CHAPITRE VI
Nous avons suivi la chaîne des générations, et nous voilà arrivés enfin à la mère et au père de Jean-Jacques. Les pages rayonnantes des Confessions vont éclairer maintenant et colorer les dossiers de pièces d'archives et les extraits des vieux registres que nous continuerons à compulser et à dépouiller : car nous en aurons besoin pour compléter les récits de Rousseau, et pour recti^ fier le narré des événements qu'il n'a sus que par ouï-dire, ou qui se sont brouillés dans ses souvenirs lointains et confus.
Rousseau n'a pas connu sa mère, qui mourut huit jours après être accouchée de lui; mais son
père lui a beaucoup parlé d'elle. Les charmants souvenirs qu'évoquait Isaac Rousseau, en s'entretenant avec son fils de la femme qu'il avait aimée et perdue, nous les retrouvons dans les Confessions : « Ma mère avait de la sagesse et de la beauté. Ce n'est pas sans peine que mon père l'avait obtenue. Leurs amours avaient commencé presque avec leur vie : dès l'Age de huit à neuf ans, ils se promenaient ensemble tous les soirs sur la Treille ; à dix ans ils ne pouvaient plus se quitter.... Chacun d'eux jeta son cœur dans le premier qui s'ouvrit pour le recevoir. » Je veux bien qu'Isaac Rousseau et Suzanne Bernard se soient aimés aux premiers jours de leur adolescence; mais le fait est qu'ils étaient l'un et l'autre dans leur trente-deuxième année, quand ils se marièrent.
Nous n'avons pas le portrait de Suzanne Bernard. Elle était jolie sans doute, et savait plaire. Le résident de France à Genève, M. de la Closurc, l'avait remarquée ; longtemps après il se souvenait d'elle, et il en parlait à Jean-Jacques. Le Consistoire, de son côté, la suivait aussi du regard; il était offusqué de ce qu'étant jeune fdle, elle recevait les visites de M. Vincent Sarasin, un homme de trente-six ans, père de deux
enfants ' ; il avait l'ail un riche mariage, et appartenait à une des familles de L'aristocratie genevoise.
II n'y a pas lieu de s'égarer ici en des soupçons qui seraient tout à l'ait sans fondement. Le registre du Consistoire, qui revient sur cette affaire à maintes et maintes reprises, ne parle de rien autre que de simples visites, quand tout à côté, sans fausse pruderie, il met rondement les points sur les i pour des fautes autrement graves dont tels ou telles étaient coupables. Il n'était pas admis à Genève qu'un homme marié se permît de compromettre une jeune fille en allant lui rendre visite; et quand les exhortations privées des pasteurs ne suffisaient pas à empêcher ce commerce, le Consistoire intervenait, et il était obéi. Voilà tout. Nous allons suivre pas à pas le déroulement
1. Le cadet, Jean Sarasin, pasteur à Genève, fut un des membres de la commission consistoriale devant laquelle Rousseau comparut en 1754, quand il voulut rentrer dans l'église protestante.
Après la Lettre à d' Alembert sur les spectacles, Jean Sarasin écrivit à Rousseau pour le féliciter : « Je relirai souvent votre lettre, lui répondit Jean-Jacques, pour y méditer, sous la forme d'éloges, les leçons de mon devoir. Que ne suis-je à portée de l'apprendre quelquefois dans vos éloquents sermons, tels que celui Sur le citoyen, que j'eus le bonheur d'entendre il y a quatre ans, et que je n'oublierai de ma vie! »
de cette affaire, en n'omettant rien que des détails de procédure.
Registre du Consistoire, 13 juin 1695. A été représenté que M. Vincent Sarasin continue à voir Mlle Bernard, nonobstant de réilérées exhortations et remontrances qui lui ont été faites pour s'abstenir absolument de la voir et avoir un commerce avec elle.
Avisé de les appeler, avec Mme Bernard la mère.
Registre du Consistoire, 27 juin. A été représenté par M. le Modérateur (le pasteur Sarasin, parent éloigné de Vincent) que M. Vincent Sarasin l'était venu voir pour lui dire qu'il était surpris qu'il soit appelé au Consistoire au sujet de la demoiselle Bernard, après la représentation qu'il avait faite à M. le pasteur Gaudy, précédent Modérateur 1 : lui ayant dit que son dessein était d'abandonner ce commerce, qu'il y renoncerait, et qu'il requérait de le libérer dudit appel; et dans la suite, en lui témoignant qu'il était bien disposé de satisfaire en cela à la volonté de cette vénérable Compagnie, sans lui promettre absolument qu'il quitterait entièrement ledit commerce'1, et qu'il ne la verrait plus; mais qu'il tâcherait de contenter en cela le Consistoire.
