L- de Salaberry
Québec, le ne juillet 1804. "
A la première session de ce parlement qui s'ouvrit à Québec le 9 jai.vier 1805, M. de Salaberry fut proposé par l'honorable M. de Bonne, appuyé par
Ântoine-Louis Juchereau Duchesnay, coimne président de la Chambre d'Assemblée en opposition à M. Jean- Antoine Panet. Il n'obtint que 3 votes contre 39 donnés à son adversaire.
Le Parlement fut dissous le 27 avril 1808.
M. de Salaberry s'était décidé à sortir de la vie publique mais les électeurs de Huntingdon en avaient jugé autrement, et, le 30 mai 1808, ils l'élisaient comme leur député.
Il les remercia par la lettre suivante :
"A messieurs les électeurs du comté de Huntingdon, district de Montréal.
^' Messieurs,
" J'avais pris le parti de ne plus entrer dans la Chambre d'Assemblée ; mais vos nobles procédés sont faits pour changer les plus fortes résolutions. On ne peut résister à tant de générosité. La manière si parfaitement libérale dont vous avez daigné m' honorer unanimement de vos suffrages, moi qui ne savais pas vous^être connu, me pénètre de la plus sensible et de la plus profonde reconnaissance. Elle est gravée dans mon cœur en caractères ineffaçables. Le sentiment en est impérissable, comme celui qui me portera sans cesse à m' intéresser vivement au sort d'électeurs si généreux, et à contribuer de tout mon pouvoir à leur bonheur qui me sera toujours infiniment cher et précieux.
' ' Tout ce qui a paru à votre élection a été marqué au coin de la plus haute libéralité. La conduite de messieurs les candidats ne peut qu'être ressentie et
appréciée d'une marière aussi honorable pour eux ^ que pour ceux qui en ont été l'objet.
J'ai l'honneur d'être très respectueusement, Messieurs, Votre très humble, très obéissant et dévoué serviteur,
I,OUIS DE SAIvABERRY,
représentant du comt^ de Huntingdon,
Québec, le ler juin 1808." (i)
L,e Canadien du 11 juin 1808 publie une longue lettre d'un " électeur ", de Huntingdon, qui nous apprend que M. Joseph-François Perrault, partisan du juge de Bonne, avait d'abord songé à se présenter dans ce comté.
" Le patriotisme de l'ex-orateur ( M. Panet ) est bien connu ; l'on ne peut pas dire assez de bien de M.. de Salaberry, le comté de Huntingdon se félicite de ks avoir pour représentants. Ils ont été élus à Saint- Philippe lundi dernier ( 30 mai ) par une unanimité qui rend justice à ces deux messieurs et immortalise ce comté. Au nom des deux candidats offerts aux électeurs, en exposant l'utilité de leur présence à la Chambre, trois autres candidats à talent et d'éducation ont décliné, et l'on ne peut dire qui méritent d'avantage ou des messieurs élus ou des personnes qui ont eu la générosité de se retirer, lorsque messieurs de Salaberry et Panet ont été présentés. Vous voyez, monsieur, et je vous prie de le rendre public par votre feuille, que si les cabales peuvent quelque chose près du juge et du grefi&er, les justes reçoivent ici la récompense qu'ils méritent. Le comté de Huntingdon s'honore de
(i) Gazette de Québec, 2 juin i8o8.
son choix, et les électeurs ne cessent de rendre des actions de grâce à ceux qui ont contribué à leur faire goûter la nécessité d'avoir d'aussi dignes et respecta* blés représentants que ceux qu'ils viennent d'élire. Ils sont persuadés que l'éducation, le patriotisme, les talents et un attachement inviolable au gouvernement doivent caractériser des représentants du peuple, et r ou trouve toutes ses qualités dans ceux dont ils ont fait choix, pour les représenter dans le prochain parlement. Jamais élection ne fut plus unanime, et jamais il n'y en eut peut-être de plus intéressante. Ce qui doit frapper davantage, c'est que les voies y étaient préparées quelque temps auparavant en faveur du greffier Perrault, homme de talent, dit-on, mais le suppôt et l'instrument du juge de Bonne dont on déteste ici la conduite. A la lecture de votre papier et du Courrier de Québec mentionnant son opposition à l'élection de M. Panet pour favoriser celle de M. Dénéchaud, l'une des créatures de son fidèle ami le juge de Bonne, les voteurs ont changé d'opinioui, les personnes de leur endroit, dignes de leur confiance leui ont dessillé les yeux et, au moment de l'élection, plusieurs disaient qu'ils fermeraient la bouche à quiconque aurait la hardiesse de leur offrir M. Perrault : " Point de Perrault, point de Perrault, s' écriaient-ils, il ne vaut pas mieux que le juge qu'il sert. "
" Ainsi a été faite l'élection du comté de Huntingdon, à laquelle ont assisté des plus anciens et des plus respectables citoyens canadiens de la ville de Montréal, qui ont aidé à assurer un siège dans la Chambre d'Assemblée à deux de ses anciens membres qui le méritent à juste titre.
* * Ce rapport simple mais vrai devrait opérer un changement dans les juges, le greflSer et leurs suppôts,
s'ils étaient capables de réflexions, et leur faire voir qu'ils courent à leur perte ; c'est l'occasion de leur appliquer ce vers :
Tel est pris qui croyait prendre. ' '
Le i6 novembre 1808, le gouverneur Craig nommait M. de Salaberry membre honoraire de son Conseil Exécutif, (i)
Quelques semaines plus tard, le 29 décembre 1 808, il était choisi comme inspecteur pour la préservation des bois dans la province du Bas-Canada.
Aux élections de 1809, M. de Salaberry se porta candidat à la basse-ville de Québec qu'il avait représentée de 1804 à 1808 :
" Aux libres électeurs de la basse-ville de Québec. " Me.ssieurs,
" Plusieurs de vous me demandent pour cçtte élection ; au cas que cela puisse agréer plus généralement, j ai l'honneur de vous offrir mes services et de me souscrire très respectueusement, Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Iv. de Salaberry
Québec, le 19 octobre 1809. {2)
M. de Salaberry avait jusque là plutôt appuyé le parti anglais. Pierre Bédard, qui était un des principaux chefs du parti canadien, briguait aussi les votes des électeurs de la basse-ville. La lutte fut très chaude.
