‹ La famille de Burgau [microforme]Chapitre 5 sur 11 · LE FEU · texte numérisé non relu

LE FEU

d'ouvrir. Ils furent bientôt dans la cour du jrigeonnier, puis chez Célia-Jane.

Le vieux Jacob, encore bien impotent, qui était descendu ce jour-là, faillit tomber à la renverse en reconnaissant son ancien maître.

Mais lord Archibald ne se demanda même pas comment Jacob se trouvait ici ; depuis que la voix de sir Bear avait jeté ces mots fatidiques : “* Jean de Burgau est chez moi. ” toutes les invraisemblances lui paraissaient acceptables. Le vieux lord tournait déjà les yeux vers le vitrage grillé, mais l’autre pièce était vide.

— C’est l’heure où il prend l’air sur la terrasse, dit sir Bear, pendant que Josiah abaissait un rideau qui mettait le réduit dans une obscurité relative. ,

— Je voudrais le voir, dit lord Archibald d’une voix tremblante.

— Nous attendrons qu’il rentre, car nous ne le contrarions jamais. :

Lord Archibald n’insista plus, il grelottait comme s’il avait grand froid.

L’attente ne se prolongea point. Jean entra appuyé sur une canne, se tenant aux meubles comme un enfant qui ne sait pas marcher, trainant littéralement après Ini sa jambe morte.

Derrière lui, venait Célia-Jane.

Jean était tombé dahs son fauteuil et restait là, le corps droit, l’air vague, la tête tournée vers une fenêtre comme un aveugle qui cherche de ses yeux mormges le ciel qu’il ne voit plus.

Bien que Jean ne différât pas sensiblement d'un autre infirme, il était à ce point différent de l’ancien Jean que lord Archibald murmura :

— M:'s ce n’est pas lui !

Célia-Jane lui plaça dans les doigts son travail et aussitôt, ainsi qu’une machine qu’on met

en mouvement, il commença à tresser sa paille. On entendit la vieille sourde qui disait de sa voix sans inflexion :

— Si Votre Grâce voulait hien étendre ce plaid sur sa jambe ?

Il ne parut pas entendre. Mais elle répéta sa requête ; alors, docilement, il fit ce qu’elle avait demandé. Cette soumission atterra le marquis.

Lord Archibald entendit un sanglot étouffé dans l’ombre à côté de lui et il vit Jacob tout courbé qui pleurait sans bruit devant son vieux lord.

— Oh ! mylorà ! mylord ! chuchotait-il, notre pauvre lord Jean qui était si fort, si courageux! Lui qui vous en a tant fait de toutes les couleurs.

Les larmes l’interrompirent, ce panégyrique achevait de lui fendre le cœur. Et lord Archibald, en sentant des gouttes chaudes tomber de

‘ ses joues sur ses mains, comprit qu’il pleurait avec le vieux serviteur, :

— Ah! dit le marquis tout bas, d’une voix sanglottante, je voudrais le voir de plus près, lui parler, l’embrasser. Il me reconnaîtra peutêtre.

— ÎÏ ne reconnaît personne, pas même Jacoh.

Mais parlez-lui. dit sir Bear. Seulement, l’nn de nous entrera d’abord, car la vue de toute fivure étrangère l’irrite de facon inatiétante. Nous aVOns peut-être tron flatté ses Inbies, mais vous comnrendrez ane nous Je ménapians.

Célia-Tane était revente près d’enx sans manifester de surnrise en trouvant son damaine pinsi encombré, elle ne s’ocenpa ane de Tacob qui était encore tont secoué de sanrlots contenus,

Ce fut. Josiah au'on détarha vers l’infirme, sans doute parce que la douceur de sa voix et de

ses manières risquait moins d’exciter les nerfs susceptibles de son malheureux cousin.

Josiah s’approcha de Jean qui n’avait pas remarqué de mouvement insolite dans le eabinet de Célia-Jane.

