CHAPITRE II
Les généalogies des Arouet.
Voltaire, nous l'avons dit, affectait d'ordinaire d'ignorer ses ancêtres ; le ton persifleur qu'il affecte en répondant à une question indiscrètement posée par Dumoustier de la Fond (1) nous montre admirablement sa manière de dépister les importuns :
« Monsieur (2),
L'île de Delos eût son Apollon, la Sicile ses muses et Athènes sa Minerve. Les villes de Loudun et de Saint-Loup, à l'exemple des sept villes qui combattirent autrefois pour la naissance d'Homère, voudraient-elles aujourd'hui combattre pour être le lieu de la naissance de mes ancêtres ! Je n'ai aucune voie de conciliation à leur proposer. Si cette découverte les intéresse, elles ne manquent pas de moyens pour la faire. Les vers, que fit Antoine Dumoustier, un de vos ancêtres, sur la mort de René Arouet qui peut être fut aussi un des miens, sont animés d'un caractère d'amitié qui fait honneur au cœur de celui qui les a écrits »
Le vieux philosophe répondait en se jouant à un jeune homme trop curieux. Une trentaine d'années plus tôt, s'adressant au secrétaire d'une Académie qui venait de lui faire place dans ses rangs, il ne croyait pas possible de
(1) François- Jacques Dumoustier, Ec. Sgr de la Fond, Chev. de Saint- Louis, capitaine au corps royal de l'artillerie, né le 30 juillet 1745, mort à Chinon le 4 août 1815, membre de plusieurs académies, auteur d'un essai historique sur Loudun. (Dict. hist. et généalogique des familles du Poitou, par Beauchet-Filleau, tome III, p. 217).
(2) Cette lettre est datée de Paris, le 27 avril 1778. [Affiches du Poitou, n°33 du 19 août 1779).
feindre une ignorance aussi complète en ce qui touchait ses origines.
La première de ces lettres adressées à Nicolas Louis Bourgeois (1) est datée de Paris le 28 janvier 1746. Les autres sans date doivent être postérieures de quelques semaines. Elles sont conservées à la Bibliothèque de la Rochelle (2) :
« Il n'est point vray, Monsieur, que je sois né à Saint Loup ; mais j'ay ouy dire que mon grand'père y étoit né. A l'égard des anecdotes que vous me demandez, je les ferai rédiger, si vous persistez dans le dessein que vous avez. »
« Je serais très flatté que votre Académie me mit au nombre de ses associés. Ce n'est point l'usage dit l'Académie Française ; mais étant originaire du Poitou je puis accepter cet honneur, sans blesser les règlements de notre compagnie. »
« Puisque vous travaillez, Monsieur, à une bibliothèque poitevine et que j'ay, dit-on, l'honneur de sortir d'une petite famille du Poitou ; puisque me voilà tout poitevin, par le titre d'Académicien de la Rochelle, dont je suis honoré : puisqu'enfin vous voulez bien parlez de moi, il faut que vous so}rez instruit de toutes mes faiblesses... L'attachement véritable que j'auray toutte ma vie pour une Académie qui fait l'honneur de mon ancienne patrie (3), répare la faute que je crains d'avoir faitte. »
Ce n'est point aujourd'hui qu'on recherche pour la première fois ce qu'était cette « petite famille du Poitou » dont sortait Voltaire. Mais faute d'avoir recouru aux sources authentiques, les généalogies des Arouet publiées jusqu'ici sont incomplètes ou erronées. Personne n'a établi encore d'une façon rigoureuse la filiation suivie du Philosophe.
La seconde édition du « Dictionnaire historique et généalogique des Familles du Poitou » (4), publiée par MM. Beauchet
(1) Nicolas Louis Bourgeois, avpcat à Poitiers, puis à la Rochelle, habifa longtemps Saint-Domingue. Il était doyen de l'Académie des Belles- Lettres de La Rochelle quand il mourut à l'Houmeaule 2 juillet 1776.
(2) Dans un meuble particulier qui renferme les archives de l'Académie delà Rochelle (communication de M. Musset, bibliothécaire).
