IM— IL^ ■ J-
» Madeleine. Ça fera très bien l'affaire, » nous serons là aux premières loges sur le » passage de la manifestation. »
» Monsieur de Glayeul a reçu Pauline à bras ouverts. Il m'a installée dans un grand fauteuil , devant une des ct'oisées du salon ; il s'est mis à une autre croisée avec Pauline, parce que trois dans la même fenêtre on aurait été trop serré, on se serait gêné les uns les autres... A une heure, le cortège a commencé à défiler. Ëh bien, là ! vrai, ils n'ont rien vu, ceux qui n'ont pas vu ça ! C'était superbe !
» En tête, les membres de la Commune, ceints de leur écharpe, puis trois compagnies de turcos de la Commune, puis les délégations maçonniques, et puis enfin les dignitaires et, parmi les dignitaires. Monsieur Cardinal, dont la figure rayonnait et qui portait ma bannièra... Moi, je me suis penchée par la fenêtre et j'ai crié à la petite : « Pauline I Pauline ! Ton père, voilà
» Ion père ! » Mais j'avais beau regarder, je ne voyais pas la petite... et je continuais à crier : « Pauline, qu'est-ce que tu fais » donc? Je te dis que voilà ton père! »
Enfin elle m'a entendu, elle s'est penchée par la fenêtre, elle était toute rouge d'émotion, la pauvre enfant, et je lui ai dit : « Agite ton mouchoir, Pauline, agite ton » mouchoir. » Et alors, toutes les deux, nous avons agité nos mouchoirs. J'appelais de toutes mes forces : « Monsieur Cardinal ! » Monsieur Cardinal!... nous sommes là... » à Tentresol !... » Il a entendu, a tourné la t^te, a incliné lentement sa bannière devant nous, et il a passé !
» Quand j'ai voulu partir avec Pauline, Monsieur de Glayeul m'a dit : « Laissez-moi 8 donc la petite, je vous la ramènerai ce » soir après le dîner. » Mais j'ai répondu : « Non, non, monsieur le comte, pas aujour- » d'hui ; ce n'est pas quand Monsieur Car- )> dinal va courir de tels dangers, que je
» pourrais me séparer de mon enfant. Un » autre jour, tant que vous voudrez ! » Et j'ai emmené Pauline.
» Nous rentrons... Il pouvait être trois heures.... La canonnade avait cessé. Ça me rassurait un peu. Mais voilà que, vers quatre heures, j'entends cinq ou six détonations. J'ai eu un pressentiment. Je me suis écriée : « Âh! voilà Monsieur Thiers qui » tire sur Monsieur Cardinal ! » Je ne me trompais pas!
» A six heures, la porte s'ouvre violemment ; et Monsieur Cardinal parait, hors de luifSans chapeau, les yeux hagards, toulblanc de poussière. Savez-vous ce qui était arrivé? Un obus versaillais droit sur Monsieur Cardinal, pendant qu'il plantait sa bannière, entre la porte Maillot et la porte Oauphine.
» Monsieur Cardinal se mit au lit avecune fièvre de cheval, et, pendant une grande semaine, il me donna bien des inquiétudes. I) avait le délire toutes les nuits et répétait
toujours les mêmes phrases : a Monsieur » Thiers bombardeur! Des obus sur ma » maison! Des obus sur moi-même! Vive la » Commune! » •
» Quand Monsieur Cardinal fut sur pied, vers le 15 mai, je ne pus Tempêcher de se jeter en plein dans le mouvement. On lui offrit, à son choix, une place dans les bureaux de la guerre ou une situation dans la magistrature. Je le poussai à se décider pour la magistrature. Il me semblait que c'était moins périlleux, plus honorable et plus conforme au caractère de Monsieur Cardinal. Le vendredi 19 mai, V Officiel publia l'arrêté qui nommait Monsieur Cardinal à une justice de paix. Moi, j'étais très inquiète; mais ça ne fait rien, je dois l'avouer, j'ai été flattée tout de même de voir le nom de Monsieur Cardinal s'étaler à la première page de VOffUneL Monsieur Cardinal devait tenir sa première audience, le lundi suivant, à neuf heures.
» La veille, le dimanche, il alla se faire photographier en deux poses : dans la première, il était seul, grave, méditatif, sous sa robe déjuge, accoudé sur un fût de colonne, tenant à la main V Officiel du i9... c'était le magistrat! Dans la seconde, il était toujours en juge, mais '^''^tait plus seul, je m'appuyais sur son bras, il me montrait TO/'ficiel du i 9, et me souriait... c'était l'époux !
)> Le lundi matin, à neuf heures. Monsieur Cardinal, en robe, s'asseyait dans son grand fauteuil de juge; il avait un tel air d'autorité et de dignité, qu'on aurait pu croire qu'il n'avait fait que cela toute sa vie... Naturellement j'avais amené Pauline. On appelle la première affaire. . . mais voilà qu'au moment oCi le plaignant s'approchait, un lascar de la Commune s'élance dans le prétoire en s'écriant: « L'ennemi est dans nos murs!... Tout le monde aux barricades ! »
» Moi, je n'ai fait qu'un bond sur l'estrade. J'ai tout de suite arraché sa robe à Monsieur
Cardinal, j'ai jeté sa toque de juge dans un coin, et je Tai emmené dare, dare, à la maison... Là, je Tai remis sous clef, et, pendant six semaines, il n'a pas mis le nez dehors. Au bout des six semaines, je commençais à respirer, quand, un matin, — c'était le 3 juillet, — on sonne, Pauline va ouvrir et revient épouvantée en criant : « Maman, maman, c*est la police ! »
« C'était, en effet, la police. On a présenté à Monsieur Cardinal la photographie qu'il avait eu la bêtise de faire faire, le jour même de l'entrée des Versaillais. Monsieur Cardinal a été admirable: « C'est bien moi, a-t-il dit, je suis prêt à vous suivre, j'ai fait le sacrifice de ma vie. Je ne rachèterai pas ma vie par une bassesse... Permettez-moi d'embrasser ma femme et je suis à vous. »
Alors il m'ouvrit ses bras. Je m'y précipitai, et il me dit tout bas, rapidement: « Il n'y a que le marquis qui puisse me tirer » delà... Je me rappelle. lî est très lié avec
» Monsieur Thiers. Il dînait chez lui autre » fois place Saint-Georges. »
» Puis, se redressant, il se tourna vers le commissaire et lui dit: « Marchons, Monsieur, marchons! »
» J'envoyai tout de suite une dépêche télégraphique à Virginie : « Ton père sur les pontons. Viens avec le marquis. Lui seul peut nous sauver! » Eh bien, il faut être juste^ c'est un vrai gentilhomme que le marquis. Quarante-huit heures après, il arrivait à Paris, et comme je lui disais : « Que » vous êtes bon d'être venu ! — Ne me re- » merciez pas, me répondit-il, j'avais » besoin de voir Monsieur Thiers pour les » affaires de Rome. Je lui parlerai en » même temps de Monsieur Cardinal. »
» Le lendemain, Monsieur Cardinal m'était rendu. »
En ce moment les coryphées, fleurs et papillons, tumultueusement, rentrèrent dans la loge.
Pauline vint se placer devant Madame Cardinal, et joyeuse :
— Regarde, maman, regarde à mes oreilles ces deux petits diamants, c'est Monsieur de Glayeul qui me les a apportés ce soir.
Madame Cardinal remit en hâte ses lunettes sur son nez, examina les deux petits diamants, et fut, à ce qu*il paraît, satisfaite de Texamen ; car, se tournant vers moi :
— Il se conduit très bien avec Pauline, Monsieur de Glayeul... Voyez- vous, c'est une inspiration du ciel qui m'a conduit^ chez lui le jour de la manifestation de Monsieur Cardinal... Et maintenant allez-vous-en... Vous gênez ces enfants!... Elles sont trop bien élevées pour se déshabiller devant vous.
C'était le 29 novembre 1875, le soir de la reprise de Bon Juan à l'Opéra. On chantait le second acte. J^avais un fauteuil à l'orchestre, à droite, dans un petit coin peuplé de vieux habitués qui n'écouient que le ballet... Et comme le ballet n'était que pour l'acte suivant, on ne donnait, dans ce petit coin, que fort peu d'attention à la querelle de Zerline et de Masetto... Nous causions...
