‹ La famille du baron; vaudeville épisodique en un acte (volume 2)Chapitre 86 sur 267 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

BRÉMONT, GAILLARDIN.

BRÉMONT

Petite folle!, A seize ans!.,.... Il paraît qu'elle est

pressée!.... (On entend Gaillardin parlant dans la coulisse.) Eh! voilà l'ami Gaillardin.... Parbleu! tu es matinal. gaillardin, lui serrant la main.

A la campagne toujours, mon cher. .. Il est vrai que

je n'y vais jamais... à cause de ma petite place au Trésor;... mais cette fois-ci, mon chef de division n'a pu me refuser un congé de quinze jours, pour assister au mariage de mon meilleur ami; de celui qui, dans notre jeunesse, prenait toujours ma défense quand on se moquait de cette petite irrégularité dont la nature rn'a favorisée !... et qui me donne un certain laissez-aller dans le monde.

BRÉMONT

C'est vrai.... Tu avais souvent des disputes.

GAILLARDIN.

Oui; ils prétendaient que j'avais le caractère un peu de travers, comme le reste!... et sans toi!.... Ce cher Brémont!... Ah! dame, c'est que notre liaison date de loin!

BRÉMONT

Eh! oui, du collège....

GAILLARDIN.

De ce temps heureux.... où nous mettions tout en commun les déjeuners et les coups de poing.

brémont, souriant.

Je m'en souviens.... Tu me laissais toujours la plus grosse part. ... les coups de poing.

GAILLARDIN»

C'était juste... . J'avais deviné ton humeur martiale.... et c'était pour l'entretenir.... Au surplus, je ne me suis pas

trompé ; tu as fait ton chemin ! te voilà colonel en retraite,

à la vérité.... mais de la considération , une fortune honorable.... et bientôt une femme charmante.... Par exemple, je ne m'attendais pas à ton mariage.... j'avais dans l'idée que nous mourrions tous deux garçons.

BRÉMOWT.

Moi aussi, mon cherGaillardin Je m'étais résigné; je

voyais avec peine l'instant où il faudrait me séparer de mes deux jolies pupilles, les filles du brave Luceval, qu'il avait léguées à mes soins.... Je m'occupais déjà de leur établissement.... lorsque je crus m'apercevoir que j'avais eu le bonheur d'inspirer à l'aînée, à ma chère Adèle, un sentiment— qui n'est pas de l'amour sans doute , mais qui est plus tendre que la reconnaissance Tu connais son caractère aimable, sa douceur, sa raison.... Je sentais combien une pareille compagne jetterait de charme sur mes derniers

jours Que le dirai-je, mon ami? je me proposai en

tremblant; elle m'avoua qu'elle m'aurait quitté avec chagrin,.... et maintenant.... je l'aime, je l'adore comme ud fou,.... comme si je n'avais que vingt ans.

GAILLARDIN.

C'est d'autant plus flatteur! Certainement, quand, à cinquante ans passés, on inspire..,.

BRÉMONT

Chut! chut! ne parle donc pas si haut! d'ailleurs je n'ai pas cinquante ans.

GAILLARDIN.

Si fait.

BRÉMOKT.

Du tout.

GAILLARDIN.

Ecoute donG, je les ai, moi,.... et, au collège, tu étais

mon aîné.... Après ça, il est possible que, depuis le temps, j'aie été plus vite que toi et que je t'aie dépassé.

BRÉMONT

Au surplus, l'âge n'y fait rien....

GAILLARDIN.

Tu as raison,.... quand les qualités, îe caractère.... A propos de caractère, es-tu toujours jaloux?

BRÉMONT

Comment ?

GAILLARDIN.

C'est que je me rappelle que, du temps de nos petites fredaines, c'était ton péché mignon.... Tu étais jaloux!, .. oh! mais sans raison, sans sujet, car tu l'as même été d'une danseuse!. .. une vertu qui n'avait jamais fait un faux pas! ..

BRÉMONT

Ah ! mon ami, je suis tout-à-fait corrigé .... A mon âge

Fi donc!

GAILLARDIN.

C'est juste.... Et puis un mari jaloux.... c'est classique en diable!.... I! faut marcher avec son siècle.... Aussi, maintenant je suis sûr que lu verrais un jeune homme faire la cour à ta prétendue , sans t'en affecter le moins du monde....

BRÉMONT

C'est-à-dire, jusqu'à un certain point....

G AILLARD1N , SOUriatlt.

Ah ! diable , cela t'inquiéterait ?

BRÉMONT

C'est selon!... Mais pourquoi me dis-tu cela!.... Est-ce que tu aurais remarqué quelque chose?

