FIN DE LA TABLE DES MATIERES
LA SOCIETE lU)MAL^E
PREMIÈRE PARTLE
GlIAPITRK PRKMIER
La piemière prrcaulion à prendre, pour un auteur, est ('vidcmment de délinir avec précision les termes dont il I ompte se servir ; c'est ce que nous devons faire ici pour le terme de mai'iage. Ce mot, en sociolo*iie, ou en tout cas dans ce livre-ci, a une extension bien plus large que dans le langage ordinaire.. l'avertis donc le lecteur que, par mariage, /iVjjJcnds di'signer le commerce sexuel de l'homme et de la femme, quel qu'il soit, depuis le plus simple jusqu'au plus compliquf', depuis celui qui consiste en un seul acte d'accouitlement tout à fait accidentel jusqu'à la cohabitation la plus fidèle entre époux. Dans tous ces cas, j'emploierai II- mot mariage; seulement je l'accompagnerai toujours d'une ('pitlièlc ((ui iiiarciucra, avec pn'cision, l'espèce ou le
i.\i:(iMi;i;. - l„i riiiiiill.'. I
genre de mariage. Nous éviteioiis ainsi une obscurité d'idées à laquelle certains sociologistes se sont exposés, faute de s'être défini à eux-mêmes ce qu'ils entendaient par mariage. Il en est résulté que, chez eux, on ne voit pas bien où commence ce qu'ils appellent le mariage, et où finit l'accouplement.
L'homme et la lenime se sont mariés dans le cours des temps et se marient aujourd'hui encore en tant de façons diverses et parfois si étranges, que l'esprit en reste confondu. Quand on cherche, au milieu de tout cela, quelque cause propre à semr de lien pour un classement, et d'explication pour les principales directions qui se dessinent, on éprouve d'abord un immense embarras; la perplexité est extrême, et peu s'en faut qu'on ne touche au découragement. La tentative cependant est si intéressante, et en cas de réussite elle aurait tant d'importance, qu'on y revient toujours comme malgré soi.
Essayons'de déblayer le terrain par quelques observations préliminaires dont l'exactitude soit incontestable.
L'homme est fondamentalement un animal. Ce qu'il y a de proprement humain en lui est postérieur et surajouté; c'est le prix de beaucoup d'etforts, l'œuvre laborieuse du temps. Avant donc que l'accouplement humain ait connu une règle quelconque, nous devons supposer une période, extrêmement longue peut-être, où il n'existait aucune règle: j L'homme a débuté forcément par la promiscuit»'. Il faut l'avouer, les sociologistes n'en tombent jtas tous d'accord ; on a beaucoup discuté sur ce point, je dois en avertir le lecteur. Spencer admet qu'il dut y avoir une période sans règle d'aucune espèce; mais il critique' Lubbockpoiu' avoir dit que la promiscuité était une sorte déphasé régulière, par laquelle tous les hommes avaient passé. Letourneau- au
1. Spencer, Sociologie, t. 11, \k i'A p| sniv, ■2. Letourneau, l'!vol. dv mariiifjp. \>. is.
ÉVOLUÏIOiN DU MAUIAGK VERS LA MONOGAMIE. 3
contraire va jusqu'à dire : « On est fondé à croire que le régime si inférieur de la promiscuité n'a jamais été qu'exceptionnel dans l'humanité. » Il y a peut-être entre ces sociologistes plus de malentendu que de véritable désaccord.
Affirmer que nulle part, au début de l'humanité, aucun homme ne s'est approprié une femme, avec ou sans le consentement de cette femme, et n'a vécu avec elle, exclusivement, pendant un temps plus ou moins loni>-, évidemment c'est une proposition hasardée. En fait, il a dû y avoir, de tout temps, des unions exclusives; mais, à mon avis, là n'est pas la question. Ce qu'il faut considérer c^e&t V opinion qui rogne dans le milieu humain. D'après ce principe, il y aura ou il n'y aura pas promiscuité pour nous selon que l'opinion d'un milieu donné verra avec indifférence, ou avec désapprobation, des faits réels de promiscuité.
