I. Guide et Souvenirs du pèlerin à Domremy, p
lieuses, provenant vraisemblablement de traditions bien lointaines, qui se rattachaient à Tarbre des fées et à la source voisine.
« Au retour du printemps, dit M. Bourgaut, les habitants de Domremy recommençaient les promenades et les réunions habituelles sous Farbre des fées. Le dimanche de lœtare^ qui est le quatrième du carême, on Tinaugurait en quelque sorte avec la belle saison. De son côté, rE*» glise avait à cœur de sanctifier ces amusements. Aux Rogations, le curé de la paroisse dirigeait une procession vers ce but, bénissait les fontaines, s'arrêtait sous le hêtre et y récitait Févangile de saint Jean et d^autres prières. Ainsi, le dimanche des fontaines^ et en été les jours de fête, la jeunesse de Domremy venait sous Tarbre fameux faire ses fontaines... Pendant leurs jeux communs et leurs danses folâtres, les compagnes de Jeanne la voyaient s'écarter soudain et s'adresser à Dieu au milieu des champs, ou se réfugier dans l'oratoire ruiné de Sainte-Marie. » C'est à la source de la Pucelle, située à peu de distance, qu'elle reçut des communications célestes, de sainte Marguerite et de sainte Catherine.
L'ermitage Sainte-Marie était donc un lieu véritablement consacré par d'admirables souvenirs ;
mur'
niais ces souvenirs ne Pavaient pas préservé d'une ruine complète. Dès la fin du xvi* siècle, il n'en restait plus que des décombres. Cest là qu'Etienne Hordal résolut de construire une nouvelle chapelle. Elle ne tarda pas à s'élever, dans un style que quelques* débris actuellement conservés dans la maison de la Pucelle permettent d'apprécier. Un fronton, portant le nom du fondateur, et une clef de voûte aux armes de la famille du Lys, ne laissent aucun doute sur Torigine, non plus que sur l'époque de la construction.
Etienne Hordal ne pouvait pas manquer de placer, dans une chapelle due à son religieux amour pour Jeanne d'Arc, la statue de l'héroïne. Il ne pouvait pas non plus chercher pour la faire exécuter un autre modèle que celle de la cathédrale de' Toul, à la fois recommandaWe à ses yeux par l'authenticité provenant de son titre de copie de celle d'Orléans et par le souvenir de l'oncle vénéré, à la dignité duquel il avait succédé. 11 chargea donc un artiste du pays d'exécuter une réduction de la statue de Toul. La très médiocre dimension de la chapelle qu'il avait construite faisait une loi de cette diminution de grandeur. Mais une modification bien regret-
2& NOTES ICaNOGRAPHIQUES
table fut apportée par le sculpteur à son travail. Au lieu de reproduire fidèlement Farmure, telle qu^on la portait sous Charles VII, dont était revêtue Jeanne d'Arc, dans la statue de Toul comme dans celle d^Orléans, il imagina de la moderniser, soit pour mieux dater Fépoque de son travail, soit par suite de ce systématique mépris des choses du moyen âge qui caractérisait le XVII* siècle. On se demande, si Fœuvre eût été postérieure d^un demi-siècle, quel costume Partiste aurait donné à Jeanne; sMl n'aurait pas suivi rexemple de Fauteur de ces belles gravures qui ornent la Pucelle de Chapelain, parue en j656, où les personnages sont revêtus d*un mélange singulier de toques à plumes, de crevés, de bottines et de cottes d^armes à la grecque, de cuirasses à la romaine, où en un mot il y a de tout, sauf de la vérité. C^est ainsi que Fart de ce siècle comprenait l'archéologie. (Du reste, Fart de Fan XI ne la comprenait guère mieux, témoin la statue de Gois à Orléans !) Mais le sculpteur lorrain n^alla pas chercher si loin. Il se contenta de modifier les formes de Farmure, allongea la cui* rasse, ajouta un haut-de-chausses flottant retenu dans les cuissards, une fraise à godrons épaissis qu'il en voyait porter aux grands personnages de
son letnps, et il crut sans doute avoir bien embelli et honoré Jeanne d^Arc, chez laquelle, par bon*
heur, il respectait la hdelite des traits et de 1 attitude, c'est-à-dire ce qui nous intéresse exclusivement.
