CARE LE
Le voyageur laissa derrière lui une étendue de bruyère désolée et majestueuse ; il marcha droit à la côte, et, par un sentier invisible, atteignit bientôt la falaise.
.— La mer tourmentée du bord septentrional de
la Grande-Bretagne bouillonnait et écumait, à
ses pieds dans un chaos d’écueils au milieu desquels elle se livrait impétueusement passage. La pleine mer s’étendait, couleur d’ardoise, par delà cette ligne d’eaux bondissantes jamais apaisées, dont l’agitation inquiète se communiquait aux oiseaux sans cesse errants qui rayaient l’horizon de leurs ailes mouillées d’écume.
La bruyère que le Voyageur venait de quitter
‘s’étendait comme une seconde mer plus sévère- ‘ ment monotone que l’autre, aussi déserte et qui
paraïssait presque aussi infinie.
Avant d’arriver là, le voyageur avait traversé des marais, des bois, puis il avait atteint l’interminable lande dont la solitude sauvage, l’uniformité mortelle l'avaient à ce point pénétré qu’il se tournait avec élan vers la mer grondante comme vers une manifestation de vie, qui répondaït à l’appel passionné de tout son jeune être.
D’un bond souple et vigoureux qui sembla emporter sans effort son long corps robuste, il
avait. escaladé le roc et dominait de très haut la
. Un ciel gris éclairait la mier rousse de la bruyère, la mer grise et blanche qui se débattait comme une bête mal enchaînée dans un am-
-. phithéâtre rocheux couleur de fumée, la décou-
pure hardie des falaises qui s’élevaient en un point comme une effrayante pyramide.
Au milieu de cette nature dure et superbe, l’homme qui était arrêté là, ressortait hautaïin etiril dans une majesté inconsciente de jeunesse et de force. Il avait enlevé son chapeau de feutre souÿle, et l’air toujours âpre et violent fouettait une tête blonde, tondue, un visage de coupe latine dans les traits accentués duquel un croisement de race saxonne laissant une ampleur et unc solidité assez reconnaissables, mais n’altérait pas le modelé du profil, la coupe bien romaine du menton rasé ; le sang saxon n’apperaissait que pour donner unvaractère de férmeté plus compacte aux traits comme à toute la personne. Ainsi dressé, il se profilait fièrement sur le ciel sévère, et la sécurité absolue-de son attitude annonçait la force active d’un corps bien doué et soigneusement entraîné ; il regardait, avec un calme assez orgueiHeux, cette mer dont le mouvement sans trève rappelait l’agitation désespérée d’une âme vaine.
Il était vêtu en touriste et ses bottes gardaiïent encore la trace boueuse des marais qu’il avait longés ce matin. Une petite valise qu’il portait allègrement tout à l'heure avait glissé à terre: A l’ensemble de ses vêteménrts, comme à certains détails insaisissables de son allure, on pouvait deviner qu’il venait d’une contrée étrangère et lointaine.
J1 arrivaut d'Amérique, il avait vingt-huit ans, et il s’appelait Jean de Burgau. Il serait lord
Jean, marquis de Burgau, plus tard, bientôt peut-être. Il descendait d’une famille noble et très ancienne. Un ancêtre reculé des Burgau avait, racontait-on, émigré de France en Angleterre pour des causes aussi obscures que la nuit des temps dans laquelle se perdaient ces événements oubliés.
Ce Burgau quelque peu mythologique avait fait souché de Burgau anglais qui avaient recueilli #thesses et honneurs en abondance. La branche aînée avait prospéré diligemment, le grand marquis de Burgau et son neveu Jean en étaient les seuls représentants à cette heure.
La branche cadette, établie à Blackhorn en Wildshire, s'en était tirée le mieux qu’elle avait pu sous l’écrasant effet de l’infériorité que lui infligeait la ioi anglaise, et, en résumé, n'avait pas trop mal réussie. L’un de ces primitifs cadets de Burgau s'était allié en légitime mariage avec la fille de* Danois peu orthodoxes qui avaient pris picd sur la corne noire du Wildshire, de sorte que les propriétaires du château de Blackhorn descendaient, pat les femmes, de la horde fameuse des vieux Vikings. Jean était justement en route pour visiter cette portion de sa famille. \
Ces gens de Blackhorn jouaient un rôle hien effacé dans son esprit. Le jeune homme avait toujours eu vaguement conscience qu’il existait quelque part des Burgau qui avaient le malheur de n'être point comme lui Burgau de :gau-House, et qu'ils étaicnt- peut-être plus 2 plaindre qu’à blâmer. C'est que-l’importance d’être de Strgau-House avait été le premier “a bc’ du petit Jean. On ignorait si cette conviction de son privilège était née avec lui ou si des x3iñs
ingénieux l’avaient imprimée toute vive dans la cervelle de l’aristocratique garçonnet. :
.. Jean était n6 à Burgau-House, bien que lord Archibald, le marquis actuel de Burgau, ne fût que son grand-oncle. Sa mère, veuve ‘après trois ans de mariage, était revenue chez le chef de la famille, et le petit Jean avait grandi dans la maison patrimoniale, comme le seul héritier des titres et de la fortune. (
Quand il pensait à cette époque, -@et il venait en ce moment de s’asseoir sur un fragment de roche pour mieux y penser, —. il se rappelait surtout sa mère, timide et douce dans le deuil rigide des veuves anglaises, glissant comme une ombre effacée, tendre et inconsolable au milieu des magnificences grandioses de Burgau-House. Oui, il la revoyait dans la serre des plamiers,
si80us la lumière atténuée de vert qui régnait là ; ou bien traversant le hall splendide dallé de marbre, que des statues grecques emplissaient de l’éclat presque vivant de leur surhumaine beauté.
Un autre souvenir très net, dont la puérilité était excusable dans une âme de garçon, c'était
‘celui du jour où Jean de Burgau avait monté son premier poney ; et il lui restait l’humiiante sensation qu’il était encore en robe de fille, et ne savait pas très bien parler à la date où s'était produit ce fait mémorable ; il était donc forcé de convenir que lors de sa première prouesse équestre, son esprit tout masculin était encore empê-. tré dans les limbes de la petite enfance. 3
De lord Archibald, du véritable maître de Burgau-House, il était peu question dans ces réminiscences que semblait apporter à Jean la voix dolente de la,mer. Ou plutôt ce personnage n’y téhait pas la place prépondérante qui lui revenaït de droit. C'était bien le marquis qui avait
la disposition de tous les biens dont le petit Jean jouissait avec exubérance, mais Jean considérait confusément l’autorité de son oncle comme une sorte de clef dont on avait besoin pour ouvrir la porte qui défendait tous les trésors de Burgau-House, et c’était en réalité lui, le petit Jean, dont la main volontaire et impérieuse maniait à sa guise cette clef docile, c'était lui, ce tout petit Jean, cet atome de baby aux. grands cheveux, à la blouse de velours, au col de dentelle, qui était le seul maître de Burgau- * House, des appartements somptueux. du hall, des palmiers et des statues, des domestiques poudrés, des équipages. et de lord Arehibald, marquis de Burgau. :
En grandissant, en devenant du baby décidé un beau garçonnet, puis un long adolescent, puis un jeune homme, Jean avait aimé davantage son vieil oncle, mais il avait toujours eu une nuance de domination vis-à-vis de cette nature froide et nonchalante où ne rencontrait pas assez d’échn l’ardeur énergique encore indisciplinée de Jean.
Pendant ,toutes ces années, il n’était jamais venu à Blackhorn. Lord Archibald ne parlait pas de ses cousins. et, de toute la famille, on ne connaïissait que deux fils dont la ourte apparition à Burgau-House, lorsque Jean était guère plus qu’un enfant. lui avait laissé des souvenirs peu précis. él lui aavait naru que ses deux cousins nossédaient nlus d’os dans leur structure et de brusauerie dans leur caractère qu’il n’est raisonnablement permis de s’en accorder, même quand on est un garcon de treize ans.
Tean avait été élevé d’anrès le svstème à la fois mâle et fastueux qui forme l’incomparable aristocratie anglaise.
Après qu’on eut fêté avec pompe sa majorité et qu’il eut été présenté à tout le pays comme l’héritier de lord Archibald, il perdit sa mère.
Il sortit enfin du gouffre noir et glaté où s’était d’abord enseveli son âme et il redevint peu à peu lui-même extérieurement du moins ; mais le sceau indébile, la blessure cuisante d’une perte irrévocable était pour toufours en Ini. Maintenant, en cette minute, la plainte de la mer lui semblait répondre à une lamentation silencieuse de son cœur mutilé,
A la fin de son grand deuil, il s’aperçut qu’une ombre s’étendait entre lui et son oncle. Il ne sut jamais quelle influerice néfaste et secrète les divi-
sait, envenimait. leurs différends, attisait les ” étincelles, suscitant entre eux un irritant antago-
nisme, ét communiquait à l’âme incertaine de lord Archibald, pour le dépit et le ressentiment, | une obstination qu’elle n’avait pas connue pour autre chose, Et puis Jean était un homme : des idées nouvelles, toutes-puissantes, l’emportaient invinciblement ; il était ardent, indompnté: la perte de sa mère lui avait laissé le levain de la révolte en même temps qu’une impression d'injustice.
L'ombre épaisissante était devenue une muraille, et le cœur de lord Archibald s’étant repris, Jean avait voulu partir. Le marquis lui avait fourni les fonds nécessaires pour une !ongue absence ; l’oncle et le neveu s'étaient séparés avec une sorrecte froideur, tous deux au fond amèrement offensés.
Jean avait voyagé dans toutes les parties du monde : il ne s’était point attardé dans les pays sauvages, il n’avait point découvert de terre in-, connue. Son instinct l’attachait aux milieux civilisés et modernes. Il avait pris contact sous
des cieux bien différents avec le travail, l’effort incessant de l’homme, il avait fait en Amérique sa station la plus prolongée, il avait goûté à la vie libre des prairies et des fermes, à la vie dure et intense des grandes cités.
Les lettres fort espacées de lord Archibald
avaient cessé depuis deux ans, et comme Jean était fort peu adonné aux inutiles regrets, il avait détourné résolument les yeux de Burgau- House et des lieux où il avait vu passer sa mère. 11 s'était assagi. Les vagues projets, les idées tumultueuses de sa première jeunesse étaient dorénavant des principes arrêtés, des plans définitifs, dont la poursuite absorbait son esprit et lui rendait plus facile le gouvernement de soi-même, * Quelle qu’eût été la sincérité de son renoncement silencieux et de son détachement stoïque, il reçut avec une surprise émue l’appel que lui adressa enfin son oncle. 4
Le ton de la note de lord Archibald était peut-être trop péremptoire ; en répondant dans les mêmes termes acérés qu’il rentrerait en An-
.&leterre si ses affaires le lui permettaient, Jean exhala dans ce message d’une sécheresse condescendante le dernier reste de sa rancune. Mais il partit aussitôt en se disant que cette prompte obéissance rachèterait d’emblée les formes altières de sa réponse. Æ
Au moment de quitter l'hôtel monstre o moyennant dix dollars par jour, il pouvait consommer autant qu’il lui plairait du prodigieux entassement de victuailles dont l'établissement était approvisionné, il reçut une nouvelle communication qui modifia un peu son itinéraire, Cette lettre était également signée Burgau, mais elle venait de Blackhorn. Sir Bear, le chef présent de cette maieon, priait son cousin pour des
motifs urgents et graves de Fasser à Blackhorn avant d’aviser personne de sa présence en Angleterre, C'était Par déférence pour cet avis fort: convenablement formulé, que Jean retardait de quelques heures la surprise de son arrivée à Burgau-House et arpentait en cet instant les sombres falaises déchiquetées qui avoisinent Blackorn.
Il avait repris sa marche. L’impression de s0litude qui l’avait oppressé hans la bruyère s’abattait sur les eaux. Le ciel était plus bas, la mer avait at‘eint son point culminant, elle recouvrait la plupart hes récifs et prenait d'assaut la gigantesque falaise qui devenait noire.
Mais au fait, si sa carte ne l'avait point trompé, Jean devait toucher à Blackhorn. Et tout à coup, dans ce qu’il avait pris pour la cime d’une montagne de roches, il reconnut le château. C’était à l’endroit où la falaise, s’enlevant à une vertigineuse hauteur, dominait tout l'horizon.
roche creusée à sa base par l'effort victorieux des vagues s’arquait en une sorte de croissant au sommet duquel le château était bâti, — Blackorne, corne noire, — se confondant avec l’amoncellement rocheux qui lui servait à la fois de support et d’abri. Mais les yeux de chasseur que possédait Jean définirent assez bien la construction lourde, écrasée, qui semblait s’accroupir, se cramponner contre les interstices de la pierre, se ramasser sur elle-même pour mieux résister aux vents. Il crut même distinguer un point plus gris, presque suspendu sur la mer et qui pouvait être un corps de logis séparé des autres. Il conclui que si ses Yeux ne l’induisaient pas en erreur et ne prenaient point un monticule quelconque pour une construction, cette aile si aventu-
reusement située avait dû être jadis la vigie de Blackhorn.
11 ne savait pourquoi cette vigie l’intéressait ; il ramena avec un peu de difficulté son regard sur le château lui-même. Ici, une énorme tour ronde, crénélée et trapue était la seule pa-tie remarquable de l’architecture ; cette tour lourdement encastrée dans les autres bâtiments, formait le centre de deux ailes droites, nues, percées de fenêtres irrégulières. Blackhorn prit pour Jean !ispect de ces vieux châteaux qu’il avait visités sur les bords du Guin, de ces antiques forteresses qui gardent dans leurs pierres effritées et dans la poussière de leurs murs un parfum de sinistres légendes, de seigneurial brigandage. Il vit alors flotter à la tour le pavillon que, par un unique privilège, les Burgau avaient droit d’arborer à leur demeure. Pour la première fois, il se demanda ce qu’étaiert réellement ses . cousins de Blackhorn, et en même temps il chercha des yeux la petite baie qui, s’il fallait en croire la chronique brumeuse du temps passé, rappelait des histoires sanglantes de rapines et de pillages. C’est là que les anciens seigneurs de Blackhorn s’embarquaient dans leurs canots légers pour opérer ces descentes fructueuses sur les côtes voisines. La ceinture d’écueils rendaient l’approche immédiate de Blackhorn inabordable, cette ance était reliée au château, assurait-on, par un passage souterrain, mais” quelle est la malheureuse bicoque datant d’un autre siècle qui n’est pas gratifiée par l'imagination populaire d’accessoires identiques et d’une terrifiante profusion d’oubliettes ?
Dans ie long trajet que Jean venait de faire incognito et en touriste, le hasard lui avait appris quelques détails sur les propriétaires de
Blackhorn ou plutôt l'opinion qu'entretenait le
comte à l'égard de cette famille, D’a les gr rod der À 4
aux Burgau de Blackhorn, d’après les récits re- Cueillis au cours de sa route chez les paysans où il avait demandé un verre de cidre ou de lait, il se faisait une image des ours de Burgau, ainsi qu'on les appelait Par allusion au prénom de »—-OUrs,—-que recevaient de temps immémorial les membres mâles de cette branche, main que portait seul officiellement le chef de la maison ; l'ours trônait dans leurs armoiries et la fosse aux ours de Blackhorn était une institution de famille.
La race des vieux ours de Burgau, des illustres bandits qui avaient dévasté la contrée, n’était Pas renouvelée dans sa desrendance ; les causeurs représentaient Blackhorn comme un - très curieux spécimen de vieille architecture, ses possesseurs comme des hommes intelligents et avisés, un peu rageurs, un peu enclins à l'humeur morose et à l’amour de la solitude, leur société réciproque leur offrant sans doute trop de jouissance pour qu'ils en cherchassent souvent une autre. Les Burgau s’étaient fort amendés avec les siècles, et les jeunes ours actuels n’avaient plus rien de commun avec leurs bouiliants ancétres que le type physique et une certaine indépendance de manières, atténuée par une bonne éducation. Ils étaient grands chasseurs, grands rameurs, brillants hommes de sport et semaient leur folle avoine en gentilshommes. Ils se contentaient de la devise de leur maison : ‘“ Regarde qui te regarde *”, — et .ne la traduisaient point
comme l'avaient fait leurs aïeux par : “ Frappe ou tue qui te regarde.”
C’est à poire si dans une ferme où Jean s'était arrêté pour partager le repas du soir, passer la veillée et la nuit, il avait remarqué que sir Bear semblait exercer une influence spéciale sur l’imagination éloctrisée des petits pâtres et des bonnes fermières au placide visage rose. Puis il avait cru s'apercevoir qu’on parlait d'un sir Bear mort depuis deux cents ans.
Et Jean haussait gaiement les épaules en ru:
tant ces récits d’un autre Âge à l’appui desquels n’avançait pas de preuve. Il les écoutait avec la curiosité qu’on prête aux superstitions «l'un peuple impressionnable et se demandait à quels excès de despotisme s'étaient livrés les Burgau de jadis pour que le souvenir s’en fût ainsi trausmis après plusieurs siècles dans 1’âme du peuple et que la croyance moderne ne pût complètement dépouiller Blackhorn d’une vaguc atmosphère de terreur. Les gens de la ferme tiraient nne certaine vanité des iniquités noires de Blackhorn, sans montrer toutefois trace de la dent de ces ours nu de la griffe de tous ces diables.
Ces récits baroqr::8, ces insinuations saugrenues n’étaient qne des fables dans lesquelles se complaisæii l’imagination rustique. Qui sait si, là-bas, sur le domaine de Burgau-House, les ancêtres de lord Archibald ne passaient pas pour des espèces de loups-garous auxquels personne ne croyait et dont aimait à entretenir un candide voyageur le soir, à la veillée, quand le feu flambait dans l’âtre et que les portes étaient bien closes ?
Mais mafgré le souriant scepticistm que ces contes de revenants avaient éveillés eu lui, Jean de Burgau, en se trouvant devant le château,
dans ce site désert et sauvage, fendre d’un i
n’avait-pu se dé-
peut-être res vilisés seulement d’
de tyrannie.
Le cadre étai cer des histoi
ariérés. On respirait une quiétüde, une sécurité si placides qu’il avait par un geste amusé relégué tout au fond de sa petite valise le revolver qui lui paraissait tout à coup une précaution barbare et déplacée. Mais voilà qu'ici, il avait eu, pendant une minute, envie de le reprendre. Allait-il offrir à sa famille le spectacle d’un esprit mal équilibré ?
Ces menues secousses, inévitables après une si longue ahsence, ne l’empêchaient pas d’aspirer avec délices l’air de son pavs. L'œuvre commiencée en lui. depuis ai’il avait recn la lettre de lord Archibald. s’affirmait impérieusement, la patrie le ressaisissait : il songea avec émotion au vieux narent qu’il irait surnrendre demain, à la vieille demeure qu’il ne voulait plus quitter, aux paroles affectueuses au’il dirait à son oncle. T1 salua de loin Je pavillon dont il devinait les deux couleurs noir et orænge, les cnuleurs de Burgau. Fn sentant ses yeux se mouiller, Tean se dit qu’il devait être en réalité fort loin de l’Amérique.
Un intérêt s’éveillait en lui pour ses narerte dont il s'était ren soncié et il eut presque hâte de les voir. Tls étaient res rousins anrèe +-14 il nommaiït sir Pear son oncle, hien aue cette narenté n’existât pas entre enx. Tean noscédait-il done tant de parents on’il nñt faire fi de eenv-là auji étaient des hommes de son sanv ? Et. il se le demanda soudain pensivement, Jean avait-il des cousines ?
Il s’aperçut an’aucune ouverture ne lui donnerait accès pn châtenen An râté de 1n mer et il nressa le pas nour saoner en draiîte ligne un chemin dont il devinait l’extstence. Plackhorn se présenta alors sous un autre jour. Tne verdure rabougrie, mais rafraîchissante après l’horizon
Mais Jean se dit avec raison qu’il aurait tout le loisir d'admirer plus tard la porte et il s’a-
percevoir plusie tendre ; ‘il
à admettre q ‘taille. .
T1 fut accueilli avec une correcte politesse dont: il sut gré à ses cousins et'il leur donna la main dès qu’il fut revenu du saisissement que lui causèrent les dimensions minuscules de son oncle. ;
-— Mon fils aîné, Malcolm-Bear, dit sir Bear présentant ses rejetons. Puis Josiah, . Franck et Jack, ses cadets.
