PASTEUR
Ayant prêché quelque temps chez les Vaudois, quelques médisants d'entre eux sont venus dire à nos Seigneurs que je n'y avais pas fait plus de fruit que le ministre Tendon, dans la vallée de Saint-Martin; si bien qu'ils m'ont conliné dans un village, où je me désennuie comme je puis avec ma sœur : ne sachant que faire, j'ai soin de me trouver tous les matins à sa toilette, de la peigner, coiffer, et de lui attacher ses colifichets; et quand je vais me promener, comme je n'ai pas de quoi entretenir deux chevaux, je la porte en trousse derrière
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moi. Cela fait rire la moitié de mon peuple, et scandalise l'autre, qui craint pour ma sœur le funeste sort de l'inlbntunée Thamar. Il n'y a pas même longtemps qu'un de mes* paroissiens de Neydens, mon annexe, voyant passer dans le grand chemin le Procureur fiscal de l'évêché de Genève, lui dit qu'il serait à souhaiter qu'il eût juridiction sur les ministres : car le nôtre, ajoutat-il, fournirait bien la matière à une de vos remontrances. Malheur à l'homme par qui le scandale arrive l!
On sait que Thamar fut une des filles de David et que son frère Amnon l'aima d'un amour coupable. Qu'on se rappelle maintenant ce que dit Rousseau de Mlle Lambercier, et du mauvais chemin que prit l'imagination de l'adolescent après qu'elle l'eut battu de verges : on reconnaîtra que la pauvre demoiselle jouait de malheur. Elle menait une vie très innocente et
1. Motifs de la conversion de Noble Minutoli, proposant de l'Académie de Genève, avec les caractères de quarante ministres de la même Académie, Modène, 1714. — Dans la seconde édition de cet ouvrage (Fribourg, 1720), le portrait de M. Lambercier a été récrit, et est tout changé; la sotte calomnie que M. de Pontverre avait eu le tort d'accueillir dans le premier texte, a disparu. L'auteur fait dire simplement à M. Lambercier : « Messeigneurs.... m'ont confiné dans un village, où je m'occupe à la lecture de quelques romans,- pour servir de délassement à mon oisiveté; et pour désennuyer ma sœur, je lui raconte de temps en temps la fable de nos élus, cachés dans les rochers de ce pays (les vallées protestantes du Piémont) comme aussi quelques traits de l'histoire des Vaudois.... »
vertueuse; et à propos d'elle, des idées saugrenues el malséantes germaient çà et là dans les têtes. A qui la faute? A la malignité humaine, sans doute; peut-être aussi, nous allons le voir, à quelques maladresses du frère et de la sœur.
La tache d'un pasteur de campagne est plus malaisée qu'on ne l'imagine. Il lui faut ménager les notables, et se garder d'indisposer les paysans. Parmi les paroissiens, combien n'y a-t-il pas de personnages incommodes ou ombrageux! C'est assez de deux ou trois mauvaises têtes pour troubler le calme et susciter de fâcheuses affaires. C'est ce qui arriva à Bossey. Le registre du Conseil nous renseignera abondamment :
10 janvier 1713. M. le Premier a dit que spectable Jacob Bordier fut le voir, la semaine dernière, en qualité de Modérateur, de la part de la vénérable Compagnie, pour lui représenter que s'étant répandus divers bruits sur faits graves et scandaleux, contre la personne et le ministère de spectable Lambercier, pasteur de Bossey, lesquels leur ont paru portés à tel point qu'il n'est plus possible qu'il continue son ministère avec fruit, qu'on n'ait approfondi la vérité des dits faits pour sa justification, ou autrement pourvoir ainsi qu'il conviendra; que sur cela, la vénérable Compagnie croyait qu'il y avait lieu d'ordonner un transport, soit visite, d'un ou deux seigneurs de céans, avec un des spectables pasteurs, pour aller au dit Bossey et autres lieux, s'informer
suivant les Ordonnances ecclésiastiques, et rapporter, d'autant plus que le dit spectablc Lambercier sollicite cette procédure et la croit nécessaire, tant pour sa justification que pour l'édification publique.
