JEAN-BAPTISTE POCQUELIN DE MOLIÈRE EST NÉ DANS CETTE MAISON EN
Elle aurait dû être mise sur la maison de la rue Saint-Honoré portant aujourd'hui le n° 96.
(2) Beffara, p. 6. — On a voulu contester que ce Jean Pocquelin fût Molière, mais les termes de l'inventaire de 1633, au décès de Marie Cressé, ne peuvent laisser aucun doute a cet égard. De plus, certains critiques n'ont-ils pas ajouté que cet acte n'étant qu'un acte de ha'ptême, on ne saura jamais quel jour est né Molière ! Regrec stérile, car d'ordinaire, lorsque le baptême n'a pas lieu le jour même de la naissance, l'acte porte né d'hier, né du...
(3) Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, avance que <r destiné par ses parents à l'état ecclésiastique, il étudia avec succès la théologie, mais que ce furent les beaux yeux de la Béjard qui l'en détournèrent!... »
dont la nature l'avait doué, qu'en 1641 il était en rhétorique : au mois d'août de ladite année, il quitta ses bons maîtres, ayant eu pour condisciples le prince de Gonti, Chapelle et Bernier, et pour professeur Gs^ssendi, qui lui inculqua les doctrines d'Épicure. Il fut ensuite à la Sorbonne étudier la théologie et le droit canon, et comme on voulait en faire un avocat, |1 alla à Orléans et s'y fit bientôt recevoir (1) licencié endroit civil.
Ces graves études ne l'avaient pas empêché d'apprendre la profession de tapissier qu'exerçait son père : sans cet apprentissage obligé, il n'eût pu certainement être, par lettres signées Louis, le 14 décembre 1637 (2), reçu survivancier en l'office de tapissier valet de chambre du Roi, prêter serment le 18 du même mois, ni exercer cette charge comme il le fit, au moins durant treize années, depuis la mort de son frère arrivée en 1660 jusqu'en 1673 (3), date de son propre décès.
. Jean Pocquelin plaida-t-il jamais? c'est fort douteux puisque, si l'on en croit un auteur, « il ne fut
(1) Grimarest affirme qu'il le tenait de la famille môme.
(2) Soulié, Boc. XLV, cote 10.
(3) Dans un titre communiqué à M. Loiseleur par un érudit, M. Parent du Rozan, on lit : « Menus plaisirs, i66i : à Jean Pocquelin et à Pierre Nauroy, tapissiers et valets de chambre du Roy, pour menues fournitures par eux faites pendant le quartier de janvier, pour ce LXXV livres. »
au palais qu'une fois seulement (1). » C'est que malgré laltrait que pouvait offrir à son esprit si délié la noble indépendance de cette profession, son goût naturel n'était point aux questions ardues du droit ni aux subtilités multiples de la chicane. De secrets instincts l'appelaient vers une toute autre carrière, dont l'amour, au dire de Grimarest (2), lui avait été inspiré dès l'enfance par son grand-père , Louis de Gressé, qui aimait passionnément la comédie « et y menoit souvent le petit Poquelin à l'hôtel de Bourgogne. »
Mais il allait rencontrer, en obéissant à sa véritable vocation, la plus forte opposition dans sa famille : on rougissait à cette époque de l'humble métier de comédien !
L'un de ses contemporains, Gharles Perrault, nous a transmis, dans ses Hommes Illustres (3), le souvenir des vives sollicitations et des promesses séduisantes * qui lui furent alors faites, à l'instigation des Pocque-
(1) La Béjard le reproche à Élomire. Voy. sur ce nom la note 1 de la page 46.
(2) Yie de Molière, p. 7.
(3) P. 79. — Cet auteur ajoute que « bien loin que le maître lui persuadât de quitter la profession de comédien, le jeune Molière lui persuada d'embrasser la même profession. »
On s'étonne dès lors que Bayle, dans son Dictionnaire historique et critique publié en 1710, ait écrit : « Bien des gens m'ont assuré qu'il ne se fit comédien que pour être auprès d'une comédienne dont il était devenu fort amoureux. Il laisse à deviner si l'on s'est tu parce que cela n'est pas véritable ou de peur de lui faire du mal. »
lin, ses parents, par plusieurs de ses amis intimes, afin de l'amener à renoncer à son dangereux dessein. Son ancien maître de pension lui représenta « qu'il perdoit entièrement l'honneur de la famille, qu'il plongeoit ses parents dans de douloureux déplaisirs, et qu'enfin il risquoit son salut d'embrasser une profession contre les bonnes mœurs et condamnée par l'Église... » Mais que pouvaient ces observations, justes sans doute pour l'époque où elles étaient faites, contre cette voix secrète qui l'appelait sur le chemin de l'Immortalité? Rien n'y fit : le jeune Pocquelin voulut être comédien.