.le prends un exemple, pour être clair. Dans notre société actuelle, on pourrait assez aisément citer des femmes qui passent des bras d'un homme à ceux d'un autre, sans aucune retenue, aussi dociles aux suggestions du sens génésique que la primitive sauvagesse ou que la bête des champs; voilà, certes, de la promiscuité elYective. Mais notre société réprouve énergiquement les mœurs de ces femmes, c'est assez pour qu'il soit permis de dire : La promiscuité n'existe pas chez nous*.
Au contraire prenez les Kasïas chez qui, au diicde Spencer,
\ l'homme quitte la femme, ou la femme quitte l'homme, dès
• liio l'un ou l'autre a assez de son partenaire, sans que
jj l'opinion y trouve à redire, nous sommes en présence d'un
' milieu où règne incontestablement la promiscuité. Tel est le
f'I sens que nous donnons, quant à nous, à ce terme de promis- ' iiitf';; et il nous paraît que si l'on ne l'entend pas ainsi, on
I. fjuaiit ;iu.\ femmes : nous verrons ce iiu'il en est poui les liomnics. ■'. Sjicnccr, Sociologie, t. H, p. -215, (d'Mpn's Viilc).
se condamne à discuter bien longtemps, sans parvenir jamais à s'entendre.
Maintenant nous pouvons, je crois, répéter avec assurance : l'homme a commencé par la promiscuité. Que tel individu, délaissé par sa femme du moment, trouvât le procédt^ désagréable, c'est possible, probable même; mais, et ceci est le point, il était le seul à sentir de cette façon ; le milieu autour de lui ne partageait à aucun degré son indignation. Il est clair aussi maintenant que nombre de peuplades vivant actuellement sur la terre, sont encore adonnées à la promiscuité. Il y a plus : une promiscuité, limitée ta certaines circonstances, à certains cas, s'est perpétuée jusque chez des peuples qui se sont cru jadis, ou se croient aujourd'hui même, des plus civilisés. A Babylone, la fête des Sakaïes, qui durait cinq jours, redonnait un règne de cinq jours par an à la promiscuité, abolie en temps ordinaire'.
L'Inde a pareillement son carnaval du ïloli qui dure quarante jours ^ Mais pourquoi aller chercher si loin? Chez nous, il est licite à l'homme '\ de posséder autant de femmes — non mariées — qu'il veut ou peut en posséder.
A y bien regarder, ce n'est pas autre chose que la promiscuité à peu près accordée à tout un sexe, sous certaines conditions. Nous insisterons tout à Tlieure sur ce fait fort important.
Après avoir constaté le point de départ, considérons le dernier terme auquel l'évolution soit jusqu'ici parvenue. — Nous nous trouvons en présence de (-et (Hat, si Iticii connu de tous, qu'on appelle le mariage monogamique. Ainsi donc, si nous faisons abstraction des races et des peuj)les particuliers, et considérons un instant, ainsi qu'on l'a fait si
1. Giraiul-Tculon, Origines de la famille, p. 12, d'après Bachol'en, Tanaquilj
"2. Roussclet, l'Inde des l'.ajahs, p. 2h2, "lli. 3. Du moins c'était ainsi naiïiièrc.
?ouvent, i'Immanilé coiiime un seul être en voie de développement, l'homme est allé, nous pouvons le dire avec certitude, de la promiscuité à la monogamie. Entre ces deux extrêmes se place toute r('volution.
Etudions d'un peu près cette monogamie, danslathéorie d'abord. Chez les peuples dits monogames, il est convenu (jue l'homme ne doit connaître qu'une femme et rester par conséquent 7wonogfî/we. Il est convenu d'autre part que la femme restera monoandre. Cependant on prévoit un accident naturel, la mort d'un des époux; et dans ce cas on admet jusqu'ici, même parmi les nations catholiques où la théorie est la plus stricte, on admet, dis-je, la légitimité du remariage et des secondes noces. Ce n'est pas que quelques moralistes, quelques théologiens, n'aient entrevu la perfection monogamique cl n'aient préconisé l'éternité du veuvage; mais il n'y a pas à en tenir compte, leur insuccès a été jusqu'ici complet.
