CORINNE ET OSCAR
Son frère!
Oscar, Varinville, Saint-Yves , Corinne.
VARIN VILLE , étonné.
Mon frère ! ( Bas à Saint- Yves» ) Qu'est-ce que lu dis donc?
SAINT-YVES , bas.
Tais-toi. . C'est toujours un à-compte.
OSCAR
Son frère!... Eh bien ! je l'aurais reconnu.
CORINNE
C'est singulier... Monsieur ne nous avait pas parlé... SAINT- YVES.
D'Anatole Varinville , son jeune frère... L'ingrat!... Je conçois... 11 ne devait pas compter sur moi... Depuis trois ans, je parcours l'Italie... L'amour des arts me tenait lieu de tout... Apollon et les muses sont une famille.
CORINNE
Monsieur est poète ?
SAÏNT-YVES.
Oui, madame ; je fais la poésie ténébreuse et mélanco lique... les spectres, les tombeaux, les suppliciés , les con damnés... et généralement tout ce qui est épouvantable , tout ce qui est horrible.
Monsieur est de la nouvelle secte?
SAINT-YVES , s* inclinant.
J'ai cette horreur-là... Poésie nouvelle, comme vous sa vez, qui vit de ruines, de lézards, de chauves-souris, de lierre, de crapauds... Nous ne sortons pas de là; car nous aimons les corps verts, les corps blancs, les corps bleus... le jaune aussi ; nous l'employons beaucoup, c'est bon teint... Enfin une littérature de toutes les couleurs, qui n'en a aucune.
AlR du vaudaille de VJ'lcu de six francs. Employés aux pompes funèbres, Nos auteurs , amis du trépas, Ne brillent que dans les ténèbres, Et quoique toujours gros cl gras, Et taisant leurs quatre repas , En tout tems , leur musc éplorc'e
Est en deuil
VARINVILLE.
En deuil! de qui donc?
SAINT-YVES , bas h Varinville.
Probablement de !a raison Que ces messieurs ont enterre'e.
Ils sont en deuil de la raison Que ces messieurs ont enterrée *
(Haut.) Et j'ose dire que, dans ce genre littéraire et funéraire , j'ai obtenu quelques succès.
OSCAR
Des succès... Ce doit être difficile !
SATNT-YVES.
Mais non... Je me prâne, tu ie proues , il se prône.,, nous nous prônon s... Dès qu'on sait conjuguer ce verbe-là, il n'en faut pas davantage pour obtenir un succès à noire manière, et se faire , entre amis , une immortalité à huis-clos , qui dure au moins sept à huit jours , et qu'on recommence la semaine suivante.
CORINNE, Ce doit être bien fatigant...
SAINT-YVES
Pour le public... car, pour nous autres, nous y sommes faits. (A Corinne.) Et quand nous nous connaîtrons mieux, j'espère bien que nous jelelrons ensemble les bases de nouveaux triomphes ; car on m'a cité de vous des choses charmantes... des improvisations... C'est mon genre; j'y excelle... Et puis l'on m'a parlé aussi...
CORINNE
De mes Epîtres?... de mes Occidentales?...
SAINT-YVES
Oui, vraiment.
CORINNE
J'en avais fait une avant mon mariage : Épître à celui qui m'aura; et deux depuis : Epître à celui qui ina, et « celui qui m'a eue.
SAINT-YVES
Délicieux !... Heureux les mortels privilégiés à qui vous daignerez en adresser encore !
* Varinville passe à la gauche de Corinne.
CORINNE , à Varinville.
Il est fort bien , votre frère Anatole.
VARINVILLE.
Oui, pas mal.
CO R ÏNNE , a Saint-Yves.
Si je ne craignais d'être indiscrète , je vous demanderais une petite improvisation.
OSCAR
Ah l vous ne pouvez nous refuser.
CORINNE
Pour la première grâce que je réclame de vous. SAINT-YVES.
Certainement.
VARINVILLE , à part.
Où diable a-t-il été se fourrer ?
SAINT-YVES
Si la compagnie veut m'indiquer un sujet... ( A part et regardant Varinville. ) J'espère qu'il va me demander les Ruines de Rome.
VARINVILLE, a part.
Qu'est-ce qu'il a donc à me regarder?
OSCAR
Je demanderai à monsieur un parallèle entre la tragédie et la comédie.
SAINT-YVES , à part.
Que le diable l'emporte ! {Haut.) Ce serait un sujet bien pénible, vu que, dans ce moment, les pauvres chères dames sont défuntes toutes deux.
OSCAR
Vraiment !
SAINT-YVES , déclamant.
« Seigneur, Laius est mort: laissons en paix sa cendre. »
CORINNE
Il a raison... j'aimerais mieux un sujet noble.