Pour ménager d'étranges susceptibilités, il changea I publiquement son nom en celui de (1) Jean-Baptiste Pocquelin, et, vers la fin de 1642, il entra dans IdL Société des Enfants de Famille, qui jouaient gratis et qu'il fit assez forts pour aborder la scène publique : ils se constituèrent, aux fossés de la Tour de Nesle, sous la dénomination de X Illustre Théâtre: r^ix mois après, il en était le chef.
(1) Il est à remarquer que dans l'acte du second mariage de sa veuve, le 31 mai 1677, il est dit Jean Pocquelin et non Jean- Baptiste. — Voy. aux Pièces justificatives.
L'abbé Adrien de la Roque, dans la Vie de Jean Racine, précédant les Lettres inédites de Jean et Louis Racine, 1862, p. \k et 166, remarque que Jean Racine, connu sous ce seul prénom, porte dans son épitaphe rédigée par Boileau : « Jean-Baptiste
-ine. » Ce dernier, parrain de Jeanne-Thérèse OUivier, baptisée
1 l'église Notre-Dame-d'Auteuil, le 12 mai 1668, signa Jean Racine de VEbpinay.
Une obligation en date du 31 mars 1645 reçue par Collas et Manchon, notaires au Ghâtelet, nous montre Jean-Baptiste Pocquelin se qualifiant de sieur DE Molière (1). Cette nouvelle appellation n'était pas un nom de théâtre : c'était une satisfaction donnée par lui (2) à tous les siens, qui pouvaient le désavouer sous cette nouvelle désignation.
Ce nom de Molière a donné lieu à de nombreux commentaires : on a invoqué le souvenir du romancier François de Molière, sieur d'Essertine, mort assassiné en 1623, auteur de Poliœène, ouvrage alors en grande réputation ; on a cité un danseiu* poète et musicien en vogue à cette époque à la cour de France, où on l'appelait le fameux Molière, quoiqu'il se nommât réellement Louis de Mollier; au reste, il disparut complètement quand Jean-Baptiste Pocquelin commença, en 1 664 , à écrire ses ballets, et mourut à Paris, inaperçu, « le 18 avril 1688, ayant marié sa fille, Marie-Blanche, au sieur Ylier, musicien comme lui et ayant même emploi dans la maison royale. »
(1) M. Taschereau, p. 341, dit que « la qualification de 5î(?wr de n'appartenait qu'aux gentilshommes, tout au moins écuyers. » Il y a là, selon nous, une erreur. Cette qualification s'appliquait plus spécialement au possesseur d'un fief sans justice, noble ou roturier ; celle de seigneur indiquait le fief noble ayant droit de justice.
(2) Ce dédain, il faut le dire, pour les comédiens subsista longtemps encore après que Molière, par ses succès brillants, eut anobli pour ainsi dire cette humble profession.
Quant à nous, nous nous refusons à croire que notre Molière, « celui qui ne faisait pas de la musique » et est demeuré le fameux^ le fit par folle vanité, ••liangeant, sans motif sérieux, son nom comme il le (lit plus tard,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères.
Nous croyons qu'il obéit à une sorte d'usage de son siècle, celui d'indiquer par là une possession terrienne : il voulait montrer qu'il était sieur ^ c'est-àdire possesseur à Molière (1) de Sérans en Beauvoisis, pays adoptif des anciens Pocquelin venus d'Ecosse, sous le commandement d'Archibald Douglas, comme auxiliaires du roi Charles VII.
Quoi qu'il en soit, il sut, par son génie, donner
droit de bourgeoisie à ce nom terrien, et la postérité
a consacré ce surnom de Molière devenu si populaire
et sous lequel seul il est à peu près universellement
connu.
Le 28 décembre 1643 (2), il était au nombre des
'médiens qui se préparaient à jouer dans le Jeic de
nme des Métayer (3), près la Tour de Nesle. La
1) Le Dictionnaire des Postes cite huit localités du nom de Molière, huit autres appelées La Molière et onze nommées Mollières ; iliuis l'arrondissement de Rambouillet (Seine-et-Oise), la commune l's Molières, 507 habitants, et deux hameaux dans les communes des Essarts-le-Roi et de la Villeneuve-la-Chévrie. "- (2) Soulié, p. 28.
(3) Du nom de ses propriétaires, Nicolas et Louis Métayer, fils de Martin Métayer, maître paumier.
séparation d'avec sa famille est dès lors complète : il court à ses destinées, se liant de plus en plus aux Béjard(l), qui allaient exercer, sur sa vie, la plus décisive influence.
