Les Lemieux, 7. lies Samsoii
Comme on le sait, Benjamin Deint-rs avait reçu m donation Iv8 biens de s<»fi père, le capitaine Julien, à la date du 19 noven.bre 1845, six jours avant sc^n mariage. Les charges en étaient pou onéreuse^. Julien Demers avait établi plusieurs de ses enfants et réglé avec eux les droits qu'ils pouvaient réclami*r. Benjamin Demers reçut de hon frère AlhaiK.se le 25 août 1849, quittance de la somme de 8100 <ju'il lui devait en vertu de la donation ; (2) il garda avec lui, dans sa maison et à sa table, sa sœur l*]siher qui ne devait point se mûrier et qui lui rendit de grands services par les soins qu'elle donna constamment à ses enfants. Et l'accord fut toujours maintenu enlie le | ère et le tils, entre la belle mère et la brue, de sorte que les donateurs ne tongèrent jamais à demander leur rente viagère.
La terre était alors en culture presqu'entièrement sur la profon leur des 4(1 arpents ; elle était en bon ordre et produisait beaucoup. Mais l'antique maison on pierre dont nous avons déjà parlée et qui avait été rebâtie, après avoir
(I) Hist. S. L. (I— 367— 368).
<2) l'apiers de famille.
été incendiée par les Anglais, commençait à nêtre plusconfortable et laissait beaucoup à désirer. On jugea à. propos d'en construire une autre en bois, et à peu près de même grandeur que l'ancienne, au côté sud du chemin, tout près du ruisseau. Là aussi, à environ cent pieds de la maison nouvelle, furent bâties la grange et l'étable. L^ tout fut l'œuvre de Benjamin Demers qui était autant charpentier qu'agriculteur.
La famille entra dans la nouvelle maison peu après le mariage de Benjamin Demers en 1845. C'est là que toua ses enfants sont nés, qu'ils y ont g^randi et qu'ils se sont préparés à occuper le poste que la divine Providence leur réservait sur cette terre.
Nous sommes arrivés, vers 1850, à une période de transformation à Etchemin. Le temp-i n'est plus ou l'on vivait en grande partie de la chasse et de la pêche. Le gibier se faisait de plus en plus rare, et les billots destinés aux moulins d'Etchemin, empêchaient la construction des claies sur les grèves.
D'autres moyens de subsistance vont se présenter.
La voie ferrée du Grand-Tronc est alors en construction et elle traverse les terres d'Etchemin à peu de distance du fleuve ; les moulins d'Etchemin marchent encore, quoique un peu plus tranquillement par suite des troubles financiers du propriétaire Caldwell, alors accusé de défalcation pour un montant d'au delà de £100,000, contre le gouvernement (lu Canada. Le chantier de madriers de Hamilton, conduit par John McNaughton que les gens appelaient " John " tout court, ei les chantiers de bois équarris de Benson, à New Liverpool, sont ouverts, depuis plusieurs années. Les bâtiments à voile d'outre mer viennent y chercher les bois pour les transporter en Angleterre. On y entreprend mémo la construction de bâtiments en bois. Tout cela
appelle l'iramignitioa des familles irlandaises, arrivant d'il lande, el aussi des familles canadiennes venant d autres pitioif*«eH. Le nombre des mai>ons augmente sensiblement à Etchcmin, à Xew Liverpool. (1)
iSui- la propiiétû de Bcnjainin Dumers, la compagnie du Grand Trunc bâtit uin' gi-ando mai.>on capable de loger une diz.iii e de iamilles, et j'ius loir), au chiinticr Eenson, l'œil du vt)3'a^eur })as>ant sur le fleuve, contemplait avec curiosité cette bâtisse immensiment longue, percée de portes et de f-iiêlres et ])OuvunL recevoir uric cinquanLaif.e de familles. Çi et là on ejitcnd parler deux langues : le français et l'anglais, et l'on voit pusser, par groupes dans les chemins, les matelots qui vont chez l'habitant boire un bol de lait ou chez l'auberijiste un verre de whiskey.
11 y avait sans doute, dans la population, des familles protestantes ; mais la grande majorité des familles étaient catholiques. 11 n'est donc pas étonnant de voir bientôt ces familles du bord de l'eau, travailler à s'exempter de faire un trajet de quatre milles — à pied pour la plupart, parce quelles n'ont point de voiture, — pour se rendre à légliso paro ssiale de St Jean CInysostôme.
Aussi les gens d'en bas demandèrent une église à Etchemin. Les gens d'en haut naturellement firent opposition, et pendant un certain temps, on se chamailla, comme on l'avait fait vingt cinq ans auparavant pour la constructioo d'une églisj au village Taniata.
Lcê? familles d'en bas qui étaient alors au nombre de doux cents environ et qui comptaient près de huit cent c )mrauniants finirerit par l'emporter. Ki, au mois d'octobre 18.34, la place d'une église, sous le vocable do St lîomuuld, était
(i) On a donné ce nom à la partie du 1> )rd do l'eau qui s'étend depuis l'nncien moulin Benson, près du quai Be.iulicu, jusqu'à la Chaudière. Lti Irlandais, venant de Liverpool, ont du tire les premiers a lui donner ce nom.
fixée et un curé français par tm mère, umérieairi par son père, boiriine actif, inulli^ent, dipiumate et grand administrateur, lo révérend iMestiîe Piene Teletiphord Sax venait dire sa première messe à Eicbeuiiti, dans la maison d'école, «u pied de la côte, que l'on avait trant?formée en chapelle provisoire, en attendant !a construction de l'église nouvelle*
Tiois citoyens avaient généicusement, donné le terrain néces.-aire ]iour i'iglise, le pnsl^yière et le cimetière ; ce sont MM. Edouard Lagueux, NalCl^se Cantin et Benjamin Demcrs. I.e terrain donné par Benjamin Deniers avait une superlicie do- trois arpentn.
Les travaux marchèrent ast-ez rondement, mali^ré les défaillances des maçons. La fabi ujuc cditinua l'ouvrage et l*ég!i>e fut bénite le 3 avril 185H.
Le curé S ix fut l'âme dirigcanic de tous ces travaux, et par ton intelligence et son érergie, il sut tout mener à bonne tin, à toi point quo l'égii-o <1e St Roumald a été lonctemps a})pel/e l't'giise de M. 8jx. Ne pouvant dans ce ]ivre entre]' dans plus de détails sur les œuvres du premier, curé de St E'^mnald, nou» invitons le lecteur à lire en appendice ( 1) sa notice Itiogryphique que nous avons pul^lide dans le Journal de Québec quelque tcnijs après wa mort ; c'était wn tiibut do leconnai.-sance que nous voulions rendre à la mémoire de celui qui avait été pour nous un protecteur et comme un Focond père. (^1 j
Benjamin Deniers devait, comme les autres donateurs du terrain de iV-L-lise, avoir sa place marquée au banc d'œuvre des m..rguillier8 de la nouvelle } aroit^sj. Il fut élu à l'unanimité le 30 décembre 1855, tt toujours il a été plein de dévouement pour l'église et pour sou euré.
Il ïai' âu.-oi, dans la ^u■re, choisi comme conseiller municipal, il remplit à deux reprises aittcr^ut^a la charge de (l) Voir ap[}. J. liste des curés de St-Romuald.
commissaires d'JcoIes, et plui^ taid.sur la recommandation du curé 8ax qui se plaisait à admirer, comme il le disait, son c.iractère franc et loyal, ainsi que son jugement droit, il fut appelé à siéger bur le banc des juges — commissaires pour les petites causes.
Tout semblait marcher à soulnit dans la famille de Benjamin Demers, ])lusieurs nouveaux emplacements avaient été concédés sur sa terre ; une nouvelle rue était ouverte et on parlait d'en ouvrir d'autres pour les f;i milles que la proximité de léglise attirail. Xcuf enfunls— dont un mort dans l'aniiLO mCme do sa naissance, — avaient vu le joursous le toit paternel, fréqui ntaient les écoles, faisaient à leur tour leur preinièie communion à l'église paroissiale et grandissaient ainsi, })Our ainsi dire, à l'ombre du clocher cher à tous.
Félicité Carrier —la mère et l'épouse — était la providence de lobt le monde. D'une grande piété, elle était toute à Dieu, à 6on maii et à ses enfants ; elle savait lire et faisait porter à l'église par un de ses enfants qui l'accompagnait un gios " Ange Conducteur " rempli de bjlles pnèrcs. Avec l'aide de sa belle sœur Esther et d'une servante, elle voyait à tout. J'^lle présidait à la confectien des repas de chaque jour, au blanchis«;age du linge, à la traite des vaches, à la fabrication du bjurre, à la vente du lait, à la tonte des brebis, et aux soins à donner aux poulets et aux génisses. Les hommes labouraient et bêchaient le jardin au printemps ; les femmes devaient ensuite l'ensemoucer et le cultiver.
Son mari aimait à la consulter dans les transactions importantes. L'activité et l'économie étaient t n elle comme des qualités natives. Klle était aussi très prudente et ^urtout beaucoup plus épargnante que son mari qui souvent péchait par imprudence en attaires ou par prodigalité. C'est elle
qui entassnii les sous dans la commode.' Son éloge était sur les lèvres d'un grand nombre, et nous nous rappelons que Fon mari lui-même vantait ses qualités, réalisant ainsi, sans le savoir, co <|»m^ la Sie Ecriture dit de la femme forte : " Et vir ejus lauJavit eam " — *' Et son mari même l'a louée ".
On ne peut se faire une idée du découragement général qui s'empara de tous les membres de la famille, quand la nouvelle, éclatante comme un coup de foudre, annonça, dans l'aprcs midi du 28 novembre 1864, que Félicité Carrier épouse de Btnjamin Demers, venait de mourir, à l'occasion de la naissance de son dixième enfant, qui ne put recevoir le baptême.
Elle n'avait que 42 ans.
11 fallut se soumettre aux décrets de la Divine Providence qui enlevait à son époux une épouse si dévouée et si sage, et à ses enfants une mère qui leur avait donné l'exemple de toutes les vertus chrétiennes.
Elle laissait huit enfants vivants :
Benjamin, âgé de 16 ans ;
Louis Julien, âgé de 15 ans ;
Pierre, âgé de 12 ans ;
Marie Madeleine, âgé de 11 ans;
Marie Celina, âgé de 9 ans;
Joseph, âgé de 7 ans ;
Ambroise Jérôme (Edouard), âgé de 5 ans ;
M. Elise, âgée de 3 ans.
Elle vivait en communauté de biens avec son mari et comme elle était décédée ab intestat^ c'est à dire sans testa, ment, il fallut faire iiiventaire pour déterminer la part des enfants dans l'héritage des biens meubles et immeubles de leur mère. Cet inventaire fut fait à la date du 22 février 1865 par le notaire Et. Simard, aidé de Pierre Lagueux
juge de paix et de François Xavier Bergeron marchand, tous de la paroisse de St Roniuald.
