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le porte-cartes qu’elle avait choisi pour son beau-
Les trois voyageurs partirent en traîneau, ce qui excita au plus haut point. l'enthousiasme de lady Roselyne. Aussi, en revenant de la ville, une fois les affaires sérieuses conclues, elle voulut s'arrêter en plein bois pour courir sur la neige et même s’y rouler un peu, mais sans le faire exprès et comme si elle tombait par le plus grand hasard. La neige, le mouvement du traîneau ou la joie de-ses achats l’avait un peu grisée ; c’était un délice de la voir s’ébattre et bondir, si joyeuse, si éblouissante, dans son capuchon de soie cramoisie qui faisait ressortir ses joues brunes, ses yeux étincelants et ses boucles noires qui s’échappaient indociles.
On remonta en traineau après plusieurs faux départs et les menaces les plus formelles de laisser lady Roselyne toute seule au milieu du bois si elle ne reprenait pas docilement sa place. Les chevauxsfilèrent comme des flèches, remplissant l’air calme et silencieux du drelin-din-din de leurs sonnettes ; dame Roselyne, fatiguée, un peu assoupie, ferma les yeux, et, bien cachée dans son capuchon, se reposa contre Monique.
“Au bout d’un instant, Monique, sentant qu’on imprimait une secousse à la bride des chevaux, leva la tête. Un grand paysan, au visage balafré d’une marque rouge comme du feu, arrêtait d’une seule main l’équipage pendant qu’il tenait de l’autre un bâton de dimensions exagérées.
Cet homme, qui avait l’air d’un assez méchant diable en tout cas d’un diable affamé, dit entre ‘ses dents à Malcolm :
— Vous m'avez battu l’autre jour, vous, votre père ou l’un de vos frères... vous m’avez battu avec votre cravache pour que je vous laisse pas-
ser. Vous étiez à cheval et je n’ai pu me défen- « dre... C'était vous, votre père...
— Ou mon frère, comme vous dites, peu importe, fit Malcolm avec une méprisante hauteur, Et maintenant, -décampez, reprit-il en assujettissant dans sa redoutable main le léger fouet qui était sa seule arme. Etes-vous un homme ? Ne voyez-vous pas qu'il y a des ladies avec moi ?
— Des ladies, des ladies.. gronda l’homme. Et moi, est-ce que je n'avais pas une femme avec moi l’autre jour ? C’est ma lady à moi.
11 leva furieusement son bâton... et ne le laissa point retomber. Au moment où il allait frapper, il fut pétrifié par la salutation imprévue que lui lança une.voix claire et gaie :
— Joyeux Noël !
Et Roselyne, se dégageant des fourrures qui l’'emmitouflaient, montra son joli visage, rose de sommeil, ses yeux noirs que le froid emperlait de petites larmes.
— Joyeux Noël ! répéta-t-elle en triomphe.
Puis elle regarda mieux l’homme qui se tenait là, aussi abasourdi que si le bâton qu'il avait levé tout à l’heure fut retombé sur sa propre tête.
— Je vous reconnais, dit-elle. Vous êtes Conan de la grande clairière. N’est-ce pas vous dont la petite fille est une si fameuse pouponne ? Vous n’auriez pas dû vous mettre devant nous, poursuivit-elle d’un petit ton d’autorité tout maternel. Vous avez l’air en colère ou chagrin. Vous — peut-être une femme et des ‘enfants qui ont roid..
— Oui, milady, ils ont froid et faim.
— Et vous ?
Il passa la main sur sa balafre, ouvrit la bouche, mais se tut et laissa aller la bride.
— Je vais vous donner de quoi faire Noël. Oh ! Malcolm, s’il vous-plaît, la petite caisse biscor- . nue où il y a de tout à manger, excepté de la canelle. Et Monique, s’il vous plaît, le ballot des châles et des gros jupons. . Et un peu d’argent aussi, Malcolm, pour qu’il s’achète une belle oie.
Et Malcolm donna la caisse où il y avait de tout excepté de la canelle, et il donna encore as-
* sez d’argent pour acheter une oïe grosse comme un hippopotame, si pareil phénomène de volaille existait sur le territoire de Ridge.
— Mais, Conan, qu’avez-vous à la figure ? Oh! pauvre homme, pauvre Conan. Malcolm, le pe- ‘tit flacon où l’on a mis de l’élixir pour quand je
‘ me trouverai mal. :<
Elle tamponna inaïvement la balafre de Conan avec son mouchoir de poupée copieusement imbibé du fameux élixir.
- — Là ! Et voilà ma couverture pour votre pouponne. Voulez-vous bien, Malcolm ?
— Oui, fit Malcolm.
— Et dites-lui que vous lui remettez son loyer. |
— Je lui-remets son loyer, dit encore Malcolm
- comme s’il récitait une leçon difficile. ( Décidément, la fortune de lady Roselyne devait être incglculable. )
— Vous lui pardonnerez aussi-æil a fait la mauvaise tête ?
Elle ajouta, en manière de renseignement à l’homme :
— Il me pardonne très souvent quand j'ai fait la mauvaise tête. Allons, au revoir et joyeux Noël !… »
— Joyeux Noël ! Dieu vous bénisse, lady Rosey.. fit Conan d’une voix enrouée.
Les chevaux repartirent. Conan resta la bou-
che ouverte, ahuri lui-meine de ce qu’il venait de dire. Joyeux Noël ! Dieu vous bénisse lady Rosey.. oui, c'était bien là ce que le grand Conan avait répondu à la femme de Malcolm-Pear.
— À présent, soupira lady Rosey en se reblotissant contre Monique, à présent, Malcolm, mon cher ours, je crois qu’il ne vous reste plus qu’à nous verser dans la neige.
S’il ne s'était agi-que d’y. verser lui et Monique, il n'aurait pas hésité, mais l’inépuisable complaisance de Malcolm n’allait pas jusqu’à mettre en péril la gracieuse personne de Roselyne.
. Monique, qui n'’assistait point au repas, était retournée chez elle. : Elle lisait ses Heures auprès du feu dans son salon, quand sir Bear et : M. Mornon, l’agent de l’Etat demandèrent à être introduits. Eile se préparait à livrer la place, regrettant à part elle qu’on vint encore déranger Jean, qui avait été tout ce jour-là très tranquille. Mais sir Bear lui dit :
— C’est à vous, lady Monique, que nous avons affaire. M. Mornon tient à vous consulter.
— Moi, fit-elle avec une vague appréhension.
— Ce n’est qu’un renseignement que vous ne nous refuserez pas, dit M. Morgon avec déférence. Jè viens de receveir enfin une pièce que je dois vous communique:
T1 déplia une lettre sous les yeux de Monique, et la jeune femme reconnut, du premier coup, une forme déguisée de l’écriture de son pèrè ; elle vit aussi que le contenu de cette lettre était de natare compromettante.
Elle ne se trahit point et rendit le document à M. Mornon après l'avoir parcouru. Mais, à sa
ise, M. Mornon ne prononça point le nom de Patrice O’Hara et demanda :
— Cette:lettre peut-elle, à votre avis, être attribuée à lord Jean de Burgau ?
‘Elle tressaillit, son regard alla chercher Jean qui n’écoutait pas, et revint sur la feuille.
— Comment le saurais-je ? dit-elle.
— Mais, fit sir Bear, d’un ton tranchant, vous avez eu entre les mains des, cahiers et différents. rapiers de votre mari, des notes relatives à ses études, il me semble. Vous-les avez lus, et cela a pu vous donner, de son écriture, une expérience plus approfondie que la nôtre. Si vous nous répondiez affirmativement, vous éviteriez, à M. Mornon d’inutiles démarches. Peut-être, empêcheriez-vous d’inquiéter un autre homme qu’on soupçonne... ; si c’est à tort, vous pouvez nous le dire.
Cet autre, c'était Patrice O’Hara, c'était son père. Elle pouvait, en effet, écarter de lui les soupçons en les attirant sur Jean, que la justice ne saurait atteindre.
— Vous remarquerez que cette lettre date de l'époque où-lord Jean jouissait de ses facultés ; comme maintenant son état le met à l'abri de toute poursuite, votre réponse, ainsi tue vous l'expliquait sir Bear, ne peut être qu’un simple renseignement qui nous détournerait d’une fausse trace.
Elle comprenait trop bien. La question qui aväit l’air de ne concerner que Jean, c’est-à-dire un irresponsable, était pour M. Moxnon un moyen d’attaque, contre lequel sir Bear essayait de prémunir Monique. Ils ne parlaient pas de Patrice O’Hara et iis ne pouvaient.pas en parler, ils ne pouvaient demander ouvertement à sa fille d'ajouter aux charges-qui pesaient déjà sur lui
et qui, s’il venait à être arrêté, concourraient lourdement à sa condamnation.
— Je voudrais examiner, réfléchir, murmura enfin Monique.
— Non, mylady, accordez-nous tout de suite l’honneur d’une réponse.
Ainsi il fallait qu’à l'instant elle protégeât son père par un mensonge en accusant son mari.
Mais en quoi sa réponse nuirait-elle à Jean ? Qu'est-ce qu’un qui.ou un non changerait à son sort ? en serait-il moins captif, moins infirme,
. plongé dans de moins épaisses ténèbres ? allaitelle, par un scrupule coupable, accuser une fois de plus son père ?
Il fallait mieux abuser du pouvoir que tout le monde avait sur Jean, mentir devant celui qui ne pouvait pas démasquer son mensonge, frapper celui qui était à tefre, accabler l’homme qui ne pouvait pas se défendre ni rendre coup pour coup.
Elle regarda de nouveau Jean si terrassé, si vaincu, et n’ayant même pas conscience de sa défaite, aussi mort pour ceux qui l’aimaient que s’il était déjà relégué dans sa dernière demeure.
— Lady Monique, fit sir Bear.
Elle ne répondit pas. .
— Mylady, dit M. Mornon, devons-nous chercher ailleurs ?
— Non, ne cherchez pas ! s’écria la jeune femme malgré elle. = :
— M. Mornon ne vous cache, pas qu’il a des préventions dans un autre sens, dit sir Bear avec ennui.
— Ne cherchez pas ailleurs.
— Âlors votre opinion est que lord de Bur-
au...
pi: Non, dit lentement Monique, j’affirme que
cette lettre n’est pas de lord de Burgau ; Ce n’est point mon mari qui l’a écrite.
… Les visiteurs affluèrent à Blackhorn, il y eut jusqu’à une députation des tenanciers de lord Jean venus d’un des domaines les moins éloignés de Blackhorn. Bien qu’on les eût informés qu’ils ne dépendaient du nouveau lord que de nom, ils avaient voulu par cette démarche rendre hommage à leur jeune maître.
Sir Bear reçut cordialement ces bonnes gens. il leur parla, les hébergea, les provisions de miss * Araminthe étant de force à supporter même un tel assaut, et, à la tombée de la nuit, il les renvava bien restaurés et en apparence satisfaits.
4! les regarda, d’une fenêtre du château, des- “-adre la côte de Blackhorn.
— Que font-ils donc ? demanda M. Mornon, qui regardait aussi.
S paysans, massés en un groupe compact dans la dernière Cour, devant la grille, gesticulaient d’une façon orageuse, presque menaçante.
Au même instant, Basile accourait chercher son maître pour lui communiquer la singu),.re nouvelle. Les tenanciers, échauffés par le bon vinde sir Bear et la bonne chère dont on les avait régalés, se-mutinaient et refusaient de sortir sans avoir vu le jeune lord. >
— Le jeune lord ! quel jeune lord ! répéta sir Bear avec irritation. Nous n’avons pas encore de jeune lord à leur montrer, quoique bientôt. j’espère, lady Roselyne et Malcolm-Bear, mon fils. ajouta en se tournant vers M. Mornon le baronnet, à qui il tardait de voir assurer la branche aînée de sa dynastie Par la naissance d’un petitfils.
— C’est le leur qu’ils veulent, repartit Basile, lord Jean, leur lord à eux.
Sir Bear haussa les épaules,
— Allez les mettre à la porte, Basile... et dites leur. que s’ils ne vous écoutent pas, je descendrai les faire déguerpir. s
— Îls ont la tête montée, répondit Basile, ils n’écouteront rien et ils seront ici avant que vous ne soyez descendu.
— C’est une petite émeute, dit en souriant M. Mornon. Louables sentiments... attachement patriarche! à leur maître... Pourquoi ne les contenteriez-vous pas ?
— Vous savez mieux que moi combien c’est impossible.
— Puisque je suis là, profitez-en ; j’approuve vos scrupules, mais j’autorise l'exception. Il faut en finir avec ces entêtés. Tenez, montrez-leur lord Jean de ce balcon. Ma présence vous couvre et le pauvre garçon serait bien empêché pour s’enfuir s’il en avait envie, il m’a paru plus boïteux que jamais. Voudra-t-il venir ?
— Oh ! il ne refuse jamais rien.
Basile porta la conciliante promesse aux rebelles qui attendirent d’un air résolu, tournés vers le point où, leur avait-on dit, le pauvre lord Jean allait paraître.
Jean se laissa amener sans résistance. Il entra dans le hall pour la première fois depuis. Pour la première fois depuis quand, sir Bear, qui avez sur cette date de si exactes données ?
On le conduisit au balcon. II ne vit ni n’entendit les paysans qui, de loin, l’acclamaient, il regarda la mer du côté où se découpait la baie de Burgau. Les paysans, soudain refroidis et dégrisés, contemplèrent en silence cette haute silhouette qui ne s’inclinait même pas vers eux. Puis,
après quelques vivats peu nourris, ils s’éloignèrent en désordre,
Lord Jean se retourna vers l’intérieur de la Pièce. Par une porte ouverte, on entrevuvuit le parloir tout illuminé où circulaient les membres de la famille et quelques invités qui devaient passer la soirée au château.
Ce fut de ce côté que Jean se dirigea. On voulut lui faire comprendre qu’il se trompait de route, mais M. Mornon dit avec un mélange d’indifférence et de pitié :
* — Laissez-le faire, il en sera vite fatigué.
Jean entra sans remarquer personne, Sal: nême reconnaître Monique qui, surprise, venait audevant de lui dans la superbe toilette qu’on lui avait fait revêtir pour célébrer Noël, ainsi qu’il convenüit, avec toute sa famille. La jeuhe femme avait une robe de velours améthyste pâle, un col Louis XIII de haute dentelle précieuse et elle portait aux bras et au cou quelques-uns des plus beaux diamants et des célèbres améthystes héréditaires de Burgau-House. Il était indispensable que lady de Burgau fût mise selon son rang et la fortune de son mari. à
Lady Monique ne devait faire qu’une apparition au parloir, mais, naturellement, la présence de son mari la retint.
On avait aussi habillé lord Jean avec recherche et il avait grand air dans :a lnguce 1cdingote et son linge éblouissant. Il se trouva un instant debout au milieu de ses quatre cousins. Sa tête blonde, sa noble stature ressortaient majestueusement au milieu de ces pelages fauves et de ces désinvoltures un peu sauvages.
— Eh bien ! dit étourdiment Jessy, qui les examinait, vous revoilà cinq comme le jour où Harry et moi sommes revenus de la mission.
On fit asseoir Jean à la place d’honneur et sa femme demeura près de lui, inquiète, toujours attentive. Il n’éprouvait nul étonnement de se voir dans une pièce inconnue, les Jumières ne l’éblouissaient point, pas plus que le voisinage de ces femmes en grande toilette ; il ne voyait ni les unes ni les autres. Et Monique se dit combien était insensé l'espoir, le doute qui avait traversé son esprit en une éphémère clarté, puisqu’au milieu de cette réunion où il aurait rencontré des amis, des alliés, il restait dans sa prostration habituelle. ;
Jessica, en belle robe de mousseline blanche (une jeune Anglaise considèrera toujours des fiançailles fêétées à Noël comme une magnifique occasion d’arborer quelques argents de mousseline). Jessica accueillait d’un air détaché les félicitations de ses amis ct les attetrne dont l'entourait Amos, à la fois, tout frétillant et tout confit. ’ 4
La jubilation exubérante d’Amos était si flatteuse pour Blackhorn en général et pour” Jessy en particulier, qu’on se savait mauvais gré d’avoir envie de.lui donner des coups de poing sur son nez classique, ;
Amos s'était enjolivé d’une éclatante paire de gants rose-crevette dans lesquels ses mains informes paraissaient dix fois plus grosses et plus. crochues. ‘ En sorte que le doux Amos n’était : plus qu’une paire de maias agrippantes et que ses yeux d'azur, ses blonds cheveux et toute sa personne devenaient les accessoires de ces mains prépondérantes.
Miles C‘lenman formaient une cour à la fiancée et rivalissaient de mousseline avec elle. Mais la véritable héroïne de la fête était lady Roselyne, belle comme un rêve d’innocence et de beauté,
chargée de bijoux comme une petite idole, avec ses yeux pleins de douceur et de feu, sa taille menue, finemerit élancés. Elle aurait écluiré t nte la salle à défaut des candélabres, En la voyant Passer souriante et légère dans le parloir qu’elle remplissait de sa beauté, Monique pensa que ses traits lui étaient familiers, qu’elle avait vu Roselyne avant que celle-ci fût le femme de Malcolm. À un moment où Pose regridait Jegn d’un air affligé, cette obsession d’une ressemblance $aisit si fortement Monique qu’elle crut tenir cette fois la clef de l'énigme. Mais Rosey riait déjà et Monique sentit fuir de nouveau son idée confuse.
Lady Roselyne méditait peut-être quelque dessein contre les lumières que son propre éclat rendait inutiles, car elle regardait, le plus grand lustre d’un œil interrogatéur ; enfin elle fit rouler jusque-là un fauteuil, elle escalada le siège, puis l’un des bras sur lequel elle se tint miracu leusement en équilibre. pendant qu’elle fixait à l’une des branches du lustre un objet de forme mystérieuse, et elle sautñ à terre avec une prestesse malicieuse et si vive qu’aucun membre. de l'assemblée n’aurait pu jurer que c’était ce lutin de lady Roselyne qui venait de se livret à pareil exercice.
L’on vit alors se balancer, suspendue au lustre par un ruban blane, la branche de gui qui donne à tout bon Anglais le droit de baiser la main ou la joue de toute bonne Anglaise passant sous le rameau symbolique. L’observance de cette antique coutume ne tarda point à répandre une discrète gaieté. Comme dans le cours d’une soirée,
-il est impossible de ne pas se trouver par inadvertance ou autrement sous la branche de gui, tout le monde eut à payer son tribut et les
gants de toutes les jeunes filles reçurent de chevaleresques hommages pendant que frères et sœurs échangeaient avec beaucoup de sérieux des salutations plus affectueuses. C’est ainsique miss Araminthe récolta sur ses joues flétries la caresse filiale de tous ses neveux, le baronnet baisa en grande pompe la main de sa belle-fille, Harry qui passaft au: château ses vacances de Noël, fut digne de ses frères, chacun fit son de- . voir, mais fon avec l’accompagnement de perturbation, d’effervescence, que nous nous représentons comme inévitables : ils accomplissaient une cérémonie, un rite, plutôt qu’ils ne se li« vraient à un jeu ; c’est à peine si une gaieté muette, une hâte légère, en évitant les abords du gui, révélaient un paisible amusement.
Le sémillant Amos inclinr ses longs cheveux d’or sur les éventails de la moitié de l’assistance, Ce jeune saint, très laïque, batifola, folâtra avec la plus étourdissante prestance, Dans un accès de zèle intempestif, il bondit galamment à la place fatale que Rosey traversait en courant et se trouva contre sir Bear à qui il donna par méprise une chaude accolade.
Monique assise auprès de Jean suivait d’un air distrait les évolutions de son entourage durant les divertissements qui sont en grande faveur à cette époque de l’année. Eïhe restait grave, un peu hautaine, aux côtés de l’infirme sur qui elle veillait ; elle était invinciblement attirée vers lui, si seul et désolé au milieu de cette foule heureuse; elle était rattachée à lui par un lien plus solide et douloureux.
Mais, ainsi que M. Mornon l'avait sagement prédit, lord Jean se fatigua assez vite. Il se leva comme s’il voulait s’en aller ; Monique se leva avec lui et lui donna le bras pour l’aider à tra-
verser le grand parloir, Le vide se fit devant eux, tout le monde s’arrêta à les regarder, tous x grands, nobles et superbes, formant le couple le plus remarquable et le plus imposant méme pOur ceux qui connaissaient leur malheureuse histoire, Monique dans sa robe de velours, sous ses diamants, resplendissait d’une beauté merveilleuse. Son visage au teint éblouissant de sa race et qu’éclairait la lumière calme et triste de ses incomparables yeux bleus, avait, sous les targes bandeaux ondés de sa chevelure sombre, la pureté délicate d’un marbre :
. Mais Jean s'arrêta au milieu de la salle et regarda au-dessus de lui. Monique s’aperçut qu’ils étaient arrivés sous le lustre et qu’on chuchotait autour d’eux en souriant. - Lord Jean regardait le gui balancé à son rublanc, on eût dit que cette vue éveillait en lui quelque confuse réminiscence. Et, en effet, il se pencha sur Monique pour l’embrasser.
