La famille de Burgau
Le voyageur laissa derrière lui une étendue de bruyère désolée et majestueuse; il marcha droit à la côte, et, par un sentier invisible, atteignit bientôt la falaise.
La mer tourmenté 5 du bord septentrional de la Grande-Bretagne bouillonnait et écumait à ses pieds dans un chaos d'écueils au milieu desquels elle se livrait impétueusement passage. La pleine mer s'étendait, couleur d'ardoise, par delà cette ligne d'eaux bondissantes jamais apaisées, dont l'agitation inquiète se communiquait aux oi-^eaux sans cesse errants qui rayaient l'horizon de leurs ailes mouillées d'écume.
La bruyère que le voyageur venait de quitter s'étendait comme une seconde mer plus sévèrement
monotoDe que l'autre, aussi déserte et qui paraissait presque aussi infinie.
Avant d'arriver là, le voyageur avait traversé des marais, des bois, puis il avait atteint l'interminable lande dont la solitude sauvage, l'uniformité mortelle l'avaient à ce point pénétré qu'il se tournait avec élan vers la mer grondante comme vers une manifestation de vie, qui répondait à l'appel passionné de tout son jeune être.
D'un bond souple et vigoureux qui sembla emporter sans effort son long corps robuste, il avait escaladé le roc et dominait de très haut la scène. Un ciel gris éclairait la mer rousse de la bruyère, la mer grise et blanche qui se débattait comme une bête mai enchaînée dans un amphithéâtre rocheux couleur de fumée, la découpure hardie des falaises qui s'élevaient en un point comme une efïrayante pyramide.
Au milieu de cette nature dure et superbe, l'homme qui était arrêté là, ressortait hautain et viril dans une majesté inconsciente de jeunesse et de force. Il avait enlevé son chapeau de feutre souple, et l'air toujours âpre et violent fouettait une tête blonde, tondue, un visage de coupe latine dans les traits accentués duquel un croisement de lace saxonne laissait une ampleur et une solidité assez reconnaissables, mais n'altérait pas le modelé du profil, la coupe bien romaine du menton rasé; le sang saxon n'apparaissait que pour donner un caractère de fermeté plus compacte aux traits c )mme â toute la personne. Ainsi dressé, ilsepi'Olilait fièrement sur le ciel sévère, et la sécurité absolue de son attitude annonçait la force active d'un corps bien doué et soigneusement entraîné; il regardait, avec un calme assez orgueilleux, cette mer dont le mouvement sans tr;êve rappelait l'agitation désespérée d'une àme vaine.
DE DL'RGAU 7
Il était vôtu en touriste et ses bottes gardaient encore la trace boueuse des marais qu'il avait longés ce matin. Une petite valise qu'il portait allè- UMVïment tout à l'heure avait glissé h terre. A r(.nseml)le de ses vêtements, comme à certains détails insaisissables de son allure, on pouvait deviner qu'il venait d'une contrée étrangère et lointaine.
Il arrivait d'Amérique, il avait vingt-huit ans, et il s'appelait Jean de Burgau. Il serait lonl Jean, marquis de Burgau, plus tard, bientôt peut-être. Il descendait d'une famille noble et très ancienne. Un ancôlre reculé des Burgau avait, racontait-on, émigré de France en Angleterre pour des causes aussi obscures que la nuit des temps dans laquelle KO perdaient ces événements oubliés. Ce Burgau (|uelque peu mythologique avait fait souche de Burgau anglais qui avaient recueilli richesses et honneurs en abondance. La branche aînée avait prospéré diligemment, le grand marquis de Burgau et son neveu Jean en étaient les seuls représentants à celte heure.
La branche cadette, établie à Blackhorn en Wjldshire, s"en était tirée le mieux qu'elle avait pu sous l'éci'asant elfet de l'inleriorilé que lui infligeait la loi anglaise, et, en résumé, n'avait pas ttop mal réussie. L'un de ces primitifs cadets 'le Burgau s'était allié en légitime mnriage avec la fille de Danois peu orthodoxes qui avaient pris pied sur la corne noire du Wildshire, de sorte que les propriétaires du château de Blackhorn descendaient, par les femmes, de la ho.'de fameuse des vieux Vikings. Jean était justement en loute pour visiter cette i)ortion de sa famille.
Ces gens de Blackhorn jouaient un rôle bien effacé dans son espiit. Le jeune homme avait t(^ujours eu vaguement conscience qu'il existait
quelque part des Burgau qui avaient le malheur de n'être point comme lui Burgau de Burgau- House, et qu'ils étaient peut-être plus à plaindre qu'à blâmer. C'est que l'importance d'être de Burgau-House avait été le premier a 6 e du petit Jean. On ignorait si cette conviction de son privilège était née avec lui ou si des soins ingénieux l'avaient imprimée toute vive dans la cervelle de l'aristocratique garçonnet.
Jean était né à Burgau-House, bien que lord Archibald, le marquis actuel de Burgau, ne fût que son grand oncle. Sa mère, veuve après trois ans da mariage, était revenue chez le chef de la famille, et le petit Jean avait grandi dans la maison patrimoniale^ comme le seul héritier des titres et de la fortune.
Quand il pensait à cette époque, — et il venait en ce moment de s'asseoir sur un fragment de roche pour mieux y penser, — il se rappelait surtout sa mère, timide et douce dans le deuil rigide des veuves anglaises, glissant comme une ombre effacée, tendre et inconsolable au milieu des magnificences grandioses de Burgau-House. Oui, il la revoyait dans la serre des palmiers, sous la lumière atténuée de vert qui régnait lc\; ou bien traversant le hall splendide dallé de marbre ,que des statues grecques emplissaient de l'éclat presque vivant de leur surhumaine beauté.
Un autre souvenir très net, dont la puérilité était excusable dans une âme de garçon, c'était celui du jour où Jean de Burgau avait monté son ])remier poney; et il lui restait l'humiliante sensation qu'il était encore en robe de fille, et ne savait pas très bien parler à la date où s'était produit ce fait mémorable; il était donc forcé de convenir que lors de sa première prouesse équestre, sou esprit
DE Rl'RGAr ^
tout masculin était encore empêtré dans les limbes de la petite enfance.
De lord Archibald, du véritable maître de Burgau-House, il était peu question dans ces réminiscences que semblait apporter à Jean la voix dolente de la mer. Ou plutôt ce personnage n'y tenait pas la place prépondérante qui lui revenait de droit. C'était bien le marquis qui avait la disposition de tous les biens dont le petit Jean jouissait avec exubérance, mais Jean considérait confusém nt l'autorité do son oncle comme une so:te uc clef dont on avait besoin pour ouvrir la porte (|ui défendait tous les tiésors de liurgau-IIouse, et c'était en réalité lui, le petit Jean, dont la main volontaire et impérieuse maniait à sa guise cette clef docile, c'était lui, ce tout petit Jean, cet atome de baby aux grands cheveux, à la blouse de velours, au col de dentelle, qui était le seul maître de Burgau-IIouse, des appartements somptueux, du hall, des palmiers et des statues, des domestiques poudrés, des équipages .. et de lord Archibald, marquis de Hurgau.
Kn grandissant, en devenant du baby décidé un beau garçonnet, puis un long adolescent, puis un jeune homme, Jean avait aimé davantage son vieil oncle, mais il avait toujours eu une nuance de domination vis-à-vis de cette nature froide et nonchalante où ne rencontrait ])as assez d'écho l'ardeur énergique encore indisciplinée de Jean.
Pendant toutes ces années, il n'était jamais venu à Blackhorn. Lord Archibald ne parlait pas de ses cousins, et, de toute la famille, on ne connaissait que deux fils dont la courte apparition à Burgau- House, lorsque Jean n'était guère plus qu'un enfant, lui avait laissé des souvenirs peu précis. Il lui avait paru que ses deux cousins possédaient p'us d'os dans leur structure et de brusqueiie dans
leur caractère qu'il n'est raisonnablement permis de s'en accorder, même quand on est un garçon de treize ans.
Jean avait été élevé d'après le système à la fois mâle et fastueux qui forme l'incomparable aristocratie anglaise.
Après qu'on eut fêté avec pompe sa majorité et qu'il eut été présenté à tout le pays comme l'héritier de lord Archibald. il perdit sa mère.
Il sortit enfin du gouffre noir et glacé où s'était d'abord enseveli son âme et il redevint peu à peu lui-même, extérieurement du moins; mais le sce-m indébile, la blessure cuisante d'une perte irrévocable était pour toujours en lui. Maintenant, en cette minute, la plainte de la mer lui semblait répondre à une lamentation silencieuse de son cœur mutilé.
A la fin de son grand deuil, il s'aperçut qu'une ombre s'étendait entre lui et son oncle. Il ne sut jamais quelle influence néfaste et secrète les divisait, envenimait leurs différends, attisait les étincelles, suscitait entre eux un irritant antagonisme, et communiquait à l'âme incertaine de lord Archibald, pour le dépit et le ressentiment, une obstination qu'elle n'avait pas connue pour autre chose. Et puis Jean était un homme; des idées nouvelles, toutes-puissantes, l'emportaient invinciblement; il était ardent, indompté; la perte de sa rnère lui avait laissé le levain de la révolte en même temps qu'une impression d'injustice.
L'ombre épaississante était devenue une mu raille, et le cœur de lord Archibald s'étant repris, Jean avait voulu partir. Le marquis lui avait fourni les subsides nécessaires pour une longue absence; l'oncle et le neveu s'étaient séparés avec une correcte froideur, tous deux au fond amèrement offensés.
Jean avait voyagé dans toutes les partiets du
DE BURGAU ff
monde; il ne s'était point attardé dans les pays sauvages, il n'avait point découvert de terre inconnue. Son instinct l'attachait aux milieux civilisés et modernes. Il avait pris conlact sous des cieux bien différents avec le travail, l'effort incessant de l'homme, il avait fait en Amérique sa station la plus prolongée, il avait goûté à la vie libre des prairies et des fermes, à la vie dure et intense des grandes cités.
Les lettres fort espacées de lord Archibald avaient cessé depuis deux ans. et comme Jean était fort peu adonnés aux inutiles regrets, il avait détourné résolument les yeux de Burgau-Huuse et des lieux où il avait vu passer sa mère. Il s'était assagi. Les vagues projets, les idées tumultueuses de sa première jeunesse était dorénavant des principes arrêtés, des plans définitifs, dont la poursuite absorbait son esprit et lui rendait plus facile le gouvernement de soi-même.
Quelle qu'eût été la sincérité de son renoncement silencieux et de son détachement stoï(|ue, il jeçut avec une surprise émue l'appel que lui adressa enfin son oncle.
Le ton de la note de lord Archibald était peutêtre trop péremptoire ; en répondant dans les mêmes termes acérés qu'il rentrerait en Angleterre si ces affaires le lui ])ermettaient, Jean exhala dansée message, d'une sécheresse condescendante le dernier reste de sa rancune. Mais il partit aussitôt en se disant que cette prompte obéissimce j achèterait d'emblée les formes altières de sa réponse.
Au moment de quittei l'hôtel monstre où moyen- /jant dix dollars par jour, il pouvait consommer autant qu'il lui plairait du prodigieux entassement de victuailles dont l'établissement était appiuvisionné, il reçut une nouvelle communication
là LA FAMILLE
qui modifia un peu son itinéraire. Cette lettre était également signé Burgau, mais elle venait de Blackhorn. Sir Bear, le chef présent de cette maison, priait son cousin pour des motifs urgents et graves de passer à Blackhorn avant d'aviser personne de sa présence en Angleterre. C'était par déférence pour cet avis fort convenablement formulé, que Jean retardait de quelques heures la surprise de son arrivée à Burgau-House et arpentait en cet ins nnt les sombres falaises déchiquetées qui avoisii\ent Blackhorn.
Il avait repris sa marche. L'impression de solitude qui l'avait oppressé dans la bruyère s'abattait sur les eaux. Le ciel était plus i3as. la mer avait atteint son point culminant, elle recouvrait la plupart des récifs et prenait d'assaut la gigantesque falaise qui devenait noire.
Mais au fait, si sa carte ne l'avait point trompé, Jean devait touchera Blackhorn. Et tout à coup] dans ce qu'il avait pr^is pour la cime d'une mon- 1agne de r^oches, il reconnut le château. C'était à l'endroit où la falaise, s'enlevant à une vertigineuse hauteur, dominait tout l'horizon. Laroche • reusée à sa base par l'effort victorieux des values s'ai-quait en une sorte de ci^oissantau sommeî^luquel le château était bâti, — Blackhorn, corne noile, —se confondant avec l'amoncellement roche. IX (|ui lui servait à la fois de suppoit et d'abri. Mais les yeux de chasseur que possédait Jean définirent assez bien la construction louide, écrasée, qui semblait s'accroupir, se cramponner contre les inteistices de la pierr-e, se ramasser sur ellemême pour mieux résister aux vents. Il crut rrrême distinguer un point plus gris, presque sus- ])€ndu sur la mer et qui pouvait être un corps de logis séparé des autres. II conclut que si ses yeux ne 1 induisaient pas en erreur et ne prenaient point
DE DURGAU I3
un monticule quelconque pour une construction, cette aile si aventureusement située avait dû être jadis la vigie de Blackhorn.
