CHAPITRE Y
La famille Bernard, originaire d'Arare — un des villages de la plaine verdoyante qui s'étend au pied du Salève, — avait été reçue à la bourgeoisie de Genève en 1596. Samuel Bernard, né Tannée suivante, filleul d'un riche marchand drapier, ayant perdu son père de bonne heure, fut élevé par son parrain, qui le prit pour commis. Le jeune homme réussit à plaire à l'une des filles de la maison, il obtint sa main, devenant ainsi le gendre et l'associé de son patron. Cette belle alliance fui un coup de fortune, qui plaçait ce petit-fils de paysans dans la plus haute bourgeoisie genevoise, opulente et lettrée. Ses oncles étaient Noble Claude de Griffon, seigneur de
Veynes, et Spectable Gaspard Laurent, professeur de grec à l'Académie. Il avait pour beauxfrères deux autres professeurs, l'helléniste Etienne Le Clerc, qui fut plus tard membre du Conseil, et l'hébraïsant David Le Clerc * ; et sa belle-sœur épousa un syndic, Noble Isaac Fabri, seigneur d'Aire-la-Ville. Samuel Bernard paraît avoir été lui-même un homme de mérite; on remarque dans l'inventaire de ses biens une bibliothèque bien choisie, la plus riche peut-être que possédât alors un négociant à Genève : histoire, théologie, poésie; des romans : Amadis de Gaule, VAstrée. L'aîné de ses enfants, qui fut pasteur, était aussi, au dire de Rousseau, un homme de goût, d'esprit et de savoir. De ce côté de son ascendance, l'écrivain genevois avait de qui tenir.
Samuel Bernard, qui mourut trop tôt, laissait plusieurs jeunes enfants : entre autres, Jacques, un garçon de trois ans. L'éducation de cet orphelin alla sans doute un peu à l'aventure, il devint
1. On peut lire sur eux les notices écrites par Senebier, dans le goût sentimental de son temps; il y traduit, en les abrégeant, celles que le célèbre Jean Le Clerc, leur lils et leur neveu, a placées en tète d'un recueil de leurs œuvres latines : Quœstiones sacrœ, Amsterdam, 1685. Jean Le Clerc a publié aussi des Orationeset Poemata de David Le Clerc, Amsterdam, 1087 ; on y remarque les Laudes Genevx, jolie description du pays et du lac, et les Raporum sabaudicorum. laudes.
un mauvais sujet; el c'est lui, malheureusement, qui fut le grand-père de Rousseau.
« Tu ne paillarderas point », dit un «les Dix Commandements, dans la vieille traduction protestante de la Bible. Pendant deux ou trois ans, pasteurs et parents, sages amis, anciens du Consistoire et magistrats du Conseil, tous ceux qui pouvaient avoir sur le jeune homme quelque salutaire influence, furent occupés à lui rappeler que, dans la république de Genève, ce commandement était de droit civil et pénal, en même temps que de droit divin. Amendes, prison, rien ne lui fut épargné. A quatre reprises, devant le Consistoire et devant le Conseil, il dut se mettre à genoux, reconnaître ses fautes et demander pardon; il se relevait, et n'était point corrigé.
Les registres des corps devant lesquels il fut appelé à comparaître, des mémoires, des suppliques, des confrontations, les interrogatoires que subirent et lui-même et celles qui s'étaient abandonnées à lui, nous renseignent plus qu'on ne voudrait sur tous les détails de sa vie désordonnée. Il avait vingt ans quand il écrivit le récit qu'on va lire. Les autres pièces du procès le complètent sans le contredire, comme on le verra par les notes dont je l'ai accompagné.
Il y eut dimanche sept semaines que me promenant, environ la retraite, sur le pont du Rhône, accompagne de Jean Mutin et quelques autres, nous rencontrâmes au bout du dit pont, vers la Monnaie, Jeanne Y... et Sara sa sœur, avec une autre sienne cousine, étant assez connues d'un chacun. Le dit Jean Mutin leur demanda où elles allaient? Elles répondirent assez hardiment et effrontément qu'elles cherchaient des galants. Sur quoi, le dit Mutin me dit : « Bernard, vois-tu ci une maîtresse? » Ce qui fît que je quittai la compagnie pour m'attacher à celle-ci (qui quitta aussi sa sœur et sa cousine) avec qui toute seule je me promenai, jusqu'à onze heures : pendant lequel temps je remarquai qu'elle était assez facile.