(i) Douglas Brymner, /^appori sur /es archives canadiennés pour i8ç3t p. 24.
(2) Gazette de Québec, 19 octobre 1809.
Un partisan de M. de Salaberry écrivait dans la Gazette de Québec Q^€i^Vi^s jours avant l'élection :
" Il me semble déjà entendre la basse-ville retentir du nom de M. de Salaberry pour un de ses représentants. De ce même M. de Salaberry qui y fut élu unanimement et avec des transports de joie il y a quelques années, parce que ses vertus lui avaient mérité vos suffrages. Deux blessures reçues en 1775, au service de son pays, plusieurs années de service militaire comme major d'un régiment dont il était adoré, ses vertus sociales, son caractère doux et affable, son zèle et son activité comme un de vos magistrats, voilà, sans doute, ce qui vous l'avait rendu cher, voilà aussi ce qui lui a mérité la faveur d'un gouvernement juste qui l'en a récompensé. Perdrait-il donc votre estime, votre confiance, parce qu'il a obtenu ce que vous désiriez tous pour lui ? de quelle inconséquence mériteriez-vous d'être accusé, électeurs de la basse- ville, si vous ne le nommiez pas un de vos représentants ? Que le nom de M. de Salaberry succède avec éclat à celui de M. Bédard, vous ne serez pas longtemps sans vous applaudir de votre choix, et j'ose assurer que M. de Salaberry sera heureux de recevoir vos suffrages ; que ceux qui méritent la confiance du gouvernement ne perdent pas la nôtre, puisque l'expérience nous prouve tous les jours que le gouvernement ne désire que notre prospérité et notre bonheur ; la dernière preuve qu'il nous en a donnée n'est-elle pas frappante ? nousavon;? été menacés d'une guerre avec nos voisins, et aussitôt nous avons été confiés aux soins d'un gouverneur qui par de longs et importants services rendus à son Roi et à sa patrie avait fixé les regards de son souverain, et mérité la reconnaissance de son pays. "^
M. de Salaberry fut défait par M. Bédard,
La Gazette de Québec du 26 octobre 1 809 dit à ce sujet :
" Cette élection a été vivement contestée. Les candidats qui n'ont pas réussi sont Messrs Irvine et de Salaberry. Le poil a commencé chaque jour peu après onze heures, et a été continué jusqu'à trois. Hier, à une heure, M. Irvine remercia ses amis et signifia son intention de discontinuer la contestation. Messrs Bédard et Jones firent alors une adresse aux électeurs et furent déclarés dûment élus ; après quoi M. Irvine fut conduit chez lui en voiture parmi les acclamations de ses amis, et les membres élus procédèrent avec un nombre d'électeurs dans les principales rues de la basse-ville et de Saint- Roch, saluant leurs amis par des acclamations. Le tout finit comme il avait été conduit tout le temps, sans aucune marque d'animosité entre les individus des deux partis, circonstance qui fait beaucoup d'honneur à la basse- ville.
Etat du poil lors de sa clôture :
Bédard 340
Jones 270
Irvine 220
De Salaberry .118"
En 1812, M. de Salaberry, âgé de plus de soixante ans, servit de nouveau comme colonel et commandant le 1er bataillon de la milice d'élite incorporée, envoyée près des lignes pour la défense du pays.
Sir John Sherbrooke appela, le 4 décembre 181 7, M. de Salaberry à faire partie du Conseil législatif de ia province du Bas-Canada.
On sait l'amitié qui liait M. de Salaberry au duc de Kent, père de la reine Victoria, et grand-père du
roi Edouard VII.(i) Le duc de Kent s'intéressa toujours aux enfants de son ami. Il fut même le parrain de l'un d'eux.
M. de Salaberry mourut à Québec, le 22 mars 1828, après une pénible maladie de trois années, et fut inhumé le 26 du même mois, dans l'église paroissiale de Beauport.
' ' Le concours de monde, dit la Gazette de Québec du 14 avril 1828, et de tout ce qu'il y a de plus distingué dans cette ville, qui suivait le corps, et qui a assisté au service ; le recueillement, la tristesse dans l'église, pendant l'office, attestent combien ce digne homme était aimé et honoré de tout ce qui le connaissait, par cet hommage rendu, et ce tribut payé à sa mémoire. M. de Salaberry laisse sa famille dans la plus grande désolation, et la douleur la plus profonde; surtout, ses deux filles qui n'ont cessé de pleurer ce tendre père bien-airaé ! ! elles ne peuvent se consoler de cette perte irréparable ! Leur vive douleur ne peut être atténuée que par l'idée et ferme persuasion qu'il est allé dans une meilleure vie recevoir, de son Dieu, la récompense due à ses vertus, à tout le bien que son âme généreuse n'a cessé de faire à ses semblables, pendant toute sa vie ; à son hospitalité envers les étrangers, et sa libéralité envers les prisonniers, (qu'il allait aussi consoler), et les pauvres de sa paroisse et des voisines, de quelque nation, de quelque croyance
(t) lyc docteur W.-J. Andersoa, dans sa Vie du duc de Kent , a publié plusieurs des lettres du duc de Kent àM. de Salaberry, Toutes elles sont empreintes de la plus grande cordialité. Les originaux de ces lettres sont aujourd'hui en la possession de la princesse Louise (duchesse d'Argyle), pêtite-fille du duc dç Kent.