Le montant total de l'inventaire fut d'environ 84900. — La part de chacun des huit enfants se monta à 8301.23:
Après la mort de son épouse, Benjamin Demers continua la culture de sa terre ; mais comme le nombre de demandes d'emplacements augmentait tous les ans, il fut obligé de se ^îonf-truire une nouvelle maison î^ur la côie et d'y transporter sa grange et son étable. Par ce moyen, il put tracer de iiouvel.es lues et peu à peu, tout l'espace depuis la côte jusqu'au fleuve sur la largeur des trois arpetit^ et demi de la terre se trouva pres^que complètement occupé avant sa mort, par des mait^ons.
Le transport des bâtiments et la con-truction de lu non" velle maison eurent lieu en 1871. Benjamin Demer.s se fit aider dans ses travaux par M. J.-Bte Xicol, menuisier de St-Romnuld.
C est aussi en 1871 qu'il vendit aux Dam 's Religieuses de la Congrégation de Xotre-Dame une lisière de teri-ain — d'environ trois quart d arpenls, — pour agrandir le terrain du cimetière que la Fabrique de St lîomuald avait cédé à ces religieuses pour la con-truclion du beau couvent qui est l'un des ornements de la |)aroisse. .
Le cimetière fut transporté sur la grande côte, et (^ri^anisé sur un terrain de quatre arpents de superfi.-ie que la Fabrique avait acheté de Benjamin Demers.
Enfin, le 19 juillet 1875, sentant ses forces l'abando iner et pris d'une maladie de cœ ir qui le faisait souttVir ilepuis plusieurs années, Benjamin Djmers jug^'a à propos de mettre ordre à ses affaires et de faire son te?t iment qui fut reçu par les notaires Simard et Legaré.
En voici les principales dispositions. Il institue son fila Joseph, son légataire universel ; il lui lègue ses deux terres,
celle d'Euheniin et colle do lu concession Eclair, ainsi que ses meubles, chevaux, voilures, etc., à la charge de payer ses dcttet^, de garder, nouirir et vêtir sa tante Esther jusqu'à 8a mon, etc.
Tl donne cent piastres à t-on fils Benjamin et cinquante piastres avec des planches et billots à son autre fils Pierre auquel il avait auparavant donné une terre qu'il avait achetée de Ignace Dubois, dans la concession de Taniata.
Les rentes foncières des emplacements au bas de la côte ainsi que le rchtc du terrain non concédé à cet endroit sont donnés pour être également jartagés entre eux, à six de ses enfants, savoir :
Louis Julien, Marie Madeleine, Marie Celina, Joseph Jéiôme alias Edouard et Mario E ise. [1]
Et ])our exécuter ses volontés il a nommé la personne deson fils Louis Julien, avec prière de gérer et administrer sea biens au-delà de l'an de son décès, jusque ce que tous ses enfants parviennent à 1 âge de majorité. (2)
Benjamin Demers est décédé le 5 août 1875, à lage de 52 ans.
Il a été inhumé avec son éjouse Félicité Carrier, dans l'église de St-Eorauald.
Leurs enfaiits ont fait ériger, dans l'église de St Romuald» à leur mémoire, un magnifique vitrail représentant St Benjamin, diacre, patron de leur père.
(i) L'acte de partage entre ces six enfants a été fait le i6 juin 1889. par le notaire Boutin dit Bourassa (Papiers de famille). (2) Voir papiers de famille.
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CIIAPITUK SEPTIEME
Les enfants de Benjamin Demkrs
I. L'ahhé Benjamin Deniers. — II. Louis [u'ien Dem- r>, M. P. -- III Félicité Demers. — IV. Pierre Démets. — V. Marie Ma<tclcine Deniers. VI. Marie Celina Demers. — VII. [oseph Demers --VI1I. Amhroise Jérôme alias Edouard Demers. — 1.\. Marie Elise Deniers.
L'ahhé Een.iamin Demers
L'abbé Benjamin Djiners est lo fils m-»m< .1»» JkMijamin Deniers it de Félicit»* f'arritr d Fllrbtinii . « oinme il 1« convient, nous n'en dirons point davantage nous mênne i son (?i)jet ; mais nous laisse) on-^ iu paiole à >L Joseph Edmond B<^y, l'i-utour de ^hi^toi^e de la Seigneurie de
Lauzon,qui a eu la complaisance de nous communiquer une notice biographique qu'il doit faire paraître dans le sixième volume (en préparation) de son histoire.
(^Extrait)
MON PREMIER PROFESSEUR d'hISTOIRE
Il y a de cehi quarante ans. Je n'étais encore qu'un pauvre petit écolier. Lorsque je gagnais des bonnes notes, ce qui m'arrivait quelquefois, mon père, pour m'en récompenser, m'emmenait avec lui, les jours de congé, à la cour des commissaires, un tribunal très recherché dans le temps et qui siégeait dans le gros bourg de St Romuald, paroisse voisine de la ville de Lévis que nous habitions alors.
C'était une promenade délicieuse.
A l'aller, nous longiors en voiture les grèves toutes couvertes des bois en flottaison tt de la clameur des bûcherons ardents à la besogne Au retour, par les après midis pleins de soleil, nous prenions la grande route qui traversait la forêt de l'ancien domaine des Caldwell, puis les champs remplis de faucheurs, piqués de maisons blanches et de vertes moissons.
A l'arrivée dans St Romuald, il fallait franchir un pont aux ais tremblants, jeté sur la gorge de l'Etchemin, au pied d'une chute mugissante dont les eaux faisaient tourner des roues de moulins et d'où dévalaient des arbres entiers.
La cour des commissaires logeait dans une longue maison t)a6se, au toit très eu j)ejite, perchée au sommet d'un îlot rocheux qu'enlaçaient deux routes qui conduisaient sur le coteau où s'élève l'église de la ])aroisse. Je crois bien que cette maison servait à la fois au tribunal, au conseil municipal et à l'école, el tout cela faisait bon ménage «nsemble. Au bout d'une table, il y avait trois juges, presque toujours les mêmes. C'étaient trois vieillard:^ aux
•cheveux blancî*. en redingote noire, avec des gran Is collets à pointes très hautes caressant les mentons et qu'enlaçais une large cravate noire. Très dignes, tiès graves, ils écoutaient en silence les raisons des plaideurs — les avocats n'étaient pas îidmis à ces assises (•'oicnnelles— et ils rendaient jugement sur l'heure, sans phrnsj. Ah î lu belle justice ! sans fnûti. sans paperasses inutiles. Jiien q-io l'équité nette €i franche. Car juges et plaideurs ignoraient la loi et jusqu'au tt-xte même du code qui, du ve^te, n*exi.-.tait pas encore. Mon père, qui liquidait alors la succession des anciens seigneurs de Saint Vilmé, aimait à assigner ses censitaires lécalcitrants devant ces magistrats intègres.
Au É-ortir des audiences de ce tribunal, dignes de saint Louis et du chêne de Vincennes, nous allions jeter un coup <l'œil, au haut du coteau, sur l'intérieur de l'église que l'on était à Couvrir de ces fresques qui font encore aujourd'hui l'admiration des touristes à cause de leur fraîcheur et de la beauté de leur des>in, puis nous nous rendions au prejsbytère. C'est le curé Sax qui l'h ibilait, et mon père l'avait connu au «éminaire do Québec. L^ bon curé cultivait une vigne dans une t-erre bien exposée au soleil, et c'étuit la joie •des enfants que d'y pouvoir courir et iVy manger des raisins. Mais, le dirai-je, la vigna si belle avec ses pampres toutes vei-meilles, n'avait |)our moi aucuti attrait. Ce qui aitiiait de préférence mon ngard, ce que j'enviais le plus, ce que j; brûlais de posséder, c'était le co>tume d'un grand écolier, aux traits mahidifs, à r<eil toujours un |»eu rêveur, que je rencontrais à chacune do mes virsiles, se promenant à i)as lents, un livie à la main, sur la terrasse du presbyière. Ah ! ce costume, un capot bleu, avec des of)1 les blancs sur toutes les nervures, et une ceinture verte qui sar^glait la taille, comme il m'a f;»it rêver et
comme j'ai aspiré après lo jour où je pourrais m'en revêtir à mon tour.
Les années so passè-ent. Un profosseur complaisant voulut bien, peniant dix moi-», mo i^^aver de' latin, me^ bourrer iVEpitome, me lester de thèmes et do vef'ions, et je pus entrer en quatrième mu sJminaire do Québec et porter entin ce fameux costume tant désiré.
C'était au mois de s.>ptcmbro 1871.
Quel ne fut pas mon étonnement lorsque je vis apparaître dans la tribune du maître celui qui devait nou-< enseigner l'bibtoire romaine. N'était ce pas ce même grand écolier que j'avais vu jadis si souvent sur la terrasse du presbytère de Saint Eomuald ? Mais, combien changé. Il portait la soutane, une de ces coutanes à la mode ancienne avec un rabat et une longue iraine relevée par derrière en plis ondoyants,tout comme sur ces images des livres de prix de Marna où l'on nous représente les vieux curés de France. J'appris alors pour la première fois que cet ecclésiastique s'appelait Benjamin Domers,
Il s'établit de tsuito une sympathie d'élève à maître que ce dernier n'a jamais connue j'en suis sûr. Pauvre petit, perdu dans la foule, à peine échappé du nid paternel, je me sentais dépaysé dans ce milieu tout nouveau du séminaire, et ce professeur, qui venait d'un coin de terre si voisin du mien, que j'avais entrevu autrefois dans une maison amie, il me semblait que c'était quelque chose de la famille (^ui m'apparaissait tout d'un coup dans mon isolement pour mo consoler et mo faire oublier. Comme ses leçons me paraissaient douces quand je les comparais aux odieuses décades dont on semait alors la route do l'écolier. Est ce le long temps écoulé qui fait sur mon esprit cette sorte de grose-it-eement ? Mais je crois bien que c'est dans cette class3 do q uatrième que je puisai le goût de l'étude de
l'histoire qui n'a fait que se dcvolo.ipcr depuis chez moi.