30 janvier H13. Noble François Mestrezat, ancien syndic, a rapporté qu'en suite de la commission à lui donnée le 10 de ce mois, il fut hier (avec spectable Antoine Léger, pasteur) à Bossey, où tous les paroissiens de Moisin, Neydens, Troinex, Landecy et dépendances avaient été mandés, aux fins de procéder à l'information arrêtée, concernant la personne et ministère de spectable Lambercier; qu'après le sermon fait par le dit spectable Léger, ils avaient arrêté dans l'église les chefs de famille, et les avaient sommés de dire et déclarer avec liberté tout ce qu'ils savaient contre la personne et le ministère du dit Lambercier; qu'alors il n'y eut nulles plaintes à cet égard; mais qu'en ayant ensuite sommé plusieurs en particulier, et les seigneurs capitaines Grenus et Jean Caille, il leur avait paru que le bruit sur la grossesse et l'accouchement de la demoiselle Lambercier était mal fondé; et qu'une Savoyarde, nommée Dureplat, en était l'auteur; qu'au surplus, le dit spectable Lambercier est chargé et suspect de négligence à visiter les malades, à se préparer pour prêcher; de diverses familiarités indécentes avec sa sœur; de baptiser en chambre, tant à Bossey qu'à Troinex, d'avoir souvent manqué d'aller prêcher à Neydens ; de faire trop souvent des paraphrases au lieu de sermons ; d'avoir un procédé qui le rend suspect de fierté et de présomption; et en général, d'avoir, par tous ces défauts et négligences, perdu la considération où doit être un pasteur pour que son ministère produise du fruit, et soit en édification.
De quoi opiné, il a été dit qu'il y aurait lieu d'attendre l'avis de la vénérable Compagnie.
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14 février 1713. Spectables Jean Sartoris, pasteur ot
modérateur, et Antoine Léger, pasteur et professeur, députés de la vénérable Compagnie, ayant demandé rentrée, le premier a représenté qu'ils étaient chargés l'un et l'autre par leur Compagnie de rapporter au magnifique Conseil ses réflexions et ses sentiments sur les accusations et reproches élevés contre la personne et le ministère de spectable Lambercier, qui ont donné lieu au transport et visite faite à Bossey, à ce sujet, par Noble Mcstrezat, et spectable Léger, qui ont chacun fait leur rapport à leur corps.
Sur quoi, le dit spectable Sartoris a dit que comme l'Apôtre exige d'un pasteur qu'il soit irrépréhensible, il veut aussi qu'on ne se porte pas à accuser, ni à recevoir des accusations légèrement contre un pasteur; que c'est en suivant cet esprit que la Compagnie a examiné la conduite de spectable Lambercier, sur toutes les accusations et reproches qu'on a élevés contre lui; qu'ils sont persuadés que M. l'ancien syndic Mestrezat aura rapporté au Conseil, comme le dit spectable Léger l'a fait à la Compagnie, que leur visite et information faite à Bossey était dans le fond toute favorable à la justification du dit Lambercier, puisqu'aucun des chefs de famille de cette église n'avait rien dit au préjudice de leur pasteur, lorsque les dits„députés les sommèrent de s'ouvrir avec liberté sur tout ce qu'ils sauraient contre lui; et que même les sieurs Amy et Pierre Perdriau, et les sieurs Baulacre et Jaquet, paroissiens de la dite église, lui avaient rendu, tant alors que depuis, de bons témoignages. Qu'il est vrai que dans la suite, quelques particuliers, savoir les sieurs capitaine Grenus, Jean Caille et deux ou trois femmes, avaient fait quelques plaintes, et que le dit sieur Grenus même avait remis un long mémoire au dit Noble Mestrezat, contenant
divers faits contre le dit Lambercier; mais que la Compagnie, s'appliquant à l'examen de ces plaintes et de ce mémoire, et ayant même ouï le sieur Lambercier sur ces faits, il lui avait paru :
1° Que les plaintes des sieurs Grenus et Caille étaient plutôt l'effet de quelques démêlés particuliers sur des intérêts civils, que des chefs qui intéressent son ministère; et que leur passion contre le dit Lambercier esl notoire;