DUC DE KEl^T
qu'ils fussent, avaient du secours de lui ! il ne voyait en eux que ses frères en Jésus-Christ : et à l'imitation du Christ, il soulagea toujours les malheureux, car sa bienfaisance est connue au-delà des mers, puisqu'il y fit du bien à la veuve et à l'orphelin. Il est mort de la mort du juste ! Son âme s'est envolée au Seigneur, qui l'a appelée à lui, pour lui donner cette récompense promise dans r Ecriture à ceux qui l'ont servi fidèlement pendant leur vie ; il entendra donc cette douce et consolante parole du Sauveur qui dit dans son Evangile divin : ' ' Venez vous qui avez été bénis par mon père posséder le royaume, etc, etc. "
M. de Gaspé, dans ses Mémoires, parle en termes touchants de son ami M. de Salaberry.
" I^ voyageur, écrit-il, qui après avoir parcouru une longue et pénible route, arrive sur le soir à une oasis où il trouve un ruisseau aux ondes pures et limpides pour apaiser une soif brûlante, ne ressent pas un sentiment d'aussi vive satisfaction que celle que j'éprouve en offrant à mes compatriotes quelques traits de la vie de ce gentilhomme canadien qui a coulé aussi pure que le ruisseau le plus limpide de nos forêts. En effet, le souvenir d'un citoyen constamment vertueux pendant le cours d'une longue vie, n'est-il pas une coupe plus rafraîchissante pour le chroniqueur sur le bord de la tombe, que celle dont s'abreuve le pèlerin dans les oasis du désert pour celui qui ayant pratiqué longtemps les hommes, est arrivé à l'âge où il peut les apprécier sans prévention, et à leur juste valeur.
" Ce n'était pas un homme ordinaire que celui auquel toutes les classes de la société s'empressaient de rendre hommage : aussi était-ce un spectacle touchant de voir M. de Salaberry parcourir les rues de
Ik cité de Québec ; de voir les visages s'épanouir à sa vue, de voir chacun se découvrir avec respect sur son passage. ** Nos parents, me disait récemment M. Vocelle, ancien et respectable citoyen de cette ville, nous accoutumaient dès l'enfance à saluer M. de Salaberry : et il ne manquait jamais de rendre politesse pour politesse aux plus petits gamins de la cité."
" Etait-ce la richesse qui lui attirait ces hommages, ce culte universel ? Oh non ! M. de Salaberry était alors comparativement un gentilhomme peu fortuné. Etait-ce le haut rang qu'il occupait alors dans la colonie ? certainement non ; car il n'était alors que simple juge de paix. Il y avait dans ce culte universel un motif beaucoup plus touchant : cette belle âme semblait avoir constamment devant les yeux la devise incrustée sur les armfS de sa faiuille : " Force à superbe ! Mercy à faible ! "
' ' Parmi les magistrats de la cité de Québec, le capitaine ,Thomas AUison se faisait remarquer par son inflexibilité envers les prévenus ; et M. de Salaberry par son indulgence pour les coupables. Il y avait probablement à redire dans les deux rôles : l'un ^tait inflexible comme un juge militaire et l'autre jugeait trop souvent avec le cœur. Lorsque M. de Salaberry était major dans les Royaux Canadiens commandés par le colonel de Longueil, les soldats le considéraient comme un bon père qui tempérait la sévérité de leur colonel.
'' De toutes les qualités de l'homme, celles du cœur sont les plus appréciées par le peuple ; et de là cette affection pour M. de Salaberry auquel les malheureux avaient recours dans leurs peines, certains de trouver sympathie et compassion, s'il ne pouvait les secourir plus efficacement. Allez trouver M. de Sala-
berry, disait-on aux personnes afifligées, et il fera tout en son pouvoir pour vous venir en aide.
" M. de Salaberry qui avait fait de fortes étude» en France, prenait un vif intérêt aux progrès de ses jeunes compatriotes canadiens, non-seulement pendant le cours de leurs études, m;iis aussi après leur sortie du collège. Sans être riche, il n'en exerçait pas moins une généreuse hospitalité ; sa maison était toujours ouverte à ceux qui désiraient passer une soirée agréable avec son aimable famille, à l'entour d'une table à thé. Aussi, la jeunesse qu'il aimait beaucoup, et qu'il amusait beaucoup, s'empressait de faire partie des cercles fréquents qui se réunissaient chez lui.
" Tout allait pour le mieux tant qu'il nous entretenait de ses voyages, de maintes anecdotes intéressantes, mais autre chose était quand il amenait la conversation sur les auteurs latins ! Nous nous en retirions tant bien que mal quand il se contentait de nous parler fraiiçais, mais grand était notre désarroi quand il nous adressait la parole dans la langue de Cicéron ! Car nous n'étions pas fort sur une langue que nous n'avions pas l'habitude de parler au séminaire ; aussi était-ce une bonne fortune pour nous quand notre ami Vallières (i) était présent : à tout seigneur tout honneur ; on laissait, d'abord, la conversation s'engager entre les deux athlètes et puis chacun s'esquivait à la sourdine pour rejoindre des cercles moins sérieux.
"M. de Salaberry arrivait de France quelques antiées ava.nt la Révolution, lorsqu'on lui proposa d'assister à une pièce de théâtre Le barbier de Sévilley jî^ué par des jeunes amateurs canadiens.
(i) L'houorable Joseph-Rémi Vallières de Saint-Réal.
" — Qu'jrais-je faire, dit-il, à votre théâtre : voir massacrer une pièce que j'ai vu jouer à Paris par les meilleurs acteurs français ?
" Il se laissa néanmoins gagner, plutôt par complaisance que par amusement, et assista à la représentation de cette charmante comédie. Beaucoup de nos jeunes Canadiens ont eu de tout temps une aptitude remarquable pour le théâtre ; et je puis dire à leur louange, et sans prévention, qu'au dire même des Anglais, ils réussissaient beaucoup mieux que les amateurs britanniques, à quelques exceptions près.
' ' Dès la première scène, entre le comte Almaviva et le barbier, M. de Salaberry, emporté par l'enthousiasme qu'il éprouvait pour les talents de son jeune compatriote, M. Menard, se lève de son siège et s'écrie de sa belle voix sonore et retentissante : "Courage, Figaro ! on ne fait pas mieux à Paris ! ' '
" Les assistants électrisés par ces paroles se levèrent spontanément de leurs sièges en criant; " Courage, Figaro ! on ne fait pas mieux à Paris ! " Et ce fut des hurrahs pour Salaberry à n'en plus finir.