— Eh bien ! Jean, comment nous trouvonsnous aujourd’hui ? fit Josiah sur un ton de commisération enjouée et amicale. Aimeriez-vous à voir quelques journaux ?

Jean ne répondit rien, mais J osiah reprit avec l’indulgence qu’on a pour un enfant boudeur :

— Que diriez-vous alors d’une partie d’échecs pour vous mettre en train ?

11 lui enleva son travail sans que Jean fit la moindre résistance, puis il. disposa rapidement les pièces d’un échiquier en les frappant un peu fort, d’un petit toc toc gai et engageant, comme s’il essayait de fixer par le bruit d’un hochet l'attention d’un baby.

Jean fit un mouvement, et, sans qu’il fut possible de discerner s’il y avait de sa part maladresse ou préméditation, il balaya de son coude Féchiquier dont les pièces roulèrent sur le parquet. NS — Oh ! oh ! fit Josiah sans se déconcerter, serions-nous de mauvaise humeur au moment où notre cousin Josiah nous apporte de bonnes nouvelles ? Jean, écoutez-moi, mon cher garçon. ;

T1 frappa de la main sur l'épaule de Jean.

Ce contact parut galvaniser tout le corps de l’infirme. Jean se leva en chancelant, et, lourdement appuyé d’une main‘sur la tahle. il prit l’un des chenêts du foyer an’il souleva d’un geste fnrieux, mais tout vacillant.

Josiah était déjà dans le cabinet quand le chenet retomba, faisant voler en éclats un meuble

qt ii avait rencontré dans sa chute.

— Voulez-vous le voir de plus près, l’embrasser ? dit sir Bear montrant à lord Archibald la place que Josiah aait si prestement quittée.

— Allons-nous-en ! c’est trop affreux... dit le vieux lord avec horreur.

Ils effectuèrent une sortie assez tumultueuse, qui éveilla l'attention émoussée-de Jean. Quelque chose se ranima peut-être dans ce cerveau embrumé. Le jeune homme encore debout, les narines dilatées, en animal qui cherche une trace, se tourna péniblement vers la cloison vitrée. Mais le bruit de pas s’éloignait déjà, et, derrière un pan écart du rideau, il ne vie qu= la tête penchée de Josiah ; celui-ci jetait ur dernier coup d’œil dans la chambre de Jean avant de suivre les autres.

Quand lord Archibald se retrouva dans le bureau de sir Bear, il s’écroula sur un siège et resta longtemps la tête dans ses mains. Puis il sembla revenir à lui, attira une plume et écrivit quelques lignes sur la feuille qu'il avait montrée à sir Bear peu d’instants plus tôt. Après avoir tracé le dernier mot, il replia le papier, respira très haut, avec effort, et dit :

— Je ne suis pas bien. Si nous marchions un peu, si nous sortions au grand air ?

Sir Bear, avec un re-ard expressif sur le visage défait de son Parent, accéda à ce désir. Ils sortirent dans un préau dont les arcades encadraient une cour verte d’herbe. Par une échappée, Fœil plongeait jusqu’en bas de Blackhorn, jusqu’à la dernière cour que terminaient le ravin et la grille d’ent:ée.

L’sir rendit quelque force à lord Archibald, mais, comme le marquis demeurait muet, ce fut sir Bear qui rompit le silence :

— Vous savez maintenant, mylord, pourquoi Jean ne vous a pas répondu. Il est tombé malade chez nous quand il est venu cet été.

— Ainsi, murmura lord Archibald, il était venu, il m'avait écouté...

— … Pour me prier d’intervenir entre vous et lui. Je ne sais si je dois vous dire... fit sir Bear de cet air guindé et sérieux qui donnait une telle apparence de vérité à chacun de ces mots.

* — Oui, of, dites tout.

— Il voulait me charger de vous informer que l’entente avec vous était impossible sur les bases que vous proposiez, qu’il voulait conserver son indépendance même dans la pauvreté en attendant que...