Chuchotements et sourires redoublèrent chez les spectäteurs. Monique ne se détourna pas de lui. D'un geste d’orgueil,presque de mélancolique défi, avec une expression de respect, de tendresso indiciblement grave -et profonde, elle lui tendit son front. Mais tandis qu’il y posait ses lèvres, leurs yeux se rencontrèrent, elle poussa un cri fai. ble comme un souffle et glissa à terre évanouie sans qu’il fit un geste pour la retenir.
LEE Lady"h nique était revenue à elle, on l’avait reconduite au pavillon et livrée aux soins de Célia-Jane. Et maintenant, les Burgau et leurs hôtes reprenaient leurs jeux qu'avait interrompu Je malaise sans conséquence de lady Monique. On avait seulement donné de l’air dans le parloir pour éviter que la chaleur ne causât à
‘ — 248 — d’autres le même accident, bi
Monique, étendue sur le canapé de son salon, avait demandé à être seule. Célia-Jane consentit à la laisser un instant pour aller préparer une boisson calmante qu’elle voulait lui faire boire avant de l'emmener dans sa chambre.
Monique était anéantie, bercée par une sorte de vertige dangereux et très doux. Elle voyait comme une aube dans cette nuit de Noël et la voix de la mer lui promettait mille impossibles choses. Elle était soulevée par un flot impétueux qui l’emportait, elle ne savait où... au port ou au suprême naufrage.
Ah ! elle se trompait, mais cette illusion poignante et délicieuse, elle ne voulait pas encore la perdre. Elle voulait encore se tromper, encore réver, étreindre un instant de plus l’irréalisablechimère.
— Monique !
Tout son être tressaillit d’une émotion surhumaine, assez puissante pour mettre sa vie en danger. Et elle aurait bien voulu en mourir, mourir en croyant que Jean était là, qu’il s’agenouillait devant elle, qu’il lui prenait les mains, les pressait contre ses lèvres en disant : Monique, Monique...
Mais il le disait vraiment. Dieu de bonté!
Jean était vraiment à genoux près d’elle, il répétait tout bas le nom de Monique avec une ferveur d’amour et de resj 2ct qui arrachèrent la jeune femme à sa demi-inconscience. De nouveau, elle sentit se répandre en elle cette traînée de feu qui avait coulé dans ses veines tout à l’heure, sous Je gui, sous le rameau sacré, lorsque Jean s'était penché sur elle, lorsque, dans les yeux abaissés sur les siens, elle avait vu un regard vi-
vant et impérieux et qu'elle en était tombée comme morte. Ré
Des larmes glissaient sur ses mains ; elle ne savait pas si c'était elle ou lui qui pleurait, elle ou lui qui revivait, qui aimait, qui remerciait Dieu : elle savait seulement que Jean de Burgau était ressuscité des morts, Une joie passa sur elle comme un souffle de l'infini, une joie passionnée et profonde, incrédule et victorieuse, qui était bien une joie de résurrection.
Elle eut un cri éperdu et mourant où se fondit son. avec son épouvante et sa joie, sa longue douleur,.son espérance inavouée. Elle ne put que répondre-à Jean par un appel à la source de toute pitié et de toute miséricorde.
— Jésus, Jésus !.… dit-elle. Oh ! mon sauveur
ésus.…
On était à l’après-midi de Noël. Célia-Jane était allée au cimetière de Ridge visiter la tombe de son vieux mari, et, dans le pavillon de l’Etranger, deux jeunes époux recommençaient l’histoire qui, pour Célia-Jane et Jaçob, était achevée, l’histoire éternellement belle et enivrante qui, pour Jean et Monique, prenait un caractère de céleste félicité. et qui finirait un jour, pour Monique et pour Jean, comme elle avait fini pour Célia-Jane et Jacob.
Ils étaient assis l’un près de l’autre dans le salon de l’Etranger.
Monique, à la fois triomphante et effrayée, s’abandonnaït à son bonheur ; mais ce bonheur envahissant ne laissa bientôt place en elle à wucune crainte. Sa joie était solennelle et parfaite. Si Monique avait de ses propres mains enseveli et mis au tombeau l'époux de sa jeunesse et si, de la tombe où elle avait scellé son amour, Jean était sorti vivant, aimant, devant ses yeux encore obscurcis et mouillés des larmes qu’elle avait versées sur lui, elle n’aurait pas reçu uné secousse plus terrible et plus divine.
Au dekors, régnait la grande paix de Noël, des stalactites de glace pendaient aux rochers, la mer ondoyait d’un mouvement silencieux, presque caressant. Le foyer qu'avait royalement alimenté Célia-Jane illuminait tout le salon et semblait réchauffer jusqu’au frimas du dehors. Monique et Jean poursuivaient leur entretien que le retour de Célia-Jane avait coupé la nuit précé-
dente. Monique avait fait son propre récit d’une voix tremblante et Jean reprenait ce qu’il n’avait fait qu’esquisser la veille, Monique écou- ! tait, perdue dans la douceur de ces minutes.
— Non, Monique, disait Jean, je n’ai jamais été ce que vous avez cru, du moins je ne l’ai jamais été devant vous. Mon intelligence s’était réveillée bien avant le jour où votre pas a franchi ma porte. Dès le premier instant où vous êtes entrée ici, j'étais comme à cette heure, un peu plus infirme de Corps, voilà tout. Et la meilleure preuve de ma raison, c’est que je ne suis point devenu fou pendant ma captivité. J'ai été, durant quelques semaines, dans l’état qu’il m'a fallu simuler depuis, et, à mesure que la conscience m’est revenue, j'ai compris que ma seule chance de salut était dans mon apparente irresponsabilité. L'enjeu était assez lourd pour me rendre prudent et habile, dit-il amèrement ; vous avez été juge de mon aptitude à remplir un rôle détesté. Comment n’aurais-je pas abusé ceux que je haïssais puisque vous, Monique, vous vous y êtes trompée ? Mais quand je me suis rendu compte que votre sécurité dépendait de la mienne, n’ai-je pas été mille fois plus vaillant, plus soigreux, plus. rusé”. rusé, moi ! murmura-t-il avec mépris, et toute sa contenance protestait avec une orguëilleuse répulsion contre l’abaissement qu’il avait dû subir. :
— Mais, reprit-il entre ses dents serrées, j'anrais été jusqu’au bout, ni la colère, ni l'écœurement ne m'auraient vaincu, j'ai quelque «hose à faire. J'irai à mon but et vous y viendres avec ” moi. ;
‘ Ainsi, Monique, poursuivit-il, quand vous alliez et veniez chez moi, lisant, travaillant ou soignant cette violette que je n’avais pu m'empé-
cher de vous donner pour votre anniversaire, quand vous attisiez le feu pour que le froid ne me fit pas souffrir, quand vous me faisiez la lecture pour me distrare et me consoler, la statue pour laquelle vous vous immoliez vivait, pensait, vous voyait.
— Oh ! je le savais, je devais le savoir, quelque instinct avait dû m'avertir, sans cela, fit Monique rougissant, je ne vous aurais pas épousé, nl... ù
Les traits de Jean s’adoucirent.
— Cependant, reprit-il, je n’aurais jamais échappé à tant d’investigations soupçonneuses si je n’avais exactement copié les symptômes réels que j'avais ép:ouvés d’abord. Je n’ai pas eu du moins à simuler d'infirmité physique, car j'ai été longtemps faible et malade ; il n’y a que quelques semaines que j'ai à peu près recouvré l’usage de ma jambe ; c’est ce qui m'a forcé jusqu'ici à demeurer passif.
Elle demanda timidement :
— Pourquoi avez-vous gardé le silence ?
— Je n'étais pas si bien séquestré voulez-vous dire, que je n’aie pu communiquer avec le monde extérieur. Mais ce monde était mon ennemi autant que les maîtres de Blackhorn, il pouvait me faire plus de mal et il l'aurait fait. Je ne serais sorti de Blackhorn que poür aller en prison, pour être jugé et condamné. Heureusement je ne l’ignorais pas, et les enquêtes de la justice ont confirmé mon doute. Vous pensez qu’il n’est pas venu ici que des agents de la justiee, que j'ai reçu la visite d’un ami... Oui, un ami tout seul que l'aurais perdu avec moi en me confiant à lui, qui ne serait peut-être pas sorti vivant de Blackhorn. Lui répondre, c'était nous exposer inutilement tous deux. Et, pourtant, si le père Etienne
s'était présenté à la place de Georges, qui sait si j'aurais eu le courage de me taire ? Ç'aurait été de ma part une lâche folie: £
— Mais, fit-elle encore avec hésitation, ceux qui vous entouraient, qui vous aimaient ? moi, Jacob...
— Jacob ? Ne vous a-t-on pas dit qu’il avait été chassé de Burgau-House Par mon oncle et
qu’il nous avait voué à tous une violente rancune ?
— Non, non, vous vous trompez, c’est lui qui
m’a parlé de Vous, qui m’a rapprochée de vous - Presque de force.
que je le croyais, j aimer pour tous les soins qu’il me donnait et toute la patience qu’il avait avec moi... par intérêt, pensais-je. Et qu'est-ce que mon pauvre vieux Jacob aurait pu ? Il n’é- ! tait pas maître de me faire sortir; alors quel LL service m’aurait-il rendu ? Hier, n’y avait-il pas
autour de moi trente Personnes auxquelles j'aurais pu parler ?
Mais il y avait aussi parmi elles le.shériff qui s’est trouvé mêlé à mes affaires et qui m’aurait immédiatement, arrêté. Non, Pour que je conserve quelque chance, il faut que je sorte d’ici sans le secours de Personne, sans que personne en soit informé, qu’une fois loin de Blackhorn et à
NS
l’abri aussi bien des Bear de Burgau que de la justice, j'aie les mains libres Pour tâcher de détruire ce qu’on a fait contre moi. Ilfaut, il faut.
Il s’interrompit.
— Mais c’est trop tôt en parler. D’ailleurs, ditil avec tendresse, l’heure présente me suffit, je re demande rien d’autre, Et il me semble qu’elle me suffira toujours. Avant que vous veniez, j'avais à me dire que si je ne me rétablissais pas assez pour tenter une évasion, me vie serait ainsi des années peut-être, que le moindre indice de guérison serait ma sentence, que le monde suivrait Son cours, que des hommes jeunes comme moi, riches comme j'aurais dû l’être, travailleraient et aimeraient, que de Pauvres vieillards inutiles et faibles connaîtraient les joies de l’affection et de la liberté, pendant que je me consumerais ici garotté par la plus infâme injustice. Que Dieu me pardonne, mais j’ai eu envie de me jeter sur ces roches. Cet pierres aiguës, et la mer qui les prenait d’assaut me paraissaient un lit enviable et paisible en Comparaison du mien. Mais mon égarement se dissipait vite, je voulais vivre pour accomplir ma tâche, je ne voulais pas laisser le champ libre à ces impudents malfaiteurs. Lorsque j'avais pensé jusqu’à ce que ma tête se rompit, quand j'avais tressé de la paille jusqu’à ce que mes mains me refusassent leurs services, je m'occupais pour tromper les heures ‘à compter les clous de mes meubles, les nuages du ciel, les. remous de la mer, et il ne fallait pas que j’en aie l'air, car cette inepte distraction aurait paru encore trop intelligente pour moi. Oh ! ces minutes, ces siècles, ces éternités de honte et de déses- Poir que j’ai endurés avant de VOUS aVOÏr Vues. Ensuite, je vous haïssais, c'était déjà de l’a-
Mmour, et ma colère contre vous était un intérêt, c'était quelque chose où il n'y avait eu auparavant que le plus plus effroyable vide.
‘* Vous mettiez- quelquef ruban noir. qui retenait vo toujours le même, ni noué tre visage avait différent ou d’affliction :
naient pour moi Quand on m’
si je me rendais à pré-
e mariage, je l’ai ac-
si c'était par amour ou par
vengeance, il y avait des deux sentiments à la fois. Je ne croyais pas en vous, j'étais convaincu que les Bear de Burgau vous avaïent décidée par l’appât de quelque énorme salaire, Votre bonté, votre beauté vos vertus me montraient votre caractère sous un jour plus odieux. Je pensais que vous vouliez, — oh ! ceci est la partie de ma confession qui m'est le plus dur — je pensais que vous voûliez capter ma confiance Pour vous en faire une arme lucraiive, que vous cherchiez à me distraire pour mieux m’espionner, et, quand je vous avais fait du mal, que vous pleuriez
pour mieux mentir. Cette idée me causait une sorte de rage, j'ai été emporté et méchant, mais si je n’avais. pas eu de ces échappées, je serais devenu vraiment fou. Pardonnez-moi, Monique... Il faut me pardonner. On m’a si cruellement trahi que je ne suis pa coupable de ma méfiance et de mes préventions et que vous me devez le pardon. Toute votre conduite aurait dû m’ouvrir les yeux, je m’obstinais dans mes soupçons, je m’endurcissais contre vous, Mais hier, quand je vous ai vu me défendre avec une si fière résolution et accuser ainsi un autre qui devait vous être plus cher que moi, — dans les sous-entendus de leurs questions, dans votre émoi j'avais deviné un peu ce qu’ils cherchaient, — quand je vous ai vue me préférer à votre père pour l’amour de la justice et de la vérité. :
— Mon cher, lord, dit-elle d'une voix indistincte, ce n’était pas uniquement pour l’amour de la justice et de la vérité.
Elle détourna son sincère et timde regard.
— C'était alors pour l’amour de..., Monique, dites-le, que je vous entende.
Mais Monique ne put achever.
— Et le soir, poursuivit-il tout bas, avec plus d’ardeur, devant ces curieux qui riaient de moi, au lieu de me renier, de désavouer le lien qui malgré tout vous faisait mienne, vous avez publiquement reconnu et honoré votre mari. C’est ce qui m’a touché et convaincu plus que tout le reste... — Oh! Monique, vous souvenez-vous ?
ce premier jour où vous êtes entrée là.
Il désigna la porte. *
— Quand vous êtes venue chercher Célia-J ane, je vous ai vue tout à coup surgir de l’ombre et venir à moi. Vous m’avez alors appelé par mon nom, vous avez dit Jean de Burgau… et il m'a
semblé que la voix même de la vie me rappelait au monde de la nuit et des morts. Pourquoi aije tant tardé à vous répondre ? ;
Monique l’écoutait, les Yeux pleins d’éclairs et de larmes.
Elle s’attachait à lui avec une sorte de crainte, avec la pensée qu’elle retenait ainsi cette chose fragile et insaisissable, fugitive et éternelle, cette âme qu’elle avait cru absente de Jean et qui lui était miraculeusement rendue.
Durant ces premiers jours, tout le reste disparut pour elle,
Parfois elle $’interrogeait frémissante, se demandait à quel breuÿage elle rafraîchissait ses lèvres. Elle se répondait : ‘‘ C’est du bonheur, c’est du bonheur ! Et je n’en connaissais pas en-
- core le céleste goût.
La première fois qu’elle retourna au château, qu’elle revit les salles dans lesquelles elle dvait promené en silence la désolation. de son veuvage, elle crut que les meubles eux-mêmes allaient lire en elle, qu’elle serait impuissante à garder le secret de son allégresse, que son allure, que son regard, allaient sûrement la trahir avant qu’elle n’eût parlé.
Mais la conviction du danger lui donna un empire inattendu sur elle-même, la valeur du trésor qu’elle gardait et qu’elle pouvait compromettre d’un mot ou d’un signe fut son armure et elle resta impénétrable.
L'approche du mariage de Jessy occupait tout le monde à Blackhorn ; il était même permis d'attribuer à cet événément l’aménité bourrue que Bruin témoignait à ses visiteurs bien qu’il refusût toute autre décoration nuptiale qu’un bouquet de carottes et encore mangea-t-il cette parure chaque fois que lady Roselyne l’en munit.
Les préparatifs furent menés si bon train qu’à
la fin de janvier rien n’empêchait de procéder à la cérémonie. ’
Amos, doux comme du caramel, et, comme le caramel aussi, toujours prêt à fondre, encombraïit Blackhorn de son amabilité naïve. Il s’y prenait à l’avance pour être le modèle des gendres. \
Rien ne pouvait égaler le zèle qu’il déployait en faveur des intérêts de Jessy, aucun article du contrat n’était assez aride ou insignifiant pour rebuter son dévouement. Enfin il fallait le tuer comme une mouche ou, bon gré mal gré, être son ami ; l’écraser sous ses pieds ou convenir de son essence séraphique. Seuleñent on n’osait se représenter ce qu’il serait en gants blancs le jour de son mariage. É
Pas si mal, peut-être. Monique était pour son compte assez haut en Paradis pour envisager même ce mariage avee une sorte d’indulgence.
Jean s'était bien guéri, il était plus-impossible à Dieu de rendre Amos honnête et Jessica heureuse ?
L’homme sur lequel Monique se livrait à des suppositions si charitables s’apnrochait précisément d’elle. La jeune femme était dans la petite bibliothèque du château, occupée à remettre d’aplomb une vue du château de Blackhorn que Jessy voulait emporter, dans laquelle, grâce au tour de main de l’experte Jessy, la ‘‘corne noîre’’ qui servait de base au château avait la forme d’une virgule.
Dans le parloir dont la porte était ouverte, Amos causait un instant plus tôt avec miss Araminthe qu’il conduisait à l’égarement par ses assiduités. Mais il s'était lassé de sa pâle interlocutrice où peut-être miss Araminthe s'était défi-
. nitivement évanouie en brouillard. En tout cas, Amos était entré près de Monique ; il sollicita
É i la faveur d'admirer le dessin de sa précieuse Jessy et il se répandit en louanges dont aucune permission n'aurait jamais suffi à autoriser le lyrisme. Mais il s’interrompit et dit d’un accent irrésistible :
— Lady Monique, vous ne m’àvez pas félicité, | : et, pourtant, moi je vous félicite. Je sais tout.
Pendant qu’il regardait le dessin, Monique s’était pensivement accoudée sur la table, son esprit.était déjà loin d’Amos et du fusain aux lignes chancelantes et mal équilibrées. Mais aux .
iers mots d’Amos et avant qu’elle en eût bien saisi le"sens, un courant glacé l’enveloppa tout entière, et, brusquement, d’un seul bond effaré, sa pensée revint au logis. ”
Avec une énergie désespérée, elle se contraignit à regarder tranquillement Amos, à dire d’une voix égale : "Le
— Ah ! Et que savez-vous ? ë
— Ce que vous cachez si bien à mes futurs parents. oh ! laissez-moi dire à mes parents, fit-il avec un onctueux enthousiasme, ne refusez pas à un orphelin la bénédiction d’une famille.
Comme elle n’avait pas l’air de lui disputer la douteuse bénédiction qu’il implorait, il poursuivit :
— Je tiens à vous dire que je pourrais vous aider, que j’ai en main de bonnes armes.
Elle remuait déjà les lèvres pour dire éperdument : <
— Ayez pitié de nous, taisez-vous !.…
Mais elle se forçait à le regarder toujours ‘en face et ce courage la sauva ; elle vie que les yeux turquoise du suave jeune homme verdissaient
sensiblement, et, tout à coup, en une inspiration vive, elle devina un piège. à:
Il fallait payer d’audace. Elle prit un morceau de fusain qu’elle tailla méticuleusement, s’étonnant elle-même que sa main tremblât si peu,
— Je vous remercie, monsieur, dit-elle nonchalamment, Mais je ne comprends pas bien en quoi...
— Oh ! bredouilla Amos déçu, votre projet.
votre avenir...
Il avait menti, il ne savait rien, il avait parlé au hasard, peut-être sur un fugitif soupçon.
Mais il reprit avec une ineffable grâce teintée de reproche :
dessin pendant qu’on voisine, È
Monique n’abandonna pas la brêche ; elle con: tinua à dessiner, si bien qu’une heure après, en Passant pour s’en aller par le parloir où était toute la famille, elle rendit à Jessy un pertrait correct de Blackhorn.
Elle se demanda plus tard com...ent elle avait eu en cette occasion une intrépidité qui lui avait manquée jadis pour la cause de son père.
Fe Miles Clenman devaient faire à Jessy un cortège de fraîches demoiselles d’honneur. Le
ruit courait à Ridge que les deux aînées venaïient de refuser, l’une Jonathan Five, le jeune médecin, l’autre un homme de loi de Borough.