* ' Heureux temps oii tout le monde se connaissait dans notre bonne ville de Québec ! Heureux temps où même au théâtre on était encore en famille ! Où un gentilhomme universellement aimé pouvait sans inconvenance interrompre une pièce et être applaudi du public.
*' Plus de trente ans après cette scène, le duc de Richmond, arrivé récemment au Canada en qualité de gouverneur, donnait une soirée, afin que les dames lui fussent présentées. M. de Salaberry, alors très âgé, jugea, sans doute, qu'il ne pouvait faire moins pour un prince, que de se présenter au château Saint-
Louis en costume de la cour de Louis XVL J'arrivais avec ma femme, lorsque notre ami M. Juchereau Duchesnay nous dit dans l'antichambre : ."Il se passe une scène assez plaisante là-haut > mon beaupère a eu l'idée de revêtir les habits qu'il portait lorsqu'il fut présenté à la cour de France ; et comme le duc, que peu de personnes connaissent, n'a pas encore fait son entrée dans le salon, presque tous ceux qui passent devant lui, trompés par la richesse du costume, lui font, les messieurs un profond salut et les danu s une profonde révérence, que M, de Salaberry leur rend avec la dignité d'un prince."
" Quant à M. de Salaberry, qui avait la vue trèsbasse, qui était si universellement aimé et respecté, il est assez naturel qu'il ne s'aperçut pas de la méprise et je dois avouer que sans l'avis préalable de mon ami M. Juchereau Duchesnay, je l'aurais salué moi-même croyant rendre hommage au nouveau gouverneur.
*^ La mine du gentilhomme canadien était bien aussi noble, aussi imposante que celle du duc de Richmond, mais là s'arrêtait la ressemblance physique. Le duc d'une taille plus élevée, à la charpente osseuse et musculaire, à l'air froid, sévère et morose, me rappela, lorsqu'il fit son entrée dans le salon, le vers de Voltaire :
Le Richmond qui pc»te un cœur de fer.
Ceux qui ont lu sa vie, savent s'il était vraiment r homme au cœur de fer.
"Une autre idée me frappe aussitôt; c'est que
jamais preux, dans les temps de chevalerie, n'aurait
. revêtu l'armure avec plus d'aisance et porté de plus
terribles coups à ses ennemis que le duc de Richmond.
"L'impression que faisait M. de Salaberry était différente : la largeur de ses épaules qu'aurait envié un Milonde Crotone, diminuait l'avantage de sa haute taille, et la massue semblait l'arme redoutable quicon.venait à son bras d' Hercule.
" Le type des aïeux s'était admirablement conservé dans ces deux hommes. Ils conversèrent longtemps ensemble vers la fin de la soirée. Nous fîmes cercle à distance respectueuse, et j'entendis le duc répéter deux à trois fois : "Ce coquin de Buonaparte (un Anglais ajoutait toujours alors un mot injurieux en prononçant le nom du géant enchaîné sur le rocher de Sainte- Hélène), ce coquin de Buonaparte m'a volé mes orangers. " Il faisait, je suppose, allusion à des orangers de son duché d'Aubigny, Leur conversation était eu français, langue que le duc parlait aussi purement que son interlocuteur : on aurait cru entendre d^u^ parisiens converser ensemble.
" M. de Salaberry était, comme je l'ai dit, d'une haute stature et taillé en Hercule ; il avait la mine si imposante, l'air si noble, que sans être beau de figure, il passait pour un bel homme. On ne pouvait réprimer un mouvement d'admiration chaque fois qu'il faisait une entrée dans un salon donnant le bras à sa femme aussi belle que gracieuse, et suivi de ses enfants : quatre garçons et trois filles, tous d'une beauté remarquable.
"Assistons maintenant à une scène plus imposante. M. de Salaberr)'-, malgré sou érudition, dirait un philosophe, à cause de ses études profondes, dirait un chrétien, était un fervent catholique, et avait élevé sa famille chrétiennement. La cloche sonne le dernier tintement de V Agnus Dei ; le père et la mère se lèvent et les sept enfants les suivent pour participer avec eux-
à la communion pascale. Quelques personnes, témoins de cet acte religieux de toute la famille de vSalaberry, me disaient que ce spectacle .impressionnait vivement les fidèles réunis dans l'église.
" Quoique la force morale soit un don plus précieux que celui delà force physique, continueM.de Gaspé, l'homme n'en est pas moins porté à donner une grande part d'admiration à cette dernière qualité, surtout quand elle est réunie dans la même personne avec la première. Je crois donc faire plaisir au lecteur en rapportant quelques traits de la force musculaire du chef de la famille de Salaberry.
• ' Le fort Saint-Jean était assiégé par les Américains en 1775, lorsqu'une bombe éclata sur une baraque, dans laquelle étaient M. de Salaberry, avec d'autres officiers ; tous, excepté lui, eurent le temps d'évacuer le vieil édifice avant d'être écrasés sous les débris. Chacun s'empressa ensuite de voler au secours de leur frère d'armes, sous l'impression cruelle qu'ils ne retireraient qu'un cadavre des décombres, quand, à leur grande surprise, ils trouvèrent le nouveau Samson, plus heureux que le premier, soutenant sur ses robustes épaules, les genoux et les mains appuyés sur la terre, un pan de l'édifice. Ce n'est pas une fable faite à plaisir, l'accident eut lieu devant cent témoins dont trois me l'ont raconté à moi-même pendant ma jeunesse. Quelques gorgées de sang qu'il vomit le soulagèrent ; mais il s'en est ressenti pendant bien longtemps, à ce qu'il nous disait.
" Je lui demandais, un jour, si c'était dans cette occasion qu'il avait donné la plus grande preuve de sa force musculaire.
" — ^Je ne crois pas, me dit-il, il m'a fallu une autre
fois, aussi dans une situation de vie ou de mort, déployer encore plus de force. Lors de mon aventure au fort Saint-Jean, j'étais placé de manière à pouvoir supporter un poids énorme ; rien n'empêchait l' action de mes muscles, mais lors de la situation exceptionnelle dont je vais vous entretenir, il m'a fallu des efforts surhumains pour me sauver la vie ; vous, allez en juger vous-même.
