SCENE V
VARINVILLE, SAINT-YVES, portant sw^ son dos un équipage de peintre en voyage y et entrant par le Jond^
Beau point de vue!... Ces ruines font admirablement, et je veux demander au propriétaire la permission de les croquer d'ici.
VAKINVILLE.
Qui vient là?
SAINT-YVES
Sans doute le maître de la maison... £h ! ce cher Varinville.
VARINVILLE.
Mon camarade Saint-Yves 1... que j'ai à peine revu depuis le collège... depuis ton prix de rhétotique*
SAINT-YVES
Tu t'en souviens encore ?
VARINVILLE.
Ainsi que de la belle pièce de vers que tu nous récitas ce jour-là.
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SAINT-YVES
Les Raines de Rome J'y pensais, en regardant ces
tourelles. ( DéclamanL)
%< « Où donc est la cité , métropole du monde !
• » £n vertus si fertile, en héros si féconde?
» Montrez-moi ses palais » sts temples , sts remparts
» Où sont-ils ?..... »
(Riant.) Et cœiera.,. JTai, çrâce au cîel , oublié le reste... Ah çà ! est-ce que tu serais ici chez toi P
VARINVILLE.
A peu près.
SAINT-YVES
Je te fais mon compliment... Tu as là le plus beau châ^ leau rainé que j'aie vu.
VARINVILLE.
C'est une ancienne demeure féodale , appartenant à une des premières familles du Yendômois... au vicomte Destaillis, riche propriétaire et gentilhomme arriéré, qui^ dans ses Idées ^ aime mieux de vieilles tourelles qu une maison neuve.
SAINT-YVES
Il a raison ; il n^ a pas de comparaison pour l'effet.
VARINVILLE.
Tu ne songes qu'à ta peinture... Tu es donc toujours artiste.?
SAINT-YVES
Oui , mon ami... et toi?
VARINVILLE , avec satisfaction.
Au contraire... je suis millionaire.
SAINT-YVES
Cela ne m'étonne pas... En sortant du collège, tu avais déjà des dispositions... tu me prétais toujours de l'argent.
VARINVILLE.
Je suis encore à ton service : ta n'as qu'à parler.
SAINl'-YVES.
Merci j mon cher camarade ; je n'ai plus besoin de rien*, je suis riche aussi.
VAUDEVILLE ÈPTSODIQUE. i3
VARINVILLE.
Tu as fait comme moi; tu as joué à la Bourse.
SAINT-YVES
Pas si bote.
Air de Préville,
Sar cette route ^Joù l'ardeur vous emporte ,
Trop de gens se sont égares ; Maïs un beau jour la fortune, à ma porte,
Vînt h frapper moi, je lui dis : « Entrez. »
Elle frappa ; moi , je lui disj: « Entrez, »
Je te vois rire , ô grand capitaliste:
Oui, cVtaît bien pour moi qu'elle venait; Mais, comme toi, j'en doutais en effet; Car, la voyant entrer chez un artiste j
Pavais cru qu'elle se trompait.
VARINVILLE, C'est un bonheur unique.
SAINT-YVES
Que je partage avec soixante ou cent mille individus . . . Tu sais que j'étais d'une bonne famille ; mais, ruine' à la révolution, je me suis lancé dans l'atelier de Gérard, de Gîrodet. . . et , comme tant d'autres , j'ai dit à mon pinceau : « Fais*moi vÎQre^ . • » C'est tout au plus s'il m'obéissait. . . mais j'étais jeune , j'étais amoureux . . . avec cela tout est beau.
Amoureux !
SAINT-YVES
Oui , mon ami. . • un amour de haut étage y au faubourg Saint-Germain.... une inclination mutuelle... une jeune personne charmante , que son père emmena de Pans un beau matin , sans me donner son adresse. .. 11 y a de cela deux ans , et j y pense toujours. . . Timage de ma belle est toujours là. . . dans mon carton et dans mon cœur. . . Mes regrets sont d'autant plus vifs , que;, quelques mois après son départ, je reçus une invitation.
VARINVILLE.
A dîner en ville T
SAINT-YVES
A peu près. . . Je t'aîjdit que j'avais eu l'avantage de
Digitizêd by
i4 LA FAMILLE DU BARON,
Eerdre à la rëvolation tout le bien de ma famille.. . Eh îen I mon amî , on daignait m'admeitre , mot , et de nombreux convives , au splcndide festin de Tindemnilé , où , pour ma part , j'ai été fort bien traité.
