PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
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Dans la soirée du 6 mai 1870, une grosse dame, d'une mise négligée, un vieux tartan à carreaux sur les épaules et de vastes lunettes d'argent sur le nez, se tenait, immobile, appuyée contre un portant, dans lés coulisses de TOpéra, et de là, comme en extase^ fixait sur la scène de gros yeux écarquillés et attendris. On jouait le Faust de Gounod. Les demoiselles du corps de
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ballet dansaient, autour de Marguerîtf , la valse de la kermesse; et les dames des chœurs, alignées contre les décors, les bras ballants, avec un air d'ennui et de résignation, chantaient :
Que la valse nous entraîne !
Faisons retentir la plaine Du bruit de nos chansons !
Ycdsons !
Je respire à peine !
Ahl quel plaisir! etc., etc.
Je m'approche de la grosse dame et lui donnant, par derrière, un petit coup sur l'épaule :
— Bonjour, Madame Cardinal, lui dis-je... Ça va bien ?
— Pas trop mal, pas trop mal, je vous remercie.
— Et vos filles ?
— Les petites vont bien aussi.
— Elles dansent ce soir ?
— PauHne danse, pas Virginie. La voyez-
VOUS là-bas, Pauline? Elle a une robe bleue avec des raies blanches.
— Savez-vous qu^elle devient très gentille, Pauline ?
— Oui, ce sera la même chose que pour Virginie ; un laideron jusqu'à treize ans, Virginie, et puis, tout d'un coup, elle s*est débourrée.
— Et joliment débourrée. C'est à présent la plus belle fille de TOpéra.
— Oh! non, pas la plus belle. Je n*ai pas d'aveuglement maternel. Marie Fernot est mieux que Virginie.
— Et Pauline, quel âge a-t-elle maintenant?
— Elle va sur ses quinze ans.
— Quinze ans, comme ça pousse I Je crois la voir encore, haute comme ça, dans les petites gamines de Quillayme Tell, en Tair, sur le pont, au-dessus du torrent, pendant le ballet.
— Oui, quinze ans. Elle est dans le pre-
mier quadrille et elle sera coryphée au premier examen, j'en suis bien sûre...D*abord, Tauire jour, en passant, le directeur lui a pris le menton, et il ne prend pas le menton à tout le monde, le directeur.
-r- Quinze ans ! je n'en reviens pas... Et rien encore, j'espère, rien, n'est-ce pas, Madame Cardinal?
— Oh! non, rien, rien!... Ah! mon Dieu, ça n'est pas faute de propositions . On me l'a déjà beaucoup demandée. Il y a surtout Monsieur N*** qui ne bouge pas de la maison, mais la petite ne peut pas le souffrir ; alors je n'ai pas le cœur de la brusquer; et puis, voyez-vous, ce n'est pas là le rôle d'une mère.
— Vous avez de bons sentiments.
— Oh! moi, pour les sentiments!... D'ailleurs, à quoi bon se presser, je vous le demande? La petite sera encore plus jolie Tannée prochaine que maintenant.
— Et Virginie? toujours Monsieur Paul?
— Monsieur Paull Comment, vous ne savez pas? D'où sortez-vous?
— J'arrive de Russie. J'ai passé trois mois à Saint-Pétersbourg.
— C'est vrai, il y a un siècle qu'on n'a eu le plaish* de vous voir... J'en faisais même la remarque avant-hier à Monsieur Cardinal... Eh bien! il y a eu du nouveau, allez, pendant ces trois mois. C'est fini avec Monsieur Paul!
— Fini I qu'est-ce qui est donc arrivé ?
— Un accident, mon Dieu! pas autre
chose.
— Un accident!... Racontez*moi I...
— Très volontiers... mais voilà la fin de lacté... Nous gênerions les machinistes pour le changement. Venez, là, dans ce pelit coin à gauche.
Je suivis docilement la respectable Madame Cardinal, et voici ce qu'elle me raconta, dans le petit coin à gauche :
« Monsieur Paul, vous savez, il avait la
LA FAMILLK CARDINAL
manie d'être toujours en mouvement; il allait d'un côté, il allait de l'autre; vers le commencement de février, un beau matin il dit : « Je vais aller passer trois jours » chez moi, en Bourgogne, pour des tra- » vaux.. . » Le jour même. — il y a des fatalités dans la vie! — voilà qu'un garçon, qui n'était pas venu chez nous depuis des semaines et des mois, arrive nous rendre visite. C'était un nommé Crochard, qui est acteur à la Porte-Saint-Martin. Vous le connaissez ?... Non... Ça ne m'étonne pas... Il ne joue que des bouts de rôle, mais c'est un garçon qui a du physique et des moyens ; bien sûr, un jour ou l'autre, il percera.
» Donc il arrive et nous dit : « Voulez-vous >) venir ce soir à la Porte-Saint-Martin? Je » joue un des seigneurs dans Lucrèce Bargia. » Je vous apporte quatre places. » Il n'y avait pas d'Opéra le soir, pas de répétition ; nous répondons : « Ça va. » Nous voilà au spectacle. Dame ! Crochard n'avait pas grand'-
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chose à dire; mais, malgré ça, il trouvait moyen de se faire remarquer; de la diction, de Torgane, un beau costume, du prestige enfin. Moi, j'étais dans Tadmiralion : « Ah! qu'il est beau! Ahl qu'il est » bien! » Virginie, elle, ne disait rien. J'aurais dû me méfier, mais j'étais bète ce soirlà, je n'ai rien vu, et cependant. Dieu sait ! ça n'est pas Tingénuité qui m'étouffe.
» Le lendemain, à quatre heures, j'étais seule avec Virginie ; elle se piquait des chaussons de danse; on sonne; je vais ouvi'ir: c'était encore Crochard. Il entre et il nous dit : « Avez-vous été contentes? — Si » nous avons été contentes ! » Et on cause. Moi, au bout d'un quart d'heure, je me trouve obligée de sortir; nous avions du monde à dîner, il fallait un poisson. Je m'en vais ; je reviens ; Virginie était très rouge, Crochard aussi. Je ne me suis rappelé ça qu'après.
» Le surlendemain. Monsieur Paul revient
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de Bourgogne, et voilà qu'au moment même où 11 était à la maison, on apporte une lettre pour Virginie. Moi, bêtement, j'entre avec la lettre à la main.