64 Là FA.MILLB CARDINAL
Nous bavardions... Nous parlions du temps passé, de la vieille salle de la rue Le Peletier, de TOpéra d'avant la guerre et d'avant rincendie... Que de pertes irréparables dans le corps de ballet! Que de jolies filles disparues! Les Villeroy, les Brach^ les Volter, les Georgeault... et les petites Cardinal...
Les petites Cardinal ! Je les avais oubliées. Les petites Cardinal, éternellement flanquées de leur vénérable mère, la majestueuse, la plantureuse Madame Cardinal, avec son imposante couronne de cheveux blancs, avec ses belles lunettes d'argent plantées sur un gros nez tout noir de tabac... Et Monsieur Cardinal!... Je ne savais rien des destinées présentes de cette intéressante famille... L'occasion me parut propice pour en avoir des nouvelles.
Le rideau tombé, je monte sur la scène... Me voilÀ dans le foyer de la danse, avant Tacte du ballet, commençant patiemment ma petite enquête. J'interroge les anciennes
de rOpéra. La réponse est partout la même : « Virginie Cardinal n'est pas rentrée à lOpéra après la guerre, et Pauline Cardinal n'a pas reparu après Tincendie. » Plus de petites Cardinal! plus de Madame Cardinal! La chaîne était brisée*
On m'écoutait, d'ailleurs, d'une oreille distraite. Ce n'était pas seulement la première de Bon Juan, c'était aussi la première des costumes de Grévin, et ces demoiselles frétillaient gentiment devant la grande glace du foyer, sanglant les lacets de leurs chaussures de danse, se détirant pour rompre leurs aillots, faisant bouffer leurs jupes de gaze. Puis, tout d'un coup, brrrr! brrrr! sonnerie électrique. En scène!... en scène! sortie générale. Toute l'armée des Pierrettes, des Polichinelles et.des Arlequines va se masser en boa ordre, au fond du théâtre, sur un grand praticable. Elles attendaient là le signal du défilé et faisaient
ainsi, en l'air, l'effet d'un peloton de jolis
petits chevaux, encensant, piaffant, se cambrant, se cabrant et se préparant à charger.* C'était charmant avoir; mais cela ne m'apprenait rien du tout sur le sort de Madame Cardinal.
Je reçois une légère tape sur l'épaule. Je me retourne et me trouve nez à nez avec une très gentille petite Polichinelle, grand bonnet de Cauchoise, bosse bariolée «far devant, bosse bariolée par derrière, collerette tuyautée, épaulettes de satin bouffantes... Au milieu de tout cela, la mine fort éveillée d'une gamine de seize ans.
— Monsieur X... û'est vous?
— C'est moi.
— Et c'est vous qui demandez des nouvelles de la famille Cardinal?
— Oui, c'est moi.
— Eh bien ! si ça ne vous fait pas peur de monter aux quatrièmes loges, allez trouver ma lante, Madame Canivet.
— Madame Canivet?
LRS PBTITRS t^ARDINAL 67
— Oui. Elle est ouvreuse aux quatrièmes, côté pair de ramphithéâtre ; elle vous donnera des nouvelles de Madame Cardinal.
— Mais peut-être vous-même savez -vous quelque chose?
— Mon Dieu, oui, mais pas grand^chose.
Je sais que...
Mais la petite Polichinelle fut ' brusquement interrompue dans son discours.
r— Qu'est-ce vous faites là, Mademoiselle Canivet? Allons! à votre place, sur le praticable !
C'était la voix du régisseur de la danse, Faimable Monsieur Pluque, lequel, en habit noir, en cravate blanche, sérieux et digne, surveillait les mouvements de son petit corps d*armée. Mademoiselle Canivet, en trois bonds, alla prendre son rang dans la mascarade; et de là-haut me cria encore une fois :
— Allez voir ma tante! allez voir ma tante !
H8 LA PAMILLR CARDINAL
Et ma foi, j'y allai, après le ballet, pendant le finale. Grande ombre de Mozart, pardonne-moi ! C'est terriblement haut les quatrièmes loges!... J'arrive cependant, et m*adressant à la première ouvreuse qui me tombe sous la main :
— Côté pair de l'amphithéâtre?
— C'est ici.
— Madame Canivet?
— C'est moi.
Elle me regardait fort attentivement, Madame Canivet, et voilà qu'elle s'écrie :
— Mais, attendez donc, je vous connais. Vous êtes Monsieur X... ?
— Oui, je suis Monsieur X...
— Je vous connais parfaitement; nous avons dîné ensemble.
— Dîné ensemble ! Et où cela?
— Mais, chez Madame Cardinal !
Alors, d'un seul coup, comme par un
rideau brusquement déchiré, je la revis, cette table où nous avions pris place tous les
deux, Madame Canivet et moi. Oui, c'était bien chez Madame Cardinal, aux Batignolles... il y avait de cela quelque choî^e comme six ou sept ans... Nous étions un soir à l'Opéra, dans le pauvre vieil Opéra brûlé de la rue Drouot... Nous étions là quatre... oui, quatre... mes souvenirs revenaient très nets... Un sénateur, un vrai sénateur, qui siégeait au Luxembourg en habit brodé, le premier secrétaire d'une grande ambassade étrangère, un peintre, et moi y votre très humble serviteur. Cela se passait dans un couloir... il y avait dans Tancien Opéra de vieux couloirs délicieux avec un tas de petits coins et recoins mal éclairés par des quinquets fumeux. Nous avions attrapé les deux petites Cardiiial dans un de ces couloirs, et nous leur demandions de nous faire le plaisir de venir, le lendemain, dîner avec nous au café Anglais. Elles en grillaient d'envie, les deux petites Cardinal : « Mais jamais, disaient-
» elles, jamais maman ne consentira... 0 Vous ne connaissez pas maman!... »
Et, tout d'un coup, elle apparut au bout du couloir, cette mère redoutable. « Bon ! » s'écria-t-elle, voilà que' vous allez encore » faire avoir des calottes à mes filles. — » Obi Madame Cardinal... — Je n'aime » pas qu'elles flânent dans les couloirs... » Je ne veux pas de ça... ce n'est pas con- » venable, »
Moi de pousser le sénateur en avant.
Madame Cardinal avait de grands égards pour les autorités constituéesw Le sénateur prit la parole: « Voyons, Madame Cardinal, » ne vous fâchez pas, j'étais là, ma pré- » sence doit vous rassurer... C'était bien )) innocent, allez. Nous demandions tout » simplement à ces cbères petites de venir » dîner avec nous au café A.nglais — Sans » leur mère! — Mais vous nous feriez le » plus grand plaisir, Madame Cardinal... » — C'est ça, la famille Cardinal irait faire
M la noce dans des cabarets! Pourquoi pas » Monsieur Cardinal, pendant que vous y » êtes? Est-ce que vous vous fichez du » monde? »
Madame Cardinal jeta violemment cette phrase au nez du sénateur; mais, brusqiiement, elle s'arrêta, troublée, changea de visage... Elle sentait qu'elle avait été trop loin... Elle craignait d'avoir froissé le sénateur, et cherchant à réparer les choses:
— Je vous demande pardon ; j'ai eu tort, mais vous savez, je suis comme une lionne quand il s'agit de mes filles... Vous voulez dîner avec les petites? Eh bien, ça peut s'arranger... Voulez-vous venir demain, tous les quatre, sans cérémonie,' manger la soupe et le bœuf à la maison? Monsieur Cardinal sera très honoré...
Nous nous consultons du regard, et, sans broncher, le plus sérieusement du monde, malgré la belle envie de rire qui nous serrait à la gorge, nous acceptons... Et, lelen-
demain, après nous être fait précéder, dès le matin, par des bourriches de gibier et des paniers de vin de Champagne, nous sonnions, à six heures et demie, à la porte de Monsieur Cardinal. Il nous reçut avec une parfaite courtoisie. Si on avait cherché le fin du fin, on aurait démêlé une certaine nuance de réserve à Tégard du sénateur, mais peu de chose, très peu de chose. Tout allait bien. Les deux petites étaient gentilles comme des amours, avec leurs robes de mousseline blanche et leurs larges ceintures bleues. Le père, la mère, les enfants, cela faisait un tableau délicieux, presque touchant. On respirait comme une odeur de vertus patriarcales... Nous étions tous, à commencer par Monsieur Cardinal, en habit noir, en cravate blanche... Nous devions avoir Tair d'une brave petite noce de province.