" — C'était pendant l'hiver, un peu avant le coucher du soleil, j'avais chassé toute la journée sur les montagnes de Beauport, et je retournais chez moi lorsqu'en descendant un morne à la raquette, une avalanche de neige partit du haut de la montagne, m'ensevelit par dessus la tête, mais heureusement sans me renverser. La neige pelotait, et je me trouvai aussitôt pressé de toutes parts comme dans un étau, j'eus bien vite cependant recouvré l'usage de mes bras en jouant des coudes, et je me débarrassai delà neige qui m' étouffait. Quoique libéré d'autant, la position n'en était pas moins épouvantable, enchaîné comme je l'étais par les pieds au moyen de fortes courroies de peau d'orignal passées à double tour au-dessus de mes talons et attachées à des grandes raquettes recouvertes d'une couche de neige durcie de près de six pieds d'épaisseur.
•' Je me crus perdu sans ressource aucune, lorsque j'envisageai toute l'horreur de ma situation ! je recommandai mon âme à Dieu, car je n'avais aucun secours à attendre des hommes dans ce lieu solitaire ; et connaissant ce qu'il fallait déployer de force pour ma délivrance, la tâche me paraissait surhumaine. Il ne me restait en effet d'autres moyens de salut que de rompre les courroies en restant appuyé sur un seul
pied et eu tirant l'autre de toutes mes forces ; et vous concevez que plus je tirais, plus les courroies me serraient le talon qu'il s'agissait de dégager, en me causant des douleurs atroces. I,e désespoir doublait pourtant mes forces ; mais ceux qui savent apprécier la position dans laquelle j'étais, comprendront que les muscles n'avaient que peu d'action pour briser de tels liens en retirant une jambe seulement. N'importe, à force de persévérance, d'efforts surhumains pendant l'espace de deux à trois heures, je cassai les courroieSy mais aux dépens de mes deux tendons d'Achille qui restèrent si dégarnis de leurs accessoires de peau que je faillis être atteint de la mâchoire tenaille.
" — Oui, mon cher de Gaspé, je puis dire que c'est la seule fois que j'ai remercié Dieu avec ferveur de la force musculaire qu'il m'a donnée : car lors de mon aventure au fort Saint-Jean, je commandais à mes muscles, mais lors de la seconde épreuve, je n'avais à mon service pour rompre des liens redoutables que la force du désespoir, et encore cette force était puissam^ ment comprimée par la gêne dans laquelle j'étais.
' ' Une petite anecdote en permettant de calculer la force de l'homme par comparaison, pourra donner une idée de celle de M. de Salaberry. Lui et mon oncle Gaspard de Lanaudière, aussi d'une force remarquable, étaient, un dimanche avant la messe, au presbytère du Cap-Santé. Un groupe des habitants de la paroisse entouraient une cloche, dont j'ai oublié le poids ; elle était destinée au clocher de l'église renversé par la foudre, et les hommes les plus forts essayaient en vain de lever de terre la lourde masse, lorsque mon oncle les rejoignant, souleva non-seulement la cloche, mais la fit tinter plusieurs coups à la grande
surprise des spectateurs dont il avait d'abord essuyé un déluge de quolibets dirigés contre les messieurs qui voulaient faire les hommes. De retour au presbytère, il dit en riant au curé qu'il venait de sonner le tinton de la messe.
" — Très bien, Gaspard, dit M. de Salaberry, vous tenez de votre père, l'homme le plus fort que j'aie connu.
' * On dîne au presbytère ; et le curé annonce ensuite en consultant sa montre qu'il est l'heure de chanter les vêpres. M. de Salaberry s'esquive alors sans rien dire et un instant après, on entend sonner la cloche à toute volée. L'hercule rentre en riant et dit :
" — Mon cher Lanaudière, vous avez sonné la messe et moi les vêpres.
" Mon père racontait la scène suivante dont il avait été témoin oculaire, lorsqu'en l'année 1777, il servait dans l'armée anglaise, sous les ordres du général Burgoyne, campée dans le voisinage de la rivière Hudson.
" — Nous étions, disait-il, assis le soir dans une cabane, lorsqu'un énorme serpent à sonnettes, attiré peut-être par le feu à l'entour duquel nous étions groupés, surgit tout à coup au milieu de nous. Nous étions tous saisis d'horreur et paralysés par la frayeur, lorsque M. de Salaberry conservant son sang-froid, empoigne l'affreux reptile, l'étouffé dans une étreinte puissante et le jette dans le brasier ardent de notre bivouac.
• ' Parmi les tapageurs, le plus souvent canadiens, qui troublaient jadis les gens paisibles de la bonne ville de Québec et de ses faubourgs, se faisait remarquer un sauvage de la tribu des Hurons, qui avait été
souvent expulsé de son village pour ses peccadilles .^ et dans lequel il trouvait cependant toujours les moyens de retourner en promettant de mener une vie plus exemplaire. Cet indien, nommé Picard, d'une haute stature, aux larges épaules effacées, à la démarche fière et superbe, agissait comme s'il eut été en pays conquis quand il entrait dans une maison où il ne trouvait que des femmes ou des hommes trop faibles pour lui résister ; il fallait alors le servir, lui donner tout ce qu'il demandait, et surtout du rhum dont il était très-friand.
" M. de Salaberry retournait un jour à son domicile, lorsqu'il entendit de la rue les cris de frayeur que poussaient les dames de sa famille dans sa maison située à l'encoignure des rues Stadacona et Des Jardins, presque en face de l'église des Ursulines ; cette maison avait une longue galerie à six ou sept pieds du sol, comme c'était alors assez l'usage. M. de Salaberry monte quatre à quatre les marches de l'escalier qui conduisaient à la chambre à dîner, et trouve le sieur Picard, lequel après s'être emparé d'une carafe de vin, voulait se faire livrer les clefs des armoires. L'explication fut courte, et la punition infligée par le magistrat très sommaire, car dans un premier mouvement de colère à la vue de sa famille éplorée, il saisit le Huron par les flancs et lui fit franchir sans accroc fenêtre, galerie et toute la rue Des Jardins,
*' A cet accès de colère épouvantable succéda la raison, et il vola aussitôt au secours du Sauvage qu'il trouva heureusement plein de vie après son voyage aérien, mais affreusement maltraité. Picard finit par s'éloigner clopin-clopant en disant : " Il est mauvais Charivary ! "
*' Mon vieil ami, M. Barthélémy Faribault, au- "tjuel je lisais dernièrement cette note, me dit :
' ' Vous avez oublié le plus piquant de la scène : M. de Salaberry en relevant Picard lui dit: "Vous ai-je fait mal, mon cher enfant ! "
' ' Ce dernier trait peint le caractère de cet excellent homme.