(3) La ville de Saint-Loup faisait partie de l'ancien diocèse de la Rochelle.
(4) Tome I, p. 116 et suivantes. Imp. Oudin et C", Poitiers.
Filleau, a résumé la question telle qu'elle était en 1891 et telle qu'elle demeure encore aujourd'hui. Ce savant dictionnaire — l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux de ce genre qui soit édité en France — a reproduit dans leurs parties essentielles en y ajoutant quelques noms isolés, et en les modifiant sur certains points, les généalogies dressées par M. Pol de Courcy et Benjamin Fillon.
Dans son Nobiliaire de Bretagne (1878), M. de Courcy donne une filiation des ancêtres de Voltaire que Beauchet- Filleau considère, à juste titre, comme entièrement fantaisiste en ce qui concerne les six premiers degrés relatifs aux Arouet en Poitou.
Cette filiation commence à Jean iVrouet receveur à Loudun vers 1400, se continue par Thomas élu pour le Roi en la même ville en 1437, puis par René enquesteur à Loudun lui aussi, enterré en l'église Saint-Pierre de cette ville le 21 octobre 1499. Robert Arouet, fils de René, aurait été procureur en l'élection, et son fils Jean, trisaïeul de Voltaire, se serait établi à Saint-Loup en qualité de notaire avant 1580.
M. de Courcy n'apporte aucune justification de son travail. Les quatre premiers degrés qui concernent les Arouet à Loudun sont donc singulièrement suspects. M. Roger Drouault, l'érudit le plus compétent sur l'histoire des familles loudunaises n'a jamais rencontré dans ses recherches aucun Arouet, et considère comme une légende de tenir Loudun pour le berceau des ancêtres de Voltaire (1).
Enfin ce qui ne permet d'accorder aucune créance aux quatre premiers degrés de la filiation établie par M. de
(1) « Je n'ai jamais rien trouvé sur les Arouet loudunais, écrit M. Roger Drouault. Cependant j'ai dépouillé à peu près toutes les pièces loudunaises des archives départementales — et il y en a ! — et les registres de l'état civil qui remontent à 1539, sans avoir jamais rencontré le moindre Arouet; je me demande si cette tradition n'est pas fausse comme tant d'autres en matière de généalogie.
« Dans mes listes des officiers de l'élection je ne trouve aucun des personnages cités par de Courcy et reproduits par MM. Beauchet-Filleau.
<■ Je me demande si l'on n'a pas commis une erreur de lecture dans les noms d'une généalogie manuscrite ; si j'avais le temps quelque jour, je pourrais critiquer la liste donnée par M. de Courcy, et peut-être trouverais-je une solution.
« Sur mes fiches Montault je ne trouve. rien concernant la femme d'Helenus Arouet...
« ... Toutes mes recherches pour retrouver les manuscrits d'Estienne Rousseau, cités par Trincan et Dumoustier, n'ont pas eu de succès ».
Courcy, c'est que les deux suivants sont forgés de toutes pièces. Et ici, comme nous le démontrerons plus loin, la vérification est irréfutable.
Il n'y a jamais eu à Saint-Loup, vers 1570, de Jean Arouet, époux de Marie Bayou, ni à la génération qui suit de François Arouet (1), époux de Catherine Barlault. Les trisaïeux et les bisaïeux de Voltaire dans la ligne paternelle furent Pierre Arouet et Marie Parent, Helenus Arouet et Jacquette Marceton.
La généalogie dressée par Benjamin Fillon est autrement sérieuse. Pourtant elle n'a pas paru suffisamment documentée à Beauchet Filleau pour être acceptée telle quelle. Le Dictionnaire des Familles du Poitou l'a sectionnée en deux fragments qui ne rattachent plus strictement les Arouet de Paris à ceux de Saint-Loup.
Le premier fragment comprend quatre degrés :
1° Helenus Arouet, tanneur à Saint- Jouin-de-Marnes (2), en 1523, époux de Marie Forget.
2° Pierre Arouet, décédé avant 1584, époux de Marie Parent.