— En attendant que sa mort lui donnât la fortune. Il ne doutait pas que ma mort ne le rendit riche.

— Îl est vrai... Jean n'en doutaït pas. Et personne ici ne saurait lui en faire un crime. Il se marierait plus tard.

— Quand il pourrait formuler sa demande sous le nom de lord de Burgau, acheva amérement lord Archibald. I] n’a pas eu un mot d’affection ou de repentir à mon adresse ?

— Hélas ! mylord, le pauvre garçon était déjà fou... non, pas fou, pas plus que maintenant, mais il était déjà sous l'influence du mal qui l’a terrassé quelques heures plus tard.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas averti ? demanda brusquement lord Archibald.

— C’est pénible à dire, mais une de ses dernières paroles à été pour nous le défendre et cela nous paraissait d'abord difficile d’enfreindre sa volont, de trahir sa confiance, à lui qui ne pouvait plus rien, Ensuite, nous vous savions ma-

lade, impressionnable, nous redoutions de vous faire du mal,

— Oui, dit le vieillard, pressant sa main sur sa poitrine, cela m’a donné un terrible coup.

— Mais ces considérations ne suffisaient plus je me disposais à partir pour Burgau-House vous dire cela et d’autres choses que vous ne SOUpÇonnez pas, vous informer de ce que nous avions fait, pour sa sécurité et notre honneur à tous. .

Sir Bear exposa à lord Archibald, et à peu près dans les mêmes termes, les détails que le vieux Jacob avait donné un jour à Monique. A mesure qu’il parlait, le baronnet grandissait aux Yeux de son noble parent. Lord Archibald, s’il en avait eu le loisir, se serait demandé où il avait jamais vu sir Bear si petit. Sir Bear grandissait, grandissait, il devenait un géant, il devenait un homme de poids, de sens et de sagesse, plus encore que lord Archibald ne l’avait jamais cru.

— Le péril est passé pour lui, dit à la fin sir Bear. Il n’est ni fou ni idiot, il ne l’a jamais été. Il y a quelque chose de mort en lui. Ainsi que vous avez pu en juger vous-même, il est complètement inerte. 1] obéit ponctuellement avec une espèce d’application, excepté quand il est pris de colère. Je dois dire que je l’ai raremeat vu aussi difficile.

— Dites dangereux, interrompit le vieux lord.

— Aussi dangereux qu’aujour “hui, acheva docilement sir Bear, En temps ordinaire, son intelligencé est comme une lampe dont la flamme abaissée ne peut ni se raviver ni s’éteindre. Il eatend, il voit, il parle, mais avec aussi peu de résultat que s’il était à la fois sourd, muet .et aveugle. Il ne déraisonne pas et il ne raisonne

plus ; :l garde quelques apparences d’une vie qu’il ne possède pas.

Lord Archibald s'était arrêté à l'endroit où l’on embrassait toute la descente de Blackhorn. Le marquis distinguait là grille, la mince ligne grise formée par le parapet, mais ni le gazon, ni les pierres du ravin, ni les arbres, ni les broussailles, ne lui racontèrent la sinistre scène dont ils avaient été témoins. La branche de hêtre brisée par une chute n’avait pas gardé la mémoire d’une sanglante trahison ; tant de feuilles sècnes étaient tombées depuis, qu’elles recouvraient un mot tracé là par le filet de sang qui avait rayé un jour le fond du ravin.

Sir Bear poursuivit :