Le lendemain, à semblable heure de la retraite, allant faire un message à Longemalle, je rencontrai inopinément sa sœur Sara, qui me demanda où j'allais? A laquelle je répondis que j'allais chercher mes camarades ; et au retour je les rencontrai toutes deux, qu'elles m'attendaient en repassant, et m'ayant arrêté, nous nous promenâmes comme le soir précédent; le suivant, elle me donna des libertés bien plus grandes, et pour fuir la vue des passants, me mena dans l'escalier; et continuâmes ces privautés et promenades trois semaines durant 1 : ce que les voisins apercevant, le bruit en fut aussitôt semé, et quelques-uns de mes amis me dirent qu'elles ne manqueraient de m'attraper. A cet avertissement charitable, je me résolus de ne les plus voir et fuir leur compagnie.
Mais un soir, ne m'étant pu empêcher de passer devant un lieu où elles avaient accoutumé de m'attendre, et
1. Jeanne raconte qu'elle le rencontrait après souper, en sortant des maisons où elle travaillait de son métier.
m'ayanl arrêté, je leur protestai que je n'avais plus dessein de les voir, et lui dis adieu. Cette parole la surprit tellement qu'elle fut tout interdite, et ne me sut répondre qu'un peu après, avec les larmes aux yeux, qu'elle me dit : quel sujet elle m'avait jamais donné pour me résoudre à cette séparation? que c'étaient sans doute ses envieux qui m'avaient soufflé aux oreilles ; et quand elle vit que je persistais en ma résolution, elle me retint comme par force avec elle sur l'escalier, jusqu'à une heure après minuit, où je lui dis adieu.
Je demeurai donc huit jours sans la voir, quoiqu'elle m'attendit toujours au lieu accoutumé, voire jusqu'à onze heures et minuit, comme je l'ai vu moi-même en me promenant sans l'aborder. Ce que voyant, elle en fut si triste qu'elle en devint malade, comme du depuis elle-même me l'a avoué.
Et huit jours après, le dit Mutin, l'ayant rencontrée sous le couvert des halles, me dit : « Bernard, j'ai vu ta maîtresse si défaite de visage qu'elle ne ressemble qu'à un mort. Elle est sans doute malade de regret de ce que tu ne la vas plus voir. »
Le lendemain, passant par la rue, je vis sa sœur qui me dit si je ne la voulais point venir voir. Je montai làhaut, où je lui demandai d'où venait ce changement de visage si pâle, et d'où procédait son mal? A quoi elle ne se put tenir de répondre que j'en étais la seule cause. Sur quoi je repartis que j'en étais bien fâché, et que puisque mon absence lui avait causé ce mal, je la verrais plus souvent. En effet, le soir, je la trouvai au lieu accoutumé, et demeurai avec elle assez tard, et le lendemain de même; et me permit toutes sortes de privautés qui ne sont communes qu'à des filles de sa sorte. Me voyant en si grande licence, je lui demandai sa compagnie : à quoi elle ne répondit autre chose, sinon qu'elle
me l'accorderait pourvu que je lui fisse promesse de l'épouser dès le dimanche1.
Les choses demeurèrent en cet état jusqu'au samedi suivant, au soir, qu'elle me vint chercher au Molard pour me prier de lui faire compagnie à Malagnou, où elle voulait aller le lendemain rendre visite à une sienne commère. Et par les chemins, me pressa extraordinairement pour lui faire cette promesse : à quoi ma jeunesse et l'espérance qu'elle m'avait donnée, me firent consentir. Et le même jour, sans aucun refus, m'accorda aussi la sienne sur l'escalier de son habitation, où nous continuâmes six jours durant.
Ayant donc vu que j'étais enlacé, la Sara sa sœur, sachant tout notre trafic, me vint trouver le samedi de grand matin, comme je dormais encore profondément, et me dit que tout était prêt pour aller à la montagne 2, et me mena dans leur maison où ils m'enfermèrent 3, et me dirent que je ne sortirais pas que je ne satisiisse
1. Bernard passe ici comme chat sur braise sur un point délicat; l'entretien ne fut pas si laconique qu'il le laisse entendre; les interrogatoires établissent que Jeanne lui a représenté qu'elle n'était pas de sa condition; que ses parents ne donneraient pas les mains au mariage dont il lui parlait. A quoi il repartit — c'est lui-même qui le dit au magistrat — « que croyant qu'elle était une brave fille, il ne se souciait pas qu'elle fût riche ou pauvre; que ses parents y consentiraient assez ».