Les bonnes âmes qui se refusaient à traiter Comme tout le monde Grâce et Foi de péronnel-
les, avouaient qu'il” n’y avait jamais eu dans tout le Wildshire plus sottes perruches. C’est qu’on savait pourquoi les impertinentes refusaient l’homme de loi, Jonathan et le cabriolet neuf d’icelui, pourquoi elles levaient leürs misérables petits nez sur d’honnêtes garçons et un honnête cabriolet. On racontait que sir Bear, prenant le parti de son révérend contre ces enfants ingrates, était entré à ce sujet dans une épouvantable colère. Grâce et Foi en seraient pour leurs frais. On les trouvait bonnes à distraire miss Jessy, voire à lui servir “de demoiselles d'honneur. Mais Jack et Franck étaient garçons avisés. Des Burgau même cadets n'étaient point pour ces petites Clenman, pas plus que le pauvre benêt-de Jem n'aurait obtenu la main d’une miss de Burgau.
La cérémonie eut lieu dans l’oratoire où s’était mariée Monique, presque à la même date, mais la mer calme aujourd’hui ne prêta point à la fête sa musique sauvage ni les pompes de sa colère.
À la place où les Burgau avaient lié Monique et Jean, ils unirent leur fille à cet aventurier d’évenir qui avait su les enserrer dans ses rêts.
Amos, plus semblable à un archange qu’à un homme, prononça le mot fatal avec unè douceur ingénue. Jessy fut à la hauteur de la situation, de même que Miles Clenman qui ne manquèrent point de pleurer à chaudes larmes dans tous les moments où la tradition le prescrivait.
Monique était là aussi, entre Rosey et miss Araminthe. Elle se remémorait les prodiges qui s'étaient opérés pour elle depuis l’heure où, asservie et le cœur déchiré, elle s'était agenouillée - ici, devant Jean de Burgau, presque à ses pieds. La jeune femme reposait son regard sur le vieux
tableau qui représentait la petite martyre enfant étendue le long d’un sillon dans son inénarrable paix. Les bourreaux avaient bien fait. leur œuvre, la petite martyre ne se relèverait plus. Et l’on sentait si bien que pour arriver à cette paix froide, infinie, elle avait passé par le martyre... Et l’on sentait si bien qu’elle ne dormait pas, mais qu’elle était morte.
… Jessy était mariée, on avait refermé la chapelle. Le lunch était fini. Amos avait porté un toast émouvant et beaucoup pleuré dans son verre. Jessy, en costume de voyage, prenait congé de son père et de ses frères, seule avec eux, dans le bureau du baronnet.
Après un silence, Jessy dit tout à coup :
— Croyez-vous, père, que je ne sache pas pourquoi vous me mariez ?
‘* Voilà Amos de la famille, il a un intérêt vital à notre prospérité qui est la sienne.
Ils ne sourcillèrent pas. Elle reprit de ce ton brusque qu’elle avait eu un jour pour dire à Jean : confiez-vous à moi ! et qui était chez elle l'indice d’une détermination forte et sincère :
— Je sais à quoi m’en tenir, mais cela m'est égal, tout m'est égal, tout m'est égal maintenant. Je verrai du nouveau, je prendrai du plaisir et je ne serai plus une petite fille, ce que j’aurais continué d’être ici, même à l’âge de tante Araminthe.
Elle s’était approchée d’une fenêtre et, les lèvres un peu tremblantes, une émotion presque tragique sur son visage blanc, elle regardait par delà Blackhorn, dans la direction de Ridge et du presbytère.
Elle n’était pas dupe, mais, en vraie Burgau,
Puisqu’elle n’avait pas pu
elle aimait autant être
personne... et elle ne se-
elle, ainsi qu’elle s’en
Et puis Amos gagnerait
ucoup d'argent et il tardait à Jessy d’être très riche.
Dans sa résignation, il Y avait peut-être de l’orgueil blessé, en se voyant ainsi et sans un mot de regret rejetée de sa famille, mais il n’y avait nulle rancune, parce que ses parents obéissaient comme elle à la force brutale des choses,
Monique continuait sa double ,ie, toute de lant au pavillin ite de contrainte au château, mais le bonheur était ton grand pour ne point effacer et même rendre doux les sacrifices qu'exigeait la sécurité de lena, Si elle était tentée de trouver son joug pesant, et trop longues les heures où sa présenca éinit réclamée au château, elle se rappelait ce que Jean avait souffert.
fait connaître, femme. Que lui niquité ?
Mais ‘ J’ai une tàche.”’
Monique s’imprégnait reli de cette vie cachée
quand ils se taisa la mer, c'était encore eux q rière de Mo
sait ainsi la place où se tenait la mère de Jean, le grand salon d’honneur, la serre des palmiers, le hall peuplé de statues.
Ou bien, ils recommençaient ensemble l’histoire de cette étrange année, durant laquelle ils avaient vécu côte à côte et presque aussi étrangers que s'ils ne s’étaientjamais rencontrés. .Les moindres incidents étaient gravés dans leur mémoire, ils comparaient leurs souvenirs, ils riaient de voir qu'ils s'étaient en réalité querellés et réconciliés, offensés et aimés, comme s’il n’y avait point eu de secret entre eux.
Un jour qu’ils causaient avec cette expansion, Célia-Jane s’approcha d’eux. Pauvre Célia-Jane, ils. avaient été tellement absorbés en eux, qu'ils avaient oublié la bonne vieille machine fidèle.
Elle les regarda un instant, sans rien dire, puis quelque chose remua sur son visege de pierre, et elle dit de sa voix rauque et mal habile de sourde :
— Il est guéri et vous vous aimez. Que c’est bon, que c’est bon ! fit-elle, tordant ses mains osseuses sous son tablier. Que cela fait de bien... que je souffre... Mais, non, je ne souffre plus, plus rien que ce qu’il faut pour aimer. Quand j'ai vu mylady si courageuse et si douce tous ces mois passés, où elle n’avait pas même le souvenir d’un bon et tendre mari pour l’aider à se consoler et à vivre, j’ai eu honte de mon mauvais chagrin, j'ai demandé pardon, et, un jour, le seigneur Jésus est venu à moi pauvre, un matin où mylady avait communié là-bas dans sa chapelle, le Seigneur Jésus s’est souvenu de moi. Je n’ai plus Jacob, mon pauvre vieux, mais je l’aurai de nouveau dans... dans bientôt, et j'ai le Christ, mon Sauveur, et je le garderai toujours.
Elle leva sur eux ses yeux de bon chien en disant :
— Vous vous aimez, c’est bien ainsi. N'ayez peur. Moi, je suis avec vous. Mylord était le maître de Jacob mon mari, vous êtes mes maftree. —
Elle remonta à l’étage supérieur où l’appelait son service ; Monique et Jean s’entretinrent de la bonne Célia-Jane, puis ils travaillèrent sans rien dire. Jean tressait sa paille : il fallait bien fournir la quantité habituelle de tresse pour ne Pas provoquer des questions au château où l’on suivait de très près ses faits et gestes. L’habitude et une sorte de reconnaissance lui rendaient encore cette occupation très supportable.
Il s'était tourné vers la baie vitrée, ce jour d’hiver étaie terne. Monique cousait pour les pauvres. Elle devait retourner au château pour le reste de l’après-midi. Elle allait parler à Jean pour lui faire remarquer l’heure, quand elle vit, dans le réduit de Célia-Jane, quelqu’un qui n’était pas la vieille servante. Oui, derière le vitrage qui séparait les deux pièces, dans l’ombre du grand rideau de laine demi-abaissé, elle avait entrevu les yeux endormis de J osiah et ses épaules inégales.
Déjà, Monique avait rarhené son regard sur Son ouvrage, le péril de la situation l’étreignait. Elle ne pouvait avertir Jean ni de la voix ni du geste. Josiah aurait entendu le moindre mot et elle savait que ses Yeux somnolents avaient un regard de lynx. Elle épia Jean d’un coup d’œil furtif. S’il allait parler ?... Et y avait-il rien de plus naturel pour lui que de reprendre la conversation interrompue, et un seul mot détruirait le résultat de sa longue épreuve, l’œuvre de son incroyable patience, Et s’il allait changer de
place, se lever pour faire allègrement l’exercice guotidien par lequel il fortifiait sa jambe mal remise ?
Mais, enfin, comment le prévenir ? Elle se surprit à prier Dieu, follement, fiévreusement, de ravir à Jean la parole et les sens, de le rendre pour une heure tel que les autres le croyaient. Mais ne mesurait-elle point l'inanité d’un tel vœu ? Elle eut alors envie d'aller à Josiah, de lui adresser la parole, si vite que Jean n'aurait pas le temps de s’interposer, puis elle eut la sensation effrayante que Josiah savait qu’elle l’avait vu. Le moment était donc venu d’anéantir ou de confirmer tous les soupçons.
Elle resta à sa place, tenant toujours son ouvrage. Ah ! cette fois, il ne s’agissait plüs, comme avec Amos, de braver l’ennemi et de le dérouter par un coup d’audace, cette fois elle ne pouvait rien. qu’attendre en tâchant de ne pas s’évanouir.
Tout dépendait d’un hasard; c'était miracle que Jean n’eût encore rien dit. Monique tirait l’aiguille, interdisant à ses doigts de se crisper, à ses larmes de couler, courbant son front pour qu’on n’en distinguât point la pâleur.
Mais cela ne pouvaîït se prolonger plus longtemps, cette tension nerveuse était intolérable, Monique allait crier ou défaillir.
Jean fit un mouvement comme pour se retourner vers elle, Monique appela Dieu à son aide, ainsi que nous le faisons dans un danger mortel et elle dit : ‘“ Mylord...”’
Fille reprit haleine très vite et continua avec une nuance d’autorité, détachant chaque syllabe : s
— Mylord, puisque vous ne voulez pas m’écou-
ter, il est inutile que je vous fasse la lecture aujourd’hui..
Elle crut qu’un étouffement allait la faire tom-
, pendant les secondes qui suivirent. Grand Dieu ! si Jean allait cussidérer ces mots comme une inoppoi tune plaisanterie, s’il allait y répon-
avec enjouement ou irritation ? Quelle que fut sa réponse, elle les perdrait tous deux.
Oh ! Dieu soit loué... il ne répondait pas, il avait compris, Il se leva lentement ; rien qu’à son allure alourdie, elle reconnut qu'il était sur ses gardes. Comme s’il avait eu l'intuition de la: torture qu’endurait Monique et qu’il voulût y mettre fin, il sortit sur la terrasse en traînant sa jambe. Monique eut encore le courage d’attendre pendant un mortel quart d'heure l'instant précis où elle devait se rendre au château, puis elle s’éloigna sans avoir revu Jean. Josiah n’était plus là. 4
Au château, on informa Monique que Rosey lui avait donné rendez-vous sur la route du bois ; la jeune lady venait de Partir avec Minna, sa fem-’ me de chambre.
Monique ne déclinât point l'invitation, bien que la tête lui tournât un peu, et qu’elle eût les jambes mal assurées, Cette course au grand air lui fit du bien, son pas se rafférmit, son souffle devint plus régulier,
Lady Roselyne l'avait beaucoup devancée; car elle traversa sans rejoindre la jeune femme tout la forêt qui, s’enfonçant comme un coin dans l’espace dénudé qui entourait Blackhorn, se trouvait le plus rapproché dû château. Elle rencontra lady Rosey dans une grande allée moussue, encore tapissée de feuilles mortes.
— Oui, je suis seule, dit lady Roselyne, l’ac- Cueillant par un sourire un peu rêveur, je vous ai
vue venir de très loin et j'ai renvoyé Minna par l’autre route. Mais, le croiriez-vous ? dès que Minna a été partie, on m'a lancé... oh ! non, c'est tombé de quelque arbre.
Elle tenait à la main une branche de bois mort qu’elle examinait d’un air perplexe.
— Etes-vous blessée ? demanda vivement Monique,
— Mais non. C’est un arbre, voilà tout. Comment un arbre inaurait-il blessée ? Comment voudriez-vous qu’on ait visé à dessein ma figure ? N'est-ce pas, mon vieux Ben ?
Elle se retourna pour s’adresser à quelqu'un derrière elle. Monique distingua un vieux pauvre dont les vêtements usés se confondaient avec La couleur de rouille des bois. Elle reconnut ce mendiant qui l’avait arrêtée le jour de sa première promeriade avec Jessy.
— Ce n’est certes pas vous, Ben, qui avez jeté cela, fit Rosey en secouant ses boucles. Ce n’est pas vous qui m’auriez fait du mal quand, moi, je venais de vous faire l’aumône.
Il hocha la tête et répondit comme toujours :
— Benny doit être rentré, je vais y voir.
Et, dans un effort gauche pour se montrer poli avec les jeunes dames, il ajouta :
— Venez-y voir avec moi. C’est là tout près, et cette fois le petit Benny doit être chez nous.
— Allons ! dit avec entrain Rosey.
Ben avait l’air très inoffensif ; peut-être qu’en le connaissant mieux ou pourrait lui procurer un peu de confort.
Les jeunes femmes marchèrent derrière lui sous les bois dépouillés. Il faisait ce que lady Roselyne appelait un temps de flanelle, sans expliquer l’origine de cette expression : eHe voulait sans doute dire par là qu’elle trouvait à l’atmosphère
comme au ciel gris blanc une consistance laineuse. :
‘ Toujours suivant Ben qui semblait avoir oublié leur présence, Monique et Rosey gravirent une petite éminence boisée ; là, une cabane dont on avait renforcé les parois trop minces avec une couche de branchages et de mousse, se dressait comme une hutte de feuillage ; une fumée montait du toit et la lueur d’un feu se réflétait contre les petites vitres fendues.
Une très vieille femme parut à la porte et abrita ses yeux de sa main pour regarder les visiteuses.
— Elles viennent voir si Benny est rentré, dit Ben.
Et, poussant la femme, il rentra lui-même sans plus s'occuper de personne.
— Ben, vieux fou ! fit la vieille qui se mit à rire, n’apprendrez-vous jamais les bonnes manières ? Avec qui avez-vous donc vécu ? Oh ! que ces ladies excusent… reprit-elle, se confondant en révérences qui prouvaient surabondamment l’excellence de sa propre éducation. Le pauvre Ben n’a pas sa tête. C’est un brave homme, et, quoique nous ne soyons pas autrement Parent que parce que ni l’un ni l’autre n’avons personne au monde, nous nous sommes réunis dans ce cottage.
J'ai grand soin de lui, mes ladies ( nouvelle révérence et aimable sourire ), seulement c’est un vieux fou ; il rentre cinquante fois le jour me tourmenter pour que je lui dise si son petit n’est Pas revenu, un petit qui est mort depuis vingt ans, mes ladies ( plongeon prolongé ). J’ai soin de vi, je tiens son ménage, je ne le brusque pas et il m'apporte ce que les gens lui donnent. Mais il est si vieux, si vieux qu'il n’a plus sa tête: Soixante ans, songez donc, fit-elle avec pitié.
Moi j'en ai soixante-dix-huit, mais ce n’est rien pour une dame.
Cette idée parut la réjouir beaucoup.
— Vous entrerez bien chez moi vous reposer, mes ladies ? Je ne me trompe pas, vous êtes les belles jeunes ladies du château. Voilä ma lady Monique de Burgau, et cette douce. mignonne aux joues roses, c’est la femme chérie du grand Malcolm de Burgau. Pardonnez-moi ma familiarité, j'ai connu Malcolm si jeune. Je l'ai connu !…
Elle répéta ces mots ; ses yeux clignotants devinrent fixes.
— Faïtes-moi cet honneur, entrez chez la vieille Nancy.
Et, comme Monique demeurait un peu interdite par elle ne savait quoi de particulier dans les effusions de la vieille, celle-ci s’écria avec volubilité :
— Mylady, laissez, laissez venir la belle chérie. qu’elle s’assoie au foyer de Nancy, qu’elle s’y réchauffe. Oh ! ma chérie, entrez. J'ai de belles histoires à vous conter, personne dans tout le pays n’en sait d’aussi belles.
Mais elle se tut subitement et rentra dans sa cabane.
Les jeunes femmes entendirent . le bruit d’un pas.
— Eh ! mais, c’est Malcolm, s’écria Roselyne tout heureuse. Mon très cher ours, comment m’avez-vous découverte ?
— J'ai rencontré Minna, dit-il brièvement.
Il avait passé le bras de Rosey sous le sien et il emmenait la jeune femme à grands pas.
— Pourquoi êtes-vous là ? qu’y faisiez-vous ? dit-il à Monique d’un ton de mécontentement.
— C'est moi qui l’ai amenée, interrompit Rosy. Figurez-vous que cette vieille a un vieux...
— Peu importe. Il n’y a rien ici qui vous concerne et je vous prie de n’y pas revenir.
Son ‘* je vous prie ” sonna tout à fait comme un ‘‘ je vous défends ”’.
Cette sévérité étonna Monique. Ils avaient atteint la lisière du bois, Malcolm reprit avec les jeunes femmes le chemin de Blackhorn ; il les laissa à la grille, ses affaires l’appelant à Borough.
Roselyne monta quitter ses vêtements de promenade, mais elle conjura Monique de ne pas retourner au pavillon. Le départ de Jessy avait fait un vide dans le cercle de famille et, en l’absence de Malcolm, Rosey avait besoin de Monique pour affronter les heures du soir pendant lesquelles toute la famille se réunissait sous la présidence du baronnet. Monique consentit ; elle ne voulait pas attirer l'attention sur elle par un trop grand empressement à regagner le pavillon.
Monique avait -edouté de revoir Josiah, mais la contenance du jeune homme dissipa ses appréhensions. Josiah semblait d’une belle humeur narquoise et se permit une allusion aux difficultés qu’on trouve à édifier un sourd par de bonnes lectures,
Rosey, qui n’était pas en veine de travail, s’était placée à l’écart de la lampe. Monique, assise auprès de miss Araminthe, s’aperçut que lady Roselyne se livrait à une mimique expressive et essayait de lui montrer quelque chose. Il s’agissait d’une de ces fantaisies dont Rosey était coutumière. La petite lady avait imagimé de se mettre au cou sa belle rivière de perleg et de diamants dont elle n'avait Las assez souvent l’occasion de se parer à Blackhorn ; elle avait également aux déigts toutes les bagues de ses écrins, maïs elle dissimulait cette profusion de joyaux
. sous Îles dentelles-de son corsage. Un des scintillements avait.jailli jusqu’à sir Bear et le baronnet dit à sa belle-fille :
— Vous avez tort de promener ainsi des bhijoux de valeur, ils devraient être rangés depuis longtemps dans mon coffre-fort. Mais, puisque les voilà...
Il étendit la main ; comme Rosey ne faisait pas mine d’entend:.. il ajouta avec un de ses sourires de bois : :
— Je vous ::3 rendrai chaque fois que vous en aurez besoir. Ils seront plus en sûreté chez moi que dans votre écrin. Malcolm vous dira qu’il est de mon avis.
Elle dégrafa lentement le collier qu’elle lui remit, puis elle enleva une à une les bagues qu’elle déposa devant lui sur la table.
— C’est tout, demanda-t-il sans lever les yeux de son journal.
Puis, de l’air d’un homme qui s’acquitte d'une menue corvée, sir Bear alluma un flambeau et emporta les bijoux. Quand il rentra, sa belle-blle était encore debout près de la place qu'il oeeupait tout à l’heure.
— Ce n'était pas tout, fit Rosey les joues très rouges. J’ai encore mon bracelet, mon joli bracelet d’émeraudes.
Elle laissa tomber le bracelet sur la table, et, sans plus rien dire, elle abandonna la pièce.
Monique la suivit. Dans le hall, Rosey dit à l’autre jeune femme :
— Vous êtes bonne, Monique. Restez un peu avec moi, Malcolm ne reviendra qu’à neuf heures et je ne dînerai pas avant lui.
Elles s’installèrent dans la petite bibliothèque où il y avait de la lumière et . duéeu. Roselyne n'était pas causeuse ce soir, elle s’appuyait lan-
guissamment contre un bras de son fauteuil et tourmenta si bien ses cheveux qu’à la fin toutes les boucles lustrées et noires reprirent leur liberté et se répandirent sur son front et ses épaules. Elle avait ainsi l’air d'une véritable enfant, et Monique put lui pardonner la puérilité de son chagrin, même quand elle la vit un peu pleurer.
— Je suis une sotie, je le sais, déclara Roselyne en essuyant ses yeux. Mais j'aime à avoir mes bijoux sous la main. Quelle malheureuse idée ài-je eue de les mettre ce soir ? Qui, fit-elle, étouffant un dernic: petit sanglot, c’est très déraisonnable de ma part et je mourrais plutôt que d'en dire un seul mot à Malcolm.
is Malcolm rentra plus tôt qu'on ne l’attendait et avant que se fussent hien séchées les joues de Roselyne. Il ne lui fallut pas beaucoup de diplomatie pour amener au jour le secret que Roselyne croyait avoir enfoui au plus profond de son cœur.