— L’'excellent docteur Baud, notre ami — vous avez dû entendre parler jadis à Londres de ce célèbre praticien, — qui était retiré depuis longtemps dans notre voisinage, a soigné Jean de: puis la phase la plus riguë de sa maladie. Le Cas, qui est incurable à son avis, s’est déjà produit à la suite de commotions quelconques, et Jean nous avait parlé d’une récente chute de cheval. Depuis la mort de notre pauvre Baud, nous n’avons pas appelé d’autre médecin, car le secret que Jean nous avait demandé, peut-être par une fantaisie maladive, nous a paru indispensable pour une grave raison. Et c’est la seconde et non la moindre partie de la confidence que j'avais à vous faire, Jean s’est compromis dans la dernière conspiration irlandaise. re à faire qui s’est heureusement assoupie reprendrai feu si la présence de Jean en Angleterre était connue. La suite serait pour le moins, — pour le moins, lord Archibald, — l’internement à vie de cet infortuné garçon dans une maison de santé. J’avoue que le courage m’a manqué pour expo-

ser un Burgau à pareille dégradation. Si -’ai cu tort, je m,accuse et tous mes fils aves moi, mais je sais bien que vous ne me blâmerez pas d’avoir dérobé au monde la vue de sa déchéance, d’avoir fait passer le renom de la famille avant dérations de la prudence vulgaire. Jusqu'ici, tout est allé à souhait, la retraite «.

point été trahie. Les gens qui l’entourent sont des serviteurs dévoués, aussi désireux que nous de...

— Oui, dit lord Archibald de cette voix faible êt voilée qu’il gardait depuis sa visite au pavillon, je connais Jacob, il a toujours été fanatique de Jean. Oh ! je suis content que Jean ait auprès de lui le vieux Jacob.

Et il pensait avec une émotion presque douce à la sincérité indéniable des ldrmes que Jacob avait versées devant lui.

— Où mon pauvre enfant serait-il mieux qu'ici avec le vieux Jacob ? Sir Bee , Vous avez généreusement choisi ce qui était la meilleure :olution Pour mon neveu comme pour moi, Vous avez soustrait Jean aux humiliations et aux dasgers qui le menaçaient. I] y aurait de la folie à troubler un arrangement aussi sage. Je ferai tous les sacrifices qui vôus paraîtront convenables.

Fixez-moi un chiffre de pension pour mon neveu, ne craignez pas que je le trouve trop élevé. A combien évaluez-vous… .

— À rien, répondit froidement sir Bear. Lee

© ais qu'entraîne la présence de Jean sont insignifiaats, je ae saurais les estimer,

— Je ne saurais, moi, estimer la valeur du service que vous me rendez.

— Mais je m'appelle aussi Burgau, mylord.

— Et le souci du nom vous est cher comme à moi. Croyez bien que j'apprécie votre désintéres-

sement. Vous êtes assez riche pour ne pas vous arrêter à une question pécuniaire. Car vous ne manquez pas d’argent sir Bear ?

Il y eut une imperceptible pause.

— Non, mylord, répondit sir Bear en se redressant.

Lord Archibald reprit avec dignité :

— Vous vous êtes bien conduit envers le chef de votre famille, vous avez recueilli et sauvé mon neveu, vous apportez à son sort tous les allègements possibles. Ne me refusez pas la consolation de vous en témoigner ma reconnaissance. Dans la mesure que je viens de prendre à votre égard, vous ne verrez qu'une preuve d’attachement et vous ne la repousserez pas.

Lord Archibald en était donc enfin au point précis où on avait voulu l’amener. Ces longues années de manœuvres sourdes, de tactique enveloppante, n’avaient pas été perdues. Sans pouvoir douter du désintéressement de sa famille, lord Archibald demandait comme une faveur l'adhésion de sir Bear à une mesure que sir Bear, servi par les événements, avait Jui-même préparée de toute pièce.

— Jean est si jeune, je ne veux pas désespérer pour lui. Je ne désespère pas, sir Bear. Mais je vous ai bien jugé. La première impulsion qui m'a fait si vite modifier mon testament tout à l'heure a été la bonne. La vue de mon pauvre garçon 1’a causé un tel ébranlement que j'ai eu peur de mourir sur palce, sans avoir exprimé mes rouvelles intentions. La réflexion ratifie ce que j'ai décidé alors. Je veux dès ce soir porter l'acte tel qu’il est maintenant chez mon solicitor. Ne me retenez pas, je n’ai point de temps à perdre. .Je tâcherai de m’habituer à cette idée, peut-être essaierai-je de revoir Jean. Mais, pour

le moment, je ne peux pas. Et, dit-il d’un air sombre et las, ai-je besoin de vous dire que si, en arrivant ici, je n'avais Pas peur de mourir, maintenant j'en ai plutôt envie...

