‹ La famille de CurioneChapitre 2 sur 18 · RS · texte numérisé non relu

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Perna, le chevalier romain François Betti, échangeant le beau ciel de leur patrie contre les détresses de l’exil, et bien d’autres encore dont les. noms inscrits sur les pierres sépulcrales attestent les orages du siècle, et pénètrent l’âme des pieuses émotions qu'exprime si bien le vers du poète :

Sunt lacrymæ rerum et mentem mortalia tangunt !

Le regard attristé par l'obscurité des voûtes et par la monotonie des inscriptions gravées partout comme l'uniforme blason de la mort, se repose au sortir de ces lieux, du haut de la terrasse plantée d'arbres contemporains de la Réforme, ‘sur un paysage plein de grandeur et de solennité : le Rhin, au cours imposant et rapide, baignant de ses eaux la double cité répandue sur ses rives, avec son vieux pont, ses flèches hardies, ses portes garnies de tours, et mêlées aux édifices nouveaux comme les témoins d’un autre âge; au delà, sur la rive droite du fleuve, des plaines riantes; les premiers renflements des monts couronnés de châteaux, de villages et de forêts; plus loin encore, les montagnes de la forêt Noire qui ferment l'horizon au nord, tandis que le Rhin, suivant son

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cours à l’ouest, semble se perdre dans la riche vallée que dessine la chaîne des Vosges dans la vapeur d’or du couchant.

A l'une des extrémités du cloître que nous venons de décrire, près d’une de ces fenêtres élégamment sculptées qui s'ouvrent sur le Rhin, et dont la brillante perspective semble adoucir l’austérité des tombeaux, il est un monument que nous n'avons jamais contemplé sans respect. C’est celui d'un de ces réfugiés italiens du seizième siècle, qui n’hésitèrent point à sacrifier leur fortune et leur patrie à la libre profession de l'Évangile sur une terre lointaine, et qui, longtemps battus par l’adversité, mais toujours fidèles à la cause qu'ils avaient embrassée au péril de leur vie, apprirent,' selon l’expression du grand proscrit de Florence, combien est dur l’escalier de l’étranger et amer le pain de l'exil. Dans un espace que mesurent quelques pas, repose une famille de bannis unis dans la mort comme ils le furent dans les épreuves terrestres, et que ne purent protéger contre les disgrâces du sort ni les dons de l'esprit, ni la grâce, ni la vertu, dont le prestige méconnu parfois des contemporains, peut attendrir la postérité. Si le récit de ces infortunes et la peinture de

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ces douleurs dont trois siècles nous séparent, mais que d’intimes correspondances exhumées de la poussière des bibliothèques, rendent, pour ainsi dire, visibles à nos yeux, peut offrir quelque intérêt aux lecteurs de nos jours, il nous sera doux d'accomplir, en quelque sorte, un vœu formé à la lecture des documents qui nous en révélèrent le secret, et de faire revivre dans ce récit une des âmes les plus belles de ce siècle, et les plus pures de tous les temps, l’ami de Peregrino Morato de Ferrare, le pieux éditeur des œuvres de sa fille, le réformateur italien, Celio Secondo Curione.

Nous avons retracé ailleurs les vicissitudes de l'existence aventureuse de Curione dans son pays natal. ! Né dans les premières années du seizième siècle, à Montcalier, en Piémont, d’une famille noble dont les membres remplissaient des charges héréditaires à la cour, il passa son enfance dans une villa de cette colline de Turin qui se déploie avec tant de magnificence sur la rive droite du Pô, devant l’austère amphithéâtre des Alpes couvrant de leur ombre un peuple de croyants et de martyrs réservé à de mystérieuses destinées. Les épreuves commencèrent pour Curione dès le berceau. Il perdit de bonne heure sa mère, Carlotta Montrotti, dame d’honneur de la duchesse,

1 Vie d'Olympia Morata, 4. édition, p. 55 à 62, ouvrage

traduit en anglais, en allemand et en italien.

