II. — La petite enfance
Un poète latin, Horace, comparait les enfants à la cire molle. Tout d'abord on la pétrit à son gré. Plus tard, lorsqu'elle aura durci, on pourra la rompre à force de coups, mais non pas changer sa forme. Ainsi des enfants; ce n'est pas à vingt ans qu'on modifiera leur caractère.
La sainte Ecriture se sert d'une autre comparaison. D'après" elle, les enfants sont de jeunes arbres qu'il faut étayer. Cette comparaison me rappelle un fait qui va bien à mon sujet. J'habitai jadis Narbonne, ville du midi de la France.
Or, Narbonne est peut-être la ville d'Europe la plus exposée au vent.
Narbo ventosa : Narbonpe battue des vents :
Sine vento venenosa, Sans vents insalubre,
Cum vento salubrosa. Mais saine avec le vent.
dit le proverbe.
Pendant la plus grande partie de Tannée, une forte bise y souffle constamment de l'est à l'ouest, c'est-à-dire de la Méditerranée à l'Atlantique. Aussi la végétation se ressent-elle de ce curieux phénomène, et, malgré les longues rangées de cyprès plantées en tout sens dans la campagne pour couper le vent, les arbres sontils penchés d'un seul côté, la tète échevelée, comme sous l'effet de l'ouragan.
Eh bien ! savez-vous comment on s'y prend là-bas, quand on plante un arbre fruitier, pour qu'il ne se déracine ou qu'il ne pousse mal? On lui donne un tuteur: c'est-à-dire qu'on fiche en terre, près de l'arbuste, un fort pieu auquel on rattache, non pas avec une corde, comme font les habitants maladroits, car le frottement couperait l'écorce, mais avec de la paille tressée.
Un jour, sans doute, paille et pieu pourriront, mais l'arbre aura pris de la force et tiendra bon.
Ceci, mes frères, est un apologue.
Depuis le péché originel un vent pernicieux monte de l'enfer sur la terre et nous incline tous au péché. Les enfants sont donc naturellement portés au mal. Entre le bien et le mal, ils n'hésitent point, ils vont à ce dernier comme le cheval court à sa provende.
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C'est pourquoi Dieu qui veut les sauver leur donne des tuteurs. Ces tuteurs sont chargés de corriger leurs instincts, de réformer leur nature viciée et de les pousser, bon gré mal gré, dans la voie du salut. Au commencement, ils auront à lutter, à punir même; mais, un jour, l'enfant, devenu homme, leur saura gré de leur rigueur salutaire.
— Alors, mon Père, me dira tout bas quelqu'une des mères qui m'écoutent, vous êtes pour la rigueur dans l'éducation. Moi, j'aime irop mes enfants pour les frapper.
— Vous avez tort, madame, et votre amour n'est pas selon la raison. Ignorez-vous ce que pensent nos Saints Livres d'un père pusillanime ? « Celui qui épargne la verge n'aime pas son fils. » — « Celui qui aime bien châtie bien. » Dieu châtie lui-même les pécheurs. Et, pourtant, vous savez qu'il les aime. Un des maux de notre époque est la lâcheté morale. On n'a pas le cœur de corriger ses enfants; on les laisse croupir et grandir dans leurs vices, on leur prépare un avenir de malheur, sous prétexte de les aimer.
— Je comprends, me dira encore la bonne mère qui m'interrompait tout à l'heure, que l'on châtie les enfants méchants. Mais les miens, grâce à Dieu, n'ont pas besoin d'être mal menés. Ils sont d'une intelligence et d'une sagesse peu communes.
— Hélas ! madame; on voit bien que vous êtes mère. Ecoutez cette histoire :
Un jour, dit Esope le fabuliste, l'aigle et la chouette se brouillèrent. Chaque matin, elles volaient au nid l'une de l'autre et se pillaient leurs œufs. Enfin, de guerre lasse, les deux pauvres mères se résolurent à la paix et se jurèrent une amitié éternelle. Avant de se séparer, l'aigle, prise d'un scrupule, dit à sa nouvelle amie : « Faites-moi le portrait de vos enfants, de peur que, par mégarde, je les mange. » — « Mes petits, dit la chouette, sont mignons, beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons. » Munie de ces renseignements, l'aigle s'en alla.
Quelque temps après, la reine des oiseaux planait sur la montagne, lorsque tout à coup, au creux d'un noyer, elle aperçoit un nid d'affreux hiboux, au nez crochu, aux yeux jaunes, à la barbe blanche. — « Mon Dieu, s'écria-t-elle, comme ils sont laids ! Sûrement ils n'appartiennent pas à mon amie. » Sur quoi, elle les croqua.
Eh bien ! vous autres parents, comme la chouette, vous voyez vos enfants à travers les lunettes bleues de l'amour, et vous les trouvez sans défauts. Ils en ont pourtant, soyez-en sûrs.
Ceci me rappelle une autre histoire. Une jeune mère courait chez sa voisine. « Ma chère amie, une grande nouvelle ! — « Quelle nouvelle ? » « Mon fils parle, il commence à sacrer comme son père. » « C'est merveilleux, quel enfant précoce ! » — Précoce, en effet.
La vérité est que vos enfants ont tous en eux l'étoffe d'ange ou de démon, selon le cas, et que leur sort, pour la plupart, est dans vos mains.
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Ne vous méprenez pas d'ailleurs sur ma pensée. Il y a un abîme entre la correction et la brutalité. Ce sont précisément les parents faibles qui sont acculés, parfois, à la brutalité; tandis que les parents sévères ont rarement recours aux voies de fait.
L'enfant, voyez-vous, est, d'instinct, observateur. Si vous êtes faible, il abusera, il se rendra insupportable, si bien que, un jour, exaspéré, vous perdrez tout contrôle sur vous-même et vous le frapperez cruellement. Si, au contraire, vous demeurez uniformément énergique et juste, l'enfant prendra en horreur le vice, qui lui attire des châtiments. D'ailleurs, il ne faut, en aucun cas, frapper sous l'empire de la colère; attendez plutôt que votre émotion soit calmée, et prouvez que vous aimez, même en punissant.
Ah ! mes frères, ce n'est point un art aisé que de conduire les âmes.
Un autre écueil à éviter, c'est le scandale. Que d'hommes et de femmes scandalisent leur famille par leur conduite et leur langage ! Les querelles, les blasphèmes, l'intempérance surtout détruisent le respect, ruinent l'amour et font naître, à leur place, dans le cœur des enfants, des sentiments de mépris et de répulsion pour leurs parents, en même temps qu'ils aprennent à imiter leurs vices.
Que dire de ces mères assez écervelées pour confier leurs chagrins à leurs fils et pour se plaindre à eux de leur sort ? Ont-elles oublié le
commandement de Dieu qui nous fait un devoir d'honorer notre père?
Cette réflexion nous amène naturellement à l'époque où L'enfant apprend à lire et où commence l'instruction.
Il y a deux sortes d'instructions : la religieuse et la civile.