Drelin... drelin...on sonne... « Ça doit être )> le vol-au-vent, » s'écrie Madame Cardinal.
Une petite bonne entre, parle bas à Madame Cardinal... Agitation manifeste de l^adame Cardinal... Elle appelle Virginie... Petite délibération très animée... Décidément, ce n'était pas le vol-au-vent, mais qu'est-ce que c'était? Enfin, Virginie vient à nous :
— Voilà ce qui se passe, nous dit-elle ; c'est Madame Canivet, une vieille amie de maman, une très brave femme qui venait nous demander à dîner... Maman veut la renvoyer... moi, je dis que ce ne serait pas bien... Parce qu'elle est ouvreuse à F Opéra, est-ce une raison?...
Nous nous récrions tous les quatre...
Nous exigeons Madame Canivet... On nous l'accorde... Elle entre... On nous la présente, et nous nous mettons à table... Quel dîner! quelle conversation!
Jamais je n'ai mangé de meilleur appétit ni plus gaiement...
C'était une petite fête qui sortait tout à fait de l'ordinaire.
LA P.VMILLK CARDINAL
Madame Ganivet mangeait ferme et buvait sec, mais sans perdre aucunement la tête, et toutes les fois qu^elle pouvait saisir une éclaircie dans la conversation, elle y glissait négligemment la phrase suivante, avec un sourire aimable à l'adresse du sénateur :
— Quand je pense qu'avec un peu de protection, je pourrais descendre des quatrièmes loges aux troisièmes loges!
Le sénateur faisait la bête, avait Tair de ne pas entendre, mais Madame Ganivet ne se décourageait pas, et cela revenait perpétuellement comme le refrain d'une ballade:
— Quand je pense qu'avec un peu de protection, etc.. etc..
Au dessert, Monsieur Gardinal et le sénateur s'empoignèrent sur le coup d'État. Ge fut le bouquet!
Et je la retrouvais, Madame Ganivet...
toujours aux quatrièmes loges... pas descendue aux troisièmes. Il me parut poli de m'en étonner.
LRS PBTITKS CARDINAL 75
— J'allais descendre, Monsieur, me ditelle, je descendais sans le 4 Septembre... Mais ne parlons pas de ça..., je m'animerais trop... Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?
— On m'a dit que vous pouviez me donner des nouvelles de Madame Cardinal?
— Certainement, et de toutes fraîches... d'avant-hier... Elle m'a écrit... Mais prenez donc la peine de vous asseoir.
Elle m'offrait une place sur une magnifique banquette de faux cuir de Cordoue... Le plus grand luxe règne à TOpéra, jusque dans les couloirs des quatrièmes loges. Je m'assieds à côté de Madame Canivet sur la banquette, et nous nous mettons à tailler une petite bavette.
Un garde municipal sommeillait, raide dans sou uniforme, les deux mains sur son sabre et casque en tête, à l'autre extrémité de la banquette... Par les petits carreaux des loges, les échos du finale de Don Juan
arrivaient mollement jusqu'à nous et servaient d'accompagnement aux paroles de Madame Canivet.
— Madame Cardinal, me dit-elle, s'est retirée à la campagne, avec Monsieur Cardinal naturellement... Virginie leur a acheté une jolie maison à Ribeaumont, un village près de Saint-Germain... Elle leur a donné ça comme cadeau de noce... Le marquis, vous vous rappelez bien le marquis? il a eu la chance de devenir veuf, et il a épousé Virginie. Elle est marquise pour de vrai. Pauline, la cadette, je ne sais pas ce qu'elle est devenue. J'ai idée qu'elle a mal tourné. J^en ai parlé deux ou trois fois à Madame Cardinal, et elle m'a répondu : « Je n'ai » plus qu'une fille, qui est marquise à Flo- » rence. Ne me parlez jamais de l'autre. » Alors je ne lui en parle plus. Vous me demandez si Madame Cardinal s'amuse à la campagne. Elle s'y ennuie à périr. Vous savez, elle avait l'habitude des Batignolles,
LRS PETITES CARDINAL 77
et quand on a Thabitude des Batignolles... mais c'est une femme de devoir, et dès qu'elle a compris qu'il s'agissait de Tavenir politique de Monsieur Cardinal, elle s'est inclinée... Mon Dieu oui, il s'est mis sérieusement à la politique ; ça avait toujours été son rêve, et dans sa lettre d'avant-hier, Madame Cardinal m'écrivait : « Monsieur » Cardinal est content, très content... ça va » bien, ça va très bien... »
Là-dessus, grand brouhaha. Toutes les portes s'ouvrent. C'était l'entracte. Le rideau venait de tomber. Madame Canivet s'en alla à ses petites atfaires, et je redescendis.
Ainsi Monsieur Cardinal s'était mis sérieusement à la politique, et il était content, et ça allait bien. Il me sembla que ce phénomène méritait d'être étudié de près. Un petit voyage à Ribeaumoat n'était qu'une grande promenade, et, le lendemain, une vieille calèche de louage de
Saint-Germain me déposait devant la porte de Monsieur Cardinal.
Une façon de petit écriteau était suspendu à la porte et contenait cet avis précieux :
Monsieur Cardinal se tient tous les jours, même le dimanche^ de midi à quatre heures^ à la disposition des électeurs de Ribeaumont et des communes environnantes, pour les éclairer sur leurs devoirs et surtout sur leurs droits.
Élections sénatoriales, législatioes, départementales, arrondissementales, municipales et autres.
Cela commençait bien, Je sonnai. J'entendis aussitôt une voix, une voix bien connue... «Amélie... Amélie... On sonne... on sonne... » Le sable du jardin cria sous des pas précipités. Je me trouvai en présence d*une petite bonne.
— Vous venez pour la politique?.. Vous éles un électeur?
— Non... non... je désirerais parler à Madame Cardinal.
Je fus interrompu par un cri... Madame Cardinal m'avait reconnu, et elle accourait... Elle faisait du moins tout ce qu'elle pouvait pour accourir... Ses petites mèches folles flottaient au vent, ses lunettes sautaient sur son nez, son large visage était encore élargi par l'enthousiasme, et de sa poitrine haletante sortaient ces mots :
« Vousl vous! c'est vous!... » Jamais, je crois, je n'ai été accueilli avec de telles démonstrations de joie et d'affection...
J'en étais un peu honteux. Monsieur Cardinal fut plus digne. Il me reçut en haut . de son perron, me fît traverser son antichambre, ouvrit une porte, et, avec un geste majestueux :
— Entrez... entrez dans le salon... Je pourrais dire dans le temple.
Je le regardai, un peu étonné, et je répétai :
— Dans le temple?
— Oui. Regardez... Mon Dieu!... Voici mon Dieu!... Là, sur la cheminée.
Moi, je cherchais à voir... mais le temple était obscur. J'apercevais bien quelque chose de brun sur la cheminée, mais je ne me rendais pas bien -compte...
— Voltaire! C'est Voltaire! Connaissezvous ce buste de Voltaire?
Si je le connaissais ce buste de Voltaire! C'était moi qui l'avais acheté! Mon ami Paul était en Angleterre... Un matin, je reçois une lettre de lui... « Lis donp,ra'écrivait-il, ce billet de Virginie et fais le nécessaire. » Voici à peu près ce qu'il disait, le billet de Virginie :
« Mon ami, c'est la semaine prochaine )) le jour de naissance de papa. Autrefois » nous lui souhaitions sa fête à la Saint- )» Michel, mais, à préseni, il ne veut plus ; » il dit que fêter les saints, c'est s'adonner ' » à des superstitions. Alors nous fêtons son
LBS PETITES CARDINAL 81
» jour de naissance. Ça revient au m Ame
» pour les cadeaux... Tu sais comme il est
» délicat, papa, comme il est fier!... Jamais
» il ne demande rien, directement, mais il
» trouve toujours moyen, adroitement, sans
» en avoir Tair, de me faire savoir ce qui
» lui ferait plaisir. Or, depuis une quinzsiine ,
» du soir au matin, à déjeuner, à diner,
» tout le temps enfin, il me parle d'un buste
» de Voltaire... ^« Ah I si j*avais un buste de
» Voltaire!.. J'en ai vu un bien beau, en
» bronze, grandeur nature, boulevard Pois-
» sonnière, etc., etc. » Vollaire, tu sais, c'est
» son Dieu! Aussi tu serais bien gentil
» d'écrire de là-bas à un de tes'amis d'ache-
» ter le buste et de l'envoyer chez nous.
