G4 LA FAMILLE
m'aurait joué pareil tour? Je lui avais dit de laisser ouvert du côté du balcon, puisque c'est seulement par là qu'il nous vient un peu de soleil. Elle ne voulait pas, j'ai voulu. Je ne savais pas, moi, que les esprits étaient aujourd'hui en cavalcade. (11 voulait peut-être dire en voyage.) Et voilà que cette maudite porte m'a envoyé un courant d'air; mes damnés rhumatismes... — excusez-moi, miss gouvernante, si je blasphème, — me garrottent comme avec des cordes sans que je puisse faire un pas pour m'assister. Mon feu s'est éteint sans miséricorde, mon gruau a refroidi, et je grelotte.
Il grelottait vraiment d'un air si pitoyable que Monique, compatissante, se pencha aussitôt sur l'àtre, sans s'arrêter à l'accueil peu flatteur dont l'avait gralifiée Jacob. Tout en réunissant les tisons à moitié éteints, elle demanda :
— ^^otre femme ne peut donc pas rester auprès de vous?
— Non, elle est occupée, répondit le vieux. Il reprit :
— C'est bien parce que je suis malade qu'elle a plus à faire. Dire que je suis si valide et si gaillard d'habitude et que me voilà comme une pauvre inutile guenille et une guenille qui souffre, miss gouvernante! Mon service fait défaut, je peux m'aventurer à le dire. Basile a bonne volonté, mais pas de goût; il se croit tout permis parce qu'il a suivi autrefois sir Bear dans ses grands voyages chez les païens. Quant à Dinali, que la charité ferme mes lèvres..., mais vous avez dû deviner que j'étais malade ou mort rien qu'en voyant comme le couvert était mal mis; la façon dont Dinali met un couvert quand je ne suis pas là sullirait à vous dégoûter delà vie..., et même de votre dîner.
— Mais, fit Monique, glissant sur cette ques-
tion épineuse, vous n'êtes pas toujours au château ?
— Eh! je me repose quelquefois. Voudriezvous que je ne me repose jamais'^ La jeunesse est bien extraordinaire. Je viens d'avoir des fatigues, (le grandes fatigues, miss gouvernante. Pas besoin «le dire là-bas que je suis si malade, on ne me croirait plus bon à rien.
— Je ne parlerai pas de vous.
Monique avait ranimé le feu, rangé les oreillers et les couvertures qui avaient glissé dans les ébats péT niants du malade. Pendant que Jacob se dorlottait dans son nouveau bien-être, elle fit chautTer sur la cendre la petite soupière de gruau qu'il avait réclamée.
— Si je souffre, si jesoulïre! répétait encore de temps en temps Jacob avec des regains de colère. ]\h\is je voudrais que vous sentiez dans voîre petit doigt ce que j'ai, moi, par tout le corps. C'est-àdire, non. fit-il d'un ton brusque, non, je ne le voudrais pas, parce que vous êtes une belle et grande jeune fille. \^oyez ce que les rhumatismes ont fait de moi. .., soupira-t-il avec un sentinKintal atîeadrissement sur les ruines de sa beauté.
« Là, là, ce gruau n'est pas trop mal à point, reprit-il d'un air protecteur en maniant sa cuiller d'une main bien incertaine, ^'ous vous y feriez la main comme Célia-Jane. Puisque vous aimez à soigner les malades, préparez-moi donc ma potion, s'il vous plaît, et mettez-y une bonne dose de rhum sans beaucoup d'eau. La fiole est sur la cheminée. Dieu sait si miss Araminthe aime les petites fioles. Versez ferme, ne craignez rien. Et maintenant, asseyez-vous.
Le vieux Jacob, tout ranimé, se carra dans son fauteuil; il croisa les mains sur sa coiivertnieet parut incliné à la muu.suéîude. Son regard mcijunt