FRÉDÉRIC , JOSEPH , PHILIPPE
FREDERIC , à Joseph dans le fond.
Oui , va. . . que personne ne te voie ! ... ce billet sur son panier à ouvrage, ou dans son carton. .. tiens, voilà ma dernière pièce d'or. (Joseph entre dans l'appartement de Mathilde.)
C'est lui.
F PvÉDÉRïC, posant son chapeau et sa cravache sur la table a droite.
Elle saura tout. .. mais quand je serai loin. (// traverse le théâtre , et m se jeter dans un fauteuil près du guéridon. )
PHILIPPE , qui est au fond à droite, V observant et se rapprochant
Comme le voilà défait, abattu I ... on dirait qu'il vient de faire cent lieues de marche forcée . . . pauvre enfant î . ..
FRÉDÉRIC
Elle me plaindra peut-être . . . (d percevant-Philippe.) Ah ! Philippe ! . . .
PHILIPPE changeant de ton.
Vous voilà donc enfin î. .. morbleu! n'avez-vous pas de honte?.
FRÉDÉRIC
Ah ! je t'en prie , fais-moi grâce de tes remontrances. Je ne suis pas en humeur de les entendre.
PHILIPPE
Et vous les entendrez pourtant. . . Qu'est-ce que ça signifie , une vie comme celle-là?... Nous donner de Tinquiétude à tous ! ... à moi surtout , et à Mademoiselle.
FRÉDÉRIC , se levant vivement.
Mademoiselle, dis-tu?... Eh! quoi, Philippe, elle saurait?...
PHILIPPE
Elle sait tout... j'ai eu beau mentir pour vous excuser ; ce qui ne me serait pas arrivé pour moi-même..» Elle n'a rien voulu entendre !. .. elle est furieuse contre vous.
FRÉDÉRIC
Allons, il ne manquait plus que cela!... j'aurais tout bravé. ..je prenais mon parti... mais sa colère... Ah! jamais... moi, qui donnerais ma vie pour lui épargner un regret, un chagrin. . .
PHILIPPE
A la bonne heure... mais est-ce que vous ne craignez pas aussi de me faire de la peine?.. . à moi, votre soutien, qui , absent, ou présent , suis toujours là , pour vous surveiller, pour vous défendre.. . vous n'avez donc pas d'amitié pour moi ?
FRÉDÉRIC
Si fait, Philippe... pardonne-moi... je suis un fou, un ingrat. . . mais non. . . tiens , je suis malheureux , voilà tout.
* Philippe , Frederick
PHILIPPE
PHILIPPE
Vous êfes malheureux !. .. ( S' arrêtant plus froidement.) Je comprends... vous avez fait quelques sottises?
FRÉDÉRIC
Une seule cl abord, qui m'en a fait commettre vingt autres.
PHILIPPE
C'est beaucoup pour commencer... mais allons par ordre.
FRÉDÉRIC
Je suis amoureux.
PHILIPPE
Amoureux !... Eh bien, il n'y a pas de mal... il faut l'être quelquefois.. . pourvu que chaque fois ça ne dure pas long-tems.
FRÉDÉRIC
Mais c'est d'une personne si fort au-dessus de moi I PHILIPPE.
Bah ! quand on est jeune , et assez bien.. . il n'y a plus de distance... et cette personne...
FRÉDÉRIC
Ah ! si tu savais. . . mais non , je voudrais me le cacher à moi-même... Ah! Philippe... qu'il est cruel de sentir au fond du cœur qu'on pourrait se distinguer. . . qu'on serait capable d'arriver...
AIR : Vaudeville du baiser au porteur.
Et voir sans cesse un obstacle invincible ! Un mur d'airain , qu'on ne peut surmonter... Etre sans nom!... sans nom... ce mot terrible Je crois toujours l'entendre répéter.
PHILIPPE
Cela doit-il vous arrêter ?
L'honneur est tout... il suffit qu'on le suive , C'est là le but... et le monde aujourd'hui
Demande comment on arrive,
Et non pas d'où l'on est parti.