VARINVILLE.
Vraiment î
SAINT-YVES
Vingt à vîngt-cinq mille livres de rente... c'est fort bonnéte. • . Mais fidèle aux pinceaux qui m'avaient secouru dans la détresse , je ne les ai point abandonnés dans ia fortune.» . Je suis resté artiste pour mon plaisir , mon bonheur. . . Je voyage à pied , incognito , courant les aventures. •• poursuivant ma belle fugitive^ que j'adore toujours... et en cherchant une maîtresse, je rencontre nu ami. • . Tu vois que c'est encore une indemnité.
VARINVILLE.
Ah ! que tu es heureux !• . . Un nom , de la naissance et de la fortune.
SAINT-YVES
Cela te va bien y toi , qui es quatre ou cinq fois plus riche que moi.
VARINVILLE.
Cela ne suffit pas.
SAINT-YVES
Laisse donc. . . est-ce que l'argent ne donne pas tout P
VARINVILLE.
Cela ne donne pas... de parens.
SAINT-YVES
Des parens ! ... A quoi bon ? . . . il en faut pour venir au monde; mais t'y voilà... et une fois qu'on a le nécessaire. . .
VARINVILLE, avec embarras.
Oui, quand on Taé
SAINT-YVES
Est-ce que tu n'as pas, comme tout le monde, un père et une mère V
VARINVILLE.
Tout au plus.
Gcx)gt^-'
VAUDEVILLE ÉPISODIQUE. i5
SAINT-YVES
Qa'est-ce que cela signifie ?. • . explique- toi.
VARIN VILLE, G^est que justemenl le difficile est de l'expliquer. ... Ne connais- tu pas des ouvrages , d^ailleurs fort estimables. . . mais qui ne portent point de noms d\iuteurs ?
SAINT-YVES
Oui. . . qu'on appelle des productions anonymes.
VARINVILLE.
Eh bien ! . . . voilà ma situation. . . je suis un ouvrage de ce genre.
SAINT-YVES
Et c'est ce qui t'afHige ?
Air du vaudeville de Partie et Revanche.
Vraiment , je te croyais plus sage ; Quand la fortune a comblé tous tes vœux ,
De ses dons fais un bon usage,
Amuse-toi I fais du bien tu le peux,
Et tends parfois la main aux malheureux.
En toi , que chacun trouve un frère ; Une famille est bien douce à ce prix.
On ne peut pas 'se faire un père , On peut toujours se faire des amis.
D'ailleurs , il y a tant de grands hommes qui ont commencé comme toi.. . et M. de La Harpe , et M. d'Alembert.* . et le beau Dunois !
Le beau Dunois ne voulait pas se marier.
SAINT-YVES
Tu veux donc te marier?
VARINVILLE.
Eh ! oui , mon cher. • . je veux m'allier à la famille la plus noble de la province. •. parce que, quand on est riche, il faut un rang , un nom. • • de la considération.
SAINT-YVES
Je croyais avoir entendu dire que tu étais baron.
VARINVILLE.
Baron de Varinville. . . c'est un titre que je me suis
i6 LA FAMILLE DU BARON,
donné.. . J'ai acheté , sur vieux parchemins, une généalogie toute neuve , où je descends d'un Yarinrille lue à la croisade.
SAINT-YVES
Ces croisades ont été bien utiles pour les familles.
YAUINVILLE.
Mais ça ne suffit pas. . . les Destaillis veulent en outre des parens vivans.
SAINT-YVES
Vraiment î
Il leur en faut.
SAINT-YVES
Et combien ?
VARINVILLE.
Pas beaucoup ; mais enfin ce qu'il faut pour composer une famille raisonnable.
SAINT- YVES
«Teatends. . . d'abord un père et une mère* . . c^est de première nécessité.
VARINVILLE.
Non.. • je les ai faits malades ; et l'on peut s'en passer.
SAINT-YVES
C'est une économie. . • 11 ne te faudrait alors qn^un ou deux ondes, une tante et quelques cousins.
VARINVILLE.
Oui , mon ami.
SAINT-YVES
C'est facile; et.. . ( ÉeoulanU) Chk.
Air : Pavera signora.
Mais tais-toi ;
Car vers moi Qaclqu'aa s^avance :
Et j*enteAds
Des accens Doux et touchans.
Da silence, Ecoatons bien , Ne disons rien.
VAUDEVILLE ÉÏ>BODÏQUE. 17