AUGUSTA C. KIMBALL
Boston, April, 1891.
Authorities : " Histoire de ma vie," Caro, Bonnefon, Fleury.
r^^E GEEMANDEE.
Les premiers jours de juillet llS08* vinrent s'accomplir au château de Germandre, en Bourbonnais, des événements -/ assez romanesques. C'est de ces trois journées que nous f allons essayer de suivre toutes les phases et ^e tVaper un fidèle récit. x. *=*?
Germandre était une terre considérable, de la valeur d'mOLr / * million tout au moins. L'antique manoir, situé dans un t£, i agreste paysage, était somptueusement meublé à l'ancienne ^ ' mode, sans aucun égard pour celle du moment, qui n'admettait que de pauvres et menteuses imitations des arts grec et romain. Dans toutes les chambres, les unes tendues de
• cuir doré, les autres de tapisseries des plus curieuses, un amateur d'antiquailles (antiquailles était alors un terme de ^ dédain) pouvait s'arrêter longtemps à contempler, entre Sl
* autres raretés, les tâsjhûiirs des portes et le revêtement des ^^ ^ embrasures en bois sculpté avec reliefs dorés, lès cheminées J^
enjolivées de figures et de guirlandes dans le goût de la ^W^ Renaissance, les unes en marbre, d'autres en bois ou en y pierre, peintes de couleurs^ si vives, qu'elles semblaient * achevées de la veille; mais surtout les sujets représentés sur les murailles, et qui méritent une mention particulière. ' Au temps où le manoir avait été décoré, soit que le propriétaire fût un mari trompé ou un célibataire ennemi du beau sexe, soit que la mode du moment fût tournée à un certain genre de satire, l'unique préoccupation de l'artiste
chargé de ce décor avait été de signaler la peih^^ersité féminine et de ridiculiser la débonnaireté de Phomme. J*lus de deux cents de ces représentations attest^.ient Panière fécondité d'idées de l'artisan, ou du MécSne^ qui avait dirigé son ciseau.
Quant au mobilier, il semblait que la grande destruction révolutionnaire n'eût ]h\ \^^ jnnn»^ jinr ift> . et, en effet, elle s'était arrêtée devant la porte, qui conservait ses éetiagons g^gmoriés et tout le fini de sa décoration architecturale.
Le marquis Symphorien de Germandre, né en 1728, avait été l'aîné de quatre frères, j^âïûir : le comte Jr^^s^j^if^nSfi Louis XV, avait été pourvu d'un régiment et qui aya un assez bon mariage ; le baron A^toinç, qui avait vécu de divers emplois et pensions ; l^heyalier, qui n'eut rien, et l'abbé, qui s'arrangea d'un b^ehce: Un voif qu'en vertu du droit d'aînesse,^ le marquis avait accaparé tout le patrimoine.
A l'exception de l'abbé, ^ marquis de Germandre avait survécu à tous ses frères, et, dcj^e^^^i, l'abbé seul était vivant ; car, au 1®' juillet.l2û3, on procédait aux funérailles du marquis décédé quinze jours auparavant, dans sa quatrevingt et unième année.
Le marquis n'était pas un homme de génie. Il était savant, mais savant sans spécialité, à moins qu'on ne veuille appeler ainsi une grande habileté pour certains ouvrages sans utilité aucune, dont nous aurons assez souvôût^lieu de parler plus tard, et qui avaient absorbé i usqu^.à M-la passion, jusqu'à la monomanie, les dix dernières années de son existence.
.D'après s a volonté dernière, exprimée devant de nombreux témoins, on avait embaumé son corps, on Vavai^ iei^pgsé dans la chapelle de son château, et on avait donné ^s à tous ses pn^^'^tjj^ q"^^q"^ /^9£^x ^^^^ r.^ ^f,f^ ^q la double solennité à laquelle il les conviait pour ainsi dire de l'autre vie : la cérémonie de ses funérailles dans iQ^çave g^u. 4^ famille et la réunion immédiate dans la grand'salle des Audiences, où l'on
devait donner lecture de son testament et savoir enfin qui hériterait d'un million en im jngj^ tûes et de sommes considérables pl^t^s che^ divers banquiers ou enf^ijies dans des cachettes mystérieuses.
