‹ La famille de VoltaireChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

François-Marie Arouet de Voltaire.

Sixième degré.

François- Marie AROUET DE VOLTAIRE naquit à Paris le 21 novembre 1694.

Nous ne rééditerons point les piètres raisons fournies par quelques-uns de ses biographes pour faire croire qu'il avait vu le jour à Chatenay. Dans son dictionnaire de biographie et d'histoire, Jal a victorieusement détruit une légende à laquelle, on ne sait trop pourquoi — à cause de sa haine des Parisiens peut-être — Voltaire avait lui-même donné naissance.

Jal prit heureusement copie de l'acte de baptême de Voltaire avant que les révolutionnaires de la Commune n'éclairassent l'humanité en brûlant des archives. Du reste une copie de cet acte, délivrée quinze jours après la mort de Voltaire, le 16 juin 1778, existe à la Bibliothèque Nationale, P. Orignales 103.

« M. l'abbé Goberon, sacristain de l'église Saint-Andrédes-Arts, qui a copié cet extrait sur les registres de cette église », ne devait pas professer une grande estime pour le philosophe défunt. Son extrait est transcrit sur du gros papier gris d'emballage, et le texte original semble avoir été suivi avec quelque désinvolture. Aussi nous en tiendrons nous au relevé de Jal :

« Le lundi vingt deuxième jour de novembre mil sept cent « quatre vingt quatorze fut baptisé dans l'église Saint- André- « des-Arcs, par Monsr Boucher ptre vicaire de ladite église, « soussigné : François-Marie né le jour précédent, fils de « Mre François Arouet, Conseiller du Roy, ancien notaire au

« Chastelet de Paris et de Da'lle Marie Marguerite Daumart « sa femme. Le parrain Messire François de Castagnier, « abbé commendataire de Varenne, et la marraine Dame Ma- « rie Parent épouse de M. Sj^mphorien Daumart, escuyer, « controlleur de la gendarmerie du Roy. »

« Signé : M. Parent. François de Castagner de Châteauneuf. Arouet. L. Bouché.

La biographie de Voltc.ire est trop connue pour que nous la reproduisions ici. Nous n'en retiendrons que ce qui touche à sa famille.

Le 28 janvier 1709 le jeune élève des Pères Jésuites — chez lesquels il semble avoir demeuré comme pensionnaire — assiste au mariage de sa sœur Marie-Marguerite Arouet.

Jusqu'à la mort de son père — sauf pendant son premier séjour à la Bastille — Voltaire habita ainsi que son frère le logis paternel, « cour Vieille-du-Palais, en face la Basse- Sainte-Chapelle ». Après le t" ianvier 1722, le littérateur abandonna ce logement à son frère, sans que les pièces authentiques nous apprennent son domicile, jusqu'à son second internement à la Bastille en 1726 : même silence pendant le séjour qu'il fit à Paris, retour d'Angleterre de 1730 à

Le 18 février 1745, Voltaire assiste à l'inhumation de son frère et prend dans cet acte la qualité de « bourgeois de Paris (1) », comme son père et son aieul. Il habitait alors rue Saint-Honoré, paroisse Sainte-Madeleine.

Quelques semaines plus tard, le philosophe eut pu se qualifier : historiographe de France et gentilhomme de la Chambre du Roy. Madame de Pompadour lui avait obtenu ces deux distinctions à l'occasion du mariage du Dauphin. L'auteur du Siècle de Louis XIV méritait incontestablement l'une : l'autre, en l'anoblissant, consacrait très honorablement la situation de la famille Arouet.

(1) Le prêtre qui rédigea la sépulture d'Armand Arouet a écrit le nom du philosophe : Arouëtte de Voltaire ». Cette orthographe se retrouve dans les titres de poèmes inédits que cite M. A. Gazier. Le nom d'Arouet se prononçait certainement « Arouëtte » tel que l'inscrivit le vicaire de Saint- Barthélémv. C'était l'usage en effet dans le vieux parler poitevin de faire sonner le t final qu'actuellement nous conservons muet. Les Arouet, en s'établissant à Paris, firent prononcer leur nom à la mode de Saint-Loup. Aujourd'hui encore certaines familles ont jalousement conservé à leur nom patronymique l'accent d'autrefois. Vallet, Guiet. par exemple, se disent : Valktfe, Guietfe.

Voltaire, devenu par surcroit académicien en 1746, ne faisait point fi des charges de cour puisqu'il acceptait cinq ans plus tard celle de chambellan de S. M. le Roi de Prusse.

Deux fois anobli et doublement chambellan, à Versailles et à Postdam, le redoutable champion des idées nouvelles s'éteignit le 30 mai 1778, chez son ami le marquis de Villette (1).