» Qu'on ne se trompe pas... C'est un buste
» qui a la tète penchée et qui sourit... Papa
» dit que c'est tout à fait le sourire de Vol-
» taire... Seulement, que le marchand ne
» fasse pas de bêtises, comme l'année der-
» nière pour le meuble de salon... Tu sais,
82 LA FAMILLB CARDINAL
» on Ta apporté avec une carte et une fac- » ture à ton nom... Papa a tout de même » gardé le meuble, mais il a été, pendant » quinze jours, dans une espèce de colère » muette. II ne nous parlait plus, à maman » et à moi. Qu*on envoie le buste tout bon- » nement sans carte ni facture. »
Et nous voilà, tous les trois, Madame Cardinal, Monsieur Cardinal et moi, assis autour de la cheminée, sous la présidence de Voltaire. On se met à causer, mais cette causerie-là ne faisait pas du tout mon affaire. Ce n^était guère qu*un monologue de Monsieur Cardinal... Il tenait à servir son pays dans la mesure de ses forces... Paris, il le reconnaissait , était un théâtre trop vaste pour lui... Mais il avait déjà rendu de grands services à Ribeaumont, il en rendrait de plus grands encore... Il avait affaire à des esprits bien étroits, bien arriérés... De braves gens, mais de pauvres gens, tout entiers à leurs champs et à leurs
vignes... Il aurait raison de celle apathie... Hardi pionnier du suffrage universel, il creuserait jusqu'au tuf... etc., etc.
Il allait... il allait... Cela durait depuis un quart d'heure et je commençais à regretter mon expédition de Ribeaumont. Ce qu'il me fallait, c^était un petit bout de causette, seul à seule, avec Madame Cardinal.
Pars bonheur, au milieu d'une tirade de Monsieur Cardinal, coup de sonnette... Monsieur Cardinal lève la tête, dresse l'oreille... Son regard s'allume... Il sentait la poudre... Si c'était un électeur... C'en était un! La petite bonne le fait entrer dans le salon. Il ét€Lit atroce, l'électeur! Bottes éculées, paletot râpé, chapeau mou, cravate en corde, moustaches cirées... Abominable, enfin, abominable!
Monsieur Cardinal s'était élancé :
— Vous désirez me pirler, mon ami?
— Oui, au sujet de mon inscription électorale... Figurez-vous qu'ils veulent m'effa-
cer, à c$iuse d'une méchante condamnation de quatre sous...
— Venez, mon ami, venez, passons dans mon cabinet...
Et Monsieur Cardinal entra dans son cabinet après avoir fait très respectueusement passer devant lui son délicieux client. J'étais seul avec Madame Cardinal. Je n'eus pas besoin de toucher le ressort pour faire partir la mécanique. Les paroles jaillirent toutes seules, abondantes et naïves, des lèvres de Madame Cardinal :
— Que je suis contente de vous voir... Ah! vous me rappelez un temps!... le bon temps... rOpéra... la loge de Madame Monge... la leçon de Madame Dominique... El c'est fini maintenant... Il a faUu s'expatrier à la campagne... Je me suis sacrifiée, moucher Monsieur, positivement sacrifiée... Vous savez ce qui s'est passé sous la Commune...
» Monsieur Cardinal avait accepté une
LES PBTITB8 CARDINAL 85
place de magislrat..'. On Tarrête... On allait renvoyer sur les pontons... Le marquis va trouver Monsieur Tbiers... Monsieur Cardinal nous est rendu. Mais voilà qu'on commence à se demander dans Batignolles comment Monsieur Cardinal . s*y est pris pour se faire mettre en liberté... Et voilà qu'on découvre la vérité... Sa fille maîtresse d'un inarquis ! Ce marquis, ami de Monsieur Tbiers! Du coup, Monsieur Cardinal a été coulé dans Batignolles... Les purs se mettent à lui tourner le dos, à lui faire avanies sur avanies... Ça n'ébranlait pas les convictions de Monsieur Cardinal, mais ça l'attristait... C'est alors qu'il a commencé à parler de s'établir à la campagne... Il y avait des vérités utiles à répandre dans le sein des populations rurales... Et répandre des vérités, c'a toujours été la passion de Monsieur Cardinal I « Il y a de l'apôtre en moi, » dit-il souvent, j'ai besoin de répandre des » vérités... » D'aillews, je n'ai pas besoin
dMnsister là-dessus... Vous connaissez le caractère de Monsieur Cardinal.
— Je le connais, Madame Cardinal, je le connais parfaitement.
— Et puis, il y avait encore autre chose : il y avait Télat de siège à Paris. Monsieur Cardinal en mourait, de Tétat de siège ; il ne faisait que répéter : « J'étouffe, j'étouffe » sous cet état de siège. Je me sens là comme » un poids... Je né sais pas comment vous » faites pour respirer; moi, je ne peux » pas...Jenepeux pas!... » Et tous les soirs, à l'heure de la patrouille, il avait une crise terrible... Vous savez, dans les temps qui ont suivi la Commune, il y avait des patrouilles à cheval qui parcouraient les rues. Aux Batignolles, c'étaient des cuirassiers. A neuf heures moins un quart, tous les soirs, régulièrement, ils passaient sous nos fenêtres. Dès huit heures et demie. Monsieur Cardinal commençait à s'agiter... Il sentait venir la patrouille. Je lui disais : « Mon
» amiysi ça te fait trop de mal de ]es Yoir » passer, ne reste pas ici, va à ton petit café.» » Il me répondait : » Non, non, je pourrais » les rencontrer, et je ne sais pas ce qui » arriverait! Non, je ne le sais pas!... et » puis d'ailleurs, tant mieux, ça alimente » ma colère, ça Talimente.» 11 restait... Et quand le pas des chevaux faisait toc toc sous nos fenêtres, Monsieur Cardinal devenait blême. Il ne disait pas une parole, n était effrayant à voir. Quelquefois il se traînait jusqu'à la croisée, et il diseJt : c< Le sabre nul Ils ont le sabre nu! » Au milieu de tout ça, le pauvre homme, il végétait... Moi, je me tirais encore d'affaire, j'avais TOpéra, j'avais Pauline...
— C'est vrai : Pauline... parlez-moi donc un peu de Pauline.
— Oui, je vais vous en parler, mais à TOUS, à vous, seul. Il y a une plaie dans notre famille, et cette plaie, c'est Pauline. Elle m'inquiétait, Pauline... D'abord, elle
88 LÀ PAMiLLB Cardinal
ne trayaillait pas sa danse, et quand une enfant ne travaille pas sa danse, c'est mauvais, c'est signe qu'elle nourrit des idées... Et puis, ce n'était pas du tout la nature de Virginie... Si confiante, Virginie, si tendre, si comme il faut avec sa mère... et me consultant sur tout. Pauline, au contraire, elle me fuyait, elle m'échappait. Elle n'avait pas sur son avenir, sur ses espérances, de ces abandons, de ces épanchements qu'on doit avoir avec sa mèrer Je faisais bonne garde ; mais les ûlles, vous savez, quand c'est résolu à se perdre, la mère la plus vigilante n'y peut rien. Dans les coulisses, je voyais toujours un petit jeune homme tourner, tourner autour de Pauline. Je l'avais interrogée sur ce jeune homme ; elle me disait : « C'est un jeune homme très bien, qui » est dans une bonne position , secrétaire d'un » ministre. » Secrétaire d'un ministre!... Est-ce que c'est une position, ça, dans un pays où les ministres tombent comme des
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capucins de cartes?... Enfin, un jour, Yoilà Pauline qui s*ouyre à moi, qui me dit qu'elle aime ce galopin... qu'elle Tadore... qu'elle en meurt... qu'elle veut se donner à lui par amour!.. Des monstruosités, quoi !... Sans compter qu'il y avait encore autre chose. Pauline connaissait les opinions politiques de Monsieur Cardinal. Eh bien!
son père lui aurait tout pardonné... oui, tout... excepté un fonctionnaire public du gouvernement de Monsieur de Mac-Mahon!.. Je fais un grand discours à Pauline, et je lui signifie que je ne veux plus qu'elle adresse la parole à son pierrot de secrétaire de ministre. Elle a Tair de se rendre à mes raisons. Et, le soir, savez-vous ce qui estarrivé le soir, mon cher Monsieur, le savez-vous?