Nul ne pouvait soupçonner les intentions/ dir marquis. Il ne les avait jamais laissé presi^tir^ persqjûne, traitant avec la même indifférence tous les membres de sa famille, leur venant en aide au besoin dans des propojftions très^ prudentes, ne permettant à aucun d'eux d'accaparer son temps et de troubler sa solitude, ne répondant jamais à aucune lettre, à moins qu'on ne lui demandât un service, auquel cas il faisait répondre par son premier valet de chambre, pour accorder, quand il le jugeait à propos et toujours dans d'assez sév^ jes lim itoa^la démarche ou le secours qui lui était réclamé. S |/Vv
Puisque nous avons parlé du premier valet de chahibre et qu'il doit forcément jouer un rôle dans cette histoirejN nous permettra d'esquisser rapidement son portrait.
Grand, mal bâti, marqué de la petite vérole jusqu'à «m ç^ avoir pei^l lUJsjiuuiUils, M. Ij^rêche, qui se faisait appeler^ M. de Labrêche xçar les fournisseurs du château, était le ^ type du sot dans t^te son extension. Comme il avait une ^S / belle écriture et saviiit faire, à çgaiiLJevée, des^^;^ara^es en v^ queue d'oiseau, le maquis l'avait employé à recopier ses V£> nombreux manuscrits. \ ""V J
Plein de son mérite, eè». s'imaginant de bonne foi que le ^ défunt, qui, par pai*enthès^ ne l'avait gardé à son service qu'à cause de sa stupidité, lld avait rendu justice, Labrêche ne comptait pas seulement suit ce qu'on appelle un souvenir, mais sur une bonnB petite pension.
On pense bien que, le grand jopr arrivé, M. Labrêche se leva plus tôt que de coutume. IlNprocéda à une toilette de deuil d'une élégance recherchée, Xe couvrit de parfums, noua un immense crêpe à son bras et^prit des airs de maître
avec les autres valets. ^^^^ .
Le premier qui se présenta fut le chevalier Sylvain de Grermandre, avec ses deux enfants, un garçon de douze ans et une fillette de huit, qu'accompagnait une grande villageoise proprement vêtue de deuil. Le chevalier était un des plus proches parents du défunt, le propre fils de son frère.
Après le chevalier, on vit arriver, sur un beau cheval de bataille, le comte Octave de Germandre, petit-neveu du défunt; ses parents s'étaient jetés dans la. Ven^^ée; son père y avait trouvé la mort dans un engagement ; sa mère était morte de chagrin et de misère.
A l'époque où nous le voyons apparaître. Octave de Germandre avait vingt-huit ans, et il était capitaine jifiL-Chas-
seurs.
Il était un beau et honnête garçon, doué de beaucoup d'esprit naturel, et très généreux au fond du cœur. Si on eût pu le guérir d'i»^ susceptibilité extrême et d'une envie perpétuel!^ ,46/rPPJr5*4^ ^^ ^® railler, on eût trouvé en lui un grana jm<fe def ranchise et de bonté.
Qu£BïdWon chasseur l'eut aidé à se faire aussi beau que pour la parade, ijl courut se regarder de la tête aux pieds dans une des grd^ndes glaces du salon, moitié content, moitié inquiet de lui-même. Octave ne tirait pas une sotte vanité des avantages fie sa personne ; mais il avait, pour être agréable et séduisant ce jour-là, des motifs assez sérieux : Hortense allait arriver !
Hortense de aévigny, née de Germandre, était la fille du baron, second J(rère du marquis, mort dans l'égtiigration après avoir époubé, à cinquante ans passés, une jeune Polonaise sans fortijne. Née et élevée en Pologne, Hortense s'était mariée, eljle aussi, à seize ans, avec un émigré riche et âgé, le comtej de Sévigny, qui ne l'avait pas rendu fort heureuse. Yeu^fe à dix-huit ans, elle avait décidé sa mère à venir habiter î cette patrie inconnue dont e\le avait toujours rêvé. Elle avait vingt ans en 1808, et c'éWt une des plus jolies femi^es de l'époque. Son mari lui Wait légué
quelque chose comme vingt mille livres de rente, dont elle avait placé le capital sur la^^^Banque dç ErMicerCe n^était pas de quoi mener un grand fôin dany unnÈemps^ de 'luxe ; mais c'était de quoi vivre selon ses goûts, avec une modeste élégance.