Sur quoi, après avoir ouï le rapport de M. le pasteur Bernard, pour obtenir de même la libération de l'appel de madame sa belle-sœur et de la demoiselle Bernard,
\. Le Modérateur présidait le Consistoire et la Compagnie des pasteurs. Une rotation était établie, qui appelait chaque semaine un des pasteurs de la ville à remplir pour huit jours les fonctions de Modérateur.
2. Le secrétaire du Consistoire, dans son procès-verbal, reproduit scrupuleusement les explications hésitantes el contradictoires de son collègue.
sa nièce, a été avisé, nonobstant la représentation de M. Bernard, de demeurer audit appel, et le continuer pour tous trois à jeudi prochain.
liegistre du Consistoire, 11 juillet, A été représenté par M. le Modérateur que M. Vincent Sarasin et la dame Bernard l'étaient venus voir pour le prier, l'une et l'autre partie, de pouvoir être dispensés de comparoir céans 1 et de les faire libérer de l'appel, promettant l'une et l'autre de ne se plus voir ni fréquenter, directement ni indirectement.
Avisé, attendu la promesse que M. Vincent Sarasin et les dames Bernard ont faite à M. le Modérateur, on suspend leur appel; et au cas qu'on apprenne que contre leur dite promesse ils se revoient et fréquentent, ils seront rappelés sans en délibérer davantage; et M. le pasteur du quartier, chargé de leur prononcer l'avis du Consistoire.
Registre du Corwstoire, 18 juillet. A été représenté qu'on aurait vu au Molard, proche le théâtre sur lequel ces opérateurs vendent leurs drogues et jouent leurs farces et comédies2, la demoiselle Bernard, travestie en homme ou en paysanne.
\. On comprend cette répugnance des dames Bernard et de M. Sarasin à paraître en Consistoire. Cette comparution avait quelque chose de pénible. 11 était désagréable de s'entendre admonester en présence de vingt ou trente personnes, pasteurs ou Anciens. C'est un sentiment que Jean-Jacques a exprimé vivement dans sa lettre du 8 août 176b, adressée à M. Du Peyrou : « Ignorait-il (M. de Monbnollin, pasteur de Motiers) que paraître môme en Consistoire est une peine ignominieuse, un affront cruel pour un homme de mon âge, surtout dans un village où l'on ne connaît d'autres matières consistoriales que des admonitions sur les mœurs? »
2. On s'étonne que les baladins qui donnaient ce divertissement au public genevois eussent réussi à obtenir à cet
Avisé de s'informer de la vérité de ce fait, et rapporter dans la huitaine.
Begistrc du Consistoire, 25 juillet. A été représenté que le rapport fait il y a huit jours, concernant le travestissement de la demoiselle Bernard au Molard, pour voir jouer la comédie, était véritable : s'y étant bien trouvée travestie en paysanne.
Avisé que M. le Modérateur la fera appeler pour l'en censurer.
Registre du Consistoire, 1er août. A été représenté par M. l'Ancien Pictet que s'étant exactement informé suivant sa commission, concernant le travestissement par la demoiselle Bernard, pour voir la comédie au Molard, il aurait appris par gens dignes de foi, que, nonobstant ses négatives, elle en était suffisamment convaincue, y ayant divers témoins, gens d'honneur, qui l'ont vue et lui en ont dit les particularités. 11 est bien vrai qu'elle y revint le même jour avec ses habits ordinaires, ayant même dit à ces personnes qui lui parlèrent touchant son travestissement, qu'elle l'avait fait pour n'être pas
effet l'autorisation du gouvernement. Toujours est-il que le Consistoire, mécontent au plus haut degré, envoya des députés au Conseil, pour faire « une forte et sérieuse remontrance sur la permission donnée aux frères Lescot, médecins spagiriques {c'est-à-dire débitant des remèdes chimiques), de dresser un théâtre pour y vendre leurs remèdes; et, comme il leur a été aussi permis d'avoir sur ledit théâtre des violons, d'y danser et d'y faire quelques représentations, le vénérable Consistoire n'a pu apprendre la chose sans gémir, dans la juste douleur qu'il a de voir que cette ville qui jusqu'à présent, avait été intacte du côté de la mômerie, de la comédie et de la balade, s'y soit laissée entraîner. Sur quoi ayant été opiné, il a été dit qu'en tant que lesdils frères Lescot et leurs gens ne commettront sur leur théâtre aucune indécence, ni de parole ni de fait, ni par postures ni par gestes, on demeure à la permission à eux donnée. »
connue de M. Sarasin, ayant même offert qu'on en fit l'information, et n'avait point voulu comparoir par devant M. le Modérateur qui l'avait l'ait appeler, suivant l'ordre de cette vénérable Compagnie.