— Je connais. déi Franck et Jack, repartit Jean. Je suis heureux, sir Bear, de voir toute votre famille.
— Oh ! nous avons encore ma fille Jessica et Harry, mon dernier-né, fit le baronnet ; mais ils assistent, avec ma sœur Araminthe et tout le reste de la maison, à une mission méthodiste que prêche depuis quelques jours à cette heure un fameux ministre wesleyen.
— Je ferai leur connaissance ce soir.
— C’est fort probable, répondit avec sang froid sir Bear. Entrons.
Mais, avant d’obéir à cette invitation, Jean se retourna encore sur le seuil de la grande porte. On embrassait de cette place une étendue de bruyère à perte de vue que barrait seulement, à droite, le reflet métallique d’une portion de mer. Une lueur cuivrée tombait du couchant et glissait sur la campagne. Après ce coup d'œil presque avide et involontaire, Jean aspira fortement la brise salée. Cet air libre et impétueux excitait en lui une sourde ivresse de liberté. Il entra cependant.
Je vous remercie, commença sir Bear, de vous être rendu à notre appel.
-— Je n’ai fait qu’avancer ma visite à Blackhorn, répondit Jean, je serais certainement venu un peu plus tard renouer connaissance avec mes cousins. ;
Sir Bear repoussait la grille, comme le lourd battant rouillé résistait, Jean aida machinalement à son parent, et la porte fut refermée par lui.
Les hommes se trouvèrent dans une cour encaissée, qu’une série de terrasses, de jardins plus ou moins incultes et escarpés, séparaient encore du château lui-même. Jean s’accorda alors de regarder ses parents plus à l’aise, Au milieu de ses quatre grands fils, la taille exiguëé du seigneur de Blackhorn se trouvait réduite à des
proportions presque risibles. Et c'était ce petit homme chauve, aux favoris roux, aux manières embpesées, qui possédait une telle influence sur l’esprit de son entourage. Jean faillit en sourire. Cet ascendant n’aurait pu s'expliquer que var un prodigieux développement de force intellectuelle dont on ne voyait pas la marque. L’attitude ferme, les manières sèches et graves de sir Bear le sauvaient victorieusement du ridicule. Quand on avait considéré ses traits intelligents, ses yeux vifs, on oubliait qu'il était petit, mais il était bien impossible de voir autre chose en lui qu’un respectable gentleman, un peu trop em- - preint de morgue britannique.
Le fils aîné, l'héritier présomptif, Malcolm- Bear, était de stature très élevée et puissamment bâti : ses rudes cheveux courts, sa barbe fauve, frisée et rebelle, seyaient bien à son type imposant et sauvage. Franck et Jack, les cadets, étaient des éditions effacées et réduites de leur aîné, tandis que Josiah, le second fils, était, malgré sa longue taille et son air eñdormi, celui des quatre frères qui rappelaient davantage le type paternel. Une longue maladie de son enfance lui avait laissé une déviation de la colonne vertébrale qui inclinait sensiblement à droite sa tête et ses épaules ; mais, comme il était grand, mince, bien découplé, ce défaut lui donnait un caractère d’étrangeté ‘plutôt que de difformité. £a personne et sa mise étaient extrêmement soignées ; il y avait en lui quelque chose de plus flexible, de mieux cultivé que chez les autres. Du reste, son père et ses frères étaient convenablement vêtus en gentilhommes chasseurs, et les
manières des jeunes gens conservaient un vernis suffisant pour faire évanouir, dans un abîme de
-dérision, les histoires absurdes que Jean ressassait tout à l’heure.
Ce n’était pas la faute de ces Burgau, s’#ls possédaient une toison d’un brun rouge qui rappelait assez bien le pelage d'une bête fauve, ni si Malcolm ressemblait un peu trop à ses turbulents aïeux.
— M'attendiez-vous précisément aujourd’hui ?
demanda Jean à son oncle.
— Nous avions calculé à peu près .juste, et he après-midi nous vous avons vu venir de oin.
— Nous vous avons vu sauter sur le rocher de Stop, dit Franck avec une certaine admiration flegmatique ;: vous l’avez fort bien sauté. Quel coureur vous étiez jadis à Burgau-House ?
— Vous en souvenez-vous, fit Jean, vous n’avez pas oublié Burgau-Hodse ? :
— Non, dit sir Bear, répondant pour son fils.
I1 ajouta souriant pour la première fois :
— Mes vilains oursons d’alors sont devenus d’assez jolis ours. ù
Sur un signe de sir Bear, on avait débarrassé le voyageur de sa valise, et Jean pensa combien ses cousins riraient si leurs yeux perçants pouvaient découvrir l’arme qu’il avait cachée, mais les quatre fils de Burgau ne virent rien, car ils ne rirent pas.
— Nous sommes sans domestiques cette après-
\midi, ainsi que vous le dit mon fils Josiah, remarqua sir Bear ; vous nous excuserez pour quelques heures.
— Oh ! fit Jean, j'ai pris là-bas l’habitude de me servir et de simplifier beaucoup de choses. Je présume, fit-il avec une légère contraction des sourcils, que j'aurai à adopter un genre de vie rlus compliqué à Burgau-House. Mais toutes les
libertés américaines ne me disent plus rien *au * moment de rentrer chez moi. :
— Burgau-House est votre chez vous ?
— Certes, que serait-il ? Je vous avoue, sir Bear, qu’il me tarde de m’y retrouver et de revoir lord Archibald. .
— Je vous remercie d'autant plus d’avoir accepté mon invitation, répondit sir L'ear avec raideur. Vous avez bien voulu garder, au sujet de votre visite ici, le silence que je vous nai demandé. c
— Je n’ai aucun mérite, puisqu'il n’y avait autour de moi ahsolument personne à qui je pusse communiquer mon dessein.
‘* Je ne regrette pas d’avoir fait ce détour qui m'a montré un coin pittoresque de nos côtes.
— Vous êtes-vous reposé près d’ici ? demanda distraitement Josiah.
— Non, je suis venu d’une traite à travers bois. depuis la grande ferme des marais et je n’ai ren-. contré âme qui vive. S
Ils s’entretenaient ainsi sans se diriger vers la maison, mais en: arpentant de long en large la cour que la fin de l’après-midi commençait à remplir d’ombres. Jean se demandait si l’on attendait le retour des domestiques pour-le faire entrer et si sx cousine Jessy était encore une pe- : tite fille.
Au milieu de ses parents, Jean paraissait un être d’une-autre nature, d’une race aussi forte, plus affinée. Ce groupe un peu sombre ne nuisait pas à sa dignité de blond patricien. Le corps svelte, la poitrine large, la tête inconsciemment rejetée en arrière, avec une assurance pleine de calme, il incarnaïit la jeunesse mâle parvenue à son plein développement, à son entière perfection. On devinait un esprit alerte et vigoureux
dans ce corps de jeune athlète ; il était dispos et souple comme une lame bien trempée qui viendrait de subir un subtil affiläge. Les riches matériaux de son éducation anglaise avaient été disciplinés et fécondés par ses voyages et tous les Burgau pouvaient amplement juger, dès ce premier moment, que leur cousin n’était pas un garçon ordinaire. #
— Quel jour lord Archibald vous attend-il ?
reprit sir Bear de son air d’indifférence. .
— Ï1 ne sait même pas au juste s’il doit m'attendre, répondit Jean. Je confesse que je l’ai trop laissé dans le vague, mais je réparerai mes torts demain.
— Demain (A Vous n'’irez pas à Burgau-House demain, répaftit Malcolm.
— Je partirai dès que vous m’aurez fait connaître ce que vous attendez de moi. Vous voulez sans doute que je communique de votre part quelque message à mon oncle.
— Mais, fit sir Bear, êtes-vous si pressé, ainsi que vous le demande mon fils Malcolm-Bear ?
— Jean trouve que sa brouille avec lord Archibald dure depuis assez longtemps pour qu’il ne la prolonge pas d’un jour, dit Josiah.
— Lord Archibald et moi ne sommes pas brouillés, répliqua Jean avec un peu de hauteur.
— Pas même en froid ? dit sir Bear d’un ton dubitatif. à
— Si, en froid depuis... — Le front de Jean s’assombrit. -- Nous avons eu quelques dissentiments. Le saviez-vous, sir Bear ?
— Oui, fit le baronnet regardant loin devant lui. On nous a parlé de différends religieux.
Jean eut un geste net qui coupait court à toute amplification sur ce thème.
‘— Et politiques, acheva sir Bear.
— Si l’on peut qualifier de ce terme mon désir d’aider, malgré mon oncle, quelques malheureux Irlandais. ‘
— Vous avez renoncé à tout ce que désapprouvait lord Archibald ?
— Non, dit Jean gravement.
Il reprit d’un ton plus doux : -
.— J'ai renoncé à imposer mes opinions ; et puis, poursuivit-il d’un air de confiance heureuse, j'ai le bon moyen de me faire tout pardonner. Voÿez-vous, la véritable cause du courroux de mon oncle, c'était mon refus de me marier tout de suite comme il le désirait et avec la jeune fille qu’il avait en vue. :
— Et vous songez à une capitulation ? dit Josiah avec un intérêt tout fraternel.
Une teinte fugitive qui envahit le con et les joues de Jean fut d’abord la seule réponse. Le jeune homme dit après une pause :
— Je suis disposé tout au moins à faire preuve de bonne volonté.
Cette réponse provoqua un silence froid. Jean releva les y: 1x, il y avait un changement indéfinissable dans les manières et la personne de ses cousins, les barbes si bien taillées, les cheveux peignés lisses, s’émancipaient, probablement sous l’influence du vent ; il n’était pas jusqu’à leur costume qui, ne prit une àütre tournure, enfin, était-ce un mirage ? mais les gentlemen policés de tout à l’heure disparaissaient progressivement…. et le vent-.de la mer ne devait pas y être pour grand’chose.
Sir Bear, regardant toujours obstinément devant lui, dit alors d’une voix pondérée :
— Vous sembhlez bien sûr de l’accueil que vous réserve lord Archibald et de ses intenticas. Il vous a traité comme l'héritier. ÿ
— Je l’étais, je le suis. :
— Le domaine patrimonial n’est pas substitué. Lord Archibald est libre.
— Libre de fait, il ne l’est pas en conscience.
— N'avez-vous pas supposé, reprit sir Bear d’un air méditatif, que durant vos années d’absence, lord Archibald à pu changer ses intentions à votre égard ? ;
— Non, je ne l’ai pas supposé, répliqua Jean.
Au bout d’une minute, il reprit :
— Mon oncle m’aurait-il fait revenir pour m'apprendre ce que vous dites ? Mais si vous . êtes mieux informés que moi...
— Qu’avez-vous fait en Amérique ? reprit sir Bear toujours sérieux. Les nouvelles qui sont, parvenues chez votre oncle vous représentaient comme livré à des influences exclusivement catholiques... Remarquez que je ne vous blâme ni ne vous approuve, que je vous mets au courant d’une situation. On prétend que vous êtes un agent actif de la cause irlandaise,
Un agent à forte distance, dit Jean sans dissimuler un haussement d’épaules. “
— Cela a déplu en Angleterre.
— Je le regrette, répartit-il allègrement.
— Non seulement vous secourez les Irlandais émigrés pour cause politique, mais on assure que vous fournissez des subsides à la Société des Patriotes. Vous ne répondez pas ? Soyez franc avec nous, mon neveu, si vous voulez que nous vous aidions.
Or, Jean n’était nullement présomptueux, mais il ne lui était jamais venu à l’esprit que les Burgau de Blackhorn pussent.à eux tous aider en quoi que ce fût un seul Burgau de Burgau-House. La conscience même de sa supériorité le rendit plus patient. Rs
— Le rééit de mes faits et gestes aux Etats- Unis ne vous intéresserait pas, mon oncle. Cependant, je vous le ferai un peu plus tard, «i vous me le demandez encore. ”
— Non, dit sir Bear, il faut nous expliquer à l'instant, comme le désire Malcolm-Bear, mon fils. Croyez-vous que nous vous aurions appelé pour un prétexte futile *
— Îl ne m'aurait pas semblé futile de renouer des relations cordiales entre nous, dit Jean, tentant un dernier effort pour secouer une angois- . sante impression.
Bien que sir Bear en référât continuellement à l’avis de ses fils, ceux-ci se taisaient dans une complète déférence pour la tactique de leur chef. Et Jean commençait à comprendre ‘l'autorité que ce petit bonhomme sec possédait sur sa rnbuste lignée. Il commençait à constater que la faiblesse physique de sir Bear n’était qu’apparente, que ce corps fluet était ncdimirablement proportionné, que les membres nerveux trahissaient une force peu commune. Et derrière le gentleman guindé et insignifiant, Jean se heurà à une personnalité mystérieuse et formidable. '
Sir Bear laissa tomber ses paroles : «
-— J'irai au fait, vous me suivrez s’il vous convient. Vous êtes accusé d’avoir trempé dans la conspiration dont la justice anglaise ést en train de démêler les fils ; le moment est mal choisi pour revenir.
— Îl ne saurait être mieux choisi, au contraire,
‘pour me disculper et me défendre, dans le cas où vos affirmations seraient exactes, dit Jean in-
crédule. °
— Vous auriez tort de vous abuser, mon fils Malcolm vous le dira comme moi. Je ne crois
pas que vous puissiez poursuivre votre voyage sans courir le risque d’une arrestation.
Jean les regarda, attentivement, doutant beaucoup plus de leur raison que de la sienne.
— Alors, dit-il d’un accent incisif, si tel était à vos yeux le danger, pourquoi, au lieu de m'appeler, ne m’avez-vous pas écrit de rester ià-bas ?
— Les événements se sont précipités dans l’in- | qu Et puis... Vous ne voulez pas compren-
re
— Non, fit Jean sèchement.
— Nous avons une combinaison à vous. proposer.
— N’'avez-vous pas dit un marché ? s’écria le jeune homme avec indignation,
— Oh ! non, un traité tout au plus. Vous ne devez pas compter sur votre oncle, l’affection de lord Archibald s’est retirée de vous.
— Et lequel de vous, messieurs, lord Archibald mettra-t-il à ma place ? Que Dieu me pardonne si je vous fais cette injustice, mais savez-vous ce que j'entends dans vos paroles ? c’est que nos intérêts son opposés et que le sort vous donne la haute main sur moi.
© Personne ne le démentit,
— Mes cousins, fit-il gravement, je suis venu chez vous en ami.
Ï1 les effleura tous du regard, mais pas un de ces visages ne ‘ressaillit sous le sanglant reproche de son accent.
— C’est aussi en ami que nous vous recevons, dit Josiah, puisque rien ne nous était plus facile que de vous laisser courir à votre perte.
— Ne perdons pas notre temps en discussions, comme le dit mon ris Josiah Bear, envisageons l’affafre et ses conséquences infaillibles, Vous avez, permettez-moi de vous dire, fait un peu
trop pour vous aliéner votre oncle. 11 vous rodemande, je le se.is, par un caprice qui ne tiendra pas une heure devant l'accusation dont vous êtes l’objet. Vous sex: sûrement , et, selon toute apparence, jugé pour haute trahison. Vous n’ignorez pas que la justice a de bonnes raisons PLur ne pas se montrer tendre et l’accusé, -— j
ne dis pas le coupable — pourra bien payer pour les méfaits de beaucoup d’autres ; je ne sais pas si vous êtes coupable, je sais seulement qu’on vous accus), Lisez ce journal. On opère peut-être déjà des recherches chez votre oncle. On surveille Burgau-House, mais on ne soupçonne pas votre présence à Blackhorn. Si nous n’avons pas pu vous empêcher de venir, nous avons un moyen de faciliter votre départ. Vous pouvez même repartir aujourd’hui sur l'heure, sans que personne sache que vous avez passé ici. Le canot amarré dans la baie de Blackhorn vous conduira rapidement, sous la direction de mes fils, au bateaumarchand le “ Star ”’ qui doit quitter cette nuit le port de Burn.
— Seulément.. dit Jean.
-— Oh ! le seiiement est très peu de chose. Vous Ÿous engagerez, — vous voyez si nous avons confiance en vous ? — Vous vous engagerez à ne jamais revenir en Angleterre, à rompre tout rapport avec lord Archibald. Les deux conditions sont également aïisées étant donné la froideur 1 ‘us que marquée de vos relations avec votre oncle et, d’autre part, :’attachement que vous témoignez au Nouveau-Monde. Le service que nous vous rendons vaut bien un salaire. Vous allez écrire une lettre très claire où vous exprimerez cette double résolution, — et le canot'sera à votre disposition. ®
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— e qui veut dire, fit Jean, que si je n’écris pas
— Nous vous garderons ici jusqu’à ce que la police vienne vous y prendre, et ce ne sera pas long, concluÿ brusquement Malcolm.
— Et ce ne sera pas long, soupira le baronnet, ainsi que le remarque si bien mon fils Malcolm-
— Il y a une difficulté, reprit Jean après un rapide résumé mental des circonstances. J'ai l'intention de suivre vos conseils en ce qui concerne mon retour momentané aux Etats-Unis, mais je compte bien effectuer ce retour sans votre assistance et sans remplir la formalité préalable que vous me dictez.
— Essayez, firent-ils simplement. &
Les cinq hommes entouraient Jean. Ils se turent et, dans ce grand silence que ne rompait même plus la voix de la mer, Jean eut conscience d’être enfoncé très loin, dans une impénétrable solitude où n’arrivaient pas les bruits du monde vivant. Sur le château vide, la lumière du couchant n’allumait plus de clarté. Le regard du jeune homme se tourna vers le dehors, s’arréta sur lL, monumentale porte fermée, le ravin ; il murmura le mot de guet-apens.
— Vous vous méprenez, s’il y a une injustice commise, c’est nous qui l’.vons soufferte, fit avec une rancune farouche sir Bear s’animant enfin. On nous a systématiquement frustrés depuis plusieurs générations de notre part légitime. Qui donc à notre place repousserait la revanche? Nous n’avons pas le choix des moyens, mais notre cause est bonne.
— Je suis seul ici, sans armes, dit Jean, pourquoi ne me faites-vous pas disnaraître ?
— Mais non, mais non, rér.rdit Josiah conci-
liant autant qu’imperturbable. Nous n'avons qu’à vous garder, ce qui, vous en conviendrez, ne nous est pas difficile ; nous affronterons ensuite le regret de voir la justice s’emparer d’un de nos parents sous notre toit et nous serops aussi bien délivrés de vous que si vous retourniez en Amérique. Le procédé sera plus désagréable pour vous, mais il nous donnera des résultats encore ” plus certains.
Jean fit un subit mouvement, les cinq hommes se rapprochèrent ; il put lire sur tous les visages la haine implacable, la jalousie furieuse qu’il n'avait pas su deviner et qui, depuis son enfance, le guettaient, épiant l'heure favorable qui mettrait à leur merci l’obstacle détesté, Comme ces Burgau redevenaient vite les fauves prêts à mordre, les pirates prêts à trahir... Jean les regarda sans colère, avec un amer mépris.
— Je n’écrirai rien, fit-il, la police ne me prendra pas, je ne suis encore vi coupable ni accusé. Vous avez bien joué, mes cousins, mais la partie était trop daogereuse.
D'un élan désespéré dont l’audacieuse promptitude les surprit tous, et, une seconde, les paralysa, il leur échappa, passa devant la ponte close, escalada avec une incroyable agilité le parapet bas qui terminait en ce point la cour. Audessous de lui, le ravin dévalait en une pente abrupte au fond pierreux et obscur. Mais, après le ravin, il n’y avait qu’à traverser un coin de bruyère pour atteindre la baie où se balançait le canot. L'entreprise était terrifiante, insensée, mais en se rappelant le roc que Jean avait sauté, les Burgau eurent une crainte. Ils virent le jeune homme sauter et retomber sur ses pieds au fond du ravin. Le choc ne l’avait pas tué, non, pas même blessé. Ils se ruèrent sur le garde-fou
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à l'instant où le jeune homme prenait son élan. Il allait repartir, s’échapper certainement avant qu’on put arriver à lui barrer la route. Il fit deux pas pour reprendre sa course, sa tête blonde découverte se dressa distincte dans le ravin, puis il s'arrêta, et, sans même chanceler, tomba corne une masse la face contre terre.
L:s Burgau descendirent auprès de lui par un passage à eux connu, ils trouvèrent leur cousin envore étendu, Jean n'avait pas fait un mouvement, pas poussé un soupir depuis sa ‘chute.
