PHILIPPE- JOSEPH AUBERT DE GASPÉ
" Le 30 octobre de l'année 1786, raconte M. de Gaspé dans ses Mémoires, dans une maison de la ville de Québec, remplacée maintenant par le palais archiépiscopal, un petit être bien chétif, mais très vivace, puisqu'il tient aujourd'hui la plume à l'âge de soixante-dix-neuf ans, ouvrait les yeux à la lumière. Après avoir crié jour et nuit pendant trois mois sans interruption, sous le toit de sa graud'mère maternelle, veuve du chevalier Charles Tarieu de Lanau. dière, le petit Philippe Aubert de Gaspé fut transporté à Saint-Jean Port- Joli, dans une maison d'assez modeste apparence, ayant néanmoins la prétention de remplacer l'ancien et opulent manoir que messieurs les Anglais avaient brûlé en 1759.. C'est là que s'écoulèrent mes premières années.
" Je trouvais la vie pleine de charme pendant mon enfance, ne m'occupant ni du passé ni encore moins de l'avenir. J'étais heureux ! Que me fallait-il do plus ! Je quittais bien, le soir, avec regret tous les objets qui m'avaient amusé, mais la certitude de les revoir le lendemain me consolait ; aussi étais-jo levé dès l'aurore pour reprendre la jouissance de la veillo .
" Je me promenais seul, sur la brune, de long en large dans la cour du manoir, et je trouvais une jouissance infinie à bâtir des petits châteaux en Espagne. Je donnais des noms fantastiques aux arbres qui couronnent le beau promontoire qui s'élève au sud du domaine seigneurial. Il suffisait que leur forme m'offrît quelque ressemblance avec des êtres vivants pour me les faire classer dans mon imagination. C'était une galerie complète composée d'hommes^ de femmes, d'enfants, d'animaux domestiques, de bêtes féroces et d'oiseaux. Si la nuit était calme et belle, je n'éprouvais aucune inquiétude sur le sort de ceux que j'aimais, mais au contraire si le vent mugissait, si la pluie tombait à torrents, si le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d'inquiétude pour mes amis ; il me semblait qu'ils se livraient entre eux un grand combat et que les forts dévoraient les plus faibies ; j'étais heureux le lendemain de les trouver sains et saufs ".
"A l'âge de neuf ans, le jeune de Gaspé fut placé à Québec, dans une maison de pension tenue par deux vieil les filles ayant nom Chôlette. Gâté par elles et par leur frère, Ives Chôlette, qui l'adorait et lui laissait une liberté entière, il fit, pendant trois ans, l'école buissonnière, et apprit bien plus les tours de gamins que les règles de la grammaire.
" Je commençai par faire connaissance avec tous les petits polissons du quartier, et notamment avec le sieur Joseph Bezeau, autrement dit Coq Bezeau, parce qu'il était, je suppose, le chef des gamins. Il me présenta ensuite à tous ses amis de la ville et des faubourgs, comme un sujet des plus belles espérances ".
" Il faut lire, dans les Mémoires, ses aventures avec maître Coq Bezeau et son cousin, Lafleur : ce sont ds petits chefs-d'œuvre tracés de main de maître. Le spirituel et le grotesque s'y allient sous les formes les plus hilarantes : on ne peut lire ces esquisses, véritables photographies du temps, sans se tenir les côtes. Ils resteront comme de» modèles du genre.
" Les parents du jeune de Gaspé apprirent, un peu tard, la grande vie que menait leur petit gamin dans la bonne ville de Québec. Sous le prof essorât de Coq Bezeau, l'éducation de la rue avait été complète ; mais celle de la grammaire était à recommencer. Grande fut leur colère en apprenant ce résultat : ils le renfermèrent dans le séminaire de Québec, où il termina ses études, non sans renouveler, de fois à autres, des scènes comiques dignes de l'âge d'or de sa gaminerie.