— Je m'en doute, Madame Cardinal.
— Le soir, — on jouait Robert^ — elle m'a ^ filé entre les doigts, après le ballet des Nonnes. Tout le monde descend... pas de Pauline !... Je ne savais pas où il nichait, le
pierrot. Sans ça, j'y aurais couru, pour lui reprendre mon enfant. Mais je ne pouvais pas aller sonner dans tous les ministères et demander au concierge : n Est-ce que ce serait par hasard le secrétaire de votre ministre?... » Je rentre à la maison ; Monsieur Cardinal pâlit en me voyant seule. Je tombe à ses genoux : « Pardonne-mbi, » Monsieur Cardinal, pardonne-moi... J'ai » été une mauvaise mère ; j'ai manqué de » surveillance. » Il me relève, il m'embrasse, et nous pleurons ensemble... 11 est admirable dans ces moments-là. Monsieur Cardinal I Elle est revenue... le lendemain, la petite malheureuse, et nous avons eu la faiblesse de lui pardonner. Mais, voyezvous, quand une enfant vous a fait une chose comme ça, on n'a plus confiance... Monsieur Cardinal me le disait tristement : « Vois-tu, Madame Cardinal, c'est une » enfant qui nous échappera ; elle n'entou* » rera pas notre vieillesse... Ce ne sera
» pas comme Virginie !» Ah 1 Virginie ! quel ange ! Je vous en parlerai tout à l'heure, quand j'aurai uni avec Pauline, et ça ne sera pas long... Elle a quitté la danse, Pauline, elle a un hôtel, des chevaux, des voitures, mais elle a oublié les siens!...
» Je ne lui ai demandé qu'une chose. Je lui ai dit : « Écoute, ion père a un avenir apolitique'... ehbienije t'en supplie, negal- » vaude pas le nom de Cardinal... Change » de nom. »
Elle m'a répondu : « C'est fait depuis un » mois, maman... Pauline Cardinal... Ça » n'avait aucun chic... Je m^appelle Pau- » line de Giraldas. »
— Madame de Giraldas, c'est elle?
— Oui, c'est elle... et la marquise Cavalcanti, c'est mon ange, c'est ma Virginie!... Il Ta épousée, mon cher Monsieur, il Ta épousée!... Elle habite un palais à Florence... Et tenant son rang... Et reçue partout... Et se faisant respecter... Et pas
9? hh. FAMILLE CARDINAL
d'amants!... Nous sommes allés la voira Florence, Monsieur Cardinal et moi... Nous avons passé huit Jours dans son palais... Le marquis a été parfait... Il nous a comblés de cadeaux... Monsieur Cardinal me disait: « Ça fait plaisir des cadeaux qu'on » peut accepter la tête haute... des cadeaux » d'un vrai gendre... Et puis cet homme-là, » malgré Tablme politique qui nous sépare, » je dois le reconnaître, il a de la jace, il » sait donner, il donne bien. » Nous devions revenir à Paris directement, mais voilà qu'au dernier moment Monsieur Cardinal se ravise et me dit : « Madame Cardinal, » si nous poussions jusqu'à Rome. — Jusqu'à » Rome, Monsieur Cardinal, mais prends » garde, c'est le pays des prêtres... Est-ce » que tu pourras voir ça tranquillement? » — Oui, Madame Cardinal, je veux visiter )> cet antre de la superstition. »
» Et nous avons poussé jusqu'à Rome...
Tout le long de la route, Monsieur Car-
» dinal me disait : « Rome, Madame Cardi- » nal, je suis sûr que ça me. laissera froid. » Et, en effet, ça Ta laissé froid...
» Nous avons vu tout ce qu'il y avait à voir, excepté rintérieur des églises, parce que Monsieur Cardinal n'aurait pas voulu y mettre les pieds, et partout Monsieur Cardinal avait le même mot : « C'est surfait, » Madame Cardinal, c'est surfait I »
» Rome l'exaspérait avec toutes ses églises et tous ses couvents : « C'est une ville morte, » Madame Cardinal, me disait-il, une ville » à faire disparaître de la surface du globe. .. » Tenez... Je ne connais pas Chicago, » mais je préfère Chicago... C'est vivant, » au moins, Chicago I »
» Au bout de trois jours. Monsieur Cardinal en avait assez... Ça lui faisait mal de respirer cet air-là... Ça lui donnait des spasmes, des oppressions... Nous étions donc en train de faire nos malles, quand un garçon de l'hôtel nous prend à part et nous
dit : « 11 y a une audience de Sa Sainteté » aujourd'hui à quatre heures et j'ai deux » cartes d'entrée... Les voulez- vous? »
» Je lui réponds : «Mon ami, si vous con- 0 naissiez mieux Monsieur Cardinal, vous 0 ne nous feriez pas une proposition » pareille. » Mais Monsieur Cardinal m'interrompt : « Pardon, Madame Cardinal, » pardon. Je n'aurais pas cherché cette » rencontre, mais, puisque l'occasion se pré- » sente... nous irons au Vatican. » Et nous y sommes ailés... Moi je n'étais pas fâchée de voir ça, mais mon inquiétude, c'était Monsieur Cardinal. Il m'avait bien promis d'être calme, de se contenir, mais je connaissais la violence de son caractère, je savais que le Pape, c'était sa bête noire... Nous arrivons, on nous fait entrer dans une belle salle et on nous explique qu^il faudra nous mettre à genoux quand on annoncera Sa Sainteté... A genoux, Monsieur Cardinal!... Je me dis : « Qu'est-ce
» qui va se passer? Jamais Monsieur Car- » dinal ne consentira à s'agenouiller devant » une créature humaine. » La porte s'ouvre... on annonce Sa Sainteté... Monsieur Cardinal se met à genoux... C'est-à-dire que je n'y comprenais rien... Et le Pape s'approche de nous... Ah dame! à ce momentlà!... qu'est-ce que vous voulez?... J'ai eu un peu de religion dans mon enfance...
et j'en aurais peut-être encore sans Monsieur Cardinal... et puis on est faible... on est femme.. Enfin j'ai été bouleversée par l'émotion... J'avais des larmes dans les yeux... Il me semblait que je refaisais ma première communion... Mais voilà que, tout d'un coup, à l'instant où le Pape passait juste devant nous, je vois Monsieur Cardinal qui se lève tout droit, et qui, sans saluer, fixe fièrement le Pape, bien dans les yeux, d'homme à homme... »
En ce moment, la porte du cabinet de Monsieur Cardinal s'ouvrit... C'était l'élec-
96 hk FAMILLE CARDINAL
leur... Il avait remis son chapeau mou... Il avait tiré de sa poche une vieille blague en caoutchouc et il bourrait sa pipe. Une vague odeur de tabac et d'alcool flottait autour du personnage.
Monsieur Cardinal le reconduisit avec les plus grands égards et le saluant très humblement :
— A votre service, mon ami, toujours à votre service.
MADAIIE CANITET
Cinq années plus tard, encore à l'Opéra, le vendredi 28 mai 1880, vers dix heures du soir... il faut être précis quand il s'agit de choses de cette importance... j'étais allé, entre le second et Je troisième acte d*Aida, bavarder un peu avec ma vieille amie Madame de X***. Avant d'entrer dans la loge, j'avais remis mon paletot à l'ouvreuse, mais sans faire aucunement attention au
visage de cette complaisante personne. Ma visite terminée, je sors de la loge et voilà que, tout en'm'aidant à remettre mon paletot, la brave dame me dit :
— Monsieur s*est toujours bien porté depuis la petite visite qu'il m'a faite, il y a trois ou quatre ans?...
— Une visite! Quelle visite?
— Eh ouiî... là-haut... J'étais ouvreuse aux quatrièmes loges, vous êtéà venu me demander des nouvelles de la famille Cardinal... Je suis Madame Ganivet.
Madame Ganivet!... Âh! pour le coup je me rappelai... C'était Madame Ganivet qui m'avait, le soir de la reprise de Don Juan, donné des nouvelles de la famille Cardinal. ■Descendre aux troisièmes loges, c'était alors toute l'ambition de Madame Ganivet...