Monique avait revu Jean. Elle avait cédé aux instances du vieux Jacob, et Célia-Jane qui n’était qu’une simple machine s'était pliée à la vo-

lonté de son mari. La sœur de charité qui existe chez toute véritable femme s'était émue en Monique devant le spectacle de ce lamentable effont été vaincue par le noé. Pourquoi aurait-elle

épo-

n père allait se mettre en

route. Plus que jamais, elle ne pouvait oublier un peu les soucis qui l’assiégeaient qu’en se dé- Vouant, qu’en s’oubliant dans une infortune pire que la sienne, plus que jamais elle cherchait à ‘ser l’inquiétude dévorante que lui causait son père. Elle n’ignorait Pas que, par son obstination à retourner en Irlande, Patrice O’Hara risquait sa vie. Elle s’éveillait parfois, une sueur froide au front, après âvoir rêvé qu’il était pris,

jugé. Et, pour lui, le mot de jugement n'était que celui de condamnation.

Elle était donc retournée deux fois auprès de Jean. Elle avait trouvé l’infirme aussi incapable d'attention, aussi indifférent à sa présence, Qu'elle entrât ou qu’elle partit, qu’elle se tût ou qu'elle parlât, le visage de Jean n’exprimait rien, Son esprit était sans crainte et sans joie, rien ne le consolait ou ne l’affligeait, il semblait étranger même à la douleur physique.

D'après le désir de Jacob, elle avait essayé de varier un peu le fastidieux travail qui remplissait les heures de Jean. Elle était très experte en l’art de tresser la paille, Au couvent dont elle avait été l'élève, était annexé un orphelinat où l’on enseignait à fond ce délicat métier. Et, pendant ses vacances solitaires, Monique s'était familiarisée avec toutes les minuties et les variétés du tressage. Mais ses efforts pour intéresser Jean furent complètement infructueux lors de ses deux premières visites. En une troisième occasion, elle emporta un album sur lequel, depuis son arrivée à Blackhorn, elle avait, en compagnie de la persévérante Jessy, dessiné maint paysage. En vain tourna-t-elle les pages derant l’infirme. Non seulement il ne leur accorda point d'intérêt, mais il en détourna son regard glacé.

Monique sentit une tristesse l’envahir. L'une des grandes portes-fenêtres était ouverte, mais Jean n'avait pas mis à profit la permission ainsi donnée. Monique sortit sur la terrasse qui dominait de très haut la mer.

C’était la première fois que Monique s’aventurait ici. Elle put se rendre compte de la disposition du pavillon de l'Etranger. Jean n’occupait que le rez-de-chaussée et Monique ne connaissait que le -..binet de Célia-Jane et le saloa où Jean

se tenait toujours. C’était un bâtiment distinct, tassé et blotti plus encore que le reste de Blackhorn parmi les rochers qui l’abritaient et le dépassaient sur la plupart des points, brisaient assez bien les coups de vent Pour que le pavillon demeurât habitable en hiver, Un fort contrevent qu'on abaissait de l’intérieur barricadait la façade vitrée dans les grandes tempêtes, tout en admettant la lumière indispensable,

La terrasse encaissée n'avait vue que sur la mer. Au pied d’une prodigieuse muraille de roche déchiquetée, les vagues toujours écumantes rejaillissaient dans les récifs. Dans un aogle rentrant très protégé, s'accrpchaient quelques arbustes nains, un peu de gazon. Tout en regardant l'horizon grandiose et désolé, Monique retenait d’une main son écharpe que le vent lui disputait. En baissant la tête Pour mieux résister, elle regarda par hasard à l’intérieur du salon, et, en même temps qu’elle croyei! entendre la voix de Jessy, elle reconnaissait un corsage de légère soie gaufirée à mille raies turquoise et vieux bleu qui, depuis les largesses qui avaient suivi la visite de lord Archibald, faisait les déliœs de miss de Burgau. Miss de Burgau elle-méme, debout au milieu du salon, parlait à Jean avec une animation qui confondit Monic:ue,