» Il y avait Monsieur Paul dans un fauteuil, et Virginie debout près de la cheminée. Je dis : « Virginie, c'est une lettre pour toi. Je » ne connais pas l'écriture. » Je pensais que c'était quelque déclaration, et je savais que Monsieur Paul aimait à lire ces lettreslà ; ça n'avait pas d'inconvénient de les lui montrer, puisque, dans ce moment-là, nous étions décidées à tout refuser en dehors de Monsieur Paul. Mais voilà Virginie qui prend la lettre, qui l'ouvre et qui s'écrie : « Ahl c'est de luil »
« Qu'est-ce que vous voulez? ça lui échappe à cette enfant; et puis, voyant Monsieur Paul qui s'était levé, elle pousse un petit cri et se trouve mal. La lettre tombe parterre. Monsieur Paul saute dessus. Ah! je ne l'en blâme pas; à sa place j'en aurais
fait autant. Il lit la lettre comme ça, en un clin d'oeil ; puis je le vois qui, tranquille* ment, prend ses gants et son chapeau. Moi, tout en m'occupant de Virginie, qui était là toute froide dans un fauteuil, je dis à Monsieur Paul : « Voyons, qu'est-ce qu'il y »> a? » Il me répond : « Il y a ça. » Il me rend la lettre et il s'en ya. Je dois dire
que, .le soir, il a envoyé dix mille francs à Virginie. Oh ! il faut Atre juste, Monsieur Paul s'est conduit en homme du monde. >
« Vous pensez bien que je ne m'occupais pas de la lettre. Je m'occupais de Virginie. Enfin, elle rouvre les yeux. « Ahl ma- >> man! maman! — Eh bien quoi? — Ah!
» maman I cette lettre... — Eh bieni quoi, » cette lettre? — Elle est de Crochard, ma- » man. — Eh bienl quoi, Crochard? — Ah! » c'est que si tu savais, l'autre jour... — » Quel jour? — Pendant que tu étais allée >> acheter le poisson.. — Eh bien! quoi,
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» pendant qjae j'étais allée acheter le pois- » son, quoi ? quoi? quoi? — Eh bien! oui, ») maman, oui... Qu'est-ce quç tu veux?... » C'a été comme une folie. »
« Et crac, là-dessus, voilà mon imbé- » cile qui se révanouit. Moi, je lui dis : » Allons, pas de bêtises, c'est un n^ialheur; » mais la santé d'abord. Gomment as-tu » fait cette sottise-là et qu'est-ce qu'il » t'écrit, ce cabotin de malheur?... »
« Ah ! mon cher Monsieur, il écrivait des choses qui prouvaient que Virginie lui avait couru après, depuis cette béte d'histoire. 11 s'excusait de n'être pas revenu ; il répétait dans la journée et jouait le soir; et il la tutoyait, et il l'appelait : c( ma colombe ! mon ange adoré!... » et il finissait en disant qu'il serait seul, chez lui, rue de Paris, à Belleville, le lendemain, à quatre heures. Des abominations, quoi ! Et il aurait encore fallu que Virginie se dérangeât pour... Comprenez-vous ça?
« Je donne la lettre à Virginie : « Tiens, » lis-moi ça, il se moque de toi ; et tu ne » Tas pas volé, et le résultat, c*est que » Monsieur Paul est parti. — Ah ! ça m'est » bien égal, Monsieur Paul. — Des bêtises, » encore ce mot-là I Allons, lève-toi, fais » un tour dans la chambre, tu es comme » une moite... Ah! c'est moi qui t'aurais » flanqué deux belles calottes, et même » mieux que ça, si tu n'avais pas' trouvé bon » de te trouver mal; mais encore une fois, » la santé avant tout. Ça va mieux, n'est-ce » pas?... Oui... Eh bien, il faut tout de » suite écrire à Monsieur Paul pour lui de- » mander pardon .' — Non ! non ! non I »
)) Elle n'a pas cédé. En revanche, je crois bien que, le lendemain, elle aurait voulu filer pour aller chez son Crochard ; mais, Monsieur Cardinal et moi, nous avons fait bonne garde... Elle a essayé de se mutiner; elle n'y a rien gagné que les deux calottes en retard de la veille; et tout ce que le Cro-
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chard a eu pour se distraire, à quatre heures, ça été une belle lettre de Monsieur Cardinal. J'ai oublié le texte entier, mais je sais que ça commençait par ces mots : » Monsieur, c'est un père irrité qui répondra à votre honorée du .. etc., etc. »
u ËnQn le Crochard s*est tenu tranquille et Virginie a eu l'air de ne plps y penser. Cependant, pas de nouvelles de Monsieur Paul, autreà que les dix mille francs. Vous me direz que c'était quelque chose. Moi, de temps en temps, je parlais à Virginie d'écrire à Monsieur Paul. Elle me répondait : w Oui, pour renvoyer les dix mille francs. » AJors je n'insistais pas. J'ai eu ensuite envie de lui écrire moi-même à Monsieur Paul ; j'ai consulté Monsieur Cardinal, il m'a dit: « Il y a du pour et du contre ; mais, toutes » réflexions faites, ce n'est pas à une. mère )> de se mêler... Non, non... J'écrirai, moi ! » Mais n'aie pas peur: je ne prononcerai » pas le nom de Virginie ; ce sera une lettre
» d'homme à homme ; je dirai à Monsieur » Paul que je regrette beaucoup que, par » un événement indépendant de ma vo- )> lonté, nos relations se trouvent inter- » rompues, etc., etc. »
» Et il a écrit... Pas de réponse... Un mois s'^st passé comme ça... mais nous nous trouvions bien solitaires. Vous savez, quand on est habitué à avoir du monde. .\ionsieur Cardinal surtout se plaignait; il me disait du matin au soir : <■< Comme la » maison est triste! Comme nous voilà » seuls! » Il allait au café, le soir, au lieu de rester en famille, comme autrefois avec Monsieur Paul.
» A rOpéra, on n'avait pas su Taffaire Grochard ; mais on voyait bien qu'avec Mousieur Paul c'était rompu; alors, n'est-ce pas? naturellement, il y avait de ces messieurs qui se mettaient à tourner autour de Virginie. Celui qui tournait le plus, c'était le marquis Cavalcanti. Vous le con-
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naissez?... Il m'a souvent parlé de tous et dans les meilleurs termes.
