période mouvementée dans sa carrière. L'intendant Duchesneau avait été envoyé ici en 1675, pour remplacer Talon, après un interrègno do trois ans, et la guerre avait bientôt éclaté entre le nouveau fonctionnaire et le gouverneur Frontenac. Sur la question de la présidence au Conseil Souverain, sur la question de la traite des pelleteries et des coureurs de bois, sur la question de la traite do 1 eau-de-vie, ces deux autorités se heurtèrent, et des contlits d'une extrême violence se produisirent. Les scènes fâcheuses se multiplièrent à Québec, les mémoires, les lettre-}, les dénoncia-

lions contradictoires du gouverneur et de l'intendant s'accumulèrent à Paris dans les cart jns des ministres et jusque dans le cabinet du Roi. La société et le monde ouïcîel canadien, ébranlés par ces querelles, se trouvèrent partagés en deux camps. Les circonstances rangèrent M. de la Chesnave dans le c»mp de l'intendant. Tl joua un rôle important surtout dans le conflit relatif à la traité dea pelleteries et aux coureurs de bois. Aussi faut-il voir de quelle manière il est accommodé dans les lettres et les mémoires de Frontenac et de ses partisans.

" Dans l'origine, il y avait des lieux de traite désignés par les autorités et la coutume. Tadoussac, de tout temps, fut un de ces endroits. T rois-Rivières vint ensuite, puis tut supplanté par Montréal, où se tenait tous les ans une grande foire. Les sauvages y accouraient du Nord et de l'Ouest et apportaient leurs précieuses fourrures pour les échanger contre les articles dont ils avaient besoin. Peu à peu certains postes de traite s'établirent plus à l'Ouest. Et enfin des tmiteurs hardis et avides commencèrent à s'enfoncer dans les forêts pour aller au-devant des sauvages et s'assurer avant tous les autres les plus belles fourrures. Ce fut le fléau des coureurs de bois. Bientôt une foule d'hommes jeunes, vigoureux, se précipitèrent vers ce champ nouveau ouvert à leur activité et à leur esprit d'aventure. La population de la Nouvelle- France fut décimée par cette émigration d'un caractère spécial ; bien des bras furent ravis à la culture du sol, bien des foyers furent détruits dans leur germe.

" En outre, les plus grands désordres se produisirent. L'ivrognerie et l'immoralité tirent de terribles ravages. Le pouvoir religieux et le pouvoir civil intervinrent pour con-

jurer le ma 1 . De là, les mandements de Mgr de Laval. De là, les ordonnances royales pour défendre la traite ailleurs que dans les villes et les habitations françaises.

" C'est î«ur ce terrain que le gouverneur et l'intendant se livrèrent bataille. Tous les deux prétendaient être les ennemis des coureurs de bois et de la traite clandestine. Et tous les deux s'accusaient mutuellement de la pratiquer par eux-mêmes et par leurs amis. La page suivante de 31. Henri Lorin résume assez fidèlement le débat :

"L'intendant déclare au ministre que Frontenac est d'accord avec les coureurs de bois, dont les chefs et les protecteurs sont avec lui, Perrot, gouverneur de Montréal ; LaSalle, du Lhut, Bécancour, grand voyer, et Boulduc, procureur de la prévôté ; les domestiques du gouverneur et ses gardes traitent publiquement avec les sauvages; d'ailleurs, du Lhut est le beau-frère d'un des otïieiers de Frontenac, "qui laisse faire tous ces gens-là et profite même avec eux." Vainement Duchesneau tenta de s'opposer à ces abus : les gardes, répond le gouverneur, sont des fils d'habitants auxquels oa ne saurait refuser la faculté de gagner quelque chose ; quant aux domestiques, cela ne regarde que le maître qui les emploie ; puis 1 intendant est-il fondé à condamner un commerce qui se fait à Montréal, dans les habitations françaises? Est-ce que l'ordonnance de 1679 n'est pas respectée ? Frontenac expose, à eon tour, les raisons de l'hostilité de l'intendant ; la cause principale en est que, dans les poursuites dirigées contre les négociants en faute, plusieurs de ses amis se sont trouvés enveloppés ; ces amis sont des marchands. Lebert, LeMoinc, la Chesnaye, Jolliet, qui a des magasins près de Tadous^ac ; la maison de l'Intendant, à Québec, est un v\r

ritable entrepôt où l'on voit toute sorte de marchandise* de traite, épicerie, étoffes, chaussures, quincaillerie.

" L'un et l'autre s'accusent de traiter avec les Anglais, malgré les prohibitions les plus formelles; Duehesneau parle de 60,000 livres de pelleteries envoyées aux Anglais par le gouverneur, Perrot et d'autres complices; il n'o>e pas affirmer, dit-il, mais c'est un bruit public; en échange des pelleteries, qu'ils paient très bien, les Anglai-i donneraient des draps dont le placement est facile sur le nnrehé de Montréal. Frontenac, d'autre part, avance d -s fa.it> dont les preuves écrites seraient aux mains de l'abbé Dollier, supérieur de Saint-Suîpice : c'est la Chesnave traitant avec les Anglais par sa barque la Saint<î-Anne ; c'est Jolliet, envoyant de Tadoussac des marchandises aux Anglais de la Baie d'Hudson. ( ! )

" La vérité exacte est dilîicile à discerner au milieu dô ce feu-croisé d'accusations.

" Il est cortiin que, durant toute cette période — 1677- 8*2 — M. de U Chesnave était du parti hostile au gouverneur. Cela explique les accusations lancées contre lui par ce dernier et ceux qui soutenaient sa eaïuo D'un autre côté, l'intendant Duehesneau, chef et directeur de la lutta contre Frontenac, défend le sieur Aubcrt de la Chescaye et fait son éloge.