-— Vous devriez essayer, mon cousin, de vous secouer un peu. Je suis sûre que vous iriez mieux si vous vous en donniez la peine. Je ne crois pas à ce que disait ce vieux sot de docteur Baud. Et je ne le lui ai Pas même entendu dire puisque je ne savais pas encore que vous étiez ici. Ainsi, il ne faut pas m’accuser d’indifférence. Mon père ne . S’éppose pas à ce que je vous fasse quelques visites si j'en ai le courage. Il me connaît, il sait que ce n’est pas un mot de moi qui vous perdra

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jamais. Mais je ne crois guère non plus à cette histoire irlandaiee; il me semble aue si vous étiez un peu guéri, la reine vous pardonnerait tout de suite, Je vous en prie, essayez de guérir, essayez de penser. Vous m'entendez, pourtant ?

— Oui, répondit Jean de sa voix sans timbre.

-- Et me comprenez-vous ?

Il ne répondit pas.

— Oh ! mon Dieu, mais c'est terrible de songer que vous m'entendez, que vous me répondez et que pourtant votre esprit n’est pas là. C’est. c'est comme un mort qui me parlerait..

Elle fit deux pas en arrière : Monique s’apercut que Jessy avait lee lèvres blanches de peur et qu'elle tremblait de la tête aux pieds. Mais Jessy qui avait une énergie de Burgau dans sa frêle personne, se contraignit à demeurer en face de Jeab, et, le regardant de ses yeux si étrangement noirs dans la pâleur mate de son teint, elle poursuivit avec une pétulance qui tenait de la colère :

— Pourquoi vous entêtez-vous à être malade ?

C'est de votre faute. Confiez-vous à moi, réveillez-vous. Quand vous serez guéri, je vous épouserai et nous aurons tout l’héritage de Burgau- House. Malcolm et Josiah seront si furieux !

Nous leur donnerons quelque chose parce que, voyez-vous, ce n’était pas juste que vous nous preniez tout, lord Archibald en a hien convenu lorsqu'il était à Blackhorn l’autre jour. Il est venu là, chez Célia-Jane, il vous a regardé et il à eu beaucoup de chagrin. Vous ne vous en doutiez pas. Je lui écrirai si vous voulez, ou bien, S'il le faut, j'irai chez lui. Je lui dirai : ‘ Jean veut guérir, il est guéri ; seulement c’est moi qui serai sa femme,” Oh ! moi, cela me plaira d’être lady de Burgau… fit-elle avec une délectation

tout enfantine qui dépouillait ses paroles de leur inconvenance, d’avoir Burgau-House et tout lo reste et. et vods, Jean, si je n’avais pas si peur chibald dans cette ville.

Mais Jean l’écoutait sans que la plus fagitive émotion fit tressaillir son visage immobile.

Avec un mélange de colère et d’effroi, Jessy s’écria

— Ah ! vous ne voulez pas...

Et elle sortit, frappant derrière elle la porte...

Bien que lord Archibald eût semblé très affaibli et souffrant à ses cousins, la nouvelle de sa mort éclata comme un coup de foudre à Black-

orn.

La mort du vieux Jacob, survenue le jour méme, passa complètement inaperçue.

Après un bref séjour à Londres, le vieux lord

était rentré à Burgau-House que pour y rendre le dernier soupir. Avait-il eu le temps de modifier légalement ses dernières volontés ? C'était une question que les seigneurs de Blackhorn ne s’adressaient pas, étant gens de trop bon style pour mentionner un point aussi secondaire en pareil moment. Ils ne s’inquiétèrent même point de ce que le vieux Jacob conterait à son ancien maître dans le monde meilleur où ils s'étaient certainement rencontrés.