Bonne de Savoie, et, à l’âge de neuf ans, la mort de son père le laissa entièrement orphelin. ! La tendresse, pleine de sollicitude, de son aïeule maternelle, Maddalena, dont il aimait plus tard à se souvenir, et la protection d'un de ses oncles charmé de la beauté de sa figure et de la vivacité de son esprit, veillèrent sur son éducation.

Placé par leurs soins à l’Université de Turin, «comme à une nouvelle Athènes», il fit de rapides progrès dans. les lettres antiques qui développèrent son imagination brillante, tandis que l'étude d’un exemplaire de la Bible qu'il avait reçu des mains de son père mourant, et la lecture des écrits de Mélanchthon l’initiaient à la foi nouvelle, dont il devait être un des plus hardis propagateurs dans sa patrie. Il se rendait en Allemagne avec quelques-uns de ses amis, quand sur un ordre de l’évêque d’Yvrée, il fut plongé dans un cachot, et enfermé bientôt après dans un couvent où de généreuses impruderces mirent ses jours en péril. Des reliques déposées sur l’autel étaient solennellement offertes au culte superstitieux de la foule ; il osa y substituer une Bible

! Journal de Léon Curione. Msc. de la Bibl. de Bâle.

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avec ces mots : C’est ici l’arche de l’ancienne et de la nouvelle alliance, contenant les vraies reliques des saints; et la surprise des moines s'étant, bientôt changée en fureur, il s'enfuit à Milan, où ses talents, sa jeunesse intéressèrent à son sort une famille distinguée dans le sein de laquelle il trouva la compagne de sa vie, celle qui, durant quarante ans, devait le soutenir dans la courageuse confession de l'Evangile, Margarita Isacchi. : £

Il se voua dès lors à l’enseignement des lettres et à la prédication, passa quelques années à Casal, sous la protection du comte de Montferrat, et ne rentra dans le Piémont que pour se voir en butte aux dénonciations de sa propre famille, et frustré de sa part à l'héritage paternel. Surpris par les agents de l’inquisition, et traîné dans les cachots de Turin, d’où il ne devait plus sortir que pour marcher à la mort, il s'évada miraculeusement, et chercha un asile dans les cités de la Lombardie, marquant partout son passage par d’éloquentes leçons qui excitèrent l’enthousiasme des écoles, et par des prédications hardies qui mirent le comble à la fureur de ses ennemis. Le sénat de Pavie, intimidé par les me-

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naces pontificales, l’ayant banni à regret, il parut successivement à Venise et à Padoue, avant de se retirer à Ferrare, où la protection de la duchesse Renée devait lui assurer un peu de repos. Mais cet asile, embelli par les plus nobles amitiés, ne tarda pas à lui manquer, et Curione dut reprendre, au bout de quelques mois, sa vie de périls et de fatigues.

Dans les vicissitudes de son apostolat, parmi les aventures d’une existence constamment exposée aux embüches, à la délation, à la mort, le missionnaire proscrit trouvait du temps pour composer des méditations où se révèle la sérénité d’une âme que le malheur ne peut aigrir, et qui n’a que des sentiments de mansuétude et d’oubli pour les injustices des hommes. Dans son traité sur lAmmortalité de l'âme, dédié au patricien Victor Celesti, de Lucques, il s’instruisait à compter pour rien les souffrances de la vie présente, en méditant sur les promesses de la vie éternelle. ! Dans ses Paradoxes, il s’exhortait lui-même à la constance par l'exemple de saint Paul, que ni la

1 Cœlii Secundi Curionis, De Zmmortalitate animorum,

ann, 1542.

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vie, ni la mort, ni les anges, ni les puissances de la terre et de l'enfer n'avaient pu séparer de l'amour du Christ, et il trouvait un soulagement à ses propres misères, en commentant quelquesunes des Péatitudes appropriées à sa situation : «Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux!»!