Il ne savait pourquoi cette vigie l'intéressait; il ramena avec un peu de dilFiculté son regard sur le cluUeau lui même. Ici. une énorme tour ronde, crénelée et trapue était la seule partie remarquable de l'architecture; cette tour lourdement encastrée dans les autres bâtiments, formait le centre de deux ailes droites, nues, percées de fenêtres irrégulières. Blackhorn prit pour Jean l'aspect de ces vieux châteaux qu'il avait visités sur les bords du Rhin, de ces antiques forteresses qui gnrdent dans leurs pierres effritées et dans la poussiè.e de leurs murs un parfum de sinistres légendes de seigneurial brigandage. Il vit alors flotter k a tour le pavillon que, par un unique privilège, les Rurgau avaient droit d'arborer à leur demeure. Pour la première fois, il se demanda ce quêtaient réellement ses cousins de Blackhorn et en même temps il chercha des yeux la petite baie qui, s'il fallait en croire la chronique brumeuse du temps passé, rappelait des histoires sanglantes de rapines et de pillages. C'est là que les anciens seigneurs de Blackhorn s'embarquaient dans leurs canots légers pour opérer ces descentes fructueuses sur les côtes voisines. La ceinture d'écueils rendaient l'approche immédiate de Blackhorn inabordable, cette ance était reliée auchàtea-u, assurait-on, par un passage souterrain, mais quelle est la malheureuse bicoque datant d'un autre siècle qui n'est pas gratifiée par l'imagination populaire d'accessoires identiques et d une terrifiante profusion d'oubliettes?
Dans le long tiajet que Jean venait de faire incognito et en touriste, le hasard lui avait appris quelques détails sur les propriétaires de Blackhorn
j^ LA FAMILLE
OU plutôt l'opinion qu'entretenait le comté àl'égard de cette famille. Daprè^ l^s appréciations échangées par les voyageurs d'un Avagon ou Jean était monté et qui ne "se doutaient pas que le jeune touriste muet tint d'aussi près «^^...i^^^f ^^^^f^^ Bla^khorn, d'après les récits recueillis au cour^ de sa route chez les paysans où il avait demande un verre de cidre ou de lait, il se faisait une image des ours de Burgau, ainsi qu'on les appelait par allusion au prénom de Bear, - ours, — que r.;cevaientde temps immémorial les membres maie, de cette branche, mais que portait seul officiellement le chef de la maison; l'ours trcmait dans leurs armoiries et la fosse aux ours de Blackhorn était une institution de famille.
La race des vieux ours de Burgau, des illustres bandits qui avaient dévasté la contrée, n était pas renouvelée dans sa descendance; les causeurs représentaient Blackhorn comme un très curieux spécimen de vieille architecture, ses possesseurs comme des hommes intelligents et avisés, un peu ra-eurs, un peu enclins à l'humeur morose et a l'amour de la solitude, leur société réciproque leur offrant sans doute trop de jouissance pour qu Us en cherchassent souvent une autre. Les Burgau s'étaient fort amendés avec les siècles, et les jeunes nuis actuels n'avai.-nt plus rien de commun avec leurs bouillants ancêtres que le type physique et une certaine indépendance de manières, atténuée par une bonne éducation. Ils étaient grands chasseurs, grands rameurs, brillants hommes de sport et semaient leur folle avoine en gentilshommes. 11. se contentaient de la devise de leur maison : (( Ke<nirde qui te regarde », — et ne la traduisait point" comme l'avaient fait leurs aïeux par : « Frappe ou tue qui te regarde. » ^ C'est à peine si dans une ferme ou Jean s était
DE BURGAH !•;
nrrMé pour partager le repas du soir, passer la veillée et la nuit, il avait iemar{|ué que sir Bear (■einhlait exercicr une iDlluence spéciale sur l'imaj^iiialiou élecli'isôe des petits pâtres et des bonnes lerniièies au placide visage rose. Puis il avait cm s'apercevoir qu'on parlait d'un sir Bear m )rtd(pui8 deux cents ans.
Et Jean liaussait gaiement l^'s épaules en écoutant ces récits d'un autre âge à l'appui desquels on n'avançait pas de preuve. Il les écoutait avec la curiosité qu'on prête aux superstitions d'un peuple impiessionnable et se demandait h quels excès de despotisme s'étaient livrés les Burgau de jadis l)our que le souvenir s en fût ainsi transmis après |)lusieurs siècles dans l'âme du peuple et que la cioyance moderne ne pût complètement dépouiller Blackliorn d'une vague atmosphère de terreur. Les gens de la ferme tiraient une certaine vanité des iniquités noires de Blackhorn, sans montrer toutefois trace de la dent de ces ours ou de la grille de ces diables.
Ces récits baroques, ces insinuations saugrenues n'étaient que des fables dans lesquelles se complaisait l'imagination rustique. Qui sait si, la-bas, sui' le domaine de Buigau-House, les ancêtres de lord Archibald ne passaient pas pour des espèces de loups-garous auxquels personne ne croyait et dont on aimait à entretenir un candide voyagfur le soir, à la veillée, quand le feu flambait dans l'âtre et que les portes étaient bien closes'^
Mais malgré le souriant scepticisme que ces contes de revenants avaient éveillé en lui, Jean de Jjurgau, en se trouvant devant le châleau. dans ce site désert et sauvage, n'avait pu se défendre d'une sorte de surprise; ses yeux avaient d'instinct clierché l'anse qui servait de port à Blackhorn comme si le château lui eût coupé la retraite
iG LA FAMILLE
(lu côte des terres. Dans son esprit, passa une fantasmagorie de vieux contes de bonnes fées, de Vès méchantes fées au contraire, une vision de faits tragiques qui semblent inouïs, impossibles, dans notre siècle et qui arrivent pourtant. De même qu'il reste peut-être, dans les fourrés d'Angleterre, quelques-unes des bêtes fauves si diligemment poursuivies qu'on les croit détruites, peut-être reste-t-il aussi des brigands, civilisés seulement d'apparence, qui gardent des natures d'un aulre temps sous leurs vêtements modernes et dont les privilèges n'ont pas été plus entamés par la force du progrès que la mer n'a battu leur château en brèche; ces seigneurs n'exercent plus de pirateries dans les campagnes affolées, ils ne s'embarquent plus dans leurs canots pour ravager les côtes, mais ils peuvent se livrer à un autre genre de brigandage moral et de tyrannie.
Le cadre était vraiment à souhait pour y placer des histoires sombres et cruelles. Jean se secoua vite en se raillant. Il arrivait d'un pays essentiellement neuf qui ne plonge point de racines dans l'obscur passé. Il s'était éguisé au contact d'un esprit national ardent, entreprenant, qu'une lièvre d'activité emporte aveuglément à la recherche de l'inconnu. En posant le pied sur la sol britannique, il avait reculé d'un siècle: en approchant de Blackhorn, il retombait dans le moyen âge. Ce contraste le désorientait quelque peu. Dès son débarquement, il avait eu conscience d'un recul; les moyens de locomotion lui avaient paru lents, les gens lourds, les esprits ariérés. On respirait une quiétude, une sécurité si placides qu'il avait par un geste amusé relégué tout au fond de sa petite valise le revolver qui lui paraissait lout à coup une précaution barbare et déplacée. Mais voilà qu'ici, il avait eu, pendant une
minute, envie de le reprendre. Allait-il offrir à sa famille le spectacle d'un esprit mal équilibré"?
Ces menues secousses, inévitables après une si ;longue absence, ne l'empêchaient pas d'aspirer avec délice l'air de son pays. L'œuvre commen- >ée en lui, depuis qu'il avait reçu la lettre de lord Arcliibald, s'alTirmait impérieusement, la patrie le ressaisissait; il songea avec émotion au vieux parent qu'il irait surpendre demain, à la vieille demeure qu'il ne voulait plus quitter, aux paroles affectueuses qu'il dirait à son oncle. Il salua de loin le pavillon dont il devinait les deux couleurs noir et orange, les couleurs de Burgau, En sentant ses yeux se mouiller, Jean se dit qu'il devait être en réalité fort loin de l'Amérique.
Un intérêt s'éveillait en lui pour ses parents dont il s'était peu soucié et il eut presque hâte de les voir. Ils étaient ses cousins après tout, et il nommait sir Bear son oncle, bien que cette parenté n'existât pas entre eux. Jean possédait-il donc tant de parents qu'il pût faire fi de ceux-là qui étaient des hommes de son sang? Et, il se le demanda soudain pensivement, Jean avait-il des cousines?
Il s'aperçut qu'aucune ouverture ne lui donnerait accès au château du côté de la mer et il pressa le pas pour gagner en droite ligne un chemin dont il devinait l'existence. Blackhorn se présenta alors sous un autre jour. Une verdure rabougrie, mais rafraîchissante après l'horizon de rocher et de mer que Jean venait de quitter, s'étageait sur tout ce flanc de la hauteur et descendait jusqu'au lavin qui coupait net la communication de Blackhorn avec l'intérieur des terres et qui avait du le rendre impienable au temps où le château était une place foi te. Un pont jeté sur le ravin était fermé par l'unique porte qui donnât accès
jg LA FAMILLE
sur le territoire de Blackhorn. Jean re.^rardî^ cctto norte profonde, voûtée, flanquée de deux tours Farrees dont l'une était découronnée tandis que 'Mutre^ardaitsonélé^
Vnt êfre le ieune homme évoquait-il le souvenir u i^s où l^tte porte avait été bà^e des assauts u'elle avait subisf des drames dont elle avait été ono n .. des «ens qui l'avait franchie avec confiance et qui n'étaient plus jamais ressortis de
^''MldsTan se dit avec raison qu'il aurait tout le loi d'admirer plus tard la porte et il s avança déHbéïément sur'le pont où ^^ --|t d^peixeyoïr plusieurs hommes qm sembh.ient 1 ^ ^^^^^^^^^ trouva au milieu de ses parents quatre jeunes Ions ^t un homme mûr qui devait être sir Boa, Sque Jeanse refusât un instant à admettre que le l)aronnet pût être de si petite \aille.
Il fut accueilli avec une correcte polite se dont il .ut erré à ses cousins et il leur donna a mam dès qu'il fut revenu du saisissement que lu. causèrent les dimensions minuscules de son onck • —Mon fils aine, iMalolm-Bear, dit sir Bear présentant ses rejetons. Puis Josiah, tranck et
^^!^ir^iUéj. Franck et Jack, re^^^ Jean. Je suis heureux, sir Bear, de voir toute
votre famille. T^dcipa et
— Oh' nous avons encore ma tille Jessica ei Ilarrv mon dernier-né, fit le baronn^^t; mais ils assSnt avec ma sœur Araminthe et tout, le re4e n^ la maison, à une mission méthodiste que prêche depuis quelques jours h cette heure un fameux minislrt; wesleyen.
— Je ferai leur connaissance ce soir.
— C'est fort probable, répondit avec sang froia sir Bear. Entrons.
INIais, avant d'obéir à cette invitation, Jean se retourna encore sur le seuil de la grande porte. On embrassait de cette place une étendue de bruyère à perte de vue que barrait seulement, à droite, le reflet métallique d'une portion de mer. Une lueur cuivrée tombait du couchant et glissait sur la campagne. Après ce coup d'œil presque avide et invoU)ntaire, Jean aspira follement la brise salée. Cet air libre et impétueux excitait en lui une sourde ivresse de liberté. Il entra cependant.
— Je vous remercie, commença sir Bear, de vous être rendu à notre appel.
— Je n'ai faitqu'avancermavisiteà Blackhorn, répondit Jean, je serais certainement venu un peu ]>lus tard renouer connaissance avec mes cousins.
Sir Bear repoussait la grille, comme le lourd battant rouillé résistait, Jean aida macliinalement à son parent, et la porte fut refermée par lui.