Il ne saurait entrer dans le cadre restreint que nous avons adopté l'obligation pour nous de dépeindre ses pérégrinations en province (2), où, de 1646 à 1650, il essaya ses forces avec ses associés de l'Illustre Théâtre, non plus que son retour à Paris avec la nouvelle troupe qu'il forma et conduisit à Lyon (3), à Dijon, à Montbrison, etc. : nous renvoyons aux nombreux biographes (4) qui ont raconté ses voyages, et notamment à M. Loiseleur, qui s'est principalement attaché à élucider les points obscurs de sa vie.
Le 14 septembre 1654 (5), il acceptait, à Paris, la cession que lui faisait son père, devant Le Semeher et Buon, notaires au Ghâtelet, de son office de tapis-
(1) Soulié, p. 30.
(2) A Avignon, Molière fit connaissance de Pierre Mignard, qui revenait d'Italie. Ils commencèrent là une amitié qui dura jusqu'à la mort du premier. Le grand peintre a laissé un fort beau portrait de son ami.
(3) Ce fut pendant son séjour à Lyon que Molière joua la tragédie d'Irène, de l'avocat Claude Basset. — Mémoires lus à la Sorbonne en 1863, p. 258.
(4) Citons spécialement, comme ayant trait à nos contrées, l'excellent livre de notre confrère de la Société littéraire, historique et archéologique de Lyon : Les origines du théâtre de Lyon, par M. Brouchoud, avocat.
(5) Soulié, Doc. XXIV.
sier valet de chambre du Roi : ils signèrent Pocquelin et J. Pocquelin.
Le 3 novembre 1658 (1), il s'établissait définitivement à Paris, avec ses associés, au Théâtre du Petit- Bourbon (2) sous le titre de Troupe de Monsievr.
Depuis lors, ce ne fut pour cet homme célèbre, qui -i bien critiqua nos vices et châtia nos ridicules, ([u'une longue suite de succès qui ont immortalisé le nom de Molière et que nul n'a mieux appréciés que <.ailhava dans ses Études, publiées en 1802. Qu'il uous suffise de rappeler les titres de ses principales pièces, avec l'indication, d'après les recherches les plus récentes, des dates où elles furent jouées pour la première fois, savoir :
L'Étourdi, janvier 1653, à Lyon;
£e Dépit amoureux, 6 décembre 1656, Bézier s;
Les Précieuses ridicules, novembre 1659, Paris;
Le Cocu imaginaire, 28 mai 1660, Paris;
Z'ÉcoLE DES Maris, 24 juin 1661, Paris;
Les Fâcheux, 16 août 1661, Vaux;
LÉcoledes Femmes , 26 décembre 1662, Paris;
La Critique de VÉcole des Femmes, 1^^" juin 1663, Paris ;
L Impromptu de Versailles, 14 octobre 1663, Versailles ;
'1) Soulié, p. 55.
(2) Cailhava, p. 10, nous apprend qu'il occupait le terrain oii se trouve aujourd'hui la façade du Louvre.
Le TARTUFFE, 12 mai 1664, Versailles;
Le MISANTHROPE, 4 juin 1666, Paris;
Le Médecin malgré lui, 9 août 1666, Paris;
L'A VARE, février 1668, Paris;
Georges Dandin, 18 juillet 1668, Versailles;
Le Bourgeois Gentilhomme, 14 octobre 1670,
Ghambord ; Les Fourberies de Scapin, 24 mai 1671, Paris; Psyché, ballet, 24 juillet 1671, Paris; Les Femmes Savantes, 11 mars 1672, Paris; Le MALADE IMAGINAIRE, 10 février 1673,
Paris.
Ces pièces, que nous rappelons, sont dans toutes les mémoires avec le nom du grand génie, du philosophe honnête et du poète comique sans rival, qui les composa et les joua lui-même aux acclamations de la plus brillante cour du monde ; mais ce qu'on ne sait pas assez, pour les flétrir comme ils le méritent, ce sont les titres de ces ouvrages, œuvres de haine et d'envie, qui furent composés pour attenter à sa réputation et à son honneur : l'un à Paris, Élomire hypocondre [\), ou les Médecins vengés, par un inconnu se disant Le Boulanger de Chalussay, et l'autre à Yïdi\icioii[Vj^ la Fameuse Comédiemie, libelle ordurier que son auteur n'osa signer !... et encore, contre
(1) Anagramme du mot Molière. — Élomire fut publié en 1670, in-12.
(2) En 1688.
sa femme, les Avantures oio Mémoires de la Vie d'Henriette Sylvie de Molière^ roman autobiographique édité à Paris par le libraire Charles Guillaume, comme l'indique le privilège à la fin, mais sous la rubrique d'Amsterdam, 1771 : cet ouvrage ridicule, plus que médiocre, est attribué à d'Alègre.