" Nous lisons dans une lettre do Duehesneau, datée du 13 novembre 1660 :

" Permettez-moi, Monseigneur, de vous dire, sur ce qu'il plaît à Sa Majesté et à vous do me prescrire, pour les assistances que je dois donner à ces fermiers, et pour le

(1) Le comte de Frontenac, l»p. 17t5, 177.

compte qu'elle veut que je lui rende de ce qui se passe en cette ferme, que je ne leur ai jamai3 rien refusé de ce que j'ai pu leur accorder en justice, ils vous en ont souvent rendu témoignage ; le sieur de la Chesnaye qui en est un et qui va en, France pour vous rendre compte de sa conduite et à se3 associés pourra vous en dire la vérité* Cependant leur agent, nommé le sieur Boisseau, est mal satisfait de moi, parce que je n'ai pas pu souffrir son scandale. ... a cherché à s'en plaindre ; il ne s'est pas contenté de dire partout que je perdais la ferme par la protection que je donnais aux brigandages du sieur de la Chesnaye, avec lequel il publie que j'ai des liaisons d'intérêt, il a même eu la hardiesse de faire battre mon fils par un do ses commis, et il m'a traité de la plus indigne manière du monde . . .

" Je suis obligé, Monseigneur, de rendre justice au sieur de la Chesnaye, qui m'a paru jusqu'ici un fort honnête homme, et s'il ne l'est pas, j'avoue que j'ai été trompé, et de vous dire qu'il a été trompé par cet agent comme le dernier fripon ; il a souffert patiemment pour ne pas achever de tout perdre, comme il me l'a dit plusieurs fois. . . J'avais rendu sur cela une ordonnance, après avoir entendu les parties, mais le gouverneur, peu do temps après, sur une simple requête du dit Boisseau, sans entendre le sieur de la Chesnaye, en rendit une autre au contraire, il fit défendre de mettre la mienne à exécution, ce qui obligea le sieur de la Chesnaye de ne se plus mêler de rien, comme il a fait depuis."

" Le sieur Boisseau, dont il est question dans cette lettre de Duchesneau, était l'agent des fermiers de la recette des droits et de la traite de Tadoussac. Il avait

succédé à Charles Bazirc, après le décès de celui-ci en 1G77. C'était un partisan de Frontenac. Homme violent, au<Iacieux, de mœurs douteuses, il fait dans l'histoire intime de cette époque une impression peu favorable. Il accusait la Chesnaye de nuire à la compagnie en faisant la traite dans les limites de la ferme de Tadoussac, réservée à cette dernière.

" La Chesnaye était lui-même un des intéressés dans cette société de fermiers qui exploitait le bail d Oudiette. Mais on prétendait que, trouvant plus de bénétices dans la traite pratiquée irrégulièrement, il ne se gênait p*s pour nuire à ses associés dès qu'il y trouvait son avantage. Et on ajoutait que, dans ce commerce illégal, il était soutenu par l'intendant, complice et bénéficiaire de ses manœuvres. On voit que Duchesneau se défendait de cette imputation, et que la Chesnaye, non content de la repousser, se préparait, dans l'automne de 1680, à passer en France pour démontrer à ses associés de la ferme la fausseté des accusations portées par Boisseau.

u Outre l'affaire de Tadoussac, on reprochait encore à la Chesnaye de faire la traite, contrairement aux ordonnances, dans la région de Montréal et ailleurs. Laissons parler ici un ami et un apologiste de Frontenac :

" M. de Frontenac n'oublie et n'épargne rien contre les coureu's de bois, et il n'y en aurait plus s'ils n'étaient pas protégé * par M. Duchesneau, intendant ; par Comporté, prévôt des maréchaux, et par Aubert de la Chesnaye, l'un des intéressés en la ferme du roi. M l'intendant, le prévôt et la Chesnaye font un commerce public, et tiennent des magasins ouverts de toutes sortes de marchandises de traite pmr les sauvages dans leurs maisons à Québec ; ils

en ont aussi un dans la maison du sieur de Hautméniî, à Montréal ; Riverin, que M. l'intendant dit être un de ses secrétaires, et les nommés Bjucher, Inbuisson, Thibault et Hameî, sont leurs commis qui font le débit et reçoivent les pelleteries des coureurs des bois. Le prévôt et la Chesnaye équipent et envoient eux-mêmes des canots et des hommes en traite de tous côtés.

" La maison seigneuriale de la Chesnaye, à six lieues de Montréal, est une retraite continuelle et publique de coureurs de bois ; depuis trois ans, les ordres de M. de Frontenac au prévôt pour y aller et les prendre avec leurs pelleteries, n'ont point eu d'effet, et M. l'intendant n'a pas voulu informer ni ^aire aucune procédure, parce que Aubert, maitre de la maison, le prévôt et d'autres, leurs associé*, y seraient impliqués." (')

"Il e<t difficile de dire au juste quelle était cette maison seigneuriale, située à six lieues de Montréal, et qui aurait appartenu à M. de la Chesnaye. En l'absence d'une indication positive, nous risquons cette explication. Vers cette époque, le sieur de Chambly devait 4,000 livres à M. de U Chesnaye. Et il semble, d'après certaines pièces, qu'il lui avait donné pour cette dette une garantie buv son domaine. Cette garantie aurait presque équivalu à une cession, car la Chesnaye y avait mis un fermier. La maison seigneuriale en question aurait donc été celle de Chambly.

u Maintenant, qu'y avait-il de vrai dans cette histoire et dans les autres accusations du mémoire anonyme? Nous inclinons à les croire fort exagérées. M. de la Chesnaye

(1) Mrf?tnoire non sitn>é, il'rîçé contre I intendant. Archives de la tsarine, correspondance générale, vol. 5.

«tait un marchand et ne repoussait pas les occasions de réaliser des bénéfices. Qu'il fît la traite et qu'il eût dans ses magasins des marchandises destinées à ce trafic, c'est incontestable. Mais toute traite n'était pas illicite. Elle était permise dans " l'étendue des terres défrichées et habitées par les habitants du pays et une lieue à la ronde."(i)

" Si M. de la Chesnaye était vraiment en possession du domaine de Chambly, et s'il y avait un fermier, rien ne lui défendait d'y faire la traite, car c'était une " habitation." Il pouvait également traiter à son établissement de la lvivière-du-Loup. Qu'il ait parfois acheté des pelleteries, produit de la traite clandestine, c'est possible. Cette irrégularité était à ce moment un délit quasi universel. Mais qu'il se soit rendu coupable d'actes malhonnêtes, ses rivaux et ses ennemis n'ont pas réussi à lVtablir. Au contraire, les témoignages contemporains les plus autorisés le représentent comme un homme très estimable. Dans toutes les accusations et les dénonciations que nous venons de lire, il faut donc faire la large part des passions et des rivalités contemporaines.