3o NOTES ICONOGRAPHIQUES
Quoi qu^il en soit , la statue commandée par Etienne Hordal, revêtue de couleur, à l'imitation de celle qui lui avait servi de modèle, fut placée aux pieds d'une image de la Vierge , dans la petite chapelle Sainte-Marie, et les populations eurent à la fois un aliment de plus à leur piété et une excitation nouvelle à leur vénération pour leur glorieuse compatriote.
Mais la chapelle ne resta pas longtemps debout. Les Suédois, alliés dp la-Frgnce, les Croates, ses ennemis, envahir^Q5%)ur ^.^x^r la Lorraine, le fer d'une main, I^iorçhé'^ râiitre. On ne peut calculer, ni même in^aj^iner ce que ces bandes sauvages laissèrent de ruines derrière elles dans notre malheureuse provinc-c, de 1 63 5 à 1640. La chapelle de Hordal fut renversée, le hêtre des fées abattu. La tradition attribue aux Suédois ces actes barbares. II paraît plus vraisemblable d'en laisser aux Croates l'odieuse responsabilité. Car s'il est vrai que les premiers ont mérité, par bien des violences, la triste réputation qu'ils ont laissée en Lorraine, il paraît plus juste de supposer que ce sont les ennemis de la France qui se sont plu à détruire ainsi des souvenirs chers à son histoire. De quoi, du reste, en fait de rapines, de cruautés, de destructions sauvages et d'incendies,
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n'étaient pas capables ces hordes^sans frein ni loi, « Cravacs, Polacs, Hongres, Albanois, Turcs, Anabaptistes », que Gallas et Colloredo menaient derrière eux, conjme à un vaste pillage, à la suite de leurs troupes régulières? Il faut considérer la conservation de la maison de la Pucelle, dans des circonstances aussi périlleuses, comme ayant eu un caractère véritablement providentiel.
Quels qu'aient été les auteurs de la destruction de la chapelle, elle fut complète, et sa place ne fut plus désormais marquée que par un amas de décombres, qui, grossi des pierres arrachées dans les champs voisins, porte le nom de Pierrier de la Pucelle.
C'est dans cette catastrophe que la statue placée en ce lieu par Etienne Hordal subit les mutilations qui la déparent. Le nez et la joue furent endommagés; les mains, un des bras, détruits; les deux jambes inégalement brisées ; la droite jusqu'en son milieu, la gauche jusqu'au genou.
Nous ne saurions dire si ce fut dès cette époque que le propriétaire de la maison de la Pucelle, voulant conserver à une place honorable la statue, recueillie toute mutilée au milieu des ruines, demanda qu'elle fût encastrée dans la maison même, au-dessus de la porte d^entrée. On ne
32 NOTES rCONOGRAPHIQUES
sait en quel temps cela se fit; mais il est certain que ce fut avant 1756 ; car voici les termes dont en parle Dom Calmet dans le court et insignifiant article quMl consacre à Domremy dans sa Notice de la Lorraine * :
« On voit encore à Domp-remi la maison de Jeanne d^Arc, sur la porte de laquelle sont ses armes et sa figure, et sur le ban du village, les vestiges de la chapelle oii elle allait faire sa prière. »
Telle était alors la statue ; telle elle resta jusqu^à la vente de la maison faite par Gérardin au conseil général des Vosges. Elle est même spécialement indiquée dans l'acte de vente *. Il est bien certain qu'elle n'était pas alors dans la façade vénérable de la maison même où la Pucelle naquit et fut élevée. Elle décorait le bâtiment construit en avant d'elle sur la rue. En ijSô, en était-il déjà de même ? On peut le supposer ; car les dimensions de la maison d'Arc sont tellement exiguës que depuis bien longtemps ses>propriétaires, cul-
1. Notice de la Lorraine, t. I, col. Syi. 2 vol. in-fol. Nancy, Beaurain, 1756.
2. « Y compris, y est-il dit, le buste de la dite Jeanne d'Arc placé à Pexléfieur, au-dessus de la couverte de l'entrée principale... »
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tivant leurs terres et récoltant leur vin, avaient dû sentir le besoin de se créer de plus larges dépendances et de se mettre plus. à Taise, au moyen de nouvelles constructions. Aussi, la maison d'Arc était-elle, en iStg, entièrement masquée par divers bâtiments, et réduite à une destination des plus vulgaires et à des conditions d'humidité et de dégradation déplorables ^
Lorsque toutes les constructions avoisinantes disparurent, le premier soin de M. JoUois, chargé de la haute direction des travaux, fut de faire remettre les montants et le couronnement de la porte, datant de 148 1, à la place d'où ils avaient été distraits. Il les surmonta ensuite, comme cela était dans la façade de Gérardin, de Timage mutilée de la Pucelle, qui depuis lors, ne fut pas déplacée de la sorte de niphe qu'on y pratiqua pour elle.