Quand ma j^enist^e bit le rai»,)cl do ces :in;iens temps, la figure de celui qui f.L mou premier professeur d"hi^loire niî»p))aiaîl souvint, et je voudrais lui dire combien je lui >uis 1 ccol)n:lis^ant «le rn'iiVuir cu^eigné les rudiments de celte scienoj qui t lUt de fois a j-.'to un rayon de soleil vivifiant sur mes jours som')ris. qui a été la euptê ne consolation de mon â^^î mur et q'ii ruaiJera, je l'espère, à envi^ai^er d'un œil calme et serein la vieillesse qui s'avance.
C'est donc un véritable plaisir, dans cette sér e de bioi^raphies dtstinée à rappeler la méinoiic de quelques uns des enfants dont la seii^neurie de Liuz)n shonore, de rencontrer sous ma plume ce nom connu depuis si loni^tem|)s et qui se rattache j^ar des liens si iritimes aux souvenirs de la douce jeunesse.
M. Benjamin Demers appartient à une famille originaire dô Dieppe, dont l'un des membres vint s'établir dans la seigneurie de I<.auzon dès l(i62. La terre qui fut concédée alois au grand aïeul Jean Demers — située à queli[ues urpents à l'ouest de la livière b^tcbemin, sur la paroissj de St- Uomuald —celle là mcMiie où naquit le sujet de celte biographie, le 4 octobre 1848, du mariai^e de Bjnjamin Demers et de Félicité Carrier, n'a jamais cliangé de nom de propriétaire pendant sept générations. C'e.-t de celle terre qu'ont essaimé tous les Demers de la région de Québec, et c'est de cette famille que sont sortis le premier évO [uo de V^nncouver, Mgr Mole^te Demers, et l'abbJ Jérôme Demers, un des plus grands éducateurs qui soit p..SHé pir le séminaire de Québec. Je ne parle pas des deux récollets et des nombreux )>îêires, religieux et religieuses qui se rattachent à la même souche.
C'est dans l'église de la paroisse de Saint Jean-Chrysos-
lôme— d'où Saint Rom uald relevait encore — que le jeune Demers fut baptisé par le curé Beaumont. Il passa son enfance au village Eichemin où il suivit l'école élémentaire (l). A l'âge de dix ans, une maladie de langueur le retint au lit pendant dix longs mois. Il en a gardé depuis une affection à la gorge et ad foie qui l'a toujours tenue dans un éUt précairo de santé.
L'abbé Sax— qui fut le premier curé de la paroisse de Saint-Romnnld—visitait souvent l'école du village II eut l'occasion d y rencontrer l'élève Djmers qui se distinguait déjà par son esprit vif et pénétrant et qui moitrait d'heureuses dispositions pour l'étude. Il le prit en affection, lui enseigna les premiers éléments de la langue latine et engagea ses parents à l'envoyer au séminaire. Au mois de septembre 1863, le protégé du curé Sax entrait en cinquième.
C'était une classe d'élèves distingués et qui ont fait leur marque dans l'étrliso et dans le mon le que cette cinquième de 1863. Que l'on en juge par les nous les plus connus que je vais citer au courant de la plume : le grand vicaire Cyrille A. Marois ; l'abbé Thomas Grégoire Rouleau, principal de l'ccole normale Laval à Québec ; l'honorable Etienne Théodore Paquet, aujourd'hui directeur d3 la poste à Québec— un homme qui aurait fait un grand orateur si sa timidité ne l'eut cmj êché de pousser son talent de parole — et qui fut secrétaire dans l'administration Chapleau ; l'ho norable François Lemieux, aujourd'hui juge de la cour supérieure, le défenseur de Riel, un criminiiiste à la mode de Lachaud, qui, après avoir sauvé de l'échafaud tant de soit disant empoisonneurs ou meurtriers, les condamne aujourd'hui à mort quand le jury les a trouvés coupables ; Arthur Vallée, un médecin aliéni.ste de haute science, un vrai Pic de la Miraudole qui pouvait discuter de omni re scibili et quibusdam aliis.
(i) Il y eut pour maîtres ou maîtresses d'école, entre autres : Lazare Tanguay, J. Smith et Bil)iane Ouellet.
H. J. J. B. Chouinard, greffier de la cité de Qudbec, écrivain à ses heures, gardant, dans le rigorisme du greffe, une plume alerte et diserte ; le Père Onésime Fortier, qui après avoir été couronné dans un concours de poésie à Québec, s'en alla se faire dominicain en France et fut enseveli dans sa robe blanche des fils de Lacordaire.
On conçoit que dans une classe composée comme celle-là, ce n'était pas besogne facile que d'atteindre et de garder la première place. J'ai eu la curiosité de feuilleter les palmarès du temps, ces bulletins de victoires qui burinent une auréole de gloire sur le front des meilleurs élèves, et j'ai pu y constater que Benjamin Demers fit un cours très brillant. Malgré que son état débile de santé l'eût forcé à abandonner la classe par deux fois, malgré la compétition irès sérieuse de ses confrères, il put garder finalement la place suprême qui lui assuraient un jugement solide, une mémoire excellente, une ardeur et une t'jnacité à l'étude qui ne se démentirent jamais. En 1870, Benjamin Demers, à la tin de sa physique, après être sorti victorieux des épreuves du baccalauréat, était fait bachelier es arts et remportait le prix si convoité du Prince do Galhs. Mgr Marois et le poète Nérée Beauchemin furent de la mémo promoiion que lui. Depuis la fondation du prix du Prince de Galles, en 1860, Benjamin Demers était le cinquième élève qui décrochait cette distinction. Mgr Bégin, l'archevêque actuel de Québec, en fut, comme l'on sait, le premier titulaire en 1862, puis vinrent l'abbé Auguste Gosselin, l'auteur de la Vie de Mgr de Laval, l'abbé Langis, grand vicaire à liimouski, l'abbé Adrien Papineau, pendant quelques temps professeur de philosophie au séminaire.
Les succès remportés par Benjamin Deniers pendant son cours d'études n'ont pas lieu d'étonner quand on sait qu'ils étaient dûs à une application con8tante,à des habitudes sou-
tenues de liavail, à une r(5gularilé de conduite exemplaire.
Comme l'on sait, c'est l'habitude au sc^minaire de donner chaque année à l'examen une note caractéristique de chaque élève. C'est une espèce de système Bertillon appliqué au régime scolaire.
Je ne veux pas dii-e quec<itte mensuration puisse servir à classer el marquer l'individu poar toujours. Y eut il jamais un jardinier assez habile pour assurer qu'il sortira une plante vivace de la <]^raine pleine de promesses qu'il a jetée en terre? Quelques semences possèdent pendant longtemps leur force de germination ; d"autns, au contraire, la perdent promptement. Quoiiiu'il en soit, < es notes scolaires, si elles sont quelquefois tron penses, jaloiment, d'ordinaire, d'une façon assez certaine, la route que devra suivre plus tard un élève,
La note de rhétorique qui fut attribuée au séminariste Demers m'est tombée par hasard sous les yeux, et j'y ai vu comme dans tin livre ouvert l'explication de ses succès de collège et de la belle et utile earrièie qu'il devait plus tard fournir. Tout y est excellent, conduite, mémoire, travail, sans compter qu'il est le promier inscrit sur VOrdo.
Et parce que cet élève modèle, souvent ennuyé i>ar la maladie, était un travailleur assidu, il ne faut pas croire pour cela qu'il négligeât les boanes amitiés qui Si noujnt au collège et qui no se rompent pius qu'avec !a vie. Il fut, au contraire, un b »u et gai camarade.
J'ai souvenance q le mes anciens condisciples de classée, me parlaientbouventd'un certain grand voyage que la communauté ava't f lit h Montréal en 1869, alors qu'ils n'étaient encore qu'en oeptième.
Quelle odyssée ? Et quelle gloire pour ceux qui y avaient pris part? L'on était parti de Québec, midi sonnant, par une belle Journie du moisde juin, sur l'un des bateaux de la compagnie du Eichelieu. Pendant que l'on remontait le
ileuvo, des clochers de toulcs les di^lises dcheloMriL^GS lo long de lu rive, le-; carillons s'ctui' m mis en branle \)oa\' saluer les vo^'ageurs un |)assiii^e. Pendant une escale àTrois Rivières, d'une jcnêtre de son j^alais où il s'était fait conduire, le vieil évêfj'io ("ook. malade tt impotent, avait béni le réi^nment en route. Puis c'était lu vi-Nite à Montré. ;1, les j)ri)tnenades à travojs lu ville, musique ciuOte, le grand diner à Saint- Sulpico, au pie I delà montagne, le reto.ir dans la nuit et rétndo n six heures du mai in, :ni débotté, s:ins désemparer. Il y avait deux ans (jue cet événement mémorabl-^ s'était passé lorsque J entrai au sém-nuire et Ion en pariait en"ore. Lor>qu"on cnlammt ce ^ujet, les cai.S'iie-i ne tari>isui,-nt plus. Je demande pardon de m\.ltarJor sur ces souvenirs d'enlance, mais cet que l'abbé Djmers a touché de très près il ce fameux voyage, quilena rac )nLé ])lus tard la genèse et qu'il en a laissé même une dchcription très intéresb^iilc (1 ). Je voudrais leproduire ici ces pages écrites d'une plume facile et (Ourante, irais cela rendrait cette notice trop longue, et je me contente de les signaler au lecteur qui pourra les trouver dans i Abeille do 1878.
C e^t dans ce mcMne journal que l'on retrouvera aussi (2) la diî-ciij<t;on dts h(;uhails de boni.c fête, que les j»hysiciene de 1869 70 firent à leur doyen Félix Gendion, celui là même qui fut ."i longtemps grand vicaiie de lévé^ue de Chicoiitimi sur la lôle du Labrador.
C'est'Beiijamin D^'iners qui avait rédigé l'adresse pleine d'esprit qui fut présentée à cette occasion. La pérorarson empruntée aux Tristes d'Ovid ; ne manquait pas de p'quant lorsqu'on songe au prénom du héros de cette fête :
Doncc txhf^lix, multos numerabis amicos ; Tempora si fuerint mibila, soins eris.
Au moisdoescptembie 1870, M. Domers prenait la ^outund (l) Voir P.-\hr.i!lc i\ç^ 7, 14 cl 21 novembre 187S. (I) II juin iiS79.
au séminaire de Québec. Il fut aussitôt nommé assietantprofesseur de seconde, et il enseigna en même temps qu'iî suivait son cours de théologie.
En 1871 72, il fut chargé de l'histoire dans les classes d& quatrième, de troisième, de seconde et de rhélorique.
