‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 4 sur 84 · Teiilon, p. (iil · texte numérisé non relu

Teiilon, p. (iil

5. Voy. Spencer, Sociologie, t. II, p. 219. —Chez les Mùtlcs et les Perses, l'iiicosle sous cette tonne était non seulement autorisé mais prétéré pour li>mariages des rois. Voy. autorit('s dans Tenlon. ji. 77. — An Gabon, (rapri'> Hastien, les rois épousent leurs filles «d les reines leurs lils aines. Spencer, id.

KVOLUriON DU MAl'.IAGE VEI'.S LA MONOr.AMIP:. !5

(jiie cliose (|uc le fort a, dans son intérêt, impose au faible, lequel à la longue en a pris son parti. »

La prohibition de l'inceste devient ainsi un cas particulier d'une loi, dont la prohibition de l'adultère, pour la femme, est un autre cas, et la prohibition de la polygynie pour les classes inférieures (laquelle existe en tant d'endroits, comme nous le verrons), encore un autre cas. Que l'inceste primitif ait été réduit par le même procédé que la polygynie l'a été pour la plupart des hommes, c'est une hypothèse qui me semble avoir })Our elle une bien forte vraisemblance.

Il reste à expliquer comment l'inceste a disparu chez les chefs mêmes.

Remarquez qu'il a persisté d'une façon extraordinaire dans les monarchies très absolues, comme la Perse, l'Egypte, le Pérou. L'absolutisme a maintenu l'inceste au sein même d'une civilisation déjà avancée. Au contraire les peuplades pauvres, et par suite f'galitaires, les nations dont l'histoire a eu des vicissitudes et des révolutions, et qui sont par- 1 venues de bonne heure, grâce à ces vicissitudes, à un certain degré de démocratir, à l'extinction des vieilles familles royales remplacées par de nouvelles, ces nations, dis-je, se ' sont purgées des unions incestueuses, avant les temps historiques. Songez à l'elfet que doit avoir l'élévation d'une nou- \('llc famille princièrc, au point de vue qui nous occupe. Supposez qu'avant d'être api)elée au trône, elle eut, comme le lorps de la nation, l'aversion des mariages incestueux; iln'est pas probable (pi'elle déserte ses propres mœurs, qui sont ( l'iles mômes de la nation, i)our adopter les mœurs des !| princes rejetés par la nation ; elle serait plutôt disposée à exa- ;i gérer le contraste. Ainsi partout où il y a eu des révolutions, i — et c'est assurément le cas de la plupart des peuples, — le I liangementmoral dont nous nous occupons a dû se produire.

La polyandrie de classe, et celle de clan, encore si larges, ont

r(3çu de nouvelles restrictions. Choisissons comme exemple la polviindrie des Naïrs.

Les Xaïrs sont une caste noble du la côte de Malabar. Chaque femme, chez les Xaïrs, a au moins trois ou quatre maris. Souvent le nombre des maris va jusqu'à dix ou douze. Ce nombre même, si on le compare à la permission de connaître toute une classe comme en Australie, serait un grand progrès; mais il ne faut pas omettre un trait qui ramène les choses à leur vraie dimension : en dehors des dix à douze maris, la femme a encore la liberté des caprices temjtoraires. La seule restriction qui soit bien réelle, c'est qu'elle ne doit pas choisir en dehors île certaines catégories, les Naïrs et les Brahmanes. A passer ces limites, elle serait honnie. La femme reste chez elle. Ses maris y viennent cohabiter à tour de rôle, quelques voyageurs disent pendant une nuit, d'autres pendant une série de nuits rigoureusement "déterminée : Probablement les deux pratiques coexistent. Les maris entretiennent la femme à frais communs; la quote-part de chacun dans les frais est déterminée avec précision. Moyennant cette précaution, ce ménage multiple marche sans discussions ni querelles. Plus une femme a de maris, plus elle est considén-e, nous dit-on. Est-ce précisément parce qu'elle a plus d(^ maris? ce n'est pas probable. Mais c'est, qu'ayant plus de maris, elle est en général mieux entretenue et plus riche, ct^ ([ui impose la considération en tous pays; c'est encore, qu'ayant attiré plus d'hommes, elle est plus belle ou en tout cas plusagr('able qu'une autre. Et ceci nous amène où nous voulons venir. Qu'est-ce au fond que ce nouveau degré de restriction réalisé dans le ménage Naïr? une restriction d'un caractère moral Nullement. Observons qu'en principe ici la femme a consiMvc un droit aussi étendu au libertinage que chez les Australiens : en fait, mais en fait seulement, elle s'e;-.t n'Mluiteà un ordinaire relativement é-iroit. C'est ("vidcninicnl une (-voliilioi