GAILLARDIN.

îîon, c'est une supposition.

BRÉMONT

Si l'ait! je le vois,.... ta question n'a pas été faite sans

motif.... Un jeune homme,... un de nos voisins.... s'est peut-être permis;.... et tu ne m'avertis pas?....

gaillardin, riant.

Tu dieu ! comme tu es corrigé !. . . . ça fait plaisir à voir !..

brÉmont, honteux.

Comment! vrai! c'était une plaisanterie! Tu n'es pas changé non plus, toi.... Toujours aussi taquin et aussi entêté qu'au collège —

gaillardin, lui prenant la main.

Allons, ne te fâche pas.... Je suis d'autant plus maladroit de te tourmenter que j'ai quelque chose à te demander.

BRÉMONT

Toi?

gaillardin , d'un air grave.

C'est sérieux.... Une pétition matrimoniale que je veux te présenter!.... Ecoute : tu as deux pupilles, tu ne peux pas les épouser toutes deux.

BRÉMONT

Est-ce que tu voudrais m'imiter?

GAILLARDIN.

Non, mon ami; le mariage est toujours un fardeau;.... et, quand on en a déjà un qui, quoique léger, n'en est pas moins assez désagréable (// montre son dos), il ne faut pas en prendre plus qu'on n'en peut porter!... Je garde donc le statu quo antè bellum.... Ce qui veut dire que le bossu est naturellement aimable et galant, mais qu'il doit rester garçon.

BRÉMONT

Mais, en ce cas, pour qui donc?

GAILLARDIN.

C'est pour mon neveu que je te demande la main d'Elise, la sœur cadette.

BRÉMONT

Ton neveu Eugène ?

GAILLARDIN.

Que j'ai amené avec moi.... Joli garçon, n'est-ce pas?

BREMONT

Oui, mais un enfant,.... un écolier....

Parce qu'il vient de finir sa philosophie !... ça n'empêche pas d'être amoureux , mon ami ; au contraire !

BREMONT

Ça m'étonne!.... Lui qui est si timide, qui rougit dès j qu'on le regarde....

GAILL A.RD1N.

Il est vrai qu'il ne me ressemble pas... Au physique... il a peut-être raison... mais au moral il à tort. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le lancer... l'engager dans quelque bonne folie... parce qu'au fond... je l'aime comme mon fils... Bah! j'y ai perdu mon latin.... C'est un sage, un moraliste... Ensuite, je n'ai rien à lui laisser après moi... Alors je n'ai pas le droit de le contrarier, et je suis toujours de son avis!... « Tu aimes Élise, mon neveu ; tu n'oses pas la « demander?... Je m'en charge,.. Tu n'as que cinq mille tint vres de rentes.., mais mon ami Brémont n'a rien à me refuser , etc. . . »

brémont.

C'est ce qui te trompe.

gaillardîn, étonné.

Comment! tu me refuses ?

BRÉMONT

J'en ai bien du regret... mais, je te le repète, ton neveu est un enfant qu'une femme raisonnable ne peut pas encore distinguer... Son peu de fortune ne serait pas un obstacle, si, d'ailleurs, je n'avais pris des engagemens avec un de mes voisins... un peu vieux, mais qui a plus de soixante mille francs de rentes... Tu sais combien j'aime à tenir mes promesses.

GAILLARDIN, fâché.

Surtout aux gens qui ont soixante mille francs de rentes!

BRÉMONT

Allons, tu es piqué.... tu as tort — et je suis persuadé

IO

que quand tu y auras réfléchi... (Il regarde d sa montre' Mais voici l'heure du déjeûner... Toi, mon ami, console ton neveu... Il n'y a que quatre jours que vous êtes ici, sa passion ne peut pas encore être bien sérieuse.,.

GA1LLARDIN.

Erreur, mon ami! elle a déjà fait des ravages épouvantables , et je crains même que Ion refus ne porte mon pauvre Eugène à quelque acte de désespoir.... à quelque coup à la TVertker.

BRÉftlONT.

Ah ! mon Dieu I

Que veux-tu ? c'est un défaut de famille.... Nous nous embrasons subitement , et quand nous aimons , il n'y a plus de raison pour que ca finisse.

BREMONT

C'est un malheur sans doute..- et je suis désolé Mais

j'espère que cela n'ira pas si loin !... Je vais voir si ces demoiselles sont prêtes, et l'on sonnera pour vous avertir. En attendant, reprends ta gaîté, et songe que jusqu'au moment de mon mariage , je compte sur toi pour nous amuser!...

(Il sort.)

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