Cette série de cours comprenait l'histoire romaine, l'histoire du moyen âge, l'histoire moderne et l'histoire du Canada. Et comme le professeur devait consacrer à chaque classe trois heures par semaine cela faisait en tout pour quatre classes une moyenne de 528 leçons pour une année scolaire. Ce n'était pas une sinécure comme l'on voit, et le champ à cultiver était des plus variés.
J'ai dit déjà comment il me fut donné de retrouver l'élève Demers sous la f-outane du proferseur en quatrième. J'eus la bonne fortune de recevoir ses leçons d'histoire du moyenâge en troisième, en 1872 73, car il fut pendant toute cette année scolaire continué dans ses fonctions de l'année précédente..
Je n'ai pas mission d'étudier ni d'approfondir les méthodes d'enseignement que l'on suivait alors. Quand je le voudrais, les pièces de comparaison me manqueraient. Tout ce que je puis dire, c'est que le professeur Demers nous donnait une leçon courte, mais substantielle. Il s'attachait surtout à nous indiquer les lectures que nous devions faire pour la compléter. Les explications dont ses leçons étaient accompagnées, nous intéressaient ; elles nous faisaient comprendre une foule de ohoses qui, sans cela, seraient restées pour nous sèches et arides comme une pure nomenclature. En un mot, c'était un enseignement clair et méthodique, et le maître ne s'attachait pas à tenailler la mémoire de ses élèves en leur faisant réciter le mot à mot du texte. Ces trois heures d'histoire par semaine formaient pour ainsi dire comme une conversation suivie où le conférencier après
avoir lu et commenté le texte, s'assurait que son auiiteur s'en était bien empreigne en provoquant chez lui des réponses intelligentes. Il n'y avait rien là dedans qui ressemblât à ces inquisitions où le maître cherche surtout à s'assurer si l'élève a étudié sa leçon, qu'il l'ait comprise ou non. Aussi, je puis dire qu'au cours des 260 et quelques leçons que mes condisciples et moi nous reçûmes du professeur Demers, il n'y eut jamais un jour sombre entre maître et élèves: pas un seul pensum, pas une seule heure de retenue, pas une seule punition.
Sans doute que les succès de collège de notre professeur exerçaient sur nos imaginations déjeunes élèves un prestige considérable. Mais il n'y avait rien de forcé dans notre attention et notre respect, car il savait allier à de grands talents une bonté de cœur naturelle qui attirait de suite les sympathies.
Il me semble encore l'entendre, lorsqu'avoc sa voix, toujours un peu voilée par un malaise de gorge qui ne l'a j.unais laissé, il nous disait les grands événements des siècles écoulés. Et cette leçon parlée me poursuit comme un air connu que l'oreille retient après que les sons en sont disparus depuis longtemps déjà.
Lorsque nous entrâmes en seconde, au mois de septembre 1873, M. Demers avait abandonné l'enseignement de l'histoire pour se livrer tout entier à ses études théologiques au grand séminaire. En cette année là, le 7 de décembre, il fut ordonné prêtre, dans la cathédrale de Québec, par Mgr. E. A. Taschereau. Le lendemain, jour de 1 Immaculée Conception, la grande fête par exctllence du séminaire, le nouveau lévite chantait sa première messe dans l'église de Saint-Eomuald, sa paroisse natale.
Deux jours après, il était appelé au vicariat de Saint Raymond, une grande paroisse du comté do Portneuf, accrochée
aux flancs de Laurentides et qu'enlacent les méandres de la rivière Sainte Anne. C'est dans ce pittoresque décors que le nouveau vicaire, si soudainement arraché au régime du séminaire, commença son apprentissage de la vie pratique du ministère. Il y était depuis huit mois, et l'air frais et si vivifiant do la montagne commençait à récupérer ses forces affaiblies par des longues années d'étude, lorsque son évêque, qui i-e souvenait sans doute de ses succès classiques, l'appela à re])rendre la carrière de l'enseignement.
Le collège de Lévis, fondé en 1853 par le curé Déziel, avait d'abord été dirigé par les Frères de la Doctrine Chrétienne, puis en 1860 était passé sous le coniiôle des prêtre.^ du séminaire de Québec.
Sous le directorat de l'un des prêtres auxiliaires de cette maison, l'abbé Louis Langis, aujourd'hui grand vicaire à Eimouftki, le collège était entré dans une nouvelle ère. Jusqu'à lui, l'enseignement s'était borné, pour ainsi dire, à un cours primaire: une classe de latin, trois classes degramtnaire et une classe un peu plus avancée où l'on dounait une préparation assez rudimeutaire aux élèves qui se destinaient à la carrière des alfaires. M. Langis élargit les cadres et b'attacha surtout à tracer un programme qui fut de nature à répondre aux besoins du commerce et de l'industrie (1).
Pour mettre cette pensée à exécution, il fallait un personnel ])lus nombreux que celui que le collège avait eu jusqu'alors, une direction plus suivie, et des professeurs spéciaux. Le séminaire, tout absorbé qu'il était à la formagion jnirticulière des élèves désireux de suivre un cours classique, ne pouvait pas se charger d'une semblable mission. Le 28 juin 1874, M. le supérieur Hamol annonçait donc, à la séance de lin d'année, que le temps de la séparation était
(i) Voir le Prospectus publié dans le /<;«r«a/ ^/^ Québec du 29 juillet 1873 et la réponse de M. Langis, à une adresse qui lui fut présentée lors de son départ du collège. Echo de Lévis, du 6 juillet 1874.
venu. M. Demersavait il été pressenti sar le rôle nouveau qu'il serait bientôt appelé à remplir ? Je l'ignore. Mai8 ce que je sais.c'est qu'il assistait à cette séance et que le 3 juillet suivant, r^cAo de Lécis annonçait que le nouveau personnel du collège était formé. Le curé Déziel prenait la charge de supérieur ; M. l'abbé Georges Eric Sauvaj:eau était nommé proffsseiir de théologie et chargé de la direction des ecclésiastiques ; ^I. l'abbé Placide Edouard Beaudet devenait procureur et directeur des élèves, et M. l'abbé Bjmj imin De mers, préfet des études.
A l'ouverture des classes, au mois de sjptembre 1874, on constatait une augmentation si considérable d'élèves — le nombre des ])ensionnaires dépassait déjà la centaine— qu'il avait fallu en refuser plusieurs et qu'il était sérieusement question d'îagrundir (1 ). Mais il fallait avant tout procoder à élaborer une constitution et des règlements, car c'était une nouvelle institution, à vrai dire, qui prenait naissance. On courut donc au plus pressé. Le 23 février 1875, le lieutenant gouverneur sanctionnait un " acte pour incorporer le collège de Lévis. " (38 Victoria, chap. 49). Parmi les directeurs dont les noms sont mentionnés dans cette charte, se trouve celui de M. Benjamin Deniers, qui fit partie du premier bureau de direction du collège, avec les abbés Déziel, Beaudet et Sauvageau. Cette charte était entrée en vigueur depuis trois jours à peine que M. B audet, gravement malade, donnait sa démission et était i^mplacé comme procureur par M. Achille Vallée. M. Deniers dût se charger alors de la direction des élèves, en même temps qu'il continuait d'agir comme préfet des études. On peut aisément s'imaginer la somme de labeur que dût s'imposer l'abbé Demers pour pouvoir mener de front et à bonne tin ces deux charges. Il lui fallait tout à la fois répondre aux parents, s'occuper de la régie des salles et de la discipline
(l) Eiho de Lévis ^ du 9 septembre 1S74,
puis enfin surveiller et diriger tout un nouveau programme, d'études. Ce pio^n-umine, il avait été, il est vrai, largement ébauché déjà par l'abbé Langis, mais répondrait il aux promesses que l'on en espérait, et surtout serait-il du goût de tout le monde ? M. Demers voulait sincèrement que le collège ne reçu ât devant aucun obstacle pour élever le le niveau de i-on enseignement de manière à rencontrer pleinement le vœu des parents et des hommes d'affaires qui' désiraient pour le commerce des études fortes et sérieuses. Ce sont là les expressions mêmes dont il se servait lorsqu'il fit appe.', vers la fin de l'année scolaire de 1875, à raj)préciation éclairée de quelques journalistes alors en réputation (l). La pensée du préfet des études ne fut peut être pas comprise dans le temps comme elle aurait dû l'être. Peut être encore eût-on crainte qu'il voulut aller trop vite en besogne. Quelque-uns même jetèrent le cri d'alarme comme s'il s'agissait de sauver de nouveau le Capitole qui n'était pourtant pas menacé d'escalade puisqu'il ne s'agissait que d'un programme d'études purement commerciales et industrielles (2). Mais la carrière de M. Demers avait été trop heureuse jusque là pour qu'il ne dût pas subir à son tour — ne fut-ce que quelques semaines — la peine imposée à tout homme venant en ce monde. Il semble que la vie ne serait pas digne d'être vécue, si elle s'écoulait sans cesse au milieu des jours calmes et sereins. Il y faut quelques orages pour en rompre quelquefois la désolante monotonie. La nature toute impulsive de M. Demer& se cabra peut être un peu sous le coup de mords, mais la bonté naturelle de son cœur l'emporta et il ne parut plu& rien au bout d'un certain temps de cet incident auquel on avait voulu donner des proportions trop fortes pour le sim»
(1) Journal de QuébeCy 15 juin 1875.
(2) ]ournalde Québec, 15 juin 1875 ; Canadien, du 19 juin 1875 ajournai de Québec, 22 juin 1875.
pie cadre où il sVtait agité. Quelqu'un, qui a bien connu alors M. Demers, m'écrivait tout récemment pour me dire en quels termes de bonne, franche et sincère amitié il vocut avec ses confrères pendant l'année scolaire qu'il passa au collège de Lévis.
Cependant la tâche que M. Demers s'était imposée était trop forto pour 8a santé débile, et quoiqu'il se sentit une inclination naturelle vers la carrière de l'enseignement, il dut demander à aller vivre de la bonne vie rurale dans quelque presbytère de campagne. Ce fut M. l'abbé Lionel fvindsay, alors vicaire à la cure de Xotre Dame de Lévis, qui le remplaça au collège dans sa charge de préfet des études. M. Demers a souvent déclaré depuis que la Divine Providence qui mène tout lavait envoyé au collège de Lévis en attendant l'arrivée de M. Lindsay. C'est là un sentiment de modestie qui honore celui qui l'exprime, mais ceux qui ont connu M. Demers pendant le court paS'sage qu'il fit au collège de Lévis, n'ont pas perdu le souvenir de l'année fructueuse qui couronna son labeur.