" Au sortir de ses études, il embrassa la carrière du barreau, étudia sous le jujje en chef ftewell, alors procureur général, et se livra à la pratique du droit pendant quelques années. La place de shérif lui fut alors offerte ; il l'accepta, ( l ) et ce fut son malheur. Doué d'une imagination vive, d'un cœur ardent et généreux, n'ayant connu de la vie que l'aisance et les douceurs, il se laissa entraîner au courant de cette vie insouciante, et ne veilla pas à ses affaires avec le soin qu'exigeait son importante situation. Quand il se réveilla de ce rêve, un abime était ouvert sous ses pas.
" Mais lui-même s'en est fait des reproches si amers, en a fait l'aveu public, après trente ans d'expiation, en ter-
/ (l> Sa cominiMion est datée du 1er mai 1816.
mes si touchants, qu'après avoir lu sa confession, le blâme expire sur les lèvres ; on n'a plus que le courage de le plaindre (»).
" M. de Gaspé s'est peint lui-même dans les Ancien* Canadiens sous le pseudonyme de M. d'Egmont. Ce chapitre, écrit avec des larmes, est tracé avec une éloquence brûlante ; on sent qu'il y a mis toute son âme, concentré toutes les espérances, toutes les illusions, toutes les anxiétés, toutes les déceptions, toutes les angoisses de sa vie.
M M. d'Egmont s'adressant à Jules d'Haberville :
"Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire le récit de la période la plus heureuse et la plus malheureuse de ma vie : cinq ans de bonheur ! cinquante ans de souffrances ! O mon Dieu ! une journée, une seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que j'ai souffert ! Une journée de joie délirante qui semble aussi
(1) M. de Gaspé fut détenu dans U prison de Québec de mai 18.18 à septembre 1841. Sa détention n'entacha en rien son caractère et sa réputation. M. de Ga«pé fut la victime de la trop grande confiance qu'il reposa dans des amis indiscrets, et les gouvernants d'alors ne furent pas fâches de faire peser un peu sur sa tête la dngr&ce qui couvrit la défalcation du receveur-général Csldwell. M . d« Gaspé, sherif de Québec, avait comme tous les hauts fonctionnaires de l'époque, le privilège de ne rendre «escomptes qu'à la métropole, i n Jugement de la Cour du Banc de la Reine du 80 juin 1834 le déclara redevable à la Couronne d'une somme de 1169 louis. En mai 1838, M. de Gaspé rit un abandon complet de ses biens à la Couronne afin de bénéficier de- dispositions de la loi <> Guillaume IV, ch. 4. Le tribunal de première instance avait lui-même indiqué ce mode de libération. fin novembre 1886, la Cour d'Appel renversa le jugement du tribunal inférieur et décida que ta loi 6 Guillaume IV ne s'appliquait pas aux débiteurs de la Couronne. M. de Gaspé dût donc être incarcéré Le 20 juillet 1841, M. de Gaipé demanda au parlement sa mise en liberté. Ceite demande fut référée à un comité composé du procureur-général Og Ion, et de* députés Chriatie, Hamilton, Nellson, de Saleberry, Viger, ilerthelot et Que»nel. Ce comité fit rapport favora' l. Si H. de Gaspé eut eu affaire à un particulier, y est- il dit, il n'aurait pas pu subir de condanv atlon. Sou cas e*t i éitablement pénible et la loi a été exécutée avec trop de ligueur. Dès le 15 août 1839, le gouvernement avait presque décidé en principe que cet emprisonnement était injuste, mais il n'avait été rien fait pour le faire oesser. C'est contre les vues du pouvoir, concluait le comité, de donner à la loi un effet oppressif et cruel et considérant le long emprisonnement de M. de Gaspé, son âge avancé, ea santé défaillante, l'abandon qu'il a fait de ses biens, il serait juste de le libérer. Le 5 septembre 1841. le gouverneur sanctionnait un Aet /or the relief o/ Ph> liv Aubert de Qa*pé, que l'on peut voir dans le statut 4-6 Victoria. Dans son malheur immérité, M . de Ga«pé sut gairner les s>mpathies de toute la population qui a«ait appris à connaître son urbanité, son grand cœur et sa droiture (Bulletin de$ Recherche* Hittoriquê$, volume deuxième, p. 76).
aiguë que la douleur physique ! Oh ! une heure, une seule heure de ces bons et viviviants éclats de rire, qui dilatent le cœur à le briser, et qui, comme une coupe rafraîchissante du Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir douloureux ! Que mon cœur était léger, lorsque entouré de mes amis, je présidais la table du festin ! Un de ces heureux jours, ô mon Dieu ! où je croyais à l'amitié sincère, où j'avais foi en la reconnaissance, où j'ignorais l'ingratitude !