" M. de Salaberry portait constamment un gourdin énorme, espèce de massue herculéenne. Je lui dis un jour en badinant :
" Il est heureux, colonel, que vous soyez doué
d'une aussi grande force : tout autre que vous serait mort de fatigue, le soir, après avoir porté pendant la journée un semblable poids.
" Ce n'est pas pour mes bienfaits, me dit-il,
que je suis toujours armé de cette massue ridicule ; c'est mon mentor, mon égide, car je suis prompt comme la poudre, mais cette massue me crie sans cesse: point de bêtises, Salaberry ! et je reviens immédiatement à la raison ; une canne ordinaire n'aurait pas le li\ême effet. Assez patient pour une injure personnelle, j'entre en fureur lorsque je vois le fort opprimer le faible.
" En effet, on vint l'avertir un jour, lorsqu'il demeurait à Beauport, qu'un fier-à-bras des pays d'en haut répandait la terreur depuis quelque temps dans la paroisse, et qu'il était actuellement au presbytère où il faisait un tapage infernal. Il ne fut pas difficile au juge de paix, une fois sur les lieux, de distinguer l'oppresseur de l'opprimé. Le curé, M. VanFelson, étanchait avec un mouchoir le sang qui lui coulait dé la joue, tandis que le fier- à-bras jurait tous lès
es tord mon âme sur le bout d'un piquet (i), qu'il exterminerait prêtres et évêques qui oseraient trouver à redire à sa conduite.
' ' Il paraît que le curé avait recommandé à ses paroissiens d'éviter la société de cet homme, qui répandait le désordre dans la paroisse et n'ouvrait la bouche que pour jurer et blasphémer ; et de là la vengeance qu'il venait d'exercer contre le pasteur.
" Malheureux! lui cria M. de Salaberry, vous
avez eu l'audace de frapper l'oint du Seigneur !
" Et je t'en ferai bien autant, dit le fier-àbras en s'avançant le poing levé sur le juge de paix,
" Mais il avait à peine prononcé ces paroles, que lancé comme une balle par un bras puissant par dessus table et chaises on le relevait à moitié éreinté.
"Tout s'arrangea ensuite à l'amiable; le curé consentit à se désister de toute poursuite devant les tribunaux, si, de son côté, l'assaillant voulait laisser la paroisse de Beauport dans les vingt-quatre heures, ce à quoi ce dernier se prêta de la meilleure grâce du monde après la rude correction qu'il avait reçue.
* * Un dernier trait de la force musculaire de M. de Salaberry. Il introduisait quatre doigts dans les canons de quatre fusils de grenadiers et les tenait pendant quelques secondes le bras tendu horizontalement. " (2)
M. de Salaberry avait épousé, à Montréal, le 18 février 1778, Françoise-Catherine Hertel, fille de
(i ) Juron très à la mode chez messieurs les serviteurs de la Compagnie du Nord-Ouest.
(2) Mémoires, pp. 470 et seq.
Joseph Hertel de Saint- François, seigneur de Pierreville, et de Suzanne Blondeau.
Elle était décédée un peu plus de quatre ans avant lui, à Québec, le 28 janvier 1824, le même jour que sa fille bien-aimée madame Juchereau Duchesnay. Elle fut inhumée dans l'église de Beauport, sous le banc seigneurial.
" Nous avons eu dernièrement un événement qui a répandu une tristesse générale, lisons-nous dans la Gazette de Québec du 19 février 1824. Madame de Salaberry a pu résister avec une constance vraiment héroïque à une maladie de trois années et à ses souffrances cruelles, mais elle n'a pu supporter la perte de son intéressante fille, l'aimable madame Juchereau Duchesnay. Cette excellente mère est expirée le 28 janvier, en apprenant ce malheur, qu'on lui celait pourtant avec les plus grandes précautions ; mais ce cœur aimant, et la force de cette vive tendresse maternelle qui la distinguait, le lui ont fait deviner, et elle n'a pu y survivre.
" Son corps a été transporté à Beauport le 31 janvier, et déposé sous le banc seigneurial, au même tombeau et touchant à cette fille si chérie. Elles ont été toutes ^deux honorées par un cortège prodigieusement nombreux de tout ce que la capitale et paroisses adjacentes avaient de plus respectable : concours tel qu'on n'en avait point encore vu ici de semblable. Nos concitoyens ont marqué un degré de sensibilité difl&cile à bien représenter. ly'afiiuence était telle qu'outre le nombreux concours de voitures, un grand nombre de respectables citoyens et de militaires de tous rangs des régiments en cette garnison, ont porté la générosité jusqu'à se rendre à pied à cette distance, ne trouvant pas assez de voitures. Cela semblait une
marche triomphale : aussi était-ce un triomphe, celui des vertus de deux personnes, mère et fille, dignes l'une de l'autre. Moissonnées presque ensemble, cette calamité simultanée a donné-un élan d'affection générale, et exprimée de la façon la plus touchante.