Après son départ du collège, l'abb^i Benjamin Demers fut successivement nommé vicaire à la Pointe aux Trembles, comté de Porlneuf (1875 1876) ; à la Baie Saint Paul (1876- 1877); à Saint Denis de Kamouraska (1877-1878). S.i santé l'obligea alors encore une fois à prenitre quelque repo-*, et pendant quatre mois, dans l'été de 1879, il exerça les fonctions de chapelain à la Quarantaine de la Grosse Ile. Enfin, de 1879 à 1880, il fut vicaire à Saint ElzJar, dans le comté de Beau ce.
Je ne dirai rien de la vie calme et sereine que dîlt mener le jeune prêtre dans ces vicariats. A quoi bon ? Ne se ressemblent elles pus toutes ces vicM do jeunes vicaires à la campagne où létuJe assidue de la thcologie se poursuit
encore en même temps que l'exercice souvent péqible du saint ministère ?
Cependant, l'ancien professeur, tout occupé qu'il fût à sa tâche journalière, ne pouvait se désintéresser complètement des études qu'il avait poursuivies pendant son temps de séminaire. Il est bien rare, surtout, que celui qui a une fois goûté aux charmes de l'histoire du Canada, n'y revienne pas par quelque côté. Pendant son vicariat de la Pointe aux Trembles, par exemple, l'abbé Demers trouva ample matière à amuser ses quelques loisirs dans les archives si intéressantes de cette paroisse qui remonte à 1679. Depuis le missionnaire Jean Basset,qui en fut le premier curé, jusqu'au vénérable M. Parent qui tenait les mêmes fonctions en 1876, la paroisse avait eu tour à tour pour pasteurs, ïïazeur de Lorme, Eobert Dumont, Louis Eustache Chartier de Lotbinière, Bailly de Messein, Poulin de Courval, soit une succession des noms les plus connus dans le vieux clergé canadien. M. Demers entreprit de faire sur chacun d'eux une courte notice biographique, et les pages inédites qu'il m'a été donné de parcourir, il y a longtemps déji, dénotent chez l'auteur une recherche perspicace et l'art de grouper les petits événements paroissiaux de façon à les rendre intéressants et instructifs à la fois. Quel dommage que chacune de nos paroisses n'ait pas eu de la sorte son biographe ! Que de choses précieuses nous auraient été conservées I Et comme ces notes écrites par des plumes éclairées et faciles nous consoleraient des sèches et plates nomenclatures que l'on nous donne parfois sous prétexte d'écrire des histoires paroissiales.
Pendant son vicariat de la Pointe aux Trembles, M» Demers commença aussi un index volumineux de tous les noms inscrits aux actes de baptême, mariage et sépulture de cette paroisse, afin de faciliter les recherches dans le» registres.
A la Baie Saint Paul, ei intéressante aussi par son passé, l'abbé Deraerd n'eût pas l'occasion de poursuivre des recherches aussi approfondies que" celles qu'il avait faites à la Pointe aux Trembles, car l'abbé Charles Trudelle avait déjà depuis longtemps raconté dans V Abeille à peu près tout ce qu'il j avait à dire là dessus (1). Du reste, l'année de ce vicariat de la Baie Saint Paul, si tourmentée par les fameuses luttes politiques qui eurent lieu alors entre l'honorable sir Hector Langevin et le tribun Tremblay, et où fut agitée si vivement la question de l'influence indue, aurait-elle été bien propice à ces travaux du passé qui demandent du calme et de la réflexion ? Est ce que ceux qui furent les témoins de ces luttes extraordinaires n'étaient pas plutôt disposés à jeter sur le papier des notes sur l'histoire contemporairequi s'écrivait sous leurs yeux, qu'à fouiller les vieilles archives ? Qiie de leçons de choses, pleines de salutaires enseif!:nements, on pourrait apprendre Je la b">;iche de ces contemporains qui s'en vont vieillissant, si, seulement, ils voulaient laisser parler leurs souvenirs ?
Après sept années de prêtrise, l'abbé Djm;rs fut nommé, en 1880, à la cure de Saint Gilles, dans le comté de Lotbinière. Ici, va commencer pour lui une vie toute nouvelle.
La paroisse de Saint Gilles, établie vers le commencement du siècle dernier dans l'ancienne seigneurie des Rageot de Beaurivage sur les bords de la rivière qui porte ce nom, était alors presque toute de' pojiulation française quoiqu'il y restât encore quelques familles do descendance irlandaise venues à la suite des traités de paix de 1815. Jetée à l'avant garde sur les flancs do Saint Xicolas.elle avait vu passer tous les colons qui, par lo chemin Craig, étaient allés peupler lee
(i) Voir --/<^<f///^ des 10, 19, 28 novembre et 6 décembre 1S59 : N^oies historiques sur la Baie Si-Paul. Il y a eu une nouvelle éJiti oa de celle étude en 1878 sous le titre de Trois souvenir <i.
solitudes des comtés de Mégantic, d'Arthaba^ka et de Drummond, mais pendant que dans ses environs grandissaient les centres prospères elle était restée quelque peu stationnai re. Son éoflise, vieille d'un demi siècle déjà (elle avait été bâtie en 1827), ne convenait plus aux besoins du culte (1). Le curé Deraers entreprit d'en faire construire une nouvelle, et il menas! bien son projet à exécution que bientôt ses paroissiens virent s'élever sur les hauteurs qui dominent en cet endroit la rivière Beaurivage un temple modeste, il est vrai, mais digue de la maison de Dieu. Il releva les courages, jeta de l'impulsion dans les âmes défaillantes et sut si bien intéresser tout le monde à cette œuvre de régénération, qu'un riche négociant de l'endroit, du nom de Narcisse Dionne, piqué sans doute par l'exemple que donnait le curé, fit don à la paroisse d'une somme de dix mille dollars pour être employée aux fins du culte, et au soutien du curé. Cette somme considérable, sûrement appliquée, produit maintenant des revenus qui font un sort enviable au curé et permettent de compter Saint G-illes au nombre des parois ses rurales les mieux rentées de l'archidiocè^e.
Pendant qu'il s'exerçait ainsi la main dans l'administration de sa première paroisse, le curé Demers ne négligeait pas pour cela ses chères études. Ses compatriotes de Saint- Eomuald qui travaillaient alors à la fondation d'un collège lui demandèrent son concours, et il vint dans l'automne de 1881 leur donner une conférence très intéressante sur les origines de leur paroisse.
Le Canadien du 22 octobre 1881 a donné un assez bon résumé de ce travail historique qui aurait mérité les lion-
(i) Un touriste, amateur d'archéologie religieuse, nous dit-il est vrai, qu'en 1850 il y avait dans le choeur de cette église un tableau représentant le baptême de Notre Seigneur par saint fean- Baptiste, mais il a le soin d'ajouter que ce dernier portait le costume des capucins. Cet anachronisme n'indique pas une œuvre d'art.
nenrs de la publicité en entier si son auteur avait voulu y consentir.
Dans l'automne de 1886, M. Demers fut appelé à remplacer à Saint François de la Beauce le curé Franc )is Xavier Tessier qui y exerçait le ministère depuis 34 ans et que les infirmités de la.viellesse forçaient à la retraite (1). Le curé Tessier avait eu un long règne et unj administration fructueuse. Homme d'une grande énergie, actif et zîlé, plus que personne il avait contribué aux développements de la colonisation dans les cantons de Tring et do Forsyth. Siint- François lui devait au>si beaucoup. Cependant, au cour^ des dix ou douz3 dernières années de son ministère, les méthodes avaient changé considérablement. La Beauce qui avait été si longtemps comme un pays fermi se sentait secouée par des aspirations nouvelles maintenant que le chemin de fer de Lévis et Kennebec la mettait en communication rapide et continue avec les grands centres. Le vieux curé, qui exerçait une gran le influence dans toute la région et qui tint souvent dans ses mains les balances où l'on pèsoet chjisit les hommes politiques, éprouvait quelque répugnance à marcher dans ces voies nouvelles. Il serrait autour de lui ses bons et solides appuis des anciens temps, et il n'aurait pas voulu les voir s'avancer trop vite. Les uns, habitues à recevoir passivement se-i conseils, restaient donc les pieds arrêtés eur place; les autres, impatients de mouvement, agités un peu par la fièvre de l'or dont on faisait alors des découvertes merveilleuses dan's les lits des rivières qui coulent à travers cette paroise, maugréaient «n t-ourdine et at^piraient après le jour où un homme plus jeune et plus vigoureux les mettrait en branle, leur aideraient à pousser à la roue, aonneraient à leur enf.uUs une éducation plus forte et plus solide. Cependant, la piété
(l) Il mourut quatre ans après, à Charlesbourg, où il s'était retire.
exemplaire du curé, son ardente charité, la compassion qu'il ressentait pour les malheureux, sa maiu toujours tendue pour secourir les misères humaines lui faisaient pardonner bien des défauts.
A son arrivée à Saint François, le successeur de M.* Teesier eaisit de suite la difficulté de la situation. Easpectant les craintes des uns, mais comprenant encore mieux les aspirations des autres, il entreprit de rapprocher les groupes, pleins de défiance d'abord, mais qui peu à peu rentrèrent les angles aiguës et se fondirent sous sa parole bienveillante, toute de paix et d'harmonie. Une fois .la mémoire du prédécesseur honorée comme il le fallait et mise à l'abri, le nouveau curé prépara la marche vers l'avenir. Yoilà pour le temporel. Quant à la partie qui touche de plus près au culte, le curé Demers sut si bien s'attirer, aii bout d'un an de séjour, l'estime de ses paroissiens que ces derniers ne lui refusèrent plus rien, nous écrivait, il n'y a pas longtemps un de nos amis de Boauceville. Il fit entreprendre à l'intérieur de l'église des travaux d'importance, restaura les autels, installa des tribunes, des arcades et des jubés, agrandit la sacristie, dota le chœur d'un harmonium dont il avait été jusqu'alors privé, a(3heta un terrain de quatre arpents en su|)erficie pour y fixer le cimetière. Et tous ces travaux s'exécutèrent sans que personne ne trouvât rien à redire. Les Beaucerons, comme les gens qui habitent les pays longtemps fermés, avaient autrefois une grande méfiance contre tous ceux qui venaient de l'étranger essayer de leur imposer leurs idées. Il fallait au nouveau venu, désireux de se fixer au milieu d'eux, une grande patience armée de beaucoup de prudence. Le curé Demers, alors que ces préjugés n'étaient pas encore éteints dans la vallée de B:3auce, avait su conquérir d'emblée la confiance, et c'est un succès qu'il ne fut pas toujours donné
de remporter à ceux qui tentèrent l'aventure.
