III. — Consommation de la Charité dans l'âme de Marie
L'amour de Marie, sorti du sein de Dieu, devait nécessairement revenir à Dieu, pour y trouver repos et plénitude. L'histoire se tait sur Marie après la mort de son Fils; comme s'il eût convenu qu'après le coucher du divin Soleil de justice ,1a nuit se fit aussitôt. Mais la tradition supplée tant bien que mal au fâcheux silence de l'histoire.
Marie avait été confiée par Jésus-Christ luimême à saint Jean; et celui-ci veilla sur les derniers jours de la Mère de Dieu avec la plus filiale et la plus respectueuse tendresse. Où passa-t-elle cette dernière partie de sa vie? On l'ignore. Longtemps l'on crut que sa résidence
avait été Ephèse; l'opinion généralement admise aujourd'hui, est qu'elle passa la plus grande partie de son existence à Jérusalem et qu'elle y mourut.
Elle fut l'àme de l'Eglise naissante. Sans usurper la place de saint Pierre, chef officiel et autorisé, elle régnait par la souveraineté de l'amour maternel, et par la surabondance de grâces que, par son entremise, l'Esprit de Dieu versait sur les apôtres et sur les premiers disciples. On dit Qu'elle ne se nourrissait que de la sainte Eucharistie, ce qui est bien possible, même naturellement parlant, puisque, à l'époque, le pain eucharistique était véritablement un pain, non une simple hostie comme aujourd'hui. De fait, sa conversation, comme dit l'Ecriture, était au ciel. Sans être ni recluse-, ni taciturne, ni désagréable pour ceux qui l'entouraient de leur affection, se conduisant au contraire avec eux comme la plus gracieuse et la plus indulgente des mères, elle ne perdait pas un instant la présence de Dieu. Que dirais-je de sa vertu? Le seul fait de savoir que cette vertu, si parfaite dès l'origine, alla se perfectionnant chaque jour jusqu'à la fin de sa vie, nous démontre assez combien il serait chimérique pour nous d'essayer de la mesurer.
Elle mourut enfin, selon la destinée de toute créature, destinée à laquelle son fils lui-même s'était soumis. Mais sa mort ne fut le résultat ni de la maladie ni de l'usure produite par la vieillesse dans notre corps et nos facultés. Elle
demeura jusqu'à la fin merveilleusement belle, jeune de corps et d'esprit. Elle mourut d'amour. Dans une extase, son âme quitta son corps et s'envola vers son Dieu.
Quelles furent ses funérailles, nous le devinons. Les apôtres qui, paraît-il, avertis d'en haut, étaient tous réunis autour de son lit de mort, étaient partagés entre deux sentiments également puissants. La plus amère douleur étreignait leur cœur, car ils perdaient une mère incomparable; mais, en même temps, ils ne pouvaient s'empêcher de participer à la joie surhumaine qu'éprouvait Marie à la pensée d'aller revoir son Jésus.
On prétend, mais cette tradition n'est guère autorisée, que l'apôtre saint Thomas, toujours en retard, ne serait arrivé des Indes à Jérusalem que le lendemain des funérailles, qu'il aurait supplié ses frères de lui permettre de vénérer la dépouille sacrée de leur Mère commune, que l'on aurait alors ouvert le cercueil, dans lequel, à la place du corps de Marie, on n'aurait trouvé que des fleurs.
Ce qui est certain, c'est que Dieu ne permit pas que le corps virginal de sa servante subît la honte de la corruption, et qu'il le fit porter par ses Anges en Paradis. La fête de l'Assomption qui commémore ce prodige est devenue la grande fête de Marie, et le temps n'est peut-être éloigné où l'Assomption de la Vierge, de même que sa Conception immaculée, sera proclamée un dogme de foi catholique.
Contemplons, messieurs, cette scène sublime de l'Assomption de notre Mère, si admirablement représentée par les inventions géniales de nos peintres chrétiens. La multitude des petits chérubins entoure le nuage qui porte Marie. Oh, le ravissant cortège ! Et la Vierge- Mère, la tête rejetée en arrière dans une extase d'amour, contemple déjà, au delà du ciel bleu, les splendeurs infinies. Elle entend les harpes angéliques et les cantiques des séraphins : « Exaltata est sancta Dei Geniirix super choros angelorum ad cœlestia régna. »
Les portes d"or du Paradis s'entr'ouvrent; la cour céleste réunie reçoit sa Reine; les Anges et les Saints courbent leur front; la divine Trinité lui sourit, et sur la tête de sa Mère le Fils dépose une couronne étoilée. C'en est fait; la voilà en possession de son bonheur. Elle brille, belle et douce comme l'aurore, calme comme la lune, rayonnante comme le soleil : « Pulchra ut luna, electa ut sol.*
Elle qui, durant sa vie terrestre, passait déjà pour incomparable, est incomparablement plus parfaite aujourd'hui; elle, dont la foi était si absolue, l'amour si ardent, sent bien maintenant que son amour était peu de chose en comparaison de celui qu'elle éprouve. D'ailleurs, elle ne croit plus, sa foi n'a plus de raison d'être; elle n'espère plus; elle voit, elle sait, elle est pénétrée des clartés divines, elle possède le bien suprême, elle est consommée en amour.
Telles sont en nous également Les opérations
LA PERFECTION DE L'àMOUR EN MARIE 181
de la grâce. Les prophéties, dit saint Paul Les langues, la science, la foi disparaîtront, la charité seule restera. Notre science est petite actuellement; quand viendra la science parfaite elle se fondra en elle. Nous voyons à demi, par reflets; au ciel nous verrons Dieu face à face. Nous connaissons maintenant peu de choses; au ciel nous connaîtrons Dieu autant qu'il est possible. Aujourd'hui nous avons besoin de foi, d'espérance et de charité. Au ciel, plus ne sera besoin de foi, ni d'espérance; ce sera le triomphe de l'amour.