Cette ambition avait été plus que satisfaite... C'était aux premières loges que je retrouvais Madame Ganivet. Je lui en fis mon compliment :
MADAME CANIVBT 00
— Ah! me r<^pondit-elIe, voilà comment c'est arrivé... Je sais concierge dans le quartier de la Madeleine. Eh bien, il y eu tant et tant de changements de ministres dans ces derniers temps, que j'ai fini par en avoir un... de ministre, dans ma maison. Il a parlé au directeur de l'Opéra et je suis descendue aux premières loges.
Je refélicitai Madame Canivet et profitai de roccasion pour lui demander des nouvelles de Madame Cardinal.
— Madame Cardinal... Oh I elle va bien, la chère dame... Toujours à la campagne avec son mari... Mais bien attristée, bien démontée... Parce que, figurez-vous... c'est à ne pas croire... Monsieur Cardinal n'a pas «ncore de place du gouvernement.
— Pas de place?
— Pas la moindre. Elle m'a encore écrit la semaine dernière. Madame Cardinal, et elle me dit que ce pauvre Monsieur Cardinal est bien découragé, tellement découragé
100 LA FàMILLB CARDINAL
qu'il parle de renoncer à la politique.
— Oh !... El elle vous écrit souvent. Madame Cardinal?...
— Très souvent.
— Et vous gardez ses lettres?
— Pieusement, Monsieur, pieusement.
Elles sont si intéressantes, si touchantes... C'est une femme admirable, Madame Cardinal, une femme qui n'a jamais connu que deux choses : son mari et son devoir.
— Je sais, je sais... J'ai toujours eu beaucoup d'affection pour Madame Cardinal.
— Et elle aussi pour vous... Tenez, dans cette lettre de la semaine dernière, elle me disait : a Maintenant que vous voilà descendue aux premières loges, vous devez voir souvent de ces Messieurs... Faites-leur mes amitiés... » Et vous étiez nommé... nommé le premier...
— Je suis touché, très touché... et je lirais avec beaucoup de plaisir cette lettre de Madame Cardinal...
MADAME CàNIVET 101
— Celle-là et les autres, si ça peut vous faire plaisir... Je vous les apporterai aprèsdemain soir.
Et, le surlendemain y j'avais Thonneur de recevoir des mains de Madame Canivet trente ou quarante lettres de madame Cardinal... Rassurez- vous... Je n'ai pas Tintention de publier la correspondance complète de Madame Cardinal... Quatre ettres suffiront... Ces quatre lettres, je les reproduis fidèlement, textuellement, sans ajouter ni retrancher un seul mot. J'ai seulement corrigé les fautes d'orthographe. J'avais d*abord songé à les laisser, mais il y en avait trop.
Ces lettres racontent l'histoire de la famille Cardinal pendant ces quatre dernières années, et, en même temps, par ricochet, un peu notre histoire h nous tous.
Ribeaamont, 25 novembre 1877.
« Vous me demandez de nos nouvelles à tous, ma chère amie... Elles sont bonnes et pas bonnes, les nouvelles... Pour ce qui est de la santé, tout le monde va bien; Virginie à Florence, Pauline à Paris, Monsieur Cardinal et moi, ici, à la campagne... Mais hélas I nous nous portons tous bien, chacun de notre côté... Plus de joies de famille... Plus d'intimité... Ahl c'est bien dur d'avoir
104 LA PAMILLB CARDINAL
été toute sa yie une femme de devoir et dlntérieur; de n'avoir jamais aimé qu'une chose au monde : son foyer domestique ; de se sentir en même temps épouse et mère; de se dire : j*ai deux filles, et ces deux filles, elles ne sont pas là, elles ne seront jamais là pour entourer ma vieillesse.
» Virginie, épousée parle marquis, Virginie, devenue marquise pour tout de bon, continue à faire à Florence l'ornement de la haute société italienne... Ahl pauvre bichétte, toutes ces grandeurs ne lui tournent pas la tête. La semaine dernière encore, elle m'écrivait qu'elle était là-bas la reine de toutes les fêtes et de tous les plaisirs, mais que ça ne faisait rien, que ça n'était pas amusant tous les jours d'être marquise à Florence, et qu'il y avait bien des moments où elle regrettait sa famille , les Batignolles et TOpéra...
» C'est un ange I elle nous fait six mille francs de pension... Elle me parle souvent
de venir nous voir en France, mais, bien que mon cœur de mère en saigne, j*ai le courage de Fen détourner. Je n'oserais plus remettre le marquis en présence de Monsieur Cardinal. Vous savez qu'il y a toujours eu entre eux un abtme politique ; mais, malgré ça, ils avaient Fun pour Tautre une certaine considération. Ils s'injuriaient, mais en s'estimant... Politique à part, leurs relations étaient cordiales, presque affectueuses... Hélas! il n'y a plus de relations du tout, depuis ce qui s'est passé à Rome, en 1875, entre le Pape et Monsieur Cardinal... Je vous ai raconté ça... Dans une audience au Vatican, Monsieur Cardinal a refusé de s'incliner devant le Pape, il l'a regardé bien en face, dans les yeux, sans sourciller. On a su à la cour de Rome que Monsieur Cardinal était le beaupère du marquis; on a écrit de Rome au marquis, çt de Florence le marquis a écrit à Monsieur Cardinal une lettre à che-
val; Monsieur Cardinal en a répondu une bien plus à cheval encore, el tontes les relations ont cessé, sauf, bien entendu, pour la pension de six mille francs, qui était, d'ailleurs, stipulée au contrat de Virginie.
» Quant à Pauline, elle avait commencé à mal tourner, elle a continué... Elle est maintenant, sous le nom de madame de Giraldas, Jtout ce qu'il y a de plus lancé comme grande cocotte... et souvent, quand Monsieur Cardinal lit ses journaux, je vois des contractions sur sa figure. Je sais ce que c'est... Il est question de l'hôtel, ou des toilettes, ou des équipages de madame de Giraldas... Pauline est riche, Pauline est heureuse, Pauline n*a pas besoin de sa mère... ou plutôt elle croît n'avoir pas besoin de sa mère... Elle se trompe... On a toujours besoin de^ sa mère, surtout dans sa position.
» Je suis allée la voir trois ou quatre fois en cachette, dans son hôtel de la rue Ké-
pler. Ahl quel chic, ma chère, quel chic! Et, à un certain point de vue, c'est presque flatteur pour une mère de voir son enfant dans un pareil chic... Elle a onze domestiques ! oui... onze .. : cocher de jour, cocher de nuit, première femme de chambre, deuxième femme de chambre, maître d'hôtel, chef de cuisine, fille de cuisine, valet de pied, palefreniers, petit groom... Et tous si bien tenus, si bien stylés, et pas familiers... De vrais domestiques de grande maison... Mais aussi ce que ça coûte I II faut voir comme elle est pillée et volée par tout ce monde-là. J'ai jeté les yeux sur le livre du cuisinier, et moi qui sais le prix des choses, ça m'a fait frémir.
» A tel point que j*ai essayé de faire entendre raison à Monsieur Cardinal. Je lui ai dit un jour :
» — Écoute... Monsieur Cardinal... il y a » un gaspillage épouvantable chez Pauline... » Laisse-moi aller une fois par semaine
» à Paris... G'esl la fonction d'une mère, » de veiller sur son enfant, d'empêcher » qu'on la gruge. »
» Alors Monsieur Gardmal est devenu blanc comme un linge, il s'est levé... et, sans dire une parole, il est allé froidement ouvrir la porte. Il me fait trembler dans ces moments-là. Il a tant de solennité, il est si théâtral!... Après avoir ouvert la porte, il a reculé de deux pas, et avec un geste dramatique :
« — Vous pouvez partir, mVt-il dit, » Madame Cardinal, mais adieu... adieu » pour toujours I »
» Alors moi, comme vous pensez bien, je suis tombée sur un canapé, les quatre fers en l'air, en convulsions... Abandonner Monsieur Cardinal!... L'abandonner en ce moment, quand il vient, comme il dit, de ceindre ses reins pour son grand combat, quand il commence ce qu'il appelle son apostolat rural, quand il s'use, corps et
âme, pour la justice et pour la vérité... L'abandonner, jamais !