" Lorsque j'eus complété mes études toutes les carrières me furent ouvertes ; je n'avais qu'à choisir
" J'obtins une place de haute confiance dans les bureaux. Avec mes dispositions, c'était courir à ma perte. J'étais riche par moi-même ; mon père m'avait laissé une brillante fortune, les émoluments de ma place étaient considérables, je maniais, à rouleaux, l'or que je méprisais.
" Je ne chercherai pas, fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux mains, a pallier mes folies, pour accuser autrui de mes désordres ; oh ! non ! mais il est une chose certaine, c'est que j'aurais pu suffire à mes propres dépenses, mais non à celles de mes amis... incapable de refuser un service, ma main ne se ferma plus ; je devins non seulement leur banquier, mais si quelqu'un avait besoin d'une caution, d'un endossement de billet, ma signature était à la disposition de tout le monde. C'est là, mon cher Jules, ma plus grande erreur
Un grand poète anglais a dit : Ne prête, ni n'emprunte, si tu veux conserver tes amis." Donne, mon cher fils, donne à pleines mains, puisque c'est un penchant irré-
listible chez toi, mais au moins, sois avare de ta signature ; tu seras toujours à la gêne, mais tu éviteras les malheurs qui ont empoisonné mon existence pendant un demi-siècle.
" Mes affaires privées étaient tellement mêlées avec celles de mon bureau, que je fus assez longtemps sans m'apercevoir de leur état alarmant ; lorsque je découvris la vérité après un examen de mes comptes, je fus frappé comme «l'un coup de foudre. Non seulement j'étais ruiné, mais j'étais aussi sous le poids d'une défalcation considérable ! Bah ! me dis-je, à la fin, que m'importe la perte de mes biens ! que m'importe l'or que j'ai toujours méprisé !. . . je paierai mes dettes ; je suis jeune, je n'ai point peur du travail, j'en aurai toujours assez. Qu'ai-je à craindre d'ailleurs ? mes amis me doivent des sommes considérables. Témoins de mes difficultés financières, ils vont s'empresser de liquider, et aussi, s'il est nécessaire, de faire pour moi ce que j'ai tant fait de fois pour eux. Que j'étais simple, mon cher fils, de juger les autres par moi-même !
" Un seul, oui un seul, et celui-là, n'était qu'une simple connaissance que j'avais rencontrée quelquefois en société, «u vent de la ruine qui me menaçait, s'empressa de me dire : " Nous avons eu des affaires ensemble ; voici, je •crois, la balance qui vous revient ; compulsez vos livres pour voir si c'est exact."
" Il est mort depuis longtemps ; honneur à sa mémoire ! et que les bénédictions d'un vieillard profitent à ses enfants ! " (')
«• Ceux que M. de Gaspé avait obligés, qui s étaient eni-
U> Ce digne homme, c' était fea le juge Peoet
vrés du vin de s* prospérité, l'abandonnèrent au moment de l'épreuve ; ne pouvant combler seul Tabime ouvert sous ■es pas, il roula au fond du précipice. Quatre ans de captivité furent le châtiment de son imprudence et l'expiation de sa faute.