^^ Gracieuse et spirituelle, très douce et très sensible, Hortense n'était pas coquette. Elle se savait charmante et ingénument se sentait très heureuse d'être admirée. Mais son rêve était d'être aimée fidèlement et de faire un^axiag^ d'inclination. Elle était prête à sacrifier au bonhetur vrai'^ tous les succès et tous les plaisirs du monde. \ %»
Elle était dans ces idées lorsque, six mois avant la i^rt , du marquis, son cousin Octave vint en congé à Paris, l^ù ^ elle-même était installée. Octave lui sembla très intéres^ /
sant, pauvre et fier sous son uniforme, avec une jolie petite \ cicatrice au front et un bras en écharpe. Elle pensa tout de suite qu'une belle action à faire serait de donner sa main, \ son cœur et ses vingt mille livres de rente à ce proche ,
parent malheureux et digne, spirituel et beau. Elle en j^ parla à sa mère, qui était sa meilÊure amie. cX
— L'aimez-vous ? répondit l'aimable Polonaise. < "
— Si je l'aime ? répondit Hortense, qui ne s'était pas beau- y coup interrogée elle-même avant de consulter son oracle. Attendez, maman ; je n'en sais rien ! Je ne le connais pas ; mais il me semble que je voudrais l'aimer, afin d'épouser un homme malheureux dont je serais le bon ange.
Madame de Germandre ne ressentait pas beaucoup de sympathie pour Octave. Elle feignit de prendre au sérieux la fantaisie d'un moment, et encouragea les visites du cousin, au lieu de les craindre.
C'était jouer gros jeu, car Octave avait des côtés fort séaûîsants; maîsmââSMe de Germandre connaissait la déli- p -vcatesse des goûts et des impressions de sa fille. Hortense, « y bout de quelques entrevues, commença à trouver son Ousin un peu frondeur et irritable. Elle s'en effraya, et le
6 LA FAMI^jGfe DE GBRMANDRE.
vit avec une émotion décroissante. Quand, au bout de quelques semaines, il rejoignit son régiment en garnison à Bloi», elle éprouvait encore pour lui une généreuse sollicitude ; mais elle n'avait aucun désir d'associer son existence à la sienne, et, quand sa mère lui demanda ç.^^i^^ e n était :
— Je devrais et je voudrais Faimer, répondit-elle; mais j'ai beau ex horter ma conscience de sœur et d'amie, je ne me réconcilie pas encore avec ses défauts.
Octave, malgré tout son esprit, n'avait pas bien compris la situation. Il s'était un peu enflammé à l'idée d'un mariage si sortable et si avantageux. Il avait conçu pour sa cousine beaucoup de sympathie et de reconnaissance, mais tout cela n'était pas l'amour que rêvait Hortense.
Au moment oîi nous l'avons vu achever sa toilette, Hortense arrivait en chaise de poste avec sa mère, et, comme l'abbé ne se fit pas attenck e, les héritiers légitimes et directs se trouvèfSntrréunis à neuf heures du matin dans le château.
L'abbé était un bel homme joufilu, gras, luisant, poudré, superbe à voir.
Ayant vécu en Normandie depuis plusieurs années, il ne connaissait ni Hortense ni Octave. Il les aborda en leur tendant l(çs bras avec un air de désintéressement et l'amitié qui làjétait peut-être pas bien sincère, mais qui avait tout le charme de Papparence.
XMJvv^<C^a
jalon se trouva rempli de parents au troisième, I ît au cinquième degré, tous disant :
! I le marquis était si bizarre !
^X^CUXJ^ ^ avoir plus ou moins salué et complimenté I es nouveaux pour lui, se retira dans un coin
I ^^ I attendant, non sans impatience, que madame
|*L 'nX \ji sa mère eussent procédé à leur toilette.
dinairement si morose dans ses idées sur ,it pas sans espérance personnelle quant à p Vv>C>Ci4 ^vénement testamentaire. Il avait poussé la I j ne demander jamais rien à son grand-oncle, même dans ses plus grandes détresses, et il lui avait toujours écrit une fois par an pour lui rendre un hommage désintéressé. Le vieux marquis faisaiJL^ifevnd^ q&s de cette con- *duite, et le lui avait fait sentir dans ses réponses.