Maladif, un peu sombre par fois, mais franchement gai à ses heures, le curé Demers, nous disait un de ses anciens paroissiens, n'avait pas d'amis particuliers, il était Tami de tout le monde. Et il nous vantait son impartialité, ea délicatesse, bon élévation de sentiments, son esprit de piété, son ardente dévotion, sa parole chaude. Mais pourquoi ne pas citer les paroles mêmes do mon correspondant ?
" Pendant les six années qu'il a été à Saint François, écrit-il, il n'a cessé de prêcher sa doctrine préférée : l'amour de Dieu et le bonheur céleste.
" C'est avec cette doctrine plutôt que par la crainte et l'horreur de l'enfer qu'il inculquait à nos habitants une dévotion qui leur était inconnue avant lui."
Et encore : " Chez lui, l'amour de l'ordre allait jusqu'à la sévérité de la discipline monastique. Aussi, à son départ» tout était classé : archives, comptes, mémoires, règlements, titres et finances ".
Nous qui vivons dans le monde, après notre sortie du séminaire, nous les perdons un peu de vue ces condisciples qui se consacrent au service des autels. Leurs actions ne sont pas racontées tous les jours dans les gazettes. Leurs noms ne sont pas mis sans cesse en vedette devant nos yeux.
Tout d'un coup, nous les rencontrons à un tournant de la route et nous nous demandons ce qu'ils ont fait ; nous cherchons à fouiller leur carrière, qui s'est écoulée, silencieuse et digne dans quelques paroisses isolées. Le groupement des actes qu'ils ont accom))lis nous étonne parce que nous en avons eu les oreilles moins rabattues.
C'est ce qui m'est arrivé pour l'abbé Demors. J'ai dû naturellement, après tant d'années, faire la chasse aux renseignements, et j'en suis revenu les mains pleiues. Il me
fait plaisir de voir que les dernières notes ne déparent pus celles que je recueillais tout d'abord sur les fiches du rhétoricien de 1867 68.
Le curé Demers aurait bien voulu doter tS^int François d'un collège et d'un couvent, mais sa santé ne lui permettait pas d'entreprendre ces grandes constructions. Il se contenta donc de paver la voie à son succeseeur. Entre temps, il employa les rares loisirs que lui laissait l'administration d'une si grande paroisse à mettre en ordre les archives et à recueillir des notes sur les ori":ines et les traditions de la Beauce et des familles beauceronnes. Il publia le résultat de ses Recherches en 1891. Ces Notes sur la paroisse de St François de la Beauce, petit volume in 12 de 151 pages, seront plus tard de la plus grande utilité à ceux qui voudront écrire l'histoire de cette région si intéressante. Plût au ciel, encore une fois, que nous eussions partout de ces dépouillements d'archives, sobres, clairs, méthodiques, pour chacune de nos paroisses. Comme l'histoire de notre i)ays changerait de face, et comme au lieu de ne connaître que les grands événements politiques ou religieux on pinéLrei-ait jusque dans l'intimité, jusque dans les tréfonds de la nation*
L'abbé Demers laissa Saint François de la Bjauce au m^is d'octobre 1892 ] our prendre la cure de Saint Louis de Lotbinière.
Ce ne fut pas sans un certain serrement de cœur que les Beaucerons de Saint François virent partir leur curé, et ils en ont gardé un souvenir si vivace qu'une mission fjndée au lac à Busqué, qui csi devenue depuis paroisse régulière, a reçu en son honneur le nom de Saint-Benjamin, son patron.
Après treize ans d'absence, l'abbi Demers revenait au mois de septembre dernier faire une courte visite dans son ancienne paroisse de Saint François. Il avait laissé ignorer
sa venue et l'on peut juger de la surprise lorsqu'on le vit monter dans la chaire sacrée où, pendant six ans, il avait tenu les paroissiens sous le charme de sa parole chaude, vibrante et nourrie. Après la messe, nous raconte un témoin oculaire (lj,les abords du presbytère furent encombrés de citoyens heureux de revoir celui qui avait eu tant à cœur leur bien temporel et spirituel. Le lendemain soir, l'ancien curé était banqueté par les notabilités de l'endroit, et l'on causa longtemps des jours heureux d'autrefois.
A Saint-Louis de Lotbinièrv3, où il demeura du mois d'octobre 1892 au mois de juillet 189J:, le curé Demers aurait mené la vie la plus tranquille et la plus heureuse du monde si son temps n'eut été quasi tout employé à apaiser les esprits surexcités à la suite d'une de ces antiques ei éternelles chicanes dont nos paroisses sont malheureusemet si coutumières. Je n'entreprendrai pas de dire comment naquit cette querelle, ni comment elle s'était perpétuée. Je n'approfondirai même pas le sujet du litige. Il suffit de savoir qu'il s'agissait de certains biens de fabrique. Tout cela remontait à des années et à de» diziines d'années. J'en ai lu la genèse dans la vieille Gazette de Québec de 1829. Qu'on juge après cela de la saveur archaïque de cette querelle. Le curé Demers eut là l'occasion de jouer un beau rôle de pacificateur. Ce conflit était heureusement terminé lorsque le banc dœuvre fut aux prises sur une question secondaire ; il y eut le parti des anciens, et le parti des nouveaux, et que d'autres encore. Un jour que, dans une assemblée de fabrique, la discussion s'animait beaucoup, le curé, se penchant vers le marguillier en exercice, ne put s'empêcher de dire : " Autrefois les marguilliers se chicanaient avec le curé, maintenant ils se chicanent entre eux ".
(i) Correspondance paîticulière parue dans Z<; .$■<?/«■/ du 2i septembre
Mais le curé Deraers n'était pas fait pour ces querelles et la Providence le réservait à un rôle plus noble et plus relevé.
L'abbé François Xavier Plamondon, curé de la paroisse de Saint Jean-Baptiste de Québec, était mort le 15 juin 1894, laissant vacant un des postes les plus importants de l'archidiocèse.
Démembrée en 1849 de la paroisse de Notre Dame de Québec, Saint Jean-Baptiste dessert les fidèles des quartiers Saint-Jean et Montcalm, en debors des murs de la vieille cité de Champlain. Elle s'étend depuis la cime du coteau Sainte Geneviève j jsqu'à la GJ-rande Allée et pénètre dans la campagne, par de là le Belvédère et le couvent de Bellevue.
C'est une paroisse de près de 12000 âmes dont 9000 communiants. A part la vaste et monumentale église où se font les offices paroissiaux, il y a, disséminées sur les principaux points de ce populeux faubourg, six cbapellcs, annexes du Patronage,de l'asile du Bjn Pasteur, du m)nastère des Franciscains, du couvent des Françiscaines,de l'asile Sainte-Brigitte, de Manrèse qui appartient aux Jésuites.
Pour debsjrvir une population comme celle qui vit sur ce territoire : ricbes négociants, professionnels et lettrés, gens de métier ou simples ouvriers, il faut un bomme d'un grand tact qui puissj frayer dans les plus hautes sphères et se faire petit avec les humbles et les détshérités. Il y a là des communautés de religieuses, des ordres monastiques ou enseignants, des asiles ou des hôpitaux, il faut donc à la cure un prêtre conciliant, sachant les bornes, les règles, les limites et les nuances de chaque chose et de chaque œuvre. Le groupe intellectuel aime des prédications relevées ; il faut parler simplement aux pauvres et ignorants. Saint-Jean Baptiste est remarquable par ses associations d'artistes et de musiciens, c'est dire qu'on y aime les belles cérémonies
du culte, la musique et le chant, une certaine pompe religieuse.
Ajoutons à tout cela que la fabrique de cotte paroisse se trouvait à la mort du curé Plamondon, dans une position financière assez difficile. Treize ans auparavant, en 18SI, les paroissiens avaient vu leur église détruite par un incendie dont les ravage-j s'étaient étendus sur une grande partie des faubourgs Saint- Jean et Montcalm. Cette église, lorsqu'elle fut la proie des flammes, n'était pas encore entièrement payée, et le montant des assurances avait été à peine suffisant pour couvrir la dette. Le temple nouveau, qui l'avait remplacé, n'était pas encore terminé et il était affecté déjà d'une si forte dette que l'on désespérait de pouvoir jamais l'éteindre.
Où trouver pour remplacer le curé Plamondon un prêtre qui fut à la fois très instruit, conciliant, bon prédicateur doux et humble, financier et administrateur ?
Monseigneur Bégin, qui administrait alors l'archidiocèse, pendant la maladie du cardinal Tascherjau, jeta les yeux sur le curé de Saint Louis de Lotbinière^ l'abbé Benjamin Demeis.
Ce dernier entra en office comme curé de SaintJean- Baptiete de Québec le premier juillet 189-1:, et c'est là que nous allons le voir donner la pleine mesure do ses talents, et des preuves convaincantes de sa haute supériorité.
Depuis tantôt vingt ans, l'abbé Demors avait quitté la ville pour vivre presque continuellement à la campagne. Il fut eans doute un peu dépaysé lorsqu'il se retrouva dans ce milieu urbain, mais il ne tarda pas à se ressaisir, il apporta dans ce presbytère de Saint Jean, ou quatre vicaires lui tervaient d'aides, les habitudes de régularité de travail et de simplicité de vie qui ont toujours été les règles de sou exibtcnce.
Pieux, mais non mystique, il s'attacha d'abord à fonder oik à réorganiser ces œuvres qui contribuent si puissamment à entretenir la dévotion chez les fidèles toujours un peu distraits des grandes villes.
C'est ainsi qu'il institua et dirigea lui même la congrégation des enfants de Marie (27 septembre 1896J, la confrérie des Dames de Sainte-Anne (1er juillet 1897} et l'association des Dames charitables. Il donna à la Ligue du Sacré-Cœur, qui venait à peine d'être établie dans la paroisse, une plus grande extension.
Bon, mais non faible, le nouveau curé se fit un devoir d'aider par tous les moyens les diverses congrégations religieuses établies sur ea cure. Les Frères des Ecoles chrétiennes furent ainsi l'objet de sa sollicitude éclairée.