Ils l’entourèrent ; ils retournèrent ce corps inanimé lugubrement lourd ; l’une des jambes pendait comme brisée, le visage était couleur de marbre, les yeux très dilatés, grands ouverts, s'étaient voilés de brume ; d’une déchirure au front qu'avait faite les broussailles, le sang ne coulait déjà plus. Les Burgau échangèrent un regard en penchant sur le jeune homme leurs figures devenues terreuses ; sir Bear s'était agenouillé près de son neveu dont Josiah soutenait la téte ; il passa la main sur la poitrine, sur les poignets de Jean.
— Mort ! fit Josiah, formulant tout haut la conviction qui les avait tous assaillis.
— Mort, répéta machinalement le père ; ainsi que le dit mon fils J osiah-Bear, il est bien mort.
Il était mort. I] gisait brisé, à jamais inerte, sur l’herbe froissée du ravin, le jeune homme qui s'était tenu si grand, si fort et superbe, une heure plus tôt, devant la mer. De la magnifique créature qui dominait tout de son altière beauté, de l’homme au cœur loyal et chaud, à l’intelligence ardente, il ne restait plus que cete loque sanglante.
À ce moment, une voix douce et claire dit audessus des Burgau :
— Me voilà avant les autres. Mais quel gibier poursuivez-vous ? Qu’avez-vous encore tué dans le ravin ?
Deux mois après, la famille de Burgau se trouvait par hasard réunie dans le grand parloir de Blackhorn. Cette pièce était au château le centre tre de la vie de famille ; c'était là que les Burgau satisfaisaient à leurs rares velléités sociables et qu'ils se réfugiaient lorsque l’inclémence du temps devenait suffisante pour interdire même à un Burgau de mettre les pieds dehors.
C’était là aussi que restait ordinairement miss Araminthe, la sœur de sir Bear, une vieille demoiselle qui était revenue s'installer à Blackhorn après le veuvage de son frère.
Le parloir vaste et rudement-ordonné ne manquait pas d’un certain caractère grandiose avec ses boiseries sombres, ses quelques meubles massifs, sa cheminée antique, ses deux bahuts qui. supportaient des coupes d’argent gagnées à quelques concours sportifs. De nombreuses peaux de bêtes étendues à terre masquaient la nudité du Parquet vermoulu ; de nombreux trophées de chasse racontaient les exploits dont les Burgau étaient coutumiers.
Bien qu'on n’eût guère dépassé le milieu du jour, une clarté de crépuscule tombait déjà des :
trois grandes fenêtres au sommet arrondi qui se touchaient presque et regardaient du côté de la mer ; et la flamme du foyer dansait toute rou- 8eoyante sur les boiseries et les vitres,
Miss Araminthe trônait à l’un des bouts de la table sur laquelle s’amoncelaient les matériaux de ses éternels travaux de couture et de tricot. Miss Araminthe était vieille, petite comme son frère ; elle était blême, émaciée, et donnait l’impression d’un impalpable fantôme. Ses cheveux gris ressemblaient à une vapeur d’automne, son visage à un clair de lune ou à un reflet indécis d’écume des eaux : son corps vêtu de nuances ternes, à un de ces lambeaux de brouillard sans forme ni consistance, que le vent déchire et traîne sur la mer. L'expression effarée, mobile de ses traits ne démentait point cette nuageuse apparence. Miss Araminthe était un pauvre caméléon qui ne réflétait jamais de brillantes couleurs et trop souvent n’en conservait plus du tout.
A côté de la vieille demoiselle, Jessica, l’unique fille de la maison, profitait du jour vacillant pour mettre la dernière main à un dessin dont l’achèvement semblait lui causer des déboires ; elle penchait sur son œuvre sa tête délicate aux cheveux de lin. Mais elle se redressa avec pétulance et l’on vit un visage boudeur et maladif, très pâle, deux larges yeux sombres et cernés qui ressortaient trop noirs dans la blancheur laiteuse des traits et sons la frange droite des cheveux clairs. FA
Franck et Jack, qu’une chasse infructueuse disposait à un assoupissement maussade, étalaient devant le feu leurs grandes jambes fatiguées. Maicoïm lisait un journal de l’air sévère et judicieux d’un homme qui cherche des faits et que
préoccupe peu le souci littéraire. Enfin on distinguait, dans l’ombre de la cheminée, la tête ing de Josiah et la ligne inégale de ses épaues.
Le chat de miss Araminthe ajoutait par son attitude béate, une note rassurante à ce tableau familial. Il est vrai que les chiens épars un peu partout ne dormaient que d’un œil, en bêtes avisées et prudentes, instruites par la verge de l’expérience et pour qui la vie est une succession rapide de haut et de bas.
— Ces Irlandais sont dans une mauvaise passe, remarqua Malcolm en froissant son journal pour passer d’une colonne à l’autre.
-— Oui, il y a eu un coup de filet et je pense qu’on va faire un joli massacre, dit de son coin Josiah du ton d’un citoyen vertueux qui ne reculerait devant aucun sacrifice pour le bien de son pays.
— Ïl y a vraiment un chef d’échappé avec quelques représentants du menu frétin, poursuivit Malcolm. ‘
— Vous savez bien que le Gouverneur (nom donné familièremert par les enfants anglais à leur père ) est à Borough tout exprès pour conférer sur les ordres à prendre.
— Comme s’il était à supposer que les fugitifs irlandais choisissent la côte du Wildshire pour aborder ! C’est simplement inadmissible.
— Ah ! soupira Josiah, ces gens-là ont une astuce si diabolique.
— En tout cas, dit Franck en bâillant, on peut dire que le Gouverneur se donne de la peine pour assurer l’ordre et la sécurité du pays.
Ses frères parurent s’associer avec entrain à ce tribut filial, sauf Jack qui gromme!s : :
- Je ne sais pas s’il r jamais eu les Jeux si
bien ouverts pour l'intérêt du Pays, mais je jure bien que je ne lui ai jamais vu la bourse aussi bien close. 11 faut une scène pour obtenir un malheureux chèque de dix livres. Nous n’aurons bientôt plus rien à envier à lady Hedwidge de High-Grange, et si Malcolm s'était laissé faire, l’alezan aurait passé dans les écuries de lord Boon. À
‘© Mais sur ce chapitre et quelques autres, mon fils Malcolm n’était nullement disposé à se laisser faire. j
Jessy fic un geste violent, et, avec une exclamation indignée, lança une Poignée de crayons au milieu de la «ambre.
— Là ! cria-t-elle. Je ne peux pas et qu’on ne m'en, parle plus .
— Oh! Jessy, votre beau dessin ! fit miss
Araminthe tout essoufflée, pendant que les jeunes ours de Burgau surveillaient d’un œil diverti cette explosion d’un tempérament qui rap-
pelait si flatteusement le leur.
— Vous ne continuer le dessin aître ou d’une insti-
— Cela doit être une lune bien rousse, dit Jack. à — Il refuse de retourner chez son recteur pour continuer ses études, reprit Jessy, lui qui était si ravi autrefois de quitter Blackhorn. Et moi j'ai-
merais mieux mourir que de quitter le château.
— Je crois, fit miss Araminthe d’un air troublé, qu’il conviendrait d’appeler l'attention de mon frère sur la santé de Harry.
— Bah ’ répliqua Malcolm, si vous n’étiez pas toujours à encenser ce garçon, à favoriser toutes ses lubies, il ne serait pas si piteux. Harry est ce que vous le faites, tante Araminthe.
— Avec ou sans Harry, je m’en tirerai, reprit l’obstinée Jessy, et je n'aurai pas d’institutrire.
— Et moi, j'entends que vous en ayez une, dit Malcolm, quand ce ne serait que pour vous obliger à tenir votre langue et à rester dans la salle d'étude. Lorsque vous êtes là, j'aimerais autant avoir autour de moi toutes les pieuvres de la
mer.
— Mais, dit Josiah venant au secours de son frère avec sa complaisance habituelle, je sais
que le Gouverneur est décidé à ne plus laisser
Jessy vaguer à sa guise. Sa dernière escapade chez le pasteur est revenue aux oreilles de sir Bear ; miss Minnie serait déjà remplacée si.
— Si le choix n’était difficile, acheva Malcolm entre ses dents.
— Je suis convaincu, dit Franck, que sir Bear cherche aujourd’hui même une institutrice pour Jessy. Puisque le Gouverneur a prétendu qu’il allait à Borough pour un motif d’intérêt public, c'est bien enténdu qu’il a en vue toute autre chose. Demandez-le-lui quand il reviendra, ajouta ironiquement le jeune homme ; ses six heures de cheval à la bise l’auront peut-être disposé aimablement. ‘
— Îl sera plus frais et alerte qu’aucun de nous, grommela Malcolm qui puisait toutefois une certaine fierté dans l'indomptable vigueur du chef de la famille. J’espère qu’il nous ramènera une personne de tête.
— Je n’en veux pas, je la déteste ! gémit Jessy, et si l’on me tourmente, je... je me marieï:ai !
— Jessy, vous me faites ffoid dans le dos, dit Josiah, comme sa sœur se taisait effrayée elle- - même d’avoir suggéré un parti aussi désespéré.
— Je ne suis plus une enfant, dit dolemment la jeune fille !
— By Jove ! par Jupiter, qui vous a dit cela ? fit Malcolm qui, avec ses frères et plus spécialement Josiah, ne se privait pas d’exclamations moins inoffensives. Qui vous a dit, Jessica, que vous n’étiez plus une enfant ? Jem du presbytère ? Si je vous rencontre encore dans ces parages, je vous donnerai devant lui quelqres coups de baguette de saule pour lui apprendre, et à Vous aussi, que vous n’avez point passé l’âge de la férule.
Jessy, mise hors d’elle-même par cette menace ignominieuse, s’avançait les griffes en avant sur Son antagoniste, quand Malcolm la saisit par le bras, et, sans même se déranger, la rejeta sur son siège.
Franck faisait sa partie dans cet agréable entretien de famille en ramassant les crayons de Jessy pour les mettre au feu. .
C'était au moins incompréhensible que Jessy s’opposât si formellement à quitter Blackhorn : il fallait conclure que ces rapports, pour le moins vifs, lui paraissaient comme à ses frères empreints d’une certaine animation intéressante qui combattait la monotonie de l’existence. Méme dans leurs instants de détente et de nonchalante gaîté, les Burgau gardaient quelque chose d’irrémédiablement agressif qui les empéchait toujours de ressembler à une autre famille.
Quant à tante Araminthe, les émotions ava'ent la faculté de la décolorer, et comme au milieu de
sa terrible familte, son âme pusillanime oscillait sans cesse d’une frayeur à l’autre, sa personne était le théâtre d’une fluctuation de nuances très remarquables, la teinte de ses vêtements et de ses cheveux semblant participer à cette transformation. Mais elle restait t lement passive, acceptait d’une âme si fataliste les péripéties agitées de Blackhorn qu’on pouvait croire qu’en voyant ses neveux s’égorger entre eux ou accomplir n’importe quel acte barbare, elle se contenterait de devenir insaisissable et incolore sans lever un doigt pour s’opposer à l'exécution du forfait. Aussi, en ce moment, ne s'interposa-t-elle ui d’un regard, ni d’un mot.
— Voilà Harry, dit Josiah.
Quelqu'un entrait effectivement au parloir, un jeune garçon élancé, aux mouvements doux et lents, aux manières presque féminines ; avec ses cheveux frisés et fins, assez longs, ses vêtements de velours foncé, il avait l’air de quelque jeune ménestrel. Mais si tel avait été son rôle, il n’eût tiré de sa viole que de mélancoliques accents, st de son cœur que de plaintives chansons.
Il s’assit auprès de miss Araminthe, attira à lui un livre qu’il ouvrit sans prononcer un mot.
— Harry, laissez-là ce grimoire, s'il vous fait mal à la tête, dit Malcolm, et dispensez-vous de vos mines languissantes.
Harry releva les yeux, de beaux yeux bruns, mais cette sollicitude fraternelle ne le dérida pas.
— J’ai entendu ouvrir la grille, sir Bear est-il rentré ? demanda Jack.
— Non, fit Harry ; ce sont des voyageurs.
Et il se replongea dans sa lecture.
— Des voyageurs, grand Dieu ! murmura l’impressionnable Araminthe récapitulant à part elle les éléments du souper.
’écria Jessy enchantée à se lever pour gagner rrait voir et probableeaux venus.
re étaient peu fréquents
es gens daignèrent trahir urs les étrangers qui alennui général,
t la porte avec parcimonie.
— Eh bien ! Basile ? fit Malcolm.
: -— C’est que je ne sais Pas où faire entrer, vépondit le serviteur d’un air dubitatif.
— Îci, naturellement. d
vieux sot jugeait-il que les distractions abondaient à Blackhorn ?
Basile introduisit presque aussitôt les visiteurs, un vicillard et une femme. On comprenait que Basile eût hésité sur leur rAng'social et se fût demandé quel lieu de réception il devait leur assigner. Le vieillard qui paraissait malade et affaissé s’enveloppait d’un manteau qui ne laissait guère voir de lui qu’une belle barbe blanche. Sa compagne qui était jeune disparaissait également de la tête aux pieds dans une “cape grise d’étoffe grossière, telle qu’en portent les Paÿsannes ; son visage, sa Personne ne se dessinaïient que confusément sous cet engloutissant manteau. On devinait nne taille jeune et fière, une robe de laine noire qui n’était pas une robe de paysanne,
La jeune fille hésitait près de la porte, son regard parcourut la pièce d’aspect si peu moderne, mais attirante cependant avec la belle flamme de son âtre qui luttait contre le crépuscule. Puis la visiteuse marcha du côté où les fenêtres enca-
draient une parcelle du ciel gris, sans accorder
un coup d'œil aux autres occupants de la pièce et comme si la dignité de l’aîné de Burgau n’existait pas pour elle, elle ne s'arrêta que devant miss Araminthe.
Mais une déception se peignit sur ses traits pendant qu'elle adressait la parole à la vieille demoiselle bouleversée,
— Madame, dit-elle un peu bas, mais avec la plus pure accentuation, nous apportons mon père et moi une lettre d’iritroduction pour M. de Burgau.
— Mon frère n’est pas ici, répondit miss Araminthe d’une voix entrecoupée. Mais... Malcolm...
Malcolm ne vint pas au secours de sa tente avec une chevaleresque courtoisie, cependant il dit : ‘
— Mon père va rentrer. Si vous voulez l’at-
— Oui, fit la jeune fille avec un impatient soupir.
— Oh ! cria miss Araminthe, prenez garde.
Le vieillard chancelait et se raccrochait lourdement à sa fille,
Celle-ci pâlissante le soutint d’un air d’angoisse.
— Îl est malade ? balbutia mis Araminthe.
— Oui, fatigué surtout. — Oh ! père...
Ce dernier mot fut une plainte mal contenue,
— N'ayez pas peur, mon enfant.
Et miss Araminthe, par quel que prodige recouvrant tout à coup ses esprits, glissa son bras grêle sous l’autre bras du vieillard.
— 11 faut le restaurer, le faire reposer. Venez, ma chère.
Elle emmena les deux étrangers. ,
Une demi-heure plus tard, miss Araminthe ren-
Le
trait en disant à la jeune fille qu’elle faisait passer devant elle :
— Ne gardez aucune inquiétude, mon bouillon ne pouvait que le ressusciter. Il vaut mieux laisser votre père dormir, je vous assure. Asseyezvous ici en attendant sir Bear.
— Sir Bear ? répéta la jeune fille perplexe.
Mais miss Araminthe redevenait timorée, elle perdait à grand train l’atome d'initiative que lui avait communiqué l'urgence de la situation et elle bredouillait déjà à son ordinaire,
— Asseyez-vous, tout ira bien, répéta-t-elle d’un ton lamentable,
Jack céda sans empressement sa place au coin du feu et chercha gîte ailleurs en s’étirant comme un grand lévrier qui s'ennuie. La voyageuse silencieuse, encore tremblante, s’assit sur le siège qu’on lui abandonnaïit, une sorte de large banquette rembourrée de drap. Elle se blottit dans l’angle de ce meuble primitif et ramena autour d’elle, d’un geste craintif, la mante qu’elle n’avait point quittée, comme si elle s’en faisait instinctivement un abri dans cette demeure inconnue ; puis elle baïssa les yeux sur la flamme et frissonna de tous ses membres.
— Vous êtes lasse ? dit Josiah.
Elle se tourna avec une sorte de confiance du côté d’où venait de s'élever cette voix qui lui avait paru compatissante. d
— Oui, bien lasse, répondit-elle seulement dans un long soupir.
— La traversée a été mauvaise, reprit Josiah du même accent de déférence.
— Oh ! fit-elle avec élan, nous avons cru en mourir.
Josiah continua posément :
— Ces bateaux de pêcheurs sont si durs. Si en-
core vous aviez pu vous reposer une nuit au port de Burn !
Mais, cette fois elle ne répondit rien. Dans l’ombre do son capuchon, elle avait subitement rougie ; sa poitrine se soulevait toute haletante. Elle eut un regard effrayé,
Josiah-jugea qu'il s'était assez immolé aux
is de la politesse, ou bien il savait tout ce qu’il avait voulu apprendre, car il se tut et sa famille imita son mutisme,
La jeune fille resta immobile, les yeux attachés sur l’âtre. L'émotion qu’elle venait de trahir s’apaisa peu à Peu, se nova dans l’engourdissement que favorisaient l'obscurité, la chaleur, le bruit monotone du vent et des vagues.
Demi-éveillée, demi-assoupie, dans une confusion de réalité et de rêve, elle songeait ; son esprit la reconduisait sur une route très longue qu’elle avait suivie, lui semblait-il, à son corps défendant, et qui, de loin, de si loin, l’avait amenée au château de Blackhorn, à cette place, auprès du foyer flambant des Burgau.
À mesure min qui é
et encore en gra
gue étrangère ; mais devenue la sienne au C’est là qu’on lui nommait Monique de
Son père venait la voir. Il était beau, jeune, avec ses cheveux tout blancs ; il traitait Monique avec douceur et il l’aimait bien... mais il aimait autre chose infiniment mieux qu’elle.
Le couvent était un établissement aristocratique qui rerevait des jeunes filles de grande maison. Monique ne l'avait pas même remarqué ; il lui paraissait tout naturel de vivre dans un tel milieu et avec des compagnes dont elle était l’égale ; elle se trouvait chez elle dans les nobles demeures où on l'avait quelquefois accueillie, quand la supérieure avait accepté pour sa petite Anglaise l'invitation d’une amie, Mais la supérieure s'était montrée difficile et prudente dans ces acceftations.
Chez les sœurs de Bourges, Monique avait été parfaitement heureuse à sa manière tranquille.
Quand son père, vieilli, mais gardant sur son
visage la même expression de douceur et d’indomptable fermeté, était venu chercher Monique, elle avait éprouvé comme un brisement en elle, elle avait dit un adieu muet et poignant à une portion chère de sa vie, * Si Monique avait su pourtant, si elle avait pu prévoir... Oh ! mon Dieu, elle n’était pas faite pour un pareil sort, elle n'était pas faite pour les scènes qu’elle avait traversées depuis un an, pour la vie aventureuse qu’elle avait dû subir. Elle était née pour la sainteté de la famille, pour la sainteté de la famille, à laquelle elle appartenait par sa mère. Au milieu des conflits où le hasard l’avait jetée, son âme tendre et fière se repliait sur elle-même avec amertume. Elle se sentait ballottée sur une mer dangereuse et ne voyait pas le port, mais elle yoyaiït son père qui, du pas grave et décidé dont il marchait lui-méme, entraînait Monique vers un sanglant horizon. |
La tête de Monique s’appesantissait, les idées de la jeùr. fille s’effaraient en un tourbillonnement douloureux dans lequel saillait çà et là
quelque objet d’épouvante. Elle revivait, dans le trouble de sa songerie, 1a tumultueuse crainte des dernières semaines, le péril mortel des derniers jours, les fatigues surhumaines du voyage qui lui avait paru interminable, la traversée sur une mer ‘houleuse... car ils avaient traversé le canal cette nuit dans un bateau de pêche... Qui donc le lui avait fait dire tout à l’heure ? qui lui avait arraché avec une dextérité si souple l’aveu qu’elle devait à tout prix garder ?
Et puis, brisée
elle avait dû marc
plications de Mon
— Allons.