2° Que ce mémoire, qui fut remis à M. Mestrezat secrètement par le sieur Grenus, porte des caractères de réprobation et de passion, et ne méritait nulle considération, comme étant un libelle;
3° Que les plaintes de ces femmes roulent sur de faux faits; ou sur des faits vrais, mais qui ne peuvent point fonder de plaintes; qu'il a résulté du rapport du dit > spectablc Léger et de tous ces examens, que le dit Lambercier n'est chargé d'aucun fait grave, ni crime; qu'il ne peut être repris que de quelques imprudences, négligences, ou indécences peut-être, qui ont pu donner occasion à ces mécontentements et plaintes [et] qu'on peut attribuer plutôt au défaut de monde et d'éducation du dit Lambercier qu'à de mauvaises intentions ou mœurs, ou qu'à quelque défaut essentiel; que le sentiment de la vénérable Compagnie est qu'il y a lieu, sans procéder plus outre, d'adresser au dit Lambercier des avertissements et des exhortations unies et fortes sur sa conduite passée, sur son peu de prudence et de discrétion à quelques égards, sur ce qu'il s'est licencié de baptiser des enfants dans la chambre à Bossey, sous prétexte qu'on tolère cette conduite dans les villages éloignés où il n'y a point de temple; et en général, de ce qu'il n'a pas pris soin de se conserver la considération et l'estime convenables à un pasteur; qu'il sera exhorté
d'étudier et de se préparer pour ses sermons, et d'éviter toutes les occasions dont on pourrait mal penser, et toutes indécences, d'être plus humble cl plus doux envers tous les paroissiens, et tous autres avec qui il peut avoir à faire; et qu'ils supplient le Conseil d'entrer dans les sentiments de la vénérable Compagnie, laissant au surplus à l'équité du Conseil à réfléchir, suivant l'esprit de l'article 19 des Ordonnances ecclésiastiques, sur la témérité de ceux qui ont élevé des accusations graves et atroces contre ce pasteur, sans aucun fondement, et sur la nécessité qu'il y a, pour le maintien de la réputation des personnes d'un caractère public, à réprimer une semblable licence.
Après quoi, les dits spectables députés se sont retirés; et étant opiné sur le tout, l'avis a été de faire appeler céans le dit spectable Lambercier, pour être grièvement censuré, avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir, de manière qu'il n'y ait plus de plaintes contre lui, ni reproches à lui faire.
On admonesta donc le pasteur Lambercier. Il appartenait à une famille très modeste * ; l'affaire, j'imagine, aurait pris une autre tournure, si comme ses ennemis les seigneurs capitaines Grenus et Jean Caille, M. Lambercier avait eu des parents dans le Conseil. Nous avons heureusement un critérium décisif pour déterminer notre jugement sur les accusations qu'on avait lancées contre lui.
1. GalifTe, Notices généalogiques sur les familles genevoises, t. VII, p. 292 et suiv',
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L'organisation de l'église de Genève permettait à la Compagnie des pasteurs de tirer d'affaire un de ses membres quand il avait manqué de tact clans sa conduite, et s'était mis à dos ses ouailles. Elle lui donnait une autre paroisse, tout simplement; et comme un homme averti en vaut deux, l'ecclésiastique, une fois installé dans un milieu nouveau, et mis en garde contre les défauts qui l'avaient fait échouer dans son premier poste, pouvait devenir un pasteur modèle, et faire les délices de son troupeau. Mais il était alors bien établi qu'au jugement de ses anciens et de ses pairs, le ministère du pasteur ainsi déplacé n'avait pas eu de bons fruits dans la paroisse qu'il avait dû quitter. — Au contraire, voyait-on se raffermir une situation ébranlée un moment, et le soleil briller après un petit orage, le pasteur demeurait en charge; et cela seul montrait le peu de valeur des plaintes qui avaient été portées contre lui. Ainsi pour M. Lambercier, qui, pendant vingtcinq ans après l'échauffourée dont nous venons de parler, prolongea à Bossey son long pastorat.