M. de la Chesnaye demeurait en 1GS0 à la Basse Ville, dans la rue du Saut-au-Matelot. Tl habitait une maison de belle apparence, fort admirée des Québecquois d'alors. C'est là que le recensement de la ville de Québec, en 1681, nous le montre entouré de sa fam lie : Charles Aubert de la Chesnaye, 48 ans ; Marie-Angélique Denys, sa femme, 21 ans; enfants, Charles, 17 ; François, 12; Pierre, 9; Louise, 7 ; Ignace, 5 ; Charles, 4 ; domestiques, 13 ; 18 fusils."

(I) Ordonnance royale du 12 niai 1673.

" C'est l'année suivante, en 1682, qu'eut lieu le désastreux incendie de la Basse- Ville. La maison de M. de la Chesnaye fut seule épargnée dans tout ce quartier. On nous permettra de reproduire ce que l'annaliste de l'Hôtel-Dieu de Québec dit à ce sujet : " Il n'y eut dans toute la Basse- Ville que la maison de M. Aubert de la Chesnaye qui fut sauvée, et Dieu lui conserva sans doute ses bien**, pour aider ses concitoyens à se rebâtir. C'était un très riche marchand, qui avait l'âme noble et généreuse, et qui épuisa ses fonds pour prêter à tout le monde ; de sorte qu'il n'y a presque aucune maison de la Basse- Ville qui ne lui soit redevable. Il le fit non seulement pour suivre son humeur bienfaisante, mais parce qu'il s'y crut obligé par reconnaissance envers Dieu, et sa grande piété lui suggéra toujours de nouveaux motifs pour lui en rendre des actions de grâce. Il fut même frappé d'une parole que lui dit une femme insensée, qui était l'objet do la risée du public ; elle le rencontra un jour et lui dit avec son air égaré : " Ne crois pas que ce soit le secours qu'on a donné à ta maison qui l'a empêché de brûler ; elle n'a été sauvée qu'à cause que tu es fort soigneux de faire tous les ans un reposoir, à la fête du Saint-Sacrrement," Cela ranima son zèle et le rendit encore plus exact à préparer magnifiquement lo reposoir, à la Fête-Dieu, jusqu'à ce qu'il y ait eu une église à la Basse- Ville."

" Cette générosité de M. de la Chesnaye ne fut pas sans le mettre à la gêne. Il avait fait, quelque temps auparavant, un marché, avec l'ancienne compagnie de la ferme des droits, et avait acheté d'elle, à prix fixe, les créances qu'elle avait contre un grand nombre d'habitants et de négociants de Québec. L'incendie de 1G32 en rendit

le recouvrement difficile. M. de la Chesnaye se trouva souvent forcé d'attendre des débiteurs incapables de s'acquitter immédiatement. Et cependant, la compagnie des fermiers, sms tenir compte de ce fait, le pressait de payer le prix d'achat de ces créances qu'il lui était impossible de réaliser. C'est pour cetto raison que le gouverneur de la Barre écrivait au ministre, un an après le sinistre :

" Je suis en conscience obligé de vous rendre compte des grands secours que le sieur de la Chesnaye rend au paya. L'incendie do la basse- ville est prosquo réparé par le délai qu'il a donné à ses débiteurs et ce qu'il a prêté aux plus pauvres. Il avait sous-traité ci-devant des dettes de l'ancienne compagnie de la ferme du Canada ; ces messieurs le pressaient sans relâche, et comme les effets subsistent toujours, il serait bien juste qu'il plûtà Si Majesté do prolonger le temps de ces paiements de deux ou trois années, afin que, dedans la misère de ce grand accident, il ne fût pas obligé de pousser tout le monde à bout." ( l )

" Au printemps de cette année 1 682, qui fut si tristement signalée par ce terrible incendie, M. de la Chesnaye avait dirigé ses efforts vers une entreprise nouvelle. 11 avait rencontré à Paris, en 1670, peodant un de ses voyages, en France, Pierre-Esprit lladisson, un de nos plus célèbres aventuriers canadiens. Celui ci, en compagnie de son beau-frère Chouart des Groseillers, avait déjà fait des expéditions à la biio d'Hudson. Après avoir passé au service de l'Angleterre, et, subséquemmont, être rentré en grâce auprès du gouvernement français, il recherchait de tous côtés les moyens de retourner à la Bmg du Nord,

(t> Lettre «le M. de la Barre, 4 novembre lG8;t.

pour y créer des établissements dont le rapport, d'après lui, serait très lucratif. Colbert l'avait mis en relations avec la Chesnaye. Mais, lladisson ayant été obligé retourner en Angleterre, où il avait épousé une fille do sir John Kerth, qu'il désirait ramener avec lui en France, fut retenu à Londres plus longtemps qu'il ne s'y attendait. Et, à son retour à Paris, M. de la Chesnaye était reparti pour le Canada. Radisson ne se découragea pas, et, dans l'automne de 1681, il arrivait à Québec, où il rencontra son beau-frère Chouart, et renoua ses relations avec M. de la Chesnaye. Celui-ci se décida à leur fournir un vaisseau. Impartirent avec ce navire et une barque de trente tonneaux, au mois de juin 1682, se rendirent à la baie d'Hudson, y capturèrent deux vaisseaux anglais, dont un se brisa dans les gliecs, hivernèrent à la rivière Haye3, et revinrent au Canada en 1683. Ils arrivèrent à Québec à Ja fin d'octobre. Leur voyage avait duré plus d'un an. Les deux aventuriers retournèrent en France, pour se plaindre de M. de la Barre, qui le* avait contraints à remettre la prise qu'ils avaient faite. Leur expédition n'avait pas eu grands résultats, mais elle avait tourné vers le nord les vues de M. de la Chesnaye et de plusieurs marchands de Québec, qui organisèrent bientôt la Compagnie canadienne de la Baie d'Hudson.