Molière fit dresser le 22 janvier 1662 (1), devant ( )sier et Paris , notaires au Ghâtelet, les conditions civiles de son mariage; les parties y sont dénommées, d'une part : Jean-Baptiste Pocquelin de Molière, demeurant à Paris, rue Saint-Thomas du Louvre ; d'autre part : damoi selle Marie Hervé, veuve de feu Joseph Béjard (2), vivant écuyer, sieur de Belleville, demeurant à Paris, dans la place du Palais- Royal, stipulant en cette partie pour damoiselle Armande-Grésinde-Glaire-Élisabeth Béjard, sa fille, et dudit défunt sieur de Belleville, âgée de vingt ans ou environ.
Furent présents à l'acte, pour le futur : Sieur Jean Pocquelin, père, tapissier et valet de chambre du
;i) Soulié, Doc. XXX et XLV.
(:2) Joseph Béjard, d'abord procureur au Châtelet, était devenu l.iiissier des Eaux et Forêts de France à la Table de Marbre, et s'était marié, le 6 octobre 1615, avec Marie Hervé, dont il eut onze à douze enfants, sur lesquels cinq lui survécurent. L'aîné, comédien, Joseph Béjard, a laissé un Recueil des titres, qualités, blasons et armoiries des prélats et barons des États dtc Languedoc tenus eu 1654, Lyon, 1655-57.
Roi (1), et sieur André Boudet, marchand, bourgeois de Paris, beau-frère, à cause de damoiselle Marie Pocquelin, sa femme ; et de la pari de la future : damoiselle Madeleine Béjard, fille usante et jouissante de ses biens et droits, sœur de ladite damoiselle, el Louis Béjard, son frère, demeurant avec ladite damoiselle leur mère, dans ladite place du Palais-Royal.
Cet acte est encore signé par le père J. Pocquelin et par son fils J.-B. Pocquelin Molière.
Le mariage de Molière avec Armande Béjard fut célébré à Saint- Germain -l'Auxerrois le 20 février 1662 (2).
(1) Le père de Molière est seul de tous les Pocquelin. Les autres rougissaient encore du comédien!...
La future avait pour frère Louis Béjard, qualifié écuyer, ingénieur ordinaire du Roi, dans un acte du 12 mai 1672;
Et pour sœurs : Geneviève Béjard, aussi absente, laquelle se maria deux ans plus tard, âgée de 40 ans, le 25 novembre 1664, à Léonard de Loménie, sieur de Vilaubrun, bourgeois de Limoges, et le 15 septembre 1672, veuve de lui, avec Jean-Baptiste Aubry, sieur des Carrières, paveur ordinaire des bâtiments du Roi, demeurant rue Champ-Fleury, paroisse S'-Germain-l'Auxerrois ;
Et encore : Madeleine Béjard, dont avait été tuteur Simon Courtin, bourgeois de Paris, qui fut la maîtresse de messire Esprit Raymond, comte de Moirmoron, comte de Modène, chambellan de Gaston, duc d'Orléans, demeurant place du Palais-Royal. De leur union naquit, le 3 juillet 1638, une fille nommée Françoise, dont nous ignorons la destinée.
Madeleine Béjard testa, le 9 janvier 1672, devant Ogier et Moufle, notaires. Elle élit sa sépulture dans l'église de S'-Paul, « où sa famille a droit de sépulture, » lègue à Louis Béjard, son frère, à Geneviève, à Grésinde, ses sœurs, et fait légataire Esprit-Madeleine Pocquelin, sa nièce.
(2) BetTara, p. 7.
Le caractère léger et vaniteux de cette dernière fut pour son mari une cause de chagrins domestiques, au milieu desquels il conserva sa fidélité et sa tendresse pour son épouse, qu'il ne put ramener à lui que deux ans avant sa mort.
Molière eut d'elle trois enfants :
1'^ Louis Pocquelin, né le 19 janvier 1664.