Avisé de l'appeler.
A été représenté que M. Vincent Sarasin s'en était allé, un jour de cette semaine, chercher la demoiselle Bernard, en leur jardin, et qu'ayant trouvé la porte fermée, il rompit la haie du jardin voisin, faisant une ouverture pour y pouvoir entrer S et y ayant trouvé M. le pasteur Bernard, celui-ci l'obligea de se retirer par le même endroit qu'il y était entré; et étant retourné peu de temps après, et frappé à la porte, croyant qu'elle y était bien : ce qu'il fit à deux diverses fois, nonobstant la promesse par lui faite de ne plus la voir ni fréquenter.
Avisé de l'appeler.
Registre du Consistoire, 8 août. A été représenté par M. le Modérateur que M. Vincent Sarasin le serait venu voir pour lui dire qu'il était surpris qu'on l'eût appelé au Consistoire pour être entré dans le jardin de M. le pasteur Bernard : ce qui lui était arrivé parce qu'étant en marché d'acheter le jardin joignant celui dudit spectable Bernard, et l'étant allé visiter en dedans et en dehors, tant le jardin que la maison où il y avait des réparations à faire, il serait entré pour ce sujet au jardin de M. Bernard, dans lequel, y ayant rencontré ledit spectable pasteur Bernard, il lui dit d'abord le sujet pour lequel il y était entré, et que ce n'était point pour y voir Mlle Bernard, sa nièce, qu'il savait bien n'y
\. Cela rappelle une scène du joli roman de Charles de Bernard : Un homme sérieux, où le héros, qui apparaît aussi à travers le feuillage, est comme ici repoussé avec perte.
être pas; — et partant, requiert le vouloir libérer dudit appel.
Avisé de continuer à l'appeler.
A été représenté encore par M. le Modérateur que les dames Bernard, mère et fille, Tétaient venu voir, pour le prier de représenter à cette vénérable Compagnie, de leur part, que le rapport qui a été fait contre la demoiselle Bernard, qui a causé son appel céans, n'est point véritable, et que celui qui l'a fait n'oserait le soutenir, puisqu'elle n'a jamais paru au Molard, travestie pour la comédie, y étant allée avec ses habits ordinaires, ainsi qu'elle peut le justifier.
Avisé, attendu qu'elle a été appelée pour son mensonge et désobéissance, de continuer à l'appeler.
Registre du Consistoire, 15 août. A été représenté par M. le Modérateur que Mlle Bernard lui avait dit qu'étant appelée au Consistoire, elle lui déclarait qu'elle ne comparaîtrait point, qu'on ne lui nomme les accusateurs du rapport fait contre elle, qui a causé son appel, pour n'être véritable, ainsi qu'elle le soutient par serment.
Avisé, après avoir ouï la représentation de M. le pasteur Bernard, faite sur ledit appel de sa nièce, que nonobstant les raisons alléguées par ledit spectable pasteur pour l'en exempter, on demeurera audit appel.
Registre du Consistoire, 22 août. A été fait lecture d'un mémoire produit par M. le pasteur Bernard, de la part de la demoiselle Bernard, sa nièce, au sujet de son appel céans, par lequel elle représente les raisons qu'elle avait de n'avoir pas comparu aujourd'hui.
Avisé, attendu sa rébellion et désobéissance, d'en faire renvoi (au Conseil).
Registre du Conseil, 23 août. Vu le renvoi du vénérable Consistoire, du jour d'hier, contre la demoiselle Suzanne Bernard, portant qu'ayant été appelée par
devant ledit vénérable Consistoire, à diverses fois, elle ne daignait y comparoir : a été dit qu'elle soit appelée sur-le-champ pour rouir sur son relus; et étant sur ce ouïe, lui a été ordonné de s'y présenter jeudi prochain.
Registre du Consistoire, 27 août. A comparu demoiselle Suzanne Bernard, appelée pour son mensonge, d'avoir nié d'avoir été, travestie, au Molard pour voir la comédie; et pour sa désobéissance, ayant été contrainte de comparoir par autorité du Conseil. Laquelle a nié formellement ledit travestissement, n'y ayant été que dans ses vêtements ordinaires, lui étant fait tort parcette accusation; que ses accusateurs, lui étant confrontés, ne pourraient le lui soutenir.