" Madame de Salaberry a coulé ses jours heureux jusqu'à la destruction de ses enfants si chéris. Depuis leur perte, elle n'a eu de consolation que dans ce Dieu de bonté auquel elle avait confiance, et qui doit être la récompense des bons. Elle a passé sa vie à faire du bien, et elle l'a perdue d'une manière digne d'elle, par les suites de ses actes multipliés de charité, en allant soigner une malade. Celle-ci est encore vi\ante, et sa bienfaitrice n'est plus ! Il est plus aisé de juger que de peindre la situation de ce qui reste de son infortunée famille. L'excellente mère était née pour la vertu et pour le malheur ; sa famille a été détruite dans l'état militaire, en ce siècle-ci et les deux précédents. Elle a perdu trois fils au service de Sa Majesté, et quatre frères, ceux-ci officiers au service de France avant et pendant la conquête ; outre plusieurs proches parents morts aussi aux champs d'honneur, depuis la fondation de cette colonie. L'on ne connait point en ce pays-ci de familles qui aient fait de plus grands sacrifices pour leurs rois, et pour la patrie, que cette brave famille Hertel.
" Madame de Salaberry était de Montréal. Sa patrie lui fut toujours chère : de là ses inquiétudes quand l'armée ennemie s'avança pour envahir cette riche ville, mais fut arrêtée par les trois cents braves commandés par l'unique fils qui lui restait, des quatre qu'elle avait donnés à l'armée de notre souverain : proportion bien cruelle ! La nouvelle de sa patrie ainsi préservée donna à la mère de l'heureux
guerrier le premier sentiment de consolation qui fût entré dans son cœur depuis qu'il avait été navré à coups pressés par tant de douleurs ! ! Elle a versé tant de larmes que sa vue est restée presque éteinte, quoique ses yeux parussent encore beaux. Sa santé, auparavant si forte et si florissante, a été extrêmement affaiblie par ces cruels désastres qui l'ont accablée sans intermission. Les âmes sensibles peuvent aisément concevoir l'excès des peines qu'une si tendre mère a souffertes. La cause primitive de sa sévère et longue maladie a été cette chute terrible, d'un second étage, en se portant trop vivement pour secourir une personne malade : c'est qu'elle était mue par son ardente charité. Enfin elle a reçu le dernier coup en croyant (malgré tant de précautions pour l'empêcher) la perte certaine de sa chère Hermine. A l'instant sa fin a été précipitée en peu d'heures par cette idée désolante. Elle n'a pu y tenir, elle qui avait résisté avec un courage admirable à trois années de soufiFrances. Dieu l'avait ordonné pour la récompenser dans un monde meilleur que celui-ci. "
Du mariage de l'honorable Ignace- Michel-Louis- Antoine d'Irumberry dé Salaberry et de Françoise- Catherine Hertel naquirent dix enfants :
Chari,es-Michei< d'Irumberry de Sai^aberry Le continuateur de la lignée.
Anonyme
Né et décédé à Beauport le 17 juillet 1779. Inhumé dans le cimetière paroissial.
Anonymk
Né et décédé à Beauport le ler mars 1780. Inhumé dans le cimetière paroissial .
Anonyme
Né et décédé à Beauport le 9 février 1781. Inhumé dans le cimetière paroissial.
Catherine- ADE1.AIDK d'Irumberry de Salaberry
Née à Beauport le 26 mars 1782.
Décédée au même endroit le 14 décembre 1839^ et inhumée dans l'église paroissiale,
Maurice-Roch d'Irumberry de Sai^aberry
Né à Beauport le 2 octobre 1783.
En 1796, le gouverneur Prescott le nommait enseigne dans le régiment Royal Canadien {Royal Canadian Volunteers) dont son père était major.
En 1803, le duc de Kent lui avait obtenu ulie commission d'enseigne dans le régiment de ligne York Rangers. Mais avant même que le jeune militaire put s'embarquer pour aller prendre son poste, ce régiment fut mis en demi-solde. Le duc de Kent intervînt de nouveau et, le ler mars 1805, il lui faisait donner une commission de lieutenant dans son propre
■i-égîmeîit, le Royal ou Premier Régiment d' Angleterre,
C'est le 26 juin 1805 que Maurice-Roch d'Irumberry de Salaberry s'embarqua pour l'Europe.
Quelques jours avant son départ, il avait été l'objet d'une démonstration chaleureuse dont un journal du temps fait le compte-rendu suivant :
" Samedi, le 15 juin, un dîner a été donné à la Taverne de l'Union par les officiers du ler et 2ième bataillon de la milice canadienne à Maurice-Roch de Salaberry, Ecr, ancien adjudant du ler bataillon et aujourd'hui lieutenant dans le 2ème bataillon Royal, dans le but de le féliciter sur sa nouvelle promotion et de lui souhaiter un bon voyage ainsi qu'à ses deux frères, sur le point de leur départ pour la Grande- Bretagne. Les autres invités étaient le colonel de Salaberry, le colonel d'Estimauville, le capitaine de Salaberry, du 6ce Régiment, et le lieutenant L,ouis de Salaberry, du ler Royal, Le lieutenant Maurice-Roch de Salaberry portait la médaille d'or qui lui fut présentée l'été dernier par les officiers du ler Bataillon, en reconnaissance du zèle et de l'attention apportés par lui à les instruire dans l'art militaire.
" Avant le dîner un officier du 60* se leva et s' adressant au lieutenant Maurice-Roch de Salaberry, le pria, tant en son nom qu'aux noms des officiers présents, d'accepter de nouveau les remerciements du bataillon, qui voyait son départ avec regret, quoiqu'ils fussent persuadés qu'une brillante carrière lui était ouverte, et qu'il aurait l'occasion de prouver à la mèrepatrie le zèle et la loyauté des sujets canadiens.
' ' La réponse du lieutenant de Salaberry fut modeste. Il déclara qu'il ne méritait pas l'honneur qu'on lui faisait, mais il assura ses amis qu'il ferait tout son possible pour se rendre digne de leur estime, et qu'il
se rappelerait toujours la démonstration dont il venait d'être l'objet.
" Après le dîner, les toasts usuels furent présentés, et le tout se termina avec ce vœu : Que nos trois cadets fassent honneur à leur pays, et prouvent à la Grande-Bretagne que Sa Majesté n'a pas de meilleurs défenseurs de sa couronne que ses sujets canadiens. " (i)
En 1807, le régiment dans lequel Maurice-Roch de Salaberry servait reçut ordre de s'embarquer pour les Indes Orientales.