Comme iî^tait pelft-fîls'du'c'om^ê de Germandre, et comme nul ne pouvait l'empêcher de prendre désormais le titre de marquis, il avait d'assez bonnes chances et ne savait pas trop dissimuler le contentement intérieur qu'il en ressentait. En ce moment, l'affection d'Octave pour Hortense éprouvait de secrètes fluctuations assez bizarres. Il ne nourrissait pas un grand goût pour le mariage et avait toujours vu dans sa future compagne une vivante contradictum attachée comme son sabre à son flanc. La grâce et la douceur d'Hortense avaient affaibli cette appréhension sans laVétruire entièrement, et il s'était dit, sans beaucoup d'humiliV, qu'avant d'accepter l'aisance qu'elle lui apporterait, il Voulait éprouver son caractère en lui montrant avec courage et fierté toutes les aspérités du sien.
Hortense n'était pas de celles qui jouent double jeu. v/ ^ctave s'y trompait et comptait sur un peu de coquetterie ^^«|ui n'existait pas.
n( Mais, dans cette prétendue coquetterie aimable et tolérante, l'amour dévoué jouait-il véritablement un rôle ? Voilà ce que le jeune comte commençait à se demander, et il se promit de le savoir avant l'ouverture du testament ; car il se fit ce raisonnement ;
— Si elle a l'intention, moi déshérité et pauvre diable comme devant, de m'offrir ses vingt mille livres de rente, je lui dois, en cas d'héritage, mon nom, les millions de mon oncle et le titre de marquise. Sinon, quoi? Eien peutêtre ! une page de roman, si bon lui semble !
Pendant qu'Hortense rehaussait sa bb^cheur et la finess e dft sa taillft pa r une exquise toilette de deuil, et qu'Octave /^impatientait de ne pas la voir paraître, sa mère, qui avait ^ ^ réclamé la première les soins de leur femme de chambre, s'amusait à fureter dans le château.
'^ Dans la galerie des tableaux, elle rencontra Labrêche, et, frappée de son air comiquement affable, elle s'amusa à le faire causer. Comme il en mourait d'envie, il ne fut pas * difficile de lui faire dire tout ce qu'il savait du défunt.
— EeiLM. le marquis (c'est Labrêche qui parle) était un homme très difficile à servir. Ce n'est pas qu'il fût méchant; mais il avait fort peu de patience et po««^(fat<* une manière de se moquer des personnes qm faisait souffrir leur fierté. ^>Wjf^' y U r Tf. c ,
— Je vois qu'il ne vous a pas toujours traité comme vous paraissez le mériter, répondit en souriant madame de Gerlûandre. Mais quelles étaient donc ceg bizarreries dont on l'accuse ? «-^^ O: <.v ^ i . ^ , ^
— Mon Dieu, madame la baronne, il en avait beaucoup; mais la plus forte manie que je lui aie connue en dix ans que j'ai passés à son service, c'est celle de ses boîtes.
— Ses boîtes ? Quelles boîtes ? Qu'est-ce que cela ?
— Ses boîtes, oui, madame, il faisait des boîtes.
— Mais quelle espèce de boîtes ? ^s boîtesd ^asti&ae,? t^
— Ah! voilà! qui sait? On pense que cMtaîenT delk5 boîtes pour serrer son argent, et la chose est possible. y Mais, moi, je dis que c'était pour le seul plaisir de faire des
boîtes que personne autre que lui ne pouvait, ouvrir.
— Alors c'étaient des coffres-forts ?
— Comme dit fort bien madame> c'étaient des cofFresforts, des cassettes, des coffrets. Il y en a de toutes les tailles et de tous les poids, comme de toutes les couleurs et de toutes les formes.
— Faites-m'en donc voir quelques-uns. Y en a-t-il ici, dans cette galerie ?
