‹ La famille de VoltaireChapitre 1 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Voltaire et sa Famille.

Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.,, Mérope, acte I, scène III.

En ce vers, Voltaire ne paraît-il pas avoir résumé son mépris des généalogies et sa prétention d'être à lui-même son propre ancêtre ?

Le fait est qu'à juger sur les seules apparence, il semble que le grand philosophe ne se réclama jamais de son ascendance. Mieux que cela, il a poussé le mépris du nom de ses ancêtres jusqu'à un point réellement odieux. N'écrit-il pas le 17 mai 1741 à son agent d'affaires l'abbé Moussinot :

« Je vous envoyai ma signature en parchemin dans laquelle j'oubliai le nom d'Arouet, que j'oublie assez volontiers. Je vous renvoie d'autres parchemins où se trouve ce nom malgré le peu de cas que j'en fais ».

Quant à l'origine du nom de "Voltaire, elle demeure encore une énigme. S'il s'agit d'une terre possédée par François- Marie Arouet, il la faut supposer de bien minime importance puisque la trace ne s'en retrouve nulle part. Du reste faute de seigneurie, s'il n'avait été poussé que par le désir si fréquent — j'allais dire si légitime — chez les bourgeois de son époque,

de se donner une tournure aristocratique, le jeune Arouet eût pu, comme tant de ses contemporains, faire précéder son nom patronymique de la particule. Nous aurions aujourd'hui les œuvres de Monsieur cV Arouet, et le génie qui les produisit n'en tiendrait pas moins au regard de la postérité sa place immortelle.

Dédaigneux du nom de son père, Voltaire voulut rendre célèbre un pseudonyme. On en a donné pour raison qu'il n'était point bien sûr lui-même d'être un Arouet. Que son parrain l'abbé de Chateauneuf lui tenait par les liens d'une parenté plus charnelle encore que spirituelle, et que sa mère, Marie-Marguerite Daumart, avait quelques motifs de savoir à quoi s'en tenir sur ce point.

A bien examiner la manière de vivre de la bourgeoisie française, et même de la bourgeoisie parisienne à cette époque, on doit conclure que sur cette question si délicate — en admettant, ce qui n'est nullement prouvé, la liaison de l'abbé de Chateauneuf et de Madame Arouet — , les deux principaux intéressés en étaient eux-mêmes réduits aux conjectures.

Et cette filiation adultérine eût-elle existé, qu'elle n'expliquerait pas le désintéressement complet de Voltaire à l'égard de sa famille paternelle. Il a traité les Daumart — dont il descendait indubitablement — avec une désinvolture singulière :

« C'est une bien malheureuse créature que ce Daumart, écrivait-il de Ferney le 27 février 1761 à Madame de Fontaine, mais son père était encore plus sot que lui, et son grand'père encore plus. Je n'ai pas connu le bisaïeul, mais ce devait être un rare homme ».

Or le bisaïeul en question était également l'aïeul maternel de Voltaire.

Il demeure juste pourtant de constater à la décharge du châtelain de Ferney, qu'il avait sur les bras depuis dix neuf mois ce « mousquetaire Daumart » devenu rapidement impotent sous son toit des suites d'une ancienne chute de cheval compliquée sans doute de F« avarie» récemment contractée à Genève (1). Le dépit d'un amphytrion embarrassé d'un invité si sottement malade l'excuse de traiter aussi légèrement un cousin et un oncle. Mais un aïeul I

(1) Lettre à M. Bagieu. De Ferney, 11 janvier 1761.

Voltaire avait autant de raisons que quiconque de se croire îe fils de son père, et s'il a marqué une suprême indifférence à ses ancêtres Arouet, comme à ses ancêtres Daumart, c'est que ses opinions philosophiques l'avaient rendu avant tout un individualiste, répugnant à la tradition familiale comme à toutes les autres.

Il l'avait nettement marqué du vivant de François Arouet, par son indépendance extrême vis-à-vis des volontés paternelles. Ces volontés paternelles, il ne les respecta pas mieux du reste après la mort de son père, en procédurant contre son frère aîné avantagé, — comme il était d'usage dans la plupart des familles de bonne bourgeoisie, — par le testament du chef de la maison.

La réponse de Voltaire au chevalier de Rohan au cours de la fameuse altercation qui se termina de si fâcheuse façon pour le jeune littérateur, est bien typique aussi des sentiments de Voltaire à l'égard de sa famille et de son nom : « Mon nom ? jetait-il au Chevalier qui l'interrogeait insolemment, mon nom? je le commence et vous finissez le vôtre ! »

Au point de vue littéraire cette réponse était pleinement justifiée, mais en demeurait-il de même au point de vue social? En 1725, Voltaire n'avait-il pas déjà profité à plus d'une reprise, au début de sa carrière, de l'honorabilité, de la position bien assise, des relations mêmes de ses ascendants?

Le mépris qu'il affectait à leur égard n'était-il pas aussi injuste qu'odieux?

Il n'est point téméraire d'affirmer que ce fut à sa situation familiale qu'il dut ses premiers et ses plus utiles protecteurs, les introducteurs sans lesquels il était presqu'impossible à un débutant — fut-il un futur génie — de prendre pied dans le monde des lettres et même dans le monde tout court.

Il serait facile de démontrer que parmi ceux qui aidèrent le jeune Voltaire à percer, les relations de la famille Arouet et les camarades de collège connus chez les Jésuites, forment la grande majorité. Qu'il suffise de rappeler que l'abbé de Chateauneuf était son parrain, et que le père du duc de Richelieu avait en 1685 en compagnie de la duchesse de Saint Simon tenu un enfant de François Arouet et de Marie Daumart sur les fonds baptismaux.

La position sociale de la famille Arouet a donc eu sur le génie de Voltaire une influence considérable. Et il n'est point

dénué d'intérêt d'établir une fois pour toutes, d'une manière précise et rigoureusement exacte, ce qu'étaient les Arouet. Cela malgré l'affectation de Voltaire à se proclamer luimême son propre ancêtre. Cette prétention dénote chez le philosophe autant d'infatuation que d'égoïsme. Infatuation singulière qui attribue à son propre mérite d'être accueilli en des milieux où l'on n'eût point reçu un homme dont l'origine honorable et la bonne éducation auraient fait quelque doute. Egoïsme féroce du littérateur riche et arrivé qui méprise les liens du sang pour n'être pas obligé de secourir des parents moins fortunés.

Une fois pourtant, cette infatuation et cet égoïsme semblèrent mollir. Quand il s'agit de marier ses nièces orphelines, Voltaire se sentit pendant quelques heures un cœur de chef de famille (1). Il importe de tenir compte de ce sentiment passager, car ce jour là, par exception, Voltaire fut de sa race, d'une vieille race bourgeoise solide et bien constituée, comme celles qui formaient alors avec la petite noblesse, le meilleur de l'ossature de la France.

(1) Lettres à M. Thiériot, 3 novembre, 6, 21, 23 décembre 1737, 7 février, 8 mars, 5 juin 1738. Ecrites de Cirey.

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