ÉVOLliTION DU MAKIAGE VERS LA 310N0GAMIE. 17

(iiii' au progrès du régime économique. Les Naïrs ne sont pas (les sauvages pauvres. Chez eux la vie sociale comporte des besoins et des satisfactions bien plus nombreuses que chez les Australiens. On y connaît môme le luxe.

La propriété des meubles et des terres y est pari'aitement établie; la succession des enfants à leur mère y est réglée et respectée. Les habitudes de vie sont régulières. L'esprit a une certaine culture, ou au moins un certain degré de pn;voyance. Bref nous sommes ici en face de personnes qu'on j)eut dire déjà civilisées. Dans ces conditions, la femme^a d'autres visées que celles suggérées par le pur instinct géné-^ sique ou par le caprice amoureux. Elle veut être établie, chez \ elle, avec les aises et le luxe que la civilisation du pays per- V met; elle veut élever commodément et confortablement sa famille. Ce sont les maris qui lui donnent tout cela. II faut donc en avoir un certain nombre ; mais il n'en faut pas avoir trop, car alors on n'en aurait plus; évidemment ils ne i><iyeraienl })lus ; car ce qu'ils payent, c'est une possession qui reste particulière, quoique partagée, tant que le partage s'arrête à une certaine limite. Ici ce sont donc les arrangements économiques, ou si l'on veut la raison ménagère, qui a produit le nouveau degré de vertu que nous constatons'.

L'intervention des phénomènes économiques, très influente sur la morale du mariage, nous la signalons à présent pour la première fois, mais nous la letrouverons, nous [aurons à la mettre en relief bien souvent encore. Nous allons môme la retrouver tout de suite dans une forme de [polyandrie, voisine de celle des Naïrs.

Chez les Thibétains, le ménage le plus commun, le plus ''nsité, est le suivant : un homme, qui est l'aîné entre plusieurs

1. Voy. lit |pciiilurc dos iiiaria^'os naïrs ilaiis Origines de la jatnille di liraud-ïculon. y. lôO-lGi. (lir.uid-Teuldii rôsiiiiic Badiofcii, Anliii. Ilriefe,

LACO.MBK. — \..i l'auiil

frères, se marie, prend femme. Ici il la prend au sens positif du mot, elle vient habiter avec lui. Le père alors — notons en passant qu'il y a un père, chef de famille, et non plus comme nous l'avons trouvé jusqu'ici une mère, chef dé famille, seule maîtresse des enfants — le père passe le gouvernement des biens familiaux à cet aîné, ou le partage désormais avec lui, à condition qu'il fera vivre les cadets, s'ils v veulent rester à la maison. De ces derniers les uns s'en vont, se font Lamas; d'autres demeurent, mais ils ne se marient pas à leur tour; on est trop pauvre pour cela, ou ce qui revient au même, on est trop économe. Que se passe-t-il alors? la femme de l'aîné sert simultanément de femme aux cadets, elle les épouse successivement, dès qu'ils arrivent h l'âge d'homme \ A côté de ce geiire de ménage, on en voit, à ce qu'il paraît, un autre qui passe pour plus reïevé dans le pays, certainement parce qu'il indique plus d'aisance, ou moins de parcimonie. On voit un frère aîné épouser la lille aînée d'une famille voisine, puis successivement les sœurs de cette fille. Les frères cadets du mari à leur tour viennent successivement doubler, tripler, etc. le mari primitif auprès de toutes ces femmes-sœurs, et on a ainsi une maisonnée de frères, époux simultanés d'une maisonnée de sœurs. Ce régime, rare au Thibet, est au contraire assez général chez les Todas du Nilgherry'-.

