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Zes rapports fraternels

Dans le cercle de la famille, il s'établit aussi des rap- ports réciproques entre les enfants. Les rapports fraternels sont comme des rejetons des relations personnelles etintimes constituant la famille et formant la condition de sa valeur éthique. C’est de ce point de vue que doivent être évalués ces rapports fraternels, et ce n'est que par là qu'ils acquièrent de l'importance. Les rap ports fraternels souffrent de se trouver pour ainsi dire entre une double influence : d'un côté, 1ls représentent

un passé qui lie, de l’autre, ils doivent embrasser un

avenir qui sépare ; par le don qu'ils possèdent de relier:

ces deux influences, ils arrivent à donner la mesure de la force et de l’intimité de la vie dans la famille même.

Aussi longtemps que prédominèrent les intérêts de la famille, les rapports fraternels occupèrent un rang élevé, non seulement moralement et idéalement, mais réelle-

ment et juridiquement, les droits fraternels réciproques.

devenant l’expression de devoirs puissants et graves.

Plus ces intérêts familiaux se sont effacés, plus ces de-

voirs en ont été amoindris. Les circonstances qui servent à développer les sentiments réciproques des époux et des parents et enfants servent aussi à donner à ces sentiments une grande force obligatoire ; mais ces circons-

tances ne se retrouvent pas dans les relations frater-

nelles, et nous comprendrons donc facilement que le fort et libre développement de la personnalité finira

dans une opposition contre les liens que ces relations. cherchent à lui imposer. Le fait que le même sang coule:

dans nos veines, n'est pas une raison suffisante pour

créer cette sympathie réciproque, cette harmonie dans.

les caractères et dans les idées, qui sont la seule base solide et durable d'une vie commune. Plus la famille.

comme nous l'avons déjà dit, cesse de regarder les

enfants comme existant à cause d'elle, et les élève, non pour continuer les traditions de la famille, mais en ayant en vue le développement de leur propre personnalité, plus ils doivent aussi, une fois arrivés à l’âge d’adulte, être absolument libres de choisir leurs amis et

leurs familiers. De nos jours, dans tout ce qui concerne les.

intérêts réels ou économiques de la vie, les frères et

sœurs sont absolument libres vis-à-vis les uns des au tres.

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et ceci n’est que l'expression extérieure de leur droit de: s'arranger librement pour leurs intérêts intimes et personnels, c'est-à-dire de s'affranchir les uns des autres. Ce qui fait le fond de l'intimité de la vie de famille, c’est l'absolue communauté dans tous les intérêts, petits ou grands ; elle n'existe plus entre les frères et sœurs. Une fois adultes, chacun d'eux vit dans son foyer, a sa situation indépendante et sa propre destinée, de sorte qu'en face de cette indépendance véritable, la continuation traditionnelle des relations fraternelles pourra facilement n'être qu'une importunité pénible, un sans-gêne, un manque de respect, pour ce qu'un autre a le droit de garder pour lui-même, pouvant éveiller dans une âme délicate des. sentiments d’amertume. La vie, de nos jours, sépare les frères et sœurs matériellement et intellectuellement, et plus la civilisation aplanit pour les personnalités libres les difficultés de se faire jour, plus 1l en adviendra une dissolution dans Îles rapports fraternels. Les frères et sœurs sont des êtres partant de la même source, mais dans des directions différentes, et on ne peut pas être sûr qu'ils se rangeront dans les combats de la vie du même côté.