Malcolm ne fit pas de commentaires, il disparüt et revint avec une poignée de choses brillarftes qu’il égrena sur les genoux de Rosey en disant : 2
— Voilà vos joujoux, lady Roselyne, et ne pleurez plus. |
Lady Roselyne n’osait ni en croire ses yeux, ni toucher ses trésors reconquis, de peur de les faire évanouir.
— Oh ! Malcolm, votre père... murmura-t-elle. Est-ce qu’il ne m'en voudra pas ?
— Le gouverneur n’a pas l'esprit étroit, il n’en veut jamais inutilement à personne, et avouez qu'avec vous ce serait bien inutile, Sir Bear m’a chargé de vous dire qu’on n’attend plus que lady Monique et vous pour se mettre à table.
Tls se dirigèrent vers la salle à manger. Rosey
marchait appuyée sur Monique et, avec un sourire doux comme un rayon de soleil, pressait contre l'épaule de sa compagne sa joue veloutée, encore un peu humide de larmes !
— Pauvre Monique ! Vous avez eu grand’peur, mais vous vous êtes bravement conduite. Pourquoi me contiez-vous que vous étiez une telle poltronne ? Puisque vos nerfs se montrent aussi s0lides, je commence à croire que nous pourrons bientôt tenter notre grande aventure. Depuis quand Josiah était-il là, demandez-vous ?
C'était seulement le lendemain que Monique avait pu s’entretenir avec Jean du terrible assaut qu’avaient soutenu son sang-froid et son courage. :
— Josiah devait être chez nous depuis que Célia-Jane était remontée, poursuivit Jean, sans quoi elle nous aurait avertis, comme elle nous avertira dorénavant, puisqu'elle ne quittera plus son poste, au«vd vous serez l4. Oh ! fit-il, quel ‘ mylord ”’ vous m’aves dit pour m’enjoindre de rentrer dans mon néant. J’en ai encore un peu froid. Et j'ai eu peur que ce “ mylord ” dégelât Josiah lui-même,
Monique sourait et rougissait à la fois, elle aimait à lui voir cet air de gaîté protectrice et
tendre qui attestait qu’en lui le ressort moral n'avait point été brisé par sa longue agonie,
— Ce garçon, continua-t-il, est le plus mauvais ours de toute lg bande, Sans Jos
Son front s’assombrit, ses yeux eurent une menaçante flamme, mais il se domina et reprit :
— Cela prouve, Mona, qu’on me surveille et que si l’on ne sou Sonne encore rien, on est sur le chemin rapide de la défiance. Et cela prouve pu faut nous hâter et que nous n’avons plus de
e temps à perdre.
— Que ferons-nous ? dit-elle toute haletante.
— Nous.tâcherons de sortir d'ici, lady Monique.
Sortir ? elle vits les difficultés sans nombre qu'ils auraient à braver. ,
‘— Ah ! nous étions si bien. dit-elle, étreinte d’un sourd regret.
11 répondit avec mélancolie :
— Oui, nous avons été bien. Mais pour combien de temps l’avenir est-il à nous ? ? Nos jours de paix sont comptés. Je veux être hors de Blackhorn le plus tôt possible, i] n’y a plus que cette chance pour moi. Rien ne me serait plus facile que de communiquer Par vous avec le dehors, de faire connaître ma situation.
‘* Mais ce sera pour moi le signal d’un état de choses pire que celui-ci ; on m’enfermera dans un cabanon de fou où j'échangerai la prison de Blackhorn contre la prison de la reine. Les Bear de Burgau ont un éminent ami dont le premier soin sera de nous briser comme verre. Il faut le paralÿser avant qu’il soit en mouvement, et, pour cela, il faut que je so!: libre. Rien tenter avant que je sois hors de la G:'ande-Bretagne serait une folie, le comprenez-vous ?
‘ Elle fit un signe de tête affirmatif.
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— J'ai réfléchi à tout cela, vous le devinez, j'ai formé beaucoup de plans pour les rejeter presque aussitôt et c’est, le croiriez-vous ? la visite que nous fit un jour l’ours Bruin qui m’a mis sur la bonne voie. Puisque Bruin est venu chez moi sans le secours des clefs de sir Bear, je saurai m’en aller par le même chemin, quitte à passer par la fosse de la bête.
— Et, de fait, comment Bruin est-il entré ? de- manda Monique.
— Si mon intervention peu civile, j'en conviens, mais nécessaire, ne vous avait encore plus atterrée que l’agression de Bruin, vous auriez vu que l’ours avait déplacé un bloc de pierre ; ce bloc repoussé par moistant bien que mal fermait, non pas une crevasse, mais une sorte de passage. Soit que depuis l'invasion de Bruin on en ait condamné l’issue, soit que.j’aie mal dirigé mes recherches, je n’ai pu aboutir, quoique j'aie remué bien de la terre. Je crois que j'étais sur le point de réussir quand Noël est venu et depuis Noël... depuis Noël, Monique.
Ils se turent un instant tous deux, pensant à la période charmante qui venait de s’écouler.. et qui était close, Jean l’avait dit. Ils regrettaient ces jours tranquilles de mystérieux bonheur, ces fiançailles secrètes et délicieuses. Monique ne discutait point. Les arguments de Jean n’étaient que trop justés, et puis il exigeait surtout de la jeune femme ce qui lui manquait le plus à lui-même : la confiance et la soumission ; il fallait avant tout que Monique fût confiante‘et soumise pour ne point s’aliéner cette nature ombrageuse. 2
Jean pousuivit : il doit y avoir d’autres galeries ; les vieilles chroniques parlent d’un passage entre le château et la baie. Toutes les vieilles
chroniques parlent de passages plus ou moins souterrains dans tous les châteaux du monde, mais cela ne m’étonnerais pas que les vieux pirates aient eu ce moyen d'emmagasiner le produit de’ leurs. rapines. J’ai fait fausse route jusqu'ici, ce n’est pas à la fosse de Bruin qu’il faut viser, nous devons chercher plutôt dans la direction de la mer ; l'important pour nous est d’arriver à la grève, car, à supposer que nous sortions dans ? l'intérieur de Blackhorn, comment franchironsnous le ravin ? Je suppose que Basile ne mettrait pas beaucoup de complaisance à m’ouvrir sa grille. Que diriez-vous d’une exploration aujourd’hui ? Je vous expliquerai mon plan dès que nous aurons.trouvé le passage.
Il lui montra sur la terrasse la sortie dont il avait dissimulé l’orifice après le départ de Bruin. Monique voulait s’y engager seule, quelqu’un de Blackhorn pouvait venir au pavillon ; si on ne la voyait pas, on penserait qu’elle était en haut dans sa chambre, tandis que si on ne voyait pas Jean...
—— Chère Monique, dit-il affectueusement, vous raisonnez fort bien et je goûte un grand plaisir à votre éloquence, mais voue ne ferez pas sans moi votre voyage de découverte, je serais jaloux de votre gloife.
Ils choisirent pour leur tentative le moment du lunch. 11 y avait justement à Blackhorn des hôtes qui absorbaient le temps des Burgau ; c'était une occasion favorable qui ne se renouvellerait plus de longtemps ; il était peu probable qu’un Burgau se levât de table pour venir au pavillon. Ils entrèrent tous deux dans le passage qui, d’abord obstrué par des éboulements, devint large, facile comme un respectable corridor, et n’avaient rien de la caverneuse horreur qu’on prête
volontiers aux souterrains. Jean et Monique trouvèrent un tournant que Jean n’avait pas encore exploré, ils arrivèrent en peu de minutes au point d’où partait la lumière dont les infiltrations les avaient presque constamment guidés. Après avoir monté quelques marches et opéré divers circuits, ils constatèrent avec surprise qu’ils étaient dans les caves mêmes du château. Par les soupiraux grillés, ils voyaient la basse-cour, ils entendaient Dinah converser avec ses volailles, puis Basile qui rappelait la cuisinière à ses devoirs et au lunch qu’il était en train de servir.
En se retrouvant ainsi avec Jean en pleine vie commune, si près du monde extérieur, il sembla à Monique que son mari était déjà à moitié hors de Blackhorn et qu’il touchait du doigt la délivrance. La réflexion lui montra combien était illusoire son espérance. Comme Jean l'avait dit, cela ne leur servirait à rien de sortir du château puisque le ravin les empêcherait toujours de sortir de Blackhorn ; leur seule ressource était dans la direction de la mer. Du reste, ils n’auraient pas pu s’enfuis d'ici, les caves célèbres de P°. khorn n’avaient qu’une entrée, sir Bear éta., si soigneux de ses vieux vins ou du peu qu’il en restait, qu’il ne déléguait pas même ses pouvoirs à son bras droit Basile.
Jean et Monique s’avarcèrent avec prudence.
C'était ici le royaume de la dévastation et de la ruine, les araignées s’évertuaient à dissimuler sous leurs toiles les casiers vides, les tonnes éventrées, les portes béantes des caveaux pillés.
Cependant d’autres caveaux bien fermés, des caisses de bouteilles non encore déballées et bien garnies décela que sir Bear reconstituait ses caves depuis q : tes revenus de son neveu ramenaient chez lui la prospérité.
Jean et Monique, s’avouant que leur campagne était infructueuse, allaient se retirer, mais ils voulurent encore longer un couloir au bout duquel tombait'une clarté presque vive. Quand ils y furent engagés, Jean arrêta silencieusement Monique et l’obligea à se ranger contre le mur. Il y avait quelqu'un dans la cave où ils se dirigeaient : la lumière qui les avait attirés venait d’un soupirail dont on avait ouvert le volet. Sir Bear tournant le dos à la porte se penchait sur des bouteilles poussièreuses qu’il couchait dans un panier avec une dévote sollicitude. Il avait eu peut-être un subit désir de régaier ses hôtes de quelque vin fameux dont le nom avait surgi au hasard de la conversation pendant le repas. Il se redressait déjà et Monique se demanda avec terreur ce qu’ils allaient faire. Retourner sur leurs pas ? Ils n’en auraient pas le temps et elle redoutait le demi-jour de la grande cave tandis que l’obscurité du couloir leur était uue protection.
La main de Jean clouait toujours Monique à sa place, et presque aussitôt sir Bear lui-même ne laissa plus à la jeune femme d’autre alternatipe qu’une complète immobilité. Le baronnet avait refermé en un tour de main le volet et il s’avançait très vite dans le corridor où attendaïent Monique et Jean. Sir Bear avait dû surprendre quelque bruit insolite : il s’arrêta pour écouter, puis il reprit sa marche, frôlant Jean et Monique au passage. Ils entendirent sa respirationetils auraient entendu la leur s'ils n’avaient retenu leur souffle. Le baronnet s’éloigna, pressé de rejoindre ses convives. Monique et Jean quittèrent leur cachette.
Monique, .ébranlée par cette chaude alarme, suivit Jean qui rétrogradait. Si le baronnet les
avait enfermés, que déviendraient-ils ? Et s'ils se trompaient de chemin, s’ils tombaient dans la fosse de Bruin, s'ils ne retrouvaient pas la galerie qui devait les recondu.re chez eux ! Toutes ces suppositions traversèrent l’esprit surexcité de Monique. Mais Jean la guidait avec une infaillible sûreté, pas une fois sa mémoire n’hésita et ils regagnèrent sains et saufs le pavillon.
Ils virent tout de suite que personne n’avait troublé la solitude de Célia-Jane. Seulement, ils n’avaient rien gagné, rien appris. sinon qu’il n'existait pas de passage sur la grève et qu’il ne fallait plus compter sur ce moyen de fuite.
Quelques jours après, Roselyne, avec force mines séduisantes et despotiques, pria lady Monique de l’accompagner sur la petite plage où Malcolm viendrait la reprendre quand il aurait fini de tancer Jack qui avait perdu beaucoup d’argent au jeu. Monique, encore sous le coup de sa récente déception, accéda à ce vœu avec indifférence ; les deux jeunes femmes s’acheminèrent ensemble vers la côte.
Entre la baie et les hauteurs abruptes de Blackhorn, il y avait un coin pittoresque ; les roches se creusaient là en grottes et en cachettes où la mer se déchaînait à grand fracas aux marées montantes. Roselyne chercha des coquillages sur le sable humide et doux dans lequel ses pieds laissaient de nettes empreintes. Mais les rocs avaient brisé la plupart des coquillages et lady Rosey ne ramässait que des débris. Elle ne tarda point à venir s’asseoir auprès-de Monique. Elle s’accouda commodément et appuya contre la pierre ses chers petits pieds chaussés de soie noire et de cuir fauve. :
Elle avait une robe de droguet rouge et des dentelles noires, des Chantilly ; son chapeau
était garni d’une branche de lierre et d’un papillon noir velouté.
— Oui, c’est du lierre, fit-elle en remarquant que le regard distrait de Monique effleurait sa coiffure. J’avais du lierre dans mon bouquet de noce, j'aime à en porter, il me semble que c’est toujours le même. Et le vôtre ?
— Oh ! le mien est parti par une fenêtre brisée de l’oratoire, il s’est envolé je ne sais où, faillit dire Monique.
Roselyne reprit, de l’accent sagace d’une aïeule qui évoque les plus lointains souvenirs :
Vous rappelez-vous le mariage de Jessy ? Les yeux d’Amos étaient si ronds quand il a dit oui. A la place de Jessy, je me serais sauvée. Et miss Araminthe, quelle figure ! I n’y a cependant pas de quoi tomber à la renverse pour nn mariage.
Et son air compétent aurait donné à entendre que, dans ce cas, elle, lady Roselyne, aurait eu souvent l’occasion de tomber à la renverse, car elle avait béni un nombre incalculable de mariages.
— Pauvre Jessy ! soupira Monique.
Amos était demeuré dans les meilleurs termes avec les Burgau et ne privait pas Blackhorn des nouvelles de la jeune femme ; il est vrai que, dans cette correspondance, la toute précieuse Jessy était devenue la toujours précieuse, puis la précieuse quand même et s’acheminait rapidement vers la précieuse malgré tout. Mais cette gradation transcendante des termes n’en amenait point dans les bons sentiments d’Amos.
Lady Rosey reprit d’un ton méditatif :
—-Je regrette d’avoir été si maussade aves sir Bear à propos de ces bijoux. Il faudra que je les lui rende, je ne garderai que mon bracelet vert, parce que c’est la toute première chose que Mal-
colm m'a donnée. Vous avez vu combien sir Bear m'a montré peu de rancune ? Savez-vous, lady Monique...
De sa place, elle dominait Monique assise sur la même roche, mais un peu en dessous d'elle. Par un-geste très caressant et comme protecteur, Roséy attira la tête de l’autre jeune femme «ur ses genoux et l’y fit reposer. Ce mouvement tendre, presque maternel, qui parut bon au cœur inquiet et endolori de Monique, accusait clez Rosey une supériorité insconsciente, nouvelle, sur la grande jeune femme qui pressait sa tête fière et accablée contre les genoux de la petite Roselyne.
— Savez-vous, lady Monique, reprit Rosey bien bas, sa bouche fraîche touchant l’oreille de Monique, pourquoi sir Bear est si bon pour moi, pèurquoi tout le monde...
Monique ne fut plus tentée de répondre : Parce
que vous êtes très riche.
” Rosey s'était interrompue ; elle continua avec une émotion grave et joyeuse :
— Oh ! vous le devinez avant que je vous dise rien. Oui, c’est vrai, j'espère, j'espère, si Dieu veut, donner un baby à Malcolm. Sir Bear aura aussi un petit peu de mon ourson, puisqu'il sera son grand-père. Et, dit-elle généreusement, je vous en donnerai aussi votre part, Mona, je ne serai pas égoiste. Seulement, dites, vous ne vous en irez pas ?
C'était elle maintenant qui se serrait toute suppliante contre Monique.
— Ne me laissez pas seule à Blackhorn avant que j’aie mon baby. Est-ce que vous ne voulez pas me promettre ? Vous me montrerez à coudre de jolies petites choses, j'ai des quantités de dentelles. Ah ! par exemple, j’aperçois tout là-bas
un coquillage qui amusera bien notre ourson, je gage.
Elle se leva pour courir tout là-bas. Au bout d’un instant, Monique alla à sa recherche. Rosey était au bord de l’eau, en train de collectionner des coquillages, ce qui était peut-être une façon à elle de commencer sa layette.
En attendant sa petite amie, Monique se promeña parmi les rochers qui s’élevaient bien haut sur sa tête et foriuaient un dédale de voûtes, de tunnels, au sortir desquels on voyait la mer toujours plus près. Monique poussée par un besoin de mouvement, par une sorte de curiosité vague, pénétra dans une niche qui se trouva être une grotte. La mer devait faire ici de fréquentes incursions, les parois, le sol étaient tapissés de grands coquillages qui se fermèrent avec un bruit quelque peu lugubre à l’entrée de Monique. La jeune femme fit le tour de la grotte en suivant les parois. Quelque chose fit glisser son pied, elle étendit les bras, et au lieu de la muraille rugueuse, ses mains rencontrèrent le vide. Elle poussa plus avant dans cette nouvelle cavité, posant avec précaution ses pieds sur le sable humide qui enfonçait. Après un coude brusque l’obscurité cessa, une lumière verdâtre filtra par quelques interstices de la voûte. Monique marcha encore sans souci des obstacles, se courbant un peu quand la voûte s’abaissait, évitant les arêtes rocheuses du sol et ne s’arrêta qu’en se retrouvant dans l’obscurité ; mais le chemin n’était pa’ intercepté, il continuait libre et abordable, en dé pit d’apparentes difficultés. Et ce qui n’avait été chez Monique qu’un espoir vacillant devint tout à coup une certitude radieuse. Le hasard lui avait fait découvrir le passage vers la mer.
Monique devait être en ce moment au-dessous
du pavillon, car elle entendait le bruit particulier que produisaient au pied de la terrasse de Jean les vagues se brisant contre une triple pointe de roc.
Elle eut un impétueux désir de poursuivre, d’arriver chez Jean à l’improviste, .le surprendre scn mari par la bonne nouvelle. ‘ais elle comprit vite l’imprudence d’un pareil entraînement. Il fallait au contraire rejoindre bien vite Roselyne avant que célle-ci ne la réclamât. Monique ne s'était que trop attardée, Malcolm était peutêtre déjà avec Rosey. Elle revint sur ses pas et regagna en quelques minutes son point de départ en plein air.
En protégean , de la main ses yeux éblouis, elle chercha Rosey, mais Rosey avait disparu ; elle n’était ni près de l’eau, ni dans les rochers, ni là-haut sur la falaise. Monique ne put distinguer nulle part la tache éclatante que sa robe aurait dû faire parmi les roches sombres. Elle appela : ‘ Rosey, lady Roselyne !..””’ et n’obtint pas pas d’autre réponse que le bruit croissant de-la mer ; elle se mit à courir, appelant toujours et ne trouva que la marque laissée dans le sable par des pieds d’enfant.
Monique eut peur. Où était la jeune femme ?
Engloutie dans l’eau, fracassée sur une icche, perdue dans les méandres souterrains que la mer allait envahir ? Comment la retrouver, la secourir, puisque la mer recouvrait déjà en bondissant l’abord des grottes ? ”
Monique reprit éperdument sa course en évitant d’effacer les pas de Roselyne ; elle lutta‘' contre l’idée terrifiante que ces traces étaiei tout ce qui restait de Rosey et que la vague allait si vite détruire — ces pitoyables empreintes.
Elle regretta de ne pas avoir promis ce que Roselyne lui demandait et dit : ‘ Je resterai, je resterai.…??
Elle s’avança sur une pointe qui surplombait l’eau. Elle regarda en bas avec terreur en répétant : “* Oh ! Rosey, Rosey.….””
— Pourquoi appelez-vous Roselyne ? dit derrière elle Malcolm. Est-ce qu’elle n’est pas avec vous ?
Monique répondit non de la voix et-de la té *.
Il y eut un changement si subit sur le visage dur et bronzé de Malcolm que Monique étendit la main comme si elle avait voulu retenir lé mot qu’elle venait de prononcer.
Elle dit d’une voix entrecoupée :
— On va la retrouver... elle va revenir. Elle était là tout à l’heure, tout de suite... Je ne l'ai quittée qu’un instant.
Le Bruit de l’eau couvrait sa voix, le vent qui s'était élevé secouait Monique, Malcolm eut un geste furieux :
— La retrouver ? Alors elle est rerdue ? vous l’avez perdue"?
— Non, mais non, fit Monique plus effrayée du soudain désespoir de Malcolm que &e sa menaçante colère.
— Enfin, que me dites-vous ? reprc-il, posant sa lourde main sur Monique. Vous ai-je mal entendue ? Parlez donc. Prétendez ‘ms qu’on pourrait ne pas la retrouver ?