Telle est la théorie. Examinons maintenant la pratique. De ce point de vue, les choses nous apparaissent dans un état beaucoup moins avancé; et une nouvelle distinction à faire se présente d'abord. Du côté de la femme, en tout temps, en tout pays, il s'est produit des transgressions à la loi monogamique, et souvent le nombre même de ces transgressions paraît avoir été assez considérable; on dirait que les exceptions égalent au moins les cas où la règle est observée. N'importe ! un fait important se dégage, c'est que la règle a toujours été au moins, à l'égard de la femme, édictée avec précision, avec force, et son observation rigoureusement demandée. Si nous regardons du côté de l'homme, sans illusion et bien décidés à y voir clair, nous apercevons une différence bien notable. Non seulement l'homme a transgressé autant et plus que la femme, mais quant à lui, la théorie n'a jamais été bien sérieusement formulée ; et en tout cas jamais réclamée avec rigueur et sanction à l'appui.
Dans les pays les plus strictement religieux, catholiques ou protestants (sauf de rares et courts moments d'ascétisme), l'opinion publique a toujours toléré le libertinage del'homme célibataire, bien qu'elle ait pu proscrire certains excès et certains éclats. Ce qui est plus grave encore, elle s'est montrée indulgente pour l'infidélité même de l'homme marié et du père de famille.
La loi, reflet de l'opinion, trahit chez tous les peuples cette complaisance pour le sexe mâle. La législation française, telle qu'elle était naguère, peut être invoquée comme un type. Elle ne punissait pas l'adultère de l'homme. Lorsque elle sévissait contre le mâle, c'est qu'elle le rencontrait en état de complicité dans l'adultère d'une femme. Il eût été sans doute trop fort, même pour la conscience si partiale du public, de voir l'homme impuni, après avoir aidé <à commettre ou fait commettre à la femme le fait pour lequel celleci était frappée. Il y avait d'ailleurs, dans ce cas, un intérêt cher à l'opinion et à la loi, celui de la sécurité maritale; ? c'est-cà-dire Tintérêt d'un autre membre du sexe fort.
Partout, au contraire, je le répèle, hors les rares pays oùla promiscuité s'est maintenue, il y a eu une loi morale, plus ou moins rigoureuse, imposée àla femme. Partout, il y a eu une contrainte exercée sur elle par l'opinion publique, par la famille et par la loi.
Cette observation n'est pas neuve; on l'a formulée bien souvent; mais on n'en a pas tiré, pour l'explication des faits sociologiques, toutes les déductions qu'elle comporte.
Puisque la femme seule a été soumise à une loi morale, et que le sexe mâle en est resté (sauf des apparences) à peu près au point de départ, il s'ensuit que nous avons affaire ici à une évolution unilatérale. Ce n'est pas en réalité de la promiscuité à la monogamie que riiumanité s'est élevée; mais à parler avec rigueur, c'est seulement de la polyandrie à la
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monoandrie. Gardons toujours en main cette vérité; elle sera notre fil conducteur.
Il en résulte d'abord pour l'esprit une suggestion inévitable. Cette moralité, dont le sexe mâle a été dispensé, a du être établie pour lui, dans son intérêt; et partant, suivant toutes les probabilités, elle a dû être établie par lui. L'évolution morale, quant au mariage, s'expliquerait ainsi très humainement. F]llo perdrait cet air de mystère et de transcendance que les théoriciens religieux s'obstinent à lui donner. Nous verrons tout à l'heure si les faits viennent confirmer ou démentir notre hypothèse.
Outre qu'elle nous indique dans quelle direction il faut chercher les causes réelles de l'évolution, la vérité, exprimée plus haut, nous fournit un principe nouveau pour clasfierlcs formes si diverses du mariage humain.