" L'activité de M. de l.i Chesnaye était infatigable. En même temps qu'il commençait à s'occuper de la baie d'Hudson, il jetait les yeux sur l'Acadie et fondait un magasin à Port-Royal. (*)

11 se faisait concéder une nouvelle étendue de terrains au-dessus de sa seigneurie de la Rivière-du-Loup.

(I) Collection de manuscrit», vol. 1er, p. 317.

Dans le titre de cette concession, le gouverneur disait : " Sur la requête à nous présentée par le sieur Charles Aubert de la Chesnaye, habitant de cette ville, à ce qu'il nous plût lui accorder pour Antoine Aubert et Marguerite- Angélique de la Chesnaye, ses enfants, une étendue de trois lieues de terre, le long de chacun des deux bords de la rivière nommée Madaouaska, proche de la rivière Saint- Jean, avec le lac appelé Témiscouata, et deux lieues de profondeur dans les teires, sur laquelle étendue il désirerait faire du défrichement dans les dits lieux qui n'ont pas encore été concédés, nous avons, au dit Antoine Aubert et Marguerite- Angélique de la Chesnaye, donné, accordé et concédé, etc., les dites trois lieues de terre cidessus spécifiées."

" Antoine et Marguerite-Angélique de la Chesnaye 4 étaient jumeaux et âgés en ce moment de cinq mois ! Ce titre était daté du 29 novembre 1683 et signé par M. de la Barre, qui avait remplacé Frontenac depuis uu an.

" M. ds la Chesnaye, en acquérant ce nouveau domaine, se rapprochait de l'Acadie, où il venait d'ouvrir un comptoir. Le lac Témiscouata, les rivières Madawaska et Saint-Jean lui offraient des voies de communications précieuses et il pouvait espérer établir, entre la Baie Française et la Rivière-du-Loup, un courant de traite considérable. Cet ( homme avait vraiment le génie du commerce, et l'étendue de ses conceptions était plus qu'ord inaire.

" Nous avons vu que M. de la Barre avait succédé à M. de Frontenac. Il était arrivé ici à la fin de septembre 1632, en même temps que l'intendant de Meulles, nommé pour remplacer M. Buchesneau. Les relations entre J£. de la Chesnaye et les nouveaux administrateurs contras-

tèrent d'une façon très curieuse avec celles qui avaient existé entre lui et les administrateurs sortis de charge.

" En effet, sous l'ancienne administration, M. de la Chesnaye était bien avec l'intendant et mal avec le gouverneur. Cette fois il fut bien avec le gouverneur et mal avec l'intendant.

" M. de la Barre était un homme âgé, affaibli par des infirmités précoces, manquant de clairvoyance et très préoccupé de ses intérêts personnels. M. de Meulles était un fonctionnaire intelligent, actif, progressif, mais accessible au préjugé, extrême dans ses vues, peu bienveillant et trop facilement aveuglé par la passion.

" La lecture des documents et des mémoires de cette époque démontre que le successeur de Frontenac avait un faible pour le commerce. On ne pourrait raisonnablement nier qu'il profita de sa position pour faire la traite et qu'il essaya de réaliser par le trafic des avantages pécuniaires qu'il lui aurait été impossible de tirer directement de sa charge, très maigrement rétribuée. Ce fut sans doute ce qui lui fit rechercher le concours d'un certain nombre des principaux marchands canadiens, au premier rang desquels on remarquait M. de la Chesnaye, à Québec, et M. Lebert, à Montréal. Si l'on en croit ses accusateurs, M. de la Barre se serait lié d'intérêts avec ces négociants et f>e serait livré par leur intermédiaire, et de compte avec eux, à des entreprises commerciales. C'était contraire aux instructions de la Cour, et le gouverneur donnait prise à la critique par cette conduite. Mais la position des marchands, comme M. de la Chesnaye, par exemple, était certainement différente. Le commerce était leur carrière, leur occupation publique et ordinaire. Il leur était bien

difficile de repousser les offres ou les propositions du chef de la colonie, qui disposait absolument des congés et des passeports pour la traite. Du moment que les règles de l'honnêteté commerciale étaient observées», on ne pouvait faire un grand crime à des négociants d'accepter un aussi puissant associé. Ce n'était pas eux, c'était le gouverneur qui commettait l'incorrection et l'infraction aux ordres royaux.

" Cependant, M. de Meulles, qui avait bientôt conçu une vive antipathie pour M. de la Barre, ne tarda pas à l'attaquer de la façon la plus violente. Non pas en face, toutefois ; et ce fut là une différence notable entre la lutte de Meulles contre la Barre et celle de Duchesneau tontre Frontenac. Apparemment, cette fois, 1* gouverneur et l'intendant vécurent en paix. La Cour avait donné au dernier instructions d'éviter les conflits avec son sup^ rieur, et de se borner à faire rapport de ce qui lui paraîtrait contraire à l'intérêt public et aux intentions royales. Mais si les relations officielle* semblaient pacifiques, lu guerre épistolaire faisait rage. Chaque vaisseau portait en France uue lettre de l'intendant au ministre, contenant des plaintes contre le gouverneur et ses associés. Nous en donnerons plus loin des échantillons.

" Une des premières marques de faveur de M. de la Barre envers M. de la Chesnaye, fut la substitution de celui-ci et de M. Lebert, au sieur de La Salle, dans l'occupation du poste de Frontenac. La Salle avait obtenu la traite dès 1675. Puis, s'étant lancé dans ses grandes ex plo fartions vers l'Ouest, il avait négligé forcément l'entretien do ce fort.