» Ah ! ma chère, il a bien du mal, allez, dans son apostolat... Il trouve que les paysans sont inertes, qu'ils ne sont pas assez remués par la politique.- 11 voudrait répandre Tagitation dans les campagnes, mais ce n'est pas commode, car à part une vieille dame qui est légitimiste, un vieux monsieur qui est orléaniste et trois ou quatre anciens fonctionnaires qui sont bona* partistes, tout le monde ici est pour la République... Mais ils sont républicains à leur façon... Les républicains des campagnes, ça n'est pas du tout la même chose que les républicains des Batignolles... C'est des gens qui trouvent que cela ne va pas trop mal depuis quatre ou cinq ans, que le blé continue à pousser et la vigne à mûrir, que les prix se maintiennent à la Halle, qu'on est tranquille, qu'il faut se contenter de ça, et que, lorsqu'on a un gouvernement
quelconque, le mieux est de le garder le plus longtemps possible.
» Un vieux vigneron, pas plus tard qu'hier, disait à Monsieur Cardinal, qui en bondissait à chaque mot :
» — Moi j'aurais voulu voir durer Char- » les X, j'aurais voulu voir durer Louis- » Philippe, j'aurais voulu voir durer Napo- » léon et maintenant je voudrais voir durer » la République. J*ai toujours été pour ce » qui est. Je n'aurais pas voté pour qu'on » ait la République, mais, maintenant qu'on » l'a, je vote pour qu'on la garde... Voilà » mon opinion... J'ai toujours été conser- » vateur de ce qui existe. »
» Des opinions pareilles, ça met. Monsieur Cardinal dans un état! Monsieur Cardinal a toujours été pour le mouvement... Il dit que la France ne doit jamais s'arrêter, qu'elle doit marcher toujours, toujours. Il dit qu'elle est l'avant-garde des nations, la pionnière de la civilisation. Tout cela, vous
comprenez bien, ma chère amie, c est des expressions et des pbrases de Monsieur Cardinal ; mais, à force de les entendre répeter, je les sais à peu près par cœur... Il a beaucoup travaillé depuis que nous sommes retirés à la campagne ; il s'est mis à lire des auteurs latins... en français naturellement... 11 a fait de grands progrès dans la littérature, dans la politique, dans Téloquence. Hier il me disait : « Madame Cardi- » nal, je me sens mûr pour le pouvoir! « » Pour qu'il le dise, il faut que ça soit, car il n'y a pas d*homme plus modeste... Si vous saviez comme il parle bien maintenant... et longtemps !... Que de belles choses il me dit dans Tintimité, et tout cela est perdu pour le pays; tout cela n'est entendu que de moi qui, les trois quarts du temps, n'y comprends rien... Ce qui me passe, c'est qu'on ne vienne pas à Monsieur Cardinal, qu'on ne lui dise pas : « Choisissez... » quelle place voulez-vous ?.. dans les
m LA FAMILLE CARDINAL
» finances ou dans la justice? » C'est les » deux choses qui lui iraient le mieux...
» Nous avons la République et on n'emploie pas Monsieur Cardinal ! Mais qu'est-ce que c'est donc que cette République qui pourrait utiliser Monsieur Cardinal et qui ne l'utilise pas ? Il est là, se dévorant, se consumant, se desséchant, prêt à accepter n'importe quelle fonction, même lucrative.
)) Du matin au soir, Monsieur Cardinal ne pense qu'à son pays, et même du soir au matin, car très souvent, la nuit, il se réveille pour y penser. Et alors, tout d'un coup, dans les ténèbres, j'entends une voix qui me dit : « Allume, Madame Cardinal, al- » lume. » C'est qu'il lui est venu une pensée de réforme, une pensée de progrès... lia' peur que cette pensée lui échappe... Il veut l'écrire tout de suite... Comme je suis du côté des allumettes, j'allume. Je lui passe son petit carnet, son petit crayon; et il écrit, au milieu de la nuit, pour son pays.
» Tenez, cette nuit, je Tai rallumée trois fois, la bougie, pour trois pensées différentes qui étaient venues à Monsieur Cardinal. La première, sur l'apathie des campagnes ; la deuxième sur Voltaire ; la troisième sur une religion purement laïque... Même que les allumettes ne voulaient pas prendre et que Monsieur Cardinal a eu un accès de colère et s'est écrié :
» — Ils le font exprès, ces gens du Centi e » gauche, ces orléanistes qui sont au pou- » voir, c'est pour déconsidérer la Répu- » blique. . . Quand on pense que les allumettes » de la République ne valent pas les allu- » mettes de l'Empire 1 »
» Elle a beaucoup d'importance dans les campagnes, cette question des allumettes. Un bonapartiste d'un village voisin disait hier ironiquement à Monsieur 'K^lardinal : « Votre République, elle ne sait pas seule- » lement faire des allumettes. » Monsieur Cardinal lui a répondu : « Ce ne sont pas
» les allumeltes de ma République, ce sont » les allumettes de M. Mac-Mahon. » Il a constamment de ces reparties-là, qui lui viennent comme ça, du premier coup, sans qu*il les cherche, sans qu'il y pense.
» Je vous J'ai dit, cela me renverse qu'on n'emploie pas Monsieur Cardinal. Lui, cela ne rétonne pas.
» — Si Ton ne vient pas à moi, Madame » Cardinal, me disait-il hier, c'est que la » République d'à présent, ce n'est pas la » vraie République... La vraie République, » c'est le mouvement, le tumulte, la fièvre. »
)> Monsieur Cardinal a fait beaucoup de recherches historiques dans ces derniers temps ; il dit que l'histoire est une mine, que c'est étonnant tout ce qu'on y trouve. Il a découvert qu'il y avait eu des républiques autp^^fois et que ces républiques étaient turbulentes; qu'on y vivait toujours dehors, dans les rues, sur les places publiques ; que c'était une afijitation perpétuelle du... de...
LU PROliRAMMB DB M. CARDINAL 115
du... Il emploie là un diable de mot latin que je ne me rappelle jamais... Je vais le lui demander... Il me le dictera... Voilà le mot... F... o... Fo... r... u... m... rura... Ça ne s'écrit pas de même, mais ça se prononce comme rhum, la liqueur.
» Il dit tout ça aux gens d'ici, Monsieur Cardinal, et il faut Fentendre parler aux paysans... C'est admirable ! Tous les jours, de midi à quatre heures, quelque temps qu'il fasse, pluie ou soleil, il bat la campagne. Il s'arrête près des paysans, il cause avec eux, mais il ne leur parle pas sa langue habituelle... ça serait trop fort pour eux, ils ne comprendraient pas., il se fait petit, il se met à leur niveau.
» Tenez, mardi dernier, il m'avait emmenée avec lui. Nous nous arrêtons près d'un paysan qui bêchait son champ... Monsieur Cardinal se met à causer avec le. paysan... u — Eh bien, mon ami. — Eh bien, Mon- » sieur Cardinal. — Vous remuez votre
» champ. — Comme vous voyez. — Et s'il >) n*était pas remué, vot re champ, qu'est-ce » qui arriverait? — Dame, il arriverait » qu'il ne produirait rien. — Vailà ou je » voulais vous amener... Le pays, c'est » comme votre champ... Il a besoin d'être » remué, toujours remué. — Ah ! ce n'est » pas la môme chose, mon champ a besoin » d'être remué et le pays a besoin d'être » tranquille. »
» Voilà les paysans!... Ils sont attachés à leur routine... Mais Monsieur Cardinal ne se décourage pas. Il dit qu'il Unira par agiter Seine^et-Oise. En attendant, il m'affite, moi! Toute cette politique me danse dans la tête... Je commence à croire que j'y comprends quelque chose... Je me mets à lire des journaux politiques, moi qui autrefois, vous le savez, ne lisais que les romans, les crimes et les accidents dans mon Petit Journal...