Du moment que la situation faite au sexe féminin est seule à considérer, que le côté maie est négligeable, les choses sont notablement simplifiées. Un trait unique, jugé primordial, nous servira à former d'abord deux grandes classes entre lesquelles nous distribuerons les phénomènes, sauf à trouver plus tard des subdivisions. Dans l'une nous mettrons toutes les formes d'union, où la femme jouit d'une liberté amoureuse plus ou moins étendue, où h polyandrie lui est permise. Dans l'autre nous placerons les formes d'union où la femme esttenue d'être fidèle à un mixri unique. Polyandrie, monoandrie, telles seront donc nos deux divisions principales. — Occupons-nous maintenant des subdivisions.
L'état de promiscuité, dont nous avons déjà parlé, qui fut nécessairement général au début, et qui maintenant encore est particulier à un certain nombre de peuplades, sera pour nous une première forme de polyandrie : nous l'appellerons polyandrie illimitée. Xu dessous de celle-ci, nous mettrons les formes diverses qu'on peut qualifier de
polyandrie limitée, la liberté amoureuse de la femme s'y trouvant plus ou moins restreinte. La perfection serait d'éta-k blir, entre ces dernières formes, une gradation exacte, àpro--' portion qu'elles s'éloigneraient de la polyandrie illimitée; mais en l'état actuel de la science anthropologique, c'est une tentative difficile, et dont peut-être le succès complet est impossible. On retirera toutefois quelque fruit d'un essai même imparfait.
La première restriction imposée au caprice féminin, la première injonction, faite à la femme par l'opinion publique des mâles de son milieu, est celle-ci : « Connais tant (jue tu voudras les hommes de la tribu ; mais refuse-toi les hommes des tribus voisines. » La tribu considère les femmes nées chez elle comme sa propriété, de même qu'elle tient certain canton, assez mal délimité peut-être, pour son territoire de chasse où les étrangers ne doivent pas mettre les pieds. L;i jalousie humaine commence par la jalousie tribale. C'est \\n point qui me paraît mis hors de doute par les sociologistes. A défaut de témoignages, on pourrait même deviner cette vérité par conjecture*. On a donc d'abord la polyandrie de tribu.
La seconde forme de la polyandrie limitée me paraît représentée actuellement par les pratiques en usage chez les Australiens; notamment chez les Australiens du mont Gambier, et les Kamilaroi -. La tribu du mont Gambier se divise en
1. Les tribus de la Californie notammont en sont encore à rc degré, voy. Lctourneaii, Sociologie, p. 324. La jalousie tribale, persiste sous les formes de la jalousie de caste ou nicnic de la jalousie uatiouale, et est la vraie cause à mon avis, de restrictions jusqu'ici inexpliquées. .Ainsi pourtjuoi n'cst-il pi* permis dans l'Inde à une femme de i)rendre époux parmi les hommes d'une caste inférieure, taudis que l'Iiomme peut épouser une femme dune caste inférieure? c'est, à mon sens, une suite de la jalousie tribale, à laquelle la femnu^ fut oriirinairement sujette, tandis que l'iiomme ne le fut jamais. Quant à la jalousie nationale, Synies en donne un curieux exemple : de son temps, les courtisanes chinoises n'osaient jias trop braver l'opinion de leurs compatriote^, en ayant des rapports avec les étrangers. Symes, Ambassade anglaise dans Ir royaume d'Ava, t. !«", p. lU.
2, Voy. Giraud-Teulon, p. XI, le résumé des éludes de MM. Kjson el Ifowit
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deux classes, les Kumile el les Kroki, le nies les deux i)oiirvues de femmes et d'hommes. Mais la Kumile n'épouse pas le Kumite; la Kroki n'épouse pas le Kroki; la Kumite ne peut connaître qu'un homme qui soit Kroki, la Kroki ne peut connaître qu'un homme qui soit Kumite; en revanche, il est licite à la Kumite de connaître tous les Kroki, et à la Kroki (le connaître tous les Kumites. C'est donc une polyandrie déjà restreinte ; mais restreinte à une classe d'hommes. En ce moment nous néi^lii^eons de cherchei" les causes (jui ont amené cette restriction; nous appellerons le régime de cette tribu, polyandrie de classe.
