‹ La famille et la jeunesse de J.J. RousseauChapitre 16 sur 35 · ISAAG ROUSSEAU, SON SEJOUR EN ORIENT ET SON RETOUR · texte numérisé non relu

ISAAG ROUSSEAU, SON SEJOUR EN ORIENT ET SON RETOUR

Suzanne Bernard et son mari étaient d'un caractère libre et fier, d'une nature aventureuse; ils appartenaient tous deux à ce que Ion appellerait aujourd'hui la jeune Genève. Un siècle nouveau s'était ouvert : les esprits émancipés sentaient arriver à eux un souffle inconnu. On entrait dans une époque de relâchement, de plaisir et de gaîté. Les pères avaient vécu dans des temps difficiles et durs; ils avaient accepté une vie étroite, soumise à des lois austères; les fils héritaient du fruit de leurs peines; de longues économies avaient fini par créer l'aisance ; le goût des arts commençait à naître.

Les marques de la race persistent indélébiles à travers les générations qui se succèdent; mais chacun de ceux qui meurent emporte avec lui quelque chose qui ne revient plus, et chaque flot de jeunesse amène du nouveau au jour. Le portrait des Genevois du xvnc siècle avait été tracé, dans le style imagé de l'époque, par Jacob Laurent qui écrivait en 1635 :

Vous avez des jugements solides et des esprits propres pour les sciences. Le courage ne vous défaut non plus, ni la constance contre tous accidents. On vous ferait grand tort, qui vous prendrait pour des casaniers et des souffle-cendres. Vous êtes passionnément amoureux de vos libertés et de votre patrie. Vous êtes du naturel des palmes qui se redressent, tant plus on veut les abaisser.

Et cependant vous n'êtes point sujets à vous troublera la façon de l'eau, à exciter les orages comme les vents, ni à vous soulever ainsi que font les vagues. Vous n'êtes pas comme ces poissons qui ne se plaisent que dans l'agitation des ondes, ni comme les chameaux qui recherchent l'eau trouble pour y boire. Vos humeurs ne ressemblent point à celles des piverts, qui se réjouissent lorsque l'air s'obscurcit et qu'il doit faire mauvais temps. II n'y arriverait aucun changement, s'il n'y avait que vous pour en être les causes.

Les Genevois du xviif siècle se reconnaissaient toujours dans les premiers traits de cette peinture; mais il en eût fallu effacer toute la seconde

moitié : elle ne répondait plus à l'humeur remuante qui amena cent ans de troubles dans la petite république.

Ils ne sont pins, ils ne sont pins les mêmes, Ces Genevois, si sages autrefois :

Trop de sang dauphinois

A conlé dans leurs veines.

Ce sont de mauvais vers qui couraient à cette époque dans la ville. Le rimeur ne savait pas son métier; mais le patriote voyait clair. La seconde poussée de l'immigration française, qui fut à Genève la suite de la révocation de l'édit de Nantes, avait introduit dans la vieille cité beaucoup de nouveaux venus, étrangers aux traditions locales, ingénieux et vifs, instinctivement favorables à tout ce qui était large et libéral. Dans les anciennes familles, les uns se raidissaient contre cet esprit novateur, les autres s'y laissaient séduire Deux partis se formaient clans la cité remuante.

On a déjà vu que la famille Rousseau appartenait à ce qu'on appellerait aujourd'hui l'opposition libérale. Elle était de bonne et ancienne bourgeoisie, et avait quelques attaches avec la société aristocratique. M. Galifïe, l'auteur des Notices généalogiques sur les familles genevoises, a

écrit à ce sujet une page qui mérite d'être citée, quoiqu'elle appelle quelques rectifications :

Rousseau était fort bien allié à Genève, et quelquesuns de ses proches parents étaient riches. Son père était cousin germain (lisez : neveu à la mode de Bretagne) d'une dame Passavant, dont une belle-sœur était femme de Noble Jean Revilliod, et un beau-frère marié à une demoiselle Pictet, fille d'un premier syndic.