C'est là qu'il mourut, sur la rive gauche de la Tomboodra, le 17 octobre 1809, après une quinzaine de jours de maladie, emporté par les fièvres intestinales qui firent tant de ravages dans l'armée anglaise.
" Nous avons appris avec une vraie douleur la perte de M. Maurice de Salaberry, dit la Gazette de Québec ÔM 11 octobre 18 10. Ce qui peut pourtant servir de quelque consolation pour ses amis et sa patrie, c'est qu'il a perdu la vie au service de son Roi. Il était aux Indes Orientales, lieutenant des grenadiers du Royal, ou Premier Régiment d'Angleterre. La nouvelle de sa mort a fait ici une impression générale et bien vive. Ses amis en ont pris le deuil comme d'un frère. A ces marques publiques de tristesse, on peut juger de la désolation inexprimable de son infortunée famille. Cette perte mérite bien les plus profonds sentiments de douleur. C'est ce jeune militaire qui, dans un âge bien peu avancé, étant adjudant de la milice canadienne, a été honoré par ses compatriotes d'une médaille précieuse et d'adresses touchan-
(i) Gazette de Québec.
tes, marques de leur reconnaissance pour ses services, et de leur estime pour son rare caractère et ses talents. La nature en effet avait doué abondamment cet intéressant jeune homme de ses dons les plus aimables et les plus solides. On ne parle pas des avantages de la figure, et de la plus belle taille. Tout était effacé par les qualités de l'âme, par ses vertus, et surtout par une maturité bien au-dessus de son âge.
" Nous nous faisons un devoir d'annoncer que si ce jeune officier a été honoré de son vivant par la milice canadienne, il l'a été encore à sa mort d'une manière bien distinguée par le Premier Régiment d'Angleterre. Cet illustre corps a fait ériger à ses frais un superbe tombeau au lieutenant Maurice de Salaberry, comme un monument à jamais durable des regrets que commande la perte que vient de faire ce noble régiment. On ne doute pas que les miliciens canadiens n'éprouvent un sentiment de reconnaissance et d'admiration pour cet acte digne de la générosité britannique, et si hautement honorable à la mémoire d'un compatriote qui leur fut cher.
" Nous n'avons pas besoin d'ajouter d'éloges à celui que présentent plus éloquemment les faits que nous avons cités. La simple vérité suffit : elle seule peut répondre à la candeur et à la modestie qui distinguèrent cet aimable et vertueux Canadien. Que ses amis tâchent de prendre quelque consolation en pensant que la religion et la vraie vertu doivent porter les âmes pures au sein de la Divinité ! Qu'ils ne craignent pas non plus pour les restes de leur ami : au milieu même des nations barbares, sa cendre reposera respectée sous ce marbre élevé par la main de guerriers généreux à un compagnon digne de toute leur estime, et qui sut partout respirer ce sentiment. La
barbarie doit briser ses traits au pied d'un moiiumeut que l'amitié et la magnanimité érigèrent ensemble. Il •est des objets qui commandent la vénération et qui meuvent la sensibilité chez les hommes de tous les pays. "
M. de Gaspé rapporte au sujet de Maurice- Roch de Salaberry une anecdote qui prouve qu'il avait hérité de la force prodigieuse de son père.
" Le jeune lieutenant Maurice de Salaberry, adjudant des milices canadiennes, exerçait une compagnie de volontaires canadiens dans un hangar situé au bas de la c-ôte de la Canoterie, dans lequel était un canon, de je ne sais quel calibre, mais si pesant qu'après mains eiïorts, les miliciens qui s'amusaient à faire des tours de force, avaient renoncé à le lever de terre par une de ses extrémités.
" — Si votre père était ici, dit l'un des miliciens à leur jeune adjudant en lui montrant la pièce d'artillerie, il aurait bien vite culbuté ce soufiSet !
' ' Les gens du peuple et surtout les habitants ap^ pelaient souvent les canons des soufflets.
" — Il est donc bien pesant votre soufflet? dit le jeune officier, que des hommes comme vous Joseph Vézina, Pierre Voyer, Poussart, Guilbault, Thom Dorion, ne puissiez le lever ? N'importe, pour l'honneur des Canadiens, je vais l'essayer à mon tour.
•' — Il va en faire de belles notre adjudant, dit un farceur à demi-voix, il va en faire de belles prouesses avec ses grands doigts effilés et sa main blanche comme celle d'une demoiselle !
' ' Mais il avait à peine achevé cette phrase, que les deux mains aristocratiques soutenaient le poids
énorme à la hauteur de la ceinture du jeune of5cier."(i)
François-Louis d'Irumberry de Sai.a,bbrry
Né à Beauport le 5 janvier 17 f 5^
Il obtint, le 2 septembre 1799, une commission d'enseigne dans le premier bataillon du Royal Canadien {^Royal Canadian Volunteers).
Au commencement de 1804, il passait enseigne au 6oe Régiment.
Le duc de Kent le fit entrer, le 28 mars 1805, en qualité de lieutenant dans le régiment Royal Scotch, Il s'embarqua pour l'Angleterre avec ses frères, Charles- Michel et Maurice-Roch, le 26 juin de la même année.
Deux ans plus tard, le Royal Scotch recevait l'ordre de se rendre aux Indes. François -Louis de Salaberry ne put résister longtemps au climat fatal des Indes. Il mourut le 5 avril 1811, à Secumderabad. Un des compagnons du lieutenant de Salaberry, George Gordon, en donnait la triste nouvelle, deux jours plus tard, au duc de Kent, par la lettre suivante : " C'est avec le plus profond regret que j'annonce à Votre Altesse Royale la mort de mon ami à jamais regretté, Louis de Salaberry. Lorsque nous quittâmes notre dernière station en janvier, M. de Salaberry fut T)ris d'une maladie de foie si sérieuse qu'il ne put nous suivre. Au bout d'un mois il était presque rétabli ; mais hélas ! il fut alors pris d'une dyssenterie qui l'emporta le 5 avril. J'ai reçu aujourd'hui une lettre
(i) Mémoires, p. 476.