» Virginie ne répondait rien ni au marquis, ni aux autres. Elle avait gardé de la tristesse de tout ça, elle maigrissait, elle dépérissait, elle n'avait plus de force du tout, elle ne pouvait pas rester seulement une demi-minute sur ses pointes, le matin, à la leçon; et pourtant, vous savez si elle \ en avait des pointes, c'est-à-dire que je
crois qu'elle aurait vécu debout sur ses pointes. Je lui disais : « Mon enfant, il ne » faut pas te laisser aller, il faut rarran- » ger ta vie. — Oh! maman, ils m'ennuient » tant, tous, tous! » Enfin, un jour, elle reçoit une lettre du marquis, elle me la ' s* » passe : « Tiens, lis, maman. » C'était su-
perbe ! C'était même trop beau ! Vous allez comprendre pourquoi, tout à l'heure.
» Je dis à Virginie : « C'est évidemment » un homme qui sait vivre ; mais l'aimes- » tu? - Oh! maman, Taimer, lui! Com-
» raent veux-tu que je l'aime? Seulemenl, » ma foi, lui ou un autre, ça m'est bien » égal. Et, vois-tu, puisqu'il faut que je » prenne quelqu'un, j'aime mieux en pren- » dre un que je n'aime pas. Ça fait trop » de peine, les autres. »
« Et la voilà qui se met à pleurer comme une fontaine. Auriez-vous jamais cru ça, monsieur? Elle pensait encore à ce Crochard! Je lui dis : a Voyons, mon ange, » remets-toi. Rien ne presse... Ne parlons )) plus du marquis... Nous en reparlerons » demain. — Non, non, maman, finissons- » en tout de suite... 11 est laid, il est ridi- » cule... Je suis sûre de ne pas l'aimer... » C'est celui-là que je veux ! »
« Et v'ii, v'ian, elle lui écrit et me donne la lettre pour la faire porter. Vrai! j'étais embaiTassée, et, comme dans toutes les grandes occasions, je vais consulter Monsieur Cardinal. Il me dit : « Ça n'est pas con- » venable que Virginie écrive à ce monsieur
qu'elle ne connsdt pas... non, ça ne serait pas convenable. 4e vais écrire, moi, » Il s*est mis à écrire, et, de temps en temps, tout en écrivant^ il s'arrêtait et me disait : « Madame Cardinal, cette lettre n'est pas commode à écrire ^ mais je Uécriraâ tout de môme. » Et il l'a écrite-, et elle était très bien;
» Ah! c'est <ïue, voyez-vous. Monsieur Cardinal a beaucoup de tact dans lés circonstances délicates. Il ne parle jamais de Virginie, îfI prend toujours, comme je vous l'ai déjà dit, les choses d'homme à homme... » Le lendemain, le marquis arrive. La ^lace est toujours difficile -à rompre dans une première entrevue ; mais le marquis a été très adroit et très distingué, il a eu une façÔA détournée d'amener la conversation : « "Eh bien? a-t-il dit, comment allons-nous -/çurranger notre petite existence? » Moi, je ^ lui ai répondu : a Mais, monsieur le mar- » quis, quels sont vos projets? » Alors^ lui,
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de. nous raconter ses projets. Des horreurs, de vraies horreurs ! Figurez-vous qu'il voulait nous faire une petite pension, à Monsieur Cardinal et à moi, puis s'installer avec Virginie, dans son hôtel du boulevard ' de la Rëine-Hortense.
» Oh I "par exemple, c'est là qu'il fallait voir Monsieur Cardinal ! il a été superbe ! La dignité du père de famille, quoi ! « Monsieur » je marquis, a-t-il dit, entendez bien )> ceci : rien ne pourra nous séparer de » Virginie ; et plutôt que de la laisser sortir » dlci sans nous, nous serions prêts, Ma- 9 dame Cardinal et moi,^à nous contenter, ?) pendant tout le reste de notre vie, du » plus modeste ordinaii'e : la soupe et le » bœuf et pas un grain de sel avec... Que » désire Virginie, d'ailleurs? Vivre en^ou- » rée de ses parents. C'est une fille sage » et qui n'a pas d'idées de grandeur... »
« Il était lancé, il aurait continué comme ça pendant très longtemps, fbais Virginie ^
lui a coupé la parole : « Papa a raison, » monsieur, dit-elle, nous sotnmes habitué» » à vivre ensemble, et il ne faut pas essayer » de nous séparer. — Mais tout ce que » vous voudrez, mademoiselle, tout ce que w vous voudrez, car mon amour... »
u Ça, c'était trop pour Monsieur Cardinal ! 11 se leva tout pâle de colère : « Pas de » ces choses-là devant moi. monsieur le » marquis, ça ne me regarde pas, ces » choses-là I^ Mais il faut bien, répondit » le marquis, que je m'entende avec Made- » moiselle votre fille. — Je ne sais pas ce » que vous voulez dire; je ne dois pas sa- » voir ce que vous voulez dire ! D'ailleurs, J'ai » un rendez-vous à quatre heures, je suis » attendu. Je sors, je m'en vais, mars » avec l'espérance de vous dire au revoir et )) non pas adieu. — Je le désire bien vive- » ment, Monsieur Cardinal. — Au revoir » donc, Monsieur le marquis. » Et Monsieur Cardinal sortit, sans que, comme
MADAME CARhINAI. ' 1>
TOUS Tavez tu, sa dignité ait été un seul instant compromise.
» Dès que Monsieur Cardinal fut parti, nous tombâmes bien vite d'accord, moi et le marquis. Quant à Virginie, elle ne bronchait pas, elle ne bougeait pas plus que s*il avait été question de la découverte de l'Amérique. Tout ça lui paraissait aussi indifférent que n'importe quoi; il est vrai qu'on n'avait pas besoin d'elle, pour le moment.
9 II fut donc décidé, entre le marquis et moi, qu'on louerait un grand appartement, dan s lequel tout le monde pourrait tenir. Le marquis, d abord, avait proposé de nous prendre tous dans son hôtel, mais je lui avais répondu que jamais Monsieur Cardinal n'accepterait cela; et, à ce propos, je lui avais bien expliqué le caractère de Monsieur Cardinal : que c'était un homme qui tenait, avant tout, à l'honneur, au respect, à la considération; qu'il fallait, & tout prix.
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sauver les apparences ; que, pour cela, deux portes et même deux escaliers étaient nécessaires, afin qu'il n'y eût jamais de rencontres désagréables à des heures indues. » Le marquis comprit très bien tout ça; dès le lendemain matin, il se mit en campagne, et, à midi, l'appartement était trouvé. C'est là que nous demeurons maintenant... rue Pigalle. Monsieur Cardinal aime les vieux quartiers. Nous y sommes très bien, vous pouvez venir nous voir. Au milieu, salon, salle àmanger; à droite, nos appartements, à Monsieur Cardinal, à moi et à Pauline ; à gauche, les appartements de Virginie et du marquis. Deux portes, deux escaliers. Le marquis a beaucoup insisté pour nous faire prendre le côté du grand escalier, à Monsieur Cardinal et à moi ; mais Monsieur Cardinal a refusé avec son tact habituel. Le tact, vous savez, c'est son fort. Nous avons pris l'escalier de service.