" Privé de ma liberté, je croyais avoir absorlx ; la dernière goutte de fiel de ce vase de douleur que la malice des hommes tient sans cesse en réserve pour les lèvres fiévreuses de leurs frères. Je comptais sans la main de Dieu appesantie sur l'insensé, architecte de son propre malheur ! Deux de mes enfants tombèrent si dangereusement malades, à deux époques différentes, que les médecins, désespérant de leur vie, m'annonçaient chaque jour leur fin prochaine. C'est alors, ô mon fils ! que je ressentis toute la lourdeur de mes chaînes. C'est alors que je pus m'écrier comme la mère du Christ : " Approchez et voyez s'il est douleur comparable à la mienne ! " Je savais mes enfants moribonds, et je n'en étais séparé que par la largeur d'une rue. Je voyais, pendant de longues nuits Rans sommeil, le mouvement qui se faisait auprès «le leur couche, les lumières errer d'uue chambre à l'autre ; je tremblais à chaque instant de voir disparaître ces signes de vie qui m'annonçaient que mes enfants requéraient encore les soins de l'amour maternel. J'ai honte de l'avouer, mon fils, mais j'étais souvent en proie à un tel désespoir que je fus cent fois tenté de me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. Savoir mes enfants mr leur lit de mort, et ne pouvoir voler à leur secours, les bénir et les presser dans mes bras pour la dernière fois ! . .
" Le bon gentilhomme se pressa la poitrine à deux mains, garda pendant quelque temps le silence et s'écria :
" — Pardonne-moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j'ai exhalé mes plaintes dans toute l'amertume de mou cœur. Ce ne fut que le septième jour après l'arrivée de ses amis, que ce grand poète arabe, Job, le chantre de tant de douleurs, poussa ce cri déchirant : Pereat dies in quâ nattut mm ! moi, mon fils, j'ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon cœur pendant cinquante ans ; pardonne-moi donc si j'ai parlé dans toute l'amertu me rie mon âme ; si, aigri par le chagrin, j'ai calomnié tous les hommes, car il y a de bien nobïea exceptions.
" Comme j'avais fais l'abandon depuis longtemps à mes créanciers de tout ce que je possédais, que tous mes meubles et immeubles avaient été veudus à leur bénéfice, je présentai au roi supplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Je finis par l'obtenir . . .
" Mon avenir était brisé comme mon pauvre eœur, je n'ai fait que végéter depuis sans profit pour moi, ni pour les autre.". "
Tci, M. de Gaspé se trompe ; ces trente années de solitude qui lui paraissaient si stériles, ont été les plus fécondes de sa vie. Instruit à l'école du malheur, cette longue retraite, vouée à l'étude, et à la méditation, a mûri son talent qui s'est révélé tout à coup, au soir de sa vie par l'apparition des Anciens Canadiens. Sans cela, nous n aurions pas eu cette œuvre pétrie de ses larmes, éclose des déchirements de son âme.
" Après cette catastrophe qui avait ruiné sa fortune et 868 espérances, M. de Gaspé se retira au manoir de Saint - Jean Port- Joli, où il vécut ignoré des hommes, retrouvant le calme, sinon le bonheur, dans la compagnie des livres, de la nature, et de ses souvenirs. ( l ) Les habitudes les plus simples avaient remplacé le luxe de sa jeunesse. Levé de bonne heure le matin, il visitait quelque partie de son domaine, surveillait les travaux de ses champs, et trouvait un délassement toujours nouveau dans la culture -rie ses fleurs et de ses arbres fruitiers. Souvent, assis dans son salon, il passait des heures entières, silencieux et pensif, à les regarder fleurir et fructifier, à respirer leurs parfums, à regarder les rayons du soleil se jouer parmi leurs feuilles agitées par la brise, à écouter les oiseaux chanter sous leur ombrage.
" Il faisait lui-même l'école à ses enfants, leur apprenant, avec les rudiments de )a grammaire, les grands devoirs de la vie, leur faisant part des fruits de cette expérience, qui lui avait coûté si cher.
41 Souvent il sortait, on livre sous le bras, allait s'as seoir an bord de la mer, ou au pied de son petit cap, près de la fontaine limpide qui jaillit a travers le rocher. Là, il passait de longues heures dans la lecture, la réflexion et les rêveries.