A la fin, comme il défaillait, elle était entrée
ans une sorte de manoir démantelé qui ressemblait à une ferme. Une jeune fille mise à peu près comme une servante et que ses domestiques appelaient lady Hedwidge les avait accueillis d'une façon taciturne, mais sav 4 kvait fait asseoir Monique et son père dans une xrande cuisine. Monique conservait une 1.206 nette de la salle délabrée, des faïences de couleur sur les dressoits branlants du va-et-vient des filles de la ferme et des valets de labour. Et pendant que les voyageurs se réchauffaient, qu’on leur préparait un réconfortant breuvage dont l’odeur caressait déjà leurs narines affamées, un homme était survenu quiéétait le maître de céans »t qui avait enjoint aux vagabonds de partir.
Ils avaient obéi. Tandis que Monique soutenant son père s’arrêtait sous les ormes de la Cour pour s'orienter, et peut-être aussi pour donner un dernier regard à la cuisine chaude et lumineuse, quelqu’un s'était approché d’eux et la- .
dy Hedwidge sans s’excuser, sans protester ni contester contre la brutale sentence qui rejetait, au froid les deux voyageurs, avait étendu vers un point du ciel son bras recouvert d’une manche de grossière étoffe de laine bleue en disant :
— N’allez pas là.
— Qu’y a-t-il ? avait demandé Monique regardant au loin dans la direction de la mer une créte indistincte qui semblait planer dans le ciel.
— Îl y a Blackhorn, le château des Burgau.
Lady Hedwidge était rentrée très vite. Mais Monique et son père, perdus dans la paix morte de la campagne assombrie et solitaire, avaient marché droit sur Blackhorn à travers la lande.
Monique ne se rappelait plus bien comment ils avaient atteint le château, les faits s’effaçaient dans sa torpeur croissante, il ne restait, plus pour elle que las forme voilée, menaçante, d’un grand danger à fuir. Dans un remous soudain de sa pensée endormie, surnagea tout à coup l’aiguillonnante conviction qu’elle s’était reposée trop longtemps, que le danger pressait, qu’elle devait se remettre en route et qu’il n’était peutêtre plus temps, — qu’elle n’avait le droit ni de se reposer, ni de se chauffer ou de dormir, qu’il fallait marcher. qu’il fallait.
Elle se dressa sur ses pieds dans une impulsion : de désespoir et demeura debout, palpitante, aveuglée par un grand jet de lumière. Deva@et elle, sous la clarté vive d’une lampe qu’on venait d'allumer, un petit homme tout raide considérait Monique sans rien dire.
Dans le mouvement brusque qu’elle avait fait pour se lever, la cape de la jeune fille avait glissée en arrière, montrant un visage d’ovale pur, un teint éblouissant, une bouche et un menton aux lignes fines et légères, deux yeux d’un bleu
Magnifique, des cheveux bruns en larges bandeaux ondés Parmi lesquels courait comme un rayon fugitif, une nuance de cuivre.
Monique apparaissait ainsi en pleine lumière ; dans les plis
son corps se des-
ques que n’a . la jeune fille onique, le regard de l'être surpris dans Je sommeil, se leva sur sir Bear avec une supplication pathétique.
— Ma chère, c’
— Le père de cette jeune fille s’est trouvé mal, "je l’ai fait coucher dans le pavillon de l’Etranger.… non, non, que dis-je ? dans la petite chambre du second. I] ne Pouvait pas repartir, Bear, je vous l’affirme. J osiah a dû vous le dire quand il est allé dans la Cour au-devant de vous, Ils ont une lettre d'introduction d’Horace Erman.
— Je vais vous montrer cette lettre, fit timidement Monique.
— Non, non, après le dîner, nous aurons tout le temps, répliqua sir Bear avec ce qui, chez lui, Pouvait passer pour de la bonhomie. Et je dois Sous dire, Araminthe, que vous auriez pu offrir une meilleure chambre à votre hôte. Compensez céla, je vous prie, en vous occupant d’une bonne installation pour mademoiselle, et mettons-nous à table. ;
Miss Araminthe guida Monique vers la salle à manger. Elles passèrent devant Josiah qui tenait la porte ouverte, pendant que Jessy murmurait pour le compte de Franck :
ur —
— Comme sir Bear devient hospitalier ?..
Monique s’assit donc à la table des Burgau.
‘ C'était une table frugalement servie quoiqu’elle eût imposante apparence, grâce à ses dimensions et aux lampes de bronze vert, très antiques, qui en éclairaient les deux bouts. Dans la‘pénombre du reste de l'appartement, le vide de la pièce peu meublée n’était rompu que par deux consoles au bois tout luisant de vieillesse, qui s’enorgueillissaient de quelques pièces d’argenterie.
service était fait par un domestique en livrée défraîchie noire et orange. Monique reconnut dans cet homme le concierge qui lui avait sans difficulté ouvert la grille ; le personnel du château semblait restreint.
Monique mangea de la bouillie d'avoine au lait, des pommes de terre, du roastbeef froid, le tout assaison:$ de “ pickles ”’ variés ; elle avait refusé de l’étuvée de poisson ; mais comme Josiah lui demandait si elle ne voulait pas avouer son inclination pour un plat irlandais, elle s’en servit aussitôt sans rien dire.
Les trois femmes se retirèrent, laissant les seigneurs de Blackhorn déguster dans le recueillement une bouteille de Porto d’assez trouble aspect qu’ils agrémentaient, pour plus de délectation, de grosses olives et d'amandes salées.
Quand sir Bear et ses fils rentrèrent Au parloir miss Araminthe était en train de dire à Monique en dépliant son ouvrage :
-— Votre père dort, il n’a besoin de rien, vous le dérangeriez beaucoup. Et voici mon frère.
Monique n’avait pas repris son siège au coin du feu, elle s’était assise derrière la table auprès de Jessy qui se taillait de nouveaux crayons Pour recommencer la lutte contre son dessin.
? fit Jessy qui, e feuilles mortes produire qu’une aspect orageux et tourmenté.
essy en la surveillant itique.
mbla surprise et alare faire. Jessy poursui-
» ma
endre quelque chose ;
Pourtant pas vous
les monstrucuses qu’elle a f
À en juger par les notions qu'avait données miss Minnie à son élève, il n’y avait qu’à ratifier le jugement rigoureux qu’impliquaient les confidences de Jessy.
— Rien ne peut vo®#s donner une idée des Ours que jouent ici les ombres, c’est un mirage qui vous déroute sans cesse ; la falaise et la bruyère seraient aussi mouvantes que les vagues qu’on n’aurait pas des résultats plus imprévus. Cette lumière grise, qui paraît toujours si déplorablement pareille, est aussi changeante dans Jes effets qu’une robe de serpent : on croit faire une honnête masse de rochers et cela se trouve une trombe ; on dessine un arbre et il Vous prend des airs c'e corail ou de polype, bien
heureux quand un buisson ne ressemble pas à un poulpe et le chien du berger à quelque chacal. C’est folie de vouloir dessiner à Blackhorn.
— Alors, fit Monique, pourquoi dessinez-vous ?
— Parce que j'aime.
— Miss Minnie a-t-elle donc cessé ses leçons ? demanda Monique qui s’arrêtait avec peine ‘sur le sujet des préoccupations de Jessy.
— Elle est partie, répondit Jessy victorieusement.
Les hommes qui se réinstallaient n’accordaient aucune attention à l’entretien en sourdine des deux jeunes filles ; du reëte, Jessy parlait trop bas pour qu’on pût l’entendre.
— Sir Bear l’a congédiée pour une question d’arithmétique à laquelle elle n’a pas su me répondre, le jour où nous sommes allés pour la dernière fois entendre prêcher le ministre méthodiste. Alors elle est partie pour le Vénézuéla où on lui offrait une place, — Oh ! voyez donc ce que vous pourriez faire pour que cette branche morte ne rappelle pas tant une tringle à rideau ?
Au moment où Monique reprenait le crayon en réponse à l’adjuration de Jessy, sir Bear demanda :
— C’est Horace Erman qui vous adresse à moi ?
— J’ai peur qu’il y ait méprise, fit craintivement Monique, ma lettre est au nom de Burgau..
— Je m'appelle Burgau, répondit brièvement sir Bear. CN NL ee
— Je me suis quand même trompée, reprit-elle du même air troublé et triste. J’ai entendu qu'on vous nommait sir Bear et l’adresse de ma lettre porte le nom de Jean de Burgau.
Un silence complet suivit cette parole. On eût dit que le nom de Jean de Burgau était tombé
dans le vide, comme une pierre dans un puits sans fond. :
Ce fut Monique qui reprit :
— Nous ne pensions trouver M.
dans le Manshire, mais en én parler de Burgau
— Jean de Burgau est en Amérique, dit Jessy
dans le persistant silence des autres.
— Oh ? On nous avait fait es- Nous ne le connaissons
formelle de ce geste. à
— Oui, fit le baronnet Parcourant des yeux l’adresse, L’enveloppe n’est Pas fermée, me permettez-vous ? d
Il tira et déplia un fe race Erman recomma, nique de Lens et son pè
Monique allait reprendre sa lettre. Sir Bear lui dit d’un ton tranchant :
— Je pourrais peut-être vous rendre le service que vous attendez de mon neveu. Que désirezvous ?
— Nous avions lieu de compter, fit Monique les yeux baissés et d’une voix hésitante, que M. de Burgau faciliterait notré embarquement…
— Four l’Amérique, acheva sir Bear. Que chercherez-vous là-bas ? ,
— Un emploi de Bouvernante pour moi. J’ai
. des grades,
— Pourquoi si loin ?
— Parce que... parce que. fit-elle avec effort, ces places y sont mieux rétribuées.
nn —
— Et si l’on vous en offrait une en Angleterre ?
— Non, répondit-elle.
Sans paraître remarquer l’agitation de Monique, sir Bear continua de son ton le plus gourmé : :
— Votre père est malade, le climat britannique ne lui convient pas.
Mais elle, se détournant avec effroi du petit homme glacial qui venait de la confesser, répondit : l
— Je vous remertie, sir Bear, nous repartirons demain.
On parla d’autre chose, et la famille se sépara peu après pour la nuit.
OT
- L'aube se levait à a mer et Blackhorn était mbre, Un vent chaud bal
étoile annonçait que Basile,
levé et avait allumé sa lampe pour se préparer avant le jour à quelque matinale besogne. Ce vent doux qui souffle surtout en novembre soulevait autour de Mcnique des essaims de feuilles mortes, et d’autres feuilles brunes et sèches cré- Pitaient sous le Pas un peu furtif de la jeune fille.
Monique se détournait quelquelois pour étudier le ciel dont la couleur de fonte devenait im- Perceptiblement plus claire.
Elle semblait
ique, Promenade ; Moen brave l'interprétation que sir
- "—153— = Bear ne pouvait manquer de donner à cette sortie et quand le baronnet reprit :-
— Déjà debout ? Si pressé de partir ?.…
Elle répliqua : .
— Nous avons joui assez longtemps de l’hospitalité de Blackhorn. Je vous suis reconnaissante de votre accueil ; j’ai laissé une note dans ma chambre pour remercier miss Araminthe.
— Ah ! c’est fort bien, dit-il d’un air quasi enjoué, mais il est heureux que je me trouve là pour vous faire ouvrir ; mon concierge, qui est— je déplore d’avoir à le dire — l’homme le plus têtu du monde, n’aurait probablement pas compris le sens de votre requête. Vous. attendez votre père, mais il n’est pas prêt.
— Vous l’avez vu ?
— Je viens de lui parler. Voulez-vous que nous montions un peu plus haut où l’on respire mieux ?
Ils gagnèrent les jardins en terrasses. Blackhorn occupait une surface plus étendue qu’on ne l’aurait supposé. On ne distingdait de là que l’immense morne de la bruyère borné au loin par la ligne des bois. Monique pensa que le promontoire de Blackhorn était comme une île perdue entre la solitude de la mer et celle de la lande.
Monique et son compagnon marchèrent quelque temps en silence, la jeune fille aspirant l’air qui lui paraissait en effet moins étouffant que dans la cour.
-— Je crains, commença sir Bear d’un ton mesuré, que vos préparatifs n’aient été en pure perte. Bien entendu, je ne voudrais pour rien au monde entraver des projets auxquels vous semblez tenir, mais jé me crois autorisé à vous dire mon avis. Si vous sortez de Blackhorn ce matin,
HU
je ne réponds pas pour Patrice O’Hara des suites de votre tentative.
Monique s’arrêta comme foudroyée devant lui; son jeune visage se décomposa, devint d’une pâleur de cendre, ses lèvres blanches palpitèrent en vain, sans proférer un son, et elle tourna un regard éperdu d’animal traqué vers l’homme qui venait de lui asséner ‘ce coup cruel.
Oh ! que n’aurait-elle pas donné pour savoir mentir, pour pouvoir protester, se défendre, repousser avec sans-froid, avec un audacieux défi, l'attaque ‘meurtrière... Et puisqu'elle ne pouvait pas commander le mensonge à ses lèvres, au moins aurait-elle dû revêtir d’indifférence son misérable visage.
Sir Bear reprit
— Que ferez-vous au milieu de ceux qui vous Poursuivent quand il nous a été si facile de vous deviner, à nous qui ne vous connaissions pas ? En quelques heures, vous aurez franchi les bornes de notre désert ; le signalement du patriote irlandais Patrice O’Hara est publié. Et puis, permettez-moi de vous avouer, mon enfant, que vous dissimulez bien mal et qu’il vaudrait mieux Pour votre père se passer d’une telle compagne de voyage.
Ces mots qui brisaient le cœur de Monique détruisirent le charme qui la pétrifiait ; tout son corps frémit, des larmes brûlantes mouillèrent ses joues, elle se tordit les mains sous sa mante.
— Ainsi, fit-elle dans l’agonie d’une indicible
étresse, c’est moi, c’est moi !.… Oh ! mon Dieu, ne me le dites pas... ne diteg pas que je suis cause...
Elle fit un pas comme Pour s'échapper, fuir l'intolérable peine qui l’étreignait. Mais elle s’arrêta de nouveau et dit d’un air sombre :
— Eh bien ! oui, c’est vrai. je ne peux pas Je le perdrai. Oh ! malheureuse.
Sans donner à cet accès de désespoir le temps de s'exhaler, sir Bear allait Loursuivre, mais elle s’adressa à lui dans un douloureux appel qui sembla arraché aux profondeurs de son être torturé :
— Le livrerez-vous ? Vous ne le livrerez pas...
— Mademoiselle, quels mots regrettables employez-vous ? fit sir Bear d’un accent de réprobation marquée.
— Votre sort est autant dans vos mains qu’entre les miennes, reprit-il, mais il m’est possible de vous aider, Quels étaient vos plans ?
Elle répondit rapidement : :
— Passer aux Etats-Unis sous le nom de Lens, qui est celui de ma mère et que je porte depuis mon enfance. Mais puisque Jean de Burgau n’est pas ici pour nous secourir, nous aurons à gagner le prix de notre voyage.
—- Votre père est en ce moment trop malade et accablé pour vous être de quelque assistance, et vous comprenez, je suppose, ce que votre dessein présente d’irréalisable.
— Oui ! fit-elle sourdement. Mais il faut que nous partions pourtant. À moins que... dit-elle, l'interrogeant du regard.
Il secoua la tête.
— À moins que je vous donne asile pour un certain temps ? Cela est hors de question. En dépit de son aspect moyenâgeux, Blackhorn n’a pas de cachette où un homme puisse rester deux heures sans être découvert : la maison est ouverte à tout le monde, dit-il regardant pensivement dans ja direction de-la grille. Nos domestiques sont sûrs, nos visiteurs ne le sont pas. J'ai
— 656 — : mieux à vous Proposer, ou du moins autre chose,
‘* Je ne sais, ajouta-t-il d’un air assez peu en- Sourageant, à quel point notre idée est bonne, in, il vous est loisible de gagner le voyage de votre père en signant un engagement de deux années comme institutrice de ma fille. Dès qu'un bateau ami p: us, j’avancerai à votre rsée. En attendant, m pensé que M.
0’Hara sera abri en faisant l'intérim de
&nera votre père, — Vous feriez cela ? murmura Monique avec ir et de frayeur.
près décidé. La situation me Pour que je vous conseille ; Votre père achèvera ainsi
ses par nous. Inutile d’ tre pain que vous n’y d’entra ver l’'émigration
Elle fit un mouvement comme s’il venait de toucher en elle une blessure.
— Je ne vous cache Pas “que cet arrangement agrée sans restriction à votre père, car il lui permet de partir en vous mettant vous-même à l’a-
bri d'aventures pour lesquelles vous n'êtes pas trempée.
Elle l’écoutait, l’air un peu étourdie, n’osant encore se reposer sur l’appui inopiné qu’on lui tendait sans chaleur pressante, mais avec une apparence de sincérité,
— Mais, dit-elle, essayant de reprendre pied après le terrible choc qu’elle venait de subir, que penseront vos domestiques ?
— Mes gens ne font pas de réflexion. Personne ne sait si l’homme qui vous accompagnait était votre père ou un serviteur de confiance.
— Ne vous ferons-nous point courir de risque ? dit-elle encore d’une voix altérée.
— Je suis au-dessus de tout soupçon. (Dieu savait de quel prix il avait payé cette immunité si complète). Et puis les risques n’entrent pas en ligne de compte chez moi. J’ai besoin de vous pour Jessy. Puisque mon... puisque Jean de Burgau ne peut pas v:::s aider, je vous aiderai à sa place, voilà tout.
— Merci, fit-elle avec effort et la main tendue.
— Alors, dit-il d’un ton souverainement froid, nous scellons l’alliance.
Il sembla à Monique que les doigts fluets de sir Bear se refermaient comme un étau sur sa main tremblante. Mais elle ne pensa pas une minute que sa sollicitude pour Jessy n’aurait pas suffi à rendre sir Bear si serviable s’il n’avait eu autre chose en vue.
… Toutes les parties contractantes tombèrent d’accord pour l'exécution du plan qui faisait tant d'honneur à Josiah et Malcolm-Bear, mes fils. Les préliminaires furent promptement réglés, Patrice O’Hara partit pour son champêtre asile. La résistance vint du éôté où on ne l’ettendait
guère et ce fut une résistance entêtée, irritante, dont rien ne put avoir raison. .
Jessy refusa absolument de reconnaître à Mo- . nique de Lens le titre et les droits de gouvernante. La jeune rebelle pleura, râcrimina, déchira en mille morceaux son dernier dessin que les coups de crayon intrigants de Monique avaient
-Profané, réduisit miss Araminthe au plus lamentable état de décoloration par ses crises de larmes, ses bourrasques de reproches et ses cal-
-mes plats de bouderie. Finalement elle se coucha en annonçant l’intentioæ tragique de ne plus se relever.
Mais les rébellions de miss Jessy n’influen- Çaient pas d’une façon vitale les décisions de là famille. Monique, promue officiellement à son grade, fut priée de ne tenir nul compte des caprices de son élève, et, en attendant que le soleil dissipât les nuages, d'employer son temps comme il lui conviendrait.
Il convint à Monique de marcher beaucoup, d’arpenter Gans tous les sens le territoire de Blackhorn, d'osciller dans l’espace compris entre le grand ravin et la mer.
Elle était en proie, les premiers jours, à uné agitation inquiète qui ne lui laissait pas de re- Pos ; son esprit ni son corps ne pouvaient encore s’astreindre à une occupation suivie. Quand elle avait travaillé une.heure aux vêtements et à la lingerie que lui avait préparés et coupés miss Araminthe, elle laissait là son ouvrage, se levait et marchait comme pour aller au-devant de quelque chose.
Sir Bear et ses oursons étaient à la chasse, à la pêche ou à leurs affaires : miss Âraminthe cousait au parloir ou surveillait la maison. dans laquelle elle se glissait comme un fantôme de
chatte peureuse ; les rares domestiques vaquaient à leur besogne que ne venait jamais interrompre le coup de cloche d’un visiteur ; Jessy dormait ou mangeait des ‘‘ candies-”’ dans sa chambre dont elle avait fermé les volets en signe de deuil et d’affliction ; et Monique errait dans le château qui se trouvait ainsi lui être livré. ‘ Elle s’apaisa à la fin, s’abandonna à un sentiment de sécurité relative, qui augmentait avec le nombre des jours tranquilles et sans incident. Le calme sévère de Blackhorn s’infiltra dans son
Le caractère pittoresque et sauvage de l’antique demeure agissait aussi sur elle. Avec des regards mi-curieux, mi-effrayés, elle contemplait ces murs de forteresse comme pour y lire les histoires du passé que la poudre des temps y avait tracées en signes hiéroglyphiques. Elle se promenait souvent dans une galerie délabrée tournée au midi. Là, sous la poussière et les draperies qui tissaient et renouvelaient diligemment les araignées, pendaient des armes de forme barbare, des arbalètes, des piques, des hallebardes, des épieux et même des haches, qui eussent fait singulière figure à côté des carabines de précision et des ‘ hammerless ”’ dont étaient pourvus aujourd’hui les seigneurs de Blackhorn les armes et les chevaux des Burgau modernes n’étant pas en rapport avec l’extrême simplicité de leur genre de vie.