— Oh! non, certainement, madame la baronne! Tout
cela était et est encore enfoui dana^on atelier, où personne v^
n'entrait et où les scellés ont été^^osés^ aussitôt après sa >^ \^ mort, ainsi que sur toutes les portes de ses appartements k ^jV particuliers. ^Y^
— Alors ces coffres, ou ces boîtes, comme vous les appelez, a ^^ sont considérés comtaae des objets d'une grande valeur ? jA)C^ /
— Selon moi, répondiKLabrêche d'un ton mppjta^, ils n'en ont aucune, ^^^^x^y,. \J^
Qu'est-ce que m^wlarae veut qu'on fasse de boîtes que l'on ne pourra jamais ouvrir ? (test des vraies pièces de mécanique, si savantes et siVompjijquées, au 'àL moins de passer, comme M. le marquis, dix ans de sa vie à étudier ces secrets-là, on n'en trouvera jamais la clef. Quand je dis la clef, je parle au figuré, car ces coffres n'ont ni clef ni ser> rure. C'est comme des choses enchantées, et je me suis laissé dire par le majordome que ça répondait à la parole et s'ouvrait tout seul quand on leur disait le mot qui les faisait obéir.
— Cela me paraîtojnn^ exagéré, dit la baronne en riant tQut à fait. CH^t^Z^lF^ft^L '-/ y>
Mais elle s'arrêta aussitôt kn entefndant sonner le premier
coup de la messe des morts, et elle se hâta de sortir de la galerie, un peu effrayée, croyant voir les ancêtres de la famille de Germandre lui lancer de sinistres regards. V'
Quand elle parut au salon avec sa^BIlè, ÔhISfrclisposait à se rendre à la chapelle. Octave eut à peine le temps de baiser la main d'Hortense, qui salua en toute hâte ses parents inconnus et accepta le bras de son cousin, tandis que l'abbé ouvrait^marche avec la baronne.
La chapelle, tendue de noir et ardente de lumières, offrait un étrange contraste avec le jour pur d'une matinée d'été. Les dames prirent place dans une tribune à laquelle la tribune seigneuriale, grillée et ornée de draperies, faisait face. C'est dans celle-ci que Labrêche fit entrer madame de Grermandre et sa fille avec l'abbé et le capitaine, comme les plus proches parents du défunt.
Eetranché dans l'angle de la tribune, Octave riait et babillait impunément. Il coinmrait cette tf
loge grillée. ^rV<? ^ (J
^ — Seulement, disait-il, le spectacle est insipide, la mîS en scène est manquée, et le monologue du curé mériterait d'être sifflé.
Les railleries d'Octave s'arrêtèrent pourtant devant un groupe auquel Hortense n'avait pas encore pris garde: c'était le chevalier Sylvain de Germandre et sa famille, placés dans le bas de la chapelle, non loin di^iy^^ym^e où gisait le cercueil. Trop craintif pour s'être mêle à la noble compagnie et pour s'introduire avec elle dams les tribunes, le chevalier s'était joint à la foule des payjfans, et, comme son costume différait fort peu du leur, M. Gfuillot ne s'en était pas aperçu au commencement de la c/érémonie. Mais bientôt, l'ayant reconnu, et désespéré de v/ôir un Germandre à genoux sur le pavé, il se glissa prèfi de lui et le contraignit non sans peine à s^jjaparer d'un banc d'œuvre • avec ses enfants et la villag^dïse qui les suijVeillait. \
Ce banc isolé, placé ujK^u>ë^;8^ant du. lutrin, mettait le
chevalier en évidence beaucoup plus qu'il ne Peut souhaité: mais, comme personne ne le connaissait, on le prit pour un fermier du défunt, et aucun regard curieux ou malveillant ne vint troubler sa prière.
Car il priait, le chevalier; il priait avec ferveur et simplicité, et peut-être était-il le seul dans l'assemblée. Il | faut pourtant en excepter la paysanne agenouillée à ses! côtés. Grande, mince, sérieuse, calme, elle priait aussi enj .égrenant un gros chapelet d'ébène- passé dans ses doigts et en veillant cependant à ce que les enfants se missent genoux quand il le fallait.
— Voilà, dit enfin Octave, ]a&.de respecter instinctivement l'imperturbable gravité de ce groupe, des gens qui font les chose» en conscience. Les avez-vous remarqués, ma cousine ? \t- ^^
— Je remarq^^ en ce moment, répondit Hortense, que ce villageois porte l'épée. ^ ^^^^^
— Ah ! vraiment, oui ! Ce doit être le garde champêtre de la commune.
