‹ La famille du baron; vaudeville épisodique en un acte (volume 2)Chapitre 87 sur 267 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

GAILLARDIN, ensuite EUGÈNE,

GAILLARDIN , Seul.

Repoussé avec perte! Et c'est un ami de quarante ans qui me ferait un pareil affront!... Je ne le souffrirai pas... Ah! il dit que je suis entêté... Eh ! bien ! oui, morbleu! je le serai... Mon neveu épousera Elise, ou j'y perdrai mon nom.... Précisément voilà mon pauvre Eugène. ... Il faut le préparer tout doucement.

etjgene, C embrassant.

Bonjour, mon cher oncle...

gaillardin, d'un air composé.

Boojour, mon ami. . .

EUGÈNE

Eh! bon Dieu, qu'avez-vous donc?

GAILLARDIN.

Rien!... Dis- moi , mon ami.... as-tu lu Sénèque, ce malin ?

EUGÈNE

Non... pourquoi ?

GAILLARDIN.

Tu n'aurais pas mal fait d'en lire un ou deux chapitres , pour te prémunir conlre les coups inattendus et les dé-

sappoinlemens Après ça, toi qui es philosophe tu

sais que dans ce bas monde. . .

Eugène, étonné.

Qu'est-ce que cela signifie ?

GAILLARDIN, à part.

Je le crois assez préparé. [Haut. ) Cela signifie que Brémont te refuse la main d'Élise.

EUGÈNE

Grand Dieu !

GAILLARDIN.

Je m'attendais à cette exclamation ou à toute autre du même genre. . . mais calme-toi.

EUGÈNE

Suis-je assez malheureux!

GAILLARDIN.

Là! voilà déjà la philosophie qui décampe !

EUGÈNE

Mais qui donc a parlé à Monsieur de Brémont ?

GAILLARDIN.

Eh! parbleu, c'est moi.

eugène, désolé.

Justement ce que je vous avais prié de ne pas faire.

GAILLARDIN.

Eh! bien» par exemple, voilà du nouveau! Tu crois peut-être qu'il te l'aurait donnée sans la lui demander ?

EUGENE

Non, mon oncle... mais il fallait d'abord le prévenir en ma faveur... l'intéresser à moi...

GAILLARDIN.

C'est bien aussi ce que j'ai fait !.. et avec une chaleur, une éloquence J'ai parlé de tes cinq mille livres de rentes... que j'ai même divisées en catégories!.... Je t'en ai compté ensuite quinze pour tes qualités, vingt pour ta sagesse, trente pour ton amour.., Mais le gaillard, qui sait compter, a trouvé que cela ne faisait toujours que cinq mille livres de rentes.

EUGÈNE

En vérité, vous êtes terrible, mon oncle, avec votre impatience... Je voulais d'abord obtenir l'aveu d'Elise... Car enfin, j'ignore si je suis aimé, et elle peut s'offenser d'une démarche

GAILLARDIN.

C'est ça !... et, avec tous cesbeaux préambules, on passe vingt ans en pourparlers, et l'on fait son contrat de mariage quand il faudrait faire son testament... Tu veux m'apprendre à mener les affaires; toi, qui n'as vu le monde que dans tes livres grecs ou latins!

EUGÈNE

Je ne conteste pas votre expérience... Mais j'ai remarqué, quand vous vous mêliez de quelque chose, que vous aviez presque toujours le malheur de l'embrouiller.

GAILLARDIN.

Comment, Monsieur! je crois que vous vous permettez...

EUGÈNE

Ne vous fâchez pas... Vous êtes le meilleur des oncles... Je sais combien vous m'aimez... Mais enfin , vous n'avez pas la main heureuse pour les mariages... La preuve, c'est que vous n'avez jamais pu trouver pour vous-même.

GAILLARDIN.

Je le crois bien ! Je n'ai jamais cherché... et tu en sais les raisons... Je donne déjà assez dans...Quantaux mariages des autres... c'est différent... et je ne renonce pas au tien, au moins... je suis tenace en diable.

EUGÈNE

Quoi ! je pourrais encore espérer ?...

GAILLARDIN.

Tout... si tu veux suivre mes conseils et être un peu audacieux, pendant quelques heures seulement J'ai un

moyen infaillible...

EUGÈNE

Que faut-il faire?

GAiLLA&DiN , bas , et après avoir regardé de tous côtés. Feindre d'aimer la future de Brémont.

EUGÈNE

De l'aimer !

GAILLARDIN.

De l'adorer même... ça ne serait que mieux...

EUGÈNE

Comment! la sœurd'Elise?

GAILLARDIN.

Elle-même.

EUGÈNE

Et à quoi cela me mènera-t-il ?

GAILLARDIN.

A te faire obtenir celle que tu préfèi-es... Je connais le faible de Brémont... jaloux comme un Sicilien... Tes assiduités le désoleront; et, pour se débarrasser de toi, il est capable de te forcer lui-même à épouser Elise... Eh! bien, qu'en dis-tu?... L'expédient n'est-il pas original ?...

EUGÈNE

Comment, mon oncle? Feindre un amour que je n'éprouve pas...

GAILLARDIN.

La belle malice ! on n'en fait jamais d'autres.

EUGÈNE

Mais c'est une trahison.

GAILLARDIN.

Une petite trahison de société!.,.

EUGÈNE

Inquiéter un honnête homme ! . . .

GAILLARDIN.

lien rira tout le premier!... Justement, il m'a recommandé de l'amuser d'ici à sa noce.

EUGÈNE

Parbleu ! vous vous y prenez bien !... Non , mon oncle , je ne me jouerai pas ainsi du repos de M. Brémont... Si je dois obtenir Elise, ce sera par des moyens plus honorables... j'y renoncerais plutôt.

gaillardin , ironiquement.

A ton aise, mon cher,... fais du grand sentiment, je ne m'en mêle plus. . . Soupire, lève les yeux au ciel, en contemplant de loin ta Dulcinée... regarde -la tranquillement en épouser un autre... je m'en lave exactement les mains, j ( On entend le son d'une cloche.) Ah! voici un signal fort agréable... c'est le déjeûner. . . viens-tu te mettre a table? ]

EUGÈNE

Non, mon oncle; je n'ai pas faim.

GAILLARDIN.

Cela doit être. . . Mais, comme je ne me nourris pas de soupirs, et qu'il me faut quelque chose de plus substantiel, je te quitte. . . ( Revenant. ) Tu repousses donc mes avis?...

EUGÈNE

Oh! c'est bien décidé.

gaillardin, ironiquement.

En ce cas, au revoir. ... Si jamais tu épouses Elise, ne manque pas de m'envoyer un billet de faire-part... (Riant.) Ah! ah! le pauvre garçon! qu'il est encore simple et novice !

(Il sort.)

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