On voyait aussi dans cette galerie une chose informe que les enfants de Burgau apprenaient tous à considérer comme la rame d’un pirate danois, leur aïcul maternel. Quelques portraits copieusement enfumés attestaient que ni l’art ni les recherches du luxe n’avaient jamais été en grand honneur à Blackhorn. Plusieurs de ces
Burgau étaient vêtus de fourrure comme les ours dont les effigies s’entremélaient gracieusement avec celles de leurs maîtres, sans qu’il fût possible de contester l'air de famille existant entre eux. s Pendant les courtes périodes d'union qui avaient parfois rapproché la branche aînée de sa redoutable cadette, des Burgau de Burgau- House, les Burgau normands, comme on les appelait aussi, avaient gratifié de leur image leurs cousins saxons. Parmi ces portraits, Monique avait remarqué celui d’un tout jeune homm# blond, au regard vif et heureux. Après avoir lu dans un coin de cette toile, qui datait de dix ans, le nom de Jean de Burgau, elle fit au portrait d’assez fréquentes visites.
. Elle considérait longuement cet adolescent mince, beau et hautain, et se demandait ce que Jean de Burgau avait gardé des traits de sa première jeunesse. Elle se demandait surtout où il était, ce qu’il aurait fait pour Monique et son père, .ce qui serait arrivé si, au lieu de sir Bear, Monique avait trouvé Jean de Burgau à Blackhorn. Elle interrogeait ce protecteur inconnu vers qui on l’avait envoyée.
Et, à force de regarder le portrait, elle vint à se figurer que ses yeux si étincelants et si clairs avaient un regard de souffrance. Par une sorte d’hallucination incompréhensible, ce brillant visage se fanait pour elle, devenait rigide, s’imprégnait d’un mystérieux reproche.
Monique, sans s’en apercevoir, communiquait à l’image de Jean la tristesse dont elle-même étaït pénétrée : elle chargeait Jean des soucieuses pensées qui l’assiégeaient elle seule, elle le chargeait du poids dè sa propre infortune, et cette fatalité, dont elle croyait follement lire en
lui la sentence, n’était qu’un reflet de la fatalité qui accablait Monique.
Quand le temps le lui permettait, la jeune fille restait un peu dehors ; elle s’arrêtait au bord du ravin qui faisait à Blackhorn une si merveilleuse défense. Elle se penchait sur le parapet, regardait cette profondeur verte dans laquelle, par les grandes marées ou les tempêtes, la mer entrait en bouillonnant comme un torrent déchaîné ; et Monique songeait à une légende du château que lui avait contée Dinah, la cuisinière noire que sir Bear et sa femme avaient ramenée jadis de leurs pérégrinations eu pays lointains.
Dinah parlait quelquefois à Monique quand elle pouvait se soustraire à la surveillance de miss Araminthe. De tous les fantômes qui hantaient Dinah et son inculte cervelle africaine, miss Araminthe était certainement le pire.
Dinah causait dans un indescriptible baragouin que n’avait pas épuré le commerce du monde. Mais la servante était douée d’une paire d’yeux larges, lumineux, humides, qu’elle roulait d’une façon si diabolique, dont le blanc lui-méme était d’un émail si irrésistible, que rien qu’avec ce regard Dinah était presque intelligible ; pourtant Monique seule la comprenait et Dinah, triomphante d’avoir à la fin rencontré une interlucutrice avisée, sortait, par accès spasmodiques, du mutisme dans lequel elle s'était murée en se voyant incomprise du vulgaire. Elle avait parlé, entre autres choses à Monique, d’une femme qui s'était tuée dans le ravin.
— Dernièrement ? avait demandé Moniqde.
— Mais oui, du temps des vieux pirates roux, avait répondu solennellement l’oracle, ses yeux virant avec une malice qui indiquait chez elle
d’ingrates Propensions à se moquer de.son auditoire.
Décidément, les histoires de Dinak manquaient de cohésion et touchaient à l’extravagance.
Monique explorait aussi les jardins, elle se rendait compte, par des explorations progressives, de le configuration compliquée de Blackhorn, et rien n’entravait ces voyages de découverte. Les maîtres de céans ne s'étaient pas réservé un domaine spécial] : Monique pouvait aller partout, Monique pouvait sans contrainte escalader les plus abruptes éminences, se casser le cou où bon lui semblerait, et, Par ces promenades, charmer les loisirs que lui laissait l’entêtée lubie de Tessy, tâcher d’engourdir Par la fatigue sa sourde inquiétude.
Elle s’embrouillait parfois dans le labyrinthe de recoins que formaient des jardins suspendus, s’accrochaient aux anfractuosités de la pierre dont ils suivaient les inégalités aiguës, se dominaient, s’enchevétraient entre des murailles, des contreforts, des assises naturelles de rocher. C’était des échappées imprévues, des tournants à sürprises, des chutes et des escarpements, des niches qui se trouvaient être des jardinets. D’un âhgle qui semblait terminer la série, on en apercevait tout à coup un autre qui se révélait comme une petite plate-forme et qui, vu de plus près, contenait un banc de gazon, des buissons. des arbustes, parfois quelque arbre fruitier. :
Et puis, un beau jour, Monique subit l’acci dent auquel elle avait par prodige échappé jusque-là : son pied tourna dans les Pierres croulantes d’un mur sur lequel elle était montée pour voir de plus haut la mer ; la jeune fille tomba au milieu d'un écroulement de pierres et de terre qui auraient pu grièvement la blesser.
Bien que le choc eût été rude elle se releva aussitôt, regarda autour d'elle. Elle était au milieu d’un espace gazonné dont l’abord semblait inaccessiblé, elle n’avait pu y arriver de fait que grâce à l’éboulis provoqué par sa chute. Elle leva les yeux en haut, sur le nur d’où elle “était tombée, et se demanda comment elle sortirait :le ce lieu. La vue de quelques excavations qui pourraient à la rigueur lui servir d’escalier ou d’échelle la rassura un peu.
À ce moment, elle entendit un gémissement qui
vibra comme l'écho de la plainte qu’elle avait poussée en touchant terre. Elle crut d’abord à un véritable écho, mais la plainte recommença sur un ton plus élevé et*il n’y avait pas, même à Blackhorn, d’écho qui put amplifier ainsi la voix de Monique et surtout lui donner cette intonation cassée de maussade impatience.
: Monique fit quelques pas avec prudence ; elle entendait la mer au-dessous d'elle, mais elle avait l'intuition qu’un certain espace en pente plus ou moins raide devait la séparer encore de l’eau. Son pied s’embarrassait dans des herhes folles qui essayaient de la retenir, l’endroit lui paraissait absolument désert, les roches jetées autour d’elle dans une confusion de chaos bornaïent sa vue, tandis que, derrière elle, les -assises de la dernière terrasse où elle avait perdu pied lui cachaïent le reste de lackhorn. Sans qu’elle pût positivement . s'orienter, elle croyait s’avancer vers l’extrémitz de la corne qui s’arquait si hardiment sur la mer.
La même plainte un peu chevrotante résonna cette fois comme une invocatian irritée. Puis ce fut le silence.
Monique, oubliant la meurtrissure de sa chute, franchit légèrement les roches qui s’opposaient
à son passage et elle constata avec surprise qu’une sorte de grand pigeonnier terminait brusquement sa plate-forme. Elle s’avança encore, distinguant une porte béante, et, seulement quand elle fut tout près, vit qu’en réalité un précipice la séparüit de ce bâtiment ‘qu’elle ne connaissait pas. Le pigeonnier était construit dans une petite cour intérieure qui ressemblait beaucoup à un puits, et c'était son premier étage qui se trouvait de niveau avec Monique. Entre la jeune fille et la porte béante qui l’avait attirée s’interposait un vide assez étroit, il est vrai, mais qui avait la profondeur de la cour. Un balcon sans appui ni balustrade, une simple tablette de pierre précédait la porte. L'intérieur de la pièce était trop obscur pour que Monique pôût rien distinguer, mais elle était persuadée que les gémissements étaient venus de là et le silence actuel l’impressionnait plus que la plainte de tout à l'heure. Ce n’était pas le moment de calculer ni de réfléchir, mais bien de secourir au plus vite la créature en détresse qui semblait abandonnée. Monique ferma les Yeux, traversa le vide qui la séparait du balcon et elle arriva saine et sauve de l’autre côté, sur le sol d’un réduit poussiéreux et inhabité.
Une traînée de jour guida la jeune fille en face vers une autre porte, à travers les vitres de laquelle elle vit uoe chambre plus vaste, meublée avec un confort très rustique. Les yeux de Monique définirent devant le foyer un fauteuil de paille sur lequel était assis un vieillard.
L’habitant du pigeonnier tournait à peu près le dos à Monique, mais elle reconnut les touffes de cheveux blancs ébouriffés qui dépassaient le dossier du siège. Elle entra sans hésitation en
’ disant : :
Tr
— Vous demeurez donc ici, Jacob ? Etes-vous malade ? :
Il leva la tête avec effort — tout son corps semblait ankylosé — et il fixa un regard quelque peu égaré sur la jeune apparition fraîche et belle qui envahissait son domaine, —
Monique ne s’était point trompée, elle avait bien devant elle Jacob, un vieux serviteur de Blackhorn qui possédait la confiance de ses mattres et remplissait au château des emplois intermittents.
— Mais c’est la gouvernante ! D'où dia... d’où tombez-vous ? cria-t-il avec agitation.
Il regarda le plafond, puis le plancher, puis Monique, témoignant par cette pantomime qu’il ne découvrait point le trou par où elle avait passé.
—Je suis venue par là, dit Monique, qui indiqua du geste l’issue aérienne qu'elle avait “utilisée.
— Par le balcon ! fit-il, sautant presque dans son fauteuil. Puissances du Ciel, aidez-nous !
Mais le mouvement où l’entraînait une émotion trop vive lui arracha une de ces plaintes qu'avait déjà entendues Monique.
— C’est vous qui appeliez tout à l'heure ?
— Moi qui appelais, qut appelais.. grommelat-il, s’efforçant d’incliner son corps endolori Pour amortir le dur contact du fauteuil. .Je n’ai Pas appelé et il n’y a point de mal à soulagor son Pauvre Corps par quelques soupirs qui ne peuvent déranger personne. Pouvais-je deviner que Vous vous promeniez par les airs ? fit-il, très bourru. Je me demandais aussi quel oiseau j'entendais remuer et si les pigeons défunts revenaient m'ennuyer.
— Vous souffrez beaucoup ? demanda Monique. .
Le visage du vicux se contracta.
— Si je souffre ! s’écria-t-il avec indignation. Et Célia-Jane m’a oublié... Célia-Jane, vous savez, c’est ma femme. Et quelle autre que ma femme m'aurait joué pareil tour ? Je Idi avais dit de laisser ouvert du côté du balcon, puisque c'est seulement par là qu’il nous-vient un peu de soleil. Elle ne voulait pas, j'ai voulu. Je ne savais pas, moi, que les esprits étaient aujourd'hui en cavalcade. (Il voulait dire en voyage. ) Et voilà que cette maudite porte m’a envoyé un courant d’air ; mes damnés rhumatismes... — excusez-moi, miss gouvernante, si je blasphème, — me garrottent comme avec des cordes sans que je * puisse faire un pas pour m’assister. Mon feu s’est éteint sans miséricorde, mon gruau a refroidi, et je grelotte. fe GE
11 grelottait vraiment d’nn air si pitoyable que Monique, compatissante, se pencha aussitôt sur l’âtre, sans s’arrêter à l’accueil peu flatteur dont l’avait gratifiée Jacob. Tout en réunissant
. les tisons à moitié éteints, elle demanda :
— Votre femme ne peut donc pas réster auprès de vous ? ,
— Non, elle est occupée, répondit le vieux.
Il reprit :
— C’est bien parce que je‘suis malade qu’elle a plus à faire. Dire que je suis si valide et si gaillard d’habitude et que me voilà comme une pauvre inutile guenille et une guenille qui souffre, miss gouvernante ! Mon service fait défaut, je peux m’aventurer à le dire. Basile a bonne volonté, mais pas de goût ; il se croit tout permis parce qu’il a suivi autrefois sir Bear dans ses grands voyages chez les païens. Quant à Dinah,
ent glissé dans leg Pendant que Jacob “être, elle fit
ère de gruau
tre pet Corps. C’estnon, j
ez ce que les 1 SOupira-t-il avec sur les ruines de
p mal à point, tecteur en Maniant sa cuil.
e. Vous vous y fee. Puisque vous ai.
S, préparez-moi donc
=< une potion, s’il vous plaît, et mettez‘y une bonne dose de rhum sans beaucoup d’eau. La fiole est sur la cheminée, Dieu sait si miss Araminthe aime les petites fioles. Versez ferme, ne craignez rien. Et maintenant, asseyez-vous.
Le vieux Jacob, tout ranimé, se carra dans son fauteuil ; il croisa les mains sur sa couverture et parut incliné à la mansuétude. Son regard méfiant et grognon s’éclaira d’une lueur un peu railleuse.
— Vous n’avez toujours pas grand’chose à faire au château, miss gouvernante, et la petite miss Jessy vous tient à Coventry (en quarantaine ).
Il cligna de l’œil une fois ou deux.
— Elle est autant Bear de Burgau, celle-là, qu’on peut l’être sans en avoir l’air, têtue comme une mule, paresseuse comme un loir, fit-il avec-jubilation. Mais je vais vous dire, miss gouvernante, vous n’êtes pas comme il faudrait. Vous avez l'air distrait, un peu somnambule.
Vous devriez mettre plus de cœur à votre tâche. Je vous vois bien, allez, quand je fais mon service au château. Vous êtes triste, vous regrettez le vieil homme qui était avec vous, et vous avez raison, car un bon serviteur vaut mieux que l’or et les perles de la reine de Saba aveo tous les-trésors de l'Arabie, fit-ik d’un air sentencieux et convaincu. Mais miss Jessy s’ennuiera bientôt. Je sais déjà qu’elle n’a plus mangé que quatorze ‘ muffins ”” hier. Oh ! elle a tenu bon pour commencer. Une vraie Burgau de Blackhorn, je vous dis. On aurait tué tous ses frères plutôt que de leur apurendre ce qu’ils ne voulaient pas. Pour Josiah, avec sa mine endormie, c’est un scandale ce qu’il vous abat de besogne. Nous sommes
comme ça à Blackhorn ; à Burgau-House, nous étions autrement.
L’attention errante de Monique fut rappelée par le nom qu’on venait de prononcer, un nom qu’elle avait lu sur une lettre qui lui appartenait et que sir Bear avait gardée.
— Burgau-House ? répéta-t-elle. Connaissezvous Burgau-House ?
— Et vous, miss ?
— Je devais y aller, fit-elle simplement, quand nous nous sommes arrêtés ici.
— Et moi, miss Souvernante, j'y suis né, riposta Jacob d’un ton de supériorité qui devait détruire à jamais dans l'esprit de Monique la prétention de lutter avec Jacob sur le chapitre de Burgau-House. Oh ! mon Dieu, oui, j’y suis né et voilà tout. Il est vrai, reprit-il avec une grande affectation d’humilité, que je n’ai été que jusqu’à cinquante ans le serviteur dé lord Archibald et de. mon jeune lord Jean.
Il avait baissé la voix.
— J'ai quitté Burgau-House parce que je m/ tais brouillé avec lord Archibald. Je disais alors — j'étais si en colère, comprenez-vous ? — je disais que je me vengerais de Burgau-House. Mais je n’en pensais pas un mot et la preuve c’est que je suis venu à Blackhorn. Je me suis dit que si un Burgau n’en valait Pas un autre, n’importe quel Burgau valait mieux que n'importe qui, et Puis que mon jeune lord Jean voyageait avec un précepteur, je n’avais rien à regretter chez lord Archibald. J’ai donc cepté les propositions de sir Bear ;'il plaisait à ieu de me faire travailler plus longtemps pour le bien et l’honneur de la famille,
Jacob articula ces derniers mots d’un air de dévotion presque fanatique. |
— Mais alors, dit Monique, vous avez aussi beaucoup connu Jean de Burgau ?
— Si je l’ai connu ?..… Plus que ne l’a connu son père et autant que sa défunte et sainte mère. Si j'ai connu Jean de Burgau ? continua-t-il d’un accent de dérision. Non, non, tenez, je ne l’ai pas connu. Ce n’est pas moi qui l’ai ramené dans mes bras après l’enterrement de son grandpère, ce n’est pas avec :moi qu’il est tombé de cheval pour la première fois et qu’il s’est fait une si fameuse bosse, ni qu’il a sauté son premier fossé et manqué son premier lièvre. Non; ce n’est pas moi qui ai jeté au feu un bonnet de nuit que sa gouvernante française voulait lui mettre quand il avait deux ans et qu’il s’était enrhumé, pas moi qui l’ai pansé en cachette quand il s’est emportc à peu près le doigt et qu’il n’a pas voulu que personne le sache... Je n'étais pas là quand il a donné le beau manchon de sa mère à une pauvresse qui s’en est fait un chapeau. Si tout Burgau-House n’en a pas failli mourir de rire ! Lui était encore en jupe et il avait l’air d’un petit roi. Je n’ai pas été le chercher dans le grand peuplier où il était grimpé et d’où il ne voulait pas descendre avant que lord Archibald lui fit des excuses ; je lui ai porté les excuses de son oncle, car on ne pouvait pas s'attendre à ce que le marquis, notre lord, les lui criât d’en bas à tue-tête. Et quand il a défendu à coups de fusil les braconniers contre les gardes de lord Archibald.… Ce n’est pas moi qu’il appelait son vieux Jacky et à qui il donnait des tapes d’amitié à renverser un âne quand il rentrait de Lon:dres, mon jeune lord. Moi je l’appelais toujours mon jeune lord Jean, parce que, voyez-vous, c’était lui à Burgau-House le véritable lord. Mais, ajouta Jacob avec condescendance, je ne refusais
tt =
Pas s0n titre à lord Archibald, Et il était brave comme un lion, beau comme le soleil, avec ses yeux comme deux
à cette statue qu'i
appelait un dieu.
— Est-ce que, demanda Monique à demi-voix, est-ce qu'il vous écrit quelquefois ?
Ce peu de mots Toute cette exa
vieux corps frissonna, - Oui, poursuivit Monique, je pensais que EC vous l'uimiez, il aurait pu vous écrire, us dire sl rer jendra bientôt, fit-elle, les sourdoulourcusement froncés, Je voudrais qu’il revienne, .. 7 Non, dit Jacob secouant la tête. Non, non, il né reviendra pas.
— Mais il n'est pas mort ! Vous le sauriez ?
— Si, il est peut-être bien mort... il ne revient Pas. Il est mort, allez. Ah ! Pauvre, pauvre jeune lord ! répétait-il, secouant toujours lugubrement la tête,
Il sembla à Monique qu'une larme mouillait la paupière desséchée et flétrie du vieux ; mais cette larme, si elle existait, avait été arrachée à Jacob Par ses propres souffrances, car il se remit à se lamenter sur lui-même,
— Ah ! pauvre de moi, plutôt. J'ai bien travaillé, miss, et le malheur m’a donné quelques bons coups de houssine ; me voilà tout morfondu de rhumatismes qui me tourmentent la tête qui me joueront un Mauvais tour quand ils me prendront par le cœur. Célia-Jane verra alors ce qu'elle a perdu. C'est à Blackhorn que je me suis marié avec Célia-Jane qui est une bonne femme, une digne femme, enfin ma femme Célia-Jane.
Seulement elle est si terri nt sourde qu’elle en devient muette, mais elle parle et entend assez bien pour moi. Célia-Jane a ses défauts et je tâche de l'en corriger. Elle fait selon ses humbles lumières et je ne dis rien contre Célia-Jane. Elle est- vieille et sourde, mais elle à été une jolie fille comme vous.
Il se reprit :
. — Pas tout à fait comme vous, miss. Mais c’était mon genre, voilà.