Lorsque Curione achevait le premier de ces écrits à Lucques, dans le monastère de San- Frediano gagné à l'Evangile par les prédications de Pierre Martyr, un ordre émané de l’inquisition enjoignait aux magistrats de cette ville de le saisir dans sa retraite, et de l'envoyer, chargé de chaînes, devant le tribunal du Saint-Office qu'un décret du Pape Paul IIT venait d'organiser à Rome. «On m'annonce tout à coup, écrivait Curione à son ami Peregrino Morato, que ma tête est mise à prix par la fureur des adversaires de la vérité, qui, dans leur impie délire, ne rêvent que d’abolir le nom du Christ dans la mémoire des nations. Mais tous leurs efforts seront impuissants, car c’est une pure folie de regimber

1 C. S. Curionis Z#radoxa duo, 1542.

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contre les aiguillons de l'Esprit, et d’éternels châtiments sont réservés aux persécuteurs, s'ils ne se repentent. Prièz cependant pour moi, afin qu'il me soit donné de persévérer constamment dans la confession de l'Evangile, et priez aussi pour mes adversaires afin qu'ils ouvrent les yeux à la lumière de la vérité.!

Pressé par le sénat de Lucques de céder à:

l’orage qui menaçait à la fois ses jours et l'existence de la république, Curione se résigna, non sans regret, à quitter cette terre d'Italie qui ne lui offrait plus un abri, et muni des lettres de recommandation de la duchesse de Ferrare, sa constante protectrice, il franchit les Alpes, au mois d'août 1542, et se dirigea vers Zurich. L’automne de cette même année, il revint courageusement sur ses pas à la recherche de sa femme et de ses enfants qu’il avait laissés dans les environs de Lucques. Il les rejoignit à travers mille périls, et les amena heureusement à Lausanne, où les seigneurs de Berne venaient de lui con-

1 «Vale per Christum Jesum et ora Patrem pro me et adversariis, ut illis lumen ad agnoscendam veritatem, mihi robur ad eam retinendam et fortiter tuendam donet.» C.S. C. Peregrino Morato, Lucæ, quarto idus Junii 1542.

fier la direction du Collége, plus tard échue au précepteur de Calvin, Mathurin Cordier. Curione remplit avec éclat ces modestes fonctions durant cinq années, et il ne les résigna qu’en 1547 pour aller occuper la chaire d’éloquence à l’Académie de Bâle, théâtre plus digne de son savoir et de ses talents.

D'autres réfugiés des diverses contrées de l'Italie l'avaient précédé à Bâle, sans y fixer toutefois leur destinée. Cette ville savante et libre, où le droit renaissant trouvait un habile interprète dans Amerbach, où Félix Plater imprimait une impulsion féconde à la médecine, où la théologie pouvait citer avec orgueil les noms de Sulcer et de Myconius, avait déjà reçu le célèbre prédicateur Ochino, de Sienne, que son aspect vénérable, sa vive éloquence tant admirée de ses compatriotes, désignaient au respect de tous, sans que personne püût prévoir encore les tristes écarts de sa vieillesse destinée à s’éteindre sous le ciel de la Moravie. Elle avait également accueilli Terentiano et Tremelli, disciples de Pierre Martyr; Lelio Socin, exposant avec une apparente candeur des doutes hardis que Fausto, son neveu, devait ériger en système; Julio Camillo, de Si-

cile, mêlant aux études sacrées des recherches obscures sur la Cabale.

Entre tous ces étrangers d’un aspect séduisant, d'un génie aventureux, d’une orthodoxie incertaine, nul n'était plus propre que Curione à reconnaître par l'éclat de ses services l’hospitalité d’une ville dont les usages n'étaient pas sans rudesse, et dont la langue semblait si dure à des oreilles familiarisées avec la douceur de la langue italienne. Egalement versé dans les lettres grecques et latines, unissant au savoir le plus varié une piété fervente, un esprit conciliant, des mœurs pures, il devait être dans la cité d'Erasme un des plus dignes représentants de cette émigration d'Italie, à laquelle manqua non l’enthousiasme de la vérité qui inspire de grands sacrifices, mais la règle qui tempère, et la sagesse qui affermit, et dont les colonies, consumées par de stériles débats, dotèrent du moins les républiques helvétiques de familles industrieuses et de citoyens distingués, dans la seconde moitié du seizième siècle.

Une lettre de Curione à Sturm, recteur du Gymnase de Strasbourg, nous peint au vif sa situation à cette époque : «Que vous dirais-je de moi

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