— Je ne crois pas, reprit madame de Sévigny. Il a une physionomie qui me frappe.
— Ah bah! Vous lui trouvez une physionomie à ce gaillard-là ? ~
— Vous allez voir, dit Hortense à Octave, que c'est quelque prince déguisé !
— Ah çà ! reprit Octave, décidément sa figure vous inté- , resse ! j ^is j'ai beau fa ire^ le diable m'emporte si je devine
K pourquoi, par, exempl e l
— C'est queS-ous ite le voyez pas comme je le vois. Là, '^éclairée en profil, cette figure maigre et pâle a une distinction
extraordinaire, et cet air Ab piét^décente n'est pas sans
mérite au milieu de nous tovSs,^(^ nous comportons ici le
^ plus mal possible, à comme^Kîênpar^jcoys, Octave, qui venez
de jurer en pleisfijéglise !
— J'ai juré, moi ? Le diabL^m'emporte si je m'en suis
aperçu ! Mais vous vous scandalisez ! Est-oe que, par hasard, vous seriez dévote, ma cousine ?
^ — Eh bien, après ? si j'étais dévote ?
— Oh ! ça mffi st bien égaL apr ès tou t ! La dévotion ne giedpas mal aux jolies femmes ; car elle ne leur fait jamais oubher ie~soin de plaire.
— Vous professez beaucoup de dédain et de méfiance pour toutes les femmes, nous savons cela, mon cousin !
— Savez-vous, dit Octave, que ce pieux^^ggiât^nt, garde champêtre ou non, a là une très jolie compag
— Oui, je la regarde aussi, répondit Horté^l: elle est mieux que jolie, elle est charmante, et je n'ai isflWjLvu la éaadgur et la dignité féminines #iie ux cara ^fmsées.
La messFînîs&alt. " On" descendit pou^fer'^ï' ejj^i sur le cercueil. Le chevalier n'avait pas bougé de son où n.iiO luBLrtlTdebout avec sa compagne et ses enfant((. Il attendait que toute la famille eût rempli cette formalité, se promettant d'arriver là com mg p artout, le dernier, et de passe r inaperçu, ^j^ ,^..^^,^ ^ C^ c^ A<-C//
> Quand toutes les aspersions furent terminées, le chevalier
se leva, et, suivi de sa famille, il accomplit à son tour le ^ rite funéraire. Hortense, qui s'éloignait, s'arrêta et se re-
<^ V tourna instinctivement ; elle fut touchée de la grâce rustique
Ç avec laquelle la villageoise passait aux enfants la^bragcbe ^ ^. J)énite et de l'air sérieux avec lequel le père surveillait le sérieux de leur action. Ces enfants étaient beaux comme le jour. Endimanchés dans leur pauvre deuil propre et grossier, on voyait qu'ils avaient promis d'être vraiment ils se comportaient mieux que la assistants.
èL^ Tout le monde passait dans le cimetière, qui, s^lon l'usage
^des campagnes, touchait à l'église. On ava^t ouvert une
porte particulière, et l'assemblée se tenaiV.en haie pour
laisser passer le cercueil de plomb, porté par seize hommes
vigoureux. Le majordome veillait à, .^>e que les cordons
"Y^ I liA FAMILLE DE GER!'
A ent tenlis par les plus proches parents. Ce fut d'abord
j^-^J|L^ pé, puis Octave, puis le chevalier et son fils, ce rôle
ant attribué qu'au sexe masculin. Le chevalier n'avait
prévu /qu'il serait appelé à se mettre ainsi en évidence ;
3 il n'ir avait pas moyen de s'y refuser. Avec une ré-
ition 4;ésespérée, il prit place, en indiquant à son petit
Qon la place derrière lui.
^^^.^yy^^^^eTèut se ulement alors que tous les yeux se portèrent sur
étranger et qu'un murmure d'étonnement et de curiosité
f) .courut l'assistance. Quant à Octave, il savait assuré-
"Y^^^^/v-nt l'existence de son cousin; mais il l'avait supposé
^ npris dans la quantité de parent|inGûnmw (m avait
ués au salon, et qui s'étaient e niaises ensuite dans la
-yi^-^^une. Il fut donc très surpris de le voir prendre le