" Durant les beaux mois de l'été, au soleil couchant, il sortait après le souper, avec quelques-uns de sa famille, et allait faire une promenade au bord de la grève, pour jouir de la fraîcheur de la mer. Il leur faisait admirer la beau-
U) La Miirnetirit et le domaine Saint- Jean n'ayant été lègues a M. de Oatpé qu'à titre d'uaufruit, avaient échappé an naufrage de aa fortune,
MAXOII! \)K SAIXT-JKAX PORT-JOLI
té de la nature, prenait part à leurs jeux, et descendait avec eux le long du rivage jusqu'au Port-Joli. Les Sauvages avaient l'habitude, soit en montant à Québec, soit en redescendant, de venir échouer leurs canots d'écorce en cet endroit, et d'y dresser leurs cabanes. M. de Gaspé faisait la causerie avec eux, leur parlait de leurs chasses, de leurs pèches, des beaux présents de couverUs, poudre et fusils' etc, qu'ils avaient reçus à Québec, et les invitait A venir chercher qnelque nourriture au manoir. Les enfants cueillaient sur la grève des fleurs d'iris, des plants de genévriers, et remontaient vers le chemin du roi en faisant des bouquets dans les champs. Ils longeaient le petit cap et rentraient au manoir, le corps dispos, le cœur content, l'esprit enrichi de quelque utile ou agréable leçon. Ils allaient porter leurs bouquets à ceux de leurs parents qui étaient restés au logis, et revenaient s'asseoir auprès de leur père devant la porte d'entrée. C'est alors qu'il leur chantait, de sa voix sonore, quelques-unes de ces vieilles chansons dont son heureuse mémoire était le répertoire intarissable.
" Quelquefois, pour varier les amusement, il faisait venir Augustin, le meunier, avec son fils Tintin, et leur faisait conter des contes aux entants.
" A la tombée de la nuit, on rentrait au manoir, et, après avoir fait leur prière, les enfants allaient rejoindre leurs petits lits.
" Durant le reste de la veillée, M. de Gaspé se livrait à ses lectures favorites, pendant que les dames tricotaient, cousaient, ou raccommodaient le linge pour les pauvres ;
car c'était la règle établie par la tante Olivette : " Il ne faut jamais, disait-elle, donner de linge percé aux pauvres, car les pauvres ne raccommodent pas."
" De son côté, M. de Gaspé disait :
"—Ne refusez jamais aux pauvres ; il vaut mieux donner à dix mauvais pauvres, que de s'exposer à refuser un bon."
" Comme il n'y avait pas de médecin dans la paraisse, madame de Gaspé avait toujours en réserve une petit*» pharmacie, et distribuait des remèdes aux malades, qu'elle visitait souvent.
" Dans les longues soirées d'hiver, on faisait la partie de whist, de loup ou de piquet, et de temps en temps» quelques parties d'échecs.
" Le salon d'entrée, où l'on passait ordinairement ces veillées de famille, offrait un coup d'œil pittoresque qu'on chercherait vainement de nos jours.
*• Trois bougies, déposées en triangle sur une table en acajou, éclairaient d'un demi-jour la tapisserie à figures qui recouvrait les murailles. Davant les fenêtres, les rideaux retombés interceptaient la lumière intérieure aux regards des passants.
" L'ameublement était fort simple. Deux ou trois canapés étaient placés aux angles de la chambre. Autour de la table il y avait plusieurs fauteuils à large dossier, dont les couvertures eu broderie un peu fanée rappelaient la splendeur du passé. Ils avaient été jadis offerts en souvenir par M. de Noyan, ancien ami de la famille.
" Les vieilles dames, assises sur ces fauteuils, portaient la coiffure à foatauges en batiste de fil, avec inantelet blanc et jupon de couleur ; tandis que les jeunes femme^ te tenaient ordinairement la tête découverte, relevaient en torsade leur chevelure sur le chignon, et laissaient retomber sur le front quelques anneaux de cheveux qu'elles rattachaient en avant, sur le so-nnv.it de la tete par un peigne à la Joséphine, o.mé de brillants. Ç)
" Elles étaient vêtues de robes ouvertes, à jabot garni de valenciennes, ainsi que leurs manchettes bouffantes.