Jacques Bernard était un simple compagnon horloger; mais sa parenté, sur l'échelle sociale, était placée plus haut que celle de Jeanne.
2. On voit qu'une promenade au Salève était, alors comme aujourd'hui, une partie de plaisir que faisaient volontiers les Genevois.
3. Bernard avoue dans son interrogatoire avoir pris un repas dans l'appartement où il s'était laissé enfermer par la sœur de Jeanne.
à ma promesse; et s'en allèrent appeler M. Dufour le ministre pour signer nos annonces (de mariage) lequel le refusa, jusqu'à ce que (nous dirions : refusa de le faire avant que) M. le premier Syndic les eût signées.
Bernard avait trempé sa plume dans quelques gouttes de son propre sang, pour signer sa promesse de mariage. C'était une mode de l'ancien temps. Voiture y fait allusion dans une de ses poésies : Stances écrites de la main gauche :
Et quand, du pur sang de mes veines, Je vous écrirais mon amour....
Une lettre de Jean-Jacques Rousseau à son ami Deleyre est plus topique encore; et, vraiment, c'est à la lettre qu'elle s'applique au cas de son grand-père : « Vous avez fait une promesse de mariage? Cher Deleyre, vous avez fait une sottise; car si vous continuez d'aimer, la promesse est superflue; si vous cessez, elle peut vous donner de grands embarras. Mais peut-être cette promesse a-t-elle été payée comptant? en ce cas je n'ai plus rien à dire. Vous l'avez signée de votre sang? Cela est presque tragique; mais je ne sais si le choix de l'encre dont on écrit fait quelque chose à la foi de celui qui signe. » Le philosophe de Genève ne disait que trop vrai; la pauvre Jeanne l'éprouva bien vite.
Une fois le magistrat averti, et l'affaire ébruitée, la loi genevoise voulait que Jeanne et Bernard entrassent en prison. Malheureusement les portes intérieures n'étaient pas assez bien fermées ; les allées et venues, d'une chambre à l'autre, étaient faciles; si bien que dans la prison môme, les deux jeunes gens purent se voir de trop près. On le sut, et on les châtia en les faisant vivre de pain et d'eau pendant neuf jours.
Cette dernière faute mit à néant toutes les espérances que Jeanne pouvait fonder sur l'appui que l'autorité accordait quelquefois à des jeunes filles qu'elle en jugeait dignes. Le conseil déclara nulle et de nulle valeur la promesse de mariage que Bernard avait faite; et il les libéra tous deux après qu'ils eurent fait amende honorable, genoux en terre. Dans les mois qui suivirent, ils continuaient cependant à se voir, jusqu'au moment où Jacques Bernard eut une nouvelle liaison, qui lui procura aussi quelques plaisirs, et quelques ennuis.
C'est au printemps de l'année suivante que notre jeune homme entra une seconde fois en campagne. J'avoue que sa nouvelle conquête, Anne Z..., me plaît beaucoup moins que la première, et je passerai vite sur son aventure.
A vrai dire, nous autres qui ne pouvons que
feuilleter des papiers jaunis, nous nravons* pas vu ces visages d'autrefois; cl les aines qui luisaient dans ces veux, les cœurs qui palpitaient sous ces seins, nous n'avons, pour en juger, que quelques réponses notées par la plume d'un greffier. Mais enfin, parmi les détails enregistrés dans ces vieux papiers, il y en a qui frappent comme un éclair, ou qui séduisent comme un regard; il y en a d'autres qui sont comme des bouffées de mauvais air. Après un examen attentif et soigneux de tous les documents, une impression se dégage, et je la donne pour ce qu'elle vaut.
Jacques Bernard fut condamné à se charger de l'enfant : car cette fois il y eut un enfant. Il dut aussi payer au fisc deux cents écus pour cette récidive : il s'était tiré d'affaire la première fois avec une amende de soixante florins l.