— Calmez-vous. Vous me faites me
— Et que me fait votre mal à vous Vous me dites qu’elle était là et qu’elle n’y est pêus,prenez garde ! Je vois ses pas, oui ses pas sur ‘ sable, mais elle, Rosey, je ne la vois plus.
11 courut comme un fou jusqu’au bord «##rême de la roche.
— Que regardiez-vous ici, en bas, quand je suis venu ? Ah ! vous l’aviez vue tomber...
On ne sait quelle image passa devant ses yeux, quelle funèbre vision de Rosey morte sous les vagues, toute pâle avec ses longs cheveux noirs dénoués ramenés par le flot sur le visage. Il dit avec une sourde rage :
— Si elle est là, vous... vous... \
Deux petites mains mouillées se posèrent sur ses yeux;une voix rieuse cria : Malcolm, Malcolm !
Sans se retourner, sans rien dire, il prit les deux mains qu’il garda prisonnières pendant que Rosey disait en riant toujours :
-- Oh ! je me réjouissais tant de vous surprendre... Je ne vous ai pas trop surpris, Malcolm ? je ne vous ai pas trop fait peur en courant sur vous ?
— Non, non, dit-il doucement. Le che! n est bien mauvais pour vous, lady Roselyne.
Il la souleva dans ses bras et la porta pour lui faire franchir les fragm»nts de roc et les grandes flaques d’eau que la mer mufftpliait autour d’eux.
Monique le suivit. Une fois ou deux, Malcolm Jui donna la main et l’aida à un pas difficile. Il était heureux, heureux d’une manière concentrée, taciturne. Il y avait une sorte de défi dans ses yeux. La marée effaçait la trace des petits pas de Rosey, mais il emportait Rosey elle-même.
Ainsi il l’aimait. Après avoir si longtemps refusé d’y croire, fermé les yeux devant l’évidence. Monique devait en convenir, la fortune que lady Roselyne avait apportée ici, cette richesse qu’il était impossible d'évaluer puisqu'elle avait rendu Malcolm de Burgau patient, tendre et bon, c’é-
tait cet amour doux et chaleureux qui l’avait vonquis et qu’il rendait à vlein cœur.
Monique se rappela ce j : r où, presque sans se rendre compte de ses paroles elle avait dit à Malcolm en lui montrant Roselyne : ‘‘ Pourquoi ne l’'emmenez-vous pas ? ”’ Elle n'avait entendu dans sa réponse que le nom de Burgau et elle devinait ce qu’il avait voulu dire : un Burgau ne déserte pas la cause de sa maison. Il y avait entre ces hommes à l'âme violente et cruelle une espèce de rude alliance, d’inviolable solidarité, qui les rendait plus dangereux et à laquelle les autres étaient aussi fidèles que Malcolm.
L’impression de cet instant ne fut pas durable en Monique. Elle se reprochait parfois sa froideur pour les biens et les maux d'autrui, le sort de Jean l’absorbait toute. Quand Malcolm lui avait dit si farouchement : ‘* Que me fait votre mal à vous ? ”” elle avait cru entendre parler sa conscience.
Elle n’était pas à Blackhorn que déjà la pensée de sa découverte dans les grottes l’avait ressaisie ; elle n’eut pas d’autre préoccupation pendant le repas qu'elle prit avec les Burgau. Quand tout le monde eut quitté la salle, elle resta près d’une ro sans même s’apercevoir qu'elle était seule,
Harry, qui était à Blackhorn pour quelques semaines, s’approcha d’elle et lui dit :
—— Comme vous êtes heureuse ce soir, lady Monique !
Monique fut rappelée à elle-même ; dans les yeux du jeune garçon, il y avait comme un avertissement. Et, en effet, Harry ajouta :
— On se demandera mweut-être pourquoi vous êtes si heureuse.
Elle passa ses deux mains sur sa figure comme
pour en arracher cette expression de joie änaccoutumée qui avait failli dire à tous comme à Harry qu’elle Yoyait Jean délivré. Elle se composa un. visage poûr entrer au parloir où elle passait la soirée.
Le matin suivant, elle put enfin tout dire à - Jean. Elle lui indiqua l’orientation du passage par un plan sommaire et il vit aussitôt où ses prévisions l’avaient trompé. Monique ne le suivit point dans ses nouveaux calculs. La joie présente était assez grande : le passage était trouvé, ils s’en servirait plus tard si c'était nécessaire, s’il fallait en venir là. Mais on ne les réduirait point à cette extrémité, c'était une porte ouverte, un moyen suprême auquel ils n’auraient point à recourir.
— Mais si, nous y recourrons, dit Jean, et je compte bien mettre à profit votre découverte. Nous arriverons par là directement sur la grève, par conséquent-en dehors de Blackhorn, nous gagnerons à pied l’ancien ermitage d’Etienne et nous y attendrons ce bateau que commande un ami de votre père. La ‘‘ Daisy ””’ passe tous les trois mois, m’avez-vous dit, et elle a fait à la fin de janvier son dernier voyage. Grâce aux indications qu’Etienne m'avait données, je crois que je pourrai vous conduire à l’ermitage où mon ami a vécu en anachorète pendant qu’il résidait secrètement en Angleterre, ainsi qu’il me l’a souvent raconté. C’est un véritable ermitage qu’on avait caché là jadis, au temps des persécutions religieuses, et dont personne ne connaît l’existence. Nous n’y resterons que pour attendre le passage de la ‘“ Daisy,” puis nous ferons voile pour la France.
Mais cette perspective de fuite que les paroles
de Jean rendaient tout à coup si proche et si réelle, bouleversa Monique. Elle dit :
— Nous essaierons d’abord d’autre chose.
— Nous essaierons alors de nous condamner, ne le savez-vous pas ?
— J'écrirai à vos mis. Ils viendront.
Jean se rembrunit.
— Non, dit-il, tant que je serai ici, je ne mettrai pas en jeu mes amis : je ne ferais que les attirer dans le filet où je suis pris moi-même. N’appelez personne à l’aide. J’ai été si indignement trompé qu’en dehors d’Etienne je n’ai confiance qu’en moi et vous, Monique. On m’a tendu des pièges, Amos Heller m’a offert de fuir, Jessy ellemême...
— Oh ! non, pas Jés-y. fit Monique.
Elle s’interrompit en se rappelant l’attachement tenace de son ancienne élève pour les intérêts de Blackhorn.
— Eh bien, fit-elle, j'irai à la reine, s’il le faut, mais vous ne vous exposerez pas.
— Oui, vous irez à la reine, pauvre Mona, et, quand vous reviendrez, apportant peut-être ma grâce, je serai mort. Et les Burgau, qui s’entendent aux bienséances, vous offriront une belle robe de deuil pour vous consoler.
Elle avait reculé avec horreur et répétait :
— Mort ! non, non, vous les calomniez...
-- Je me demande pourquoi ils ne se sont pas débarrassés de moi quand je suis tombé dans le ravin, Je l’ignorerai peut-être toujours. -Y aurait-il eu quelque témoin de la scène ?
— J’ai quelquefois pensé que Harry avait été là, dit à demi-voix Monique.
— Oui, ce devait être Harry, bien entendu, fitil sèchement. Et ils avaient un intérêt à ce que je vive. Lequel ? Nous agissons dans la nuit. et
c’est là notre point faible, nous ne savons rien des questions qui sont pour nous vitales.
Mais Monique ne pouvait lui donner que des renseignements incomplets, elle ne connaissait pas les termes du testament de lord Archibald ni de la convention passée entre les Burgau et la justice. Elle savait seulement que ses parents répondaient de lui pour une somme considérable et qu’ils tiraient de leur tutelle quelque grand avantage. Elle ne croyait pgs que les Burgau fussent capables de... de ce que disait Jean. Îls avaient menacé Jean, mais auraient-ils exécuté cette menace qui leur avait paru un sûr moyen d’intimidation ? Entre une captation d’héritage et un meurtre, il y avait une marge. Lequel d’entre eux aurait voulu la franchir ? Ni Franck, ni Jack à coup sûr...
— Ni Harry, dit eñcore Jean. Vous avez pour mes cousins une admirable indulgence.
L’extrême pénétration de Jean frappait quelquefois Monique ; il arrivait presque à savoir ce qui se passait au château, on eût dit qu’à certains moments ses yeux perçaient les murailles. . Sans cela, comment aurait-il deviné l’attachement chevaleresque qui ressemblait à la dévotion des pages de jadis pour leur reine.
Jean reprit sur un ton d’autorité mécontente :
— Si mes parents ont un intérêt à me garder vivant, il tombe sous le bon sens qu’ils ont un intérêt supérieur à ce que je ne parle point et qu’ils aimeront mieux perdre mon argent que se perdre eux-mêmes. Le meilleur parti pour nous est de prendre la ‘Daisy’ à son premier voyage.
— Dans si peu de temps ? Mais nous ne pourrons pas, fit-elle très agitée.
— Qui nous en empêche ?
— Je ne sais pas, tout. Votre jambe est-elle assez forte ? .
-—Si forte que je tiens à éviter le prochain examen médical. Si on découvre là une supercherie, on en pourta supposer une autre. Les Burgau ont des doutes. Hier ne s’en est-il pas fallu de peu qu’on lise sur votre figure. La situation ne se prolongerait plus sans risque; l'effort devient au-dessus de vos forces et je ferai cette nuit une tentative.
— Cette nuit ? Impossible ! Et puis je me rappelle. Lady Roselyne ne veut pas que je parte avant plusieurs mois.
Jean fronça. les sourcils.
— Lui avez-vous promis et vous trouvez-vous engagée par une promesse qui n’avait pas ma sanction ?
— Je me suis promis à moi-même, fit Monique troublée par le ton de son mari. Roselyne compte sur moi.
— Je comptais aussi sur vous, mais, dit-il avec une sorte de dédain, puisque ses droits l’emportent à vos yeux, je ne mettrai pas votre dévouement à une telle épreuve ; vôus avez peur, c’est bien vous resterez à Blackhorn.
— Je resterai Et vous ? demanda-t-elle incrédule,
— Je suivrai mon plan.
— Je resterai. Et vous ? demanda:t-elle incrémoi ? Je ne vous somprends plus. .
— Vous ne m'avez jamais encore compris ; rassurez-Vous, votre responsabilité sera à couvert, Vous pourrez signaler mon absence dès que vous la constaterez. Je serai loin.
larmes jaillirent des yeux de Monique.
— Oh ! Jean, mon lord, me parlez-vous ainsi ?
Mais je veux bien partir tout de suite et où vous voudrez.
— Et moi, je refuse de vous emmener, dit-il d’un air froid et décisif.
Il se leva pour s’en aller; Monique, le cœur brisé par cette cruelle injustice, voulut le retenir, il écarta la jeune femme et se retira chez lui.
Monique retomba assise et pleura librement.
L'ombre d’une hésitation suffisait à détourner d’elle ce cœur irascible, meurtri par de trop longues souffrances. C’était une déplorable fin pour l’heureuse communication dont elle s'était à l’avance réjouie.
Mais qu’avait-elle eu besoin aussi de résiter ? Ne se devait-elle pas toute à lui ? Elle n’éprouvait pas de colère de la dureté qu'il lui avait montrée, rien qu’une grande douleur de l’avoir offensé et une douleur de voir cette âme haute et loyale ainsi tourmentée par la méfiance et V’amertume, atteinte aux sot.ces même de sa foi et de sa générosité.
Et maintenant, il voulait partir seul, tout seul, encore infirme, sans ressources et sans amis. Elle ne pouvait envisager de sang-froid un pareil projet.
Pendant longtemps, elle pleura tout bas, cherchant un moyen d’apaiser Jean et de le fléchir. A l'heure du lunch qu’allait servir Célia-Jane, Jean rentre au salon. Monique maîtrisa ses larmes et alla à lui ; elle balbutia :
— J'an, je vous en prie.
Elle avait l’air si doux, si aimant, si fidèle... Il lui demanda pardon de sa rudesse, il accepta avec un mélange de tristesse et de bonté la soumision que lui fit Monique, mais elle sentit bien que, dans l'esprit de Jean, c’était lui qui par-
donnait et que ce pardon, bien que sincèré, lui avait été difficile. .
En sortant de table, Monique se rendit à Ridge pour prendre quelques dispositions que Jean jugeait utiles. Quand elle eut scrupuleusement accompli sa mission, elle entra dans la chapelle catholique. Elle était craintive et mal consolée : ce plan de fuite, qu’elle avait d’abord accepté et favorisé de tout son pouvoir, il lui paraissait terrifiant au moment de l'exécution. Jean était à Blackhorn dans une demi-sécurité et, de son propre accord, il allait tout compromettre et tout sacrifier.
Elle passa devant la cure et vit le desservant qui promenait dans son pauvre jardinet sa vieille mère impotente. Combien Monique aurait voulu recevoir les conseils et les encouragements d’un ministre de sa religion ! Jean, qui tenait à ce qu’elle obse- ât toutes les pratiques de sa foi, s'était opposé cette confidence parce que c’eût été imposer à ua autre une part de leur propre danger. Il avait raison comme toujours.
Dès que Célia-Jane, requise au château pour un service supplémentaire, fut sortie du pavillon, Monique et Jean se mirent en route. Si les cir- Constances leur paraissaient bonnes, ils ne re-
viendraient pas, car sir Bear et tous sés fils devaient partir le soir même pour passer deux jours dans une île distante de quelques milles où un ami leur offrait le bénéfice de grandes pêches.
Les fugitifs s’avançaient hardiment dans une nouvelle direction. Mais cette fois le couloir était étroit et ténébreux. L'état de ce chemin confirmait les dires de Monique. L’air devenait plus rare. Les tempes de la jeune femme battaient ; tantôt elle luttait contre l’étouffement, tantôt elle s’imaginait sentir sur son visage le souffle vivifiant de la mer.
Jean s'arrêta ; elle s’arrêta aussi et tressaillit de surprise au contacte d’une boiserie.
Elle allait attirer l’attention de son mari, elle n’en eut pas. le temps.
—— On peut dire que la rencontre est heureuse et que cela se trouve à merveille,dit la voix lente et ironique de Josiah si près d’eux, que Josiah luimême ne pouvait être que dans leur immédiat
voisinage.
© Les mots s'étaient glacés sur les lèvres de Monique. La jeune femme fit un pas en avant ave l’idée confuse de protéger Jean, de persuader à ceux qui le menaçaient qu’elle était là toute seu le, qu’il n’y avait qu’elle à punir.
Mais déjà une autre voix répondait :
— Nous aiderons à la coïncidence, mais j'a voue que nous avons les honnes cartes, disait sir Bear.
Et Monique s’expliqua sa méprise. En croyant s'éloigner du pavillon, ils n’avaient fait qui tourner à peu près dans le même cercle ; leur chè
min les avaient ramenés près d’un appartements
du château, peut-être près du bureau de sir Bears, dont ce couloir ne devait être séparé que par une
cloison, car le son des voix était parfaitement distinct. :
Sir Bear et ses fils n’étaient pas encore partis pour leur île, un incident les avaient retenus et ils étaient tous là, causant en bonne intelligence.
— J'espère, dit Malcolm, que nous n’allons pas nous laisser ennuyer par des requêtes comme celle dont nous gratifie le père Etienne.
— Quand il aura vu lord Jean ainsi qu’il le de-
mande, en sera-t-il plus avancé ? remarqua Jack.
sannha-
galas pour interrompit Franck.
est ; tout autre ar-
intercala Josiah.
de soins, nous lui
= qu’il fallait que Jean fut marié pour Miériter de lord
— Que voulez-vous dire, Josiah ? Est-ce que lady Monique vous paraîtrait sur la voie du succès ?
— Si elle y était, dit Josiah, il faudra couper cette voie au plus vite et très net, voilà tout.
Ses frères eurent un mouvement Lrusque.
— Il le faudrait ! répéta Josiah, martelant ces mots. Nous en sommes là. Ce n'est pas notre faute ni la sienne si, après être judicieusement tombé malade, Jean se guérit mal à propos.
Quelqu’un de vous peut-il nier ce que j'avance ?
Ils se turent.
-- Vous nous contez de pures balivernes, grommela Malcolm avec humeur, et vous ne m'avez pas répondu. Est-il fou ou ne l'est-il pas ? S'il est fou, qu’on l’enferme ailleurs que sous nos
yeux... =
— S'il ne l’est pas ? fit Josiah d’une voix inci-
sive.
Et Jean sentit la main de Monique devenir toute froide dans la sienne.
Au bout d’un instant, les Burgau continuèrent l'entretien sur un ton plus pacifique. Ils discutèrent un à un les articles du testament de lord Archibald, puis, sous la dictée de Josiah, sir Bear envoya au père Etienne une fin de non-recevoir appuyée de considérants fort catégoriques. Enfin ils levèrent la séance et s’en allèrent regretter autre part la partie de pêche que leur avait fait manquer la lettre du père Etienne.
— Venez, dit Jean à Monique. Rentrons.
Mais elle ne voulait pas rentrer, elle ne voulait pas retourner au pavillon après ce qu’elle avait entendu. Elle ne réfléchissait pas, elle ne raisonnait plus, elle se disait que la vie de Jean était en péril. Elle n’obéit qu’à une injonction formel-
« le de son mari.
Quand ils se retrouvèrent dans le salon de l'Etranger, elle regarda avec un sombre abattement ces meubles, ces objets qu’elle avait espéré ne plus revoir.
L'apparition de Célia-Jane rompit le profond silence.
— Myladÿ est fatiguée, malade dit la servante sans laisser paraître qu’elle n’eût rien remarqué.
Et elle emmena la jeune femme comme si elle eût été sa mère. LU
— Vous aviez peur pour moi, Mona, lui dit affectueusement son mari. Et puis autre chose vous faisait hésiter et pleurer. Mais vous auriez dû vous en ouvrir à moi, je vous aurais rassurée. Je n’oublie pas que nous sommes unis par une religion qui n’est pas la vôtre, Monique, avouez donc.
Monique baissa la tête, il touchait à un thème trop douloureux pour elle, S
— Monique, je ne voulais pas vous aimer d’un amour lâche, vous lier à moi avant d’être certain pue vous ne m'aimiez pas seulemtnt par pitié. Mais vous m’avez prouvé hier.
— En doutiez-vous encore ? dit-elle souriante et affligée.
— Vous acceptiez cette situation pour ne pus ajouter à mes chagrins et à mes soucis. Mais, : Monique, la religion qui a béni notre mariage n’est pas non plus la mienne. Et cette bénédiction n’est pas plus définitivement valable à mes yeux qu’aux vôtres.
Elle eut un cri léger et doux, un cri d’oiseau perdu qui retrouve son nid.
— Oui, chère Monique, votre mari est catholique comme vous... depuis bien des années, presque depuis mon départ d'Angleterre. Je‘voulais tous les jours vous l’apprendre, mais vous évi-
tiez ce sujet avec tant de répugnance. Comment n'avez-vous pas compris que rien n’entravait
. notre affection parce que nos âmes étaient unies dans la même foi ?
Elle répéta : ‘‘ dans la même foi...” avec un in-
: .dicible bonheur.
Cette similitude de leurs croyances la comblait > __ de joie, lui serait un baume qui la rendrait forte. Et puis la constance de son courage avait achevé de convaincre Jean*et aucun nuage ne s’élèverait plus entre eux.
— Le père Etienne, l’ami dont je vous ai souvent parlé, ne pouvait rien pour me rendre ma liberté ou ma fortune, mais il peut me donner mieux que tout cela, puisqu'il a le droit de vous attacher indissolublement à moi. Je suis décidé à lui écrire.
Il rompait pour l’amour de Monique cette réso- Jution tenue jusque-là avec une superstitieuse rigueur. La lettre fut écrite en langage convenu et adressée sous le couvert d’une autre maison que celle des Pères Gris. Monique profita d’une course en voiture avec lady-Roselyne pour porter à Borough la lettre qui risquait moins d’être remarquée là que parmi la correspondance peu nombreuse de Ridge.
Quand Monique se fut dessaisie de la lettre, il Jui sembla que c'était le salut, la vie de Jean qu’elle venait de jeter là, de livrer à toutes les aventures. Il y avait tout à craindre des Burgau: L’histoire de son mariage, de la captivité de Jean, s’éclairait pour elle d’un jour nouveau. Les Burgau étaient pris dans les tenailles d’une implacable pauvreté, acculés à la ruine au moment où Jean allait se réconcilier avec lord Ârchibald. Comment ces hommes sans principes,
—sans foi, ne se seraient-ils pas rués sur l’obstacle
unique qui les séparait de la fortune, comment n'auraient-ils pas concentré toutes leurs forces pour ce combat disespéré, dont l'issue pouvait les rendre riches ou misérables ? Et la lutte engagée, ils ne pouvaient pas revenir en arrière ; chaque difficulté vaincve les aidait à triompher plus furieusement des autres.