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» Vous voyez comme tout ça est bien réglé ; et cependant, mon cher monsieur, nous ne sommes pas aussi heureux qu'on pourrait le croire. Il y a des moments où je regrette Monsieur Paul... Ah! c'est quil m*aimait bien, Monsieur Paul! 11 m'emmenait toujours au spectacle, et, ces soirs-là, il louait des fauteuils d*orchestre pour Monsieur Car dinal, qui, vous le comprenez bien, n*aurait jamais consenti à se montrer dans la même loge que... Tout ça est bien changé avec le marquis. Il cherche toujours à m'isoler de Virginie...
» Ce n'est pas tout. Le marquis et Monsieur Cardinal n'ont les mômes idées sur rien, ni sur la littérature, ni sur la politique, ni sur l'intolérance religieuse, sur rien enfin; et ça amène tous les jours des disputes. Gavalcanti met sur sa carte : chambellan honoraire de... de... enfin d'un des petits princes dégommés après Solférino; il est contre le progrès, pour les nobles, pour les
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prêtres; vous comprenez qu'il n*a pas beaucoup de chances de s'entendre avec Monsieur Cardinal, qui n'aime ni les rois, ni les jésuites. C'est de là que viennent les scènes, et il y en a quelquefois de terribles.
» Tenez, par exemple, notre dîner du vendredi saint, il y a une quinzaine de jours, c'a été un drame, un vrai drame I D'abord, il faut vous dire que, la veille, le jeudi saint, Monsieur Cardinal, pour taquiner le marquis, avait dit : « Je pense bien que demain, » Madame Cardinal, vous nous ferez man- » ger un bon gigot. » Le marquis alors m'avait dit tout simplement : « Madame Cardi- » nal, vous savez, moi, demain, je fais mai- » gre. — Et moi, riposta Monsieur Cardinal, » qui veut toujours avoir le dernier, demain, » vendredi saint, je mangerai un bon » gigot! »
» Le marquis ne répondit rien, et ça en resta là. Monsieur Cardinal rageait en dedans. 11 avait cherché une querelle. Il
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aime bien avoir le dernier, mais il aime bien qu'on le lui dispute, parce que, sans ça, où est le plaisir? Le lendemain, c'était le fameux dîner, moitié maigre, moitié gras : le gigot d*un côté, la morue de l'autre. Ça ne pouvait pas se passer tranquillement. Pour comble, au moment même où on se mettait à table, voilà Alphonse qui fait une boulette... Alphonse, c'est notre domestique mâle.. Nous avons un domestique mâle maintenant! Et sa boulette, la voilà. Le marquis est abonné à la Gazette de France, Monsieur Cardinal est abonné à la Marseillaise, Alphonse se trompe ; il remet la Gazette de France a Monsieur Cardinal et au marquis la Marseillaise, « Monsieur le » marquis, dit alors Monsieur Cardinal, » voici votre ignoble Gazette de France ! — » Monsieur Cardinal, répond le marquis » avec un sourire, voici votre délicieuse V Marseillaise!,,, » Délicieuse! C'était de l'ironie, vous comprenez. De l'ironie, il n'y
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a rien qui irrite autant Monsieur Cardinal ; il dit souvent que c'est Tarme des Italiens, et qu'ils ont une façon à eux de la manier.
» Après réchange des journaux, moment de silence ; puis la conversation s'engage, et, de fil en aiguille, on en arrive & parler du Concile. Voilà Monsieur Cardinal qui prend feu comme de Tamadou, et qui dit que c'est abominable, toutes ces intriglies des jésuites, que Rome appartient aux Italiens, que la France n'a rien à voir là dedans, et à bas le pape, et à bas les jésuites, et vive lunité italienne, et caetera^ et cœtera, enûn un grand discours qui se terminait par: « Tous les prêtres, c'est de la canaille! »
» Le marquis continuait à manger sa morue, sans rien dire... C^était encore de l'ironie, ce silence!... Alors, moi, je juge que c'est mon devoir d'épouse de soutenir Monsieur Cardinal et je m'écrie : « Répondez tout de suite à Monsieur Cardinal autrement
MADAHB CARDINAL tb
que par le dédain. Pas de silence ironique, entendez-YOus ! »
» Là-dessuSy voilà le marquis qui perd patience, qui se lève et qui dit : « Mon- » sieur Cardinaljevouspriedene pas tenir » un pareil langage, surtout en un tel jour. » — Rien ne m'empêchera de dire ma » pensée, toute mapensée, répond Monsieur » Cardinal; de la canaille, je le répète, je » le maintiens. — Monsieur Cardinal, je » vous défends de toucher à ma religion, » je suis catholique, il y a eu deux évê- » ques dans ma famille. Je vous défends, » entendez-vous!... »
» Ahl par exemple I la moutarde me » monte au nez: « Vous osez dire: je vous » défends... à Monsieur Cardinal! quand » vous êtes chez lui, à son foyer domesti- )) que, à sa table!... C'est trop fort!... » Tenez, vous me faites pitié avec votre » religion ! Ayez donc de la morale avant » d'avoir dé la religion. — De la morale?