Sir Bear et ses quatre fils aînés assistèrent dûment aux funérailles de leur parent. Ils portèrent à cette cérémonie une mine si sombre, des manières si renfermées, que personne n’eût pu mettre en doute le soucieux chagrin qui les accablait. Et, de fait, ce chagrin était sincère, bien qu’il ne concernât qu’indirectement lord Archibald.

Après avoir fait, par leur tenue, l’éd'fication de Passistance, après avoir embrassé au vol d’un

rapide coup d’œil les magnificences inoubliables de Burgau-House, ils s’en allèrent à Londres édifier le solicitor 4» leur parent et admirer les splendeurs de ja maisos que possédait lord Archibald dans cette pille. :

Mais le pauvre lord Archibald ne possédait plus rien, À qui alurs était dévolue cette accumulation de richesse ? A qui appartenaient les fermes, les prés, les bois, les objets d’art, les salles somptueuses de Burgau-Hoase ? Qui était maître des statues grecques et des jar ver ? À qui le sommelier majestueux, la femme de charge et tout le menu fretin de la domesticité devaient-ils rendre hommage ? Qui disposerait de la maison de Londres dont le charme antique, Propre aux vieilles demeures, s’alliait à tout le déploiement du luxe moderne ?

C’était dans cette maison que, d’après l’ordre du défunt, le testament allait être lu devant sir Bear, sés quatre fils et les principaux serviteurs de lord Archibald.

Le solicitor promena son regard sur ceux ui l’entouraient, et, dépliant le document dont il avait eu la garde, en commença tout haut la lecture. Il énuméra les legs de lord de Burgau à ses serviteurs, glissa légèrement sur les questions de détail ; puis il aborda d’une voix lente et décidée le passage capital :

‘* Mon neveu, Jean de Burgau, entrera en pos-

session de.ma fortune le jour de ses trente ans à condition qu’il soit marié à cette date. S’il refuse de remplir cette clause avant l’époque indiquée, tous mes biens serviront à la fondation d’un musée à Burgau-House sur la bases du plan ci-joint”? . DE dpi jate)

C'était exactement le testament dont lord Archibald avait porté la copie à Blackhorn, et le

nom des Bear de Burgau n’y était pas prononcé.

Il faisait chaud dans cette salle, la suedr mouillait le front chauve de sir Bear, mais le s0licitor poursuivit :

‘* J'ajoute à cette condition que mon neveu Jean de Burgau soit sain d’esprit le jour où il sera appelé à faire valoir ses droits sur mon héritage. Faute de quoi, sir Bear de Burgeau, et après lui ses héritiers, sera, chargé de la garde de mon neveu et de sa tutelle. Sir Bear administrera les revenus dont il aura la jouissance. A la mort de Jean, il acceptera, en souvenir de moi et en récompense de ses services, une somme de deux cent mille francs, le reste de ma fortune revenant alors à la fondation du musée dont j'ai parlé plus haut.’

NN

Suivaient quelques indications relatives à l’administration de la fortune, à l'emploi des re-

venus jusqu’au jour où Jean atteindrait sa trentième année. Et le solicitor se tut. Ainsi lord Archibald n’avait fait qu’ajouter une clause à son testament primitif.

Les assistants se séparèrent, les Burgau de Blackhorn témoignèrent, par leur irréprochable attitude, qu’ils auraient été dignes de l’héritage de Burgau-House si le sort le leur avait attribué.

Sir Bear serra raidement la main du solicitor. Celui-ci expliqua que son regretté client, lord de Burgau, pressé par la mort qui le menaçait, avait modifié ses intentions Par le dernier paragraphe de son testament et qu’il avait impérieusement refusé d’entendre les justes observations de son conseiller.

Puis M. Hobson exprima l'espoir de voir Jean de Burgau rentrer en Angleterre et réaliser Promptement le vœu de son parent.

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