Il était issu de germains des frères Guainier, mariés à des demoiselles Gautier, Marcet et de Normandie, et d'une dame Butini, dont la fille épousa le célèbre professeur Vernet, et fut mère de mesdames Fabri et Lullin de Châteauvieux. (Lisez : il était cousin issu de germains des frères Guainier, mariés à des demoiselles Gautier et de Normandie, et des sœurs Guainier, dont Vune épousa, le 4 février 4 694, Jacob Marcet — tige de cette branche de la famille Marcet qui fleurit encore aujourd'hui — et dont une autre épousa, le 4 5 juin 4104, Noble Pierre Butini; sa ftlle épousa le 18 avril 4 734 le célèbre professeur Vernet, et fut mère de mesdames Fabri et Lullin de Châteauvieux ; — ces dernières ont aujourd'hui de nombreux descendants dans plusieurs familles de l'aristocratie genevoise.)

Il avait eu pour parrain le syndic Jean de Budé, sieur de Vérace (lisez : Isaac de Budé, sieur de Vérace, lequel n'a point été syndic).

Une cousine germaine de son père (lisez : sa cousine germaine, puisque, dans toutes ces phrases, il s'agit d'Isaac Rousseau) avait épousé Noble Jacob Trembley, dont la famille était une des plus puissantes de la République.

Assurément, Jean-Jacques Rousseau n'avait pas besoin

de parents pour s'illustrer; et ils ne lui servirent à rien que peut-être à exciter cet esprit de susceptibilité pointilleuse qui le rendit si malheureux; mais il est bon de savoir que ce n'était pas un homme de rien, qu'il tenait à la bonne société par beaucoup d'endroits.

Ajoutons qu'un cousin issu de germains d'Isaac Rousseau, Robert Dunant, fut syndic en 17G9; que son cousin David Guainier, cité plus haut, fut le père du syndic Guainier et le beaupère du premier syndic Jean-Louis Du Pan; que le syndic Mussard, un des magistrats les plus distingués de la République, était son parent ' à un degré un peu plus éloigné (le huitième).

Tout cela est bel et bon ; mais ce qu'il y a de plus vrai dans, la page qu'on vient de lire, c'est que les parents haut placés de Jean-Jacques et de

1. Le roi Charles IX, en juillet 1563, érigeant en duché la vicomte de Thouars, en faveur de Louis III de la Trémoille, parle de « la proximité de lignage dont il (le nouveau duc) nous attouche, étant descendu de la comtesse de Taillebourg, sœur aînée du comte d'Angouléme, notre bisaïeul ». (Les La Trémoille pendant cinq siècles, III, 194.)

Le roi de France, et Louis de la Trémoille étaient parents au huitième degré.

Mais tandis qu'un roi peut se plaire à rappeler sa parenté avec un grand seigneur, son sujet, une condescendance semblable est plus difficile sans doute à des personnages d'une noblesse infiniment moindre, surtout dans une république où les rangs ne sont pas si bien marqués, et où, en conséquence, on est d'autant plus attentif à soigneusement les maintenir.

son père ne leur ont été utiles à rien, et ne se sont jamais rapprochés d'eux.

Jean-Jacques Rousseau raconte dans les Confessions qu'il avait renoué des liens de parenté avec deux de ses cousins Hussard, à Turin et à Paris. Mais le syndic Mussard ', qui était aussi son cousin, à peu près au même degré, ne jugea point à propos de rappeler à Jean-Jacques une parenté que celui-ci connaissait très bien, j'en suis assuré.

Revenons à Isaac Rousseau. Sa femme accoucha d'un fils, le 15 mars 1705. « Ensuite il fallut se séparer, dit Jean-Jacques dans les Confessions. Après la naissance de mon frère unique, mon père partit pour Constantinople. » — Il fallut se séparer, et pourquoi? Nous n'en savons pas plus