1. Le lecteur tiendra peut-être à savoir ce que sont devenues ces deux pauvres filles que Jacques Bernard a abandonnées. Jeanne Y... lit une bonne fin; et dans son testament, « détenue au lit de maladie, elle recommande son âme à Dieu son créateur... très humblement... et le prie qu'il lui plaise de lui faire la ^râce de parachever le reste de sa vie en sa crainte; et lorsque ce sera son bon plaisir l'appeler à soi, il lui plaise, en lui pardonnant toutes ses fautes et offenses, retirer son âme en son saint paradis ».
Quanta Anne Z...elle vécut pauvre, dans une masure de la rue du Temple, qui un jour s'écroula sur elle; elle périt en même temps que quelques voisines, suffoquée sous les décombres.
A vingt-trois ans, il fit une fin; il épousa, le 29 juillet 1672, Anne-Marie Machard, fille d'un homme de loi.
Il était d'usage à Genève que les jeunes mariées fissent leur testament pendant leur première grossesse. La mort pouvait être pour elles la suite des couches; et la loi leur permettant de disposer de la moitié de leur dot, elles ne négligeaient guère de se servir de ce droit. Anne-Marie fit donc son testament trois semaines avant la naissance de sa fille Suzanne, la mère de Jean-Jacques Rousseau, laquelle vint au monde le 6 février 1673. Dans cet acte,
Considérant, dit-elle, l'étroite amitié qu'il y a entre elle et le sieur Jacques Bernard, son très cher et bien aimé mari, et les bons et agréables services qu'elle a reçus de lui, dès leur mariage, elle lègue au dit sieur Bernard la moitié de ses biens ; et au cas qu'il plût à Dieu qu'elle accouche heureusement du fruit dont clic est enceinte, et que les enfants qu'il plaira à Dieu de lui donner lui survécussent, elle lègue audit sieur Bernard la jouissance et usufruit de la moitié de ses biens.
Nous notons avec plaisir ce bon témoignage rendu au jeune mari, par une femme qui avait été trop faible avec lui : on a pu voir que les dates l'établissent. L'union conjugale paraît avoir duré ;
quatre enfants naquirent successivement. Mais Jacques Bernard mourut à trente-trois ans : il s'était épuisé de bonne heure.
Voilà un grand-père qui donne à penser : Que sera le petit-fjls? Les ombres de nos ancêtres, invisibles et présentes à notre naissance, sont les véritables fées qui s'assemblent autour des berceaux et qui nous jettent des dons heureux ou funestes, présages de nos destinées. Jean-Jacques Rousseau, qui est né trente ans après la mort de Jacques Bernard, et qui n'a jamais entendu parler de lui, a sans doute hérité, de cet aïeul peu vénérable, une de ses préoccupations les plus constantes, celle qui lui faisait dire aux derniers temps de sa jeunesse, dans les belles allées de Chenonceaux :
Une langueur enchanteresse Me poursuit jusqu'en ce séjour.
J'y veux moraliser sans cesse, Et toujours j'y songe à l'amour.
Pourquoi, de ces penchants aimables, Le ciel nous fait-il un tourment?
Mais ce n'était chez le grand-père qu'une naïve et persévérante nudité de conduite, qui faisait de lui un « fornicateur » du môme acabit que ce Robert Covelle dont Voltaire s'est amusé cent ans plus tard; tandis que chez le petit-fils, ce trait de
caractère s'est combiné avec une nature timide et rêveuse, avec une carrière vagabonde, illuminée à la fin par la gloire : l'auteur des Confessions ne nous a rien caché de ce qui est sorti de là.
Tout n'était pas mauvais d'ailleurs, Dieu merci, dans l'héritage moral que Jean-Jacques tenait de la famille Bernard. Son bisaïeul, le sage négociant Samuel, avait pu lui transmettre les vertus d'un bon commis, celles qu'il montra par exemple, en sacquittant bien du travail de bureau dont il fut chargé en 1743 par l'ambassadeur de France à Venise.
Le pasteur Bernard, après la mort prématurée de son frère Jacques, se fit un plaisir de donner des leçons à sa nièce Suzanne; et la mère de Rousseau, grâce à lui, fut une personne d'une éducation distinguée. « Elle dessinait, dit Rousseau (dans un passage que quelques éditions des Confessions ont laissé de côté), elle chantait, elle s'accompagnait du théorbe; elle avait de la lecture et faisait des vers. »