Avisé, nonobstant sa négative, qu'on est très bien informé de la vérité dudit travestissement, de quoi on l'en censure grièvement , et de sa désobéissance , de n'avoir voulu comparoir que contrainte par l'autorité du Conseil, en l'exhortant sérieusement de n'avoir plus aucun commerce avec M. Vincent Sarasin.
Ce sont là tous les documents qu'on peut recueillir aujourd'hui sur ce procès. Nous ne sommes guère en mesure de le reviser. Je ne sais si quelque galant lecteur voudra croire aux dénégations de Suzanne. Le Consistoire paraît bien sûr de son fait. Admettons donc que la jeune fille se soit déguisée en paysanne pour aller voir les farces qu'on jouait sur un petit théâtre. Ce travestissement était une espièglerie, que sans doute la nièce d'un pasteur ne devait pas se permettre;
aussi est-il tout simple, étant données les mœurs genevoises du bon vieux temps, que le président du Consistoire la mandât chez lui pour la morigéner. Elle eut le tort de se refuser à comparaître : mutinerie maladroite, dont elle fut sévèrement punie, puisqu'elle fut appelée alors à recevoir en plein Consistoire la remontrance qui lui était due. Le nouveau refus qu'elle fit encore, aggrava la situation de la jeune rebelle. L'huissier du Conseil vint la chercher chez elle; il fallut le suivre à l'heure même, et se présenter à l'Hôtel de ville devant MM. les syndics et conseillers, qui lui intimèrent l'ordre d'aller recevoir de MM. les pasteurs et anciens les réprimandes qu'elle avait méritées. Il fallut obéir.
Quant aux assiduités de M. Vincent Sarasin, Suzanne eût pu dire au Consistoire, comme Célimène à Alceste :
Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?
Mais cette fréquentation faisait tort à une demoiselle à marier. L'autorité consistoriale, en y mettant un terme, se comportait paternellement; la surveillance tutélaire qu'elle exerçait avec fer-
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mêlé méritait des louanges, que sans doute elle n'obtint pas de notre jeune étourdie, mais que nous autres, impartiale postérité, nous lui accordons volontiers.
Le modérateur du Consistoire avait censuré Suzanne : c'était bien; mais ce n'était pas tout. Restait M. Vincent Sarasin; il fallut plusieurs mois pour le réduire; ce fut un siège en règle, qui se termina par une capitulation.
Registre du Conseil, 31 août 1G95. Noble Vincent Sarasin, appelé céans sur renvoi du vénérable Consistoire, plaintif de ce que, nonobstant qu'il y ait été cité, il ne daigne y comparoir, ledit noble Sarasin ayant comparu, et représenté que le sujet pour lequel il a été appelé par devant ledit vénérable Consistoire, à savoir pour avoir vu la demoiselle Suzanne Bernard, dès ' la promesse par lui faite de renoncer à tout commerce avec elle, n'est pas véritable, puisqu'il n'a dès lors absolument point vu, du moins parlé à ladite demoiselle; requérant partant d'être dispensé de se présenter audit vénérable Consistoire.
Sur quoi opiné, lui a été enjoint d'y aller jeudi prochain.
Registre du Consistoire, 3 octobre A été représenté que M. Vincent Sarasin, appelé céans, n'y veut point comparoir, nonobstant les divers renvois faits au Conseil pour y être contraint par son autorité.
1. Dans le parler genevois, aujourd'hui encore, dès a le sens de depuis, après.
Sur quoi, a été représenté qu'il a un nouveau commerce avec une demoiselle de Saint-Maurice, réfugiée, qui demeure chez le sieur Légaré, qu'il fréquente et voit à l'ordinaire.
Avisé, attendu sa rébellion et désobéissance, de lui défendre par M. le pasteur du quartier, la Sainte-Cène indéfiniment, jusqu'à ce qu'il ait obéi.
Registre du Consistoire, 10 octobre. A été représenté par M. le professeur Tronchin que suivant sa commission, il aurait, en qualité de pasteur du quartier, interdit la Sainte-Cène à M. Vincent Sarasin jusqu'à ce qu'il eût comparu céans, y étant appelé. Lequel lui répondit qu'il n'y comparaîtrait point, et qu'il se retirerait plutôt de cette ville.
Registre du Consistoire, 26 mai 1696. A comparu M. Vincent Sarasin, pour requérir la Sainte-Cène, à lui défendue pour sa désobéissance de n'avoir voulu comparoir céans, y étant appelé. Lequel a témoigné avoir du déplaisir de n'avoir obéi aux: ordres de la vénérable Compagnie, en demandant pardon.
Avisé de lui octroyer, à sa requête, la Sainte-Cène pour sa consolation, en promettant de ne plus avoir de commerce avec les personnes suspectes, ainsi qu'il lui avait été défendu.