A côté de ces motifs détachant l'individu de la vie commune dont il est issu, 1l y en a d'autres qui le lient plus puissamment à mesure que la civilisation développe la compréhension de la vie dans sa totalité, et avive le souvenir de ce qui nous a fait chacun ce que nous sommes. Les souvenirs communs conserveront leur importance, en raison de ce que notre enfance s'est inscrite dans nos cœurs. Nos frères et sœurs n'ont pas seulement pris part à cette vie dans la famille, mais ils y ont joué eux-mêmes un rôle, ils ont eu par là une grande

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importance pour notre propre évolution intellectuelle et morale, et pour cette raison les destinées de nos frères et sœurs nous seront toujours à cœur, comme quelque chose touchant à une partie de notre propre vie d’une manière particulière. C’est pourquoi la sympathie humaine universelle se montrera plus facilement lorsqu'il s'agira de nos frères et sœurs que pour des étrangers, parce que leur image surgit plus facilement et plus distinctement dans notre imagination. Et pour cette raison déjà, l’on regardera plus comme un devoir de leur venir en aide de toutes les manières possibles. Plus l’on se souviendra de son enfance, des joies, des peines que l’on a partagées avec ses frères et sœurs, plus l’on ressentira un déchirement dans sa propre vie, en les regardant plus tard avec indifférence.

IL faut encore ajouter à ceci, que généralement les frères et sœurs connaissent plus intimement et plus exactement leurs caractères réciproques, que plus tard dans la vie on ne se trouvera à même de le faire pour ses amis les plus proches. Il peut justement exister dans cette intime connaissance, un empêchement pour que le sentiment puisse devenir aussi libre et d’une intimité aussi grande qu’il le devient vis-à-vis d’autres individus, car en somme il n’y a personne dont les replis les plus cachés de l’âme supportent ure analyse absolue. Même le meilleur et le plus noble en nous est composé d’une telle infinité d'éléments ordinaires, qu’en les détachant les uns des autres, l'ensemble paraîtra sans grandeur, et du reste ce qui est bon et louable dans l'individu se

trouve toujours mélangé à ce qui en soi-même est bas

et condamnable, et dont l'importance pour le résultat atteint ne peut être fixé d'une manière déterminée. Tout

cela en général continue à rester caché pour l’observateur qui n'entre en relations avec nous que plus tard dans la vie, 1l voit davantage les grandes choses vers lesquelles nos forces intellectuelles sont entrainées, qu’il ne sapercoit des éléments secondaires les mettant à exécution. Mais il est rare que l’on puisse cacher quelque chose à ses frères et sœurs, et c’est pourquoi entre eux et vous tombe souvent l'illusion qui jusqu'à un certain point est nécessaire pour qu’il puisse exister une profonde sympathie. Nous idéalisons toujours un peu celui que nous aimons et que nous admirons, mais cela signifie seulement qu'il y a quelque chose en lui qui reste caché à nos yeux, et que nous avons donc la liberté de nous représenter comme nous désirons. Il en est des gens comme 1l en est des choses : ce qui nous semble admirable aussi longtemps que nous ne le comprenons qu’imparfaitement, nous semble ordinaire lorsque nous le comprenons. Entre les frères et sœurs, cette idéalisation de l'admiration est difficile ; se trop connaïtre mutuellement amène si facilement un refroidissement dans la sympathie !

Mais cette influence n’est pas nécessaire, ce n’est que l'influence de la mystique qui nécessairement s’affaiblira entre frères et sœurs. La clarté de la compréhension ne tue l’admiration que dans l'esprit ordinaire ; chez ceux qui ont un esprit profond, le sentiment d'adnuiration ne fait que changer de caractère. À l'égard des frères et sœurs, la connaissance réciproque de leurs caractères pourrait augmenter la confiance, en retour des illusions qu’elle rend impossibles, et justement la confiance plus que tout autre sentiment peut servir de base à la sympathie. Au service d’un esprit froid et hostile, il peut ré-

sulter de l’analyse de la vie morale d'un autre, une

désillusion qui en réalité signifie une compréhension incomplète, car en définitive cela dépend moins de ce que sont séparément les éléments moraux, que de savoir comment ils s'enchainent, et ce qu'ils opèrent dans l’in-

dividu. Employée d'une manière juste, l'analyse empê-

chera de se tromper dans le jugement que l'on porte sur un autre, et nous élévera au-dessus des premières apparences. Cependant pour analyser de cette manière, il faut posséder une assez grande élévation intellectuelle personnelle, et la plupart des individus ne l'ont pas. C’est pourquoi en général les rapports fraternels se refroidiront, à mesure que la vénération mystique de la communauté de la famille comme une communauté du sang disparaitra. L'amour fraternel deviendra moins

grand qu'il n'a été. Nous voyons ceci sans regret, car

l’ancien amour fraternel n’était pas fondé sur les rapports.