Dans les conditions qui résultèrent de cette opération, Texamen que fit M. Jollois de la statue fut aussi facile qu'approfondi ; il put l'étudier à loisir, et les renseignements qu^il donne sur elle ont, de la part d'un homme aussi com-
I . Cf. V Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d'Arc, PAT M. JoUois. In-fol. Paris, 1821. (Notice
sur le monument.)
pètent, un caractère d'entière sûreté. D'abord, M. JoUois déclare, et on peut en croire un ingénieur des ponts et chaussées, qu'il a reconnu dans cette statue la texture et le grain de la pierre tirée des carrières de Coussey, ce qui fixe bien le caractère local de l'œuvre. Il donne ensuite, des détails circonstanciés sur la manière dont elle avait été autrefois décorée. Les bords de la cuirasse étaient dorés, et le reste de l'armure revêtu de la nuance du fer ou de l'acier. Les cheveux étaient couleur d'or, et un ton rose couvrait le visage. Les hauts-de-chausses, enfermés dans les cuissarts, étaient d'un rouge amarante ^ Le tout était revêtu d'une teinte d'un gris sombre provenant des longues intempéries auxquelles la statue avait été exposée. Il n'e^t fait allusion par M. Jollois à aucun autre exemplaire de la même œuvre, plus ou moins semblable à celle-là. Celle qui, des ruines de Termitage Sainte-Marie, était venue prendre place dans la décoration de la maison de Domremy, est la seule dont il parle, la seule qu'il ait vue. Mais il ajoute, en parlant des restaurations en voie d'exécution : « Quant à la
I. U est à propos de remarquer la complète identité des couleurs dans cette statue et dans celle de la cathédrale de TquI.
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Statue dont nous avons donné la description, elle sera restaurée et placée sur un piédestal, dans la chambre même de Jeanne d'Arc. »
En présence de ces indications, remarquables par leur caractère positif, nous allons placer l'opinion adoptée à Domremy, qui se manifeste avec une conviction profonde devant tous les visiteurs. La statue de la façade est en fonte ; celle de la maison est en pierre, et c'est là la véritable statue originale, don du roi Louis XI ; l'autre est une copie coulée ultérieurement, et qui semble, dit l'abbé Bourgaut, « n'avoir eu d'autre destination que de protéger son aînée. Ravages de la température, mutilations diverses, encastrement dans la maçonnerie, elle a tout subi... De l'âge précis de cette copie métallique et de la cause de ses dégradations, nous n'avons rien pu découvrir. Ce qui est hors de doute, c'est que l'ancienne statue de pierre n'a jamais pu habiter la niche de style ogival, celle-ci n'ayant que o™,33 de profondeur, tandis que les jambes ployées en ont 0^,46 des pieds aux genoux. » M. Tabbé Bourgaut dit ailleurs : « Que penser de cette statue et de celle de pierre absolument semblable qui se trouve dans la première chambre de la maison? Pour les avoir décrites sur la foi d'autrui, plu-
sieurs auteurs les ont confondues, prenant la fdnte pour de la pierre, la rouille pour de la polychromie, le badigeon pour une couleur naturelle, et la copie pour le modale, car Tune est simplement la reproduction dePautre! Dimensions, attitude, traits, armure, vêtements, tout se ressemble, sauf les mutilations. »
Sur certains points notre opinion est toute pareille à celle de M. le curé deDomremy; pour nous comme pour lui, il y a là une copie et un modèle : pour nous aussi, le modèle est la statue de la maison, dont la conservation s^explique aisément par la restauration due aux soins de M. Jollois ; mais celle qui est au*dessus de la porte n^est autre chose que la reproduction très moderne de celle-là. Il est clair pour nous que M. Jollois, avant de faire réparer la statuette originale, en a fait exécuter, sans doute aux forges de Tusey, une copie coulée en^fonte, la reproduisant dans l'état de mutilation ou elle se trouvait, et qu^il a fait prendre à cette copie la place qu'occupait l'originaP. A cette place, en effet, elle constitue la
I. L^examen de la statue de fonte ne laisse aucun doute à ce sujet. EUç est coulée en creux, et toutes les parties mutilées sont pleines. L,es cassures existaient donc sur le modèle*
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plus frappante et la plus respectable des décorations, en même temps que sa conservation est assurée contre de nouveaux accidents.