1. Tous ces noms genevois, que j'ai cités tout à l'heure, Gautier, Trembley, etc., ne disent rien à des lecteurs français; et personne ne se soucie que j'explique par le menu les titres de chacune de ces familles. Je ne parlerai que du syndic Mussard; il négocia et signa le traité de Turin, qui termina, en 17b4, les différends entre la Savoie et la république de Genève, lesquels avaient eu leur origine au xme siècle, à l'époque où la maison de Savoie commença à prendre pied dans la ville. Le syndic Mussard mit fin à un procès qui avait duré cinq cents ans; et Rousseau put dire à ses concitoyens, dans la dédicace du Discours sur rinér/alilé : « Votre souveraineté, acquise ou recouvrée à la pointe de l'épée, et conservée durant deux siècles à force de valeur et de sagesse, est enfin pleinement reconnue. Des traités honorables fixent vos limites, assurent vos droits, et affermissent votre repos. »

que raulcur des Confessions, qui n'en savait rien sans doute. Mais le ehamp des conjectures est ouvert, et il s'en présente une tout d'abord. On noiera qu'Isaac Rousseau revint de Conslanlinople une année après la mort de sa belle-mère, Mme Bernard.

S'il est vrai qu'Isaac Rousseau et Suzanne Bernard se soient aimés dès leurs jeunes années, pourquoi leur mariage s'est-il fait si tard? Et si l'amour conjugal les attachait si fort l'un à l'autre, comme Jean-Jacques l'a dit, et comme je le crois volontiers, pourquoi se sont-ils quittés si vite? Tout s'explique si la mère de la jeune fille était opposée au mariage, et si la mère de la jeune femme a su rendre la vie amère à son gendre.

La question d'argent avait sans doute sa place dans les motifs de ce départ *. Deux mois après avoir signé le contrat de mariage qui détaille les différentes valeurs dont était formée la dot assez ronde de sa femme, Isaac Rousseau avait dû emprunter mille florins. On ne voit pas pourquoi.

1. La guerre de la succession d'Espagne, qui désola l'Europe pendant plus de douze ans, avait eu les plus fâcheuses conséquences financières. L'argent se resserra; il y eut sans doute beaucoup de faillites; et l'horlogerie, qui est en quelque manière une industrie de luxe, vit peut-être se fermer ses débouchés habituels.

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Sa belle-mère consentit à lui servir de caution : elle ne devait pas être contente. L'hiver suivant, le mari prit le parti de vendre, pour avoir de l'argent liquide, une des créances qui constituaient l'avoir de sa femme. Évidemment le budget du jeune ménage était mal équilibré. On voit d'ici les yeux de la belle-mère; on entend ses discours. Elle habitait la même maison que les deux époux, et peut-être faisaient-ils ménage commun. Elle mit son gendre en fuite, oserait-on dire. Ce n'est qu'une hypothèse; mais elle est plausible, beaucoup plus que d'autres qu'on pourrait former.

Je ne crois pas, par exemple, que quelque estrif ait été la cause du départ d'Isaac pour les rives du Bosphore. Pour le faire aller si loin, il faudrait que c'eût été une grosse affaire; elle eût laissé des traces que nous retrouverions, et nous n'en voyons aucune.

Je ne crois pas non plus qu'Isaac Rousseau ait dû s'éloigner à cause de la part qu'il aurait prise aux troubles de 1707, dont Pierre Fatio fut le fauteur et la victime. S'il eût été là, certes il eût pris parti pour le démagogue qui ameutait le peuple genevois et lui rappelait ses vieux droits souverains ; mais on ne trouve pas son nom sur les

listes de suspects qui furent dressées alors, où figurent entre autres les noms de son père et d'un de ses oncles. Isaac était déjà parti plus d'une année avant que ces discussions éclatassent, puisque c'est à la date du 22 juin 1705 qu' « étant sur son départ pour faire voyage », il donne une procuration à sa femme pour gérer ses affaires pendant son absence.

Je crois volontiers à un coup de tète. Isaac avait un caractère irritable, et Jean-Jacques, pour le dire en passant, tenait bien de son père à cet égard. S'il n'a pas été proprement querelleur, c'est que jusqu'à douze ans il a été élevé par des femmes, sa tante Suzon et Mlle Lambercier; que de douze ans à seize, les coups dont son patron, Du Commun, était prodigue avec lui, ont abattu son courage; qu'enfin, dans les années de jeunesse qui suivirent , demeurant dans le besoin et se sentant sans appui, il ne put subsister qu'à force d'humilité, en sorte que l'habitude de provoquer l'adversaire lui a manqué; mais il était susceptible et se choquait facilement; et ce défaut, chez lui, se marqua singulièrement avec l'âge.