Monique appréhendait “maintenant, plus que Jean, rat examen médical qu’on attendait tous les jours et qui allait mettre l'ennemi en éveil. Elle aurait voulu que Jean partit le premier ; elle le rejoindrait ensuite, diseit-elle, et il pour. rait prendre ainsi quelques heures, ou même quelques jours d'avance, Mais il refusait de la laisser derrière Ini. La complicité de Monique aurait été trop clairement établie,
La lettre qu'elle avait porté à Borough avec de si brûlantes inquiétudes parvint à son adhresse, lady Monique de Burgau reçut, d’une librairie de Londres, le livre de piété qui était le signal convenu et que sir Bear, fui-même, remit poliment à sa jeune parente,
Jean récrivit deux fois, et, deux fois, eut a Preuve que ses instructions avaient été reçues et comprises. Jean s'était servi de termes assez expressifs pour que le père Etienne ne s’écartât pas d'une ligne du plan de conduite qu’on lui tra- Çait en quelques mots.
Mais Monique ne put retourner à Borougbh, elle dut mettre à la poste de Ridge le dernier message de Jean, et elle se rencontra avec Franck de Burgau dans le petit magasin d’épicerie qui servait de post-office. Elle n’eut que le temps de se retirer À l’ombre des Piles de marchardises qui encombraient la boutique. Franck venait réclamer une lettre dont son père err yait avoir omis l'adresse. Le courrier de Blackhorn avait déjà
été extrait de son sac imperméable et mêlé à la
douzaine de-lettres qui composait l’apport de
re 3 et parmi lesquelles se trouvait celle de ean.
Comme aucun règlement n’était applicable aux seigneurs Ours de Burgau, Franck fouilla à loisir dans tout le courrier et, quand il eut découvert ce qu’il cherchait et réparé l'erreur paternelle, il parut à Monique que la lettre de lord Jean n'était plus parmi les autres.
Franck salua Monique comme s’il venait de la voir et lui offrit son escorte pour retourner au château. Et Monique accepta sans avoir pu constater si sa lettre avait, oui ou non, disparu.
Ce jour-là, lady Roselyne, très affairée, fit remplir un grand panier de provisions, en chargea Minua, et enjoignit à la femme de chambre de l’accompagner.
— Ah ! mylady, dit Minna, dès qu’elle reconnut la direction qu’on lui faisait preridre, mon maître m’a bien défendu de vous ramener par là.
— Ce n’est pas vous qui m’y ramener, répliqua la volontaire petite lady.
Elle congédia la femme de chambre à l’entrédu bois, pour ne pas lui faire partager davantage le poids d’une désobéissance que la destinée imposait à lady Roselyne.
Rosey continua seule sa route. Elle avait mis la robe de velours vert sombre qu’elle portait en arr vant à Blackhorn ; il faisait gris et piquant, mais, en l’honneur du printemps, elle arborait le chapeau grani du grand papillon noir et d’une branche de lierre. +
Elle marchait d’un pas très pressé en portant son gros panier à deux mains; mais elle fat shrprise, comme déconcertée, en voyant la vieille
Nancy, qui, debout sur le seuil de sa cabane, semblait l’attendre.
— Vous n'êtes donc pas très malade, Nancy ?
lui demanda-t-elle en l’abordant. Pourquoi m'avez-vous fait dire que vous étiez si mal et que vous vouliez me parler ?
— Oh ! j'ai été bien bas, ma douce lady. Je suis un peu mieux rien que de vous voir. ‘Entrez, je vous ai fait un si joli feu.
Rosey, qui n’en pouvait plus, entra en disant :
— C’est que mon mari est absent et que je n’ai pas pu lui demander la permission de venir chez vous.
— Oui, dit Nancy, je l’ai vu traverser le grand carrefour,
—' Vous n’étiez donc pas au lit ?
— Ben l’a vu, mylady.
Dans l’obscurité de la chambre enfumée et basse, le feu brillait avec des ardeurs de fournaise, U
— Âsseyez-vous ici, dit la vieille, attirant Ro- «y Sur un vieux coffre de bois près du primitif foyer.
— Votre main brûle, Nancy, vous avez encore la fièvre.
— J'ai la fièvre depuis dix ans, répondit-elle avec son singulier sourire à la fois si vif et si glacé.
Elle s’assit en face de Roselyne.
— Nous allons causer un peu, ma chérie. Vous m’apportez de bonn ; choses dans “votre panier, mais j’en ai d’autres pour vous bien meilleures encore, Que conterai-je à ma jolie lady pour l’amuser un peu ? De belles histoires du temps passé ? J’en sais beaucoup.
— En savez-vous sur Blackhorn ? dit Rosey
qui ouvrit tout grands ses yeux pleins d’innocence. Personne ne m’en veut dire.
— Je vous en dirai, moi, mylady.
Elle croisa ses deux mains ridées et tremblan-.
‘tes. =
— Il y en a tant ! laquelle désirez-vous ? Il y a le conte des naufrageurs de la Corne noire : cela s’est passé il y a des milliers d’ans; les pauvres bateaux en détresse attirés sur la côte, brisés et pillés.
Mais c’est une histoire du château que je vous demande
— Eh ! ma douce chérie, je vous dis une histoire du château. Je vous en dirai cent pareilles. Laquelle aimeriez-vous mieux entendre ? Celles des villages mis à sac, des paysans affamés, des voyageurs détroussés, des amis jetés par trahison dans la fosse aux ours où il y avait souvent des loups... C’est trop vieux et il n’y avait pas encore de Burgau à Blackhorn,c’était seulement leurs grand’mères aux cheveux roux. Tenez, en voici une qui ne remonte pas à deux cents ans, qui est du temps où le pavillon orange et noir flottait déjà là-haut à la grosse tour, l’histoire du saint prêtre voyageur.
Elle commença d’une voix monotone :
— Un vieux voyageur demanda un soir asile à Blackhorn. Les seigneurs d’alors eurent soupçon que c'était un prêtre et qu’il avait enfoui son trésor dans le hois avant de frapper chez eux. Mais il refusa d'indiquer l’endroit. Aiors, ils le torturèrent sans qu'il vouift mir, -— c'était, m’a-t-on dit, dans les chambres au-dessous des vôtres, où il y a une petite tourelle. Quand le voyageur se sentit mourir, il leur dit qu’il allait leur montrer la place à condition que personne ne touchât à son trésor avant lui. Ils portèrent
il disait et trouvèrent un petit coffret, mais le prêtre ne pouvait l'ouvrir, car il mourait. Alors Je couvercle de fer se souleva de lui-même ; les Burgau virent au fond du coffret une petite chose blanche qui rayonnait pure comme la lune et qui était une hostie. Et l’hostie que le prêtre avait eu peur de les voir profaner s’éleva, toujours rayonnante et blanche, et vint se poser sur les lèvres sanglantes du prêtre voyageur... qui avait fini son voyage. — Oh ! mylady, mon récit ne vous plaît-il point ? Ce sont de trop vieilles choses, mais j’en ai tant d’autres plus nouvelles : la veuve dont le père de sir Bear fit brûler la maison parce qu’elle avait accueilli et soigné un garde qu’ils’avaient maltraité et chassé une nuit de décembre ; l’homme qui fut ruiné et déporté, avait refusé de faire en faveur des Burgau un faux témoignage contre son prochain. Et celui censé pour braconnage, mais bien parce qu’il qui mourut en prison Nous sommes au temps de sir Bear, ma chérie, du grand-père de votre baby... L'homme qui mourut en prison et tant d’autres qui furent appauvris, malmenés, trompés, des grands et des humbles, des faibles et des puissants, et les réfugiés irlandais qu’ils livrèrent à la police, et Ben... — vous connaissez bien le pauvre Ben, myladv, le vieux Ben qui demeure avec moi quand il ne mendie pas son pain sur la route ? Ben tenait la pêtite ferme des Chênes : il perdit sa femme, il fut accablé par la maladie et les revers de toutes sortes, il se trouva si fort en retard pour ses fermages que sir Bear ne voulut plus attendre. Le baronnet dit qu’il prendrait le petit Benny chez lui, que Benny aïiderait Dinah à la cuisine, Basile à l’écurie, et paierait ainsi un peu de la dette de son père.Ben n’osa résister car il avait braconné aussi et craignait d’aller en
le prêtre voyageur dans le bois. Ils creusèrent où . prison. Ben était un homme malheureux et triste ; Benny, un beau petit de huit ans, était sa lumière et sa joie. Et Ben, l’homme, était aussi pour l’enfant Benny sa joie et sa lumière. Pendant que le père s’en allait au loin travailler, — Dieu seul sait comme il travailla pour gagner sa rançon... —- Benny ne put s’habituer à Blackhorn : il dépérit, pleura, pleura sans vouloir écouter personne. On dit que toutes les nuits de vent, on entend encore le petit Benny gémir et se lamenter dans l:- corridors du château ; ne l’avez-vous pas quelquefois entendu ? À force de pleurer, il mourut. — Ben revint tout heureux avec son argent sans qu'il manquât un penny : le seigneur de là-haut lui dit : ‘‘ Retournez vite chez vous, Ben, mon homme. Votre garçon est allé dans votre maison pour vous y attendre.” Il revint ici en courant. C’est moi qu’il avait chargé de garder son logis. Il me demanda Benny, je lui dis qu’il était mort et il ne me trut point, pas plus qu’il ne crut les autres qui le lui dirent aussi en lui montrant la petite tombe de son beau garçon aux cheveux frisés. Il refusa toujours d’y croire, son esprit s'était égaré: c'est alors qu’il commença à errer dans le pays pour chercher son enfant, prenant l’aumône qu’on lui donnait et rentrant vingt fois le jour pour voir si son petit n’était point revenu ainsi que lui avaient promis les seigneurs de Blackhorn.
Lady Roselyne ne disait rien, elle était comme pétrifiée à la place où on l'avait fait asseoir, Son chapeau était posé sur ses genoux et sa main inconsciente. arrachait et froissait une à une les petites feuilles brillantes du lierre.
— Lady Jessica, la femme de sir Bear, poursuivit Nancy, était une femme arrogante ct hau-
id — 301 —
taine, Harry et Jessy n’étaient encore que deux babies quand elle prit une maladie qu'on appela une fièvre chaude, mais qui était la honte et le chagrin. Dans un accès, elle se jeta d’une des fenêtres de Blackhorn et fut tuée sur le coup. Et quand lady Jessica fut morte de cette horrible mort, il y eut pour la première fnis «ur son visage de la douceur et de la paix comme si à la fin. on ne pouvait olus la faire souffrir.
‘ Et le pauvre gentleman enfermé dans l'aile de l'Etranger, demandez-leur qui l’a rendu idiot. Ah ! je sais l’histoire comme si j'avais été là : je connais Josiah et Malcolm...
‘ Moi, mylady, j'avais une petite-fille qui s’appelait Bessy, c’est tout ce qui me restait d’une nombreuse famille, mais elle était belle; bonn£ et courageuse autant que tous les autres à la fois, Bossy était meilleure que moi ; je me disais : elle est bonne pour deux, et je lui demandais quelquefois : “* Bessy, cela vous sert-il d’être si bonne ? ” Elle riait et, quand elle riait, il faisait clair chez vous... comme au château, ma jolie lady, quand vous êtes joyeuse. Une fois Bessy qui devenait pensive voulut aller chez sa tante à la ville et je le lui permis. Avant de partir, elle m’embrassa tant que j'aurais dû deviner. Elle ne revint qu’un mois plus tard. Elle finit par me dire qu’elle s'était mariée. Malcolm de Purgau l’avait épousée devant un pasteur. Et quand je me moquais d’elle, elle me montra son anneau, un bel anneau qui ne portait pas de nom, mais sur lequel on avait gravé la bête féroce que les Burgau mettent sur leur écusson. Voici la bague, mylady, peut-être avez-vous la pareille et vous reconnaîtrez la bête, l’ours de Burgau, l’ours fier et sauvage ‘qui a défloré ma liessy. Mais, ma douce lady, qu’avez-vous ? Je ne vous fais point
de mal, moi, je vous raconte : qu'est-ce qui vous force à m'écouter, à me croire ?
‘* L’annsau était de bon or, mais le pasteur étuit faux. On s’était joué de Bessy comme d’un enfant qui veut qu’on lui décroche une étoile. Quand ma Bessy eut commencé son aveu, elle me dit qu’elle serait un jour la lady du château et, avec elle, moi, sa vieille grand’mère, que ses enfants seraient maîtres à Blackhorn, mais qu'il fallait garder le secret à cause de sir Bear et avoir une grande prudcence. Je lui criai qu’elle se trompait, qu’on l'avait trompée, que son annenu, tout d’or fin qu’il fut, était d’un métal =assi menteur et aussi vil qu'avait été pure et sincère le cuivre de ma vieille alliance ; elle
*haussa les épaules. Mais quand je le lui répétai trois mois après, elle se mit à trembler. Et je vis que le glaive était entré enelle. Je vis que ses cheveux blonds s’étaient éclaircis et je me dis: ‘Voilà Bessy, ma petite fille, qui me sourit encore le jour et qui étouffe dés sanglots toute la nuit de peur que sa grand’mère ne l’entende.” Mais Bessy cachait sa douleur plutôt par amour de lui que pour moi, parce qu’elle ne voulait pas qu’on accusât Malcolm. Elle fut malade bien des semaines, elle souffrit et mourut sur ce banc où vous êtes assise, Restez donc, mylady. Pourquoi la pauvre Bessy vous en voudrait-elle ? Et moi depuis tant d'années j'ai le cœur à feu et à sang que je ne peux pas souffrir davantage.
Nancy cacha son visage dans ses bras et balança sa têté en gémissant tout haut :
-— Oh ! ma Bessy, ma fille, ma belle fille droite | comme un sapin, ma fille aux yeux noirs, aux cheveux de soleil... :
Elle se domina et reprit de son ton monotone:
—- Avant de mourir, Bessy me fit promettre de
vous
Steur d’un toile.
le me LU et, >S enqu'il ir et u’elle a annétal re et
elle pétai je vis le ses dis :
t ene la ide.” mour b pas an des > où quoi moi sang
b ba-
roite aux
one:
re de
ne jamais nuire à lui ni aux siens, si je voulais qu’elle dormît tranquille quand elle serait morte. Si je voulais !.… Ma pauvre Bessy, qui avait été si souvent inquiète, si longtemps agitée dans sa fièvre, qui avait si souvent tourné, retourné sa pauvre tête, si je voulais qu’elle dormît en paix! Malcolm de Burgau, son père et tous ses frères avec lui, peuvent dire si j’ai jamais cherché ma vengeance, si je les ai jamais attaqués dans leur fortune ou leur vie. Qu'ils me servent de témoins au dernier jugement.
‘ Quaud vous êtes venue à Blackhorn, j'ai tout de suite espéré en vous. Le premier jour où vous êtes entrée chez moi avec cette belle reine aux yeux bleus qu’ils nomment lady Monique, Malcolm vous a grondée. Oh !.… j'étais contente. Ses paroles de colère m’étaient douces plus que le tintement de l’or dans ma main. Et qu’y a-t-il de meilleur à regarder que la trahison, la dureté, la violence, s’enfonçant à grands coups dans un tout jeune cœur aimant comme le vôtre. Je croyais que Malcolm vous rendrait assez malheureuse pour venger Bessy.. pour vous récompenser, c’est-à-dire, sans que je m’en mêle. Je croyais hoire, boire de votre malheur jusqu’à m'en désaltérer.. mylady, ma vieille langue s’embrouille, c’est votre bonheur que je voulais dire... Mais j’ai compris que c'était avec son amour que Malcolm vous grondait et que sa colère n’était que cet amour. On m'avait bien déjà dit qu’il vous chérissait, mais comment l’aurais-je cru puisqu’il n’avait pas aimé Bessy ? Il y a toujours moyen d’atteindre un homme qui aime, c'est comme s’il vous disait : Frappez-là. C’est là qu’on peut faire la grande blessure douloureuse, brûlante, par où tout le sang s’en ira...
Mais je ne me fâche pas, mylady,je vous raconte. Chauffez-vous, êtes-vous bien assise ?
‘Alors il m’a semblé que là où elle était, Bessy commençait à s’agiter,à se plaindre, comme si elle lisait mes pensées. Je lui dis : Soyez en repos, ma fille, je ne ferai aucun mal à la jeune femme de Malcolm, je ne toucherai pas à un cheveu de sa tête, je serai pour elle avenante et douce, et si clle aime les histoires je lui en dirai. Il serait méchant et perfide de ne point tenir ma parole envers une pauvre morte, de réveiller celle qui voudrait dormir. Voyez, mylady, vous êtes seule, je suis encore forte, mais que ma main se dessèche si je la lève sur vous... que Bessy soit à jamais inquiète et tourmentée dans l’autre vie si je vous frappe. Voici une hachette que Bessy maniait comme un jeune bûcheron, l’acier en est clair et bien entretenu, prenez-la. Je n’en ai pas frappé Malcolm de Burgau et ne vous en frapperai point.
Mais la hachette étincelante glissa entre les mains fatiguées de Roselyne et tomba sur le sol de terre battue ; et sous la lueur de la braise, elle parut toute sanglante, quoique son acier fut vierge.
À ce moment, la porte s’ouvrit et Ben parut * humble et tout courbé dans ses pauvres habits déteints qui ressemblaient à un vêtement de feuilles sèches.
— Benny n'est-il pas revenu ? dit-il à demivoix en regardant autour de lui.
Il aperçut lady Roselyne et murmura :
— Vous l’avez peut-être rencontré en route ? Il devrait être là.
Nancy se redressa sur ses pieds et dans un sauvage élan s’écria : :
— Revenu ? non, non, il n’est pas revenu...
pauvre vieux, pauvre fou ! 1l est ‘‘ at home, ” chez lui, mais comme ma Bessy et comme nous y serons tous avec mylady quand nous serons morts.
Lady Roselyne s'était levée et, sans un mot, se dirigeait vers la porte. Mais elle s’arrêta et leva vers la vieille sa petite main où elle avait glissé l’anneau de Bessy à côté du sien.
— Embrassez-moi, dit-elle.
Nancy, que sa terrible passion secouait encore de la tête aux pieds, la regarda avec autant d’égarement que si Bessy fut revenue lui demander un baiser. Et Rose: tournait bien vers
Nancy la figure d’une jeune morte.
— Embrassez-moi, répéta lady Roselyne d’une voix ferme et douce.
La vieille subjuguée obéit.
Roselyne dit à Ben :
— Embrassez-moi aussi pour. pour Benny.
11 voulut lui baiser les mains.
— Non, la joue comme à votre enfant.
Elle ne frissonna point à ce contact de la misère, elle regarda les deux vieux avec une sorte de morne triomphe et murmura :
— Moi ou Malcolm c’est A même chose, nous ne faisons qu ’un.
Et elle s’en alla seule, nu-tête ; dans l’ombre qui tombait.
.… Monique en traversant le hall, vit lady Roselyne rentrer ainsi. Elle l’interrogea, mais Rosey détourna son visage pâle et tranquille. Elle remonta lentement chez elle avec Monique alarmée, elle ne s’arrêta point dans sa chambre, mais elle alla dans sa tourelle, elle s’assit sur le divan et appuya sa tête appesantie.
ÉIFoERpeS voulut la soutenir, l’entourer de ses ras,
ss Roselyne, qu’avez-vous ! Parlez, parlezmoi...
Rosey fit un signe négatiff Hélas ! non, elle ne pouvait pas parler bien qu’elle fléchit sous une effroyable douleur, elle ne pouvait confier son secret à personne. Ses lèvres n’auraient pu proférer leur aveu, demander le secours qui l’eut peutêtre sauvée que sous l’inviolable sceau d’une religion qu’elle ne connaissait pas.
Monique pensa qu’une affreuse révélation pouvait seule l’avoir frappée à mort, car Roselyne était mortellement frappée. Monique savait par .Minna que Roselyne était allée chez Nancy et elle souçonna la vérité.
— VOyez, dit faiblement Rosey, c’est la bonne heure que ces aiguilles marquaient... c’est bien à. trois heures.
Comme sous l’impulsion d’un calme délire, elle montrait par la porte ouverte la grande pendule de Saxe qui marquait inexorablement trois heures. Monique ferma vivement la porte pour ne plus voir les longues aiguilles noires et cruelles qui avaient prédit avec obstination un malheur. Rosey fixa une minute sur Monique ses yeux désespérés, puis elle se mit à regarder la mer.
… On avait fait un lit.à lady Roselyne sur ce divan qu’ëlle ne voulait p°s quitter, on lui avait prodigué des soins inutiles. Elle allait mourir.