" Du fort Saint- Louis des Illinois, où il était au prin^

temps de 1683, il écrivit au gouverneur pour lui demander d'y pourvoir jusqu'à ce que lui-même pût s'acquitter de ses obligations à cet égard. M. de la Barre, déjà mal disposé envers l'explorateur, en conclut qu'il abandonnait cet établissement. On lit dans une de ses lettres au ministre :

" Le sieur de LaSalle ayant, dès l'automne, abandonné le Fort Frontenac, quelques fripons de Montréal ont voulu s'en emparer au commencement du printemps, ce qui m a obligé de détacher le premier sergent de la garnison de ce fort avec douze soldats pour y tenir garnison, et comme il leur faut de nécessité fournir des vivres, le sieur LeBert de Montréal y a fait voiturer le contenu en l'état ci-joint, dont vous aurez agréable de lui ordonner le remboursement. Vous me marquerez ce que vous souhaitez que l'on fasse de ce fort." (»)

" Nous avons ici la version du gouverneur. Les adversaires en mirent naturellement une autre. D'après eux, le fort Frontenac étant le centre d'un important commerce, si l'on persuadait à la Cour que La Salle n'y remplissait pas les charges de sa concession, on préparait, en la justiiiant d'avance, une usurpation qui substituerait aux ayants droit du découvreur, la société de la Chesnaye et de Lebert. ('-)

" Quoi qu'il en soit, ces deux négociants occupèrent ce po^te, de l'aveu du gouverneur, au printemps de 1683.

" Cependant, ce ne fut pas à ce sujet que fut portée contre M. de la Barre l'accusation la plus sérieuse ; ce fut à propos de la guerre qu'il déclara aux Iroquois l'année suivante, et de la campagne malheureuse qui s'ensuivit.

U> l ettre fie M de la Barre, 4 novembre 168».

{ >) Voir Lt comte de Frontenac, par Henri Lor n, p. 267.

" D'après M. de Meulles, ie gouverneur trafiquait de tous côtés, même avec les Anglais. " Il se fait encore, écrivait-il, un autre commerce fort considérable du côté de la Nouvelle-Angleterre, et, sous prétexte d'envoyer des lettres au colonel Dongan, gouverneur du dit pays, il y a deux personnes de la part de M. le général qui, au préjudice de la ferme de Sa Majesté, divertissent autant de pelleteries qu'elles peuvent, de ce côté-là, pour en retirer des piastres ; ce commerce se fait si ouvertement qu'il y a à l'heure qu'il est, dans Québec, deux Anglais ou Hollan- . dais, qui sont tous les jours chez Monsieur le général et chez le sieur de la Chesnaye, marchand de cette ville, pour prendre des mesures infaillibles. (')

" Les pelleteries étaient alors le grand objet du trafic ; et, toujours suivant les ennemis de M. de la Barre, il avait dans les bois, de concert avec ses marchands associés, un grand nombre de canots qui faisaient la traite des fourrures à leur profit. Mais les Iroquois capturaient, molestaient et spoliaient souvent ces traiteurs. De là le devoir de les réduire et de les rappeler au respect du commerce par la force des armes. L'auteur d'un long mémoire sur les guerres du Canada de 1682 à 1712, raconte à ce propos une anecdote assez piquante, mais dont nous n'avons trouvé nulle part la confirmation. La voici :

" La même année (K 8 2-1 683), comme il y avait un grand nombre de voyageurs qui furtivement allaient en commerce sans permission au pays des Outaouais, et dans les routes, par le mouvement, troublaient le commerce légitime, c'est-à-dire ceux qui ne négociaient que par la permission du gouverneur, cette conduite fit plaindre les inté-

(1) Lettre de M. de Meullea, 12 juillet 1684.

ressés, entr'autrcs le sieur de la Cliesnaye, qui avait équipé plusieurs canots, (et) qui par ses remontrances obtint de M. de la Barre un ordre adressé aux Iroquois par lequel il leur était enjoint de piller toutes les marchandises et pelleteries qu'ils trouveraient dans les canots français voyageurs, à moins qu'ils ne fussent porteurs des passeports conformes à la copie qui leur fut envoyée. L'année ne fut pas écoulée que deux canots chargés de pelleteries, venant des Outaouais, appartenant au dit sieur de la Cliesnaye, exploités par M. de Beau vais Tilly, passant par Niagara, y furent arrêtés par les Iroquois qui les sommèrent de montrer leurs passe-ports : faute de l'avoir, furent pillés et les effets partagés entre eux. La plainte en fut portée à M. de la Barre qui dépêcha le sieur Lemoine pour disposer les Iroquois à restituer les effets qu'ils avaient pris. Les Iroquois répondirent fièrement qu'ils n'avaient point agi en jeunes gens, puisqu'ils n'avaient rien fait que par ordre. Pour conclusion ils ne voulurent rien rendre. . Voilà le premier acheminement à la cruelle guerre que nous avons essuyée par la suite, qui a pensé faire abandonner la colonie." (*)

" Comme nous l'avons dit plus haut, cette histoire très curieuse ne semble appuyée sur aucun autre témoignage contemporain. M. de Belmont et d'autres historieus racontent bien que des marchandises, valant 16,000 livres, et appartenant à M. do la Barre, furent pillées par les Iroquois au printemps de IG84. Mais c'est là une affaire toute différente. Ajoutons ici qu'il n'est pas même clairement établi que ces marchandises appartinssent au goui m i II faut être juste même piur un administrateur

(I) Recueil de ce qui s'est passé en Canada, etc. par Gédéoti de Catalogne.

maladroit. Quant aux instructions données aux Iroquois, relativement à une certaine forme de passe-ports, M. de la Barre les attribue dans une lettre à M. de Frontenac.