Il y a un autre trait de la nature d'Isaac Rousseau qu'on retrouve aussi chez son fils Jean-

Jacques, el qui a contribué sans doute à l'étrange détermination prise par le jeune époux : il avait quelquefois des idées qui tombaient de la lune. A vingt et un ans, nous l'avons vu mettre de côté, un beau jour, ses outils d'horloger pour prendre un violon et donner des leçons de danse. Cette lubie n'eut qu'un temps très court, mais elle dénote un homme porté à prendre son parti à l'improviste, en étonnant sa famille et ses amis par les décisions les moins judicieuses. Je crois que ce plaisir d'être singulier, ce goût des aventures, combiné avec quelques embarras financiers et quelques difficultés d'intérieur, nous donne l'explication la plus vraisemblable de cette étourdissante désertion du foyer conjugal, delà part d'un homme qui possédait une femme si séduisante, qui l'aimait, qui était aimé d'elle. Elle lui demeura fidèle; quand il revint de Constantinople, au mois de septembre 1711, après six ans d'absence, elle eut de lui son second fils, Jean-Jacques, qui naquit le 28 juin 1712. Son mari pouvait se louer d'elle ; elle lui avait « gardé la foi », selon l'expression de la liturgie nuptiale de l'Eglise protestante. Nous félicitons donc Suzanne de sa vertu; mais que penserons-nous de la prudence d'Isaac?

Un mari qui plante là sa femme, un père qui ne

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s'inquiétera guère de voir ses deux enfants quitter étourdiment leur pays et s'en aller à l'aventure : voilà noire homme. Il était d'une coupable insouciance à l'égard des siens. Son fils aîné, François Rousseau, est sans doute mort de misère dans quelque coin; avec quels sentiments pour son père? on ne sait. Sa femme et son fils cadet Jean- Jacques ont conservé jusqu'à la fin de l'attachement pour lui : c'est qu'il était aimable, malgré tout.

« On vous ferait tort, qui vous prendrait pour des casaniers et des souffle-cendres. » Ce mot, cité plus haut, de Jacob Laurent, s'applique bien à Isaac Rousseau; et ceci, du moins, est à son éloge. On doit reconnaître en lui, à côté de ses graves défauts, quelques-unes des qualités qui distinguent ses compatriotes, une certaine hardiesse, ce goût de pousser des reconnaissances dans l'inconnu, qui a conduit le savant De Saussure au sommet des Alpes. Ne pas craindre d'aller loin et de marcher seul, c'est ce qui fait les pionniers, et il y a aussi des pionniers d'idées. Pour ce trait de caractère encore, le fils d'Isaac a tenu de son père.

Celui-ci, qui passa en Orient les dernières années de sa jeunesse, y travailla de son métier d'hor-

loger, fit des montres, et vécut au milieu de « la petite assemblée genevoise », de la « petite Église recueillie dans Constantinople ». Comme son fils Jean-Jacques, qui, en 1754, fréquentait assidûment les assemblées de dévotion à l'hôtel de l'ambassadeur de Hollande à Paris *, il suivait les prêches du ministre Pierre Harenc, chapelain de l'ambassade de Hollande à la Porte ottomane : « Isaac Rousseau, nous dit son fils, avait beaucoup de religion. Galant homme dans le monde, il était chrétien dans l'intérieur* » Les services du dimanche, qu'il allait entendre avec ses compatriotes, établis comme lui au quartier de Péra, lui rappelaient la patrie absente. Ces horlogers et ces négociants, petit groupe perdu dans l'immense ville, avaient plaisir à se trouver réunis dans une chapelle ; la parole de l'orateur sacré était comme une voix du pays qui les ramenait aux émotions de leur jeunesse. En l'écoutant, ils sentaient revivre toute la poésie de leurs souvenirs. A vrai dire, leur imagination n'était sensible à aucune autre. La majesté de l'Orient, le charme de ses jours et de ses nuits, le tableau coloré de ses

1. Lire les documents que j'ai cités dans un article des Etrennes chrétiennes, de 1884 : La rentrée de Jean-Jacques Rousseau dans l'Éf/lise de Genève.