3° Helenus I Arouet, époux de Marie Montault, habitant Saint-Loup en 1598.
4° Helenus II Arouet, époux de Jacquette Marcheton (3), décédé à Saint-Loup le 15 juin 1631.
Le deuxième fragment commence à François Arouet, marchand à Paris, aïeul de Voltaire. Le Dictionnaire des Familles du Poitou incline à penser qu'il était sans doute le neveu ou peut-être le fils d'Helenus II (4). A part cette erreur, les renseignements fournis sur François et les Arouet parisiens, ses descendants, sont exacts.
Benjamin Fillon, dans ses lettres à M. de Montaiglon (5), semble avoir eu la prétention de dire le dernier mot sur les ascendances poitevines de Voltaire.
(1) M. de Courcy donne à François Arouet les qualifications de syndic et bailli de Saint-Loup, charges qui n'existaient pas en cette ville à l'époque où aurait vécu ce personnage... mythique.
(2) Canton d'Airvault (Deux-Sèvres).
(3) Erreur magistrale. Jacquette Marcheton, comme on le verra plus loin, était la mère et non la femme d'Helenus Arouet le jeune.
(4) Il était en réalité son frère.
(5) Lettres écrites de la Vendée à M. Anatole de Montaiglon, par Benjamin Fillon. Paris, libr. Tross, 8, passage des Deux-Pavillons, 1861.
« Je puise mes renseignements, écrit-il, dans les pièces ori ginales que j'ai en ce moment sous les yeux ».
Ces pièces originales avaient très probablement été communiquées à Benjamin Fillon par la famille Bailly du Pont, de la Chateigneraye (1), qu'une parenté assez étroite semble avoir liée à l'auteur vendéen (2). Ce qui confirme cette opinion, c'est la citation par Benjamin Fillon de plusieurs lettres adressées par des Arouet de Paris à des membres de la famille Bailly du Pont, lettres intimes qui ne pouvaient vraisemblablement demeurer qu'entre les mains de leurs descendants.
Suivant le détestable usage de son époque, Benjamin Fillon se garde bien d'indiquer clairement ses sources, de signaler ses références, de citer un seul nom de notaire qui permettrait de contrôler à l'occasion ses affirmations. Avoir eu des pièces originales sous les yeux, suffisait sans doute, en 1861, à un érudit pour trancher définitivement une question historique, sans plus s'expliquer au profit de la postérité. Les notes de Benjamin Fillon, qui ont été conservées dans la collection Dugast-Matifeux, et qui figurent à la bibliothèque de la ville de Nantes à l'article 237 du catalogue de cette collection, numéro 2 : « la famille Arouet », sont sans suite et dénuées d'intérêt (3). Et c'est vraiment dommage, car à examiner de près le travail de Benjamin Fillon, on en vient à se demander s'il a bien lu le dossier qu'il consultait, et s'il n'en a pas tiré des conclusions fort hasardeuses, en ce qui concerne tout au moins les trois premiers degrés de la filiation.
I. En 1523, Helenus Arouet, marchand tanneur à Saint- Jouin-de-Marnes, possédait dans les environs de cette localité deux petits domaines : « Le Pas du Cygne » et « la Motte aux Fées ». Il épousa Nicole Forget, de Saint-Loup, dont il eut trois enfants :
Helenus, Marguerite, devenue femme de Jacob Fouqueteau, marchand à Airvault, et Pierre qui suit :
II. Pierre Arouet, tanneur à Saint-Jouin de 1559 à 1577, épousa Jeanne Duval, dont quatre enfants :
(1) Chef-lieu de canton du département de la Vendée.
(2) Anaïs-Estelle Bailly du Pont qui épousa le 28 septembre 1841 Alcide- Quentin Pichard du Page, était fille d'une demoiselle Fillon [Dict. des familles du Poitou, tome I, p. 250).
(:*) Communication de M. Giraud Mangin, conservateur de la bibliothèque de la ville de Nantes.
Pierre qui suit, David, sergent à Airvault, Jeanne et Marguerite.