" 11 paraît, toutefois, assez bien établi que ce furent les dommages causés par les Iroquois à la traite et au commerce, qui déterminèrent la malheureuse campagne de 1 684 contre les Tsonnontouans. L'intendant de Meulles l'affirme avec une amertume et une indignation peu dissimulées, dans une lettre à M. de Seignelay :

" Cette guerre, dit-il, a été décidée dans le cabinet de M. le général avec six marchands des plus forts du pays ; si elle n'eût pas été utile pour leurd desseins, il aurait trouvé lieu d'accommoder toutes choses. Mais les marchands lui ayant fait entendre qu'ils étaient exposés à pouvoir être continuellement jillés, et, ayant pour des sommes considérables de marchandises dans les bois, data près de deux cents canots équipés depuis l'année passée, qu'il était plus avantageux de mettre tout en usage et se servir des peuples du pays pour faire la guerre aux Tsonnontouans ; «près quoi il espère en toute sûreté faire des

gains extraordinaires Il mène avec lui le sieur de la

Chesnaye qui est le plus fort marchand de cette ville, et qui est son unique conseil." ( l ) Il est clair que M. de Meulles, s'il détestait le gouverneur, n'aimait point non plus d'amour tendre M. de la Chesnaye. On peut en juger davantage encore par cet autre passage de la même lettre:

"Je finirai cette lettre, Monseigneur, en vous disant que Monsieur le général est parti hier, dix de juillet, avec un détachement de deux cents hommes. Tout Québec eut

~Û7~LeUre du 12 Juillet WsH.

le chagrin de le voir emWquer, tête à tête, avec le nommé la Chesnaye, pour une expédition de guerre, ce qui a paru fort extraordinaire à M. l'évoque, à tous les Jésuites, et à tout ce qu'il y a d'honnêtes gens dans le pays, et fait dire, à tout le monde que ceci n'est qu'un leurre et qu'ils vont tous deux concerter toutes choses et en un mot faire et conclure tout ce qui sera utile à leur commerce." Ici il nous paraît que M. l'intendant a le scandale trop facile, et qu'il exagère l'indignation général»*. Ce n'était point un crime pour M. de la Chesnaye, parce qu'il était marchand, d'aller prendre part à une campagne pénible et hasardeuse ; et ce n'était point un attentat contre les lois du royaume, pour le gouverneur, de prendre place dans la même embarcation que ce négociant à qui les plus hautes autorités dans l'Église et dans l'Etat avaient souvent témoigné lour estime. Z«? nommé la Chesnaye, comme l'appelait, dédaigneusement M. de Meulles, était le même homme que tout Québec, disons mieux, que toute la Nouvelle-France avait acclamé, deux ans auparavant, comme un bienfaiteur public, après l'incendie de la fiasse-Ville.

" Mais nous avons dit que l'intendant de Meulles, en dépit de qualités réelles, était un homme passionné. Il en donnait une preuve additionnelle dans sa lettre du 10 octobre 1681 où il écrivait ces lignes : "M. le général a ♦•nt repris la guerre sans consulter personne, ni aucun particulier, quel qu'il puisse être, sinon le sieur de la Chesnaye avec lequel il est de concert pour ruiner et détruire, ontièremeut le pays." Véritablement, c'est se laisser entraîner par la haine jusqu'à l'absurde. Tous les intérêts de M. de la Chesnaye étaient au Canada, et il aurait comploté avec le gouverneur pour détruire entièrement la colonie, c'est-

à-dire se détruire lui-même ! De tels excès de plume i ndiquent un remarquable manquo d'équilible. Non, M. de la Chesnaye n'était pas un mauvais citoyen. Il s était peutêtre laissé entraîner trop loin par son ambition commerciale et son esprit d'entreprise. 11 avait peut-être manqué de prudence et de mesure dans ses relations avec M. de la Barre. Mais cela ne sullisait pas pour ternir son caractère et le rendre digne de mépris. Si ses actes, durant l'administration de ce pauvre gouverneur, eussent été si repréhensibles, si sa conduite eût été si honteuse, comment expliquer les témoignages de sympathie, d'estime, de haute considération que la gouverneur et les intendants subséquents, <iue les ministres et le roi lui-même se plurent à lui prodiguer peu de temps après, comme nous le verrons dans la suite de cette étude? L'humeur acrimonieuse de M. de Meulles devra-t-elle prévaloir seule contre le jugement de Denonville, de Frontenac lui-même dans sa seconde administration, de Vaudreuil, de Champigny, de Beauharnob, do Pontchartiain, et enfin de Louis XIV?

" Pour ce qui est de M. de 3a Barre il se défendit cootre l '8 attaques de ses accusateurs. Nous lisons dans une de ses lettres au roi, en réponse à une certaine dénonciation: "Je serais bien malheureux si j'étais capable de commettre des choses pareilles à cette accusation, et je resterais inconsolable si votre Majesté n'avait bien voulu me témoigner qu'elle ne l'a pu croire. Sa fausseté lui doit faire connaître que tout ce que mes ennemis ont dit l'hiver passé contre moi est de même qualité et qu'il est bien cruel qu'ils soient écoutés sans aucunes preuves." Dans une autre lettre datée du 7 octobre 1684, il informait M. de Seignelay qu'il envoyait son capitaine des gardes pour

rendre compte de sa conduite et répondre aux impostures au moyen desquelles on aurait voulu le noircir auprès du ministre et du roi.

" Mais si l'on ne crut pas également à Versailles toutes les imputations dirigées contre lui, on en accueillit favorablement plusieurs. Il fut blâmé pour sa conduite envers La Salle. Il fut blâmé pour les abus qu'il aurait commis dans la distribution des congés ; il en aurait, dit-on, émis 150 au lieu de 25 qui était le chiffre autorisé. Il fut blâmé pour son intérêt dans la traite. Et le pitoyable dénouement de sa campagne contre les Iroquois acheva sa disgrâce. Le roi le rappela en 1685, et envoya pour le remplacer le marquis de Denonville.

" Après l'expédition de Pierre-Esprit Tladisson et do Chouart des Groselliers, en 1682, M. de la Chesnaye avait continué à s'occuper de la baie d'Hudson. l>e concert avec Philippe Gauthier de Comporté, prévôt de la maréchaussée, et plusieurs marchands do Québec, il avait fondé une compagnie connue sous le nom de Compagnie do la Baie d'Hudson, ou Compagnie du Nord.