L'église de Saint Jei^n'^Eaptiste n'était pas terminée, le nouveau curé s'attacha ardemment à la Compléter et à l'embellir. Tantôt ce sont des vitraux superbes, des lustres, ou des confessionnaux qu'il y fait placer ; tantôt c'est la chapelle Saint François d'Assise qui est aménagée pour la célébration des mariages, et une nouvelle cloche vient remplacer un carillon qui s'est brisé ; tantôt c'est un chemin de croix qui vient décorer les murs, ou le grand autel qui est restauré. Dans l'espace de onze ans, les paroissiens lui donnent au delà de 13,000 dollars pour mener à bonne fin tous ces travax d'embellissement.
Voilà, certes, des choses qui comptent. Mais l'œuvre capitale du curé Demers fut celle de l'extinction de la dette de l'église, et il s'y montra administrateur hors de pair. Cette dette s'élevait à $130,000. Le curé entreprit, avec l'aide de ses vicaires et le concours des marguilliers, de la réduire de $50,0Û0, Il proposa donc à ses paroissiens de verser volontairement chaque année une somme de $5.000, pendant dix ans. Il se mit à l'œuvre et fit lui-même la collecte à domi-
cile avec une perâévérance et une ténacité qui n'avaient pag de relâche. Il a pu recueillir de cette façon la belle somme de 830.000, et il ne désespérait pas d'atteindre le chiffre qu'il avait fixé si la maladie ne l'eût empoché au bout de six ans de continuer cette tâche trop ardue pour ses forces.
Que dire maintenant des relations que le curé Demera entretint avec ses paroissiens ?
Pendant ses vin^t années de ministère dans les centres ruraux, le prêtre avait vu beaucoup, il avait appris, il avait retenu. Aussi, quand il fut appelé à cette cure si imj)ortante de Saint Jean, sût il prévoir, préparer et utiliser. Il avait le s.-ns de la valeur des choses et la pratique naturelle (les hommes et des affaires. C'était nn prudent, un réfléchi, un doux, mais il savait ce qu'il voulait et où il allait.
Le 7 décembre 1898, vingt cinquième anniversaire de l'ordination à la prêtrise de M. Deniers, les citoyens de Saint Jean voulurent rappeler dignement la mémoire de cet événement, et profiter de la circonstance pour témoigner de leur reconnaissance au pasteur qui avait déployé tant de zèle et de dévouement pour le progrès moral et matériel de leur paroi^sc (1).
La journée qui précéda cet anniverssaire, il y eut grandes séances de gala et présentation d'adresses au couvent de !N'otreDame de Eellevue et à l'établissement des Frères do la doctrine chrétienne, puis ce fut au tour des membres de l'Union Saint-Joseph et de l'Union musicale, deux grandes associations très en renom au Faubourg Saint Jeun. Mais le clou de la fête fat certainement la démonstration sympathique qui eut heu le soir même de l'Immaculée Conception, dans l'église paroissiale, où s'était massée la foule énorme des fidèles. Les marguilliers, ayant pris place sur une
(i) Voir pour la description des fêtes qui eurent lieu à l'occasion des Noces d'argent du curé Demers, le C<7.'/rrzVr du Canada, du 7 décembre 1898, et le Soleil y du 9 décembre 1898.
estrade dans le bas chœur, présentèrent au jubilaire les hommages des paroissiens. " Nous aurions voulu, disent ils, à cet fête, un éclat et une solennité plus en rapport avec nos sentiments de respect et d'attachement à votre personne, mais vous avez désiré que tout se passa sans éclat et sans pompe
" L'histoire dira que c'est pendant votre administration qu'on ett arrivé à la conversion d'une partie de la dette qui pèse sur notre église.
C'est à vous que notre église doit tous ses embellissements.
" Au point de vue spirituel, vous avez organisé les confesBions du soir, vous avez développé la dévotion au Sacré- ' Cœur le premier vendredi de- chaque mois ; nous avons constaté que le nombre des confessions avait doublé et plusj cela, dès que les confessionnaux furent installés dans l'église.. .La neuvaine à Suint- Joseph a été divisée, l'une pour les femmes, l'autre pour les hommes ; toutes deux sont suivies avec empressement et grande piété. Un sermon à la messe de huit heures, le dimanche, était un surcroit d'ouvrage ; vous vous Têtes imposé afin de donner à un plus grand nombre de paroissiens l'instruction religieuse.
" Les écoles dirigées par les Chers Frères et par les
dévouées religieuses de diverses congrégations sont par vous grandement encouragées."
Enfin, on rappelait au curé tout ce qu'il avait fait pour les différentes associations de dévotion dans la paroisse.
Je me reprocherais de ne pas reproduire ici la belle réponse que fit en cette occasion le curé Demers, car, outre qu'elle résume en quelques mots sa carrière sacerdotale, elle nous dit aussi quel idéal il s'est fait du prêtre et comment il a compris le rôle que doit jouer un curé dans une paroisse. C'est une pièce documentaire qui peint
l'homme dont j'ai essayé d'esquisser la vie si bien remplie. Mes chers paroissiens,
Je ne sais comment vous remercier des paroles vraiment belles, mais cependant un peu tmp élogiouses, que vous avez trouvées dans votre cœur, pour me les adresser à l'occasion du 2oème anniversaire de mon orJinatioQ sacerdotale.
Je vous dirai donc bien simplement et dans toute la sincérité de mon âme : Merci ; merci des vœux que vous formez pour mon bonheur, merci des souhaits que vo:is faitt-s pour ma santé, merci surtout de votre bonne volonté et de votre débir ardent de chanter avec moi, en ce jour, le cantique d'i.ction de grâces que je dois à Dieu pour les bienfaits dont il m'a comblé pendant ces vingt cinq ars. En cela, vous vous unissez joyeusement à vos chers enfants qui sont venus remercier Dieu avec moi pendant la messe que j'ai célébrée hier. Hier, 7 décembre, était précisément le 25ème anniversaire du jour où j'ai été ordonné prêtre dans la Basilique de Québec, aj>rè3 un cours classique et thiologique suivi au Séminaire de Québec, cet aima mater d'un si sjranJ no'ubre de Canadiens Français, et qui, comme on l'a dit, a plus fait pour la gloire du nom Français en Amérique, que la Citadelle qui le domine.
Sur ces vingt cinq années de prêtrise, je n'en ai pas passé cinq, au milieu de vous. Les vingt autres, je les ai passées ailleurs, dans l'exercice du saint ministère. Vicaire à cinq endroits différents, préfet des études, directeur au collège de Lévis, desservant à la quarantaine de la Grosse Isle, et curé successivement dans trois paroisses, avant d'arriver dans cette grande et belle paroisse de Saint Jean Baj.tiste de Québec, j'ai eu le bonheur d'avoir pendant tout le temps — moins six mois — la santé nécessaire pour remplir les charges que mes supérieurs avaient cru devoir me couder.
Que Dieu en soit éternellement béni ! Kt je vous invile à le bénir avec moi.
Yous dites que vinn^tcinq ans de prêtrise représentent une somme de travaux accomplis dons l'ordre spirituel et temporel. En effet^ j ai dû nécessairement être mêlé à plusieurs œuvres importantes, puisque même j'ai présidée la construction d'une église, et j'ai dû parfois éprouver de» fatigues, essuyer des revers et rencontrer des obstacles, comme cela arrive dans la vie de tout homme ; mais je me hâterai de vous dire que, à moi comme à tout prêtre placé à la tête d'une paroisse, les consolations n'ont pas fait défaut.
Or, je vous avouerai que l'une de nos plus grandes consolations, à nous curés, — et celle là en renferme bien d'autres, — c'est de voir le respect et l'affection même que prodiguent au prêtre, les populations pleines de foi de notre cher pays.
D'où vient cela ? Et comment expliquer cela ? Permettezmoi de répondre à cette question d'une manière que je crois être complètement conforme à la vérité.
Lors de la prise de Québec, en 1760, quand " notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, ferma son aile blanche et repassa les mers "^ nos pères qui voyaient s'éloigner les glorieux débris de l'armée de Montcalm, purent se dirent, au milieu des larmes qu'ils versaient : " Nous avons au moins le droit de conserver notre langue, nos lois et notre religion ". Alors dans ces temps de deuil causé par le plus grand des désastres, " nos pères, comme le dit un écrivain canadien, aperçurent debout, sur le seuil de leurs églises, leurs prêtres aimés, la croix à la main. Eux, les prêtres n'étaient point partis, comme la plupart dos représentants de la noblesse canadienne ; ils étaient restés pour consoler leurs ouailles, pour les rattacher à la vie, par Tamour de Dieu, de la famille, de la patrie " (L. O. David).
Cette union du prêtre et du peuple, qui a été scellée au lendemain de la conquête, s'est toujours maintenue au
Canada. Notre peuple a la foi, et la foi lui dit que le prêtre est le représentant, l'envoyé du Christ. Pour lui, le prêtre, c'est un autre Christ, ou ])lutôt c'est Jésus Christ qui vit, qui agit dans cet homme qui a reçu au jour de son ordination, une investiture sacrée, une vertu d'en haut qui commande le respect de la confiance.
Au nom de Dieu, le prêtre est là pour être le docteur de la vérité, le i^ardien des mœurs, l'iinge tutélaire de la société chrétienne. Et alors, apparaissant comme couronné de cette triple auréole, le prêtre occupe nécessairement une position à part dans la paroisse où l'évêque l'a envoyé pour y être curé. " N'ayant pour ainsi dire aucun rang social, dit un auteur célèbre, il tient également à toutes les classes de la société ; aux classes inférieures, par sa vie dépouillée de tout luxe et souvent par l'humilité de sa naissance ; aux classes élevées, par l'éducation, par la science " qu'il a puisés aux mêmes sources où ont puisé Cvîux qui occupent les hauteurs de l'échelle sociale ", et aussi ]mr l'élévation des sentiments qu'une religion divine sait inspirer '.