Pour nous résumer et mettre en relief les conclusions que nous croyons légitimes, nous nous contenterons de rapprocher les faits suivants : La statue de Domremy paraît avoir été la copie, exécutée vers 1610, de celle de la cathédrale de Toul, antérieure d'un demi-siècle: celle de Toul, d'après la description qui nous en est restée, présentait une frappante analogie avec celle du pont d'Orléans, et devait avoir été copiée sur elle. Cette dernière offrait toutes les garanties de ressemblance, au moins approximatives, qu'on pouvait attendre d'une œuvre exécutée à une époque rapprochée de la vie de la Pucelle, et dans un lieu où elle était si connue. Donc, nous croyons avoir le droit de chercher quelques-uns des traits de la sainte héroïne dans Teffigieà son image qui orne la maison de Domremy. C'est dire assez la respectueuse sollicitude dont il faut entourer cette statue, et le vif intérêt qui s'attache à la publicité de sa reproduction *.
I. Un excellent artiste, M. Pierson, statuaire a Vaucouleurs, a eu la bonne pensée d^en exécuter des reproductions en diverses matières et de plusieurs grandeurs.
Jusqu'ici, Tabsence d'une image de la Pucelle, portant les caractères d'une entière authenticité, a laissé aux artistes toute liberté de se créer un type pour la représenter. Quant aux auteurs qui ont étudié son histoire, ils ont pu, comme nous Tavons dit, recueillir dans les documents contemporains des détails précis mais isolés, sur divers points de son extérieur. Plusieurs ont pris plaisir à grouper ces traits épars pour en faire, un peu d'imagination aidant, un ensemble complet. Après les historiens français qui se sont livrés avec plus ou moins de succès à cet attrayant travail, un écrivain allemand Va essayé à son tour, dans une remarquable étude récemment publiée ^ Il nous paraît intéressant de reproduire ici cette page, qui servira de complément à notre étude iconographique^.
« Jeanne était belle de figure, bien faite, svelte sans maigreur, assez grande pour son sexe, d'une force et d'une résistance à la fatigue extraordinaires. Elle avait le visage frais et rond; le front était de moyenne hauteur, et de ses grands yeux, d'une
1. Johanna d'Arc, par le docteur Hirzel. Br. in-8*. Berlin, Cari Habel, 1877.
2. Extrait de la traduction aussi élégante que fidèle, encore inédite, de cet ouvrage, par M. Hip. Lemaire.
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couleur entre le vert et le brun clair, s'échappait un regard d'une mélancolie et d'un charme inexprimables. Ses sourcils, finement dessinés, étaient légèrement arqués; elle avait le nez droit et bien fait, la bouche petite, les lèvres peu épaisses et vermeilles. Son menton n'était pas grand, quelque peu pointu ; le teint de son visage était d'un blanc très mat ; ses beaux cheveux châtain foncé, relevés sur les tempes, ruisselaient abondamment sur un cou d'une blancheur éclatante ; mais ils s'arrêtaient aux épaules, car elle les avait coupés selon la mode des hommes de guerre. Son visage respirait la candeur, l'innocence et )e ne sais quelle tristesse rêveuse ; le timbre de sa voix avait la douceur et la suavité féminines ; son langage portait l'empreinte des plus nobles sentiments, d'une grande dignité et d'une sagacité pénétrante. Silencieuse et laconique dans la vie ordinaire, elle devenait éloquente lorsqu'il s'agissait Vie parler de sa mission divine. Enfin, bien qu'elle fût exempte des défaillances physiques naturelles à la femme, elle trahissait son sexe par une grande disposition aux larmes et par une sensibilité que la guerre même ne put émousser. »
Paris. — Typ. PiLLETCt Dumoulin, $, rue des Grands-Awgustin$.
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