ACTE DEUXIÈME
jeune âme inconnue et de se faire aimer ou tout au moins estimer d'elle! (Eue s'assied sur le canapé.) Mais vous êtes, vous, d'une génération si pressée, si pressée... vous vous êtes marié, comme vous faites toutes choses... à la vapeur... La demoiselle me plaît... Vite! vite! le papa!... Le papa aussi, et la dot aussi! vite! vite! le notaire!... Et puis, vite monsieur le maire I Et vite monsieur le curé!... Et avec toutes ces vitesseslà... on court si lestement après son bonheur, qu'en suivant le même chemin que lui, on arrive aie dépasser sans y prendre garde! Et l'on a beau revenir sur ses pas, vite! vite! il n'y est plus!
DIDIER
Ah çà! voyons!... Clotilde, où voulez-vous en venir? Est-ce à dire que je ne suis pas heureux dans mon ménage?
CLOTILDE
Je n'en sais rien!... Vous êtes tellement préoccupé, occupé, affairé, effaré, que vous ne me paraissez même pas sûr de votre propre existence. (Didier s'assied sur la chaise.) Mais c'est à moi de vous poser la question, puisque enfin vous êtes assis!... Pouvez-vous rester assis là, cinq minutes, sans vous envoler?
DIDIER
Oui, eh bien?
CLOTILDE
Eh bien, maintenant, mon ami, tâtez-vous un peu. -- Êtesvous heureux?
DIDIER
Mon Dieu! complètement : non!... pas encore!... mai» attendez!
CLOTILDE
Attendez... quoi?
DIDIER
Mais dame oui, le bonheur est une chose de convention, n'est-ce pas?... C'est un idéal que l'on poursuit?
CLOTILDE
Eh bien?
DIDIER
Eh bien, j'ai la femme , oui!... J'ai l'enfant même, ma chère petite Madeleine!... Mais, cette enfant, je n'ai pas sa dot!
CLOTILDE
Ah!
DIDIER
Et quand j'aurai sa dot, je n'aurai pas encore l'hôtel que je veux à Paris, ni la maison de campagne, telle que je l'entends, ni les chevaux, ni les...
CLOTILDE, l'interrompant.
Bon!... mais enfin, quand vous aurez tout cela, et les chevaux avec?
DIDIER
Oh! alors...
CLOTILDE
Alors, cher Cinéas, nous nous reposerons!
DIDIER
Et ce sera le bonheur!
CLOTILDE
Le bonheur!... mais alors vous et votre femme aurez quinze ans de plus, et vous serez tellement faits à vivre, vous, sans elle, elle, sans vous, que vous serez devenus aussi étrangers l'un à l'autre que monsieur et madame Benoîton, dont l'un se lève à l'horizon conjugal, quand l'autre s'y couche.
DIDIER, vivement.
Enfin, disons tout, Clotilde... Marthe se plaint de moi, n'est-ce pas?
CLOTILDE
Marthe ne dit rien!... C'est moi qui me plains pour elle.
DIDIER
De quoi?... car enfin, si je suis trop à mes affaires... je ne suis pas libertin, jal<?ux, avare, ni brutal.
Oh! vous ne la battez pas, c'est clair!... Et voilà pourtant un homme d'esprit!... Alors, tout de bon, quand vous avez donné à votre femme un ameublement coquet, un joli attelage, sa loge au théâtre préféré, et que vous ne la chicanez pas trop sur ses sorties fréquentes, ses toilettes ou ses dîners, vous vous écriez, avec la conscience heureuse du devoir accompli : En vérité, je suis un bien excellent mari !
DIDIER
Mais dame...
CLOTILDE
Mais, insensé que vous êtes, mais votre femme, qui a l'âme ardente et l'imagination vive, tourne dans ce bonheur capitonné comme dans une cage où elle étouffe, car elle est seule, seule, entendez-vous?... et votre cœur est à la Bourse!... Car vous aviez à former cette jeune intelligence, et vous n'en avez rien fait!... Car il fallait lui enseigner, par votre exemple, la juste pratique de ses devoirs, qu'elle réduit à rien, et de ses droits qu'elle exagère; et vous n'en avez rien fait!... Car en échange de la jeune fille vous nous deviez la femme... et ce n'est qu'une poupée!... Et vous ne voyez rien, vous ne comprenez rien!... Elle est capricieuse, amère, fantasque : des gaietés folles, des amertumes sans nom!... un incurable ennui! Aujourd'hui l'adoration de sa fille poussée au délire, et demain!... «Dieu! quels cris!... cet enfant! vite, la bonne!...» Et vous chiffrez, vous, pendant ce temps-là!... Puis les voya ges, les chevaux, les courses, la chasse, les déguisements, 1 comédie et la toilette, la toilette effrénée!... Enfin tout ce qui brûle!... Mais vous chiffrez toujours, vous, trois et deux font cinq, et trois font huit!... Ah! chiffreur enragé, additionnez donc plutôt vos maladresses 1... vous trouverez pour total qu'un mari qui n'est pas tout pour sa femme n'est pas grand' cho>e pour elle, que qui n'est pas grand' chose pour elle n'est rien, et que qui n'est rien est en passe d'être... Tout!... le voilà votre compte!... (Eiie se lève.)
DIDIER, debout.
Vive Dieu!... Glotilde, pensez-vous à ce que vous dites?
CLOTILDE
Mais oui, j'y pense... et vous?...
DIDIER
Vous avez appris?...
GLOTILDE.
Rien!... mais si vous trouvez qu'une femme désœuvrée uniquement soucieuse de ses chiffons et de ses chignons, toujours en quête d'émotions qui fouettent son sang et cravachent ses nerfs, et tellement blasée sur les distractions les plus vives qu'elle en est à mordre au piment; — si vous trouvez que cette femme mariée, mère de famille, n'est pas dans la voie fatale, qui des plaisirs qu'on n'avoue guère mène droit à ceux qu'on n'avoue pas, je ne vois plus, cher ami, ce qu'il vous faut encore, pour avoir peur ; à moins que l'ayant déjà vue se coiffer d'une perruque rousse, comme les courtisanes romaines, vous ne l'attendiez à prendre part aux jeux du cirque... comme les plus grandes dames de ce temps-là!...
DIDIER
Clotilde, ma chère amie, vous avez raison, et de tout mon cœur, merci!...
CLOTILDE
Taisez- VOUS, On Vient! (Didier va à Stéphen. Clotilde se rend à gauche.J