DENNE VILLE
Tu sais que , de cette année, je suis brouillé avec elle.
EDMOND
C'est ce qui m'étonne . . . une femme si aimable , et d'un si grand mérite!
DENNEYILLF.
C'est vrai. . . Des principes sûrs , excellens. . . une trèsbonne maison pour une jeune femme. . . Mais il fallait y aller deux fois par semaine . . . c'était gênant . . . tandis que , me brouillant avec elle, je n'empêche pas ma femme de voir sa tante, sa seconde mère. . . je suis trop juste pour cela. J'exige même qu'elle s'y rende exactement tous les lundis et vendredis, jours d'Opéra. . . et au lieu de deux soirées d'ennui. . . j'y gagne deux soirées de liberté.
EDMOND
C'est assez bien calculé.
DENNEVILLE.
N'est il pas vrai?. . . Par exemple , je vais toujours le soir la chercher.. . mais aujourd hui, ce sera bien gênant. . , tu comprends?
EDMOND
Parfaitement.
DENNEVILLE.
Et si tu voulais lui servir de chevalier. . . la ramener. . .
Permets donc... tu disposes ainsi de moi... j'avais peut-être des projets.
DENNEViLLE.
C'est un ser\ice d'ami. . . c'est le moyen que ma femme ne se doute de rien. . - car cette pauvre Caroline, je serais désolé de lui causer la moindre peine, de troubler son repos ! . . . et si je savais que celte aventure dût jamais venir à sa connaissance, j'aimerais mieux y renoncer.
EDMOND, vivement.
Y penses-tu?
DENNEVILLE.
Oui, mon ami, ma femme avant tout!. . . (Souriant.) Ce serait dommage, cependant ; parce que cette petite Zilia est si piquante. . . si jolie. . . moins que ma femme, j'en conviens. .. mais c'est un caprice. . . une idée.
EDMOND
Comme tu en as souvent.
DENNEViLLE.
C'est la dernière, jeté le jure... et puis cela n'empêche pas d'aimer sa femme. . . au contraire.
Air. de Tu renne.
C'est un trésor qu'un mari peu fidèle ;
La femme y gagne cent pour cent:
De soins, d'e'gards , on redouble pour elle; Car, à la fois volage et repentant, On lui revient plus tendre et plus galant. .
On la che'rit au fond de l'âme,
En raison des torts que l'on a ;
Et c'est peut-être, pour cela
Que. j'adore toujours ma femme.
Toi , garçon , lu ne comprends pas cela.
EDMOND
Si , vraiment. . . mais il me répugne d'être ton complice.
COMÉDÏE-V AUDE V ILLE .
DENNEVILLE.
En revanche je ie servirai, dans l'occasion , auprès de tes comtesses et de tes duchesses ; car tu es étonnant dans tes amours. • • tu ne tiens pas à t'amuser. . . il te faut trois cents ans de noblesse. . . et voilà tout.
EDMOND
Quelle idée ! . . . Tu n'as que cela à me répéter. . . hier encore , devant ta femme . . .
DENNEVILLE.
C'est que cela esî vrai . . . c'est par grâce que tu descends [ jusqu'à la Chaussée • d'Antin . . . Moi, je préférerais de la | beauté , de la gentillesse ; toi , des titres et des armoiries . . . Ij Je prends mes maîtresses dans les chœurs de l'Opéra, et toi, dans YAlmanach Royal. . . chacun son goût. Je ne te i blâme pas, moi. .. je blâme ta discrétion. . . Je ne te cache rien, je te dis tout ; et toi. . . tu fais le mystérieux avec moi, ton meilleur ami et ton banquier.
EDMOND
j Tu te trompes.
DENNEVILLE.
Non pas, je m'y connais. . . et pendant long-tems je t'ai vu triste. . . malheureux. . . tu ne prenais plus plaisir à rien. . . tu refusais toutes nos parties , tu ne dépensais plus d'argent. . . enfin, mon ami, tu te dérangeais.
C'est vrai. . . j'étais amoureux , et sans espoir.
DENNEVILLE.
Dans V Almanacli Royal?
EDMOND, hésitant.
Oui. . . oui , mon ami. . . une femme charmante. . .
jeune, aimable, vertueuse d'autant plus difficile à
vaincre , qu'elle n'était ni prude , ni dévote , ni coquette , mais sincèrement attachée à ses devoirs.
DENNEVILLE.
Cestlà le diable. . . Cependant cela va mieux ; car, depuis deux ou trois jours, je te vois une physionomie à succès.
EDMOND
v Oui , les circonstances sont venues à mon aide ... Je
i6 LA SECONDE ANNÉE,
crois qu'on me voit d'un oeil plus favorable. . on commence à se plaire avec moi. . . Hier, enfin. . . hier soir , enhardi par un regard qui était presque tendre , j'ai hasardé une déclaration.
DENNEVILLE.
De vive voix ? . . .
EDMOND
Non . . non , je n'aurais pas osé. . . mais j'ai glissé un billet.
DENNEVILLE.
Qu'elle a accepté ?
Oui . vraimenî.
DENNEVILLE.
Bravo ! . . . c'est très-bien ... il faut continuer.
EDMOND
C'est ce que je veux faire.
DENNEVILLE.
A la bonne heure. . . profite de tes avantages. ( On entend sonner à deux reprises dans V appartement de Caroline,") C'est dans la chambre de ma femme . . . Autrefois , quand j'étais garçon, j'avais fait des études sur les sonnettes des dames. . . j'aurais distingué, à la seule audition, le sentiment qui animait les personnes. . . c'est une musique comme une autre.
Air du vaudeville du Premier prix.
Presto, presto... quand une belle Veut sa toilette ou ses bijoux...
Dolce , dotee... quand elle appelle Pour que l'on porte un billet doux.
Forte... c'est lorsque la sagesse Se fâche, et ne peut pardonner.
Piano... c'est lorsque la tendresse Pietient la main qui va sonner.
( On sonne une seconde fois plus fort et plus précipitamment. )
Tiens , dans ce moment , ma femme s'impatiente ... il faut que ce soit un événement de la plus haute importance.