" Leurs pieds étaient chaussés de souliers de calmande, qu'elles remplaçaient, aux jours de réunions, par le soulier à pointe et haut talon.
" Sur les dix heures, un des domestiques entrait, portant sur un plateau, le réveillon composé ordinairement de viandes froides et des fruits de la saison, qu'on arrosait de Xérès ou de Béaé-Carlos.
" Vers onze heures, chacun se retirait ; mais on n'oubliait jamais une touchante coutume qui dévoile bien l'âme sensible et aimante de M. de Gaspé. Chacun allait déposer un baiser sur le front de3 enfants endormis.
" Depuis quelques années, l'aimable auteur des Anciens Canadiens n'écrivait plus, mais sa causerie abondante et spirituelle ne tarissait pas, et les souvenirs d'un passé dont il était presque le dernier et à coup sûr le plus fidèle témoin, revenaient sans cesse sur ses lèvres. La vieille société revivait en lui et la nouvelle admirait ce parfait modèle des belles manières et des mœurs d'autrefois.
(1) Cette mode avait été introduite par l'impératrice Joséphine.
Québec s'énorgueillissait de l'avoir dans ses murs, et, c'est avec une sorte de respect mêlé d'affection, qu'on le suivait du regard parcourant nos rues, un livre sous le bras, arrêté à chaque pas, non par le ralentissement de l'âge, mais par mille réminiscences irrésistibles. Notre ville était pour lui remplie d'attraits, peuplée de figures familières ; il avait connu les grands-pères de tous ceux dont il voyait les noms indifférents, et il portait intérêt à tous.
"M. de Gaspé était l'exquise personnification de l'homme d'esprit d'autrefois. On retrouvait dans sa conversation, dans ses saillies, un genre à peu près perdu. Nous avons encore de l'esprit, mais ce n'est plus le même ; il coule moins directement de source, il est plus apprêté et surtout moins gai. Nos pères plaisantaient autrement et s'amusaient mieux.
" Lorsque plus tard l'historien voudra recomposer pour la postérité l'ancienne société canadienne, il placera au sommet des événements politiques la fière et mâle figure de M. Papineau, et au-dessus du tableau animé de la cour et de la ville l'image souriante de M. de Gaspé." (')
" M. de Gaspé est décédé le 29 janvier 1871, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, chez son gendre, l'honorable juge Stuart, qui a entouré sa vieillesse des soins du plus tendre des fils.
" Après avoir fermé les yeux à mon vénérable ami, j'écrivis, à travers mes larmes, les lignes que je transcris
ici :
" Il est mort le noble vieillard, le conteur aimable, le
(1) UKvènemmt, 30 janvier 1871.
témoin et le peintre des anciennes mœurs canadiennes, le chantre émouvant de nos malheurs !
" Tout ce qu'il y a de Canadiens jaloux de nos gloires nationales, joindront leurs regrets aux nôtres, pleureront comme nons cette étoile brillante qui vient de s'éteindre dans notre ciel, et viendront apporter leur tribut d'hommages et de respect à cette noble mémoire.
" Après une longue vie remplie de vicissitudes, vouée longtemps au silence, M. de Gaspé est devenu en peu d'années le plus populaire de nos écrivains : son nom est aussi connu sur les bords du Saint-Laurent que celui du vieil Ossian dans les montagnes d'Ecosse ; et sa mort sera pleurée par nos compatriotes, comme celle du barde écossais par les fils de Fingal.
" Ce rapprochement avec le poète calédonien rappelle involontairement un passage des Mémoires de M. Gaspé, où celui-ci parle en termes trop saisissants de sa mort pour que cette citation ne trouve pas place ici. Après avoir raconté une de ces soirées brillantes que donnait le gouverneur Craig, à Spencer Wood, M. de Gaspé fait ce retour sur lui-même :
" Soixante ans se sont écoulés depuis ce jour. Mes paa, qui se traînent aujourd'hui pesamment, laissaient alors à peine la trace de leur passage. Toute la jeunesse qui animait cette fête des ancieus temps dort aujourd'hui dans le silence du sépulcre ; celle même qui a partagé mes joies et mes douleurs, celle qui, ce jour même, accepta pour la première fois une main qui, deux ans plus tard, devait la conduire à l'autel de l'hyménée, celle-là aussi a suivi de-
pais longtemps le torrent inexorable de la mort qui entraîne tout sur son passage.