Maicolm pêchait au large, il n’était pas rentré. . Et, comme le regard dé à voilé de Roselyne ne se détournait de la mer que pour effleurer la porte, Monique songea tout à coup que la jeune femme redoutait de revoir ce mari sur lequel elle venait d’apprendre la vérité. Mais Monique y avait
songé trop tard. Dans l'escalier, puis dans la chambre résonnait le pas lourd et puissant que Roselyne avait épié.
Monique dit à ceux qui étaient là : ‘‘ Ne laissez pas vénir Malcolm.” \
Malcolm était déjà près. Déjà il voyait Roselyne comme noyée, perdue dans son accablement suprême. Et elle avait deux bagues d’alliance à son doigt.
Il ne se méprit pas au sens du regard embrumé qui le cherchait vainement, il dit à Monique d’une voix presque naturelle et comme s’il avait prévu un pareil instant :
— Elle a rencontré cette femme ?
“Il s’approcha de Roselyne et Monique ne put s’empêcher de le plaindre en pensant que ces petites mains qu’il prenait avidement allaient le repousser avec horreur.
Mais Roselyne ne repoussa point son mari.
— Pourquoi ne viendrait-il pas ? dit-elle. Oh ! comme il a tardé. Qu'il vienne... \
Une lueur de vie, comme une aube triste, reparut dans ses yeux pendant qu’elle répétait avec douceur qu’il avait tardé beaucoup, mais qu’elle l’avait fidèlement attendu.
— Et Malcolm, reprit-elle d’une voix défaillante, je vous attendrai encore, toujours. jusqu’à ce que vous veniez. Plus près. Je veux m’endormir sur votre épaule. Oh ! que c’était bon de vous avoir, mon cher ours un peu rebelle qui m’aimait tant... qui m’aimait.
Elle le redit dans un sanglot sourd, “échirant.
— Vous ne saviez pas, continua-t-elle, n’est-ce pas, Malcolm, mon mari ?.. Personne ne vous avait dit. on ne vous avait ps appris que c’était mal... Mais moi, je vous le dis, je vous avertis, fit-elle avec une infinie tendresse, entourant
de ses bras la tête bronzée qui s’inclinait vers elle. Et vous m’écouterez, vous déferez le mal qu’on a fait ici. Malcolm, mon cher époux, ditesvous bien que je vous aime... non pas que je vous ai aimé/ mais que je vous aime, Quand je ne serai plus là depuis bien des années, que vous serez un vieillard, vous vous pourrez répzter Rosey m'aime. Et votre petite Rosey vous attendra, toujours rieuse et jeune. Qu’auriez-vous fait plus tard de la vieille petite honne fèmme ridée que je serais devenue ? tandis que je resterai votre jolie Rosey, gaie et fraîche. Si je suis triste aujourd’hui, c’est parce que... parce que...
Elle réprima un dernier sanglot, et, l’étreignant de toutes ses forces qui peu à peu lui manquaient; elle acheva :
— Je reprendrai ma joie dès que vous viendrez à moi, dès que je vous verrai sur le bon chemin.
‘‘ Je vous laisse tout ce que je possède, c’est écrit, on ne vous redemandera rien. Vous donnerez tous mes bijoux à votre père pour que personne ne garde un mauvais souvenir de moi. Je ne conserverai que mon cher vieux bracelet vert. Mais non, vous l’enlèverez tout à l’heure et vous le lui donnerez aussi. Malcolm, je vous attends, vous viendrez.. Vous êtes: mon époux bien aimé, Dieu pardonne. Ces gens de la cabane vous ont déjà pardonné en m’embrassant, ils ne peuvent plus se dédire. Vous avez été bon pour moi, fidèle, loyal et votre amour, votre grand amour, Dieu l’a vu...
Dans sa voix d’enfant frémissait le souffle dominateur du pardon et de l’espérance, d’une foi sublime dans la régénération des âmes égarées.
Quand elle ne put plus parler, ses mains s’attachèrent caressantes à son mari, elle s’appuya contre le cœur de Malcolm, se blottit entre ses
bras, et mourut là, avec un petit sourire confiant, comme si elle se fut appuyée contre sa mère.
Sir Bear monta tout étourdi par la rapidité tragique de la catastrophe. Malcolm se redressa pour répondre à son père, mais il balbutiait et chancelait comme un homme ivre ; il étuit ivre de ce vin amer et dévorant de la douleur auquel ses lèvres n’avaient pas encore goûté.
Il dit d’une voix terne qui semblait venir de loin :
— Ne vous inquiétez pas, mon père, elle a dit que vous pourriez tout prendre, ses bijoux et le reste. Elle a dit, fit-il mécaniquement, qu’elle aimait bien son bracelet, mais que je n’oublie pas de vous le donner pour... (il passa la main sur son front mouillé de sueur) pour que personne ne garde un mauvais souvenir d’elle.
Sir Bear arrêta son fils qui, par un instinct d’obéissance passive, étendait la main vers le
. petit poignet brun où les émeraudes répandaient
un surcroît de pâleur.
Les deux hommes s’écartèrent et Monique vit Roselyne morte. La jeune femme rejetait un peu la tête en arrière et fermait les yeux comme pour ne plus rien voir de ce qui l’avait tuée, et Monique la reconnut soudain. La ressemblance fugitive qui l’avait longtemps obsédée devint pour elle éclatante. C'était Rosey, la petite martyre enfant du vieux tableau de l’oratoire. Monique reconnaissait cette pâle tête un peu renversée, ces paupières closes dans un calme mélancolique et parfait.
Les bourreaux avaient bien fait leur œuvre, Roselyne ne se relèverait plus. Et l’on sentait si bien que, pour arriver à cette ineffable paix, elle avait passé par le martyre. Et l’on sentait si
: — 810 — bien qu’elle ne dormait pas, mais qu'elle était morte. Fées PH).
Les funéraille de lady Roselyne avaient eu licu; le joli papillon dont un coup de vent avait cassé les ailes, reposait dans le caveav de Blackhorn, cûte à côte avec les vieux seigneurs défunts, dont l'histoire, la légende peut-être, lui avait porté un irréparable coup. Comme la pauvre enfant,
elle reposait triste et tranquille, On l'avait ensevélie telle qu’elle était morte, un bras replié sur sa poitrine, ramenant contre elle ia main qui gardait les deux anneaux : celui de Bessy et le sien. Elle semblait à la lois cacher ce témoin de la faute de Malcolm ct serrer sur son cœur, pour l'éternité, le gage de cet amour qui avait été plus fort que la crime et la mort.
Rosey, ce rayon de soleil toujours dansant, cet être de sourires, de mouvement, de vie, n’était plus qu’un souvenir, et rien ne retenait plus Monique à Blackhorn. Rosey était partie avec des mots de tendresse aux lèvres pour ceux qu'elle laissait, mais elle était partie. Monique pouvait s’en aller sans remords, Roselyne lui avait donné l’exemple. É
Lord Jean fit connaître à Monique sou nouveau dessein. C'était à la fois si follement audacieux et si simple que Monique ne cessa plus de se demander tour à tour, et quelquefois en même
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temps, comment ils avaient été assez bornés pour n’y pas penser plus tôt et comment ils étaient assez insensés pour y penser une seule minute.
Là mort de lady Roselyne et ses obsèques avaient produit à Blackhorn un certain va-etvient de visiteurs. Jessy et Harry étaient encore là, attendant que sir Bear, un peu souffrant, achevât de se rétablir, et Jean comptait sur le léger désarroi qu'amenaient ces différentes circonstances dans les habitudes invariables de Blackhorn. 2
Monique irait dîner le mardi suivant au chàteau, comme elle le faisait de coutume ce jour-là, et elle ne reviendrait plus au pavillon. La grande difficulté était, pour Jean, d'ouvrir la porte du bureau de sir Bear ; il voulait passer par eètte pièce, qui était la seule issue du pavillon, puisqu'on avait condamné et muré le pigeonnier de Jatob. :
Depuis que le baronnet était indisposé, la famille se réunissait là ; cette chambre, bien que très vaste, était plus chaude que le parloir et mieux aménagé pour la commodité d’un invalide.
Quand Monique sortait du pavillon pour passer la soirée au château, il arrivait mainte fois qu’on se contentât de repousser le verrou après elle, sans refermer à clef. Il fallait donc que, dans le cours de la soirée, et sous les yeux de tout le monde, Monique retirât le verrou.
Pendant que la famille serait à dîner, Jean entrerait dans le bureau vide et attendrait, derrière les rideaux abaissés d’une fenêtre, de passer dans l’antre pièce qui, malhenreusement, devait être à salle à manger. Il passerait à la faveur de l'ombre, soit pendant le repas, soit après le re-
tour des convives, de toute fa-on, presque au milieu d’eux. .
Dès que Monique aurait des raisons de croire qu’il avait atteint le hall sar,s encombre, elle le rejoindrait. Elle allait to::s es soirs, à la tombée de la nuit, à la bénidiction qu'un donnait durant ce mois, dans la ciapelle de 'tidge ; elle était ordinairement accompagnée por Dinah qui se rappelait, depuis quelque temps, qu’elle avait été catholique.
Monique et Jean arriveraient ensemble à la grille ; il fallait que l’heure ne fût pas trop tardive pour que la sortie de Monique parût naturelle, mais il fallait aussi que la nuit fût suffisamment tombée pour que Jean opérât à travers Blackhorn son évasion périlleuse et que Basile ne risquât point de le reconnaître au premier coup d’œil au lieu de le prendre pour un de ses cousins, comme on voulait l’espérer. .
Une fois dehors (oh! Dieu permettrait-il qu’ils fussent jamais dehors ?) ils iraient au rendezvous que Jean avait assigné à son ami, puis, par la grève ou les bois, ils gagneraïient l’ermitage de Saint-Just, sur lequel le père Etienne leur donnerait des informations complémentaires. Le capitaine de la “ Daisy,” dont le dévouement était assuré à la file de Patrice O’Hara, les prendrait deux jours plus tard à son bord, et, au lieu de continuer sur Burn, les emmënerait immédiatement en France. Jean communiquerait alors secrètement avec ses amis et le père de Monique.
En arrivant à l’ermitage, ils pourraient se considérer comme à l'abri. L'important était, pour eux, de ne laisser aucune trace qui mettrait leurs parents sur la bonne piste.
Les Burgau auraient tout dè suite dans leurs
recherches de formidables auxiliaires, la loi méme étant pour eux. Jean et Monique devaient renoncer à tout moyen de transport, comme à tout secours étranger qui aurait témoigné, plus tard, du chemin qu’ils avaient pris.
Monique avait tout l’argent de la pension que sir Bear lui servait au nom de son neveu ; elle s'était procuré quelques provisions au village où elle avait fait souvent, avec lady Roselyne, pareille emplette pour les pauvres.
Monique se soumettait aveuglément à tout ce que décidait son mari; elle était emportée et comme soulevée de terre par cette vaillance que rien n’ébranlait.
Un soir, qu’en attendant le dîner, elle voulut respirer un peu sur le balcon du parloir, elle se trouva face à face avec Malcolm. Depuis le jour de la mort de Rosey, Monique ne lui avait pas entendu dire un mot : il errait comme une créature en peine dans le château, les jardins, la bruyère, cherchant tous les lieux où Roselyne s'était plue, les chemins qu’elle avait foulés, sans pouvoir s’arrêter nulle part.
]1 ne parut pas étonné de voir Monique et il lui parla, disant tout haut et sans bien savoir À qui il s’adressait, ce qu’il venait de répéter sans relâche en lui-même.
— Je ne peux pas, je ne peux pas... Vous comprenez bien que c’est impossible.
Et c’était écrit sur son visage qu’il ne pouvait pas accepter son épreuve. Il continua du même ton dur, farouche, comme si ces mots eussent été la lamentation inconsciente, perpétuelle de son âme en détresse :
— Est-ce que je pouvais savoir qu’elle en mourrait ? N’aurais-je pas tout fait ce qui lui aurait convenu ? Ne me serais-je pas. — comment di-
sait-elle cela ? Elle le disait si bien. — repenti, oui, c'était son mot. Est-ce que je n’aurais pas vécu comme ellé l'aurait demandé ? Et elle est morte ! J
‘* Ai-je eu le temps, moi, puisqu’elle gt morte! Est-ce elle qui avait péché, tué, volé, fait les brigandages des vieux pirates dont personne ne se soucie plus ? Et c’est elle qui en est morte. Elle est morte.”’
Et toujours, entre ses phrases hachées, tombait ‘ce refrain lent et funèbre : Elle est morte, elle est morte...
Ses traits portaient l’empreinte d’un tel désespoir que Monique pensa une seconde qu’elle n’avait plus rien à craindre de lui, qu’il ne verrait plus en elle que l’amie de Roselyne. Elle eut envie de tout lui dire, de se mettre sous sa protection. Mais il se redressa avec violence et murmura dans ses dents :
— Mais je n’en ai pas fini, on apprendra que je ne suis pas à bout et, puisqu’on ne m’a pas donné le temps de reculer, j'irai de l’avant.
Par cet on, il entendait peut-être Dieu qui l’avait frappé.
— Un homme riche et fort ne peut pas demeurer misérable en lui-même comme un vieux chien perdu. Il doit y avoir un moyen d’oublier son mal, et c’est en faisant pire aux autres qu’il ne vous a été fait. : ,
Il avait un air de haine impitoyable. Monique vit que Malcolm se refusait à prendre le chemin où Rosey avait voulu le conduire. Elle avait cru trouver un allié en lui au moment où il s’endurcissait davantage, où il se jetait plus fougueuscment à la poursuite des biens dont Jean le séparait. É
.… La grande semaine commença pour Jean ct
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Monique. Dimanche, lundi fuirent comme l'éclair et parurent, par la suite, à Monique, les plus longs jours qu'elle eût encore vécus.
Elle savait qu’un prêtre étranger venait d’arriver à la cure et que c’était le père Etienne, mais elle ne l’avait pas vu. :
Et nul ne doutait dans le pays que le prêtre auquel le desservant accordait pour quelques jours l’hospitalité ne fût aussi obscur et aussi pauvre que lui.
On attendait toujours à Blackhorn la visite du médecin inspecteur, mais le mardi se leva sans que ce remarquable personnage eût fait son apparition qui, pour la première fois, aurait été utile.
Oui, le mardi se leva. Monique regarda en priant l’aurore de ce jour. Elle paraissait adresser une supplication et une question ardentes à la jeune lumière.
Les heures suivantes furent prises par les préparatils. Le dernier moment vint. Monique sem-
blait déjà prête pour un long voyage. Elle
avait repris sa grande mante à capuchon qu’elle devait d’abord déposer dans le hall avec son panier de provisions. Sous ce vêtement humble qui l'enveloppait toute, elle avait l’air noble et pauvre comme le jour de son arrivée à Blackhorn. Et en ce moment où, un regard si tendre et brave aux yeux, elle allait se dévouer, s’exposer pour Jean, elle lui semblait plus belle encore que cette nuit de Noël ou, dans sa somptueuse robe de velours pâle, avec ses améthystes et ses diamants, elle l’avait vaincu par sa foi loyale et sa bonté.
Mais l'après-midi s’avançait, il fallait entamer la bataille. Célia-Jane dit adieu à Monique. La vieille femme avait l'intention de quitter
Blackhorn dès-Que ses jeunes maîtres en seraient partis ; elle se retirerait chez une de ses sœurs dans le Breenshire.
— Eh, mylady, permettez-moi d’emporter votre pot de violette ?
Monique fit un signe de remerciement et serra avec affection les mains rngueuses de la servanté. Célia remonta. Jean et Monique demeurèrent seuls.
D’un commun accord, ils sortirent sur la terrasse et regardèrent l’âpre horizon. Monique leva la tête vers la tourcile de Rosey, mais il n’y avait plus là personne qui pût les voir, ils rentrèrent, et tout ce que Monique avait éprouvé ici, toutes les émotions poignantes de joie ou de souffrance qui avaient été son pain de chaque jour, l’assiégèrent à la fois comme. pour la retenir, la conjurer de ne pas rompre avec le passé. Quelque chose pleurait sourdement en elle sur le temps de ses fiançailies.
Et les minutes marchaient, volaient, la cloche du dîner sonnerait bientot. Jean et Monique se dirent adieu. Ils furent une longue, une amère minute sans pouvoir se séparer. Quand ils se reverraient... Mais se reverraient-ils ? Jean ne serait-il pas entravé dès le début par quelque obstacle insignifiant, quelque hasard puéril ? Les deux heures suivantes allaient décider pour Jesn et Monique de leur séparation ou de leur réunion définitive... de leur mort ou de leur vie.
Quand Monique fut près de la porte, Tean retourna encore à elle. Quoi qu’il arrivât, ils ne se retrouveraient plus ici ensemble. Monique quitta le pavillon en souffrant comme si c'était Jean qu’elle eût quitté pour toujours.
Toute la famille était bien dans le bureau de sir Bear. On avait notablement avancé le repas
pour complaire au baronnet, mais Monique arrivait encore à temps et les lampes n'étaient pas allumées, bien que l’obscurité tombât assez vite.
Monique n’avait pu rouvrir le verrou dès qu’on l’avait introduite, et pourtant ce devait être fait avant qu’on ne passât dans la salle à manger. Avec cette difficulté, mille autres surgirent dans l'esprit de la jeune femme, pressantes, tourmentantes, comme un essaim de guêpes. Sil elle ne pouvait pas rouvrir ou si l'on refermait sans qu’elle s’en aperçut ? Si sir Bear n'allait pas vouloir venir dîner avec tout le monde ? si... si... Monique sentait la tête tui tourner.
Elle avait porté son manteau dans le hall.
— Sa prière, vous savez, dit Jessy en réponse au coup d’œil interrogateur de miss Araminthe. Les catholiques ont aujourd'hui une bénédiction spéciale qui finira tard. Mme Dheune, la mère du curé, a offert, pour cette nuit, l'hospitalité à lady Monique, qui se trouvera ainsi toute transportée demain pour une cérémonie aussi importante que matinale, ajouta Jessy qui ne disait du reste que l’exacte vérité.
— Que cela ne se renouvelle pas, fit sir Bear.
Et Monique soupira: avec la plus sincère ferveur :
— Non, cela ne se renouvellerx plus.
L'intervention inopinée de Jessica leur donnerait une nuit de répit, personne ne pouvant plus s'inquiéter de ne pas voir reparaître Monique le soir même. Et Monique pensait à Célia-Jane, qui devait feindre d’avoir été enfermée à l’étage supérieur, d’où elle ne pouvait appeler personne. En passant dans le fond obscur de la pièce, pour regagner sa place, elle tira le verrou, le léger grincement qu’elle produisit et qui résonna pour elle comme un coup de tonnerre ne parut pas
donner l'éveil. On apporta bientôt les"lampes, chacun se leva au son de la cloche du dîner. Monique sortit la dernière après avoir abaissé les ‘grands rideaux devant la fenêtre, dont l’embrasure-allait abriter Jean. Et, sans savoir comment elle marchait, elle alla se mettre à table.
Quand Monique osa regarder devant elle, elle vit que la lueur de la suspe”sion éclairait la porte qui menait au bureau ; Jean ne pourrait passer pendant le repas.
Elle mangea comme tout le monde, elle entendit parler autour d'elle, elle ‘répondit quand on lui adressa une question. Et pendant qu’elle écoutait, parlait ou mangeait, elle essayait de ne plus voir cette porte trop éclairée, et, en réalité, elle ne voyait que cela, elle voyait Jean, inconscient du danger, se dresser là, en pleine lumière ; elle voyait sa grande taille, sa tête blonde rasée, ses traits qui avaient gardé de leur longue contrainte une immobhilité de statue. Elle entendait le cri féroce des Burgau. Elle tressaillit violemment ; à Josiah qui lui disait quelques mots, elle venait de s’entendre répondre d’une voix intelligible : Vous ne le tuerez pas ! — Mais elle”se l’était imaginé, car personne ne fut surpris.
Après le repas, elle retourna dans le bureau avec tout le monde, les hommes n’ayant point * prolongé leur dessert. La famille défila devant les grands rideaux fermés ; pas un pli de l’étoffe ne frémit. Mais Jean était là, Monique était aussi certaine de sa présence que si le rideau n’avait pas existé. Jean était sorti du pavillon, il avait engagé la formidable partie qu’il ne pouvait plus maintenant interrompre.
Chacun, sauf Jessy, s’était rassis autour de la table ; sir Bear, qui allait mieux, s’était de nou-
veau enfoui daps son grand fauteuil où il goùtait les douceurs de la convalescence. Alors se présenta l’un de ces incidents tout naturels dont Monique avait pressenti la menace. Jessy s’approcha de la fenêtre comme si elle voulait écarter le rideau et regarder dehors: Dans une impulsion irrésistible, Monjque se levait déjà, mais elle s’arrêta et dit, sans reconnaître sa propre voix :
— Jessy, où est cet album que vous avez rapporté d'Italie ?