Les nombreux envieux de sa gloire naissante ne craignirent pas de répandre sur son union les plus noires calomnies : on prétendit qu'il avait épousé sa propre fille (1), l'enfant de sa maîtresse Madeleine Béjardî... Le roi Louis XIV, qui aimait et appréciait Molière, voulut alors être le parrain du nouveau-né afin de faire taire ces obscurs calomniateurs. L'acte de baptême, transcrit sur les registres de la paroisse de Saint-Germain-rAuxerrois(2), constate que l'enfant fut « présenté par Charles, duc de Gréqui et gentilhomme ordinaire du Roy, tenant pour Louis quatorziesme, Roy de France et de Navarre, et par Colombe le Charron, épouse de M. Csesar de Choiseul, maréchal du Plessis-Praslin, dame d'honneur de Madame, tenante pour Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. »
(1) « Imputation infâme, dit M. Aimé-Martin (Vie de Molière, p. xxiv), à laquelle Molière ne daigna jamais répondre! »
(2) Beffara, p. 14. — Voltaire, dans sa Vie de Molière, écrite en 1734, fait remarquer t qu'on prouva que Molière n'avait connu la mère qu'après la naissance de la fille. »
D'aussi augustes répondants n'empêchèrent Louis Pocquelin de trépasser le 11 novembre suivant. Il fut inhumé (1) à Saint-Germain-l'Auxerrois;
2'' Esprit-Madeleine Pocqueliu, née le 4 août 1665, à qui nous consacrerons le dernier degré de cette généalogie;
3° Pierre-Jean-Baptiste- Armand Pocquelin de Molière, né le 15 septembre 1672, baptisé le l^"" octobre suivant (2) ; il mourut le 11 du même mois , et fut inhumé en Féglise Saint-Eustache (3), en présence de Boudet et Aubry, ses oncles.
Depuis 1665, la troupe de Molière s'appelait Troupe du Roy. Son succès ne se démentait pas ; elle était attachée à la personne de Sa Majesté avec 7,000 livres de pension (4), et son directeur était personnellement pensionné sur la cassette royale, ainsi que l'indique un rôle de pensions aux hommes de lettres établi en 1663 (5), où se lit cette mention :
(i) M. Soulié, p. 59, cite cet acte que lui a communiqué M. Parent de Rosan.
(2) Pierre Boileau-Puymorin, frère de Boileau Despréaux, fut son parrain, et Catherine Mignard, fille du célèbre peintre Pierre Mignard, dit le Romain, et depuis comtesse de Feuquières, sa marraine.
(3) Grimarest, p. 291.
(4) Taschereau, Notes, p. 427.
(5) Sur ce même état figurent t Pierre Corneille, premier poète dramatique du monde, pour 2,000 livres, et Racine, poète français, 800 livres. . — Taschereau, p. 373.
« Le sieur Molière, excellent poète comique, 1000 livres. » Aussi , lorsque Louis XIV s'avisa, un jour, de demander à Boileau quel était le plus grand écrivain de son siècle , le satirique n'hésita pas à répondre : « Sire, c'est Molière. — Je ne le croyais » pas, » répliqua le Roi, « mais vous vous y connaissez » mieux que moi. » Cette conversation ne fait-elle pas également honneur aux deux interlocuteurs?
C'était l'apogée de sa gloire : un événement imprévu vint alors enlever à la France , qui l'admirait, le comédien illustre que personne depuis n'a remplacé. Le vendredi 17 février 1673, à la suite d'un effort violent sur le mot Juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire, dont il n'avait voulu, déjà très fatigué, renvoyer la représentation , « de peur, disait-il, de faire perdre la journée à ceux qu'il employait, » on le transporta dans la loge de l'acteur Baron, puis chez lui, rue de Richelieu, où il expira, à dix heures du soir, assisté (1) à ses derniers moments par deux religieuses du couvent de Sainte- Claire d'Annecy (2), qui avaient trouvé chez lui, comme quêteuses, l'accueil le plus hospitalier.
Le curé de Saint-Eustache , très embarrassé du cas, « un comédien frappé de mort au sortir de la
(1) Voltaire, Vie de Molière, p. 73.
(2) Loiseleur, p. 341.
scène (1),» lui refusa la sépulture ecclésiastique. Madame Molière courut se jeter aux pieds de Sa Majesté, se plaindre de l'injure ; le Roi la renvoya à Mgr du Harlay de Ghampval, Archevêque de Paris, auquel elle présenta une requête (2) qui a été conservée, et dans laquelle elle s'appuie sur ce que «Molière est mort en bon chrétien, ... et que M. Bernard, prêtre habitué en l'église Saint-Germain, lui a administré ses Pâques l'an dernier...» L'inhumation religieuse fut alors permise par le «prélat plus que mondain », mais sans pompe, avec défense aux Curés et Religieux du diocèse de faire aucun service pour lui.