Les hommes se trouvèrent dans une cour encaissée, qu'une série de terrasses, de jardins plus ou moins incultes et escarpés, séparaient encore du château lui-même. Jean s'accorda alors de regarder ses parents plus à l'aise. Au milieu de ses quatre grands fils, la taille exiguë du seigneur de Blackhorn se trouvait réduite ii des proportions presque risibles. Et c'était ce petit homme chauve, aux favoris roux, aux manières empesées, qui possédait un telle influence sur l'esprit de son entourage. Jean faillit en sourire. Cet ascendant n'aurait pu s'expliquer que par un prodigieux développement de force intellectuelle dont on ne voyait pas la marque. L'attitude ferme, les manières sèches et graves de sir Bear le sauvaient victorieusement du ridicule. Quand on avait considéré ses traits intelligents, ses yeux vifs, on oubliait qu'il était petit, mais il étaitbien impossible
de ^'oir autre chose en lui qu'un respectable gentleman, un peu trop empreint de morgue britannique.
Le fils aîné, l'héritier présomptif, Malcolm- Bear, était de stature très élevée et puissamment bâti : ses rudes cheveux courts, &a barbe fauve frisée et rebelle seyaient bien à son type imposant et sauvage. Franck et Jack, les cadets, étaient des éditions eiïacées et réduites de leur aine, tandis que Josiah, le second fils, était, malgré sa longue taille et son air endormi, celui des quatre frères qui rappelait davantage le type paternel. Une longue maladie de son enfance lui avait laissé une déviation de la colonne vertébrale qui inclinait sensiblement à droite sa tête et ses épaules; mais, comme il était grand, mince, bien découplé, ■ ce défaut lui donnait un caractère d'étrangeté plutôt que de difformité. Sa personne et sa mise était extrêmement soignées ; il y avait en lui quelque chose de plus flexible, de mieux cultivé que chez les autres. Du reste, son père et ses frères étaient convenablement vêtus en gentilshommes chasseurs, et les manières des jeunes gens conservaient un vernis sufhsant pour faire évanouir, dans un abîme de dérision, les histoires absurdes que Jean ressassait tout à l'heure.
Ce n'était pas la faute de ces Burgau. s'ils possédaient une toison d'un brun rouge qui rappelait assez bien le pelage d'une bête fauve, ni si Malcolm ressemblait un peu trop à ses turbulents aïeux.
— M'attendiez-voLis précisément aujourd'hui? demanda Jean à son oncle.
— Nous avions calculé à peu près juste, et cette après-midi nous vous avons vu venir de loin.
— Nous vous avons vu sauter sur le rocher de Stop, dit Franck avec une ceitaine admiration
flegmatique; vous l'avez fort bien sauté. Quel coureur vous étiez jadis à Burgau-ITouse ?
— Vous en souvenez-vous, fit Jean, vous n'avez pas oublié Burgau-House?
— Non, dit sir Bear, répondant pour son fils. Il ajouta souriant pour la première fois :
— Mes vilains oursons d'alors sont devenus d'assez jolis ours.
Sur un signe de sir Bear, on avait débarrassé le voyageur de sa valise, et Jean pensa combien ses cousins riraient si leurs yeux perçants pouvaient découvrir l'arme qu'il avait cachée, mais les quatre fils de Burgau ne virent rien, car ils ne rirent pas.
-^ Nous sommes sans domestiques cette ai)ièsmidi, ainsi que vous le dit mon fils Josiaii, i^emarqua sir Bear; vous nous excuserez pour quelques heures.
— Oh! fît .Jean, j'ai pris là-bas Ihabitudc de me servir et de simplifier beaucoup de choses. Je présume, fit-il avec une légère contraction des sourcils, que j'aurai à adopter un genre de vie plus compliqué à Burgau-House. Mais toutes les libertés américaines ne me disent plus rien au moment de rentrer chez moi.
— Burgau-House est votre chez vous?
— Certes, que serait-il ? Je vous avoue, sir Bear, qu'il me tarde de m'y retrouver et de revoir lord Archibald.
— Je vous remercie d'autant plus d'avoir accepté mon invitation, répondit sir Bear avec raideur. Vous avez bien voulu garder, au sujet do votre visite ici, le silence que je vous ai demandé.
— Je n'ai aucun mérite, puisqu'il n'y avait autour de moi absolument personne à quijepusso communiquer mon dessein.
« Je ne regrette pas d'avoir fait co détour qui
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m'a montré un coin Pittoresque de nos côte^^^
— Vous êtes-vous repose près d ici ^ demanda distraitemeat Josiah. ^^. k,^;-
- Non, je suis venu d'une traite a travers boi. depuis la grande ferme des marais et je n ai rencontré âme qui vive. .«^, lo
Ils s'entretenaient ainsi sans se diriger vers a maison, mais en arpentant de long en large la Tour c.ue la fin de l'après-midi commençait a remplir d ombres. Jean se demandait si l'on attendait fe retour des domestiques pour le faire entrer et si sa cousine Jessy était encore une petite tille.
lu milieu de ses parents, Jean paraissait un être d'une autre nature, d'une race aussi forte, ■ plus atlinée. Ce groupe un peu sombre ne^nui.ait ms à sa di'^nité de blond patricien. Le corps s^lte, la poitrine large, la tête inconsciemment rde é; en arrière, avec une assurance pleine de calme il incarnait la jeunesse n^âle parvenue a son plein développement, a ^o^\^^t ^^^^ P^^^^f, tion On devinait un esprit alerte et vigoureux dans ce corps de jeune athlète; il était dispos et • souple comme une lame bien trempée qui viendrafde subir un subtil affilage. Les nclies ma eriaux de son éducation anglaise avaient été dis ciplinés et fécondés par ses voyages et tous les Bur-au pouvaient amplement juger, des oe preîniè? moment, que leur cousin Jean n'était pas un
'^'l'IZttuXra Archibald vous attend-il?
reprit sir Bear de son air d'indiiïerence
Il ne sait pas même au juste s il doit m at tendre, répondit Jean. Je confesse qu*^.]^ ^ ^^^^^p laissé dans le vague, mais je réparerai mes tort^
'^'- Demain? Vous n'irez pas à Burgau-Houso demain, répartit Malcolm.
— Je partirai dès que vous m'aurez fait connaître ce que vous attendez de moi. Vous voulez sans doute que je communique de votre part quelque message à mon oncle.
— Mais, fit sir Bear, êtes-vous si pressé, ainsi que vous le demande mon fils Malcolm-Bear'^
— Jean trouve que sa brouille avec lord Archibald dure depuis assez longtemps pour qu'il ne la prolonge pas d'un jour, dit Josiah.
— Lord Arcliibaid et moi ne sommes pas brouillés, répliqua Jean avec un peu de hauteur.
— Pas même en froid? dit sir Bear d'un ton dubitatif.
— Si, en froid depuis.... — Le front de Jean s'assombrit. — Nous avons eu quelques dissentiments. Le saviez-vous, sir Bear'^
— Oui, fit le baronnet regardant loin devant lui. On nous a parlé de différends religieux.
Jean eut un geste net qui coupait court à toute amplification sur ce thème.
— Et politiques, acheva sir Bear.
— Si l'on peut qualifier de ce terme mon désir d'aider, malgré mon oncle, quelques malheureux Irlandais.
— Vous avez renoncé à tout ce que désapprouvait lord Archibald?
— Non, dit Jean gravemement.
Il reprit d'un ton plus doux :
— J'ai renoncé à imposer mes opinions; et puis, poursuivit-il d'un air de confiance heureuse, j'ai le bon moyen de me faire tout pardonner. Voyezvous, la véritable cause du courroux de mon oncle, c'était mon refus de me marier tout de suite comme il le désirait et avec la jeune fille qu'il avait en vue.
— Et vous songe z à une capitidation? dit Josiah iivec un intérêt tout fraternel.
24 l.A FAMILLE
Une teinte fugitive qui envahit le cou et les joues de Jean fut d'abord la seule réponse. Le jeune homme dit après une pause :
— Je suis disposé tout au moins à faire preuve de bonne volonté,
Cette réponse provoqua un silence froid. Jeaii releva les yeux, il y avait un changement indéfinissable dans les manières et la personne de ses cousins, les barbes si bien taillées, les ( he\'eux peignés lisses, s'émancipaient, problablemc nt sous l'influence du vent; il n'était pas jusqu'à leur costume qui ne prit une autre tournure, enfin, était-ce un mirage? mais les gentlemen policés de tout à l'heure disparaissaient progressivement..., et le vent de la mer ne devait pas y être pour grand -
chose
Sir' Bear, regardant toujours obstinément devant lui, dit alors d'une voix pondérée :
— \^ous semblez bien sûr de l'accueil que vous réserve lord Archibald et de ses intentions. Il vous a traité comme l'héritier.
— Je l'étais, je le suis.
— Le domaine patrimonial n'est pas substitué. Lord Archibald est libre.
— Libre de fait, il ne l'est pas en conscience.
— N'avez- vous pas supposé, reprit sir Hear' d'un air méditatif, aue durant vos années d'absence, lord Archibald a pu changer ses intentions à votre égard ?
— Non. je ne l'ai pas supposé, répliqua Jean. Au bout d'une minute, il reprit :
— Mon oncle m'aurait-il fait revenir pour m 'apprendre ce que vous dites"? Mais si vous êtes mieux inforrfiés que moi...
— Qu'avez-vous fait en Amérique? reprit sir l'ear toujours sérieux. Les nouvelles qui sont parvenues chez votre onclo vous représentaient
iw. ni; KG AU 25
œmmelivréàdes inlluences exclusivement cal holiques... Kemarquez que je ne vous blâme ni ne vous approuve, que je vous mets au courant d'une situation. On prétend que vous êtes un agent actif de la cause irlandaise.
Un agent ;\ forte distance, dit Jean sans dissimuler un haussement d'épaules.
— Cela a déplu en Angleterre.
— Je le regrette, répartit-il allègrement.
— Non seulement vous secourez les Irlandais émigrés pour cause politique, mais on assure que vous fournissez des subsides à la Société des Patriotes. Vous ne répondez pas"^ Soyez franc avec nous, mon neveu, si vous voulez que nous vous aidions.
Or, Jean n'était nullement présomptueux, mais il ne lui était jamais venu à l'esprit que les Burgau de Blackhorn pussent à eux tous aider en quoi que ce fût un seul Burgau de Burgau-Iiouse. La conscience même de sa supériorité le rendit plus patient.
— Le récit de mes faits et gestes aux États- Unis ne vous intéresserait pas, mon oncle. Cependant, je vous le ferai un peu plus tard, si vous me le demandez encore.
— Non, dit sir Bear, il faut nous expliquera [instant, comme le désire .\Ialcolm-Bear, mon fils. Croyez-vous que nous vous aurions appelé pour un prétexte futile'^
— Il ne m'aurait pas semblé futile de renouer des relations cordiales entre nous, dit Jean, tentant un dernier efïort pour secouer une anf^oissante impression. "^
Bien que sir Bear en référât continuellement ;\ 1 avis de ces fils, ceux-ci se taisaient dans une complète déférence pour la tactique de leur chef. Ht Jean commenrait à comprendre l'autorité que
ce petit homme sec possédait sur sa robuste lignée. Il commençait à constater que la faiblesse physique de sir Bear c'était qu'apparente, que ce corps fluet était admirablement proportionné, que les membres nerveux trahissaient une force peu commune. Et derrière le gentleman guindé et insignifiant, Jean se heurtait à une personnalité mystérieuse et formidable.
Sir Bear laissa tomber ses paroles :
— J'irai au fait, vous me suivrez s'il vous convient. Vous êtes accusé d'avoir trempé dans la conspiration dont la jnstice anglaise est en train de démêler les fils; le naoment est mal choisi pour revenir.
— Il ne saurait être mieux choisi, au contraire, pour me disculper et me défendre, dans le cas où vos affirmations seraient exactes, dit Jean incrédule.
— Vous auriez tort de vous abuser, mon fils Malcolm vous le dira comme moi. Je ne crois pas que vous puissiez poursuivre votre voyage sans courir le risque d'une arrestation.
Jean les regarda attentivement, doutant beaucoup plus de leur raison que de la sienne.
— Alors dit-il d'un accent incisif, si tel était a vos yeux le danger, pourquoi, au lieu de m'appe- 1er, ne m'avez-vous pas écrit de rester là-bas.
— Les événements se sont précipités dans l'intervalle. Et puis... Vous ne voulez pas comprendre?
— Non, fit Jean sèchement.
— Nous avons une combinaison k vous proposer.
— N'avez-vous pas dit un marché? s'écria 1<3 jeune homme avec indignation.
— Oh ! non, un traité tout au plus. Vous ne devez pas compter sur votre oncle, l'afïeetioa do lord Archibald s'est retirée de vous.
— Et lequel de vous, messieurs, lord Archibald mettra-t-il à ma place? Que Dieu me pardonne si je vous fais injustice, mais savez-vous ce que j'entends dans vos paroles? c'est que nos intérêts sont opposés et que le sort vous donne la haute main sur moi.
Personne ne le démentit.