Les enfants savent tout voir, et leur œil est perçant. On disait au moyen âge : ex oculo pueri noli tua facta tueri. Eh bien! Jean-Jacques Rousseau, qui passa deux années chez le pasteur de
Bossey, n'a rien aperçu qui se rattachât aux difficultés que M. Lambercier avait traversées et dont le registre du Conseil nous a donné le détail. Tout cela était effacé et oublié; la considération qui entourait M. Lambercier était complète.
Je n'ai que peu d'observations à faire sur le séjour que Jean-Jacques a fait au village. Je signale en note un post-scriptum assez insignifiant à l'anecdote du noyer qu'il aida à planter dans la cour du presbytère l ; et je relève dans son récit un passage qui nous fournit une date :
Le derrière de Mlle Lambercier, par une malheureuse culbute au bas du pré, fut étalé tout en plein devant le roi de Sardaigne, à son passage. Je fus spectateur de la culbute, et je ne trouvai pas le moindre mot pour rire à un accident qui, bien que comique en lui-même, m'alarmait pour une personne que j'aimais comme ma mère.
C'est le mercredi 23 août 1724, que le roi de Sardaigne, avec le prince et la princesse de Pié-
1. On lisait dans le Journal de Genève des 26 juin et 3 juillet 1828 : « M. Martin, ébéniste à la Taconnerie, a fait emplette du noyer qui jadis fut planté à Bossey par Jean-Jacques Rousseau, et dont il est fait mention dans les Confessions. M. Martin possède toutes les attestations nécessaires des autorités locales de la dite commune, pour constater la réalité de ce fait. Il vendra ce bois, ou en fera les meubles qu'on pourrait lui commander. »
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mont, allant de Thonon à Pommier, pour se diriger ensuite sur Annecy, passa le long de la montagne du Salève, salué par le canon de la place de Genève. Rousseau et son cousin étaient donc encore à Bossey dans l'été de 1724. Huit mois après, le 26 avril 1725, les parents de Jean- Jacques le plaçaient en apprentissage chez le graveur Abel Du Commun. Dans cet intervalle de huit mois, il faut loger la fin du séjour de l'enfant à Bossey, le temps qu'il passa chez son oncle sans occupation suivie, et un essai d'apprentissage chez le greffier Masseron. Nous sommes ainsi en mesure de rectifier ce que dit Rousseau : « De retour à Genève, je passai deux ou trois ans chez mon oncle, en attendant qu'on résolût ce que l'on ferait de moi.... Ainsi se perdait en niaiseries le plus précieux temps de mon enfance. » Ces deux ou trois ans se réduisent à quelques mois de l'hiver 1724-25.
Abel Du Commun n'avait que vingt ans. L'oncle de Rousseau, Gabriel Bernard, en choisissant ce jeune maître pour lui confier son neveu, se conduisit en homme léger : il aurait dû placer Jean-Jacques chez un homme d'un âge mûr, d'un caractère sûr et éprouvé, de sens rassis. Du Commun appartenait à une bonne
famille l; il avait un bon métier, il vécut dans une époque prospère, el il mourut à l'hôpital : il avait sans doute d'autres défauts encore que ceux dont Rousseau a parlé dans les Confessions.
Le contrat d'apprentissage était conclu pour cinq ans :
... pendant lequel temps le sieur Du Commun promet d'apprendre au dit Rousseau, apprenti, sa profession de graveur dont il se mêle, sans lui en rien cacher, en tant toutefois que le dit apprenti le pourra comprendre; et demeure aussi chargé de nourrir et coucher le dit apprenti pendant le dit temps, et l'élever et instruire en la crainte de Dieu et bonnes mœurs, comme il est convenable à un père de famille.
Ce qui a été ainsi convenu, moyennant la somme de trois cents livres, et deux louis d'or d'épingles. Le sieur Bernard demeure garant de la fidélité du dit apprenti, et qu'il n'absentera point le service de son maître sans congé et cause légitime, h peine de tous dépens, dommages et intérêts qui à ce défaut s'en pourraient ensuivre K
Cette dernière clause du contrat sortit son effet, quand Jean-Jacques quitta son maître au milieu de son apprentissage, après avoir passé chez lui près de trois ans. Sur cette période de sa vie, les registres conservés aux archives de Genève
1. GalilTe, Notices généalogiques sur tes familles genevoises, t. VII, p. 130 et suiv.