L'enterrement fut fait par deux prêtres qui accompagnèrent le corps sans chanter, et le Curé de Saint-Eustache, évitant de rappeler la profession de comédien du Roi que Molière avait si bien anoblie, écrivit sur le registre paroissial : « Le mardy vingt uniesme (février 1673), deffunt Jean-Baptiste Poquelin de Molière, tapissier, vallet de chambre ordinaire du Roy, demeurant rue de Richelieu , proche l'Académie des Pintres, décédé le dix septiesme du présent mois, a esté inhumé au cimetière de Saint- Joseph. »
(1) Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière, 1851, p. 97 : € Le scrupule pouvait être sincère, car le cas était probablement inouï. »
(2) Cette pièce a été publiée pour la première fois en 1800, dans le Conservateur, recueil de morceaux inédits tirés du portefeuille de M. François de Neufchateau,
L'inventaire de sa succession fut dressé, les 13-20 mars 1673 (1), par les notaires de Beaufort et Le Vavasseur, à la requête de damoiselle Glaire-Elisabeth- Armande-Grésinde Béjard, sa veuve, demeurant rue de Richelieu, tant pour elle que comme tutrice de Marie-Madeleine-Esprit Pocquelin de Molière, fille d'icelui défunt et d'elle , âgée de sept ans et demi ; furent présents : honorable homme André Boudet, marchand tapissier à Paris, sous les piliers de la Tonnellerie, oncle paternel et subrogé-tuteur de la mineure.
Dans cet acte, on est surpris du grand luxe qui existait dans l'habitation de Molière ; mais au dire de Grimarest, sa femme « en l'épousant avait cru être au rang d'une duchesse,» et d'ailleurs, elle s'était conformée au goût somptueux de l'époque.
Molière (2) qui, dans ses pièces, a si souvent cherché ses caractères dans son intérieur, a fait, de sa femme, dans le Bourgeois Gentilhomme ['i)^ le por-
(1) Soulié, Doc. XLV.
(2) Cette curieuse épitaphe parut, avec plusieurs autres, dans le Mercure galant de 1673 :
Ci-gtt qui parut sur la scène
Le singe de la vio humaine,
Qui n'aura jamais son égal, Qui voulant de la Mort ainsi que de la Vie Estre l'imitateur dans une comédie, Pour trop bien réussir, y réussit fort mal;
Car la Mort, en estant ravie.
Trouva si belle la copie
Qu'elle en fit un original.
(3) Acte III, scène ix«. ::
trait suivant : « Elle a les yeux petits , mais elle les a pleins de feu ; les plus brillants, les plus perçants du monde ; les plus touchants qu'on puisse voir. Elle a la bouche grande, mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches. Sa taille n'est pas grande, mais elle est aisée et bien prise. Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans son maintien, mais elle a grâce à tout cela, et ses manières ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs. Enfm, son esprit est du plus fm et du plus déHcat ; sa conversation est charmante, et si elle est capricieuse autant que personne du monde, tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles. »
En parallèle, empruntons à Mademoiselle Ducroisy , la femme d'un des meilleurs comédiens que nous ayons eus, cette peinture descriptive du mari de Mademoiselle Béjard : «Il n'était ni trop gras ni trop maigre; il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle; il marchait gravement ; avait l'air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun , les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. A l'égard de son caractère, il était doux, complaisant, généreux. Il aimait fort à haranguer, et quand il lisait ses pièces aux comédiens , il voulait qu'ils y amenassent leurs enfants pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels. »
On comprend aisément qu'avec « ce charme qu'elle avait à s'insinuer dans les cœurs » , Madame Molière ait bien vite oublié l'homme si bon et si vertueux dont elle n'avait point fait le bonheur; mais ce qu'on ne lui pardonne pas , c'est d'avoir choisi elle-même pour mari un acteur de sa troupe, sans talent , sans fortune, sans esprit, sans figure (1).
Le 29 mai 1677 (2), elle passait le contrat de ce econd mariage devant Jullien et Le Maistre, notaires au Ghâtelet de Paris. Le futur était Isaac-François Guérin, officier de la Maison du Roi et bourgeois de Paris, y demeurant, cour du Palais, paroisse de la Basse-Sainte-Ghapelle , fils de défunts Gharles Guérin, vivant officier du roi, et de Françoise Destrichey de Bradam.
Assistèrent à l'acte : Anne Guérin, tante paternelle, veuve de Jean Ancelin, bourgeois de Paris ; Marie Ancelin, veuve de Antoine Poussepré, marchand franger à Paris, sa cousine germaine; Jean- Baptiste Aubry, paveur du Roi, beau-frère à cause de Geneviève Béjard, sa femme, et M^ Jacques Baudelot. Conseiller du Roi, Commissaire enquesteur et examinateur au dit Ghâtelet ; Jean Gondouin, marchand, bourgeois de Paris, amis de la demoiselle ; damoiselle Anne-Marie Martin, femme dudit S^ Aubry, et Anne Thomas, femme dudit Gondouin.
(1) Walckenaër, Œuvres de La Fontaine y VI, 507, Note.
