‹ La famille du baron; vaudeville épisodique en un acte (volume 2)Chapitre 181 sur 267 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Mlle D'il Ail VILLE , MATHILDE *. ( Elles sont assises ; mademoiselle d'FIarville travaille à delà tapisserie. Mathilde lai fait la lecture. )

Mîle D'HAR VILLE.

Eh bien , Mathilde , vous ne lisez plus ?

MATHILDE

C'est que je réfléchis , ma tante.

MMe D'HARVILLE.

Et à quoi , s'il vous plaît?

MATHILDE

Mais à ce roman.. . C'est singulier ! ce Tom-Jones que M. Àlworthy et sa sœur élèvent avec tant de bonté , c'est absolument comme M. Frédéric, que vous avez recueilli dès son enfance , dont vous avez pris soin , et qui n'a jamais connu ses parens.

Ah ! c'est possible. . . il y a quelque rapport.

MATHILDE

Voulez-vous que je continue, ma tante?

Mlle D'HARVILLE , prenant le livre.

Non, mon enfant. .. cela vous fatigue. . . et puis voici bientôt l'heure du déjeuner.

* Le premier acteur inscrit est toujours en scène placé à la gauche du spectateur.

PHILIPPE

MATHILDE

C'est dommage... j'aurais été curieuse de savoir ce que devient Torn- Jones... il est si bon... si aimable... comme M. Frédéric.

Mlle d'haRVILLE.

Vous êtes bien jeune , Malhildc. .. écoutez-moi , et parlons raison , si c'est possible... Vous prenez beaucoup d'intérêt à Frédéric, et il le mérite , sans doute , à quelques égards. .. mais une jeune personne comme vous doit s'observer davantage.

MATHILDE

Ma tante. . .

Mlle D'HARVILLE.

Je voulais vous parler de cela il y a quelques jours... Nous élions allées , la veille , à l'Opéra. . . j'avais reçu Frédéric dans ma loge; je lui avais fait cet honneur... nous avions avec nous M. le vicomte de Keauvoisis, mon neveu... Le vicomte, malgré quelques petits travers qui tiennent à la jeunesse , réunit les plus brillantes qualités. . . je vous dis cela , entre nous, Matfoilde , pour que vous le reteniez.,.. J'ai des projets dont nous parlerons plus tard... pour en revenir à TOpéra, vous ne fîtes que rire, et causer avec Frédéric... On ne rit point à l'Opéra , ma nièce. . . et en sortant , c'est encore le bras de Frédéric qui fut accepté par vous, sans égard pour le vicomte qui vous offrait le sien. ( Elles se lèvent. )

Air du V audeville de la Somnambule.

Ce n'est pas Lien ; ce n'est pas convenable ; A votre rang , Mathitde , il faut songer. MATHILDE.

J'ai cru pouvoir.... suis-je donc si blâmable?

Le consoler , sans déroger.

Il est si bon !

M'ie D'HARVILLE.

Soit ; mais je le répète , En fait d'amour, d'amitie', de bonheur , 11 faut encor consulter l'étiquette.

MATHILDE

Moi, je n'aurais consulté que mon cœur, (bis.)

Frédéric est si reconnaissant de vos bontés... il vous aime tant !

MUe D'il AU VILLE.

Je le crois, Malhilde .. j'ai besoin de le croire... et cependant , sans parler ici de mon rang , je ne trouve pas en lui ces égards , ces attentions, que j'ai le droit d'attendre, peut-être , d'un jeune homme qui me doit tout.. . logé dans mon hôtel , mon salon lui est ouvert. . . il peut venir s'y former au ton et aux manières fie la bonne compagnie... Eh bien , non... à peine s'il paraît le soir chez moi.

MATHILDE

Écoutez donc , ma tante , il faut être juste. .. votre salon-, c'est bien beau; mais ce n'est guère amusant.

Mlle D'HARVILLE.

Comment, Mademoiselle

MATHILDE

Pour un jeune homme, je veux. dire. . . n'entendre parler que de l'ancienneté de notre race , des hauts faits des d Harville. . . moi-même, qui suis de la famille , je vous assure que quelquefois. . .

Ma nièce. . .

^IATHILI E.

A plus forte raison ce pauvre Frédéric, qui est jeune, impatient, étourdi. . . car sa tête est légère, j'en conviens; mais sou cœur est si bon.. . Elevés ensemble, ici, sous vos yeux, je connais ses senlimens pour vous. . . je sais à quel point il vous chérit*

En êtes-vous sûre, Mathilde?

MATHILDE

Eh! tenez. . . ce jour où vos chevaux s'emportèrent. . . mon cousin de Beauvoisis appelait du secours; mais Frédéric se jela au-devant des chevaux, au risque d'être renversé. . . il les retint, il vous sauva peut-êlre!. . . et pour ne pas vous alarmer par la vue de ses habils déchirés, de ses mains meurtries, il s'échappa, en me recommandant le silence.

Mlle D'HARVILLE.

Et. vous avez eu tort, mademoiselle... comment- L je n'en ai rien su: . • • Frédéric !. . .

MATHTLDE.

Enlre nous, je crois que voire rang l'intimide un peu,.. Ah! ine dit-il souvent. .. parce qu'il cause avec moi.

M,le d'HARVILLE.

Ahl...

MATHILDE

Oui. . . il paraît qu'il ne me trouve pas l'air si imposant qu'à vous. . . Ah ! disait-il, que n'ai-je l'occasion de prouver ma reconnaissance à ma bienfaitrice!. . . je donnerais mon sang, je donnerais ma vie pour elle!. .. si du moins elle était mariée, je me serais dévoué au service de son époux. . . je l'aurais suivi à l'armée. . . je me serais fait tuer pour lui.

M1,e D'HARVILLE.

Il disait cela ?

MATHILDE

Oui , ma tante ; et cela m'a fait faire une réflexion qui ne m'était pas encore venue. . . Pourquoi donc ne vous êlesvous jamais mariée ?

MUe D'HARVILLE, un peu surprise.

Ah ! . . . pourquoi?. . . voilà bien la question d'un enfant.

MATHILDE

Il me semble cependant que lorsqu'on a un beau nom..»

M,,e D'HARVILLE.

Lorsqu'on a un beau nom, ma nièce. . . ce qu'on peut faire de mieux , c'est de le garder. . . Je reconnais bien là les idées de ma sœur, de votre mère. .. qui, au lieu de suivre mon exemple , a choisi dans une classe inférieure un mari qui était riche , pas autre chose.

C'est jvrai. . . on dit que mon père était millionnaire et roturier. . . mais il aimait tant ma mère, il l'a rendue si heureuse !

M,,e D'HARVILLE.

Ce n'est pas une excuse , mademoiselle. . . le bonheur ne justifie pas une faute.

MATHILDE, d'un ton caressant.

Sana celle faute, cependant, vous n'auriez pas auprès de vous une nièce qui vous chérit.

Mlle D'HARVILLE, V embrassant.

C'est vrai, mon enfant. . . Ah ! l'on vient. . . sans doute Mr Frédéric, que j'ai fait demander, et qui tarde bien... j Non... c'est Philippe.

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