" Voici quels en étaient les membres : Aubert de la Chesnaye, Comporté, François Viennay Pachot, Patu, Jacques Lcbert, François Hazeur, Pigeon de Bran^ac, jugebailli à Montréal; Guillaume Routhier, Jean Gohier, Guillaume Chanjon, Charles Catignon. La plupart étaient marchands et Québecquois. Cette compagnie canadiennefrançaise de la Baie d'Hudson lutta pendant vingt-un ans contre la célèbre compagnie anglaise du même nom, fondée en 1670, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Elle fit do grands déboursés, arma des vaisseaux, dirigea vers la Baie des expéditions par terre et par mer, dont plusieurs

furent couronnées d'un éclatant succès, comme celles de M. de Troyes, en 1G8G, et d'Iberville, en 1689. Le roi de France, convaincu de l'importance de cette région au point de vue commercial, vint en aide à ers vaillants marchands de Québec, dont l'audacieuse ambition reculait les bornes de son empire. A plusieurs reprisses, il envoya des vaisseaux dans la Baie pour chasser les Anglais. En 1694, en 1697, le Jean Bart canadien se couvrit de gloire sur la plage et sur les flots de cette mer glaciale. Enfin, le traité d'Utrecht mit fin, en 1713, aux luttes et aux travaux decette Compagnie du Nord, dont la carrière, courte mais active et mouvementée, donne une haute idée de l'esprit d'entreprise et de l'énergique initiative des négociants canations, au 17ème siècle. M. de la Chesnaye fut l'une des têtes dirigeantes de cette association. En 1G86, il y avait des intérêts pour une somme de 90,000 livres. Un arrangement qu'il fit alors, avec l'ancienne compagnie de la ferme des droits, transféra ses parts à cette dernière. Il devait en ce moment à messieurs les intéressés de la ferme 213,000 livres, t-oit plus de $42,000, somme énorme, surtout à cette époque. Il avait contracté cette dette, comme nous l'avons vu, surtout en achetant la créance des anciens fermiers Oudiette, outre un grand nombre de particuliers. Va. le malheur du temps l'avait empêché de réaliser aussi vite qu'il aurait pu l'espérer. Au cours de l'année IG^G, il en vint à un arrangement final avec le sieur llivcrin, procureur des fermiers. Celui-ci, au nom de ses mandants, convint do prendre en paiement 100,000 livres en peleteries, 23,000 livres en blé, et des parts dans la compagnie do la Baie d'Hudson pour 90,000 livres. Il fallait que M. de la Chesnaye eut les reins forts pour exé-

cuter un tel arrangement. Ce règlement de comptes ajouta beaucoup à sa réputation. On vanta avec raison son honorabilité et sa solidité en affaires. Il acquit immédiatement de quelques autres intéressés dans la Compagnie du Nord un certain nombre de parts afin de continuer à en faire partie. En 1G97, à part des fermiers à qui il avait cédé ses intérêts en 1G8G, il étiit encore le plus gros actionnaire, ayant pour 22,226 livres d'actions.

La même année, où il régla cette grosse affaire avec les fermiers, M. de la Chesnaye fit encore une excursion au lac St-Jean. Il explora les forêts de cette région et, à son retour, il informa le gouverneur et l'intendant qu'il y avait là quantité de bols admirablement propre à être utilisé comme mâts pour les navires. " Le sieur de la Chesnaye, écrivit à ce sujet M. de Denon ville, a été cette année au lac Saint-Jean, au dessus de Tadoussac, où il a vu des mâts de ravir© en grande quantité, de plus de cent pieds de haut, aisés à tirer en les faisant descendre par cageax à Tadoussae, où des navires aisément les peuvent aller prendre. Je crois, Monseigneur, que ce n'est pas un avis à négliger, (.a Chesnaye a du mérite et est intelligent. Il a bien travaillé à cette colonie et tous les jours y travaille pour l'avancer. C'est un homme à ménager assurément." (*)

" En 1687, le sieur de la Chesnaye prit part à l'expédition de M. de Denonville contre les Iroquois. Ce fut lui qui, au nom de l'intendant du roi dans la Nouvel le- France, prit solennellement possession de la contrée envahie.

" Cet acte ds prise de possession se fit en présence de toute l'armée et des chefs de l'expédition.

(1) Lettre de M. de iJenonville, 10 novembre 1CSC.

" En 1G90, M. de la Chesnayo figura parmi les défenseurs do Québec assiégé par Phipps. Nous avons lieu de croire, d'après YJIittoire de V Hôtel-Dieu, qu'il rerdit encore un grand service à la colonie en descendant, durant le siège, au risque d'être fait prisonnier par l'ennemi, avertir les vaisseaux revenus de Frauce qui remontaient le fleuve, iguorant la préser.ce des Anglais devant Québec. Il les fit entrer dans le Sagucnay, où ils écliappèrent à la flotte anglaise lorsqu'elle redescendit le fleuve après son piteux échec.

" A ce moment, le mérite de M, de la Chesnaye était reconnu de tous. Frontenac lui-même, son ancien ennemi, revenu gouverneur, lui avait rendu son estime. Il écrivait le 12 novembre 1690 : " Je prends la liberté de vous envoyer, Monseigneur, un mémoire do quelques petites choses qui me regardent en mon particulier, sur lequel je vous supplie de faire quelque considération. Le sieur de la Chesnaye, ci-devant fermier-général de ce pays, vous en fera présenter un par ses amis ; il mérite assurément quelque grâce qui lui donne de la distinction, par les services qu'il a rendus et les établissements qu'il possède."

" Frontenac indiquait que M. de la Chesnaye possédait de nombreux domaines. Outre les propriétés dont nous avons déjà parlé, il avait reçu, en 1670, pour l'un de ses fils, la seigneurie do Mille- Vaches, par donation de madame veuve Robert Giffard. Vers le même temps, il était devenu propriétaire de la moitié — deux lieues sur six do profondeur,— du fief concédé, en 1647, à Pierre de Repentigny. Cette moitié a retenu le nom de Lachenaie, tandis que l'autre porte le nom de l'Assomption. En 1673, il était devenu seigneur de la Rivière-du-Loup. En 1680, il avait

acheté la seigneurie de Kamoura^ka de M. Olivier Morel de la Durantaye, pour la somme de 1,200 livres que lui devait celui-ci, et dont la Chesnaye lui donna quittance. En le 83, il s'était fait concéder le fief de Témiscouata et Makawaska. En 1686, il avait acquis de Michel Le Neuf de la Vallière, un terrain de dix arpents en superficie, dans la ville des Trois-Rivirres, appelé " le marquisat du Sablé."