23 LA FAMI E CARDIKAL
» qu'est-ce que vous voulez dire, Madame » Cardinal? — Ce que je veux dire, c'est » bien simple, allez. Comment, voilà un » liomme marié, qui a une femme, trois y> enfants, qui laisse tout ça végéter en » Italie, pour venir vivre à Paris avec une » danseuse! Et puis il parle de ses senti- » ments religieux! Non, vrai, ça me coupe » l'appétit. — . Madame Cardinal, vous allez )rtrop loin. Oui, je suis marié, mais je vous » ai dit cent fois que la marquise avait eu » les premiers torts; je ne serais pas ici, » si la marquise n'avait pas eu les premiers » torts. — Eh bien, c'est encore poli pour » Virginie? Tu entends, Virginie! Il dit » qu'il ne serait pas ici, si la marquise » n'avait pas eu les premiers torts... 11 » t'insulte! — Je n'ai pas insulté votre fille, » c'est vous, vieille folle!... »
» Monsieur Cardinal se lève : « Je vous » défends, dit41, d'appeler ma femme vieille » folle. — Vieille sorcière, si vous aimez
» mieux. — Pas davantage! — Vieille » sorcière!... et moi qui lui ai donné ma » fille! — Votre fille! c'est par amour » "qu'elle s'est donnée à moi ! — Par amour, » Virginie, ma fille^ à un homme comme » vous, par amour!... Vous ne le croyez » pas!... C'est-à-dire que, la veille du jour » ou ça s'est décidé, Virginie m'a consultée, *> car elle ne fait jamais rien sans me » consulter: non, excepté Crochard, elle » n'a jamais rien fait sans consulter sa » mère ! Et c'est moi qui lui ai dit : « Prends M le marquis ; ce n'est qu'un marquis » italien, mais c'est toujours un marquis. » « Et Virginie m'a répondu : « Ce n'est pas » là ce qui me décide, maman; ce qui me » décide, c'est que celui-là, au moins, je » suis bien sûre de ne jamais l'aimer, et » alors, s'il me quitte un jour, j'en aurai » du plaisir plutôt que du chagrin. » — » As-tu dit cela, Virginie ? s'écria le marquis. » — Pas tout à fait, maman arrange un
» peu. — Non, je n'arrange pas. Devant y* Dieu qui m'entend, je n'arrange pas ! — )) Ne blasphémez pas, Madame Cardinal, » s'écria le marquis. — D'abord je blas- )> phémerai si ça m'amuse, vieille masure » italienne. »
» Là-dessus, voilà que le marquis m'appelle coquine; Monsieur Cardinal se lève et veut jeter une carafe à la tête du marquis, Pauline se sauve en pleurant, et Virginie, à moitié pâmée, s'écrie: Papa! Maman!
Edouard I (Edouard, c'est le nom du marquis); etpuiselle se metàfondreen larmes, en disant : <( Ah ! je vois bien qu'il faudra » nous séparer ! »
» C'était un joli tralala, je vous en réponds. Par bonheur, arrive Madame Berson, la couturière du second, qui venait pour faire un loto. Chacun s^efiforce de prendre une contenance, et le marquis s'en va ; dès qu'il est sorti, nous cherchons, Monsieur Cardinal et moi, à dire quelques mots aimables à
Madame Berson ; mais elle s^aperçoît bien qu'il 7 a quelque chose, etcomme c'est une femme de tact, au bout d'un quart d'heure, elle nous quitte.
» Virginie,qui boudait, prend le Petit Journal et se met à lire. Alors Monsieur Cardinal m'emmène dans un coin : « As-tu entendu » le mot de Virginie ? — Quel mot ? — Il » faudra nous séparer. — Oui, eh bien? — » Eh bien, c'est pour nous qu'elle a dit ça. » — Pour nous ! Tu perds la tête, Monsieur » Cardinal, c'est pour le marquis. Virginie, » renier son père, renier samère! Allons donc ! » Du reste, tu vas voir... Chérie ? — Maman. » r- Sais-tu ce que me dit Monsieur Car- » dinal? Que tu as parlé de nous quitter? — » Moi ! — Oui, que tu as dit qu'il faudrait » se séparer ? — Oh I papa, oh ! maman, » pouvez-vous croire ? C'est à Edouard que » je pensais en disant cela. Entre vous et lui, » hésiter, est-ce possible? Seulement là, vrai, » vous lui en avez trop dit ce soir, laissez-le
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» un peu tranquille sur la politique et la reli- » gion. — C'est que, répond Monsieur Car- )> dinal, la politique, la religion, tout est là. » — On peut parler d'autre chose, cepen- » dant. — Oui, mais alors on a des conver- » sations terre à terre. — Ah bien 1 voyons, » papa, un peu de patience. — J*en aurai, » fillette, j'en aurai, mais faisons la paix. »
» On rappelle Pauline. Nous nous embrassons tous. J'en avais des larmes plein les yeux. Puis, bien gaiement, tous les quatre, nous nous mettons au loto. A minuit, le marquis revient. Il me salue, je le salue, tout cela très convenablement ; et je rentre chez moi avec Monsieur Cardinal... Je me couche et je m'endors; mais voilà qu'au petit jour, toc, toc, on frappe à ma porte. Qu'est-ce qui est là? — C'est moi, le marquis. Levez-vous tout de suite.
» Je passe vite une camisole et j'arrive. Le marquis était là, en pantoufles et en robe de chambre. « Virginie est malade ? — Oh !
MADAMK CARDINAL 31
» souffrante seulement. — C'est cette scène » d'hier qui lui aura tourné le sang. Je » vais lui faire un bain de pieds. — Oui, un » bain de pieds, c'est ce qu'elle demande.»
» Vite, je vais à la cuisine, j'allume le feu et je me mets à souffler; de temps en temps, le marquis venait voir si l'eau était bouillante. Enfin ça finit par bouillir, je verse mon eau et je pars, portant le bain de pieds. Je traverse la salle à manger, je traverse le salon, je frappe & la porte de la chambre : « C'est moi, ouvrez, j'apporte le » bain de pieds. — C'est bien, donnez-le- » moi. — Comment que je vous le donne ! — » Oui, je le lui ferai prendre. — Comment ! » vous avez la prétention de faire prendre » un bain de pieds à mon enfant, quand » je suis làl — Je vous dis qu'on n'a pas » besoin de vous. Lâchez ça! — Jamais de » la vie ! »
» Il empoigne le bain de pieds, mais je tenais bon. Il tire de son côté, moi du mien;
la moitié de Teau boaillante lui tombe sur les jambes, il pousse un cri et lâche prise.
» Alors, moi je passe et je cours à ma Virginie : «Tiens, mon ange, voilà ton bain » de pieds ! »
« Et regardant le marquis bien dans les yeux : « Essaye un peu, vilain singe, )> d'arracher une mère des bras de sa fille. » Tu abandonnes tes enfants, toi, mais moi )> je n'abandonne pas la mienne ! »
À ce moment, Madame Cardinal s'interrompit et s'élança au petit trot sur le théâtre, puis revint tout de suite en tenant Pauline par Toreille. « Ah I petite créature ! — Mais, maman... — Je te dis que Monsieur de Gallerande vient de t'embrasser, là, derrière un portant. — Je te dis que non. — Je te dis que si. »
Et Madame Cardinal à cette phrase ajoute un bon soufQet. Le régisseur de la danse accourt. « A l'amende, mademoiselle Pau-
MADAM p. CARDINAL 33
line, à Tamende! — Moi, monsieur Piuque, à Tamende, parce que maman m'a giflée !...