La tribu des Kamilaroi représentera, pour nous, un état de restriction un peu plus avancé. Cette tribu est divisée actuellement en quatre classes : Ypai, Kumbu, Mûri et Kubi. Il semble que primitivement il ait existé seulement deux classes Ypai et Mûri, lesquelles se sont dédoublées. Avant le dédoublement, les femmes Ypai pouvaient épouser tous les hommes Mûri, les femmes Mûri avaient droit à tous les Ypai. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui; une Ypai ne peut plus épouser que tous les Kubi, une Kumbu ne peut plus épouser que tous les Mûri. Entre Ypai et Kumbu ou Mûri, entre Mûri et Kubi ou Ypai, l'accQUplement est interdit. En résumé chaque femme n'a plus ici de liberté sexuelle qu'avec le quart des hommes de la tribu ; c'est toujours de la polyandrie de classe.
Précisons bien les faits. Il ne s'agit pas de la liberté qu'aurait la femme Kumite d'épouser un homme Kroki, en se tenant ensuite à celui-ci, avec plus ou moins de constance; il s'agit bien réellement de la liberté de s'accoupler avec celui-ci, puis celui-là, puis cet autre encore, etc., etc., à la seule condition que tous ces hommes soient des Kroki. On nous explique, en effet, que la femme n'est à aucun degré accaparée par un homme; qu'elle ne va pas vivre chez lui;
qu'elle reste chez elle, et y reçoit qui bon lui semble, pourvu que l'individu soit Kroki et non Kumite.
Que la classe se restreigne encore un peu, qu'elle se compose exclusivement d'individus, parents entre eux comme descendants d'un ancêtre maie ou femelle dont on a gardé traditionnellement le nom et le souvenir, et la classe devient ce qu'on est convenu d'appeler le clan. Si après cela les femmes de ce clan ne peuvent plus connaître que les hommes de tel autre clan, nous aurons devant nous un nouveau degré de restriction, \ii polyandrie de clan.
Comment des sauvages, aussi bas titrés moralement que les Australiens, ont-ils été amenés à inventer ces restrictions? Quelles idées ou quels sentiments ont-ils écoutés et suivis, dans ces inventions si curieuses? C'est une question d'un grand intérêt, mais par malheur elle est en même temps obscure. Il ne faut pas se le dissimuler: aucune des solutions qu'on peut présenter n'est, en l'état, démontrable, au point de s'imposer invinciblement aux contradicteurs. Essayons cependant et procédons, ainsi que nous l'avons fait déjà, pardes observations incontestables.
i° Le résultat atteint par les restrictions dont il s'agit est celui-ci : grâce à la loi des classes, on ne voit pkis la mère s'accoupler avec son fils, ni les frères et sœurs de mère s'accoupler ensemble, ni l'oncle maternel avec ses nièces : ces formes d'inceste sont écartées. Mais de ce que ce résultat a été atteint, faut-il conclure qu'il a été voulu, prémédité? Est-ce cette préméditation qui serait elle-même la cause de la loi des classes? On aurait bien envie de le penser, pour l'honneur de l'espèce humaine; mais tout dément cette hypothèse. Un grand nombre de peuples appartenant à des races diverses, habitant des contrées fort éloignées entre elles*,
1. S|)encer, Principes de sociologie, t. II, \>. "IIH et siiiv. Les Cliippeoiiayens ((raprès Hcariie) t-pousent leurs mères, leurs sœurs et leurs filles. — Mêmes
ÉVOLUTION l>l MAIMAGL VKKS LA MONOGAMIE. H
ont |»rnli(ju('', inèiiie après être arrivés à un certain degré de civilisation, les unions incestueuses. L'horreur de l'inceste n'est donc pas plus naturel à l'homme qu'à tout autre mammifère.