— Aies cousins, fit-il gravement, je suis venu chez vous en ami.
11 les effleura tous du regard, mais pas un de ces visages ne tressaillit sous le sanglant reproche de son accent.
— C'est aussi en ami que nous vous recevons, dit Josiah, puisque rien ne nous était plus facile que de vous laisser courir à votre perte.
— Ne perdons pas notre temps en discussions, comme le dit mon fils Josiah-Bear, envisageons l'afïaire et ses conséquences infaillibles. Vous avez, permettez moi de vous dire, fait un peu trop pour vous aliéner votre oncle. 11 vous redemande, je le sais, par un caprice qui ne tiendra pas une heure devant l'accusation dont vous êtes l'objet. Vous serez sûrement arrêté, et, selon toute apparence, jugé pour haute trahison. Vous n'ignorez pas que la justice a de bonnes raisons pour ne pas se montrer tendre et l'accusé, — je ne dis pas le coupable — pourra bien payer pour les méfaits de beaucoup d'autres, je ne sais pas si vous êtes cou- ]^able, je sais seulement qu'on vous accuse. Lisez ce journal. On opère peut-être déjà des recherches chez votre oncle. On surveille Burgau-House, mais on ne soupçonne pas votre présence à Blackhorn. Si nous n'avons pas pu vous empêcher de venir, nous avons un moyen de faciliter votre départ. Vous pouvez même repartir aujourd'hui sur l'heure, sans que personne sache que vous avez passé ici. Le canot amarré dans la baie de
Blackhorn vous conduira rapidement, sous la direction de mes fils, au bateau-marchand le Star qui doit quiitter cette nuit le port de Burn.
— Seulement... dit Jean.
— Oh ! le seulement est très peu de chose. Vous vous engagerez, — vous voyez si nous avons confiance en vous? — Vous vous engagerez à ne jamais revenir en Angleterre, à rompre tout rapportavec lord Archibald. Les deux conditions sont également aisées étant donné la froideur plus que marquée de vos relations avec votre oncle et, d'autre part, l'attachement que vous témoignez au Nouveau-Monde. Le service que nous vous rendons vaut bien un salaire. Vous allez écrire une lettre très claire où vous exprimerez cette double résolution, — et le canot sera à votre disposition.
— Ce qui veut dire, fit Jean, que si je n'écris pas?
— Nous vous garderons ici jusquà ce que la police vienne vous y prendre, et ce ne sera pas long, conclut brusquement Malcoim.
— Et ce ne sera pas long, soupira le baronnet, ainsi que le remarque si bien mon fils INlalcoim- Bear.
— Il y a une difficulté, reprit Jean après un rapide résumé mental des circonstances. J'ai l'intention de suivre vos conseils en ce qui concerne mon retou!' momentané aux Etats-Unis, mais je compte bien efïectuer ce retour sans votre assistance et sans remplir la formalité préalable que vous me dictez.
— Essayez, firent-ils simplement.
Les cinq hommes entouraient Jean. Ils se turent et, dans ce grand silence que ne rompait même plus la voix de la mer, Jean eut conscience d'être enfoncé très loin, dans une impénétrable solitude où n'arrivaient pas les bruits du monde vivant. Sur le château vide, hi lumière du couchant n'ai-
DE BURCAU OQ
lumaitplus de clarté. Le regard du jeune homme se tourna vers le dehors, s'arrêta sur la monumentale porte fermée, le ravin; il murmura lo mot de guet-apens.
— Vous vous méprenez, s'il y a une injustice commise, c'est nous qui l'avons soufferte, fit avec une rancune farouche sir Bear s'animant enfin. Un nous a systématiquement frustrés depuis plusieurs générations de notre part légitime. Qui donc à notre place repousserait la revanche'^ Nous n'avons pas le choix des moyens, mais notre cause est bonne.
— Je suis seul ici, sans armes, dit Jean, pourquoi ne me faites vous pas disparaître?
— Mais non, mais non, répondit Josiah conciliant autant qu'imperturbable. Nous n'avons qu'à vous garder ce qui, vous en conviendrez, ne nous est pas difficile ; nous affronterons ensuite le regret de voir la justice s'emparer d'un de nos parents sous notre toit et nous serons aussi bien délivrés d 3 vous que si vous retourniez en Amérique. Le procédé sei'a plus désagréable pour vous, mais il nous donnera des résultats encore plus certains.
Jean (it un subit mouvement, les cinq hommes se rapprochèrent; ils put lire sur tous les visages la haine implacable, la jalousie furieuse qu'il n'avaitpas su deviner et qui, depuis son enfance, le guettaient, épiant l'heure favorable qui mettrait à leur merci l'obstacle détesté. Comme ces Butgau redevenaient vite les fauves prêts à mordre, les pirates prêts à trahir... Jean les regarda sans colère, avec un amère mépris.
— Je n'écrirai rien, lit-il, la police ne me prendra pas, je ne suis encore ni coupable ni accusé. Vous avez bien joué, mes cousins, mais la partie était trop dangereuse.
\)\\n élan d;'sespéré dont l'audacieuse |)romp-
titude les surprit tous, et, une seconde, les para- ]y<a, il leur échappa, passa devant la porie close, escalada avec une incroyable agilité le parapet l)as qui terminait en ce point la cour. Au-dessous de lui, le ravin*dévalait en une pent- abrupte au fond pierreux et obscur. Mais, après le ravin, il n'y avait qu'à traverser un coin de bruyère pour atteindre la baie où se balançait le canot. L'entreprise était terrifiante, insensée, mais en se rappelant le roc que Jean avait sautée les Burgau eurent une criiinte. Ils virent le ""'eune homme sauter et retomber sur ses pieds au fond du ravin. Le choc ne l'avait pas tué, non, pa- même blessé. Ils se ruèrent sur le garde-fou à l'instant où le jeune homme prenait son élan . Il allait repartir, s'échapper certainement avantqu'on put arriver à lui barrer la route. Il fitdeux paspour reprendre sacourse, s:i tête blonde découverte se dressa distincte dans le ravin, puis il s'arrêta, et, sans même chanceler, tomba comme une masse la face contre terie.
Les Burgau descendirent auprès de lui par un passage à eux connu, ils trouvèrent leur cousin encore étendu, Jean n'avait pas fait un mouvement, pas poussé un soupir depuis sa chute.
Ils l'entourèrent; ils retournèrent ce corps inanimé lugubrement lourd; l'une des jambes pendait comme brisée^ le visage était couleur de marbre, les yeux très dilatés, grands ouverts, s'étaient voilés de biume; d'une déchirure au front qu'avait faite les broussailles, le sang ne coulait déjà plus. Les Burgau échangèrent un regard en penchant sur le jeune homme leurs ligures devenues teneuses; sir Bear s'était agenouillé près de son neveu dont Josiah soutenait la tête; il passa la main sur la poitrine, sur les poignets de Jean.
— Mort ! lit Josiah, formulant tout haut la conviction qui les avait tous assaillis,
— Mort, répéta machinalement le pore; ainsi que ledit mon fils Josiah-Bear, il est bien mort.
Il était mort. Il gisait brisé, à jamais inerte, sur l'herbe froissée du ravin, le jeune iiomme qui s'était tenu si grand, si fort et superbe, une heure pkis tôt, devant la mer. De la magnifique créature qui dominait tout de son altière beauté, de l'homme au cœur loyal et chaud, à l'intelligence aidente, il ne restait plus que cette loque sanglante.
A ce moment, une voix douce et claire dit au dessus des Burgau.
— ÎNÎe voilà avant les autres. Mais quel gibier poursuivez-vous? Qu'avez-vous encore tué dans le ravin ?
Deux mois après, la famille de Burgau se trouvait par hasard réunie dans le grand parloii de Blackhorn. Cette pièce était au château le centre de la vie de famille; c'était là que les Burgiiu satisfaisaient à leurs rai'es velléités sociables et qu'ils se réfugiaient lorsque l'inclémence du temps devenait suffisante pour interdire même à un Burgau fl'j mettre les pieds dehors.
C'était là aussi que restait ordinairement miss Araminthe, la sœur de sir Bear, une vieille demoiselle qui était revenue s'installer à Blackhorn après le veuvage de son frère.
Le parloir vaste et rudement ordonné ne rtianquait pas d'un certain caractère grandiose avec ^^s boiseries sombres, ses quelques meubles mas-
^•»2 LA rAMILI.li
sifs, sa cheminée antique, ses deux bahuts qui f^-upportaient des coupes d'argent gagnées à quelques cuncours sportifs. De nombreuses peaux de bêtes étendues à terre masquaient la nudité du parquet vermoulu; de nombreux trophées de chasse racontaient les exploits dont les Rurgau étaient coutumiers.
Rie 1 qu'on n'eût guère dépassé le milieu du jour, uie clarté de crépuscule tombait déjà des trois grandes fenêtres au sommet arrondi qui se touchaient presque et regardaient du côté de la mer; et la ilamme du foyer dansait toute rougeoyante sur les boiseries et les vitres.
Miss Araminthe trônait à l'un des bouts de la tabU> sur laquelle s'amoncelaient les matériaux de s( s éternels iravaux de couture et de tricot. Aliss Ara nmtlie était vieille, petite comme son frère; eile é ait b orne, émaciée, et donnait l'impression (l'un im| a pable fantôme. Ses cheveux gris res- Kcmblaicnt à une vapeur d'automne, son visage à. un c'air de lune ou à un reflet indécis d'écume des r-taux; son corps vêtu de nuances ternes, à un de ces lambeaux de brouillard sans forme ni consistance, qi e le vent déchiie et traîne sur la mei-, L'exprc' si m effarée^ mobile de ses traits ne démentait p lint cette nuageuse apparence. Miss Araminilie étiit un pauvre caméléon qui ne reflétait jan a s de brillantes couleurs et trop souvent n'en coi s -ivait plus du tout.
A côté de la vieille demoiselle, Jessica l'unique tjUe de la maison, profitait du jour vacillant i)Our mettre la dernière main à un dessin dontlachèvement s( mbiait lui causer des déboires; elle penchait sur son œuvie sa tête délicate aux cheveux de lin. Mais elle se redressa avec pétulance et l'on vil un v..>-a^e boudeur et maladif, très pâle, deux larges yeux soml)res et cernés qui ressoitaicnt
trop noirs dans la blancheur laiteuse des traits et sous la frange droite des cheveux clairs.
Franck et Jack, qu'une chasse infructueuse disposait il un assoupissement maussade, étalaient devant le feu leurs grandes iaml)es fatiguées. JNlalcolm lisait un journal de l'air sévère et judicieux d'un homme qui cherche des faits et que préoccupe peu le souci littéraire. Enfin on distinguait, dans l'ombre de la cheminée, la tête inclinée de Josiah et la ligne inégale de ses épaules.
Le chat de miss Araminthe ajoutait par son attitude béate, une note lassurante à ce tableau familial. Il est vrai que les chiens épars un peu partout ne dormaient que d'un œil, en bêtes avisées et prudentes, instruites par la verge de l'expérience et pour qui la vie est une succession, rai)ide de hauts et de bas.
— Ces Irlandais sont dans une mauvaise passe, remarqua Malculm en froissant son journal pour passer d'une colonne à l'autre.
— Oui, il y a eu un coup de filet et je pense qu'on va faire un joli massacre, dit de son coin .losiah du ton d'un citoyen vertueux qui ne reculerait devant aucun sacrifice pour le bien de son pays.
— Il y a vraiment un chef d'échappé avec quelques représentants du menu fretin, poursuivit Malcolm.
— ^'ous savez bien que le Gouverneur (nom donné familièrement pai- les enfants anglais àleur père) est à Borough tout exprès pour conférer sur les mesures à prendre...
— Comme s'il était à supposer que les fugitifs irlandais choisissent la côte du Wildshire pour aborder! C'est simplement inadmissible.
— Ah! soupira Josiah, ces gens-l;\ ont une astuce si diabolique.
— En tout cas, fit Franck en bâillant, on peut dire que le Gouverneur se donne de la peine pour assurer l'ordre et la sécurité du pays.
Ses frères parurent s'associer avec entrain à ce tribut filial, sauf Jack qui grommela :
— Je ne sais pas s'î4 a jamais eu les yeux si bien ouverts pour l'intérêt du pays, mais je jure bien que je ne lui ai jamais vu la bourse aussi bien close. Il faut une scène pour obtenir un malheureux chèque de dix livres. Nous n'auions bientôt plus rien à envier à lady Hedwige de High-Grange, et si Malcolm s'était laissé faire, l'alezan aurait passé dans les écuries de lord Boon.
« Mais sur ce chapitre et quelques autres, mon fils Malcolm n'était nullement disposé à se laisser faire.