— Je ne peux pas mettre madame votre mère à Tamende ; elle n'émarge pas, elle ; et même, mieux que ça, je vous mettrai deux fois à Tamende, Mademoiselle Pauline. — Et à cause? dit Madame Cardinal. — A cause de votre présence dans les coulisses, Madame Cardinal ; les m^res ne doivent pas descendre sur le théâtre. C'est le règlement. — Il est moral, votre règlement ; c'est pour empêcher les mères de veiller sur leurs enfants. — Ça, je ne sais pas ; tout ce que je sais, c'est que votre fille en aura pour six francs, à la fin du mois.
— Eh bien ! répondit Madame Cardinal, on les payera, vos six francs' on est au-dessus de vos. six francs, nous serions bien abandonnées de Dieu, si nous n'avions pas quelqu'un pour les payer, vos six francs! Allons, viens, Pauline. »
Puis, après m'avoir souhaité le bonsoir :
34 LA FAMILLB CARDINAL
« Ah ! monsieur, me dit Madame Cardinal, deux filles, à l'Opéra, dans la danse, quel tintouin pour une mère !
Le 22 novembre 1871, à neuf heures du soir, je suivais un des soixante couloirs qui se mêlent et s'entortillent dans le dédale des bâtiments de TOpéra. L'avertisseur de la danse, une cloche à la main, marchait devant moi ; il carillonnait à tour de bras et, d'une voix traînante, criait: « £n scène, Mesdames, en scène; on commence le deuxième acte. »
De la loge des coryphées, je vis sortir une quinzaine de jeunes personnes qui, bavardant, riant, criant,, se disputant et se bousculant, se précipitèrent comme une avalanche. Je me plaquai contre le mur et fus salué au passage d'une quinzaine de: « Bonjour, vous... Tiens, vous voilà... Qu'est-ce que vous venez faire ici ? » Je laissai passer respectueusement cette agréable trombe, et tout ce petit monde pimpant, fringant, décolleté, vêtu de soie et de satin, dégringola lestement les escaliers.
Ce que je venais faire? Je le savais très bien. J'étais à la recherche de ma respectable amie Madame Cardinal. La porte de la loge était restée ouverte. Je regardai. Des habilleuses accrochaient à des patères, contre les murs, des robes crottées et des jupons de flanelle rouge à cerceaux. C'étaient les chrysalides d'où venaient de s'envoler les papillons étincelants du ballet de Don Juan, Trois ou quatre mères étaient
monsie'ur cardinal 37
là, assises sur des chaises de paille, causant, tricotant ou sommeillant.
Dans un coin j'aperçus Madame Cardinal.
Ses deux grands tire-bouchons blancs faisaient correctement la haie autour de son visage patriarcal. Sa tabatière sur les genoux et ses lunettes sur le nez, Madame Cardinal lisait un journal.
J'approchai. Madame Cardinal, tout entière à sa lecture, ne me vit pas venir. Je me laissai tomber sur un petit tabouret, à ses côtés, et je lui jetai, rapidement, à voix basse, cette simple phrase dans l'oreille :
— Madame (îardinal, vous allez me raconter l'histoire de Monsieur Cardinal.
— Mais il n'y a pas d'histoire de Monsieur Cardinal î
— 11 y en a une, et très intéressante: Monsieur Cardinal a été juge de paix sous la Commune, Monsieur Cardinal a été arrêté...
— Plus bas. . . plus bas. . . personne à l'Opéra ne se doute. . ,
liS LA FAMILLE CikR DINA L
— Je parlerai aussi bas que vous voudrez ; mais je yeux des détails... Tout ce qui vous touche m'intéresse... Quant à ma discrétion...
— Je la connais !... Et je veux bien vous raconter... Mais rapprochez votre tabouret.
Je rapprochai mon tabouret. Madame Cardinal commença:
« Je suis obligée de reprendre les choses d'un peu haut parce que, vous savez, il y a dans la vie des enchaînements de circonstances... C'est par la journée du 4 Septembre ([u'il faut que je commence... Ah! quelle journée pour nous, mon cher monsieur ! La révolution d'abord!... Vous pensez bien que Monsieur Cardinal n'y resta pas étranger. Il était au quai d'Orsay, devant le Corps législatif, au premier rang, contre les grilles... Il ne rentra qu'à six heures, épuisé d'avoir crié: « Vive la République! » Il rapportait une petite terrine de cinq francs et une bonne bouteille de bourgogne. « Madame
Cardinal, me dit-il, nous allons faire un petit dîner fin. » Mais voilà qu*au moment où nous allions nous mettre à table, Monsieur Cardinal, Pauline et moi, Virginie arrivq avec le marquis. — Vous savez, Cavalcanti, le choix de ma fille enfin. — Le marquis nous annonce qu'il part le lendemain pour ritalie avec Virginie. Il ne voulait pas rester vingt-quatre heures dans une ville où la République venait d'être proclamée par la canaille... A ces mots, Monsieur Cardinal se lève et s'écrie: « J'en étais de cette canaille qui a proclamé la République! » se jette sur le marquis, l'attrape par le collet et vous le secoue comme un prunier. Nous avons eu toutes les peines du monde, moi et mes deux poulettes,à arracher le marquis des mains de Monsieur Cardinal. )) Virginie, heureusement, avec son tact, a tout arrangé.. Elle a expliqué à Monsieur Cardinal que la vraie raison, c'était que r Opéra allait être fermé pendant le siège,
40 LA FikMILLE CARDINAL
qu'elle ne voulait pas interrompre sa danse, qu'on lui offrait un engagement à Milan, etc., etc. Monsieur Cardinal s'est apaisé : « Je m'incline, a-t-il dit, s'il y a une ques- » tion d'art et d'avenir pour Virginie. » Le marquis a retiré son mot sur la canaille, et ils se sont séparés très convenablement, lui et Monsieur Cardinal.
»Pendantlesiège,ily a eu tout le temps deux hommes dans Monsieur Cardinal : il y avait le patriote qui était pour la sortie torrentielle, pour le feu grégeois, pour Paris réduit en cendres... Mais dame... je veux tout vous dire... il y avait aussi le propriétaire... C'est un ange que Virginie î... Avant de partir pour l'Italie, elle avait exigé que le marquis nous réglât, à Monsieur Cardinal et à moi, une position très honorable... Vous pensez bien que tout ça s'était traité directement avec moi et que la dignité de Monsieur Cardinal n'avait pas eu à souffrir...