» 11 y a encore autre chose qui occupe
Monsieur Cardinal... c'est le centenaire de Voltaire... Ce n'est que pour le 30 mai de Tannée prochaine, mais il se prépare déjà. Il voudrait faire une conférence, ici, à Ribeaumont. Le titre de sa conférence, ce sera le Dieu Voltaire, Monsieur Cardinal sait déjà tout son commencement par cœur, et il faut voir conime il vous débite ça... De temps en temps, le soir, après dîner, pour s'exercer, il me répète son commencement. 11 s'assied à une table... Je me mets en face de lui... Je représente l'auditoire... Monsieur Cardinal se prend la tête dans ses mains... Il a l'air de se recueillir, de chercher sa première phrase... Il ne la cherche pas, puisqu'il la sait par cœur... mais il en a l'air... Tout d'un coup il relève la tête, il rejette ses cheveux en arrière, par un petit coup sec de la main droite, et il dit : « Un écrivain frivole, bien que profond, » a appelé Voltaire le roi Voltaire»,, Le mot » roi est un outiuge. Je ne le jetterai pas
lis LA F \ MILLE CARDINAL
» au visage de Voltaire... Je l'appellerai le » Dieu Voltaire, tout en nrexcusant d'em- » ployer cette expression à cause des » superstitions qui s'y rattachent; mais c'est » un moyen de la purifier que de Tappli- » quer à Voltaire. »
» Et ça continue par une grande tirade sur Voltaire républicain,.. 11 faudra que cela dure une heure et qu'il ait l'air d'improviser tout le temps... La conftîrence est écrite... et écrite... savez-vous par qui?... Par moi, ma chère amie, par moi ! Monsieur Cardinal a bien voulu m'associer à ses travaux... Il m'a dicté sa conférence... Depuis quelque temps déjà, il s'exerce à dicter... et même à plusieurs personnes en même temps.
» Ainsi, dimanche dernier, il a fait venir le secrétaire de la mairie et l'instituteur... 11 nous a installés à trois tables, ces deux mesi^iieurs et moi, et il s'est mis à nous dicter à tous les trois... en même temps... trois
choses différentes... Au secrétaire de la mairie, une pensée contre la tyrannie ; à l'instituteur, des réflexions sur les crimes des papes ; à moi, une note sur une armée purement civile... Il s*est bien un peu embrouillé par-ci par-là... mais très peu... Il allait et venait, suait à grosses gouttes... Il me faisait pitié... Je lui disais : « Tu to » tueras. Monsieur Cardinal, c'est trop de » travail... » Mais il me répondait : « Il » faut que je m'y fasse... il faut que je my » fasse. » Et dimanche prochain il doit recommencer. Tout cela m'épouvante... Je me demande comment une seule cervelle humaine peut contenir tant de choses.
» Tous les soirs, après dîner,, il me dicte ses impressions, ses souvenirs... le journal de sa vie... Ce sera bien intéressant, mais cela ne pourra être publié que cinquante ans après sa mort, quand, comme il dit, les passions seront éteintes.
» Monsieur Cardinal prépare aussi son
programme pour les élections au conseil municipal... Ce n'est qu'à cette époque qu'il entrera dans la vie politique... Il ne veut pas aller trop vite... Le conseil municipal d'abord... puis le conseil général... et puis on ne sait pas... on ne sait pas... Monsieur Cardinal me le disait encore hier soir :
» — Voyez- vous, madame Cardinal, avec » le suffrage universel, tout est possible! »
» Ce programme de Monsieur Cardinal, ce sera un programme définitif!., ce sera le programme de sa vie entière... Il parait qu'il y a des hommes politiques qui font des programmes, et puis qui, une fois au pouvoir, va te faire lanlaire, mon programme!... Monsieur Cardinal ne mange pas de ce pain-là.
» La rédaction de ce programme a amené entre nous deux une scène bien touchante. L'autre soir, il me dit : « Eh bien, je suis » décidément fixé sur mon programme...
)> Assieds-toi là, madame Cardinal, je vais te
» le dicter. » Je m'assieds... Il commence... Liberté de ci, liberté de ça... 11 y avait une vingtaine de lignes pour toutes les libertés, et à la fin, en résumé : «liberté de tout... » Monsieur Cardinal continue : « Rétablisse - <c ment du divorce. »
» Là, ma chère, je fais un saut sur ma chaise, je regarde Monsieur Cardinal bien en face, avec courage, et je lui dis :
« — Je n'écrirai pas ça, Monsieur Cardi- » nal, je n'écrirai pas ça, et si vous aviez »- de Taffection pour moi, vous effaceriez » cette horreur-là de votre programme... » Quand on a épousé une femme comme » moi, quand on a eu la chance de marier » l'une de ses filles à un marquis trois » fois millionnaire, on n'a pas de ces opi- » nions-là. Vous êtes mon admiration, » vous êtes mon culte, je vous vénère à » 1 égal d'un Dieu, mais ma main se ^» séchera avant d'écrire une atrocité pa- » reille. »
1Ï2 I.A KAMILLK CARDINAL
. » Alors il vient à moi, il me prend les doux mains et il me dit :
. » — Écoutez, Madame Cardinal, je vais » vous faire un grand sacrifice, je n'ai M jamais, vous le savez, transigé avec les ;) principes... Eh bien, à cause de vous, » je renonce au divorce, je l'efface de mon » programme... Mais ne perdons pas de » temps... continuons... continuons... »
- » lia voulu reprendre sa dictée... mais je ne pouvais plus... les sanglots m'étouff aient... J'ai été prise d'une crise de larmes.;. Il me sacrifiait le divorce! Je suis tombée à ses genoux^ je lui baisais les mains... Et je n'adorerais pas cet homme-là !
» J'ai fini par me remettre... Nous avons continué... J'ai écrit tout ce qu'il voulait... Expulsion des Jésuites... Sttppression de tous ks cultes^ etc., etc. J'aurais bien eu encore à dire quelques petites choses là-dessus.. Vous savez, il m'est toujours resté à moi un petit fond de religion... Je crois que les
LR PROURilMMI': DB M. CARDINAL lS.t
hommes supérieurs, comme Monsieur Cardinal, peuvent se passer de toute espèce de religion... Mais ces hommes-là, c'est lo pelil nombre, c'est Texception, c'est l'élite; et il me semble que pour les autres, pour la masse, pour le peuple, cela doit avoir du bon, la crainte ou l'espérance d'autre choso, après la chose passagère d'ici-bas...
» J'ai du mérite à parler comme ça, car j'ai eu à m'en plaindre une fois de la religion, et ferme !.. Il y a longtemps déjà; c'était sous l'Empire, la veille du jour oh Virginie, à l'Opéra, allait enfin sortir du tas. On reprenait Guillaume Tell; Virginie devait, pour la première fois, danser dans un pas de quatre; elle avait mémo, à cllo toute seule, un petit bout de variation avec du parcours et de l'élévation ; ça m'inquiétait, parce que Virginie avait plus de pointes que de ballon.
» J'avais déjà allumé une douzaine de cierges dans une douzaine d'éjjlises. Los
cierges, ça allait tout seul... On ne vous demande ni pour qui, ni pour qu'est-ce... Vous donnez deux sous, cinq sous, suivant la grosseur, on vous allume votre cierge, et il brûle pour ce que vous voulez... Mais, la veille de la représentation, je me dis :
» — Les cierges, ça n'est pas assez pour . » un débuta l'Opéra... il faut une messe... » » Je m'en vais à l'église Sainte-Marie-des- BatignoUes... Je trouve là un petit vicaire qui avait l'air pressé... Je lui dis : « — Mon- » sieur l'abbé, c'est pour une messe. — Pour » quand? — Pour demain. — Pour un mort? » — Gomment, pour un mort.. .pas du tout... » c'est pour ma fille, l'aînée, et qui n'est » pas morte, à preuve qu'elle débute demain » à l'Opéra, et que c'est même à cause de » ça que je voudrais une messe. — Une » messe pour un début à l'Opéra I «
» Et voilà que le petit vicaire prend un air pincé et me tourne le dos, en me disant qu'il n'y avait pas de messes pour ces choses-
là Pas de messes pour ces choses-là!...
£t pourquoi donc?... Est-ce que c'étail ma faule, à moi, si j*étais née dans la médiocrité et si ma fille était dans la danse au lieu d'être dans Taristocratie?...
» D'ailleurs, elle y est maintenant, dans Taristocratie!... Elle n'en a plus besoin de leurs méchantes petites messes des Bâtignolles... Elle a maintenant son prie-dieu, en velours rouge et avec ses armoiries, dans l'église la plus calée de Florence.
» Écrivez-moi, donnez-moi des nouvelles de l'Opéra.
» Votre tendre amie,
» Zoé Cardinal. »