Jessy fit un geste violent, et, avec une exclamation indignée, lança une poignée de crayons au milieu de la chambre.
— Là! criat-elle. Je ne peux pas et qu'on ne m'en parle plus.
— Oh! Jessy, votre beau dessin! fit miss Ara-^ minthe tout essoufflée, pendant que les jeunes ours de Burgau surveillaient d'un omI diveni cette explosion d'un tempérament qui rappelait si llattcusement le leur.
— Vous ne pourrez pas continuer le dessin sans les leçons d'un bon maître ou d'une institutrice, fit Josiah d'un ton sympathique.
Mais cette réflexion obligeante parut exaspérer le courroux de sa sœur.
— Je ne veux pas d'institutrice! cria Jessy, puisqu'on a eu la bonne idée de mettre miss Minnie à la porte. Je viendrai bien k bout de ce stupide dessin. Si encore Harry m'aidait, mais il vit plus que jamais dans la lune.
— Cela doit être une lune bien rousse, dit Jack.
— Il refuse de retourner chez son recteur pour continuer ses études, reprit Jessy, lui qui était si ravi autrefois de quitter Blackhorn. Et moi j'aimerais mieux mourir que de quitter le château.
— Je crois, fit miss Araminthe d'un air troublé, qu'il conviendrait d'appeler l'attention de mon frère sur la santé de Harry.
— Bah! répliqua Malcolm, si vous n'étiez pas toujours à encenser ce garçon, îi favotiser toutes ses lubies, il ne serait pas si piteux. Harry est ce que vous le faites, tante Araminthe.
— Avec ou sans Hairy, je m'en tirerai, reprit l'obstinée Jessy, et je n'aurai pas d'institutrice,
— Et moi, j'entends que vous en ayez une, dit Malcolm, quand ce ne serait que pour vous obliger à tenir votre langue et à rester dans la salle d'étude. Lorsque vous êtes là, j'aimerais autant avoir autour de moi toutes les pieuvres de la mer,
— Mais, dit Josiah venant au secours de son frère avec sa complaisance habituelle, je sais que le Gouverneur est décidé à ne plus laisser Jessy vaguer à sa guise. Sa dernière escapade chez le pasteur est revenue aux oreilles de sir Beaj-; miss Minnie serait déjà remplacée si...
— Si le choix n'était difficile, acheva Malcolm entre ses dents.
— Je suis convaincu, dit Franck, que sir Bear cherche aujourd'hui môme une institutrice pour Jessy. Puisque le Gouverneur a prétendu qu'il allait à Borough pour un motif d'intérêt public, c'est bien entendu qu'il a en vue tout autre chose Demandez-le-lui quand il reviendra, ajouta ironi quement le jeune homme; ses six heures de cheval à la bise l'auront peut-être disposé aimablement.
— Il sera plus frais et alerte qu'aucun de nouï^,
36 I-A FAMILLK
grommela Malcolm qui puisait toutefois une certaine fierté dans l'indomptable vigueur du chef de la famille. J'espère qu'il nous ramènera une personne de tête.
— Je n'en veux pas, je la déteste! gémit Jess\% et si l'on me tourmente, je... je me marierai!
— Jessy, vous me faites froid dans le dos, dit Josiah, comme sa sœur se taisait effrayée ellemême d'avoir suggéré un parti aussi désespéré.
— Je ne suis plus une enfant, dit dolen'^ment la jeune IiUe.
— By Jove! par Jupiter, qui vous a dit cela? fit Malcolm qui, avec ses frères et plus spécialement Josiah, ne se privait pas d'exclamations moins inofïensives. Qui vous a dit, Jessica, que vous n'étiez plus une enfant? Jem du presbytère? Si je vous rencontre encore dans ces parages, je vous donnerai devant lui quelques coups de baguette de saule pour lui apprendre, et à vous aijssi, que vous n'avez point passé l'âge de la férule.
Jessy, mi<^e hors d'elle-même par cette menace ignominieuse, s'avançait les griffes en avant sur son antagoniste, quand IMalcolm la saisit par le bras, et, sans même se déranger, la rejeta sur son siège.
Franck faisait sa partie dans cet agréable entretien de famille en ramassant les crayons do Jessy pour les mettre au feu.
C'était au moins incompréhensible que Jessy s'opposât si formellement à quitter Blackhorn ; il fallait conclure que ces rapports, pour le moins vifs, lui paraissaient comme à ses frères empreints d'une certaine animation intéressante qui combattait la monotomie de l'existence. Même dans leurs instants de détente et de nonchalante galté, les Burgau gardaient quelque chose d'irré-
DK BURGAU 37
mèdiablement agressif qui les empochait toujours de ressembler à une autre famille. Quant ù tante Àraminthe, les émotions avaient la faculté de la décolorer, et comme au milieu de sa terrible famille, son âme pusillanime oscillait sans cesse d'une frayeur à l'autre, sa personne était le théâtre d'une fluctuation de nuances très remarquables, la teinte de ses vêtements et de ses cheveux semblant participer à cette transformation. Mais elle restait tellement passive, acceptait d'une âme si fataliste les péripéties agitées de Blackhorn qu'on pouvait croire qu'en voyant ses neveux s'égorger entre eux ou accomplir n'importe quel acte barbare, elle se contenterait de devenir insaisissable et incolore sans lever un doigt pour s'opposer à l'exécution du forfait. Aussi, en ce moment, ne s'interposa-t-elle ni d'un regard, ni d'un mot.
— yoiVd TIarry, dit Josiah.
Quelqu'un entrait elïectivement au parloir, un jeune garçon élancé, aux mouvements doux et lents, aux manières presque féminines; avec ses cheveux frisés et fins, assez longs, ses vêtements de velours foncé, il avait l'air de quelque jeune ménestrel. Mais si tel avait été son rôle, il n'eut tiré de sa viole que de mélancoliques accents, et de son cojur que de plaintives chansons.
11 s'assit auprès de miss Araminthe, attira à lui un livre qu'il ouvrit sans prononcer un mot.
— Ilarry, laissez là ce grimoire^ s'il vous fait mal â la tête, dit Malcolm, et dispensez-nous de vt)s mines languissantes.
llarry releva les yeux, de beaux yeux bruns, mais cette sollicitude fraternelle ne le dérida pas.
— J'ai entendu ouvrir la grille, sir Bear est-il rentrée demanda Jack.
— Non, fit Harry; ce sont des voyageurs.
Et il se replongea dans sa lecture.
— Des voy;igeurs, grand Dieu! murmura l'impressionnable Araminihe récapitulant à part elle les éléments du souper.
— Des voyageurs ! s'écria Jessy enchantée d"une diversion, et pi été à se lever pour gagner une fenêtre d"où elle pourrait voir et probablement reconnaître l(;s nouveaux venus.
Les incidents de ce genre étaient peu fiéquents à Blai khorn, et les jeunes gens dnigiiérent trahir une vague curiosité pour les étrangers qui allaient soulever le poids de l'ennui général.
— Une visite pour sir Bear, annonça un domestique entr'ouvrant la porte avec parcimonie.
— Eh bien! Basilef fit Malcolm.
— C'est que je ne sais pas où faire entrer, répondit le serviteur d'un air dubitatif.
— Ici, naturellement,
Le vieux sot jugeait-il que les distractions abondaient à Blackhorn?
Basile introduisit presque aussitôt les visiteurs, un vieillard et une femme. On comprenait que Basile eût hésité sur leur rang social et se lût demandé quel lieu de réception il devait leur assigner. Le vieillard qui paraissait malade et affaissé s'enveloppait d'un manteau qui ne laissait guère voir de lui qu'une belle barbe blanche. Sa compagne qui était jeune disparaissait également de la tête aux pieds dans une cape grise d'étoffe grossière, telle qu'en portent les paysannes; son visage, sa personne ne se dessinaient que confusément sous cet engloutissant manteau. On devinait une taille jeune et fière, une robe de laine noire qui n'était pas une robe de paysanne.
La jeune fille hésitait près de la porte, son regard parcourut la pièce d'aspect si peu moderne, mais attirante cependant avec la belle tlamme de
son âtrc qui luttait contre le crépuscule. Puis la visiteuse marcha du côté où les fenêtres encadraient une parcelle du ciel gris, sans accorder un coup d'œil aux autres occupants de la pièce et comme si la di.Lmité de l'aîné de Burgau n'existait pas pour elle, elle ne s'arrêta que devant miss Araminilie.
Mais une déception se peignit sur ses traits pendant qu'elle adressait la parole à la vieille demoiselle bouleversée.
— Madame, dit-elle, un peu bas, mais ave-; la plus pure accentuation, nous appoitons mon père et moi une lettie d'introduction pour M. de Burgau.
— Mon frère n'est pas ici, répondit miss A.raminthe d'une voix entrecoupée. Mais... Malcoim...
Malcolm ne vint pas au secours de sa tante avec une chevaleresque courtoisie, cependant il dit :
~ Mon père va rentrer. Si vous voulez l'attendre...
— Oui, fit la jeune fille avec un impatient soupir.
— Oh! cria miss Araminthe, prenez garde. Le vieillard chancelait et se racci'ochait lourdement à sa fille.
Celle ci pàlis-ante le soutint d'un air d'angoisse.
— Il est malade? balbutia miss Aiaminthe.
— Oui. fatigué surtout. — Oh ! père...
Ce dernier mot fut une plainte mal contenue.
— N'avez pas peur, mon enfant.
Et miss > raminlhe, par quelque prodige recouvrant tout a coup se-: esprits, glissa son b;as grêle sous l'autre bras du vieillard.
— Il faut le restaurer. l« faire reposer. Venez, ma chère.
Elle emmena les deux étrangers.
Une demi-heure plus tard , miss Araminthe
jO I,A FAMILI.F,
l'ontrait on disant à la jeune fille qu'elle faisait passer devant elle :
— Ne gardez aucune inquiétude, mon bouillon ne pouvait que le ressusciter. Il vaut mieux laisser M)Lre père dormir, je vous assure. Asseyez-vous ici en att(M]dant sir Bear.
— Sir Bear? répéta la jeune fille perplexe. Mais miss Araminthe redevenait timorée, elle
perdait grand train l'atome d'initiative que lui avait communiqué l'urgence de la situation et elle bredouillait déjà à son ordinaire.
— Asseyez- vous, tout ira bien, répéta-t-elle d'un ton lamentable.
Jack céda sans empressement sa place au coin du feu et chercha gîte ailleurs en s'étirant comme un grand lévrier qui s'ennuie. La voyageuse silencieuse, encore tremblante, s'assit sur le siège qu'on lui abandonnait, une sorte de large banquette rembourréede drap. Elle se blottit dans l'angle de ce meuble primitif et ramena autour d'elle, d'un geste craintif, la mante qu'elle n'avait point quittée, comme si elle s'en faisait instinctivement un abri dans cette demeure inconnue; puis elle baissa les yeux sur la flamme et frissonna de tous ses membres.
— \'ous êtes lasse? dit Josiah.
Elle se tourna avec une sorte de confiance du côté d'où venait de s'élever cette voix qui lui avait paru compatissante.
— Oui, bien lasse, répondit-elle seulement dans un long soupir.
— La traversée a été mauvaise, reprit Josiah du même accent de déférence.
— Oh! fit-elle avec élan, nous avons cru en mourir.
Josiah continua posément :
— Ces bateaux de pêcheurs sont si durs. Si
DE DURGAU 4I
encore vous aviez pu vous reposer une nuit au port de Burn!
Mais, cette fois elle ne répondit rien. Dans l'ombre de son capuchon, elle avait siibilement rougie ; sa poitrine se soulevait toute haletante. Elle eut un regard elîrayé.
Josiah jugea qu'il s'était assez immolé aux lois de la politesse, ou bien il savait tout ce qu'il avait voulu apprendre, car il se tut et sa famille imita son mutisme.
La jeune fille resta immobile, les yeux attachés sur l'âtre. L'émotion qu'elle venait de trahir s'apaisa peu à peu, se noya dans l'engourdissement que favorisaient l'obscurité, la chaleur, le bruit monotone du vent et des vagues.
Demi-éveillée demi-assoupie, dans une confusion de réalité et de rêve elle songeait; son esprit la reconduisait sur une i oute très longue qu'elle avait suivie, lui semblait-il, à son corps défendant, et qui, de loin, de si loin, l'avait amenée au château de Blackorn, îi cette place, auprès du foyer llambant des Burgau.