Il ne dit rien à Monique qui pût encourager la jeune fille à croire qu’elle appartenait aussi à ce genre privilégié. Il continua, l’air un peu somno- Jent : «
— Ainsi vous avez passé par le balcon ? Je croyais bien qu’il faudrait être le diables en personne pour... :
Et il ajouta galamment :
— Maintenant, je ne le crois plus. Vous m’avez tenu compagnie et si Célia-Jane me frictionne solidement, je dormirai cette nuit. Vous êtes venue, c’est bon, mais comment vous en retournere;-vous ? Il ne faut pas compter sur moi pour desceudre vous faire ouvrir, sans parler du,grabuge que je n’aime pas. £
— Je m'en irai par le même chemin, répartit Monique en se levant. ;
— Alors, dit le vieux en la regardant en dessous et se frottant le genou d’un air perplexe, qui vous empêcherait de revenir ? Mais j'espère bien que vous ne reviendrez pas. É
Monique avait peut-être considéré la dernière recommandation du vieux grondeur Jacob comme une invitation cordiale : elle retourna plusieurs fois au pigeonnier, El y retrouva toujours Jacob seul, malade, et dans un état qui variait de la maussaderie à la bienveillance. Elle donnait quelques soins au vieillard délaissé, subissait ses coups de boutoirs, ses homélies ou ses conseils. Monique ne parlait à personne de sa mission de charité, elle avait besoin de se dévouer pour combler le vide de ses heures, pour échapper à elle-même. :
Quand le vieux Jacob était d’humeur communicative, il entretenait .a visiteuse des fastes de la maison de Burgau, du relief que lui, Jacob, par sa fidélité et ses services, n’avait cessé de donner aux deux branches de cette célèbre fa. mille, il avait un peu l’air de considérer la. maison de Burgau, comme le buffet de chêne noir, ‘ ornement de la salle à manger, qui ne reluisait et ne conservait tout son lustre que grâce aux efforts constants et aux frottages réitérés que lui consacrait Jacob.
Surtout il parlait du jeune lord Jean. Après avoir prononcé ce nom avec une sorte de répugnance, il cherchait ce thème avec une aveugle obstination. Ses souvenirs étaient intarissables ; il représentait Jean à Monique comme un jeune dieu ardent et brave, parfait jusque dans ses juvéniles erreurs.
Mais quoi qu’il en dit, le pieux Jacob ne per-
dait point la tête et, en dépit de son apparent abandon, il ne racontait bien à Monique que ce . qu’il voulait qu’elle sût. :
La prophétie narquoise de Jacob se réalisait, Jessy s'était à moitié rendue, soit que les muffins perdissent Jeur charme consolateur, soit que sa fibre féminine n'atteignit pas au degré de résistance que possédaient ses frères, elle sortit de sa réclusion, apparut à la table de famille avec une figure allongée, des joues fort pâles, des yeux très rouges. Elle sollicita de son père la faveur
d’une visite au presbytère où elle avait des
amies.
— Oui, à condition que miss Monique vous accompagne, répondit sir Bear, sur qui la guérison de sa fille produisait peu d’impression.
Jessy se soumit, et, pour la première fois depuis son arrivée à Blackhorn, Monique vit se rouvrir devant elle cette grille qu’elle avait franchie avec son père,
Ridge, le village le plus rapproché de Blackhorn, était encore à une certaine distance ; aussi les deux jeunes filles avaient-elles pris place dans une voiture basse, d'aspect primitif, traînée par un cheval chevelu, imparfaitement dressé, qui, pour plus de couleur locale, ressemblait griffon héraldique, Mais Jessy s’entendait à gouverner cette excentrique bête,
Dans sa touchante simplicité, Blackhorn n’avait pas d’autre débouché que l& bruyère sw laquelle il fallait être cahoté longtemps avant d’atteindre un semblant de route. À
Jessy dirigeait son attelage avec une maëstria particulière. À une montée, le cheval Martin ralentit son allure désordonnée, Monique avisa un vieux mendiant assis contre un tronc d’arbre au bord de la route, La jeune fille chercha une au-
mône, l'homme marcha à côté de la voiture qui allait au pas.
Il regarda Monique et un éclair de joie et d’espoir parut sur ses trait hâves- Monique vit qu’il n’était point si vieux qu'elle l’avait supposé, mais ses cheveux en désordre, ses vêtements usés, qui flottaient sur ses membres maigres, contribuaient à lui donner cette apparence de vieillesse.
Il dit à Monique :
— Vous avez rencontré Benny et il m'attend à la maison. Oui, le petit Benny.
Et, deaant l’étonnement ge Monique, il poursuivit :
— Oh ! vous avez beau dire, Benny m'attend chez nous et je vais le chercher.
Jessy imprima un mouvement aux rênes, le cheval repartit : Monique se retourna pour suivre de l'œil le pauvre qui s’en allait à grands pas et comme vers un but déterminé.
— C’est Ben et il est en enfance, dit Jessy, qui avait cffleuré de la mèche de son fouet les épaoles voûtées du mendiant, 11 demande à tout le monde si l’on a rencontré Benny, puis il annonce que Benny est rentré et qu’il va le rejoindre. Cela, cent fois par jour s’il rencontre cent personnes. Et l’on n’a jamais pu savoir qui était Benny.
Cette communication fondit la glace que Jessy avait maintenue jusque-là entre elle et sa nouvelle gouvernante, Miss de Burgau regarda Monique en coulisse et dit en mordillaat le manche de son fouet :
— Dans une demi-heure nous serons au presbytère, nous verrons Grâce, Foi... et'Jem:.
— Qui sont Grâce, Foi. et Jem ? demanda Monique avec un sourire.
A | Es
— Mais les enfants de M. Clenman, le pasteur, * — Les enfants du. Ah ! oui, fit Monique qui se rappela soudain qu’elle était en Pays protestant.
— C’est que vos prêtres ne se marient pas, dit Jessy, oubliant ses dernières préventions dans l'intérêt qu'éveillaient en elle ces aperçus. Ils vivent sans enfants, sans famille, Comme c’est singulier.…
Monique aurait pu répondre qu’à son avis cette singularité s’appliquait plutôt au cas contraire, mais l’heure et le lieu ne lui parurent probablement pas propices à la discussion, elle se tut.
— Nous avons quelques papistes. catholiques, veux-je dire, dans le paya, nous ne sommes pas intolérants. Et tenez, voici justement le cottage que l’un de vos prêtres doit bientôt habiter.
Elle montra avec son fouet une maison dégradée, décrépite, aux ouvertures étroites, aux petites vitres verdâtres, et dont le toit affaissé s’avançait en auvent. La maison s'élevait, s’écrasait plutôt, au milieu d’un jardinet à l’abandon qui n’était qu’un fouillis noir, mouillé, dévasté par l’hiver.
— Oh ! fit Jessy à qui n’échappa point l’air affligé de Monique, si vous voyiez leur chapelle !
Cette assurance donnée avec une mine épanouie, elle enleva Martin d’un coup de fouet bien appliqué et fort cinglant, et fit une entrée triomphale dans la cour sablée d’une maison riante, blanche, qui possédait un péristyle coquet, un perron à balustrade de fer. À travers les grandes glaces claires qui vitraient les fenêtres, on apercevait toute une floraison de plantes d’hiver parmi lesquelles des géraniums roses grimpants
mettaient à profusion leur note fraîche, à la fois suave et éclatante. :
Au dehors, la belle pelouse méticuleusement entretenue, semée d’arbustes toujours verts, définit les entreprises de la mauvaise saison. 3
Un jeune domestique vint prendre Martin par la bride, et Jessy, en descendant de son poste d'honneur, dit à Monique :
— Vous pourriez faire la commission que vous a donnée tante Araminthe et assortir ses laines ; profitez de ce que nous sommes au village pour vos emplettes. Je vous attendrai ici.
Elle monta l'escalier aux marches polies comme du marbre, la porte étincelante de cuivress’ouvrit devant elle; Monique, qui se dirigeait déjà vers le village, entendit une exclamation de bienvenue et Jessy disparut à l’intérieur du joli presbytère. Monique gagna la rue principale de Ridge.
Elle eut si vite rempli sa mission et découvert les pelotes de la nuance exacte qui était nécessaire au bonheur de miss Araminthe, qu’elle résolut de laisser encore un instant de liberté à Jessy. Elle s’engagea dans une allée de noyers au pied desquels des branches cassées, des feuilles sèches éparses, des coques noircies parlaïent encore de la dernière cueillette.
Moniauue était heureuse de voir Jessy revenir à des sentiments moins acerbes, et, pour gagner mieux cette confiance rebelle, voulait s'imposer le moins possible à sa fantasque élève ; elle essavait de ne pas se dire qu’un caprice pouvait radicalement mettre lin à ce qu’un caprire avait fait naître.
Le chemin qu’elle avait choisi la conduisit, au bout d’une demi-heure, à un bâtiment moitié manoir moitié ferme, dont la silhouette assez
urne qui l’avait tte sprès-midi, la ferme pa- Monique ne vit p craignant de
in de servir le thé. Monique u du gai brouhaha des préparaacun se donnait l’air de prendre
une part active.
Pourtant Jessy ne désavoua point son institutrice, jugeant sans doute que Monique n’était
pas personne à dédaigner telle qu’elle s’avançait en ce moment, si raffinée dans l’austère simplicité de’son costume, si belle, presque imposante avec son visage pur, son air fier et triste, ses yeux d'un bleu rare de l'incomparable bleu irlandais.
Jessy présenta done d'assez bonne gräce Monique au révérend (‘'lenman et à la maîtresse de maison. Le révérend Clenman, bien sanglé dans sa redingote longue et sa cravate blanche, avait l’air honnête et placide, Mme Clenman réalisait le type des matrones anglaises de sa classe, IL était évident qu’elle n'avait pas de souci plus cher que le bonheur et la santé du révérend Clenman et de sa progéniture. é ,
Si Monique s'était crue dans la maison d’un médecin, d’un notaire, ou d’un commerçant, elle eût de tout cœur apprécié cet estimable couple ; mais, étant donnée la profession de son hôte, ces vertus domestiques elles-mêmes iui causaient une sorte de gêne et de malaise.
Elle vit également deux flbrissantes jeunes filles au visage ouvert, aux traits un peu forts : puis Jem, un grand garçon gauche qui était une copie trop exacte de ses sœurs. Il y avait bien aussi là un troupeau d’enfants, garçons et filles, mais, socialement, ils n’existaient encore qu’à l’état collectif et ne furent point présentés.
Monique, dûment conviée à la collation, fut surprise par la plantureuse abondance du repas ; énorme gâteau tout fumant à la confection duquel Jessy avait peut-être mis la main, fruits, biscuits, marmelades, ruisseaux de thé, gaufres et gaufrettes parurent et s'évanouirent d’une fa- Çon vraiment féérique. Jessy animée, une étincelle gaie dans ses yeux couleur de charbon, une teinte rose sur ses joues blanches, causait, s’ébattait, recevait avec complaisance les homma-
ges de tous, sans toutefois perdre cette pointe d’arrogance pu’on découvrait vite en elle.
Lorsque les jeunes filles repartirent, le révérend Clenman se coiffa de son chapeau à bord plat pour les accompagner lui-même jusqu’à leur voiture,
Maetin trotta bientôt sur la grande route.
Jessy jeta un coup d'œil en arrière par-dessus son épaule, puis elle regarda Monique, attendant que celle-ci formulât une opinion. Mais Monique se taisait.
— Ils sont aimables, n’est-ce pas ? commença Jessy.
— Très aimables, répondit Monique d'un accent très sincère. Ils paraissent avoir beaucoup d’attachement pour vous.
— Oh! pour qui en auraient-ils ? répartit Jessy avec nonchalance, 1] n’y à que nous ici, avec lady Hedwidge de High-Grange ; ils sont obligés d’être en froid comme nous avec sir Reading, le père d'Hediidye, il faut bien alors qu'ils se rabattent sur nous. Ils dépendent de Blackhorn ; c’est à mon bère qu’appartient la place de M. Clenman, ou plutôt c'est moo père qui en dispose, Vous avez entendu l’autre soir... Non, vous n'éti pas encore chez nous, — quand Malcolïm m'a grondb à Prépos du presbytère, c’était à cause de Franck et de Jack qui y allaient par désæuvrement, ils ne tiennent pas plus aux Clenman qu’à leu: premier renard. Moi, j'aime bica Grâce et Foi, mais je ne me soucie pas de Jem. Et vous ? fit-elle avec la plus entière candeur.
Miss Jessy ne refusa plus les services de Monique avec la même catégorique résolution ; elle ne se MOntra pourtant point une élève assidue, et, en dehors des leçons irrégulières que Jessy vou-
hi:
lait bien recevoir, Monique garda quelque liberté
Les seigneurs de Blackhorn Ja traitaient à peu près comme Jessy, c’est-à-dire qu'ils ne lui accordaient aucune attention. Si Monique ne considérait point complètement les Burgau comte une famille ordinaire, elle attribuait à l’absence d’une mère de famille la plupart des singularités qui la frappaient. Le farouche ur d’indépendance, de liberté, la rudesse inotlte que recouvraient mal des apparenges de civilisation ne lui échappaient point, mais elle était si séparée de la portion masculine de la famille, qu’elle avait Pour sa part peu à en souffrir. À
Elle n'avait pas tardé à savoir que l'autorité reposait intégralement dans les mains délicates de sir Bear, L’ascendant du minuscule baronnet l'étonnait parfois comme une chose surnaturelle, puis elle secouait cette idée et se hâtait dé ne plus envisager en lui qu’un gentilhomme un peu Cassant, imbu de principes sains et très modernes.
Josiah était après son père la tête de la famille. 1 était d’un degré de culture intellectuelle plus avancé que ses frères, il était aussi mieux policé et sa légère infirmité ne l’empêchait pas de passer dans le pays pour un beau cavalier, même dans le voisinage de la noble et gigantesae stature de son frère aîné Malcolm. Chez Malcolm, le splendide développement physique n’excluait pas une intelligence ferme, lien que peu brillante, et un sens pratique fort acéré,
La tête et les bras se trouvaient ai Lion représentés dans la famille de Burgau, mais Île cœur n’était nulle part ou, du moins, Monique ne lavait pas entendu battre. Peut-être aussi s’en était-elle mise peu en peine.
La jeune fille employait quelquefois ses loisirs
à visiter Jacob, En soignant ce vieillard souffrant et seul, elle se consolait un peu de ne pouvoir soigner son père, et, sans doute, par une superstition filiale, espérait-elle que Patrice O’Hara, là-bas dans son pâturage battu pur la mer, se trouverait bien des soins que Monique donnait à Jacob,
Par un jour tiède de la fin de novembre, Monique s’éveilla gec une si forte impression d'attente qu’elle crut avoir sûrement ce jour-là d'im- Portantes nouvelles, La jeune fille deviaait l'approche d'elle ne savait quel événement qui changerait sa dertinée, ou plutôt de sa destinée ellemême, Qui sait ? le vaisseau qui emportait son père faisait-il voile en ce moment pour le port
Burn, ou allait-on enfin recevoir à Blackhorn des nouvelles de Jean de Burgau ? Ou hien, Jean
Burgau, arriverait-i] lui-même, et l’intervention de ce haut protecteur, délivrant M'nique des engagements qui la liaient au château, permettrait à la jeune fille de « embarquer avec son père, de s’attacher à la fortune du vieillard, de
au patriote fatigué de luttes un * home ‘ plein de dignité et de paix dans le Nouveau- Monde...
Mais la matinée se Passa sans que rion apportât à Monique une confirmation de cette mystérieuse espérance, La journée déroula son cours ordinaire. Après le lunch, les seigneurs de Blackhorn annoncèrent leur projet d'opérer une descente en masse sur la ville de Borough ; Jessy obtint d’accompagner s00 père à condition que Harry se chargerait d’elle et que, suivant l’expression élégante de Jack, elle ne se mettrait dans les jambes de personne.
Ils partirent tous et Monique, seule dans le
château silencieux, se railla du Pressentiment qui l'avait leurrée, Cette journée qu’elle avait crue marquée d’un trait spécial serait toute semblable aux autres ; et, pour qu’elle le fût davantage, Monique se mit en route Pour le pigeonnier. & : C'était l’heure où Célia-Jane, la femme de Jacob, retenue par l’interminable besogne que lui fournissait miss Araminthe, ne Pouvait s’occuper de son malade,
oie aérienne, dont elle
de qu’elle la trouvait
d elle eut franchi le vide proait le balcon, elle
arable qu’elle
Le ciel d’un
Par une volée
qui passaient très haut sdr c’étaient les ci
ses prunelles vitreuses.
fenêtre qu’elle ouvrit,
L'air raréfié de la cour parut exercer une in., fluence sur Jacob. L’étau qui lui serrait effroyablement le cœur se détendit un peu, mais sans
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A 1653 East Main Street Rochester, New ne (716) 288 - 5989 - Fax Se dures AUS CSN
que le vieillard revint à lui. Une sueur d’agonie coulait de ses tempes. Monique, comprenant qu’il se mourait, soutint dans ses bras cette tête alourdie. En se penchant sur J acob, elle vit qu'il parlait, mais dans un souffle gi faible, qu’elle dû rapprocher encore son oreille de la bouche défaillante.
— Je m’en vais. Célia-Jane ! disait Jacob.
Monique regarda autour d’elle comme si elle s'attendait à voir la femme de J acob. Mais non, elle était seule avec le vieillard.
— Célia-Jane, Célia-Jane.. répétait désespérément Jacob, son accent prenant une intensité plus passionnée à mesure que lui-même s’affaiblissait.
— Où est-elle ? dit Monique. Mais je ne peux pas vous quitter.
— Célia-Jane... Ah ! ils me tiennent par le Cœur... ma clef derrière Ie rideau. en bas, la porte brune... Vite, vite, je m’en vais.
Or, il s’en allait, il se mourait, mais il ne voulait pas mourir sans avoir vu Célia-Jane.
Tout son vieil être tordu sous la griffe de la douleur se tendait avec une angoisse. éperdue vers la compagne de sa vieillesse. Et la terreur de la mort, la souffrance, disparaissaient devant ce désir impérieux.
— Vite... Oh ! vous n’arriverez pas à temps.
Magnétisée par ce regard qui la pressait et la poussait, qui driait et ordonnait à la fois, Monil que prit une clef derrière un rideau, sans savoir ce qu’elle faisait, alla en face d’elle à une porte dont .le loquet céda sous sa simple pression et se trouva en haut d’un escalier à colimaçon. Elle
» s'élança toujours sans comprendre, mais comme soulevée de terre, entraînée par l’ardeur des supplications qu’elle venait d’entendre.
gonie ; qu’il e tête le vit aible, de la
| elle non,
pérénsité affai-
peux
r le , la
il ne ane.
dours la le la t ce
t la onil voir orte t se Elle name up-
Elle sortit du pigeonnier sans avoir eu à fuire usage de la clef qu’elle tenait à la main. Elle était au fond de la petite cour, mais devant l'autre face du bâtiment et du côté opposé au balcon pae lequel elle eatrait chez Jacob. Devant elle, dans une grande muraille grise, étaient percées deux portes, dont l’une peinte en brun. Jacoh n’avait-il point parlé d’une porte brune ? celle-ci avait l’air si inoffensif que Monique fat surprise d’avoir à se servir de sa clef.
Après avoir repoussé le battant, là jeune fille pénétra, non comme elle l’avait supposé, dans une partie du château où il lui serait faciic de convoquer du secours tout en prévenant Célia- Jane, mais à l’entrée d’un corridor inconnu au bout duquel glissait une clarté. La jeune fille traversa ce passage en Courant, aïriva dans une sorte de cabinet étroit sur lequel un ciel ouvert versait un jour douteux. Là, une crande vieille femme, vigoureuse comme un chêne, était installée devant une petite table et racommodait du linge. Elle n’avait pas fait un mouvement au bruit des pas de Monique : ce devait bien être Célia-Jane, la sourde.
Monique posa la main sur le bras de la vieille femme. Célia-Jane tressaillit, regarda la jeune fille qui lui faisait des signes et répétait Jacob, Jacob... sans pouvoir dire autre chose. Célia- Jâne lut-elle dans la contenance bouleversée de Monique le récit que ses oreilles sourdes n’auraient pu entendre ? Son esprit hanté de perpé: tuelles inquiétudes discerna-t-il aussitôt la vérité ou perçut-elle le nom que disait Monique ? mais son visage prit la couleur livide qui couvrait les traits de Jacob quand Monique avait quitté le vieillard. Elle répéta dans un chuchotement : Jacob... se leva, laissant tomber autour d’elle
les ustensiles de son travail. Elle parut oublier la présence de Monique et sortit en courant.
