Mémoires de la Société d'histoire de Genève, XIX
les empocher de passer dans un pré qui n'était pas encore fauché. Isaac Rousseau le coucha en joue. Nous n'avons sur ce conflit que le récit de la partie adverse, Pierre Gautier, qui avait été capitaine dans les chevaliers gardes du corps de l'électeur Auguste de Saxe, roi de Pologne. Il avait connu les hasards de la guerre au temps où le roi de Suède Charles XII avait mis en feu tout le Nord; il était rentré au foyer depuis quelques années.
Du samedi 10 octobre 1722. Déclaration de Pierre, (ils de Jacques Gautier, citoyen, âgé de trente-cinq ans (il en avait trente-six; mais peu importe), lequel a dit et déclaré que dans le mois de juin, en allant à Meyrin (village à une lieue de Genève), il trouva deux hommes qui étaient dans le grand chemin, vis-à-vis un pré d'icelui déclarant; et que comme il lui sembla qu'ils voulaient entrer dans ses prés, il leur dit : « Ménagez un peu nos prés » ; que sur cela, un de ces hommes qu'il a reconnu ensuite être le sieur Rousseau fils, le coucha enjoué; ce qui obligea icelui déclarant de lui dire qu'il allait chercher des gens à Meyrin pour le reconnaître. Et étant allé au galop à Meyrin, il y prit des paysans qu'il amena vers son pré, qu'il avait montré de ia main aux dits deux hommes. Mais il ne les trouva plus.
Qu'ensuite, le jour d'hier, vers les deux heures après midi, icelui déclarant étant allé pour parler au sieur Rilliet, procureur, il vit un homme qu'on lui dit être le sieur Rousseau fils, qui l'aborda et le regarda sous le nez pendant quelque temps ; et sur ce qu'icelui
déclarant lui ayant dit : « Vous me regardez bien : voulez-vous m'acheter? » il lui répondit : « N'est-ce pas vous qui vouliez me mener à Meyrin? » Et icelui déclarant lui ayant dit : a Vous vouliez bien faire une jolie action! » le dit Rousseau le prit sur-le-champ par le bras, et le mena à quelques pas, et lui dit : « Ne dites mot : venez, sortons de la ville, et nous déciderons cela avec l'épée. » A quoi icelui déclarant lui ayant répondu qu'il avait mis quelquefois Vépée à la main1, mais qu'avec les gens de sa sorte il ne se servait que de bâtons : sur quoi, le dit Rousseau tira son épée, et lui frappa un coup à la joue, dont il nous a fait voir la blessure; et icelui déclarant ayant sur-le-champ tiré l'épée, il fit réflexion qu'il ne devait pas le frapper; ce qui le porta à la remettre dans le fourreau; et plusieurs personnes étant survenues, on les sépara. Le dit Rousseau s'en alla, de même qu'icelui déclarant.
Sur la plainte du capitaine Gautier, on procéda à une information; sept femmes ou filles furent entendues comme témoins sur ce qui s'était passé le 9 octobre dans la rue des Orfèvres, où avait eu lieu la rencontre. Le magistrat ne s'occupa pas de ce qui avait été le point de départ de la querelle : l'altercation qui avait eu lieu près de
1. En 110S, pendant qu'il était au service, en Saxe, Pierre Gautier avait été mis aux arrêts pendant quelques mois, pour avoir contrevenu à l'édit qui défendait les duels. Son oncle, le syndic Gautier, sollicita en sa faveur l'intervention du Conseil de Genève, qui écrivit au roi Auguste, et obtint la levée des arrêts.
Meyrin, quelques mois auparavant. Dans les dépositions qui furent recueillies, il faut relever quelques détails qui complètent le récit qu'on vient de lire :
M. Gautier tira son épée et cria : « Tout beau! tout beau! Témoins! » et se reculait, le sieur Rousseau avançant; après quoi M. Rilliet, procureur, étant sorti de sa boutique, s'avança et les sépara. Et icclle déposante Françoise Deville ayant parlé ensuite au sieur Rousseau et lui ayant demandé d'où venait qu'il avait frappé, il répondit qu'il fallait bien qu'il se défendit contre un homme qui le menaçait de lui donner des coups de bâton....
Le sieur Rousseau dit (au milieu de la querelle) : « Écoute, tu t'en souviendras : je suis Rousseau! » répétant à plusieurs fois ces mots : « Je suis Rousseau! »
La demoiselle Deville criait : « Au secours! N'y a-t-il personne pour séparer ces gens? » Elle dit ensuite au sieur Rousseau qui passait, que c'était une chose indigne d'avoir traité M. Gautier de cette manière....
Le sieur Rousseau avait l'épée à la main; et le sieur Gautier en reculant tirait la sienne, et disait : « Je vous prends à témoin ! » Le dit sieur Gautier avait déjà reçu un coup au visage, et saignait....