On demande comment on arrive,
Et non pas d'où l'on est parti.
FRÉDÉRIC
Tu as beau dire... c'est une humiliation qui me pèse... Tous ces jeunes gens qui viennent ici semblent ne me voir qu'avec dédain... Aussi, je n'y puis plus resler... cette maison m'est devenue insupportable... le découragement m'a pris... je ne sais quelles extravagances m'ont passé par la tête... une rage de fortune... il me semblait que ce serait une compensaiion... une espèce de mérite... j'en vois tant qui n'ont que celui-là. .. et j'ai joué de désespoir.
PHILIPPE
Vous avez joué I
FRÉDÉRIC
Comme un fou. .. comme un furieux.
PHILIPPE , lui serrant la main.
Vous!... Ah, Frédéric!... c'est mal... c'est très-inaf... je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez perdu.
FRÉDÉRIC
Plus que je ne puis payer.
PHILIPPE
Je devrais vous gronder; mais ça viendra plus tard , et vous n'y perdrez rien... Allons au plus pressé... (1/ lire de sa poche la bourse que lui a remise Mlle d'Harville , et la pré- \ sente à Frédéric.) Voilà le trimestre : il arrive à propos.
FREDERIC , sans le regarder, et à lui-même.
Le trimestre. . . ah ! ça ne suffit pas.
Voyez... je crois qu'il y a plus qu'à l'ordinaire... (Il lui met la bourse dans la main.') C'est Mademoiselle qui me l'a remis pour vous , avec une mercuriale que vous avez trop méritée... [A part.) J'ai bien fait de penser au supplément. FRÉDÉRIC.
Allons, c'est toujours un à-compte.
PHILIPPE
Comment, un à- compte?
FRÉDÉRIC
,Ab ! oui. . . apprends donc que f ai joué, ou parié toutelà nuit, contre M, de Beauvoisis , que je ne peux pas souffrir. . . j'aurais été bien aise del'emporLer sur lai... mais pas du tout. . . il a eu un bonheur aussi insolent que sa, figure . . . J'ai perdu onze mille francs.
PHILIPPE
PHILIPPE
Onze mille francs ! . . . miséricorde ! . . .
FRÉDÉRIC
Oui , onze mille francs, que j'ai empruntés à mes voisins, à mes amis , au maître de la maison ... Il faut que je les rende aujourd'hui même ... et tu vois bien que je n'ai plus qu à me brûler la cervelle.
PHILIPPE
Hein ! . . .
Air : Des Amazones.
Y pensez-vous?... Quel est donc ce langage ? J'en suis encor tout tremblant.
Mais aussi Quand le malheur me poursuit...
PHILIPPE
Du courage, Et n'allez pas fuir devant l'ennemi ; ISon, n'allez pas fuir devant l'ennemi.
Restez, morblett!
FRÉDÉRIC
Moi! que je vive encore!
Ah! dans le monde , aux yeux d'un cre'ancier , Quand on rougit, quand on se de'shonore , 11 faut mourir.
THILIPPE.
Eh non, il faut payer.
FRÉDÉRIC
Quand on rougit, quand on se déshonore, fl faut mourir.
PHILIPPE
Du tout... il faut payer ; Avant tout, monsieur, il faut payer.
FRÉDÉRIC
Et comment payer onze mille francs ?
PHILIPPE
Je n'en sais rien. . . c'est embarrassant. ... il n'y a pas d'économies qui puissent y suffire.
FRÉDÉRIC
J'ai couru chez tous mes amis.
Bah ! les amis. . . quand il faut prêter, ils sont loin. . . 11 n'y a qu'une personne qui puisse vous tirer de là.
FRÉDÉRIC
Mademoiselle d'Har ville , ma protectrice.
PHILIPPE
Il faut tout lui avouer.
FRÉDÉRIC
Je n'oserai jamais. . . je l'aime beaucoup ; mais j'en ai si peur ...
PHILIPPE
C'est égal, morbleu. . . Du courage... il faut en passer par là . . . ce sera votre punition . . . Justement la voici.