de la personnalité, ni sur son évaluation, mais allait

aux frères et sœurs comme membres d'une institution. L'amour fraternel dont la vie de nos jours renferme les moyens d'existence, est lié à des. idées beaucoup plus claires et plus déterminées. Ce ne sont plus les mots « mon frère » « ma sœur » qui font battre nos cœurs en éveillant toute une suite d’associations vagues et indistinctes, un tel amour rend l’homme l’esclave aveugle de ses passions. C’est l’image distincte de la personna-

lité de ce frère ou de cette sœur qui éveillera nos senti-

ments, et s'ils deviennent peut-être moins accessibles. pour tous, ils seront en revanche plus intimes et conduiront l'individu avec plus de constance à travers la vie.

Nous sommes arrivé à la fin de cette étude. Nous avons parcouru la famille dans tous ses éléments et partout nous l’avons vu résider dans la connexion la plus -intime des aspirations de l’homme pour avoir quelque

chose qui puisse servir comme la forme objective de sa personnalité avec tous ses sentiments intimes. La vie dans la famille a toujours pris l’homme plus par le cœur que jamais ne l'ont fait les relations civiles et politiques. Peutêtre celles-ci ont-elles plus préoccupé son intelligence. Dans la famille, les forces intellectuelles se reposent quand elles sont épuisées et reprennentleur vivacité par l'expansion complète qu'y trouve l'esprit. Les besoins que la famille satisfait se forment différemment selon le degré de civilisation de la société, mais toujours ils ont été du même genre ; comme nous l'avons exprimé dès le commencement de cetouvrage, ce furent toujours les besoins de se sentir comme une valeur absolue et non pas seulement comme un moyen. La société avec toutes ses institutions n’a aucune valeur, si elle ne sert pas à augmenter et à garder le bonheur des hommes, mais c'est le bonheur de l’ensemble, de l'espèce, et l'individu n’arrivera jamais à se figurer les devoirs que la société lui impose comme ses propres vœux. Toujours 1l y aura de la résignation et de la sévérité dans l’accomplissement des exigences de la société, qui seront toujours le prix

que l'individu doit payer pour gagner le droit de profiter des possibilités de bonheur que la société crée pour ses. membres. Mais les devoirs de la vie dans la famille sont, au fond, les propres vœux de l'individu, et si la résignation et la sévérité y comptent aussi pour quelque chose, c'est seulement cette résignation qui consiste dans la subordination de ses vœux passagers et au fond 1llusoires. à des vœux éclairés, permanents et essentiels. Jamais. l'individu ne s'y trouve sacrifié pour le bonheur de l'espèce.

Lorsque le moment arrive où les mœurs traditionnelles. commencent à peser sur l'individu et à le vouloir commander au nom de l'espèce, la famille commence à se transformer intérieurement, se révolte contre ces tendances et cherche à se créer de nouvelles formes plus. conformes aux dispositions de l'individu. Les vraies devoirs de la vie dans la famille ne sont jamais que ce que l'individu souhaite d'accomplir de son propre gré sl aime son épouse et ses enfants. Si quelqu'un entre dans. la vie familiale sans posséder ces sentiments, pour lui les. exigences de cette vie seront sans doute très sévères, mais sa faute a été d’avoir noué ces liens sans assez de. réflexion et de conscience. Il a commencé par des suppositions fausses et les suites de ces erreurs ne tarderont pas à se faire sentir. Mais les conflits de conscience qui en peuvent naitre n'altèrent point le caractère des formes. morales de la famille, elles continuent de surgir du cœur de celui qui est dominé par les passions qui sont. les bases de la vie intime de tout individu à l'esprit. riche et sensible, de cet amour de soi dont parle déjà Rousseau. |

Nous doutons que Jamais la société puisse arriver à.