races agglomérées, les ruines de la Grèce el les traces des grands événements de L'histoire : ils contemplaient tout cela avec une sécheresse genevoise; ils étaient fermés à cet ordre de sentiments et d'idées. Jean-Jacques parle ça et là des entretiens que son père aimait avoir avec lui; Isaac lui a mis au cœur l'amour de la patrie et l'orgueil d'être citoyen de Genève; mais de ses souvenirs d'Orient, il semble qu'Isaac Rousseau n'ait pas dit un mot à son fils. Il n'avait point été frappé, semble-t-il, des spectacles qu'il avait eus sous les yeux, et qui ne lui avaient pas inspiré grand attrait. Il est curieux d'observer que cette lacune se trouve aussi chez Jean-Jacques. Quand celui-ci vint habiter Venise — une ville qui avait tant de fenêtres ouvertes sur le monde oriental, — il ne tourna jamais ses regards de ce côté. L'auteur du Café de Surate, celui de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, ont eu l'esprit et les yeux plus ouverts.

La belle-mère d'Isaac Rousseau mourut au printemps de 1710. Suzanne restait seule avec son fils François, qui avait cinq ans. L'isolement ne tarda pas à lui paraître triste et dangereux; elle rappela son mari. Il revint à Genève au mois de septembre 1711. Nous avons un témoignage qui corro-

bore à ce sujet le récit des Confessions, dans les lettres échangées entre le pasteur Pierre Harenc et la Compagnie des pasteurs de Genève :

A messieurs les pasteurs et professeurs de VEglise et Académie de Genève.

Messieurs et très honorés pères et frères en Christ, je me donne l'honneur de vous apprendre que Messieurs les États [généraux de Hollande] ont été disposés, à la réquisition de Son Excellence leur ambassadeur à la cour ottomane, de lui envoyer un ministre qui sût prêcher en flamand et en français, afin de pouvoir édifier la petite assemblée genevoise qui se trouve à Péra de Constantinople. Ayant donc reçu l'agrément de Messieurs les États-généraux pour être le ministre de Son Excellence, je me suis aussitôt proposé de satisfaire à sa pieuse intention, en leur prêchant de temps en temps en français et en leur administrant les saints sacrements. Ayant été ensuite prié par ces messieurs [les Genevois] de me charger de la conduite de leur assemblée, je me suis déterminé à le faire, voyant qu'ils le souhaitaient unanimement... de sorte que je fais à présent les trois quarts de mes sermons en français.

Je remercie le Seigneur de ce qu'il lui a plu augmenter de cette assemblée la portion qu'il m"a daigné assigner en son héritage à cultiver, et je me réjouis de vous pouvoir par là donner à connaître l'affection que Messieurs les États et que Son Excellence portent à votre République et à l'Église en particulier, que tout le monde considère avec raison comme le commencement, la source et l'asile de la religion réformée, où elle s'est

toujours conservée pure, et d'où elle s'est répandue an long et au large dans les pays et royaumes voisins, ayant fourni des pasteurs à la France, et s'étant de tout temps rendue célèbre par les grands hommes qu'elle a produits, et par l'asile qu'elle a donné à ceux qui étaient persécutés pour la vérité.... Puissiez-vous à toujours, Messieurs, être l'ornement de l'Eglise et de voire République! Puissiez-vous toujours voir luire le flambeau de votre piété et de votre érudition, au milieu des ténèbres de la papauté!...

Pierre Harenc.

Du palais d'Hollande, en Péra de Constantinople, ce 8 de juin 1711.

Cette lettre fut présentée à la Compagnie dans sa séance du 2 octobre suivant : les communications étaient lentes à cette époque. Le professeur Bénédict Pictet fut chargé de répondre au nom du corps :

Monsieur et très honoré frère,

Notre compagnie vous est très obligée de la lettre que le sieur Rousseau lui a remise de votre part. Nous sommes très sensibles à la bonté que vous avez pour la petite Eglise qui est recueillie dans Constantinople, et au soin que vous prenez de lui enseigner les vérités célestes et de lui administrer les sacrements. Nous bénissons Dieu de ce qu'on a fait choix de votre personne, sachant quelle est votre piété, votre zèle pour notre commun Maître, et votre charité. Nous vous conjurons, par les intérêts que nous prenons h la gloire de

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