" Ces souvenirs rappellent à ma mémoire ce beau passage d'Ossian :
" But why are thou sad, son of Fia gai ? Why grows the cloud of thy soul 1 the sons of future years shall pas» away : another race shall arise. The people are like the waves of the océan ; like the leaves of woody Morven : they pass away in the rustling blast, and other leaves lift their green heads on high."
" Eu effet pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme ? les enfants de la génération future passeront bien vite, une nouvelle surgira. Les hommes sont comme les vagues de l'Océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine : les tempêtes des vents d'automne dépouillent mes bocages, mais d'autres feuilles aussi vertes couronneront leur sommet Pourquoi m 'attrister ? quatre-vingts enfants, (1) petits-enfants et arrière-petitsenfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé. Et si je trouve grâce au tribunal de mon souverain juge, s'il m'est donné de rejoindre l'ange de vertu qui a embelli le peu de jours heureux que j'ai passés dans cette vallée de. tant de douleurs, nous prierons ensemble pour la nombreuse postérité que nous avons laissée sur la terre."
" Il est allé rejoindre, dans la terre des vivants, cette compagne chérie et goûter enfin ce repos qui fut absent de sa vie. Sa dernière heure, accompagnée de prières et
{l) A m mort, M. de Qaepé comptait cent quinse enfante et petite enfante.
de bénédictions, réjouie par tontes les grâces et les secours de la religion, a été douce comme l'espérance, suave comme la charité. Juste et épuré par les larmes, il s'est vraiment endormi dans le Seigneur ; nous qui avons été témoin de ses derniers instants, après l'avoir suivi chaque jour de sa maladie, nous pouvons en donner l'assurance à «es amis et à sa famille qui le pleurent.
" Cette heureuse mort est un grand exemple qu'il fait bon mettre sous les yeux de la génération présente.
" La douceur de M. de Gaspé, sa patience au milieu d'atroces douleurs, furent inaltérables jusqu'à la tin. Cette exquise amabilité qu'on admirait chez lui, paraissait plus exquise encore que d'habitude. Il était attendri jusqu'aux larmes des soins maternels qui lai prodiguaient ses enfants. Voyant autour de son lit ses trois filles, madame Stuart, madame Fraser et madame Hudon, qu'il appelait, en sou. riant " ses trois grâces ", leur tendresse lui mettait sur les lèvres les plus gracieuses paroles.
" S'adressant à madame Alleyn, son autre fille, qui sa penchait vers lui pour l'assister, un souvenir classique lui venant en mémoire, il se mit à réciter ces vers d'Horace :
Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume, Labuntur anni : nec pie tas moram
Adferet indomitaeque morti.
" Mais, tiens, ma fille, continua-t-il, j'oubliais que tu ne sais pas le latin. Voici ce que signifie cela : •• Hélas ! mon ami, les années rapides s'enfuient et ta piété filiale ne ■aurait retarder l'indomptable mort.
" Le moment suprême du bon vieillard a été une scène vraiment biblique. Entouré de ses enfante et de ses petits-enfants, qui remplissaient la chambre mortuaire, et qu'il voyait agenouillés autour de sa couche funèbre, son agonie ressemblait a celles des patriarches des anciens temps, Isaac, Jacob, Tobie, expirant, calmes, pleins de jours et d'espérance, au milieu de leur nombreuse postérité. Sa figure enflammée par la fièvre, illuminée par l'émotion et la ferveur, semblait entourée d'une auréole. Ses yeux, où toute sa vie et son âme s'étaient concentrées, brillaient d'un éclat qu'on ne lui avait jamais vu ; et son intelligence était aussi lucide, sa parole aussi claire que dans ses plus beaux jours.