On n'aperçoit pas quel sentiment spontané numil pu dicter aux membres d'une peuplade ces restrictions qui nous étonnent. Mais une autre liypothèse est possible. Si elles ne sont pas sorties spontanément de la conscience publique, elles ont pu être imposées par des personnes puissantes, ayant à cela quelque intérêt. L'intérêt, qui se présente d'abord à notre esprit, serait celui d'accaparer les femmes. Or voici ce que le spectacle delà réalité nous donne, à l'appui de notre hypothèse. Dans le règne animal d'abord, parmi les mamrnil'rrrs (|ui vivent en société, c'est l'ordinaire que le mâle le plus âgé de la bande se montre violemment accapareur; il fait tout ce qu'il peut pour expulser les jeunes maies, ou les forcer au moins à aller chercher femelle ailleurs. Parmi les sauvages, les hommes âgés, les chefs guerriers, les sorciers, en résumé tous ceux qui, à divers titres, constituent les forts, les puissants de la tribu, agissent exactement, à l'égard du mâle inférieur, comme le mammifère dont nous venons de parler; et comme lui, ils atteignent souvent le but proposé : nous voyons que, chez un grand nombre de peuples, les hommes jeunes sont à peu près privés de femme par la tyrannie des forts. Nous citerons entre autres les Cafres et les Australiens'. L'accaparement des femmes dans la race humaine est même j)lus solidement fondé que chez les ani-
coutiimcs chc7. les K;i(liaks (cra|iit's Langsdorff). — Mr-nics chez les Karcns de Tcnasscrini (d'après Hcler). — Dans d'autres pays, au cap Gonzalve, dans le Gabon ; chez les Panuchais, dans la Ni)uvcllc-Espaji;nc, au Pérou, dans les îles Sandwich, dans ranliqucÉjiyplc, dans l'ancienne Norvège, dans l'ancienne Perse, on trouve ces niariai^es incestueux réservés soitau prince, soit à la classe aristocratique, mais ceci est évidemment l'état secondaire. Un état priaiitil' a <crt tiucment précédé où la liberté de l'inceste ap|)artcnait à tout le monde. 1. Letourncau, Fa'dI. du iiiniiti ;e, p. lô'l. « Eu Aus(r;ilie les lnuumes iiifii-s
maux, car il est fondé sur deux mollis au lieu d'un. Le vieux mammilere n'apprécie les femelles que comme femelles ; l'homme les apprécie en outre comme servantes, comme esclaves: il en résulte qu'en s'éloignant de l'animalité, l'homme ne renonce pas pour cela h accaparer les femmes; ce serait plutôt le contraire. Aux îles Fidji, un commencement d'agriculture, dont les travaux incombent presque ) entièrement au sexe féminin, a donné un essor extraordinaire à la polygamie, c'est-à-dire à l'accaparement*.
Le jeune inàle ne se résigne pas à se passer de femme; c'est un instinct trop fort. Il essaye de se pourvoir hors de sa tribu. Mais il est fort improbable qu'il aille, dans le premier état des mœurs, enlever une femme aux tribus voisines; car s'il l'emmenait, l'établissait dans sa propre tribu, il courrait risque d'accroître ainsi le harem du fort. Il la laisse chez elle, et va seulement de temps à autre cohabiter avec elle. Ce droit, il l'achète d'une manière ou d'autre, mais nous traiterons ce point ailleurs. Quand, pendant plusieurs générations, le commun des hommes d'une peuplade a continué de pratiquer cette sorte d'exogamie,il se forme, au moins pour cette classe, une théorie en conformité avec la pratique. — C'est la loi générale de la production des théories. — Plus tard, non seulement il y a une théorie, consacrée par l'opinion publique; mais les goûts, les sentiments mêmes de l'homme ont pris le pli. L'action non conforme suggère de l'aversion, voire même du dégoût porté jusqu'à l'horreur.
Nous n'avançons ici rien qui ne soit parfaitement acceptable. On ne devinerait jamais que l'homme en vienne à considérer un aliment, qu'il n'a pas l'habitude de consommer, avec un dégoût tel qu'il ne peut voir d'autres hommes s'en
accaparent les femmes de tout âge. » Il cite à l'aiiimi Baiulin, llisl. unir. îles Voijages, t. XVIII, p. 31.