La querelle avait eu lieu le vendredi 9 octobre; à la suite de la plainte portée par le capitaine Gautier, les témoins comparurent le samedi 10 et le mardi 13. On assigna Isaac Rousseau, qui ne jugea point à propos de se présenter. Le samedi 17,
un magistrat de police alla chez lui, au quartier de Saint-Gervais, pour le chercher et le conduire en prison : mais déjà le dimanche 11, il avait été assez prudent pour quitter le territoire de la République : la frontière était à quelques pas de la ville.
Après un mois écoulé, le prévenu n'ayant pas répondu aux assignations qui lui avaient été adressées par un huissier parlant à la personne de son père David Rousseau, le Conseil procéda au jugement du contumax, et Isaac Rousseau fut condamné à venir dans la salle du Conseil demander pardon, genoux en terre, à Dieu, à la Seigneurie et au sieur Gautier, des excès par lui commis, à trois mois de prison en chambre close, à cinquante écus d'amende, et aux dépens.
Nous venons de voir comment les documents authentiques racontent cette aventure. Le narré du capitaine Gautier est confirmé par tous les témoins, qui le développent sans le contredire en aucun point. Écoutons maintenant le récit que Jean-Jacques tenait de son père :
Mon père eut un démêlé avec un M. Gautier, capitaine en France, et apparenté dans le Conseil. Ce Gautier, homme insolent et lâche, saigna du nez, et pour se venger, accusa mon père d'avoir mis l'épée à la main
dans la ville. Mon père, qu'on voulut envoyer en prison, s'obstinait à vouloir que, selon la loi, l'accusateur y entrât aussi bien que lui : n'ayant pu l'obtenir, il aima mieux sortir de Genève et s'expatrier pour le reste de sa vie, que de céder sur un point où l'honneur et la liberté lui paraissaient compromis.
Les témoignages qui ont été relatés plus haut permettent au lecteur de contrôler les dires de Rousseau, et d'apprécier jusqu'à quel point il a été partial.
Il est vrai que Pierre Gautier avait un proche parent dans le Conseil ; son oncle Pierre Gautier, qui avait été premier syndic à plus d'une reprise. 11 y comptait en outre trois cousins issus de germain, et d'autres parents plus éloignés. Son grand-père maternel avait été syndic, de même que deux de ses trisaïeuls, deux de ses quartaïeuls, etc. Quarante ans plus tard, un ami d'Isaac Rousseau, Marcet de Mézières, écrivait à Jean-Jacques :
Il faut, mon cher ami, que je vous instruise d'un fait : votre livre Sur l'origine de Vinégalité des conditions, dédié à nous tous, grands et petits, n'a pas eu le bonheur de plaire aux premiers. En effet, est-il naturel de supposer quelque égalité entre des individus dont les uns comptent deux ou trois générations de syndics dans leurs familles, — et les autres, cinq ou six d'hor-
logers et autres artisans honnêtes?... Mon cher Jean- Jacques, pardonne le griffonnage d'un ancien ami de ton père.
Le mot de Marcet de Mézières, sur ceux qui comptent dans leur famille plusieurs générations de syndics, et sur ceux qui n'y voient que plusieurs générations d'horlogers, s'appliquait littéralement à Pierre Gautier et à son adversaire. Mais tout juge impartial eût reconnu qu'Isaac Rousseau avait été l'agresseur, et s'était rendu coupable d'un acte de violence qui ne devait pas rester impuni.
Quant à cette prétention de vouloir que son adversaire entrât en prison en même temps que lui, elle se référait à l'article 11 des Franchises octroyées en 1387 à la cité de Genève parl'évêque Adémar. Cet article ne permettait pas de procéder contre un laïque par enquête faite d'office : il fallait un dénonciateur qui se portât partie contre lui, qui comme lui donnât caution, ou fût emprisonné comme lui l.
Cette procédure sentait son moyen âge. Quand vinrent les temps modernes, elle était trop ancrée
1. « Laïci vero..., nec sine denunciatione vèl accusatione legitimis, capi possint nec deheant, dum tamen fidejubeant, nec per inquisitionem ex officio nec aliter possit procedl contra eos sine denunciatore vel acriisatore. El denunciator seu accusator eodem modo fidejubeat vel capiatur. »
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dans les coutumes genevoises pour être écartée. Mais la poursuite d'office, qui n'était pas admise par les franchises de la cité épiscopale au xive sièçlé, fut introduite par les édils de la République
au xyie et an xvme siècle. La jurisprudence qui s'établit à cet égard a été exposée par Jean- Jacques Rousseau lui-même, avec une netteté parfaite, dans la huitième des Lettres de la Montagne :
Un homme peut être constitué prisonnier de trois manières. L'une, à l'instance d'un autre homme qui fait contre lui partie formelle. — C'est justement ce qu'avait en vue Isaac Rousseau; mais Pierre Gautier avait déclaré « qu'il ne lui faisait pas partie », et il avait en effet le droit de s'y refuser, aux termes des édits de 1568, titre XII, article premier : « Que nul ne sera contraint, ni tenu à se rendre partie ou dénonciateur, pour raison d'offense, ou injure réelle ou verbale à lui faite... ».
La seconde, étant surpris en flagrant délit, et saisi sur-le-champ. — Nous avons vu que la police n'avait pas mis la main sur Isaac Rousseau qui, après la bagarre, s'en alla sans être arrêté.