A mesure que ses souvenirs remontaient ce chemin qui était celui de sa vie, elle redevenait une enfant, presque un baby qui venait de perdre sa mère. Mais elle avait beau regarder dans les fantasmagories du feu, interroger les flammes, scruter sa mémoire, elle ne pouvait pas se rappeler sa mère. Elle se rappelait fort bien, par exemple, que, tout enfant, et encore en grand deuil, elle avait traversé la mer pour aller dans un couvent où l'on parlait une langue étrangère; mais cette langue française était devenue la sienne au moins autant que Tanglais. C'est là qu'on lui avait appris qu'elle se nommait Monique de Lens-
^Son père venait la voir. Il était beau, jeune, avec ses cheveux tout blancs; il traitait Monique
avec douceur et il l'aimait bien... mais il aimait antre chose infiniment mieux qu'elle.
Û^Le couvent était un établissement aristocratique qui recevait des jeunes filles de grande maison. Monique ne l'avait pas même remarqué; iî lui paraissait tout naturel de vivre dans un tel milieu et avec des compagnes dentelle était ré< gaie; elle se trouvait chez elle dans les nobles de meures où on l'avait quelquefois accueillie, quand la supérieure avait accepté pour sa petite Anglaise l'invitation dune amie. Mais la supérieure s'était montrée difiîicile et prudente dans ces acceptations.
Chez les sœurs de Bourges, Monique avait été jxirfaitement heureuse à sa manière tranquille.
Quand son père, vieilli, mais gardant sur son visage la même expression de douceur et d'indomptable fermeté, était venu chercher Monique, elle avait éprouvé comme un brisement en elle, elle avait dit un adieu muet et poignant à une portion chère de sa vie.
Si Monique avait su pourtant, si elle avait pu prévoir... Oh! mon Dieu, elle n'était pas faite pour un pareil sort, elle n'était pas faite pour les scènes qu'elle avait traversées di^puis un an, pour la vie avantureuse qu'elle avait dû subir. Elle était née pour la sainteté de la famille, pour la dignité de la caste à laquelle elle appartenait par sa mère. Au milieu des conflits où le hasard l'avait jetée, son âme tendre et fière se repliait sur elle-même avec amertume. Elle se semait ballottée sur une mer dangereuse et ne voyait pas le port, mais elle voyait son père qui, du pas grave et décidé dont il marchait lui-même, entraînait Monique vers un sanglant horizon.
La tête de Monique s'appesantissait, les idées c'e la jeune fille s'effaraient en un tourbillonne-
DE BURCAP i;,
ment douloureux dans lequel saillait çà et là (juclque objet d'épouvante. Elle revivait, dans le trouble de sa songerie, la tumultueuse crainte des dernières semaines, le péril mortel des derniers jours, les fati^^ues surhumaines du voyage qui lui avait paru interminable, la traversée sur une mer houleuse... car ils avaient traversé le canal cette nuit dans un bateau de pêche... Qui donc le lui avait fait dire tout à Theure? qui lui avait arraché avec une dextérité si souple l'aveu qu'elle devait à tout prix garder?
Et puis, brisée encore de ces horribles heures, elle avait dû marcher avec ce vieillard épuisé qui s'affaiblissait, qui semblait prêt à mourir, et qui ne voulait ni s'arrêter ni se rendre, qui, aux supplications de iNlonique, réDondait avec calme :
— Allons.
A la lin, comme il défaillait, elle était entrée dans une sorte de manoir démanteléqui ressemblait aune ferme. Une jeune fille mise à peu près comme une servante et que ses domestiques appelait lady Hedwige les avait accueillis d'une façon tacilurne, mais sans dureté, avait fait assoir Monique et son père dans une grande cuisine. Monique conservait une image nette de la salle délabrée, des faïences de couleur sur les dressoirs branlants, du va-et-vient des filles de la ferme et des valets de labour. Et pendant que les voyageurs se réchaulîaient, qu'on leur préparait un réconfoi-îant breuviige dont l'odeur caressait déjà leurs narines affamées, un homme était survenu qui était le maître de céans et qui avait enjoint aux vagabonds de partir.
Ils avaient obéi. Tandis que Monique soutenant son père s'ai rétait sous les ormes de la cour pour s'orienler.et peut-êtreaus<ipourdonnerundornior regarda la cuisine chaude et lumineuse, quelqu'un
s'était approché d'eux et hidy Hedwige sans s'excuser, sans protester contre la brutrale sentence qui rejetait au froid les deux voyageurs, avait étendu vers un point du ciel son )3ras recouvert il 'une manche de grossière étoffe de laine bleu en disant :
— N'allez pas là.
— Qu'y a-t-il? avait demandé Monique regargant au loin dans la direction de la mer une crête indistincte qui semblait planer dans le ciel.
— Il y a Blackhorn, le château des Burgau. Lady Hedwige était rentrée très vite. Mais
Monique et son père, perdus dans la paix morte de la campagne assombrie et solitaire, avaient marché droit sur Blackhorn à travers la lande.
Monique ne se rappelait plus bien comment ils avaient atteint le château^ les faits s'effaçaient dans sa torpeur croissante, il ne restait plus pour elle que la forme voilée, menaçante, d'un grand danger à fuir. Dans un remous soudain de sa pensée endormie, surnagea tout à coup l'aiguillonnante conviction qu'elle s'était reposée trop longtemps, que le danger pressait, qu'elle devait se remettre en route et qu'il n'était peut-être plus temps, — qu'elle n'avait le droit ni de se reposer, ni de se chauffer ou de dormir, qu'il fallait marcher... qu'il fallait...
Elle se dressa sur ses pieds dans une impulsion de désespoir et demeura debout, palpitante, aveuglée par un grand jet de lumière. Devant elle, sous la clarté vive d'une lampe qu'on venait d'allumer, un petit homme tout raide considérait Monique sans rien dire.
Dans le mouvemet brusque qu'elle avait fait
pour se lever, la cape de la jeune fille avait glissée
en anière. montrant un visage d'ovale pur, un
eint éblouissant, une bouche et un menton aux
DE BL'RGAU 45
lignes fines et légères, deux yeux d'un bleu magnifique, des cheveux bruns en larges bandeaux ondes parmi lesquels courait comme un rayon fugitif une nuance de cuivre.
Monique apparaissait ainsi en pleine lumière ; dans les plis rejetés de sa cape, son corps se dessinait superbe et svelte en des proportions classiques que n'altérait point l'étofte rugueuse dont la jeune fille était vêtue.
Le regard de Monique, le regard de l'être surpris dans le sommeil, se leva sur sir Bear avec une supplication pathétique.
— Ma chère, c'est... mon frère, sir Bear.,, murmura la voix grelottante de miss Araminthc.
Et la vieille demoiselle expliqua nerveusement, comme si elle redoutait le sort réservé à sa communication :
— Le père de cette jeune fille s'est trouvé mal, je l'ai fait coucher dans le pavillon de l'Etranger... non, non, que dis-jef dans la petite chambre du second. Il ne pouvait pas repartir, Bear, je vous l'aflirme. Josiah a dû vous le dire quand il est allé dans la cour au-devant de vous. Ils ont une lettre d'introduction d'Horace Erman.
— Je vais vous montrer cette lettre, fit timidement Alonique.
— Non, non, après le dîner, nous aurons tout le temps, réphqua sir Bear avec ce qui, chez lui, pouvait passer pour de la bonhomie. Et je dois vous dire, Araminthe,que vous auriez puolirir une meilleure chambre à notre hôte. Compensez cela, je vous prie, en vous occupantd'une bonne instillation pour mademoiselle, et mettons-nous à table.
Miss Araminthe guida Moniau^v«r!?"4s'^:le à manger. Elles passèrent devapIrjosiahqtii'tèôiiH la porte ouverte, pendant que^^JeSsy murmurait pour le bénôfice de huack : /■- xj <rD
46 LA Fy\MlLLE
— Comme sir Bear devient hospitalier?...
Monique s'assit donc à la table des Buro:au. C'était une table frugalement servie quoiqu'elle eût imposante appaience, grâce à ses dimensions et aux lampes de bi onze vert, très antiques, qui en éclairaient les deux bouts. Dans la pénombre du reste de l'appartement, le vide de la pièce peu meublée n'était rompu que par deux consoles au bois tout luisant de vieillesse, qui s'enorgueillissaient de quelques pièces d'argenterie.
Le service était fait par un domestique en livrée défraîchie noire et orange. Monique reconnut dans cet homme le concierge qui lui avait sans difficulté ouvert la grille; le personnel du château semblait restreint.
Monique mangea de la bouillie d'avoine au lait, des pommes de terre, du roastbeef froid, le tout assaisonné de pickUs variés; elle avait refusé de l'éluvée de poisson; mais comme Josiah lui demandait si elle ne voulait pas avouer son inclination pour un plat irlandais, elle s'en servit aussitôt sans rien dire.
Les trois femmes se retirèrent, laissant les seigneurs de Rlackhorn déguster dans le recueillement une bouteille de Porto d'assez trouble aspect qu'ils agrémentaient, pour plus de délectation, de grosses olives et d'amandes salées.
Quand sir Bear et ses fils rentrèrent au parloir^ miss Araminthe était en train de dire à Monique en dépliant son ouvrage :
• — Votre père dort, il n'a besoin de rien, vous le dérangeriez beaucoup. Et voici mon frère,
Monique n'avait pas repris son siège au coin du feu, elle s'était assise derrière la lable auprès de Jessy qui se taillait de nouveaux '\ayons pour recommencer la lutte contre son dessin. Monique
jeta un coup d'œil distrait sur le travail de l'autre jeune fille.
— C'est hideux, n'est-pas? fit Jessy qui, ayant voulu rendre un effet de feuilles mortes sur la bruyère, n'avait réussi h produire qu'une espèce . de gcilette d'aspect orageux et tourmenté.
Toujours du même air absorbé, et comme si sa volonté n'avait aucune part aux mouvements de ses doigts. Monique donna quelques coups de crayon à l'informe composition de sa voisine.
— Vous dessinez? dit Jessy en la surveillant d'un œil soupçonneux et critique.
Monique tressaillit et sembla surprise et alarmée de ce qu'elle venait de faire. Jassy poursuivait d'un ton de rancune :
— Oii! vous ne savez pas ce que c'est de dessiner n'importe quoi sur la bruyère de Blackhorn. Il faut en avoir essayé. Aiiss Minnie, ma governess se figurait y entendre quelque chose; et, quoique je n'aie jamais pu la souffrir, je ne voudrais pourtant pas vous montrer les aquarelles monstrueuses ({u'ellc a faites.
A en juger par les notions qu'avait données njiss Minnie à son élève, il n'y avait qu'à ratifier le jugement rigoureux qu'impliquaient les confidences de Je-isy.
— Rien ne peut vous donner une idée des tours que jouent ici les ombres, c'est un mirage qui vous déroute sans cesse; la falaise et la bruyère seraient aussi mouvantes que les vagues qu'on n'aurait pas des résult.its plus impi'évus. Cette lumière grise, qui parait toujtK.rs si dôplorahlement pareille, est aussi changeante dans les effets qu'une robe de se- peut' on croit faire une hunnête mas^e de rochers et cela se trouve une trombe ; on df^s^i'^e un arbre et il vous prend des airs de corail ou de polype, bien heureux quand un buis-
son ne ressemble pas à un poulpe et le chian du berger à quelque chacal. C'est folie de vouloir dessiner à Blackhorn.
— Alors, fit Monique, pourquoi dessinez-vous?
— Parce que j'aime.
— Miss ]\linnie a-t-elle donc cessé ses leçons? demanda Monique qui s'arrêtait avec peine sur le sujet des préoccupations de Jessy.
— Elle est partie, répondit Jessey victorieusement.
Les hommes qui se réinstallaient n'accordaient aucune attention à l'entretien en sourdine des deux jeunes filles; du reste, Jessy parlait trop bas pour qu'on pût l'entendre.
— Sir Bear l'a congédiée pour une question d'arithmétique à laquelle elle n'a pas su me répondre, le jour où nous sommes allés pour la dernière fois entendre prêcher le ministre méthodiste. Alors elle est partie pour le Venezuela où on lui offrait une place. — Oh ! voyez donc ce que vous pourriez faire pour que cette branche morte ne rappelle pas tant une tringle à rideau?
Au moment où Monique reprenait le crayon en réponse à l'adjuration de Jessy, sir Bear demanda :
— C'est Horace Erman qui vous adresse à moi?
— J'ai peur qu'il y ait méprise^ fit craintivement Monique, ma lettre est au nom de Burgau...
— Je m'appelle Burgau, répondit brièvement sir Bear.
— Je me suis quand même trompée, reprit-elle du même air troublé et triste. J'ai entendu qu'on vou^ nommait sir Bear et l'adresse de ma lettre porte le nom de Jean de Burgau.
Un silence complet suivit cette parole. On eût dit que le nom de Jean de Burgau était tombé dans le videj comme une pierre dans un puits sans fond,
Ce fut Monique qui reprit :
— Nous ne pensions trouver M. de Burgau que dans le Manshire, mais en entendant par hasard parler de Burgau dans ce comtô, j'ai cru...