(2) Soulié, Doc, LI.
Ils tirent enregistrer à V Armoriai général de France ded'Hozier, Paris, II, p. 1000, n«« 112 et 113, les armoiries qui suivent :
François Guérin (comédien) (1), officier, et Armande-Grésinde-Glaire Béjard, son épouse (comédienne, veuve du célèbre comédien J^-B** Pocquelin de Molière), portent d'azur^ à un chevron d'or accompagné en chef de deux croissants de mesme et en pointe d'une gerbe d'or accostée de deux tourterelles d'argent^ accolé d'azur, à la fasce d'argent accompagnée de trois molettes d'or, deux en chef et une en pointe.
Madame Molière, dit un de ses biographes, continua de briller sur la scène par ses grâces naturelles et ses talents pour le noble comique, jusqu'au 14 octobre 1694, qu'elle obtint à Fontainebleau son congé et une pension de 1,000 livres. Retirée dans son ménage, à Meudon, en la maison acquise par elle par deux contrats des 30 mars 1676 et 25 mai 1677, elle y vécut avec une conduite exemplaire (2) et mourut le 3 novembre 1700, rue de Touraine (3); elle fut inhumée le 2 décembre à Saint-Sulpice, sa paroisse.
(4) Il était connu au théâtre sous le nom de du Tricher ou d'Estriché.
(2) Il parut en 1688 Un libelle anonyme ayant pour titre Histoire de la Guérin, auparavant femme et veuve de Molière, où l'auteur s'est tristement fait l'écho des calomnies alors débitées sur le compte de Molière.
(3) Taschereau, p. 236.
Le 20 novembre 1703, devant Guyot et son collègue, notaires à Paris, il fut procédé au partage de sa succession entre la fille de Molière, héritière pour moitié, et Guérin père et fils, héritiers pour l'autre moitié.
a Elle avait, » ajoutent les frères Parfait, c< la voix extrêmement jolie; elle chantait avec goût le français et l'italien, et personne n'a mieux su se mettre à l'air de son visage pour l'arrangement de sa coiffure, et plus noblement pour l'ajustement de ses vêtements. » On ne lui connaît, de son convoi, qu'un fils : Nicolas-Armand-Martial Guérin, né en 1678 (1), mort sans enfants de son mariage, en 1708, avec la nièce d'un curé (2) nommé Guignard : elle vivait encore en 1748. On croit qu'elle eut par héritage tous les papiers de Molière.
Elle se remaria en secondes noces au S^" Belin.
Marie-Madeleine-Esprit PocqueHn, fille de Molière, naquit le 4 août 1665 (3) ; elle fut d'abord pensionnaire au couvent des dames religieuses de la Conception, rue Saint-Honoré ; puis, lasse d'attendre
(1) Voir Souljé, Boc. LVIII.
;2) Les frères Parfait, VI, 367.
(3) Beffara, p. 3.
un parti du choix de sa mère, elle se laissa enlever de la maison qu'elle habitait rue du Temple, paroisse Sainl-Nicolas-des-Champs, et devint la femme de Claude de Rachel de Montalant, ancien organiste, dit-on, de la paroisse de Saint-André des Arcs (2), d'une famille noble (3) et ancienne.
Dans son contrat de mariage, reçu le 29 juillet 1705 (4) par Bailly et Gaillardie, notaires au Châtelet de Paris, les futurs sont désignés : D'une part, Claude de Rachel, écuyer, sieur de Montalant, demeurant à Paris, rue Christine, paroisse Saint- André des Arcs, fils de défunt Jean de Rachel, écuyer, sieur de Montalant, Conseiller du Roi, Commissaire ordinaire des guerres, et de dame Marie Dugats ; — et d'autre part, damoiselle Marie-Madeleine-Esprit Pocquelin de Molière, majeure usante et jouissante de ses biens et droits, demeurant à Paris, rue du Petit- Lion, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice, fille de défunts Jean-Baptiste Pocquelin de Molière, tapissier, valet de chambre du Roi, et de Armande-Grésinde- Claire -Elisabeth Béjard, son
(1) Cizeron Rival, p. iU. — M ad. Molière, femme Guérin, commença quelques poursuites, mais des amis communs arrangèrent l'affaire.
(2) Auger, Vie de Molière, p. 124.
(3) Soulié, Boc. LXV. — Dans la cote 34», on lit : « 51 pièces, qui sont les titres concernant la filiation du défunt, sieur de Montalant. »
(4) Soulié, Doc. LIX.