MONSIEUR CARDINAL 4i
» Le lendemain du départ du marquis et de Virginie, je dis à Monsieur Cardinal ; « Mon ami, est-ce que tu ne connaîtrais pas » un bon placement pour une somme de » trente mille francs? — Une somme de » trente mille franes, me répondit-il, je ne » vous demande pas d'où provient cette » somme. Je ne veux pas le savoir! Mais » il y a, en ce moment, à cause des cir- » constances, une grande baisse sur les » immeubles... Nous allons nous abonner » aux Petites affiches, » Huit jours après, nous achetions aux Batignolles une maison qui était très avantageuse pour le prix. Et voilà pourquoi Monsieur Cardinal était un peu tiraillé sur la question de faire sauter Paris.
» Monsieur Cardinal, d'ailleurs, supporta héroïquement le siège. A cause de son âge et de ses rhumatismes, il ne pouvait pas faire le service de la garde nationale. Mais il trouvait cependant moyen de contribuer à la défense : il allait tous les soirs dans les
clubs ! Cette vie-là ne lui déplaisait pas trop. Il se faisait des relations dans le monde , politique. Il commençait à prendre dans BatignoUesune certaine importance. Trois ou quatre fois il fut nommé assesseur, et inême, un soir, à la Reine Blanche ^ le président s'étant trouvé indisposé et ayant été obligé de sortir pendant quelques instants, Monsieur Cardinal prit sa place au fauteuil pendant ces quelques instants. Quand il rentra, le soir, à la maison, il était fou de joie et se jeta dans mes bras, en s'écriant. «J'ai » présidé, Madame Cardinal, j'ai présidé! » « Comment Trochu nous a livrés aux Prussiens avec son fameux plan, vous le savez aussi bien que moi... On a capitulé, on a fait la paix... Monsieur Cardinal se résigna: mais il eut une véritable crise d'exaspération, quand il apprit que le roi Guillaume voulait entrer dans Paris. Voyez-vous, je ne sais pas ce qui serait arrivé si les Prussiens étaient venus aux Batignolles!..^ Je n'aurais
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jamais pu tenir Monsieur Cardinal. Par bonheur, ils n'ont pas dépassé le parc Monceaux .
» Cependant, Monsieur Cardinal ne cessait de me répéter : « Écoutez, Madame » Cardinal, TAlsace, la Lorraine, les cinq » milliards, il faut en prendre son parti; » mais qu'ils prennent garde à Bordeaux, » qu'ils ne touchent pas à la République! » Ah ! s'ils s'avisaient de toucher à la Répu- » hlique I »
« Par là-dessus, le i8 mars est arrivé, te je vous en donne ma parole d'honneur.
Monsieur Cardinal n'y a été pour rien. Par exemple, je l'ai tenu sous clef pendant huit jours. Je me méfiais... Il y avait des gens qui conseillaient à Monsieur Cardinal de se jeter dans le mouvement... C'est que ce n'était pas une recrue à dédaigner. Si Monsieur Cardinal s'était prononcé hautement pour la Commune, il aurait entraîné bien du monde dans Batignolles.
» Mais il ne s'est pas prononcé. D'ailleurs,
moi, je faisais tout ce que je pouvais pour le calmer. Certainement, comme épouse, je partageais toutes les opinions de Monsieur Cardinal ; mais je n'étais pas seulement épouse, j'étais mère. J'avais encore une fille sur les bras, et je me disais : « Avec tout » ça l'Opéra est fermé depuis neuf mois... » et quand rouvrira-t-il ? Et Pauline n'est » pas casée, et j'aurai probablement du » mal à la caser sous la République, tandis » que, sous l'Empire, il faut être juste, ça » allait tout seul. »
» Je ne partageais pas, bien entendu, les préjugés de Monsieur Cardinal contre les hautes classes de la société. Dans les coulisses de l'Opéra, nous autres, nous voyons des gens du monde et nous reconnaissons bien qu'ils ont du bon... Non, ce n'est pas par politesse que je vous dis ça ; je le pense. Je sais bien qu'il en faut des hommes comme il faut, parce que, sans ça, nos pauvres petites, je vous le demande, qu'est-ce qu'elles
deviendraient? Seulement, vous comprenez, ces raisons-là, je ne pouvais pas les donner à Monsieur Cardinal ; il m'aurai l arrêtée tout de suite pour me dire : « Madame Car- » dinal, tu sais que je n aime pas à entrer » dans ces choses-là. »
» Au bout de huit jours, j'ai bien été obligée de rendre la liberté à Monsieur Cardinal. Il m'avait promis de se tenir tranquille. Je Tai laissé entrer dans le comité de conciliation des Batignolles... C'était excellent I...II y avait des séances tous les jours ; on envoyait des délégués à Versailles. Ça ne pouvait mener à rien; mais, enfin ça avait de grands avantages; ça occupait Monsieur Cardinal et ça continuait à lui donner de l'importance, sans le compromettre.
» Et puis ce n'est pas tout. Monsieur Cardinal, pour se distraire, avait encore sa maçonnerie... Monsieur Cardinal, cela va sans dire, faisait partie de la franc-maçonnerie.
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I] avait même une dignité. Il était Grand Écossais de la voûte sacrée de Jacques Vï. La franc-maçonnerie s'agitait... Il y avait trois partis en présence : les uns qui étaient pour ne rien faire du tout, les autres qui proposaient des manifestations pacifiques, et puis les autres qui voulaient se déclarer pour la Commune. Monsieur Cardinal était d'avis qu'il ne fallait rien faire du tout, que ce n'était pas le rôle de la maçonnerie de se mêler de guerre et de politique.
» La loge se réunissait presque tous les jours ; on se disputait, on se chamaillait ; ot, le soir, Monsieur Cardinal, en rentrant, me disait : « Madame Cardinal, si tu veux » voir un homme qui vient de briller dans » une discussion, regarde-moi. »
» Nous avons boulotte comme ça, pendani un mois, et, je vous assure, si Monsieur (Cardinal penchait d*un côté, c'était plutôt du côté de Versailles que du côté de la Commune. D'abord, vous pensez bien qu'il
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n'avait pas été satisfait du décret de la Commune sur les loyers. C'était une maison de rapport que nous avions achetée aux BatignoUes, et nos locataires, quand le cœur leur en disait, déménageaient sans payer, sous la protection de la garde nationale. Et puis Monsieur Cardinal aime beaucoup 1 es deux petites... Il était bien triste de ne pas avoir vu Virginie depuis près de huit mois, et il savait bien que le marquis ne nous ramènerait pas notre enfant, tant qu'il y aurait la Commune à Paris.