Sa voix s'éteignit.
— Jean de Burgau est en Amérique, dit Jessy dans le persistant silence des autres.
— Oh ! y est-il encore? On nous avait fait espérer qu'il serait revenu. Nous ne le connaissons pas personnellement.
Elle avait pris une lettre dans un petit sac de cuir fauve attaché à sa ceinture. Sir Bear étendit la main et la jeune fille céda à l'invitation formelle de ce geste.
— Oui, fît le baronnet parcourant des yeux l'adresse. L'enveloppe n'est pas fermée, me permettez-vous"?
Il tira et déplia un feuillet mince et lut : « Horace Erman recommande à Jean de Burgau. Monique de Lens et son père. »
Monique allait rependre sa lettre. Sir liear lui dit d'un ton tranchant :
— Je pourrais peut-être vous rendre le service que vous attendez de mon neveu. Que désirezvous V
— Nous avions lieu de compter, fit Monique les yeux baissés et d'une voix hésitante, que M. de Ikirgau faciliterait notre embarquement...
— Pour l'Amérique, acheva sir Bear. Que chercherez-vous là-bas?
— Un emploi de gouvernante pour moi... J'ai des grades.
— Pourquoi si loin?
— Parce ce que... parce que, fit- elle avec effort, ces places y sont mieux rétribuées.
— Et si l'on vous en offrait une en Angleterre?
— Noiij répondit-ello.
Sans paraître remarquer l'aoritation de Moui- QUP sir Bear continua de son ton le plus gourme: ^ 1 Votre père est malade, le climat britannique ne lui convient pas.
Mais elle, se détournant avec effroi du petit homme glacial qui venait de la confesser, repon-
lit :
Je vous remercie, sir Bear, nous repartirons
demain.
On parla d'autre chose, et la famille se sépara peu après pour la nuit.
L'aube se levait à peine sur la mer et Blackhorn (^tait encore plongé dans l'ombre. Cn vent chaud balavait mollement l'avenue de châtaigniers tout tordus qui reliait la cour d'entrée aux jardins. Lt. <ous cette aurore tiède et obscure, à l'abri des arbres demi dépouillés. Monique marchait enveloppée de sa grande mante, les veux de loin sur le> tours qui gardaient la grille ; cà la meurtrière d une d^ ces tours, un point de feu vif et piquant comme une étoile annonçait que Basile, le concierge, était levé et avait allumé sa lam.pe pour se préparer avant le jour à quelque matinale besogne. Ce vent doux qui souffle surtout en novembre soulevait autour de Monique des essaims de feuilles mortes, et d^autres feuilles brunes et sèches crépitaient suus le pas un peu furtif de la jeune fille.
Monique se détournait quelquefois pourétudiei le ciel dont la couleur de fonte devenait imperceptiblement plus claire.
DF RARGAU 5I
Elle semblait attendre quelqu'un.
Un bruit de pas l'arrêta net, quelque chose comniH un mot d'action de grcàces flotta sur ses lèvres et elle alla au-devant d'une ombre qui descendait de l'extrémité supérieure de l'avenue.
Mais l'exclamation de joie fervente mourut sur ses lèvres dès qu'elle reconnut l'homme qui s'approchait. Le premier anéantissement dominé, elle se raidit et répondit d'une voix presque é^ale au bonjour cérémonieux et cassant de sir Bear.
L'heure, aussi bien que le costume de Monique, interdisait la supposition dune promenade; Monique accepta en brave l'interprétation que sir Bear ne pouvait manquer de donner à cette sortie et quand le baronnet reprit :
— Déjà debout? Si pressé de partir?...
Elle répliqua :
— Nous avons joui assez longtemps de l'hospitalité de Blackhorn. Je vous suis reconnaissante de votre accueil ; j'ai laissé une noie dans ma chambre pour remercier miss Araminih 3.
— Ah! c'est fort bien, dit-il d'un air quasi enjoué, mais il est heureux que je me trouvé là pouj^ vous faire ouvrir; mon concierge, qui est — je déplore d'avoir à le dire — l'homme le plus têtu du monde, n'aurait probablement pas compris le sens de votre requête, ^'ous attendez votre père, mais il n'est pas prêt.
— Vous l'avez vu?
— Je viens de lui parler. Voulez- vous que nou.s montions un peu plus haut où l'on respire mieux?
Ils gagnèrent les jardins enterrasses. Blackhorn occupait une surface plus étendue qu'on ne l'aurait supposé. On ne distinguait de laque l'immensité morne de la bruyère borné au loin par la ligne des bois. Monique pensa que le promontoire
de Blackhorn était comme une île perdue entre la solitude de la mer et celle de la lande.
Monique et son compagnon marchèrent quelque temps en silence, la jeune fille aspirant l'air qui lui paraissait en effet moins étouffant que dans la cour.
— Je crains, commença sir Bear d'un ton mesuré, que vos préparatifs n'aient été en pure perte. Bien entendu, je ne voudrais pour rien au monde entraver des projets auxquels vous semblez tenir, mais je me crois autorisé à vous dire mon avis. Si vous sortez de Blackhorn ce matin, je ne reponds pas pour Patrice O'Hara des suites de votre tentative.
Monique s'arrêta comme foudroyée devant lui; son jeune visage se décomposa, devint d'une pâleur de cendre, ses lèvres blanches palpitèrent en vain, sans proférer un son, et elle tourna un regard éperdu d'animal traqué vers l'homme qui venait de lui asséner ce coup cruel.
Oh ! que n'aurait-elle pas donné pour savoir mentir, pour pouvoir protester, se défendre, repousser avec sans-froid, avec un audacieux défi, l'attaque meurtrière... Et puisqu'elle ne pouvait pas commander le mensonge à ses lèvres, au moins aurait-elle dû revêtir d'indifférence son misérable visage.
Sir Bear reprit :
— Que ferez-vous au milieu de ceux qui vous poursuivent quand il nous a été si facile de vous deviner, à nous qui ne vous connaissions pas'^ En ijuelques heures, vous aurez franchi les bornes de notre désert; le signalement du patriote irlandais Patrice Ollara est puMié. Et puis, permettezmoi de vous avouer, mon enfant, que vous dissimulez bien mal et qu'il vaudrait mieux pour votre pcre se passer d'une telle compagne de voyage.
Ces mots qui brisaient le cœur de Monique détruisirent le charme qui la pétrifiait; tout son corps frémit, des larmes brillantes mouillèrent ses joues, elle se tordit les mains sous sa mante.
— Ainsi, fit-elle dans l'agonie d'une indicible détresse, c'est moi, c'est moi!... Oh! mon Dieu ne me le dites pas... ne dites pas que le suis cause... •*
Elle fit un pas comme pour s'échapper, fuir l'intolérable peine qui l'étreignait. Mais elle s'arrêta de nouveau et dit d'un air sombre :
— Eh bien! oui, c'est vrai... je ne peux pas. Je le perdrai. Oh! malheureuse.
Sans donner cà cet accès de désespoir le temps de s exhaler, sir Bear allait poursuivre, mais elle s'adressa à lui dans un douloureux appel qui sembla arraclié aux profondeurs de son être torturé :
— Le livrerez-vous? Vous ne le livrerez pas...*
— Mademoiselle, quels mots regrettables employez-vous? fit sir Bear d'un accent de réprobation marquée.
— A'otre sort est autant dans vos mains qu'entre les miennes, reprit-il, mais il m'est possible de vous aider. Quels étaient vos plans?
Elle répondit rapidement :
— Passer aux Etats-Unis sous le nom de Lens qui est celui de ma mère et que je poile depuis mon enfance. Mais puisque Jean de Burgau n'est pas ici pour nous secourir, nous aurons à ga^^ner le prix de notre voyage. ^
— Votre père est en ce moment trop malade et accablé pour vous être de quelque assistance et vous comprenez, je supppose, ce que votre dessein présente d'irréalisable.
— Oui! fit-elle sourdement. Mais il faut que nous parlions pointant. A moins que,.., dit-elle l'inleirugeaat du regard. '
Il secoua la tête.
— A moins que je ne vous donne asile pour un certain temps? Cela est hors de question. En dépit de son aspect moyenâgeux, Blackhorn n'a pas de cachette où un homme puisse rester deux heures sans être découvert; la maison est ouverte à tout le monde, dit-il regardant pensivement dans la direction de la grille. Nos domestiques sont sûrs, nos visiteurs ne le sont pas. J'ai mieux à vous proposer, ou du moins autre chose.
« Je ne sais, ajouta-t-il d'un air assez peu encourageant, à quel point notre idée est bonne. Enfin, il vous est loisible de gagner le voyage de votre père en signant en engagement de deux années comme institutrice de ma fille. Dès qu'un bateau ami passera à portée de nous, j'avancerai à votre père le prix de s{\ traversée. En attendant^ mon fils Malcolm-Bear a pensé que M. O'Hara serait parfaitement à Tabri en faisant l'intérim de Will, notre berger, qui est pour un mois chez lui. La cabane roulante, de Will est en ce moment avec tout le troupeau au plus lointain du pâturage. Le petit pcàtre secondera et soignera votre père.
— Vous feriez cela? murmura Monique avec un mélange d'espoir et de frayeur.
— J'y "suis à peu près décidé, La situation me paraît assez tendue pour que je vous conseille d'accepter sans retard; votre père achèvera amsi de se rétablir, son épreuve ne sera pas longue et la vôtre, s'il vous plait de donner ce nom à votre séjour chez nous n'excédera pas deux ans. Ne me prêtez pas des mobiles trop désintéressés. J'ai besoin d'une institutrice autant pour servir de compagne h ma fille que pour achever son instruction. Vous lénnissez les Cdnditions lequises par niius. Inutile d'aller chercher au loin votre pain que
DE BURGAtJ
VOUS n'y trouverex peut-être pas, d'eatravor Tcnii,uiMtion de votre père.
Elle lit un mouvement comme s'il venait do loucher en elle une bletssure.
— Je no vous cache pas que cet arrangement agrée sans r, 'striction à votre père, car il lui permet de pariir en vous mettant vous-même à l'abri d'aventures pour lesquelles vous n'êtes pas trempée.
Elle l'écoutait, l'air un peu étourdie, n'osant encore se reposer sur l'appui inopiné qu'on lui tendait sans chaleur pressante, mais avec une appalence de sincérité.
— Mais, dit-elle, essayant de reprendre pied après le terrible choc qu'elle venait de subir, que penseront vos domestiques?
— Mes gens ne font pas de réflexion. Personne ne sait si l'homme qui vous accompagnait était votre père ou un serviteur de confiance.
— Ne vous ferons-nous point courir de risque? dit elle encore d'une voix altérée.
— Je suis au-dessus de tout soupçon. (Dieu savait de quel prix il avait payé cette immunité si complète . E!t puis les risques n'entrent pas en ligne de compte chez moi. J'ai besoin de vous pour Jessy. Puisque mon... puisque Jean de Burgau ne peut pas vous aider, je vous aiderai à sa place, voilà tout.
— Merci, fit-elle avec effort et la main tendue.
— Alors, dit-il d'un ton souverainement froid, nous scellgns l'alliance.
Il sembla à Monique que les doigts fluets de sir Bear se renfermaient comme un étau sur sa main tremblante. Mais elle ne pensa pas une minute que sa sollicitude pour Jessy n'aurait pas sufii à rendre sir Bear si serviable s'il n'avait eu autre chose en vue.
... Toutes les parties contractantes tombèrent d'accord pour l'exécution du plan qui faisait tant d'honneur à Josiah et Malcolm-Bear, mes fils. Les préliminaires furent promptement réglés, Patrice O'Hara partit pour son claampêtre asile. La résistance vint du côté où on ne l'attendait guère et ce fut une résistance entêtée, irritante, dont rien ne put avoir raison.
Jessy refusa absolument de reconnaître à Monique de Lens le titre et les droits de gouvernante. La jeune rebelle pleura, récrimina, déchira en m.ille morceaux son dernier dessin que les coups de crayons intrigants de Monique avaient profané, réduisit miss Araminthe au plus lamentable état de décoloration par ses crises de larmes, ses bourrasques de reproches et ses calmes plats de bouderie. Finalement elle se coucha en annonçant l'intention tragique de ne pas se relever.
Mais les rébellions de miss Jessy n'influençaient pas d'une façon vitale les décisions de la famille. ]\lonique, promue officiellement à son grade, fut priée de ne tenir nul compte des caprices de son élève, et, en attendant que le soleil dissipât les nuages, d'employer son temps comme il lui conviendrait.
Il convint à Monique de marcher beaucoup, d'arpenter dans tous les sens le territoire de Blackhorn, d'osciller dans l'espace compris entre le grand ravin et la mer.