épouse au jour de son décès, femme eu secondes noces d'Isaac-François Guérin, sieur du Tricher, officier du Roi. Furent présents : pour le futur, M^ Gilles Le Masson, caissier général des États de Bretagne ; François-Louis de Trohéou-Musnicr, et M" Claude Dupré, procureur au parlement de Paris, amis, — et de la part de la damoiselle de Molière, dame Marie Le Camus, épouse de M. Jean-Réné de Bazan, mar- ([uis de Flamenville, lieutenant-général des armées (lu Roi; Pierre d'Argouges, écuyer, sieur de Saint- Malo, et dame Louise Largillier Dalensey, son épouse, ses amis.
La future signa M. M. Esprit Pocquelin Molière.
Ce mariage fut célébré à la paroisse Saint-Sulpice le 0 août 1705 (1) : l'acte, dressé sur le registre paloissial, nous apprend que M"" Claude de Montalant était âgé de 59 ans et était veuf de demoiselle Anne- Marie AUiamet; il en avait eu quatre enfants (2) de 1679 à 1684.
Cette union resta stérile. Madame de Montalant mourut à Argenteuil le 23 mai 1723, « ayant fait connaître par l'arrangement de sa conduite, » dit Grima-
(1) Soulié, Doc. LIX, LX et LXV.
(2) De ces quatre enfants, il ne resta que deux filles : L'une, Marie de Rachel, dite de Mareuil, était, en 1724, religieuse au couvent de S«-Laurent, diocèse de Comminges, et l'autre, Marie- Madeleine de Rachel, également dite de Mareuil, religieuse au couvent des Filles du S»-Sacreraent, dites de Saint-Augustin, établies à Chàtillon-sur-Loir.
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rest, « et par la solidité et l'agrément de sa conversation, qu'elle a moins hérité des biens de son père que de ses bonnes qualités. »
Claude de Montalant décéda rue du Four le 4 juin 1738, âgé de 92 ans, étant né à Saint-Martin d'Estréaux en Forez (1), le 23 février 1646. Par son testament, du 13 août 1737, reçu Bellanger et Boivin, notaires à Paris, il fit légataire et exécuteur universel sieur Pierre Ghapuis, bourgeois de Paris, y demeurant, rue de Gravilliers ; sa petite-nièce, petitefille de Jean Pocquelin le jeune et de Marie Maillard ; léguant en outre à Françoise Davenne, femme de Charles Astier, maître cordonnier à Paris, cousine issue de germain, et à Marie-Nicole-Thérèse Dugats, épouse de Michel Blondy, pensionnaire du Roi, pour Angélique Blondy, sa fille, etc.
Ainsi se desséchèrent successivement les quatre branches de cette vieille souche des Pocquelin issue des forêts d'Ecosse, et dont un rejeton avait été transporté en France à la suite des guerres du xv*' siècle : mais si l'arbre a péri, le meilleur de ses fruits a été conservé. Le nom du Comédieii a survécu, et avec une auréole de gloire telle, dit Chamfort en écrivant
(1) Cet acte n'existe plus : les registres paroissiaux de S'-Martin d'Estréaux ne datent que de 1671. D'après l'inventaire dressé à. sa mort, les 15 et 16 septembre 1738, par Boivin, notaire, cet extrait baptistaire était signé Darnaudin, curé.
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sa Vie en 1724, que « son trône est toujours vacant ! »
Nous ne pouvons mieux finir cette rapide esquisse qu'en citant l'appréciation qu'a faite de Molière un auteur qui ne peut paraître suspect de partialité, Fabbé Le Gendre, chanoine de l'Église de Paris (1) : « Personne n'a eu plus de talent pour jouer tout le -enre humain, pour trouver le ridicule des choses les plus sérieuses, et pour l'exposer de manière qu'on ait honte d'y tomber : au sentiment de bien des gens, il y a plus de sel attique dans les Comédies de ce poète, que dans celles d'aucun ancien Grec ou Romain ; ses Pièces sont semées de railleries délicates, et on y voit partout une judicieuse sobriété à ne dire que ce qu'il faut en chaque caractère, et une adresse merveilleuse à sçavoir attraper la naïveté de la pure nature : ses portraits sont si beaux, ces beautés si naturelles, qu'elles se font sentir aux personnes les plus grossières. Les Étrangers avouent que jamais la Grèce ni Rome n'ont rien de plus parfait que le sont la plupart des Pièces de Corneille, de Racine et de Molière. »
Et ces paroles de l'abbé Prévost : « Molière n'a plus besoin qu'on le recommande ; il est depuis long- Ci) Les Mœurs et Coutu?nes des François, 1753, p. 188.
temps, et pour toujours, à ce point de réputation auquel les éloges n'ajoutent rien, et où la beauté et la délicatesse des louanges ne servent qu'à l'honneur de celui qui les donne. ! »