SCÈNE III
EDMOND, DENNEVILLE.
DENNEVILLE.
Comment étais-tu donc sorti de si bonne heure ? car nous nous élions couchés hier au milieu de la nuit.
EDMOND
J'avais, ce matin, des empîçttes à faire.
DÈNNEVILLE.
Je tenais à le parler, avant de voir ma femme ; car j'ai besoin de toi , et il faut que nous convenions de nos faits.
EDMOND
Me voilà trop heureux d'obliger un ami.
DENNEVILLE.
A charge de revanche ; parce que nous autres garçons... quand je dis garçons. . . c'est tout comme. . . je le suis par caractère . . . Eh bien ! mon ami , cette beauté si sévère . . . cette vertu invincible . . . s'est enfin humanisée.
Je t'en fais compliment.
Ce n'est pas sans peine. . . il y avait des rivaux. . . lord Albermal, et le comte de Scherédof. . . Ces Russes , maintenant, on les trouve partout, depuis Andrinople jusqu'aux coulisses de l'Opéra.
EDMOND , riant.
Que veux-tu , l'esprit de conquête ! .
DENNEVILLE.
Elle a un jeune parent à Vienne , pour qui elle désirerait des lettres de recommandation... Je lui en ai proposé à condition qu'elle viendrait me les demander elle-même.
EDMOND, avec joie.
Et. . . elle viendra ? . . .
DENNEVILLE , à demi-voix.
C'est convenu. .. à trois heures, et moi qui connais les usages et la politesse . . .
Air & Àristippe.
Fidèle à l'amour qui m'invile, J'irai , solliciteur discret, J'irai lui rendre sa visite Dès ce soir, après le ballet.
EDMOND
Quoi ! vraiment, après le ballet ?
DENNEVILLE.
C'est l'instant où chaque déesse Des mortels e'coute la voix.
L'heure a sonne'. . . la divinité cesse. . . L'humanité reprend ses droits.
EDMOND
Je n'en reviens pas.
Bien plus , nous devons souper ensemble.
EDMOND , tirant de la poche de son gilet une lettre , qu'il y remet aussitôt.
C'est donc cela dont tu me parlais dans la lettre. . . ce souper avec une jolie femme ... je n'y concevais rien.
DENNEVILLE.
Ouï, mon ami ; et vu qu'en tout il faut de l'ordre et de l'économie, si, comme je te l'ai écrit, tu as toujours envie du Prince de Galles , mon cheval anglais , qui m'est inutile, et dont je veux me défaire ... je te donne la préférence.
EDMOND
Volontiers... je te remercie.
DENNEVILLE , vivement.
Nous en parlerons plus tard. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. . . il faudrait, pour bien faire , que tantôt, à trois
heures, je fusse seul ici et pour cela je n'espère
qu'en toi.
EDMOND
Et comment ?
DENNEVILLE.
Si , tout à l'heure , négligemment, et sans faire semblant de rien ... lu me proposais à moi , et à ma femme . . . une promenade au bois. . . au milieu de la journée . . . nous acceplerions.
EDMOND
La belle avance !
DENNEVILLE.
Attends donc. . . Au moment de partir. . . il me surviendrait une affaire imprévue. . . un banquier en a toujours à volonté. . . Me voilà obligé de rester, ce qui est très-contrariant... mais les chevaux sont mis : je ne veux pas empêcher ma femme de sortir. . . et c'est toi qui l'accompagneras dans ma calèche.
EDMOND
Mais , mon ami. . .
DENNEVILLE.
A moins que tu n'aimes mieux monter le Prince de Galles, et escorter ma femme en écuyer cavalcadour.
COMÉDÏE-YAUDEVÏLLE.
EDMOND
Mais , permets donc.
AiR : De sommeiller encor, ma chère.
La bienséance, la morale...
DENNEVILLE.
C'est pour elle ce que j'en fais.
Par ce moyen , pas de scandale , Rien ne trahira mes projets.
Par l'intention la plus pure Je suis guidé. . . sois-le par l'amitié. . . Je te rendrai ça, je le jure, Dès que tu seras marié.
EDMOND
Si tu le veux absolument . . .
DENNEVILLE.
Je veux plus encore . . . j'attends de toi un bien autre service ... Ne vas-tu pas ce soir au bal chez Mme de Merleuil, la tante de ma femme ?
J'y suis invité.