Pour ce qui est de moi, je devenais tout à fait Yersaillaise. La Commune, c'est vrai, s'occupait de la réouverture de l'Opéra, mais de l'Opéra sans ballet ! L'avenir de Pauline me tourmentait beaucoup, et je ne pouvais pas m 'empêcher de me dire : « Ça ne fait » rien, si l'Empire avait duré 'deux ou trois » ans de plus, Pauline aujourd'hui serait pe- » tit sujet ; et sa position, très probablement, » serait assurée de toutes les manières. » Je
VOUS demande pardon, je rabâche un peu sur tout ça, mais, vous savQz, quand une mère est sur le chapitre de sa fille, le cœur l'emporte. » J'arrive au 28 avril... la date terrible !... la journée qui a fait tous nos malheurs... Depuis environ une semaine, il tombait, de temps en temps, quelques obus au bout des BatignoUes, et Monsieur Cardinal, tous les matins, allait voir sa maison... Voilà donc que, le 26 avril, à onze heures, Monsieur Cardinal rentre avec les yeux qui lui sortaient de la tête et les dents qui lui claquaient dans la bouche : « Madame Cardi- » nal, me dit-il, sais-tu ce qui est arrivé, » Madame Cardinal? — Non, Monsieur Car- » dinal ; mais tu me fais peur. — Ëh bien ! » Monsieur Thiers, il nous a bombardés !... » Oui, ce que Monsieur de Bismarck n'a pas » fait. Monsieur Thiers le fait!... Il n'était » pas tombé un seul obus prussien dans » les BatignoUes, et celte nuit une bombe » versaillaise a crevé notre toit. J'aurai au
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» moins pour quinze cents francs de répa- » rations! »
» Je fais prendre un peu d'eau de niélissA à Monsieur Cardinal; j'essaye de le calmer; mais il était exaspéré, et tout d'un coup il s'écrie : « Je ne voulais pas aller demain » à la manifestation maçonnique, mais » j'irai, Madame Cardinal, au premier » rang, ofiPrir ma poitrine aux balles yer- » saillaises... Mon chapeau, donne-moi mon » chapeau... Il y a réunion de la loge, à » midi... Je Tais aller retrouver mes frères. »
» Malgré mes cris et mes larmes, il part. Une grande manifestation était annoncée pour le lendemain. On devait aller planter les bannières maçonniques suu les remparts, ^t, si une balle les touchait, les frères s'engageaient à marcher contre les Versaillais. Monsieur Cardinal, la veille encore, avait combattu le projet; mais, à ce moment-là, il û'avait pas encore été bombardé I Ça change bien les idées d'un
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homme, de recevoir dans sonioil une bombe qui fait un dégât de quinze cents francs.
» Monsieur Cardinal revint à quatre heures. Il était calme, grave, et portait un grand bâton à la main. « Madame Gardi- » nal, me dit-il, tu t'arrangeras comme tu » pourras, mais il me faut une bannière » maçonnique, pour demain matin, huit » heures, huit heures un quart... Je dois » porter une bannière, et je me suis engagé » à la fournir, parce que, tu comprends, » plus il y aura de bannières, plus ce sera » imposant et plus ça donnera à réfléchir » à celui qui nous bombarde I Voici le )> bâton pour la bannière! »
» J'ai TU tout de suite, à Tair et au ton de Monsieur Cardinal, qu'il n'y avait pas à discuter. Nous avons été obligées de nous mettre tout de suite à la besogne, Pauline et moi ; et, avec une vieille robe de bal de Virginie, nous avons fabriqué une bannière qui était vraiment très bien. J'avais
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sacrifié un de mes jupons de laine et j'avais étendu une couche de flanelle entre les deux épaisseurs de soie. Ça donnait du corps à la bannière. Mais ce qu'il y avait de plus réussi, c'étaient les emblèmes et la légende. Dans un morceau de satin bleu qui venait d'un costume de Virginie, j'avais découpé un triangle, une équerre, un marteau et toutes les lettres nécessaires pour l'inscription : Aimez-vous les uns les autres. Et puis j'avais appliqué tout ça sur la soie blanche. Voyez-vous, c'était d'un efifet! Et quand Monsieur Cardinal est parti, à huit heures et demie, dans un petit cabriolet découvert, avec sa bannière qui flottait en Tair, il n'y avait qu'un cri d'admiration dans BatignoUes.
» Avant de monter en voiture, Monsieur Cardinal m'embrassa sur le trottoir, au milieu d'un groupe de deux ou trois cents personnes. Moi, je pleurais, je criais, je m'attachais à ses habits, je lui disais :
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a Monsieur Cardinal, je ne veux pas te quit- )> ter I Tu vas courir des dangers, je suis » ta femme, je dois y participer ! » Mais lui me répondit : « Non, non, Madame » Cardinal, je ne t'emmènerai pas. J'ai » besoin de toute ma force, tu pourrais » me faire faiblir. Adieu!... Laisse-moi!... » Je vais offrir ma poitrine aux balles » versai! laises ! Ma poitrine après mon » toit! » Là-dessus, il m'embrasse, monte dans son cabriolet, salue la foule, part, et moi, les sangs tournés, presque évanouie, soutenue par Madame Canivet, une de nos amies, qui est ouvreuse à l'Opéra, je regarde s'éloigner la voiture et la bannière qui se balançait au-dessus de la tête de Monsieur Cardinal. Tout le monde me faisait des félicitations sur ma bannière. « Ça sera la » mieux, me disait-on, ça sera la mieux. » Mais vous pensez bien que je n*avais pas la tète à recevoir des compliments.
» Le cabriolet n*avait pas tourné le coin
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de la rue que je fais celte réflexion : « Il n'a » p€is voulu que je l'accompagne ; mais j*ai » bien le droit d'aller le voir passer surlebou- » levard. Oui, il faut que je montre ça à Pau- » line, il faut que ça reste dans le souvenir » de cette enfant. Il faut qu'elle voie défiler » son père I » Alors j'ai pensé tout de suite à Monsieur le comte de Glayeul, qui s'était toujours beaucoup intéressé à mes petites... J'avais conduit deux ou Irois fois Virginie chez lui... et il ne cessait de me dire, avant le 4 Septembre :« Âmenez-moi donc Pauline, un de ces matins. » Et, vous savez, Monsieur de Glayeul n'est pas de ces farceurs qui ne veulent que la perdition de nos filles. Non, c'est un homme sérieux, à qui une mère peut confier son enfant; c'est un homme qui connaît la danse, c'est un homole qui connaît la vie ; il n'avait jamais donné que de bons conseils à Virginie. Je me dis : « Je vas lui amener Pauline. Il demeure à » l'entresol, sur le devant, boulevard de la