Et la troisième, d'office, par la simple autorité du magistrat. — Voilà notre affaire. D'après les édits de 1568, les quatre syndics étaient les seuls
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magistrats compétents à cet effet. Mais, d'après les édits civils approuvés en Conseil général le
3 octobre 1713, le droit d'emprisonner appartenait aussi au Lieutenant et aux Auditeurs (articles
4 et 7 du titre XII). C'est un Auditeur qui alla chercher Isaac Rousseau pour le conduire en prison *, et son arrestation eût été régulière; mais il avait pris le large.
On se demande d'où vint le retard qu'on mit à le faire comparaître. Sans doute, l'autorité prévoyait assez ce qui allait se passer : qu'Isaac Rousseau, en s'échappant, se condamnerait luimême à l'exil. C'était une solution comme une autre, et peut-être la meilleure de toutes, dans la pensée des magistrats. La ville serait ainsi débarrassée d'un homme d'un caractère difficile et violent, qui peut-être avait déjà fait d'autres frasques encore, dont il n'est pas resté de trace écrite.
Quand le fils d'Isaac Rousseau, quand l'auteur à' Emile fut décrété de prise de corps par le Parlement de Paris, en juin 1762, on usa du même procédé à son égard. On eût pu le saisir, on se garda bien d'en rien faire. Les quatre huissiers
1. J'ai publié toutes les pièces de la procédure dans un mémoire qui figure au tome XXIII du Bulletin de l'Institut genevois.
(pii étaient chargés de mettre la main sur lui, le saluèrent en souriant, quand leur carrosse rencontra son cabriolet: arrivés à son domicile, ils constatèrent officiellement son départ.
A la mort de Suzanne Bernard, la mère de famille avait été remplacée auprès de ses enfants par son aimable belle-sœur : le foyer était demeuré. Mais quand le père fut parti pour l'exil, la famille se dispersa. Isaac Rousseau, qui s'établit à Nyon (petite ville du pays de Vaud, au bord du lac Léman, à trois lieues de Genève), ne songea pas à prendre ses fils avec lui ; il les laissa aux soins de son beau-frère Bernard, et se déchargea ainsi assez gaillardement de ses devoirs paternels, donnant à Jean-Jacques, comme Ta très bien dit M. Dufour-Vernes, un exemple qui ne sera que trop suivi.
Le fils aîné, François Rousseau, qui avait dix-sept ans, et qui apprenait avec son père l'état d'horloger, fut placé auprès d'un autre maître pour terminer son apprentissage. L'acte notarié qui fut passé à cette occasion est daté du mercredi 21 octobre: dix jours après la fuite d'Isaac. Jean-Jacques fut placé à la campagne, chez le pasteur d'un petit village, au pied du Salève.
Nature impressionnable et mobile, en quittant à dix ans le foyer paternel, Jean-Jacques Rousseau entrait dans le cours accidenté d'une jeunesse où se succédèrent beaucoup d'influences diverses; son éducation interrompue recommença à plus d'une reprise, sans jamais s'achever. Mais la fuite de son père marque le moment où s'arrêta sur lui l'action de la famille.
Chercher à ressaisir cette action dans sa source la plus haute et lointaine, presque inaccessible, dans les traditions et les caractères des aïeux; noter les ressemblances que peut avoir un fils avec un père, une mère, avec des grands-parents, que nous connaissons en définitive si peu, c'était bien conjectural, c'était une de ces entreprises qui laissent à peine espérer un demi-succès : il faut se tenir pour content d'avoir posé quelques points de repère.
Une chose au moins est certaine : Rousseau est un enfant des classes moyennes de la société genevoise ; il appartient par toute son ascendance à de très bonnes et anciennes familles. Ses quatre bisaïeuls étaient bourgeois de Genève : un horloger, un maître tanneur, un marchand drapier, un homme de loi. Et si, de plusieurs côtés, on arrive en cherchant ses origines à des familles de pay-
sans, sur d'autres points du tableau généalogique
on trouve, au nombre de ses ancêtres ou de ses collatéraux, des membres delà plus haute aristocratie de Genève, qui ont ocenpé dans la ville les magistral urcs suprêmes au xivc, au xvc, au xvic, au xviie, au xvmc siècle.
« Le caractère genevois est comme une tonsure », a-t-on dit ; et les détails donnés plus haut sur cette discipline locale, qui ressemblait à celle d'un séminaire, aideront à le comprendre. Mais cette originalité peut avoir des conséquences inattendues et fâcheuses. De même qu'un prêtre, s'il perd son intégrité, est beaucoup plus abaissé qu'un autre, un enfant de la bourgeoisie genevoise peut tomber très bas s'il ne garde pas son rang. Les égarements de sa jeunesse ont fait marcher Rousseau dans la boue; et il y serait resté, s'il n'avait trouvé sur sa route des personnes de cœur qui ont eu pitié de lui et lui ont tendu la main. Il était né bourgeois, mais il s'est laissé déchoir, et c'est pourquoi il est du bas peuple par quelques côtés de son caractère.