" La même année, il avait acheté do Noël Langlois, lieutenant de milice, demeurant à Beaupott, le fief de Saint- Jean Port-Joli, concédé à celui-ci, le 25 mai 1677. Le prix d'achat avait été de 1160 livres, plus un justaucorps de 40 livre*, comme " vin du marché " ; il fut payé comme suit, par le sieur de la Chesnaye : quittance de 960 livres à lui dues par Noël Langlois, en vertu d'un jugement do la prévôté du 14 août 1682 ; 200 livres comptant ; et le susdit justaucorps. C'estainsique la seigneurie de Saint-Jean-Port- Joli entra dans la famille Aubert de la Chesnaye.

"Terminons l'énumération des domaines de M. de la Chesnaye, en mentionnant le fief qui lui fut accordé, en 1684, en so.-iété avec messieurs François Pachot, François Poisset, Mathieu de Lino, Pierre Lalemant, Charles Patu, et Jean Gobin. Ils avaient formé une association pour faire là pèche de la morue, des baleines, du loup-marin, et ils avaient obtenu une concession de trois lieues de front sur trois de profondeur, au Blanc Sabîon, et autant à Terre- Neuve.

" A Québec, M. de la Chesnaye, à part son bel immeuble de la rue Sault-au- Matelot, possédait un hôtel, " l'hôtel de la Maison Blanche," près du Palais de l'Intendant ; il

était aussi propriétaire d'une boulangerie, d'un moulin à farine sur le chemin de Notre-Dame des Anges. En un mot, par ses services, par sa position commerciale, par ses domaines, il était incontestablement l'un des premiers citoyens de la Nouvelle-France. Le roi jugea convenable de lui décerner une marque de haute faveur, en lui octroyant des lettres de noblesse, au mois de mars 1693.

" Trois ans plus tard, M. de la Chesnaye fut appelé au Conseil Souverain. Et voici dans quelles circonstances très curieuses : Le sieur Le Gardeur de Tilly avait obtenu la survivance de la charge do conseiller, occupée par son père. Il était pauvre, chargé de famille, et devait au sieur de la Chesnaye 3,' 00 livres, tandis que sou père eu devait de son côté, à celui-ci, 3,500. Ils étaient incapables de s'acquitter de cette dette. Le sieur de Tilly, tiis, demanda à la Cour de vouloir bien lui substituer dans la survivance de la charge parternelle, M. de la Chesnaye, ' moyennant laquelle substitution, ce dernier leur donnerais quittance de ce qu'ils lui devaient. MM. de Frontenac et de C hampigny recommandèrent fortement cet arrangement, " connaissant, écrivaient-ils, le sieur de la Chesnaye pour un très honnête homme, qui a du mérite et de la capacité, ayant eu, depuis quarante ans, les premiers emplois de ce pays, et même été pendant plusieurs années, l'un des fermiers du domaine de Sa Majesté, qu'il serait bien aise de laisser à sa postérité nombreuse cette marque d'honneur, après telle dont Sa Majesté l'a revêtu en lui accordant, depuis peu, des lettres de noblesse. Le sieur Hiverio, qui avait obtenu cotte survivance de conseiller au Conseil Souverain, a tellement reconnu cette vérité, qu'il nous en écrit

Monseigneur, et nous marque qu'il se désiste de ce qui aurait été accordé en sa faveur." (*)

" La proposition fut acceptée, et, après la mort de M. de Tilly, en 1696, le sieur de la Chesnaye fut nommé conseiller au Conseil Supérieur. Il était parvenu à l'apogée de sa carrière.

" Six ans plus tard, le 20 septembre 1702, il mourait en son hôtel de la Maison Blanche, à Québec, à l'âge de soixante-neuf ans. 11 fut enterré dans le cimetière des Pauvres, à l'Hôtel-Dieu, où deux de ses filles avaient fait profession.

" Nous avons cru qu'une esquisse de cette vie si remplie d'un marchand québécois, au dix-septième siècle, jetterait quelque lumière sur 1 histoire iutime de cette époque, tout en faisant surgir des ténèbres de notre passé, une figure vraiment remarquable. " ( 2 )

Cliarles Aubert de la Chesnaye se maria trais fois. Le 6 février 1664, il épousait à Québec Cathorine-Gertrude, fille de Guillaume Couillard et de Guillemette Hébert, et petite-fille par sa mère de Louis Hébert. Elle n'était â^ce que de quinze ans et quatre mois. M. de la Chesnaye en avait trente. Cette union fut courte. Madame

de la Chesnaye mourut à Québec le 18 novembre suivant, et fut inhumée dans la chapelle Saint-Joseph de l'église paroissiale. Elle laissait un iih.

En 1668, le 10 janvier, après quatre ans de veuvage, M. de la Chesnaye épousait à Beauport, Marie-Louise, fille de Jean Juchereau de la Ferté et de Marie Giffard. (3>

(1) Lettre de Frontenac e t Champipny, 5 novembre 1694.

(2) Ignot.ua, la /'»<•**, 14, 21. 2S octobre 1809 et 4, 11 tt 18 novembre 1899.

(3) La Société Littéraire et Historique de (Québec po««ede le contrat de njariasre de Charles Aubert de la Chesnaye et de Marie-Louise Juchereau de la Kerté. Ce précieux document lui a été donné par le docteur Doublas.

Elle mourut à Larochelle le 7 mars 1679. De ce mariage étaient nés six enfants.

M. de la Chesnaye se maria pour la troisième fois, à Québec, le 11 août 1680, avec Marie- Angélique, fille de Pierre Denys de la Ronde. et de Catherine LeNeuf. Elle survécut à son mari, et mourut à Québec le 8 novembre 1713. Elle fut inhumée dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu. De son dernier mariage,M. de la Chesnaye eut onze enfants.

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