" Après avoir dicté ses dernières volontés, distribué ses derniers conseil k avec ses dernières charités, il joignit les mains, se recueillit, et levant les yeux au ciel : " Mes enfants, dit-il, je meurs dans la foi en laquelle j'ai été élevé, la foi de l'église catholique, apostolique et romaine. J'ai été absous par le ministre du Seigneur et j'espère que Dieu aura pitié de mon âme. Mon seul regret est de n'avoir pas mieux vécu." Puis étendant les mains : Recevez ma dernière bénédiction ; Je vous bénis mes enfants et mes petits-enfants."
" Une de ses filles lui dit alors en sanglotant : Papa, bénissez donc mes petits enfants qui sont absents. — Oui, ma chère fille, dit-il, je les bénis. Qu'ils soient heureux sur la terre et bons chrétiens ! "
" M'approchant de lui : Je ne vous oublierai pas dans mes prières, lui dis-je. — Ni moi, dans l'éternité, " répon-
dit-il en me serrant affectueusement la main. " Vous vous rappelez, continua-t-il, ce Sauvage dont je vous ai raconté l'histoire et que ses ennemis torturaient si cruellement. Eh bien ! Je souffre plus que lui, mais j'offre mes souffrances en expiation de mes péchés."
" Chose étonnante ! sa surdité qui avait été si grande sur la fin de ses jours, disparut ; et il suivit avec un profond recueillement les prières des agonisants. Il se joi gnit à cette sublime prière qu'il admirait tant, qu'il a citée lui-même avec un si rare bonheur dans les Anciens Canadiens :
" Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant qui vous a créée ; au nom de Jésus- Christ, fils du Dieu vivant qui a souffert pour vous ; au nom du Saint-Esprit qui vous a été donné, etc, etc. "
" Ce fut ensuite un spectacle navrant et consolant à la fois de voir ses enfants et ses petits-enfants, venir, l'un après l'autre, baiser une dernière fois le front glacé du vieillard, qui adressait à chacun une parole affectueuse. Enfin, il joignit les mains, leva les yeux, les referma, et, comme son sauveur, poussa un profond soupir et ce fut tout. La pâleur de la mort s'étendit sur sa figure, qui devint placide et blanche comme un marbre. (') "
" M. de Gaspé est mort comme devait mourir un fils des croisés, un allié du grand maître des chevaliers de M il te, Villiers de l'Isle-Adam, un petit-fils d'un des héros de Carillon et de Sainte-Foye.
" Les funérailles de M. de Gaspé ont eu lieu à Saint-
(l! Le Courrier du Canada, W janvier 1ST1.
Jean Port- Joli, où il avait exprimé la volonté de reposer à côté de ses ancêtres.
" Un immense concours de personnes assistait à ce service, le plus triste et le plus solennel qu'ait vu la paroisse de Saint- Jean Port-Joli.
u Cette paroisse, plus heureuse que bien d'autres qui lui • envient ce privilège, a prouvé en cette circonstance, qu'elle était digne d'être gardienne de cette précieuse dépouille.
" Et maintenant, ô vénérable ami ! laissez nous vous faire nos adieux- Après tant d'épreuves et d'amertumes dont votre loDgue carrière a été remplie, reposez en paix parmi ceux que vous avez aimés. Comme vos ancêtres, vous avez laissé après vous, avec de bons exemples des œuvres que nos neveux se transmettront comme un précieux héritage. Ils grandiront dans l'attachement à ces belles traditions que vos livres ont conservées, et apprendront à prononcer avec respect et amour le nom de Philippe Aubert de Gaspé. " (')
M. de Gaspé avait épousé, à Québec, le 25 septembre 1811, Suzanne, fille de Thomas Aflison, capitaine au 5e régiment d'infanterie de Sa Majesté Britannique, et de Thérèse DuPerron Baby.
Madame de Gaspé mourut à Québec le 3 août 1847, à l'âge de 53 ans. Elle fut inhumée dans l'église paroissiale de Saint^Jean-Port-Joli le surlendemain.
Elle avait eu treize enfants :
(1) L'abbé H. R. Casgrain, Otut/et complète», tome deuxième, pp. 252 et seq.