un tel degré de perfection que l'harmonie entre les intérêts de l'individu et ceux de l'espèce soit complète ; et pendant l’évolution vers ce but si lointain l'individu se sentira toujours sacrifié à l'intérêt de l’espèce et il s’y résignera comme 1l se résigne vis-à-vis des forces de la nature, auxquelles il faut obéir pour les pouvoir dominer. Dans la famille, au contraire, il n’aura à lutter que contre ses propres imperfections, qui le rendent infidèle par moments à ses passions les plus intimes et les plus personnelles, et contre l'autorité fausse de la tradition qui lui commande de voir avec les yeux du passé. Dans cette double lutte, nous avons trouvé les crises de l’évolution de la famille. Les éléments de la vie de la famille, de nos jours, qui témoignent de la mollesse croissante des caractères, de la lâcheté morale, qui fuit le combat intérieur et l'éducation ininterrompue de soi-même et voit dans le laisser-aller de l'esprit enfantin le type de la vie humaihe, ces éléments opèreront la dissolution de la famille et au nom d’un individualisme faux, au nom du respect pour une personnalité qui n’est point respectable, ils finiront par abaisser l’esprit humain. Partout où ces forces dissolvantes ont acquis quelque influence, les malheurs ont grandi et les aspirations des hommes sont devenues plus viles. Au contraire, la lutte contre les traditions surannées a toujours été salubre. Nous avons constaté les deux types différents de l’évolution : celle des peuples latins, qui ont plus évité l’individualisme destructeur, mais n'ont pas pu se soustraire à l'influence des traditions, et celle des peuples germains qui, plus heureux dans cette lutte, sont plus la proie de l’individualismé exagéré. La vérité de la vie de la famille consistant dans l'individualisme vrai, nous

croyons que l'avenir de la famille se trouve dans le type germain, qui va plus au fond que le type latin et qui promet la plus riche évolution s’il se montre assez fort pour résister aux dangers qui se trouvent dans la connexion intime de l’évolution économique de notre société et de l'égoïsme, lequel n'est que le signe d’un esprit dont les forces ont été abusées et fatiguées par les œuvres toujours croissantes que cette évolution présente. Si les forces morales de l’homme ne croissent pas en raison de cette évolution, c'en sera fait de la famille. Mais la condition du salut sera que l'homme sache se soustraire à l'influence de la tradition.

L'évolution morale a consisté à peu près dans la libération croissante de l'imagination. Au commencement, elle était gouvernée presque absolument par des suggestions sociales, elle était pauvre, sans finesse et sans mobilité. Les individus marchèrent partout en groupes, dans la famille comme dans leurs autres relations sociales, parce que leurs nécessités étaient presque les mêmes, consistant dans la satisfaction des besoins matériels et élémentaires. Mais ces besoins s'étant effacés devant des besoins idéaux et plus compliqués, l’individualisation va croissante, et au lieu de règles fixes et générales. l'individu a commencé à oser se laisser guider par la sincérité de sa volonté et par la clarté de ses aspirations et de son amour. La famille y a gagné en valeur intime, mais elle a perdu comme pouvoir politique et officiel. Au dehors, le cercle de la famille devient plus restreint, on ne se considère plus comme membre d’un clan, mais on se cherche un petit nombre d'amis. Plus la famille comme force sociale devient anonyme, plus elle s'empare de tout le cœur de l'homme et devient la condition la plus

CONCLUSION qe 273

essentielle pour se sentir à l’abri de toutes Les adversités de la vie. Le sentiment religieux qui s’imagine que Dieu, le créateur de l’univers, se préoccupe spécialement du sort de chaque individu, s’ébranle devant la science et l'homme perd facilement la joie de la vie en gagnant une connaissance plus exacte de la nature. Mais plus la famille se développe comme le contrepoids du monde objectif, plus elle devient ce que Dieu était autrefois : le but absolu de l’existence individuelle. On n’a pas vécu vainement, si on a su se créer une famille. Nous croyons que l’évolution ultérieure de la famille sera difficile, mais qu’elle finira par aboutir heureusement.

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