Or, s'il n'est au pouvoir de personne de s'empêcher de naître gentilhomme, en revanche personne n'est forcé de mourir chambellan. Le terrible persifleur de l'aristocratie s'était agrégé volontairement à elle : l'homme qui ébranlait l'Ancien Régime pour susciter le triomphe du Tiers-Etat faisait, en revanche, profession de mépriser la famille de bonne bourgeoisie dont il descendait. Singulière inconséquence chez un esprit aussi logique que celui de Voltaire !

Cette inconséquence, si elle était spéciale au roi des philophes, pourrait fournir matière à l'étude intéressante d'un cas psychologique unique. Mais elle est générale à une époque où l'on devait voir un duc et pair brûler solennellement, quelques années plus tard les archives de la noblesse française que lui apportait un généalogiste des Ordres du Roi ! A une époque où les aristocrates allaient commander les troupes de la République en face des armées catholiques et royales dirigées par des paysans.

Admettre qu'une aberration aussi générale fut spontanée équivaudrait à supprimer toute étude d'histoire sociale. Nous avons indiqué ailleurs d'où soufflait ce vent de folie (2) ; ce n'est pas le lieu d'y revenir ici.

Ce Tiers-Etat, dont l'élite entrait à grandes portes ouvertes dans la noblesse, dont l'élite intellectuelle surtout recevait un accueil si flatteur à la Cour et à la Ville, dans son impatience d'atteindre de suite le premier rang, allait tuer la poule aux œufs d'or.

Et c'est dans cette classe littéraire, issue de familles bourgeoises, de même type que les Arouet, que se recruteront,

(1. On sait les difficultés qu'apporta le clergé de Paris aux obsèques du philosophe et l'inhumation quasi clandestine du corps à l'abbaye de Scellières, dont le neveu de Voltaire, Mignot, était abbé commendataire.

(2) Quelques propos d'un contre-révolutionnaire, chez Lcthielloux, Paris, 1909. Voir les deux chapitres : Une société à « ynaçonniser » et Une société « maçonnisée », p. 98 à 140.

avec les eiuryclopédistes et les philosophes, les plus habiles démolisseurs de l'Ancien Régime.

Pourtant, tandis que pour le public ces esprits forts montraient leur dédain de tout ce qu'avaient respecté les générations précédentes, n'appréciaient-ils pas, dans leur for intérieur, les avantages d'une société qui consolidait à jamais les situations justement acquises ?

M. de Voltaire, gentilhomme delà Chambre du Roy, alors qu'il n'était encore que bourgeois de Paris, a écrit quelques lettres bien curieuses à ce sujet. Il s'intéressait — ce n'était guère sa coutume — au sort des membres de sa famille. L'établissement de ses deux nièces, Mesdemoiselles Mignot, filles de sa sœur, demeurées orphelines et sans appui moral, préoccupait, à juste titre, l'égoïste philosophe. Et voilà que dans ce rôle inattendu de chef de famille, ce sceptique, qui veut sincèrement le bonheur de deux jeunes filles, raisonne comme avaient raisonné jusqu'alors tous ceux de sa classe. Voltaire, bourgeois de Paris, écrit comme auraient pu le faire le receveur de Messieurs des Comptes, son père, ou le marchand de draps et soye, son aïeul :

« Si Madame Pagnon — mande-t-il de Cirey, le 6 décembre 1737, a son ami Thieriot — voulait se charger de marier la cadette à quelque bon gros robin, je me chargerais de marier l'aînée à un jeune homme de condition dont la famille entière m'honore de la plus tendre et de la plus inviolable amitié. Assurément je ne veux pas hasarder de la rendre malheureuse ; elle aurait affaire à une famille qui serait à ses pieds ; elle serait maîtresse d'un château assez joli qu'on embellirait pour elle. Un bien médiocre la ferait vivre avec beaucoup plus d'abondance que si elle avait quinze mille livres de rente à Paris. Elle passerait une partie de l'année avec Madame du Chàtelet ; elle viendrait à Paris avec nous dans l'occasion ; enfin je serais son père. »

« Je réponds en hâte, mon cher ami, à votre lettre du 18 — écrit encore Voltaire le 21 décembre suivant — touchant l'article qui concerne mes nièces. Vous mandez à Madame du Chàtelet que vous pensez que je veux faire plus de bien à ce gentilhomme que je propose qu'à ma nièce même. Je crois en