Jessy abandonna aussitôt son premier dessein, et chercha ses vues d’Italie, qu’elle étala sur la table où ses parents purent les admirer. La conversation devint générale et même fort animée.
Jessy ne se plaignait nullement de son sort, elle était toutefois enchantée de rester quelque temps sans Amos à Blackhorn.
Elle avait beaucoup voyagé depuis son mariage, ses récits amusaient sa famille. Le premier émoi apaisé, la disparition de ladm Roselyne avait causé une sorte d’allègement. Rosey était trop différente des Burgau pour ne pas leur avoir été souvent à charge : ils se retrouvaient avec plaisir entre eux. Ce plaisir qui absorbait leur «ttention semblait à Monique une heureuse circonstance. Ce n’était, à vrai dire, que le poids d’un fétu pour contrebalancer la masse des chances contraires.
Monique n'avait pas levé les yeux des dessins qu’on lui montrait, mais elle savait que Jean avait quitté l’embrasure de la fenêtre. Son cœur le suivait avec une palpitation fiévreuse dans chacun de ses pas aventureux dont elle n’avait jamais compris, comme en cet instant, l’incroyable témérité.
Avec une légèreté, une sûreté de mouvements inouïs, Jean tournait l’angle du coffre-fort, il cô-
toyait un vieux secrétaire, il longeait un espace de trois pas où la pénombre était moins intense, et, glissant comme un fantôme, il atteignit le renf« ncement le plus voisin de la porte ; là, il attendit parce que cette porte était fermée et ce n’était qu’au moment des allées et venues du domestique qui servirait le thé £t les grogs qu’elle resterait peut-être au large.
Et le domestique tardrit .c" soir... Monique abaissa les paupières, jusqu’à fermer ses yeux.qui se dilataient de terreur. Par un faible geste d’égarement, elle passa la main sur ses cheveux, avec l’idée confuse qu’ils avaient blanchi et qu’il fallait les cacher. Une remarque de Jessy lui donna envie de rire tout haut, puis elle se mordit les lèvres, parce qu’en même temps des sanglots irrépressibles gonflaient son cœur torturé. Mais elle se contint, et ce fut la dernière révolte de ses nerfs ; elle devint ferme, calme, et n’éprouva; plus qu’un héroïque désir de vaincre en foulant aux pieds sa propre faiblesse.
James, l’un des domestiques qu’on avait adjoints à Basile lors du mariage de Malcolm, entra à la fin avec le thé de miss Araminthe : il re tourna chercher les matériaux du grog que sir Bear confectionnait tous les jours et laissa la porte ouverte.
— Lady Monique, soyez assez bonne pour nous verser notre thé ce soir, dit miss Araminthe.
Monique remplit les tasses qu’elle tendit autour d’elle : James s'était éloigné de nouveau, et, cette fois, il ne revenait point. Malcolm non plus n’était pas là. Quelques gouttes d’eau bouillante tombèrent sur la main de Monique et la marquèrent d’un long sillon rouge sans que .la jeune femme s’en aperçut. ;
Au moment où elle posait devant Harry. une
tasse pleine, elle eut consciene que Jean quittait la. pièce. Il marchait sans hâte, d’un pas souple, posé.-
Un geste de Jack déplaça un rayon de la lampe qui s’en alla s'égarer sur Jean. Il franchissait le seuil, la clarté reposa une seconde sur ses épaules.
On ne vit pas qui sortait, mais on vit sortir quelqu’un. :
— James, d’autres citrons, cria sir Bear, croyant s'adresser à son domestique.
Le prétendu James s’enfonça dans le corridor de la salle à manger et restt soukd à l’ordre de son maître. sn
— Dois-je l'appeler ? dit Franck sans empressement.
-— Inutile.
Et tous s’occupèrent du contenu de leur verre ou de leur tasse. =
— Lady Monique laisse refroidir son thé, fit observer un peu railleusement Jessv. Il lui tarde que son office commence.
Monique porta la tasse à ses lèvres. C’est en elle-même qu’elle semblait écouter, en elle-même qu’elle voyait Jean traverser la salle, le parloir, puis le hall. De toutes les forces éperdues de sa volonté, elle l’accompagnait, elle le protégeait, elle renversait autour de lui les obstacles. Pendant qu’elle était là, assise paisible au milieu des autres, toute son âme s’exaltaït en une invocation tumultueuse vers Dieu, en une lutte invisible contre ce qui pourrait arrêter Jean.
Mais il était sans doute arrêté déjà. Il s'était trompé de chemin dans cette maison qu’il connaissait mal ; il avait heurté un Meuble et attiré ainsi James, ou il avait rencontré Malcolm. Oui, elle entendait un bruit de pas précipités, des
voix, des cris. Elle entendait, mais c'était le bruit de son sang qui battait furieusement dans ses veines.
Jean était dans le hall, il devait y être ou il n’y arriverait jamais. Et il était temps pour Monique de le rejoindre.
Elle se leva avec une appréhemsion étrange ; il Jui semblait que cette action si simple allait produire autour d’elle quelque effrondement.
— Ah ! votre prière ? dit très placidement miss Araminthe. Je vous en prie, si vous acceptez l'invitation de Mme Dheune, renvoyez Dinah de bon-
‘ ne heure. / —.
— Vous aurez“mauvais tenrps, annonça Jessy, ii se prépare un grain. Comme vous êtes pressée ! vous me donnez envie d’aller avec vous. Vous savez que le gouverneur n'aime pas ces exercices tardifs et que c’est votre dernière bénédiction ; vous voulez en profiter d’un bout à l’autre ; mais cela ne sonne pas-encore, je vous assure.
Pour mieux écouter, elle alla à la fenêtre, souleva. cette fois les rideaux, mais l’embrasure était vide. Jean n’éta:t plus là. Et Monique, en s’éloignant, se demanda s’il y avait jamais été, si elle n'avait pas rêvé le passage du fugitif à travers la pièce.
Le hall n’était pas éclairé. Elle prit machinalement son manteau, son panier, se couvrit du vétement sans savoir encore ce qu'était devenu Jean.
Elle aperçut une ombre à quelques pas d’elle.
11 l’avait attendue pour sortir du hall, et, dans un spasme angoissé, elle comprit pourquoi il n’avait pas pu peursuivre. Contre la porte vitrée du perron se profilait en dehors la stature de Malcolm. Malcolm s'était attardé à respirer
l’air du soir avant de remonter tout seul là-haut dans ses beaux appartements déserts.
Pour s'échapper du hall, il fallait passer devant lui. Ni Jean ni Monique 1:e firent mine de reculer. Ce n’était plus l’instant de tergiverser et la pire extrémité les trouvait résolus ; comme s’ils se fussent concertés sans avoir échangé un mot, ils s’avancèrent tous deux. Monique sortit” la première ; elle rèsta à côté de Malcolm pendant que Jean descendait les degrés du perron.
Malcolm se retourna, son regard se fixa sur Monique, puis sur Jean derrière elle, mais sans paraître les voir. Il leur sembla que Malcolm les regardait avec des yeux de pierre.
Il rentra. Monique descendit à son tour, ils . tournèrent le coin de la maison sans bien croire au miracle qui venait de les sauver. Monique marchait en avant, elle avait une expérience minutieuse des lieux qui lui permettait de choisir les angles les mieux abrités.
Oh ! comme son cœur battait. Pourrait-il battre ainsi longtemps sans se briser ? Elle marchait vite, mais elle ne courait pas. Jean venaït à vingt pas, suivant scrupuleusement Monique et imitant les moindres modifications de son allure. Et, derrière Jean, une autre personne descendait aussi la côte, réglait sa marche aur la leur. Oui, quelqu’un les suivait sans jamais hàter le pas ni le ralentir, sans jamais s’arrêter ni venir jusqu’à eux. Etce pas qui était l’écho du leur devenait une hantise intolérable.
Ils continuèrent leur route par les allées aux pentes escarpées, sous les massifs dont la verdure : printanière semblait noire dans la nuit commençante. Ils furent enfin dans la dernière cour. Une lampe brillait en haut de la petite tour carrée
nr le logement de Basile, à côté de la e.
Il était convenu que Monique irait droit à la grille et demanderait hardiment le passage. Basile, qui avait pris l'habitude de lui ouvrir tous les soirs à pareille heure, ferait peut-être jouer le
- ressort de la porte depuis l’intérieur, comme il lui était arrivé quelquefois, sans sortir de sa chambre, sans s’assurer si c'était bien Dinah qui escortait lady Monique. C'était hasardeux, c’était désespéré comme tout ce qu’ils avaient fait jusqu'ici. Mais Dieu ne venait-il pas de les guider parmi de plus dangereux hasards ?
Ils commencèrent par se mettre à l’abri sous la voûte d’entrée. Quand Manique tendit la main pour sonner et requérir ainsi les services de Ba. sile, un homme traversa en silence l’espace-découvert de la grande cour. Harry de Burgau fut presque aussitôt avec eux sous la voûte.
Comme si Jean n’existait pas pour lui, le jeune garçon s’interposa entre la grille et Monique et dit d’une voix un peu haletante :
— Vous faites une folie. Je ne le permettrai pas.
Elle se taisait. Devant l’échec qui les menaçait à la dernière minute, alors qu’à travers les barreaux de cette grille ils voyaient, ils touchaient presque la route du salut et de la liberté. Monique fut envahie par un éngourdissement subit, une lassitude immense qui lui broya les jambes, lui donna envie de s’étendre là sur le sol, pleurante et désespérée, dans son impuissante douleur d’avoir exposé Jean sans pouvoir le déli- Vrer. F
— Non, non, répétait Harry, vous le perdriez. Il n’est en sûreté qu'ici. Sans cela ne lui auraisje pas déjà fait ouvrir la porte ? Il est guéri,
n'est-ce pas... depuis Noël ? Je l’ai deviné à vos yeux, à votre air. D’autres pouvaient s’y tromper, mais pas moi. Tenez, c’est là qu’il est tombé, qu'il a failli se tuer, Et moi, j'ai aidé à le relever, à le soigner, à le cacher pour qu'il n’allät point en prison. Vous voyez bien que je suis son ami malgré... malgré tout le mal qu'il m’a fait. Je suis son ami, plus que vous, car je l’empêcherai de quitter son asile. Quelle imprudence alliez- ‘vous commettre ! Faut-il que ce soit moi qui vous prévienne... Et puis je ne veux pas que vous partiez. Sans vous, que deviendrais-je ? Vous m'avez permis d’être votre enfant, votre frère...
Il parlait avec un mélange d’amertume virile et d’enfantine impatience ; il y avait en lui le dévouement du juste qui veut défendre de la mort même l’homme qu’il a des raisons de ne point aimer mais il y avait aussi l’égoisme fanatique de l’enfant qui s'attache, qui se cramponne à ce qu’il aime, Comment le désabuser, le convaincre, comment lui ouvrir les yeux sur son erreur peut-être volontaire ? Et les précieux instants qui s’écoulaient.. Basile allait entendre, intervenir, et tout serait fini, pensait Monique, par la faute de Harry ; l’amour de celui-là allait-il lui être plus meurtrier que la haine des autres ? Jean ne tenterait rien près de Harry : il avait des préventions contre son jeune cousin, et il restait sombre, immobile, appuyé contre le mur, étranger, hostile plutôt, à ce qui se passait près de lui.
— Ecoutez, Harry, dit Monique se rejetant sur la brèche. Je ne puis vous dire que peu de mots, et, si vous ne les écoutez pas, si vous ne voulez pas les comprendre... que Dieu ait pitié de nous! gémit-elle dans une pathétique plainte. Je ne peux pas vous montrer votre erreur, je ne puis
que vous dire qu’elle est complète, Il faut que nous sortions d’ici sur l’heurc. Si vous refusez, vous qui vous êtes appelé mo: enfant, mon frère, vous sacrifiez une vie qui m’est mille fois plüs chère que la mienne et vous me tuez aussi sûrement que si vous me frappiez à mort. |
Harry, dominé par l’emportement de cet appel, ne répondit pas ; Monique lui parut tout à coup très loin, perdue corps et âme dans la toute-puissance d’un sentiment auquel il n’avait point de part. Qu'il la retint ou qu’il lui ouvrit, il n’y en aurait pas moins entre eüx une distance infranchissable
Il frissonna un peu et dit :
— Mais si c'est vous qui vous trompez ?
— Si je me trompe, fit-elle avec véhémence, que mon erreur retombe sur moi !…
Il eut un geste dé frayeur.
— Allez, dit-il. Et pardonnez-nous.
Il appela Basile, et, quand la tête du serviteur s’avança à la petite fenêtre :
— C’est moi, Basile, dit-il. Ouvrez-nous.
Un bruit sec annonça que le ressort avait mis en mouvement, le pène de la serrure. Jean ouvrit Jui-même le lourd battant de la grille ; quand il était venu jadis à Blackhorn, c’est lui qui l’avait fermé. LIBRES
Monique passa devant Harry. - 2 . — Que Dieu soit à jamais avec vous, inon frère Harry, dit-elle, comme si elle le bénissgit passionnément.
Et il répondit simplement :
— Que Dieu soit avec vous, ma sœur Monique.
Jean et Monique étaient dehors. Ils prirent par la bruyère. La nuit devenait sombre et orageuse. Là-bas, la mer battait le pied du pavillon avec fracas, comme si elle voulait avertir les géôliers
que les captifs s'étaient envolés, que la prison était vide. Le vent pourchassait les nuages, balayait la lande en un souffle d’ouragan.
gouttes de pluie larges, pesantes, commencèrent péniblement à tomber. Une rafale plus enragée enveloppa les deux fugitifs, les renversa presque ; quelque chose qui ressemblait à un grand oiseau lourd vola près d’eux-et leur frôla le visage comme d’une aile mouillée. Ils n’eurent pas le temps de reconnaître ce pavillon qui avait si ironiquement proclamé à tout venant que le marquis de Burgau habitait Blackhorn. Le vieux lambeau de soie secoué, déchiré par tant de tempêtes, venait à la fin d’être arraché par une dernière bourrasque qui le jeta à la mer.
Jean et Monique avançaient difficilement dans cette obscurité, mais la pluie qui avait amorti la force du vent finit par cesser elle-même et que ques étoiles paraissaient au ciel quand ils atteignirent la petite chapelle catholique blottie dans son bouquet de bois.
La prière était finie, on avait depuis long-
éteint les cierges, la petite congrégation .
s'était vite dispersée avant le grain. Dès que Jean mit un doigt sur la porte, celle-ci céda, les fugitifs étaient attendus. 2 é
Et là, dans cette pauvre chapelle cachée sous la verdure, à la lueur de la lampe de l’autel, Jean et Monique refirent leurs vœux, solennellement et selon les rites de leur religion. Jamais ma-° riage ne fut entouré de tant de périls, jamais union ne fut cimentée par une plus loyale tendresse et des prières aussi débordantes d’ardeur et de foi.
La brève cérémonie achevée, ils échangèrent quelques mots précis et rapides avec l’ami dont l’intelligence large et éclairée paraît si noble-
ment*à la pression plus qu’ordinaire des circonstances par des mesures d’exception et leur avait apporté sans hésitation le secours qui dépendait de lui. ,
Jean et Monique demeurèrent un instant sur le seuil de la chapelle. L’orage était dissipé, le ciel de velours sombre scintillait d’étoiles claires, larges, brillantes, qui répandaient leur clarté mystérieuse sur la chapelle couverte de. verdure, les taillis et la clairière. Les herbes folles, les feuillages mouillés par la dernière averse portaient des milliers de diamants limpides au lieu de gouttes d’eau. L'air était redevenu tranquille, c'était toute la douceur fraîche d’une nuit de printemps.
Jean et Monique virent en même temps à leurs pieds une jeune tige de lierre qui poussait à l’ahri d’un des contre-forts de la chapelle, et, dans la pieuse superstition de leur bonheur, ils la reconnurent tous deux. Ils se plurent à croire que c'était la branchette échappée de l’oratoire de Blackhorn le jour où ils s'étaient mariés. Le vent l’avait peut-être fait tournoyer jusque-là et elle avait repris racine.
La branche qui était restée dans l’oratoire, qui n’avait pas voulu s’enfuir, y était morte... comme Roselyne. L'autre, l’aventureuse, s’était sauvée, elle était là, un peu frêle encore, maïs verte et bien vivante; le vent qui l'avait battue, meurtrie, l’avait aussi portée ‘au port. au port comme Monique ?.…. :
Devant cetté nature aux sérénités pénétrantes, Monique et Jean sentirent tomber leur liens . de fer, ils se sentirent braves, forts, aimants, unis dans le même élan de tendresse fier et de tendres-
* se. Ils ne craignaient plus. Et, sous les étoiles
qui versaient sur eux une pure lumière d’espérance, ils s’évanouirent dans le bois.
Une nuit et un jour avaient passé, et, depuis l’aube, Jean et Monique étaient à l’ermitage. L’infaillible instinct, le coup d’œil de chasseur que Jean avait acquis dans les prairies américaines ne lui avaient point fait défaut :, il avait conduit sans peine Monique à l’ermitage.
Leur asile comprenait deux réduits, presque deux pièces très sèches, creusées à vif dans le roc, à mi-hauteur d'une gigantesque falaise déchiquetée, fouillée, brisée, jusqu’à former une sorte de monstrueux labyrinthe. Le refuge paraissait absolument introuvable pour ceux qui n’en connaissaient pas l’existence et n’en avaient pas, de plus, méticuleusement étudié l’accès. La pierre se renflait en une sorte de dôme sur l'ermitage et des éboulements de roches faisaient un chaos d’aiguilles, de tours, de crêtes qui masquaient la place du côté du large. Le saint religieux qui s'était installé là, au temps des persécutions, avait pu défier les recherches ; le père Etienne y avait vécu quelques semaines ignoré, s’approvisionnant de vivres aux marchés populeux d’une ville voisine ; il avait dû remettre en état sa minuscule demeure, car elle était pourvue de quelques objets de première nécessité. Peu de soins suffirent à Monique et à Jean pour la rendre habitable, ii était même possible d'y faire du feu sans que la fumée trahit le foyer.
Monique et Jean ne savaient pas si on les avait poursuivis; en tout cas, ils avaient devancé et dérouté les poursuites. Ils avaient employé tout le jour à disposer, ranger, aérer leur
refuge, et cette occupation leur avait causé un plaisir d'rfant. Ils n’étaient Pas loin de tirer une certaine vanité de leur résidence provisoire. Ils avaient ajouté au menu de leur souper quelques-uns des coquillages qui abondaient dans ces parages. Un petit feu de tourbe mettait son faible éclair dans la douce obscurité de leur retraite, Mais avant de rentrer, de fermer pour la nuit, ils s’étaient assis dehors, sur une roche Lisse qui leur faisait un large banc, et ils regar- * daiïent devant eux Par une ‘éclaircie que laissaient les cimes pressées des roches.
La soirée était pleine de paix, la mer était ai muette qu’on distinguait le clapotis clair d’une source et le vent faisait à peine frémir les buissons et les arbustes qui s’accrochaient ça et là à une motte de terre. -
De leur place, Jean et Monique voyaient l’anse où dans trois jours, le capitaine de la “ Daisy ”’ viendrait les prendre ; le père Etienne était parti pour Broon qui était la dernière escale de la ‘ Daisy,” afin d’avertir le capitaine. Mais l’ermitage de Saint-Just leur semblait si doux dans la disposition actuelle de leur esprit qu’ils regrettaient de n’avoir point à y rester davantag ».
* Is étaient ainsi mieux l’un à l’autre et plus près de Dieu qui es avait délivrés, Le recueillement austère de.cet horizon s’harmonisait avec leur bonheur ; ce cadre d’une nature grandiose et majestueuse leur convenait mieux pour ce jour de leu véritable union que ne l’eût fait Burgau- House lui-même ou n'importe “quel palais, et les oiseaux de mer qui voltigeaient autour d’eux étaient les seuls Compagnons dont la société ne pât leur être importune.
Ils n’avaient ni trouble ni peur, ils croyaient bien que l'épreuve était finie, le mauvais sort
dompté ; après tant de traverses, ils s’abandon:naient à un sentiment délicieux de sécurité, à une paix divine et tendre, et ils respiraient avec une religieuse ivresse l’air de la liberté.
La mer qui s’étendait à leurs pieds était la route par laquelle ils retourneraient à leur place légitime, mais ils ne voyaient point en cette minute le château splendide, la fortune qu’ils allaient reconquérir, ils pensaient à la route de leur vie qu’ils allaient faire ensemble et qui les mènerait recueillir des biens immortels dans une demeure impérissable.
Pour paraître le 9 Octebre
UNE TAGHE D'ENGRE