SAINTETES , regardant Varinville.
Oui... quelque chose de romain... quelque chose d'antique.
Puisque monsieur vient de Paris, qu'il nous dise des vers sur les dernières nouveautés.
SAINT-YVES
C'est bien vieux.
OSCAR
Sur les derniers événemens.
SAINT-YVES
C'est bien petit !... Et je préférerais quelque chose de... romain... de grandiose.
OSCAR
La Baleine ou l'Eléphant.
CORINNE
Ah î oui... la Fontaine de l'Eléphant.
Ça n'en finirait pas.
CORINNE
Eh bien! sur les nouveaux embellissemens de Paris... A votre choix.
OSCAR
Ah! oui... les embellissemens de Paris... c'est à ce sujet que nous nous arrêtons.
VARINVILLE.
Aulant cela qu'autre chose.
SAINT-YVES , à part, regardant Varinvillè. L'imbécile !... (Haut.) Il paraît que la demande générale est pour les embellissemens de Paris. ( A pari. ) Nous voilà loin des Ruines de Rome. ( Haut. ) Volontiers... Nous avons à Paris le Diorama , le Néorama...
OSCAR
Représentant la basilique de Saint-Pierre.
SAINT-YVES, regardant Varinvillè avec intention.
De Saint-Pierre de Rome.
VARINVILLE.
Précisément.
SAINT-YVES
Qu'est-ce que tu dis là?
VARINVILLF.
Moi!... rien.
Il me semblait que tu avais parlé des Ruines de
Rome... je croyais du moins avoir entendu ce mot.
VARIN VILLE, à part.
Je comprends [Haut et vivement.*) Oui oui.. ■ .. c'est
vrai... c'est ce sujet- là que je préfère.
SAINT-YVES
Il fallait donc le dire... tous les sujets me sont égaux.. * peu m'importe... et si cela te plaît... si cela plaît à l'honorable compagnie. . .
TOUS
Sans contredit.
SAINT-YVES
J'aurais préféré un autre sujet... mais enfin puisque vous voulez absolument les Ruines de Rome. . .
TOUS
Oui... oui.
SAINT-YVES
Je commence. {A part. ) Pourvu que je me le rappelle à présent. ( Brusquement, et comme inspiré. ) J'y suis... je commence. ( Passant ses doigts dans ses cheveux. )
« Où donc est la cité, métropole du monde, » En héros si fertile , en vertus si féconde ?
» Montrez-moi ses palais, ses temples, ses remparts
» Où sont-ils? quels débris s'offrent à mes regards!*...,
» O tems dévastateur! à tes coups rien n'échappe!
» Où veillait le sénat, dort un soldat du pape !
Très-beau.
SAINT -YVES, commençant à s'embrouiller, regardant Varinville et passant auprès de lui.
» Forum, que Cicéron n'a jamais trouvé sourd!
{Aux autres.') Pardon, quand on improvise. (Bas à Variwille.) Souffîe-moi donc.
» Forum, où Cicéron n'est jamais resté court
» Il était bien heureux ! que n'ai-jc son langage? » Que n'ai-je son talent? j'en dirais davantage.
( S' adressant à Corinne qui le regarde en riant. )
» Mais où trouver la rime ? alors qu'un œil fripon
» Vous fait perdre à la fois l'esprit et la raison?»
OSCAR ET VARINVILLE.
Bravo .'
CORINNE
Délicieux... {A Varirwille.) Quel dommage que la famille n'ait pas été témoin...
OSCAR
Nous allons le présenter.
CORINNE
A M. Destaillis.
OSCAR
À M. de Brévannes , un connaisseur.
VARINVILLE , bas.
Un oncle , qui a élé chambellan , et qui , maintenant , fait de l'opposition.
SAINT-YVES , à part.
C'est bon à savoir.
CORINNE
Venez, venez.
SAINT- YVES
Dans cet équipage... ce ne serait pas convenable... je vais d'abord me faire conduire à l'appartement de mon frère , pour prendre un habit plus décent.
OSCAR ET CORINNE , allant au devant de Destaillis. Eh î mais j'entends mon oncle. ( Ils sortent parle fond. )
SAINT-YVES , bas.
Ah ! mon Dieu ! et où serrer mon attirail de peinture ?
VARINVILLE , lui montrant le cabinet a gauche. Dans ce cabinet.
SAINT-YVES , ouvrant la porte.
A merveille!... qu'est-ce que je vois là?... c'est mon affaire.
VARINVILLE.
Qu'as-tu donc?
SAINT-YVES
Rien... sois tranquille. (// s1 élance dans le cabinet. Oscar, Corinne et Destaitlis entrent aussitôt. )