J'ai cherché, — et je crois, j'ai réussi a établir que si
l'Europe et du monde, vivent et meurent loin de la patrie. Nous sommes forcés d'aller chercher au loin des ressources que notre terrain nous refuse; et nous pourrions difficilement subsister, si nous nous y tenions renfermés. » L'affluence des réfugiés, aiguillonnés par le besoin, qui prenaient pour eux les petits métiers, poussait au dehors les fils des anciennes familles; ceux-ci voulaient des carrières qui souriaient davantage à leur amour-propre; et ne trouvant pas à se placer dans leur ville natale, ils allaient chercher fortune ailleurs. L'esprit (limitation s'en mêlait; une espèce d'instinct migratoire devenait un des éléments du caractère genevois. Cette humeur nomade, Jean-Jacques Rousseau la tenait aussi de race, c'est pourquoi, resté besogneux toute sa vie, il se trouve avoir fait autant de voyages et de plus beaux que le riche Voltaire. Tous deux ont été en Angleterre. Voltaire a fait des courses et des séjours en Belgique, en Hollande, et dans l'Allemagne du Nord; Rousseau en Dauphiné, en Languedoc, en Provence, et en Italie jusqu'à Venise. Voltaire n'est pas allé au midi plus loin
Rousseau avait dit : Le quart de nos citoyens, nu lieu de : la moitié, son assertion n'aurait rien eu d'exagéré. (Bulletin de l'Institut genevois, t. XXX11, p. 4 à 1-2.)
que Lyon ', et n'a jamais franchi les Alpes, ni même été jusqu'à leur pied.
La question d'argent, quand on se met en ménage, n'est point à négliger; et un mot est à relever dans le récit de Rousseau : « Ma mère était riche », dit-il. Nous sommes en mesure de substituer des chiffres précis à une donnée vague 2. D'après une reconnaissance que signa son mari en 1712, Suzanne Bernard avait hérité G 000 florins de son oncle le pasteur, qui l'avait élevée; J0 000 florins de sa mère; et, à ce qu'il semble, rien du tout de son père, qui était mort depuis longtemps (1682).
1. Voltaire regrettait lui-même de ne pas avoir vu les pays du Midi. 11 le disait à sa nièce, Mme Denis, dans une lettre écrite au moment ou il s'établissait a Berlin, pour lui demander de venir y tenir sa maison : Charlottenbourg , ■Z4 auguste 1750. « Si ces propositions vous convenaient, vous feriez vos paquets au printemps; et moi j'irais, sur la fin de cette automne, faire mon pèlerinage d'Italie, voir Saint-Pierre de Rome, le pape, la Vénus de Médicis et la ville souterraine. J'ai toujours sur le cœur de mourir sans voir l'Italie. »
2. Dans le contrat de mariage d'isaac Rousseau et de Suzanne Bernard, l'épouse se constitue en dot tous ses biens, notamment une pièce de pré dans un village au pied du Jura; 3 675 florins placés en prêt chez divers; une garderobe de noyer; une écritoire couverte de chagrin, la garniture d'argent; et six cuillers à café, d'argent. Isaac Rousseau donne à sa femme cent écus pour bagues et joyaux. David Rousseau assure à son fils deux cents écus, payables après son décès; et Mme Bernard à sa fille Suzanne, quatre cents écus, payables aussi après son décès, sans intérêts.
La mère de Suzanne Bernard, restée veuve avec deux enfants, avait maison en ville, maison à la campagne, et, dans son appartement, des peintures que son testament partage entre son fils et sa fille. Celle-ci dessinait, chantait, s'accompagnait du théorbe; sa mère et son oncle avaient pris grand soin de son éducation. Tout cela indique une certaine aisance. Mais en somme, avec sa dot, après la réalisation de ses espérances, la liquidation de toutes les hoiries auxquelles elle pouvait avoir part, Suzanne Bernard était à la tête de 1C000 florins de Genève, soit 8 000 livres de France. En ce temps-là, dans une ville économe et de mœurs simples, c'était un joli denier. Mais, je le répète, cela ne constituait qu'une large aisance; ce n'était pas encore la richesse.
Isaac Rousseau avait pu recueillir l'héritage de sa mère : la part de chacun des enfants fut de 1 500 florins. La succession de son père David ne s'ouvrit que longtemps après; il mourut presque centenaire, en juillet 1738.
Dans ce que dit l'auteur des Confessions de l'état de fortune de ses parents, il y a des erreurs de détails et quelques malentendus; mais en définitive, Jean-Jacques est dans le vrai. Suzanne Bernard, avec 16 000 florins, était beaucoup plus à
SA JEUNESSE ET SON MARIAGE. 12b
son aise que son mari Isaac Rousseau avec 1 500. Dans la bourgeoisie genevoise, les parents donnaient à leurs fils un métier, et une dot à leurs lilles. Tandis que Théodora Rousseau, femme de Gabriel Bernard, avait reçu de son père une dot de 200 écus blancs — plus de 2 000 florins, — ce qui constituait un solide avancement d'hoirie, son frère Isaac n'avait eu pour sa part que l'avantage, très grand à la vérité, de faire un bon apprentissage d'horloger. A lui de se tirer d'affaire et de se mettre en état de soutenir une famille. Un homme laborieux et économe, comme il y en avait beaucoup à Genève, y eût facilement réussi. L'horlogerie était florissante en cette ville, dans ce tempslà. Avec une main habile — comme était celle d'Isaac Rousseau, au dire de son fils, — après une vie de travail, on arrivait à la fortune en même temps qu'à la vieillesse. Mais Isaac Rousseau était « un homme de plaisir », en sorte qu'il dépensait l'argent aussi vite qu'il le gagnait.