" Il n'a point de famille, mais il est de la famille de tout le monde ; " partout i! est reçu, non comme un étranger, mais comme quelqu'un qui a des droits d'entrée libre. " Et on l'y a|)pelle soit comme conseil, soit comme agent, dans les circonstances les plus solennelles de la vie. On dirait que, sans lui, on ne peut ni naître ni mourir. Il prend l'homme au sein de sa mère et ne le lai.«-sj qu'à la tombe ; il bénit le berceau, il bénit la couche nuptiale, il bénit le lit de mort, il bénit le cercueil, il bénit la l'osse", cette dernière demeure de tous. Les petits enfants qu'il chérit comme la portion la plus intéressantc^de son troupeau, " s'accoutument bien vite à l'aimer, à le vénérer et à le crainlro ', et les jeunes comme les vieux, tous l'appellent : Mon père ! Puis, «ouvent, jetant sur ses épaules le manteau de la chasteté à
laquelle il s'est consacré, il va entendre les confidences ou les aveux les plus terribles, ou bien '* il verra répandre à ses pieds les larmes les plus secrètes ". Il est par état le ccnsolateur de toutes les peines de l'âme et du corps. Il est aussi l'intermédiaire obligé de la richesse et de l'indigence, et il voit le riche et le pauvre frapper tour à tour à sa porte ; le riche pour y verter l'aumône secrète qui délivre i'âme de ses péchés, et le pauvre pour la recevoir sans rougir ". De plus, ce prêtre, il est le gardien de l'église élevée à la gloire de Dieu par la piété et la générosité de ses paroissiens, et dans cette église il présidera à l'assemblée des fidèles, il imrrolera la Victime Sainte, et du haut do la chaire de vérité,' il devra parler, — parler pour faire connaître les dogmes de la foi, — parler pour reprendre les coupables qui s'éloignent de la vraie voie,— parler pour stigmatiser le vice et encourager la vertu, — parler pour faire appliquer dans la pratique les grands principes de Tordre social chrétien ; et pour cela, il ne pourra rester sur les hauteurs spéculatives où se tiennent le philosophe et le théologien qu'il ira consulter lui même au besoin, mais il devra descendre dans la plaine au milieu des luttes de la vie réelle, pour y régler les questions les plus subtiles qui ne manquent pas de se présenter.
Enfin, il usera ses forces, en faisant le bien dans la paroisse, et les enfants qu'il aura instruits, les malheureux qu'il aura consolés, les pauvres qu'il aura secourus, les pêcheurs qu'il aura convertis, les bons qu'il aura fortifiés^ tous auront pour lui une reconnaissance qui lui fera oublier toutes ses fatigues, et lui tresseront dans leur cœur une couronne qu'ils iront déposer sur sa tombe, au dernier soir de sa vie.
Voilà, mes chers paioissiens, le portrait du curé dans une paroisse catholique. Le voilà tel que l'ont tracé des maîtres
de renom, comme Lamartine entre autres. Le voilà tel que la foi catholique le fait voir dans Loa paroisses canadiennes et ailleurs. Le voilà tel que je me le représente, en un jour où, après vingt cinq ans de travail pour les âmes, Je suis oblige de faire mon examen de conscience pour voir si jusqu'à présent, j'ai reproduit dans ma vie sacerdotale, cet idéal qui impose de graves obligations à tout prêtre exerçant les fonctions de curé.
Vous comprendrez maintenant pourquoi, le 1er juillet 1894. en prenant possession de la cure de cette paroisse de 11,000 âmes, je vous disais, venir ici pour y être curé, ;?«« plus mais pas moins. Je donnais à entendre par ces paroles, que je ferais tous mes efforts pour remplii avec courage et bonne volonté tous les devoirs de cette charge ; mais que ces devoirs étant suffisamment grands et nombreux, je ne voulais point en assumer d'autres. Et pour arriver plus sûrement à cette fin, au milieu des luttes de parti qui trop souvent, dans nos paroisses, divisent les esprits et paralysent bien des œuvres, je vous déclarais que j'aurais toujours devant les yeux ce vieil axiome qui remonte bien loin dans l'histoire de l'église catholique et que nos professeurs nous expliquaient si bien au séminaire : ** In certis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas ". *' Unité dans les choses certaines, liberté dans les choses douteuses, charité en tout et partout dans les rapports entre tous et avec tous ".
J'ajoutais aussi que j'aurais toujours à cœur de conserver, embellir et agrandir mêtne au besoin, les œuvres des Martineau, des Racine, des Plaraondou, mes vénérés prédécesseurs en cette paroisse.
Et en particulier, au sujet de cette grande église qui a été reconstruite, après l'incendie, au prix de grands sacrifices et qui pourrait peut-être en exiger d'autres avec te
temps, je vous promettais de travailler avec vous pour en augmenter encore, par tous les moyens, la beauté attractive, afin de ramener à celte maison-mère, tous ses enfants que malheurs de l'incendie avaient accoutum(fs à s'éloigner d'elle.
Avec l'aide de mes zélés collaborateurs, je me suis appliqué à tenir ces promesses, et dans votre adresse, vous avez voulu m'en donner un témoignage bienveillant, quand vous énumériez ce que nous avons pu faire depuis quatre ans pour l'ornementation de l'église, et le développement de la pieté dans les âmes.
Cette église nous devons tous l'aimer et nous dévouer pour elle ; si elle est le centre religieux de la paroisse, elle doit être aussi le symbole de l'unité religieuse des esprits et des cœurs de tous les paroissiens, et veis elle doivent converger toutes les forces vives do la paroisse.
Elle est grande et assez vaste pour permettre à 10,000 personnes et plus, d'y satisfaire au devoir dominical, pendant les cinq messes qui s'y disent tous les dimanches. Elle est belle et quand, au jour de la fête nationale, elle se couvre de fleurs et suspend à ses galeries les drapeaux nationaux, vous avez raison d'en être fiers. La musique que l'on y entend e^t celle qui est la j^lus recherchée dans toutes les églises de la ville. — Les cérémonies que l'on y fait fait, sous la direction des Chers Frères, sont vraiment pieuses, et à travers la pompe de ces cérémonies et les fumées de l'encens, on se sent porté à prier avec plus de ferveur le Dieu qui réside au Tabernacle.
Continuez à être généreux pour elle. Faites lui une largo part dans les aumônes ou les offrandes que chacun de vous est obligé do faire à Dieu, soit pour le remercier de succès obtenus, soit pour obtenir la rémis-jion de péchés commis. Veuillez aussi penser à olle dans votre testament :
cet acte de charité qui sera inscrit au livre de vie plaidera fortement pour vous auprès du Juge Suprême,
En terminant, je vous prie d'agréer l'exprtssion de ma sincère reconnaissance pour tous les vœux que votre adresse contient pour moi, et veuillez croire que cette bienveillante démonstration sera in-scritc pour moi au nonbre des grandes consolations de ma vie.
Les anciens confrères de classe du curé Demers ne voulurent j)as non plus laisser passer cet anniversaire sans lui présenter leurs vœux. Et ils lui adressèrent le joli sonnet que l'on va lire :
Vingi-cinq ans de prêtrise et cinquante de vie ! Vicaire, professeur, desservant, puis curé ; Eloquent, zélé, bon et partout honoré.
Nerveux, vif, mais prudent : pour moi, çn fait envie I
Le noble sang français circule dans tes veines ; Ce sang, dans Etchemin, le fut un )our transmis. En toi, les Carrier aux Deniers sont unis, Rejeton de deux clans aux annales sereines.
Et de tout cœur, tu t'es au Dieu-Christ consacré, Pour eombattre avec lui le grand combat sacré. En maints endroits brilla ton zèle apostolique.
Rénis ton digne prêtre, église cathoHque, Qu'il prêche encore longtemps la sainte liberté, La foi du Christ ; à tous, la paix, la charité. (l)
Sept ans s'étaient passés depuis cette belle cérémonie lorsque la santé du curé Demers l'obligea à donner sa démit-S'on et à prendre définitivement sa retraite.
Le dimanche, 9 juilkt 1905", il fil ses adieux aux paroissiens de Saint Jean dont il était le pasteur depuis onze années— les plus belles de sa Tie sacerdotale. Il leur recommanda particulièrement l'œuvre paroissiale. Xotro
(l) Deux confrères s'étaient mis en collaboration pour composer ces vers. Aussi la pièce anonyme est signée : Qiiod sensit amieus^ cecittit poeta (Ce qu'un ann a pensé, un poêle l'a chanté).
Seigneur, leur dit il, vient demeurer dans votre église pour vous seuls, c'est un devoir de l'y loger convenablement ; l'église paroissiale doit être le centre d'union de tous. C'est elle qu'on doit aimer d'abord. Tous vos souvenirs d'enfance et de jeunesse vous y doivent attacher. Et si l'on aime son église, on donnera pour elle généreusement, on ne l'oubliera pas dans son testament.
Le Soleil du lendemain, en rendant compte de cette scène touchante des adieux, ajoutait que les paroissiens de Saint- Jean-Baptiste en garderaient un durable souvenir et que le curé Demers vivrait longtemps dans leur cœur. Les marguilliers en ont donné récemment une preuve bien convaincante car ils ont fait peindre à Fhuile son portrait par l'artiste Eugène Hamel, et ils l'ont fait placer dans la sacristie de l'église où il restera comme un éternel souvenir des années d'apostolat que ce bon curé a passées au milieu d'eux. (1)
C'tst l'abbé Joseph Beaudoin, ancien curé de Saint Charles de Bellochisse, qui a succédé à M. Djmers le 15 juillet
L'abbé Benjamin Demers a aujourd'hui 57 ans, et dans sa paisible retraite du pensionnat de Saint-Louis de Gronzague, tout près de cette belle paroisse de Saint- Jean qu'il a. desservie avec un zèle si éclairé, il occupe maintenant ses loisirs à mettre la dernière main à une notice historique sur la famille Demers.
Le pâle résumé que je viens de faire de la carrière de ce prêtre distingué ne dit pas cependant tout ce qu'il est et tout ce qu'il aurait pu être si les circonstances et sa santé, toujours un peu chancelante, lui en avaient donné l'occasion. Il y a des côtés de son caractère et de son talent que j'ai laissé» dans l'ombre et qui pou'rtant auraient mérité plus ample
(i) Voir l'Evénement du i8 novembre 1905.
mention. Il s'est toujours senti du goût pour les calmes études et l'histoire de son pays. Partout où il a passé, i* s'est souvenu qu'il avait été professeur d'histoire pendant toute sa vie de grand séminariste. Il lui en reste quelque chose et comme un arrière goût dont il n'a jamais pu se défendre. Cette tendance naturelle qu'il avait à tenir une plume lui a fait faire des recherches, et lui a permis de laisser déjà des notes précieuses. Pourquoi, n'eniploierait-il pas maintenant les quelques heures de calme repos que lui laissera sa santé fatiguée à rappeler ses souvenirs et à donner à ses concitoyens de ces belles pages comme il en écrivait autrefois, alors qu'il était élève au séminaire ?
Il me semble, pour ma part, que je sentirais dans mon âme passer comme un courant do jeunesse si mon ancien professeur voulait me donner encore quelques bonnes leçons d'histoire et me faire profiter de son expérience et de sa science éclairée.
J.-Edmond Roy,