faire beaucoup à tous les deux ; et je crois en faire à moimême en vivant avec une personne à qui le sang et l'amitié m'unissent, qui a des talents et dont l'esprit me plaît beaucoup. Je trouve de plus une charge très honnête, convenable à un gentilhomme, et, qui plus est, lucrative que ma nièce pourrait acheter, et qui lui appartiendrait en propre. Je connais moins la cadette que l'aînée, mais quand il s'agira d'établir cette cadette, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir. Si ma nièce aînée était contente de sa campagne, et qu'elle voulut avoir un jour sa sœur auprès d'elle ; si cette sœur aimait mieux être dame de château que citadine de Paris malaisée, je trouverais bien à la marier dans notre petit paradis terrestre. Au bout du compte, je n'ai réellement de famille qu'elles ; je serai très aise de me les attacher. Il faut songer qu'on devient vieux, infirme, et qu'alors il est doux de retrouver des parents attachés par la reconnaissance. Si elles se marient à des bourgeois de Paris, serviteur très humble, elles sont perdues pour moi. Viellir filles est un piètre état. Les princesses du sang ont bien de la peine à soutenir cet état contre nature. Nous sommes nés pour avoir des enfants. Il n'y a que quelques fous de philosophes, du nombre desquels nous sommes, à qui il soit décent de se sauver de la règle générale. Je peux vous assurer enfin que je compte faire le bonheur de Mademoiselle Mignot, mais il faut qu'elle le veuille ; et vous qui êtes fait pour le bonheur des autres, c'est votre métier de contribuer au sien. »

Mais Voltaire n'a pas réussi dans sa combinaison matrimoniale et s'en plaint amèrement le 23 décembre :

« Ma nièce n'a point voulu de mon campagard ; je ne lui en sais aucun mauvais gré. J'aurais voulu trouver mieux pour elle. Cependant il est certain qu'elle aurait eu huit mille livres de rente au moins, mais enfin elle ne l'a pas voulu, et vous savez si je veux la gêner. Je ne veux que son bonheur et je mettrais une partie du mien à pouvoir vivre quelquefois avec elle. Dieu veuille que quelque plat bourgeois de Paris nel'ensevelisse pas dans un petit ménage avec des caillettes de la rue Thibautodé ! Il me semble qu'elle était faite pour Cirey. »

Marier ses filles dans la noblesse, ou dans la robe touchant à la noblesse, avait toujours été le but des notables bourgeois, jusqu'au moment où ils pourraient s'agréger euxmêmes au second ordre du royaume ou y faire pénétrer leur fils. On ne leur avait point fait croire encore qu'en supprimant toute hiérarchie sociale ils se trouveraient naturellement à la tête de la nation.

Les vœux de Voltaire se réalisèrent en principe : il obtint pour neveux un bon gros robin : Nicolas-Charles Denis, Ecuyer, fils de feu Nicolas Denis, ULcuyer, doyen honoraire des huissiers du Conseil d'Etat et ancien échevin de la ville de Paris; et un jeune homme de condition : M. de Dompierre de Fontaine (1), à qui la mort donna pour successeur le marquis de Florian.

Le philosophe se montra, semble-t-il, satisfait de ces mariages, et ils ne contribuèrent pas à lui faire ha"ir une société qui lui avait fait très large la place méritée tant par ses talents personnels que par l'honorabilité de sa famille. Seul le souvenir de la bastonnade infligée par le chevalier de R.ohan pouvait exciter Voltaire contre cette société. Et ce souvenir cuisant influa certainement sur les attaques dirigées par le célèbre pamphlétaire contre l'ancien ordre de chose. Etait-ce raison suffisante de pousser à un bouleversement général ?

Voltaire, s'il vivait de nos jours, ne le penserait peut-être plus. La Révolution a réduit à l'impuissance les grands seigneurs qui, comme le chevalier de Rohan, pouvaient se permettre de rosser unjeune littérateur. On en comptait de ces grands seigneurs une ou deux douzaines au plus. Si les bourgeois d'aujourd'hui n'ont plus à redouter ces quelques bâtons féodaux, ils se sentent, en revanche, exposés sans défense à plusieurs milliers de triques syndicalistes.

(1) De cette union descend la famille de Dompierre d'Hornoy actuellement existante qui fournit voilà quelques années un amiral, ministre de la marine de 1873 à 1874, Charles-Marius-Albert de Dompierre d'Hornoy, grand officier de la Légion d'honneur.

Cette famille, originaire d'Abbeville, porte « d'or, au lion de sable, armé et lampassé de gueules ».

Elle est actuellement représentée : à Paris, par M. Charles de Dompierre d'Hornoy qui a épousé Mademoiselle d Abancourt; dans le Pas-de-Calais, par M. V. de Dompierre d'Hornoy, habitant le château du Haut-Buisson; dans la Somme, par Madame de Dompierre d'Hornoy, au château d'Hornoy.

Tel demeure pour la bourgeoisie française le bénéfice le plus clair de l'émancipation révolutionnaire.

Etait-ce bien en vue d'obtenir un pareil résultat que le dernier descendant des Arouet, fils d'une longue race de notables bourgeois, dépensait l'esprit le plus pétillant et déployait la plus cinglante ironie ?

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