Après avoir lu et commenté tous ces extraits, textuels et complets, du registre du Consistoire, revenons aux Confessions de Jean-Jacques : « La beauté de ma mère, dit-il, son esprit, ses talents, lui attirèrent des hommages.... Ma mère avait de la vertu. » Ai-je mal interprété les renseignements
que nos documents nous donnent? Il nie semble qu'ils confirment tout ce que Rousseau dit de sa mère, et laisse entendre. Il n'y a de fâcheux, de pénible, qu'un seul mot de nos extraits, le dernier : quand le Consistoire fait promettre à M. Sarasin « de ne plus avoir de commerce avec les personnes suspectes ». Mais ce regrettable adjectif, que nous voudrions prendre pour un lapsus calami, s'il s'applique à Suzanne Bernard plutôt qu'à Mlle de Saint-Maurice, n'est sous la plume du vieux secrétaire du Consistoire ' qu'un trait de pruderie sénile. Prenez la définition que donne de la pruderie le Dictionnaire de V Académie : « Circonspection excessive sur des choses frivoles qui semblent regarder la pudeur et la bienséance ». N'estce pas ce que nous voyons dans ce mot désobligeant et déplacé du secrétaire du Consistoire?
Suzanne Bernard était une personne séduisante, et qui ne passait pas inaperçue; elle a fait parler d'elle. Dans une ville où l'autorité morale était vigilante et puritaine, où chacun prenait plaisir à l'aider dans sa tâche, Suzanne Bernard était le point de mire d'une foule de regards attentifs, soupçonneux et sévères. Un jour, bien pardonnable
1. Jean Sarasin, âgé de soixante-dix-huit ans, parent éloigné de Vincent.
encore dans sa légèreté, elle avait pris des habits de paysanne pour aller dans un petit théâtre ; les gens graves avaient eu raison de froncer le sourcil et de la gronder; mais c'était tout, et notre dernier mot doit être : Honni soit qui mal y pense! Six ans après, l'oncle de Suzanne, le pasteur Bernard, chargé d'ans et d'infirmités, vint à mourir. Dans la quinzaine qui suivit, son neveu et sa nièce, ses seuls héritiers,
étaient en difficultés et sur le point d'entrer en procès, pour lequel éviter, et vivre en bonne union et amitié fraternelle, ils ont convenu et accordé, par entremise de leurs parents et amis, ce qui s'ensuit : savoir que le sieur Gabriel Bernard aurait pour sa portion le jardin et bâtiment y construit, situé à Plainpalais; item tous les livres et instruments de mathématiques appartenant au défunt, à la réserve de quelques livres qui sont restés entre mains de la demoiselle Suzanne Bernard ', etc.
1. Minutes du notaire Daniel Grosjean, 27 mai 1701. — C'est de ces livres que Rousseau parle au commencement des Confessions : « Ma mère avait laissé des romans, nous nous mimes à les lire après souper, mon père et moi.... Les romans finirent avec l'été. L'hiver suivant, ce fut autre chose. La bibliothèque de ma mère fut épuisée; on eut recours à la portion de celle de son père (lisez : de son oncle) qui nous était échue. Heureusement il s'y trouva de bons livres : cela ne pouvait guère être autrement, cette bibliothèque ayant été formée par un ministre, à la vérité, H savant même, car c'était la mode alors; mais homme de goût et d'esprit. »
SUZANNE BERNARD. lO.'l
Suzanne eut pour sa pari un pré situé au loin, et quelques valeurs mobilières; mais c'est sans doute le joli jardin et la maison de Plainpalais que le frère et la sœur tenaient l'un et l'autre à posséder, et qui faisait le sujet de leur querelle. Suzanne fut celle qui céda; son frère lui en fut reconnaissant peut-être; et nous, très certainement, nous lui en savons gré. Ni elle ni son fils n'ont eu un caractère avide et accapareur.
Deux anecdotes : voilà tout ce qui reste du long temps de jeunesse que Suzanne Bernard parcourut, de quinze ans à trente. L'imagination voudrait la suivre dans ces heures si lentes qui se sont écoulées pour elle, dans ce loisir que tant de rêves ont traversé sans doute. On aimerait à voir ces beaux yeux que l'espérance et le désir ont fait briller, dont l'ennui a dû souvent voiler l'éclat. L'âme rêveuse de l'enfant qui était encore à naître se préparait déjà dans ces années oisives. Mais notre curiosité ne sait où porter son regard : pas une lettre ne nous reste, pas une ligne que nous puissions commenter. Du roman de cette belle personne, nous ne connaissons que le dénouement : elle finit par épouser un ami d'enfance.