Elle avait oublié Monique et pourtant, dans sa hâte affolée, elle n’oublia point de verrouiller derrière elle la porte de son cabinet. C'était pour elle une habitude toute machinale, dont la nécessité s'était si bien ancrée en elle que, même en ce moment, elle y pensa, ou plutôt le fit sans y penser, comme elle respiraié ou marchait.
On entendit ses pas précipités dans le couloir, puis plus rien,
Monique, ainsi enfermée, ignorant dans quel quartier du château elle se trouvait, s’avança vers la seule issue qui lui parût libre. Un vitrage grillé séparait la chambre de Célia-Jane d’une autre pièce beaucoup plus vaste et plus claire, que terminaient en face de Monique trois immenses fenêtres ogivales dont la réunion formait une baie comme dans le parloir he Blackhorn et qui donnaïent également sur la mer. Entre elle et le jour de ce large espace pâlement lumineux, Monique vit un étranger assis immobile,
La jeune fille éprouva une violente commotion, car cet étranger, elle le reconnaissait, et, dans un souffle oppressé, elle murmura le nom qui montait à ses lèvres frémissantes.
Le choc de la stupeur, la sensation d’invraisemblance qui l’assaillait troublaient-ils sa vue? Y avait-il réellement quelqu'un devant elle ? Etait-ce surtout celui qu’elle croyait y voir ! Retrouvait-elle dans ce ‘visage glacé, sans vie, les traits qui lui étaient apparus si jeunes, si brillants, dans un portrait de la galerie ?
Mais elle ne rêvait pas, un homme se profilait en lignes nettes et épaisses sur la lumière. Il était lourdement assis dans un grand fauteuil de bambou, une de ses jambes allongée devant lui,
blier
S Sa iller Jour , née en S y
oir,
quel nça age une ire, enune qui t le Ho-
no-
sans mouvement, dans toute la raideur d’une complète paralysie ; son visage, qui portait les traces d’une récente maladie, était morne et ahsorbé.
Il était occupé à tresser de la paille en longues bandes minces. Quoique ses doigts agissent avec une certaine dextérité, qu'il se tint assez droit dans une attitude correcte, il y avait eu lui quelque chose de brisé, de’ mort, qui était poignant à voir dans ce grand être fortement bâti.
Monique, dans son émoi, s'était arrôtée sur le seuil de la porte qui faisait communiquer le réduit de Célia-Jane avec la chambre principale? Elle savait qu'il s'était aperçu de sa présence, mais il ne fit pas un geste, il ne lui adressa ni un signe ni un mot, il continua méthodiquement son travail comme si ses mains eussent été des outils bien façonnés à leur tâche et mus par un ressort bien réglé.
Alors Monique s’approcha 1e lui, répéta d'une voix étouffée le nom qui lui était échappé tout à l’heure :
— Jean de Burgau. ?
Il entendit son nom, car il tourna à demi vers elle sa tête indifférente.
Et Monique dit tout bas, tout d’une haleine, en un murmure entrecoupé :
— Vous êtes ici. Depuis quand ? pourquoi vous cachez-vous ? Vous ne me connaissez pas, et mui je vous connais sans vous avoir jamais vu. On m'avait envoyée à vous d'Irlande, vous avez été malade ?
Il ne répondit pas, il ne parut pas même comprendre. Sa tresse de paille grandissait régulièrement. Monique distingua enfin sur ce visage pétrifié l’indice d’une déchéance suprême. Elle vit que si les paroles frappaient l’oreille de Jean,
elle n’atteignaient pas son esprit et que la flam- ‘me d'intelligence était irrévocablement éteinte en lui.
I1 ne donnait nul signe d’égarement ou de folie. Le sang circulait dans ses grandes mains maigres, la santé lui revenait après quelque terrible maladie, mais son esprit ne participait point à cette résurrection partielle du corps. Bien que Jean vécût" physiquement, qu’il agit, la vie semblait abs2nte de lui, il n’était plus qu’un automate obéissant qui accomplissait avec rectititude quelques actes tracés d'avance, toujours
«les mêmes.
Et c’est ainsi que’ Monique voyait Jean de Burgau, celui qu’elle avait tant désiré connaître; c'était dans cet état d’abaissement et de faiblesse qu’elle trouvait le fort, le hardi, le toutpuissant Jean de Burgau à l'intelligence pénétrante et large, le beau jeune homme d’humeur indomptable que lui avait représenté Jacob, le futur marquis de Burgau et seigneur de Burgau- House, l’héritier d’un château princier, des richesses incalculables dont :: vieux lord Archibald augmentait sans cesse l'importance. Il était déchu de sa dignité d’homme, plus dépendant qu'un enfant, livré à la compassion intéresséé de mercenaires. Et c'était là l’occupation sans fin qui retenait Célia-Jane ?
Monique passa la main sur son front et essaya de maîtriser un tourbillon de pensées qui lui donnaient le vertige. Elle était tombée sur un siège près de Jean et demeurait comme écrasée : tout se confondait dans sa tête ! :
La présence d’une étrangère ne sembla point troubler Jean : il n’en ressentait ni plaisir ni peine, pas plus qu’il ne tirait de satisfaction jou
d’ennui de l’ouvrage insignifiant qd’il avait adopté. Enbehors Lt EN
Mais une difficulté l’arrêta dans son travail, il posa ses brins de paille sans impatience et parut attendre que la difficulté se résolut d’elle-même,
Monique, saisie d’un désir de se rapprocher de lui, d'établir une communication si puérile qu'elle fût entre elle et cette pauvre âme en léthargie, perdue si loin, dans une nuit si désolée, Monique prit quelques matériaux épars devant elle en disant :
— Je puis vous aider. Je vous montrerai de nouveaux dessins,
Elle commença une tresse.
Les yeux impassibles de Jean s’abaissèrent sur les doigts de la jeune fille, mais il n’eut ni un remerciement ni un signe d’adésion. Elle s’aperçut au bout de quelvues minutes que ce regard froid et voilé se détournait d’elle et se fixait sur la mer qui s’étendait comme une nappe houleuse de plomb fondu : c’était tout l’horizon du malade, et Jean semblait en avoir absorbé la pesante et morose tristesse.
Mais Célia-Jane reparut enfin et rappela Monique à l’existence d’un monde extérieur.
La vieille femme ne manifesta pas de regret ou de colère en rencontrant là Monique elle dit dans son chuchotement un peu sifflant :
-—- Remontez, Jacob est mieux, le baronnet est rentré. Ne dites rien, remontez vite.
Monique, cédant à l’adjuration de la vieille, laissa sa tresse commencée et patit. Quand elle fut dans la petite cour, elle entendit Célia-Jane refermer les portes derrière elle. Elle gravit l’escalier tournant et elle allait traverser la chambre de Jarob sans même voir le vieillard, mais celui-ci éleva sa voix dolente, Monique se repro-
cha d'oublier Jacob et s’arrêta près du lit où Célia-Jane avait couché le malade.
Jacob était mieux en effet ; l’accès étant passé, sa figure toujours tirée et blême devenait calme, H reposait sur son gros oreiller et il se plongeait déjà dans la torpeur bienfaisante qui suit une crise. Mais, en voyant Monique, il agita un peu la main.
— Me revoilà sur l’eau, dit-il.
Et il ajouta :
— Vous ne direz rien,
— Vous l’avez reconnu, n’est-ce pas ? reprit-il avidement. Eh bien ! oui, il est malade, la tête, Vous savez... Et l’honneur de la famille. Ah ! je suis trop las, j'ai sommeil, je ne peux pas vous expliquer... Mais vous ne direz rien ?
Comme elle ne répondait pas, il s’agita davantage et il dit plus haut :
— Promettez-moi tout de suite ou je vais remourir.
Et à voir son visage décomposé, on eût dit qu’il venait vraiment de traverser les transes de la mort.
Elle lui promit du geste ce qu’il voulait et elle sortit.
Monique eut une nuit troublée. Après chacun des courts repos qui rompirent son insomnie, elle ‘fut tourmentée par la conviction qu’elle était la dépositaire d’un secret menaçant, qu’elle avait découvert une chose inouïe et cruelle.
Le lendemain, elle dut vaquer à ses occupations habituelles, donner deux leçons à Jessy Elle se cuirassait contre tout aveu en se disant qu’elle avait promis le secret, Elle avait appris la prudence à une rude école «.urant les quelques mois qu’elle venait de passer avec son père, et elle réussit à se contraindre.
Le nom de Jacob ne fut pas mentionné au château ; elle en conclut que le vieillara avait bien supporté la nuit et que l'amélioration de son état s'était peut-être maintenue.
Elle avait une invincible envie de parler à Jacob, mais elle ne put aller ce jour-là au pigeunnier, ni le jour suivant. Le surlenduuai:, elle trouva un moment propice et s’échappa.
Quand elle fut devant J acob, elle resta muette, incapable de poser une des questions brülantes qui l’avaient si fiévreusement assaillic.
Jacob était encore au lit, mais il n’allait pas plus mal. La crise était finie, il était probable que la force manquerait au vieillard pour en subir une autre.
11 dit à la jeune fille :
-- Ce n’est pas trop tôt. Et vous n'avez pas causé ? Oh ! je n’étais pas bien en Peine, je savais que vous vous tairiez. Vous êtes du bon bois. Non, non, reprit-il, je n'étais guère en peine de ce que vous avez appris, quoique ma pauvre sotte de Célia-Jane ait voulu me iaire accroire que tout était perdu parce que vous aviez vu notre lord malade. Il n’en est pas niort, ni vons non plus... pas même moi qui étais le plus Las de la compagnie.
Sa voix s’altéra et trembla un peu en répttant :
— Notre lord, notre pauvre enfant... Ah ! vaus ne pensiez pas qu’il était là, si près, quand je vous parlais de Jui.
-— Pourquoi le cachez-vous ? demanda soudain Monique.
— Pourquoi ? quelle question de iemme !.
C’est à me figurer que j'entends divaguer Célia- Jane. Alors, vous voudriez qu’on le montre, que tous les benêts et les méchants viennent regarder
à quoi ressemble un Burgau quand il est. quand il est comme le nôtre. Tenez, je crois que pour señtir la chose comme moi, il faut être de la famille comme j'en suis. Cela m’a fait aimer pour tout de bon les Burgau de Blackhorn quand j'ai vu comme ils prenaient à cœur l'honneur de Burgau-House. Mon jeune lord a été entre la vie et la mort. Oh ! je l’ai bien soigné et le voilà rétabli, excepté sa jambe, qui est morte. Mais, mon Dieu ! sa pauvre tête... c’est bien fini. 11 ya quelque chose de cassé là qu’on ne raccommodera plus Jacob, fit le vieux, luttant contre ses larmes. Ou bien, s’il me reconnaît, s’il m'appelle Par mon nom, ça lui est aussi égal de me voir autour de lui que si j'étais un des galets de la plage. Il n’est pas fou le moins du monde: si vous lui dites de faire quelque chose, il vous obéit. Seigneur, Seigneur ! faut-il que j'aie vécu pour le voir obéir, lui qui n’avait jamais écouté personne. Je ne sais pas où il a l'esprit. Si nous ne le faisions pas boire et manger, il mourrait d’inanition sans rien demander quoiqu'il n’ait pas perdu la parole. Une fois, le feu s’est mis à un rideau de sa chambre ; sans nous, il laissait tout brûler. Nous ne lui donnons plus de lumière quand nous ne sommes pas là. Au commencement, il se fâchaïit, il voulait tuer ses cousins. Quand il nous regardait, nous savions qu’il allait se mettre en colère. Mais maintenant, plus même de colère, plus rien. Nous l’avons bien installé dans le pavillon de l'Etranger qui est l’ancienne vigie du château : là, il est en bon air, il s’amuse à regarder la mer, c’est-à-dire je crois bien qu’il la regarde sans la voir ; on lui a donné des livres, mais il ne les ouvre pas, il ne sait plus lire. Enfin, Personne ne l’ennuie, et les jaloux et les gens de rien n’auront pas à s’ébaubir.
Un jour, il a pris des jonc dans un bouquet que je lui avais ramassé de-ci de-là en revenant de Ridge, parce que, autrefois, il aimait les herbes sauvages. Il n’a pas même regardé mes fleurs, mais il s’est mis à ‘resser les joncs ; alors on lui a donné de la pail. et il fait comme ça des nattes, toujours parei..es et qui ne servent à rien. Oh ! dites, miss gouvernante, vous allez lui apprendre de nouveaux dessins ? Il paraît que vous vous y entendez comme personne, m’a conté Célia-Jane.
— Lui apprendre ? dit Monique, mais c’est impossible.
— Pas si impossible, fit le vieux qui se souleva sur son coude. Je vais vous dire une chose :
puisque vous venez chez moi, pourquoi ne descendriez-vous pas quelques marches pour aller distraire et consoler cinq minutes un autre malheureux ? Et pendant ces cinq minutes, moi mi . : Cr j'aurai Célia-Jane pour me faire chauffer mon grog et me retourner dans mon lit. Les seigneurs ours ne peuvent pas rentrer sans que j'en sois averti, parce que j'entends ouvrir ou fermer la grande grille.
— Mais, dit Moniauc, quelle est donc la véritable sortie du pavillon ?
— Celle qui donne dans le bureau de sir Bear, une pièce où il se tient souvent et où se trouve son coffre-fort et je ne sais quoi, ses papiers de famille, je suppose. Quand nous voulons sortir du pavillon,nous sonnons et on nous ouvre, c’est tout simple, :: ais ce ne serait pas aussi simple pour vous. En cas de besoin, ureste ! vous vous envolerez par ici. J’ai comhir tout cela dans ma tête. Mon pauvre jeune lord, j'ai toujours fait la contrebande à son profit. Ce n’est pas réjouissant pour lui de ne jamais voir que
deux vieilles figures, ot encore, voi!1 sombien de temps qu’il n’a que celle de Célia-Jane et qu’il voit plus seulement la mienne ? On me le rendra fou et alors il faudra l’enfermer,
— Pourquoi ne pas le mettre en liberté ? Il se distrairait davantage. :
— Ah ! pourquoi ? Vous le perdriez tout juste. Il y.e. des choses, mon enfant, il y a des choses... Mais vous, miss &ouvernante, vous n'êtes Pas comme cette petite bécasse de miss Jessica qui a peur depuis qu’elle Je sait ici. Apprenez-lui
‘ donc vos dessins. Il n’en sait qu'un, il le recommence sans cesse, $ — Mais il ne veut pas apprendre, — Oh ! quie si, avec de Ja patience. - La tresse que vous lui avez commencée l’autre jour, il n’a Pas pu la finir, S'il a essayé ? bien sûr, mais il n’a pas pu. Songez qu'il ne fait que cela, que rien que cela au monde a le pouvoir de l’occuper. -* — Non, je n’aime Pas à me cacher, répondit Monique avec quelque hauteur.
— Ah ! miss Bouvernante, vous n'êtes après tout qu’une orgucilleuse… mais le royaume du Ciel est aux miséricordieux.
Plus rien ne s’opposait à ce que Monique allât voir son père, Sir Bear qui venait de faire cette réponse à une requête de Monique quitta la jeune fille. Monique resta à la place où le baronnet l'avait laissée, l’air rêveur, les yeux vaguement fixés au dehors.
Eñe pensait à cette permission qu’elle venait d'obtenir, à l’entrevue qu'elle allait avoir avec son père. Elle était sans nouvelles du vieillard depuis plusieurs jours. Le trouverait-elle plus malade ou mécontent ? Ma ‘s, au fait, où le trouverait-elle ? Elle savait : ‘lement qu’il était au fond du pâturage, dans uu endroit reculé où personne ne songerait à le poursvivre, Mais Monique n'avait pas le moindre renseigner’ent topographique sur ce lieu mal défini. >
Elle se retourna pour demander les “étails qui lui manquaient, elle ne vit dans la salle à manger que Harry. Il étudiait, les coudes appuyés sur la table, ses deux mains soutenant sa tête . suyeuse et bouclée. Il s’absorbait dans quelque réflexion harassante et était indifférent à ce qui se passait autour de lui ; son attitude trahissait une douleur fixe, contenue. Monique se figura que des larmes coulaient entre les doigts effilés de Harry. Elle se préparait à se retirer sans avoir rien dit, Mais miss Araminthe entra.
Après s'être livrée dans la salle À quelques évolutions préalables, la vieille demoiselle s’arrêta en reconnaissant Monique.
— dJ'allais recourir à vous, miss Araminthe,
dit Monique, pour vous demander le chemin du grand pâturage.
Miss Araminthe sans répondre regardait Harry ; le jeune, homme leva la tête, montrant ainsi à sa tante des yeux secs et un visage tranquille.
Miss Araminthe ouvrit la bouche comme pour parler. C'était son habitude ; elle ouvrait la bouche, remuait les lèvres. et ne disait rien, Elle vous tenait toujours dans l’attente d’une communication qui ne venait poiot.
Mais aujourd’hui, à la stupéfaction de Monique, miss Araminthe parla et, qui plus est, elle dit des choses à peu près suivies dans une langue presque intelligible.
— Vous travaillez depuis longtemps, Harry, tous ces livres vous fatigueni. Vous étiez mieux chez votre cher professeur. Vous étudiez trop, vous ne sortez jamais. Harry, vous n’êtes pas souffrant, j’espère ? demanda-t-elle avec une intonation de tendresses craintive.
Par un geste caressant, bien inopiné chez elle, elle avança sa main indécise et tremblante jusque sur l’épaule de Harry, mais elle là retira bien vite sans même en avoir effleuré le jeune garçon. ; k
Harry avait déjà répondu -:
— Je suis bien, tante Araminthe, ne vous tourmentez pas.
Miss Araminthe se tourna vers Monique.
— Le grand pâturage, mademoiselle, ditesvous ? Mais Harry pourrait vous conduire, N'est-ce pas, Harry ? fit-elle, et ce ton d’affection inquiète accentuait encore ce qu’il y avait d’audacieux pour sa passivité habituelle dans l’énoncé net d’une proposition quelconque. Vous voulez bien conduire ce matin miss Monique jusqu’à l’entrée du pâturage ? Cher, vous avez be-
soin d'exercice. Et miss Monique voudra bien prendre Jessy à Ridge avant de rentrer.
Harry ne fit pas d’objection. Peut-être ne voulut-il pas détruire le seul plan qu'eût jamais édifié miss Araminthe.
Monique se mit en route avec son guide qu’elle considérait comme un enfant rêveur et sympathique. Ils marchèrent longtemps dans la bruyère rousse, sous le ciel inclément. Les grands froids n'étaient pas encore venus, mais les vents d'hiver commençaient à souffler du large.
Monique fit effort pour sortir de ses pensées.
— Vous étudiez beaucoup, dit-elle, je vous vois toujours un livre à la main. A quelle profession vous destinez-vous ?
Cette question parut le troubler, mais il' répondit délibérément : ;
— Je veux être. il faut que je sois médecin.
-— Médecin ? Je n’y aurais pas songé pour vous.
Il avait l’air vraiment peu fait pour ces études positives et arides. Avec son corps d’adolescent souple, élégamment dessiné par ses vêtements de velours brun, ses cheveux frisés rejetés en arrière et d’un brun ‘lus sombre que la fourrure de ses frères, son front évasé, sa figure longue très fine dans ce cadre ondoyant-il avait l’air tendre et sensitif d’un futur poète : quoique ses traits délicats eussent plus de couleur que ceux de Jessy, on devinait que sa santé n’égalait pas celle de sa sœur.
Monique reprit avec une certaine hésitation, car la tristesse froide de Harry lui imposait autant de réserve que l’arrogance bourrue de ses frères.
— Etes-vous bien sûr que cette profession vous
convienne ? Du reste, vous avez encore le temps d’y réfléchir. :
— Mais je ne suis pas si jeune, repartit Harry en se redressant, je ne suis pas beaucoup plus jeune que vous.
— Oh ! moi. fit Monique avec la mélancolique impression qu’elle n’avait plus d'âge.
Harry paraissait souffrir,
— Si je ne suis pas médecin, dit-il, je ne serai rien, car rien d’autre ne me ferait envie. Il n’y a que cela pour moi qui vaille la peine de vivre.