Cette polyandrie fraternelle me paraît avoir une origine assez simple, elle me paraît être sortie de la monogynie fraternelle, telle que nous l'avons décrite chez les Thibétains. Pauvres, les frères n'avaient qu'une femme ; dès qu'ils on' I été un peu plus aisés, ils en ont pris davantage, de mènii qu'en pareil cas nous augmentons notre train de maison. I

1. Lctourncau, Sociologie, j;). 339, d'après Tiinicr, Hisl. univ. des voyage: vol. XXXI, p. 437-474. Id., Évol. du mariaqe. j.. 97. :2. Lctourncau, Evol. du mariafie, p. 9(1.

est vrai qu'ils ont pris de préférence les sœurs de la première i'emnie; mais les raisons de cette préférence me semblent pouvoir être indiquées avec quchiue probabilité. Ces liommcs ont trouvé, dans leur polyandrie monogynique, des avantages qu'ils ont appréciés et qu'en augmentant leur ménage ils ne veulent i)as perdre. Ils étaient tranquilles avec une femme; ils tâchent du conserver cette paix, en prenant une seconde femme, sœui' de la première, et généralement sœur cadette, c'est-à-dire, dans leur opinion, une femme disposée à s'accorder avec la première, voire même à se subordonner, car dans tous ces pays la sœur aînée est considérée et obéie presque à l'égal d'une mère.

Le point défectueux, bientôt senti, dans la polyandrie,

c'est que l'enfant n'est pas attribuable avec certitude à son

père. Mais dans la polyandrie fraternelle, chacun se dit

que si l'enfant n'est pas de lui, il est de même sang que lui.

I Quand, de plus, les diverses mères sont sœurs entre elles,

I les enfants apparaissent comme ayant entre eux une réelle

1 fraternité, tant d'un côté que de l'autre, ce qui satisfait

1 l'esprit et le sentiment des parents *.

1 Cette forme de la j)olyandrie-polygynique est donc pour jnous la dernière en date; c'est la plus avancée. Quelques ■ilisociologistes seront tentés d'y contredire peut-être, frappés liqu'ils seront par un certain caractère d'inceste qui se trouve Jiici, les maris épousant des belles-sœurs ; mais à notre avis, Jjim autre trait, plus important, compense et au delà ce désaiiiipnlage, c'est qu'ici la famille contracte un degré supérieur ,4pe cohésion ; l'entente et l'alfeclion mutuelles y sont beauii^iifioup plus faciles, et partant s'y réalisent, en fait, beaucoup ilus souvent.

1. Un motif, qui parait très secondaire à première vue, pourrait bien pourtant voir iiilUu; avec une assez grande puissance, c'est le penchant involontaire I |iarall('lismc, à la symétrie: les maris sont frères; il semble plus séant, cl 1 ipicli|uc manière ])ins loginuc, (|ue les fcminos soient scrurs.

2U LA FAMILLE DA.NS LA SOCIÉTÉ ROiMAINE.

En résumé, dans notre revue, nous avons rencontre les formes suivantes : la polyandrie illimitée ; la polyandrie de tribu; la polyandrie de clan^; la polyandrie de famille. Le lecteur remarquera que nous n'insérons pas entre ces deux dernières la polyandrie monoyynique. C'est que, pour nous, cette polyandrie est une forme bâtarde, transitoire, qui n'est pas propre à durer, toujours en instance, pour passer, avec-, la survenue d'un pou d'aisance, à la polyandrie familiale'.

On voit que la polyandrie marche vers la restriction et on voit comment elle y marche. Nous devons maintenant ajouter à ce tableau général quelques observations assez importantes. Les faits relevés chez les peuples polyandres par les voyageurs nous indiquent que la femme ne se trouve pas mal à l'aise dans la polyandrie; elle ne s'y déplaît pas; mais il n'en est pas de même pour l'homme. 11 paraît s'y déplairfï el il tend à en sortir. Au Thibet, à Ceylan, les gens riches commencent à se mettre en ménage seuls avec une femme, parfois avec deux; en tout cas, quand ils n'en prennent qu'une, ils ont certainement la ressource supplémentaire des servantes.

Il ne faut pas que les mots nous trompent : sous le terme commun de polyandrie apparaissent, pour (jui y regarde bien, deux situations différentes au point de vue économique. Or, de par le haut as(;endant propre aux phénomènes économiques, ces deux situations produisent des états moraux divergents. Je m'explique : les polyandres Naïrs vont fréquenter chez leurs femmes, tandis que celles-ci les

Page 1