Elle était en proie, les premiers jours, à une agitation inquiète qui ne lui laissait pas de repos; son esprit ni son corps ne pouvaient encore s'as- Ireindre à une occupation suivie. Quand elle avait travaillé une heure aux vêtements et à la hngerie que lui avait préparés et coupés miss Araminthe, elle lais>ait là son ouvrage, se levait et marchait comme pour aller au-devant de quelque chose.
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Sir Bear et ses oursons étaient à la chasse, à la pêche ou à leuis atïaires; miss Araminthe cousait au parloir ou surveillait la maison, dans laquelle elle se glissait comme un fantôme de chatte peureuse; les rares domestiques vaquaient à leur besogne que ne venait jamais interrompre le coup de cloche d'un visiteur; Jessy dormait ou mangeait des candies dans sa chambre dont elle avait fermé les volets en signe de deuil et d'affliction ; et Monique errait dans le château qui se trouvait ainsi lui être livré.
Elle s'apaisa à la fin, s'abandonna à un sentiment de sécurité relative, qui augmentait avec le nombre des jours tranquilles et sans incident. Le calme sévère de Blackhorn s'infiltra dans son âme. Le caractère pittoresque et sauvage de l'antique demeure agissait aussi sur elle. Avec des regards mi-curieux, mi-efïrayés, elle contemplait ces murs de forteresse comme pour y lire les histoires du passé que la poudre des temps y avait tracées en signes hiéroglyphiques. Elle se promenait sou- I vent dans une galerie délabrée tournée au midi. 'Là. sous la poussière et les draperies qui tissaient 1 et renouvelaient diligemment les araignées, pendaient des armes de forme barbare, des arbalètes, ^des piques, des hallebardes, des épieux et même ides haches, qui eussent fait singulière figure à I côté des carabines de précision et des hainincrlcss ■dont étaient pourvus aujourd'hui les sei.>neurs de ■Blackhorn, les armes et les chevaux des Burgau modernes n'étant pas en rapport avec l'extrême isimplicité de leur genre de vie.
\^ On voyait aussi dans cette galerie une chose informe que les enfants de Burgau apprenaient tous à considérer comme la rame d'un pirate danois, leur aïeul maternel. Quelques portraits copieusement enfumés attestaient que ni l'art ni les
recherciies du luxe n'avaient jamais été en grand honneur à Blackhorn. Plusieurs de ces Burgau étaient vèim de fourrure comme les ours dont les effigies s'entremêlaient gracieusement avec celles de Feurs maîtres, sans qu'il fût possible de contester l'air de famille existant entre eux.
Pendant les courtes périodes d'union qui avaient parfois rapproché la branche aînée de sa redoutable cadette, des Burgau de Burgau-House, les Burgau normands, comme on les appelait aussi, avaient gratifié de leur image leurs cousins saxons. Parmi ces portraits, ]\Ionique avait remarqué celui d"un tout jeune homme blond, au regard vif et heureux. Après avoir lu dans un com de cette toile, qui datait de dix ans, le nom de Jean de Burgau, elle fit au portrait d'assez fréquentes visites.
Elle considérait longuement cet adolescent mince, beau et hautain, et se demandait ce que Jean de Burgau avait gardé des traits de sa première jeunesse. Elle se demandait surtout où il était, ce qu'il aurait fait pour Monique et son père, ce qui serait arrivé si, au lieu de sir Bear, Monique avait trouvé Jean de Burgau h Blackhorn. Elle interrogeait ce protecteur inconnu vers qui on l'avait envoyée.
Et, à force de regarder le portrait, elle vint à se ficrurer que ses yeux si étincelants et si- clairs avaient un regard de souffrance. Par une sorte , d'hallucination incompréhensible, ce brillant vi-j sage se fanait pour elle, devenait rigide, s'imprégnait d'un mystérieux reproche.
Monique, s^ans s'en apercevoir, communiquait à l'image de Jean la tristesse dont elle-même était pénétrée; elle chargeait Jean des soucieuses pensées qui l'assiégeaient elle seule, elle le charg^viit du poids de sa propre infortune, et cctlc falulité,
DE BURGAU ^g
dont elle croyait follement lire en lui la sentence, n'olait qu'un reflet de la fatalité qui accablait Monique.
Quand le temp^ le lui permettait, la jeune fille restait un peu dehors; elle s'arrêtait au bord du ravin qui faisait a Blackhorn une si merveilleuse défense. Elle se penchait sur le parapet, regardait cette profondeur verte dans laquelle, par les grandes marées ou les tempêtes, la mer entrait en bouillonnant comme un torrent déchaîné; et Monique songeait à une légende du château que lui avait contée Dinah, la cuisinière noire que sir Bear et sa femme avaient ramenée jadis de leurs pérégrinations en pays lointains.
Dinah parlait quelquefois à iMonique quand elle l'ouvait se soustraire à la surveillance de miss Araminthe. De tous les fantômes qui hantaient Dmah et son inculte cervelle africaine, miss Araminthe était certainement le pire.
Dinah causait dans un indescriptible baragouin que n'avait pas épuré le commerce du monde. Mais la servante était douée d'une paire dyeux larges, lumineux, humides, qu'elle roulait d'une façon si diabolique, donc le blanc lui-même était d un émail si irrésistible, que rien qu'avec ce regard Dinah était presque intelligible; pourtant Monique seule la comprenait et Dinah, triomphante d'avoir à la fin rencontré une interlocutrice avisée, sortait, par accès spasmodiques. du mutisme dans lequel elle s'était murée en se voyant incomprise du vulgaire. Elle avait parlé, entre autres choses à Monique, d'une femme qui s'était tuée dans le ravin.
— Dernièrement? avait demandé Monique.
— Mais oui, du temps des vieux pirates roux, avait répondu solennellement l'oracle, ses yeux. virant avec une malice qui indiquait chez" elle
6o LA FAMILLH
d"iiigrates propensions à se moquer de son auditoire.
llécidément, les histoires de Dinah manquaient de cohésion et touchaient à l'extravagance.
Monique explorait aussi les jardins, elle se rendait compte, par des explorations progressives, de la configuration compliquée de Blackhorn, et rien n'entravait ces voyages de découverte. Les maîtres de céans ne s'étaient pas réservé un domaine spécial; Monique pouvait aller partout, Monique pouvait sans contrainte escalader les plus abruptes éminences, se casser le cou où bon lui semblerait, et, par ces promenades, charmer les loisirs que lui laissait l'entêtée lubie de Jessy, tâcher d'engourdir par la fatigue sa sourde inquiétude.
Elle s'embrouillait parfois dans le labyrinthe de recoins que formaient des jardins suspendus, s'accrochaient aux anfractuosités de la pierre dont ils suivaient les inégalités aiguës, se dominaient, s'enchevêtraient entre des murailles, des contreforts, des assises naturelles de rocher. C'était des échappées imprévues, des tournants à surprises, des chutes et des escarpements, des niches qui se trouvaient être des jardinets. D'un angle qui semblait terminer la série, on en apercevait tout à coup un autre qui se révélait comme une petite plate-forme et qui, vu de plus près, contenait un banc de gazon, des buissons, des arbustes, parfois (luelque arbre fruitier.
Kt puis, un beau jour. Monique subit l'accident auquel elle avait par prodige échappé jusque-h\ : son pied tourna dans les pierres croulantes d'un mur sur lequel elle était montée pour voir de plus haut la mer; la jeune iillc tomba au milieu d'un écroulement de pierres et de terre qui auraient pu grièvement la blesser.
Bien que le choc eût été rude elle se releva au3-
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sitôt, regarda autour d'elle, l^lle était au milieu d'un espace gazonné dont l'abord semblait inacce9sibie, elle n'avait pu y arriver de fait que grâce à l'éboulis provoqué par sa chute. Elle leva les yeux en haut, sur le mur d'où elle était tombée, et se demanda comment elle sortirait de ce lieu. La vue de quelques excavations qui pourraient à la rigueur lui servir d'escalier ou d'échelle la rassura un peu.
A ce moment, elle entendit un gémissement qui vibra comme l'écho de la plainte qu'elle avait poussée en touchant terre. Elle crut d'abord à un véritable écho, mais la plainte lecommença sur un ton plus élevé et il n'y avait pas. même à Blackhorn, d'écho qui put amplifier ainsi la voix de Moiiique et surtout lui donner cette intonation cassée de maussade impatience.
Monique fit quelques pas avec prudence; elle entendait la mer au-dessous d'elle, mais elle avait l'intuition qu'un certain espace en pente plus ou moins raide devait la séparer encore de l'eau. Son pied s'embarrassait dans des herbes folles qui essayaient de la retenir, l'endroit lui paraissait absolument désert, les roches jetées autour d'elle dans une confusion de chaos bornaient sa vue, tandis que, deri-ière elle, les assises de la dernière terrasse où elle avait perdu pied lui cachaient le reste de Blackhorn. Sans qu'elle pût positivement s'orienter, elle croyait s'avancer vers l'exlrémité de la corne qui s'arquait si hardiment sur la mer.
La même plainte un peu chevrotante résonna cette fois comme une invocation irritée. Puis ce fut le silence.
Monique, oubliant la meurtrissure de sa chute, franchit légèrement les roches qui s'opposaient à son passage et elle constata avec surprise qu'une sorte de grand pigeonnier terminait brusquement
sa plate-forme. Elle s'avança encore, distinguant une porte béante, et, seulement quand elle tut tout près, vit qu'en réalité un précipice la séparait de ce bâtiment qu'elle ne connaissait pas. Le pigeonnier était construit dans une petite cour intérieure qui ressemblait beaucoup à un puits, et c'était son premier étage qui se trouvait de niveau avec Monique. Entre la jeune fille et la porte Léante qui l'avait attirée s'interposait un vide assez étroit, il est vrai, mais qui avait la profondeur de la cour. Un balcon sans appui ni balustrade, une simple tablette de pierre précédait la porte. L'intérieur de la pièce était trop obscur pour que Monique pût rien distinguer, mais elle était persuadée que les gémissements étaient venus de là et le silence actuel l'impressionnait plus que la plainte de tout à l'heure. Ce n'était pas le moment de calculer ni de réfléchir, mais bien de secourir au plus vite la créature en détresse qui semblait abandonnée. Monique ferma les yeux, traversa le vide qui la séparait du balcon et elle arriva saine et sauve de l'autre côté, sur le sol d'un réduit poussiéreux et inhabité.
Une traînée de jour guida la jeune fille en face vers une autre porte, à travers les vitres de laquelle elle vit une chambre plus vaste, meublée avec un confort très rustique. Les yeux de Monique définirent devant le foyer an fauteuil de paille sur lequel était assis un vieillard.
L'habitant du pigeonnier tournait k peu près le dos à Monique, mais elle reconnut les touffes de cheveux blancs ébouriffés qui dépassaient le dossier du siège. Elle entra sans hésitation en disant :
— Vous demeurez donc ici, Jacob? Êtes-vous malade?
Il leva la tête avec effort — tout son corps sem-
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blait ankylosé — et il fixa un regard quelque peu égaré sur la jeune apparition fraîche et belle qui envahissait son domaine.
Monique ne s'était point trompée, elle avait l)ien devant elle Jacob, un vieux serviteur do Blackhorn qui possédait la confiance de ses maîtres et remplissait au château des emplois intermittents.
— Mais c'est la gouvernante! D'où dia... d'où tombez-vous? cria-t-il avec agitation.
Il regarda le plafond, puis le plancher, puis Monique, témoignant par cette pantomime qu'il ne découvrait point le trou par où elle avait passé.
— Je suis venue par là, dit Alonique, qui indiqua du geste l'issue aérienne qu'elle avait utilisée.
— Par le balcon ! fit-il, sautant presque dans son fauteuil. Puissances du Ciel, aidez-nous !
Mais le mouvement où l'entraîrLait une émotion trop vive lui arracha une de ces plaintes qu'avait déjà entendues Monique.
— C'est vous qui appeliez tout à Theuref
— Moi qui appelais, qui appelais... grommelat-il, s'efforçant d'incliner son corps endolori pour amortir le dur contact du fauteuil. Je n'ai pas appelé et il n'y a point de mal à soulager son pauvre corps par quelques soupirs qui ne peuvent déranger personne. Pouvais-je deviner que vous vous promeniez par les airs? fit-il, très bourru. Je me demandais aussi quel oiseau j'entendais remuer et .si les pigeons défunts revenaient m'ennuyer.
— Vous souffrez beaucoup? demanda Monique. Le visage du vieux se contracta.
— Si je souffre! s'écria-t il avec indignation. Kt Célia Jane m'a oublié... Célia-Jane, vous savez, c'est ma femme. Et quelle autre- que ma femme