Mais il ne parlait pas avec l’enthousiasme d’une vocation arrêtée.
-— Vous jugerez bien différemment dans quelques années, reprit Monique. L'essentiel est que vous arriviez à vous faire une place indépendante dans le monde et un intérieur heureux.
1] l’interrompit presque durement.
— Jamais, jamais ! fit-il.
— Îls avaient atteint les abords du pâturage. Harry s’arrêta comme pour se séparer de Monique. La jeune fille allait le remercier, mais il se pencha sur une touffe de genêts et, parmi les ti- - ges rigides et fanées, cueillit une fleurette de genêt qui avait survécu jusque-là Par quelque circonstance favorable ; elle était la dernière à coup sûr et la seule qui restât dans la lande. Il tendit cette grappe d’or à Monique et s’éloigna.
La jeune fille marcha longtemps encore avant de gagner le campement de son père. Elle pressait le pas, car elle avait hâte de revoir le vieillard. Enfin elle aperçut la tache grise que formaient des groupes de moutons épars. Ces moutons composaient avec du gibier, des coquillages et le laitage de la ferme, le fond de-l’alimentation à Blackhorn. C'était aussi du troupeau que Blackhorn tirait ses principales ressources, les
fermes disséminées dans un cercle étendu ne doniocres.
bloc de bois attention.
T1 paraissait remis ; son visage toujours très pâle dans ses cheveux blancs n’annonçait pas la maladie. 1l était tout à sa lecture, ni l’aboiement des chiens ni l’approche de Monique ne l'en avait distrait.
— Eh ! c’est ma fille, dit-il quand Monique l’eut salué à haute Voix.
Il se leva pour la recevoir.
— Entrez, Mona, fermez Vous. Qu’êtes-vous devenu Burgau ? Je dois vous
‘un coup d’œil rapide, que vous n’y avez pas pris superbe mine, I] est vrai que si la vieille de-
moiselle qui ressemble à une brume vous nourrit * de la potion qu’elle s’est plu à m’admiristrer.
Monique croyait avoir appris à connaître son père, et, pourtant, cette vivacité, cet humour toujours prêts à reparaître, cette élasticité du caractère irlandais, la prenaient encore par surprise. Elle regarda l’intérieur de la cabane.
— Oui, fit Patrice O’Hara, j'ai cédé à mon jeune auxiliaire, un garçon qui ressemble à un incendie, — vous avez dû le rencontrer, vous en avez le reflet sur votre joue, — je lui ai cédé la ‘ouissance exclusive de notre maison roulante et je me suis réfugié ici, de sorte que j'ai tout cela pour moi seul.
— Tout cela ?
— Vous avez l'air de trouver qu’il me manque quelque chose. ‘
Ah ! Mona la difficile, n’est-ce pas mieux, en tout cas, que le logis qu’on me préparait quand nous avons quitté l'Irlande ?
Comment pouvait-il évoquer sur ce ton léger des souvenirs qui hantaient encore le sommeil de Monique et la terrifiaient dans ses rêves !
— Je présume que tout au moins le château de Blackhorn est à la hauteur de vos exigences et que vous êtes satisfaite de votre emploi. Moi je serais coupable de récriminer, car nous avons été serrés d’un peu près, Monique. Les Burgau ont eu à mon endroit une inspiration de génie, je suis mieux caché sous cette cape que dans une forteresse. L'idée était à la fois si simple et si forte. Elle venait du jeune homme un peu tordu, m’a-t-il semblé, Garez-vous du jeune homme un peu tordu, Mona, ou bien ayez la dernière confiance en lui, mais n’y allez point par moitié. — Vous luncherez avec moi, j'espère.
Il tira d’une retraite invisible du jambon fumé,
du pain dur, du fromage de brebis et de la bière. Tout en mangeant, tout en servant Monique, il continuait à causer, %
— Quand vous êtes entrée, je me régalais de Virgile. Oui, j’ai sauvé mon Virgile de la débâcle et il ne m’a jamais été plus précieux qu'ici. J'ai aussi mis en ordre mes plans dans ma tête et préparé dans les grandes lignes quelques articles qui secoueront un peu nos bons garçons. “ Patrick O’Hara for ever (ee
11 avait lancé ces derniers mots avec un entrain malicieux et le “ brogue ” (accent irlandais ) le plus irrésistible, L’écho de cet accent qui rappelait à Monique tant d’heures malheureuses blessa son oreille.
— Père, dit-elle d’une voix altérée, suppliante, avez-vous donc le projet de recommencer ?
— Commeat recommencerai-je puisque je n’ai rien fini ?
— Et c’est pour cela, reprit-elle dans une tentative désespérée, c’est Parce que vous voyez le néant de vos efforts. Oh ! murmura-t-elle, tant de fatigues, tant de peines pour rien... pour envenimer le mal peut-être.
— Quoi ! fit-il sur un ton de compassion railleuse, déjà à bout de force ? sitôt découragée ? Oh ! Monique de Lens, gardez le nom de votre mère.
— Non père, je le porterai bien. Mais oubliez- Vous ce que nous avons souffert ?
— Oublier ?..
Il baïssa les yeux sur son poignet qui gardait une cicatrice longue et profonde.
— Ah! si vous vouliez renoncer, fit-elle, je travaillerais pour Vous, je vous ferais la vie bonne... Mais, par pitié pour moi, sice n’est Pour vous, renoncez, renoncez... à l’impossible.
Elle se tut effrayée, son père se transformait. Dans son cadre de cheveux blancs, le visage de Patrice O’'Hara se durcissaiÿ, devenait un visage de pierre.
Le vieillard répondit à Monique sans violence, — il n'était jamais violent avec elle, — mais elle connaissait cette douceur inexorable qui était chez lui l'indice d’une énergie sans bornes.
— Vous traaaillez pour moi, Mona. N'est-ce pas vous qui gagnez le prix de mon passage sur le “* Cygne ”’ ? Je m’embarquerai définitivement pour l'Amérique le dix janvier ; d’ici là, je retournerai en Irlande reprendre des papiers qui compromettraient nos amis.
— Mais vous êtes en sûreté, gémit-elle, à quoi bon partir, retourner en Irlande, surtout ? Restez jusqu’au printemps par exemple. Peut-être alors me libèrera-t-on et pourrons-nous partir ensemble.
Il lui saisit le bras ; il ne la serrait pas rudement, mais elle sentait que rien ne détacherait malgré lui cette main transparente de ce qu’elle avait une fois étreint. y
— Il faut que je sorte d’ici le dix janvier, fit-il avec une inaltérable décision. Et vous, il faut que vous teniez vos engagements envers ceux qui nous ont aidés, il le faut si vous entendez reprendre un jour mon nom.
Elle se leva et s’appuya contre son père ; elle demeura ainsi quelques instants, immobile, puis elle se pencha sur le vieillard et baïisa en silence la cicatrice de sa main.
Monïque ramena Jessy comme miss Araminthe le lui avait demandé. Il était encore de bonne heure quand les jeunes filles sonnèrent à la grande grille.
Jessy, qui, depuis un moment, regardait en l'air, s’écria :
— C’est cela même, lord de Burgau est à Blackhorn. =
— Lord de Burgau ? demanda Monique.
Oui, oui, le vieux lord Archibald. Ne voyez- VOUS pas que la position de notre pavillon est changée là-haut à la tour et que le chef de notre maison doit être au château ?
Jessy passa en coup de vent et sans demander d'explication devant Basile le concierge qui s’était décidé à leur ouvrir. Les jeunes filles rencontrèrent dans le hall miss Araminthe dont le teint gris et air déséquilibré confirmèrent la grande nouvelle avant que la vieille demoiselle eût rien dit. Monique et Jessy môntèrent aussitôt s’habiller. Les Burgau, pris au dépourvu par l'arrivée imprévue du marquis, n’avaient pas encore lunché et l’on préparait à lord Archibald un repas auquel devait assister toute la famille.
Monique et Jessy entrèrent en même temps dans le parloir qui, étant la pièce la plus habitable de Blackhorn, faisait pour ce jour-là office de salon. =
Lord Archibaid, grand et encore beau, mais l'air un peu mou, était assis au milieu de ses parents ; il était en train de dire :
— J'étais étroitement attaché à lui, et jusqu’à ces derniers temps, je n'avais eu qu’à me louer de son affection et de sa conduite.
Il'se tut et salua sans mot dire les jeunes filles qu’on lui présenta brièvement, puis le dîner étant servi, chacun Passa dans la salle à manger.
À ce repas, Monique vit la maison de Blackhorn sous un nouveau jour. Basile, en livrée propre, circulait autour d’une table abondamment
servie, Volaille, gibier, gelée et pâtisseries faisaient honneur à l’habileté de mis Araminthe qui avait dû improviser ce repas, tandis qu’une provision de vins précieux donnait un attrayant aperçu des richesses renfermées dans la cave de Blackhorn. Il avait pourtant toujours semblé à Moniquè que ces caves devaient être à peu près vides.
Deux domestiques obéissaient aux ordres du vieux Basile qui les gouvernait avec une imperturbable fermeté, et l'allure de ces accolytes novices ne rappelait pas trop cruellement l’humilité des traaauy rustiques auxquels on venait de les arracher, pas plus que leurs livrées ne conservaient d’une façon trop appréciable l’odeur de moisi du vièux coffre à défroques, d’où Dinah les avait tirées. s
Quand les trois ladies eurent quitté la toble, les hommes ne prolongèrent pas la séance autour du dessert.
Tous, à l’exception de Harry, se rendirent dans la pièce qu’on appelait le bureau de sir Bear ; cette pièce retirée, enclose dans les appartements du baronnet, était considérée comme le sunctuaire du château ; les abords en étaient sacrés pour tous les habitants de Blackhorn, sauf pour Jacob et sa femme qui assuraient le service personnel de sir Bear et devaient avoir leur:gîte dans ces augustes parages.
Lord Archibald prit la parole au milieu de la grave déférence de tous ses parents.
— Vous devinez, dit-il de sa voix lente. aux intonations patriciennes, que je suis venu vous entretenir de mon neveu Jean ?
Comme son entourage continuait à garder le silence, il poursuivit :
— La vérité est que j’ai à conférer avec vous
e de sujets importants et que le temps me presse. La maladie dont je suis atteint a fait de tels progrès...
Aucun geste de sir Bear ou des jeunes gens ne l’interrompit.
J1 n’y avait pas entre les Burgau d’affectation de tendresse. Du reste, lord Archibald s’exprimait sans émotion. Bien que le vieux marquis ne fût pas d’une trempe supérieure, il avait encore dans ses veines refroidies assez de bon sang de ses valeureux ancêtres pour qu’il affrontât bravement la perspective d’une mort prochaine.
— Vous connaissez les sujets de déplaisir que m’a donnés Jean depuis sa majorité. Vous avez bien voulu me conseiller et vous intéresser à mes soucis, bien qu’ils ne pussent vous concerner. Vous êtes trop riches pour vous préoccuper beaucoup de l’emploi de ma fortune. Et, à ce propos, vos mines de charbon vous rapportent toujours l’argent par tonne ?
Elles avaient assez englouti d’argent pour le rendre à la tonne ; en tout cas, elles ne rendaient pas une pelle de charbon. Mais sir Bear n’aimait point, paraît-il, à importuner les autres de ses affaires et il ne répondit pas.
— Il y a bien quelque singularité de votre part à vous enterrer tous ici, à vivre en ruraux malgré votre rang et votre fortune, mais je ne vous blâme nullement de suivre vos goûts : bienheureux qui peut vivre à sa guise, fit-il avec un profond soupir. Jean n’a pas été si facile à satisfaire que vos fils. Cette fois, il a trouvé les bornes de ma patience. Quoi que vous en disiez, je juge qu’il est temps de mettre un terme à sa superbe présomption.
Mais sir Bear ne disait rien, il regardait fixement devant lui une petite porte bien fermée.
— Croiriez-vous, reprit lord Archibald, que depuis la réponse moins que respectueuse qu’il a faite à ma dernière lettrei je n'ai rien reçu de lui, non, pas un mot. En guise de commentaire, il est parti dans je ne sais quel désert marécageux pour rejoindre ün de ses compagnons habituels. Après ma tentative de conciliation, son silence est vis-à-vis de moi une insulte, c’est ainsi que je le considère, Que pensariez-vous, sir Bear, si l’un de vos fils vous traitait de cette manière ?
Comme il était absolument sûr que si on l’invitait à venir recueillir un substantiel héritage, n'importe lequel des quatre fils de Burgau ac- Courrait du bout du monde, sir Bear ne pouvait pas donner d'appréciation sur le cas particulier de lord Archibald,
— Depuis la mort de sa mère, Jean s’est fait un jeu de me contrarier en mille occasions. Vor: vous rappelez combien il m’irritait avec ses tendance irlandaises et catholiques, plus catholiques encore qu'irlandaises. Au fond, sa mère n'était qu'une papiste. Je n'aurais point été surpris qu’il en vint à un projet d’abjuration. Quand je le sondais sur ce terrain, il me répondait que c’étaient nous les renégats, puisque les premiers Burgau avaient été catholiques ; énfin des raisonnements absurdes de jeune homme.
Mais ce qui m’a été le plus au cœur, ce qui m’a prouvé plus que tout le veste son mauvais vouloir à mon égard, son indifférence offensante à l’endroit de mes plus chers désirs, “’est son refus Persistant-de se marier selon mes vues, ou même d’après ses propres préférences. ('omme J'aimais tendrement ce garçon et que j'étais fier de lui, je lui ai cédé sur tous les points, sauf sur cette question de mariage qui était d’une trop
capitale importance pour l’avenir de notre maison. Avis, arguments, prières, tout a échoué. Maître Jean ne se sentait pas mûr pour le mariage ; il n’était pas bien sûr d’en avoir le vocation ; le moment viendrait peut-être, oh ! il ne voulait pas me décourager, le moment viendrait, ce n'était pas imnossible. Serait-ce dans un mois, l’année proch: me ou dans vingt ans, ou jamais ? Jean ne s’engageait pas, il s'en remettait aux inspirations de son cœur et je devais m'en remettre à lui. Je ne sais quoi dans son dernfèr billet, pourtant si raide, me faisait imaginer que notre jeune seigneur venait à résipiscence, Ah ! je me trompais bien. Mais j'en ai fini avec l'indulgence, j'ai joué trop longtemps le rôle d'un père faible, aisément berné. Je suis maître absolu des biens ‘de Burgau-House, je n'ai point à lui en rendre compte, et il n’y a que le titre dont je ne puisse disposer et je suppose, sir Bear, que c’est surtout celui qui vous aurait été agréable si j'avais pu vous le léguer. Je suis mortellement atteint et je n’ai pas une longue vie devant moi, je veux mettre ordre à mes affaires. Quand nous avons renoué des relations plus suivies, sir Bear, vous avez déclaré ne jamais vouloir intervenir dans le règlement des intérêts de Burgau-House, mais l’inqualifiable attitude de Jean a modifié toutes les circonstances; vous êtes le seul représentant de ma famille et je dois vous mettre au courant de mes dispositions ; je vous ai apporté une copie du paragraphe principal de mon testament afin que vous puissiez attester plus tard -à Jean que telles étaient bien mes intentions.
11 tendit à sir Bear une feuille de lourd papier. Le baronnet prit sans sourciller connaissance de ce bref document, puis il dit d’une voix calme,
mais dont ses enfants trouvèrent le timbre imperceptiblement changé :
— Me Permettez-vous, lord Archibald, de montrer ceci à Malcolm-Bear, mon fils ?
— À tous vos fils, si bon vous semble, Mon solicitor a l’original entre les mains.
Le papier passa successivement aux quatre fils de Burgau, puis il revint à lord Archibald ; mais la teneur intégrale en était aussi en sûreté que si l’on eût gravé ces quelques lignes sur quatre tablettes de bronze :
‘‘ Mon neveu Jean de Burgau entfera en possesion de toute ma fortune le jour de ses trente ans, à condition qu’il soit marié à cetté date.
S’il refuse de remplir cette condition avant l’époque indiquée, tous mes biens serviront à la fondation d’un musée à Burgau-House.”’
— Oui, dit pensivement lord Archibald, je me suis arrêté à ce plan après l'avoir longuement mûri. Je fais à Jean la marge suffisante, il n'à Pas encore vingt-neuf ans et je lui donne jusqd”’à trente pour se soumettre, D'ici là, je dormirai dans le caveau de Burgau-House. Je n’impose même pas à Jean le, projet d’alliance que j'avais caressé et qu’il connaît : libre à Jui de le réaliser en souvenir de moi ou d’en former un autre.
Vous devez être satisfait qu'après tant de déceptions je lui laisse encore la part si belle, vous qui avez toujours défendu et excusé mon neveu, Le délai qu’il aura peut-être à subir entre iua mort et la daxe que j'ai fixée pour sa mise en possession lui sera une épr -uve salutaire et une punition peu rigoureuse de ses torts envers moi. Si, par quelque inconcevable fantaisie, il refusait encore de mlobéir, — il faut s’attendre à tout de cette tête opiniâtre, — la fortune sera consacrée
l’œuvre dont mon solicitor a le détail. Le chô-
teau de Burgau-House deviendra un musée qui attirera, j'en suis certain, un monde de visiteurs dans notre contrée, Quand je disais jadis à Jean que j'aurais fait de ma maison un musée %’il n'avait point été là pour en hériter, il me regardait avec dédain et répondait qu’à ma place il aimerait mieux brûler Burgau-House que de le livrer aux visiteurs, il n'aurait pas êté plus mécontent si j'avais annoncé le dessein d'amener dans notre pays une horde de sauterelles dévorantes. Mais vous, sir Bear, vous n’avez jamais rien objecté à mon désir de léguer à l'Etat quelques-unes de mes merveilleuse collections. Je tiens à ce que mon nom demeure tout au moins attaché à une institution nationale.
Lord Archibald s'était animé, il maniait évidemment une marotte favorite.
— Les agissements de mon neveu m'inspirent tant de méfiance que je me suis sérieusement renseigné au sujet de mon futur musée ; on m'a même déjà recommandé un jeune homme de grande valeur, nommé Amos Heller, que ;':mploierai à mes catalogues et qui pou.ait, le cas échéant, faire un bon conservateur. Jean l’aura mérité, Jean l’aura mérité. Un pareil procédé après mes avances !… fit-il, une rougeur de colère montant à see joues un peu pendantes, Quelle est donc en vérité notre position réciproque ? Est-ce moi qui suis à la merci de sa générosité ? Est-ce lui qui a tout mon avenir dans ses mains ? On le croirait à considérer ses façons cavalières,.
Et il en était pourtant ainsi, c'était bien de Jean que dépendaient le boaïheur de son oncle, l'avenir de la puissante maison.
Tout à coup, lord Archibald s’aperçut que ses Parents avaient poussé la politesse jusqu’à ne
point encore lui répondre et que sir Bear ni ses fils n’avaient articulé un mot : mais seulement à cette minute, ce silence causa une impression de froid au vieux lord.
—— Est-ce que vous ne m'approuvez pas ? dit-il à sir Bear. Blâmez-vous mes intentions ?
Sir Bear avait gardé la même contenance ; le regard toujours attaché sur la petite porte, il avait écouté le monôlogue de lord Archibald sans que son attention parut défaillir, Quand il releva ses yeux, ses fils virent que le parti de sir Bear était inébranlablement pris. Avec la rapidité de l’éclair, il avait résolu son coup d'audace, et sa détermination concentrée avait ce caractère d’intrépidité lucide Gui communiquait parfois aa petit gentleman empesé une sorte de sauvage grandeur.
Il s'était levé, et, les deux mains posées sur le dossier de son siège, il dit :
— Jean de Burgau est ici.
Lé sens de ces mots n'atteignit pas d’abord l'esprit de lord Archibald.
— Oui, ici, chez moi, à Blackhoen, répéta sir Bear, enfonçant son assertion réitérée comme un coin aigu dans le cerveau récalcitrant du marquis. Il est chez moi et dans un éiat qui rend vaines les dispositions que vous trouvez, à bon droit généreuses, il n’est pas plus capable de gagner l’héritage de Burgau-House en vous ohéissant qu’il ne mérite d’encourir votre colère par son indocilité, Son intelligence est morte, son Corps à demi-paralysé. Jean de Burgau eat ici, vous pouvez le voir à l'instant.
Sir Bear, suivi de son cousin et de ses quatre fils — ceux-ci subjugués par la hardiesse paternelle, — sortit par ja petite porte qu’il venait