). Polygamie et accaparement sont nnc sc\ilc et même chose.
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noiirrii'. C'est pourtant ce qui arrive. Los nobles Touaregs ont pris l'habitude de ne manger ni le poisson ni les œufs. La faim ne peut les décider à en faire usage. Ce n'est pas tout encore; quand leurs serfs ont mangé de ces aliments, ils les voient avec répulsion et les tiennent pour quelque temps à distance. Des serviteurs thibétains, accompagnant des voyageurs d'Europe, et assistant à leur repas composé d'excellente viande de bœuf, n'ont pu voir ce spectacle, sans avoir envie de vomir. Assurément rien n'est plus proche de l'appétit, proprement dit, que l'appétit génésique. Celui-ci a avec l'autre ce trait de commun (jue l'objet, s'il ne sollicite vivement, produit facilement l'elfet contraire, rebute et dégoûte.
Ainsi, suivant nous, s'explique l'aversion, le dégoût peu naturel, de certains hommes pour la femme de leur famille et leur appétit exclusif pour la femme étrangère. « Mais, dira-t-on, les chefs, les puissants n'ont pas dû, d'après voire propre déduction, contracter les mômes sentiments, puisqu'ils suivaient une pratique contraire. Et par conséquent, dans une peuplade communément exogamique, on a dû voir souvent les chefs continuer à s'accoupler indistinctement avec leurs sœurs ou leurs mères. » Précisément, c'est là un fait très fréquent. Il y a plus, c'est qu'en beaucoup d'endroits très distants, chez nombre de races différentes, les chefs ont comme affecté de préférer le genre d'union, dt'serh^ par le commun du peuple, et s'en sont l'ail une dislindion — ce qui n'a rien d'étonnant.
« Soit survivance d'anciennes mo'urs (très bien), soit souci de conserver la pureté du sang (non, ceci ne peut èlre un ' motir^rjginel, c'est trop raffine) If^ jinions conjugales entre frères et sœurs furent autorisées, ou mênie prescrites, en drvers^ys, pour les familles royales. Les rois de l'antique Egypte devai(Mit l'pouser leur sœur, et Cléopàtre devint ainsi la fcmiiic de son frère Ptolémée Dyonisius. Les Incas
péruviens étaient soumis à une semblable loi. A Siam aussi, lors du voyage de la Loubère, le roi avait épousé sa sœur*. » Le grand Ramsès II (Sésostris), à la fin du xv° siècle, épousa sa fille Bentanat^ « A Masses^na, dans le Soudan, Barth nous dit qu'Olliman Bougoman, sultan de Massegna, avait parmi ses femmes une de ses sœurs et une de ses filles'. » Le mariage entre frère et sœur a été commun à Hawaï ; aujourd'hui, dans les familles régnantes, frère et sœur se marient encore, dit Ellis, qui en donne un exemple tout récent \ Les mariages des dieux sont des images de mariages princiers; or chez les Grecs, Zeus et Hera s'épousent, Freyr etFreyachez les Germains, Janus et Camisa en Italie, comme Osiris et Isis en Egypte. Les héros sont aussi des chefs, des princes; c'est pourquoi Siegmund etSiegiinde s'épousent dans l'Edda; Niord aussi épouse sa sœur d'après la Heimskringla Saga'.
Cherchez l'explication de ce fait que les rois, les princes continuent, en tant de lieux, à épouser leurs mères ou leurs sœurs, alors que le vulgaire des sujets a déjà adopté un mariage supérieur, suivant nos idées; cherchez-la, dis-je, dans d'autres voies que les nôtres, et vous verrez si vous y arrivez. Enfin, — et ceci est une raison ànotre avis d'une hauti' valeur, — la façon dont s'est réalisé selon nous ce progrès spécial, qui consiste à éviter l'inceste, concorderait avec une grande loi, très simple, qui régit .tout le progrès moral : Cette loi peut être formulée ainsi , / La morale est ce qu'on impose aux autres; le progrès moral est donc toujours ([uel-