Bulletin de l'Institut genevois, t. XXIII, p
de faire collecte, tant en la ville que sur le pays, pour le Saint-Sépulcre.
Il sera honorablement entretenu et nourri dans l'hospice, avec son compagnon — ce compagnon, c'est Jean- Jacques, — à la table des religieux, pendant un mois. Son cheval sera logé ailleurs. Il aura une patente pour faire collecte pendant un mois, tant à la ville de Fribourg que dans la campagne, et la chancellerie lui paiera huit mirlitons.
Manual du Conseil de Fribourg, vendredi 20 avril 1731.
— La patente pour faire collecte, accordée au Père Athanasius Paulus, lui sera retirée, et le présent qu'il doit recevoir sera réduit à deux mirlitons. La dépense sera payée, et il devra quitter le pays.
Manual du Conseil de Berne, mercredi 25 avril 1731.
— Le caissier paiera dix écus au Père Athanasius Paulus, un religieux grec qui fait une collecte pour le rachat d'esclaves chrétiens.
Ces extraits de registres sont trop brefs ; on voudrait plus de détails, mais chaque mot y a sa valeur, et ils en disent assez pour nous édifier sur le compte du personnage avec qui Jean-Jacques avait jugé à propos d'aller courir le monde. De Neuchâtel où il repassa, paraît-il, après qu'à Soleure on l'eut séparé de l'archimandrite, il écrivit à son père une lettre qui montre bien quelle folie il y avait eu dans son équipée :
Mon cher père, il faut vous l'avouer, je suis à Neuchâtel dans une misère à laquelle mon imprudence a
donné lieu. Comme je n'avais d'autre talent que la musique qui pût me tirer d'affaire, je crus que je ferais bien de le mettre en usage si je le pouvais; et voyant bien que je n'en savais pas encore assez pour l'exercer dans les pays catholiques, je m'arrêtai à Lausanne, où j'ai enseigné pendant quelques mois ; d'où étant venu à Neuchâtel, je me vis dans peu de temps, par des gains assez considérables joints à une conduite fort réglée, en état d'acquitter quelques dettes que j'avais à Lausanne; mais étant sorti d'ici inconsidérément, après une longue suite d'aventures que je me réserve l'honneur de vous détailler de bouche, si vous voulez bien le permettre, je suis revenu; mais le chagrin que je puis dire, sans vanité, que mes écolières conçurent de mon départ, a été bien payé à mon retour par les témoignages que j'en reçois qu'elles ne veulent plus recommencer; de façon que, privé des secours nécessaires, j'ai contracté ici quelques dettes qui m'empêchent d'en sortir avec honneur, et qui m'obligent de recourir à vous.
Cette lettre, non plus que les extraits de registres cités plus haut, ne cadre pas bien avec le récit des Confessions. Comme je l'ai dit, il faut admettre qu'à.Soleure, après que l'ambassadeur de France eut envoyé promener l'archimandrite, il laissa Rousseau revenir à JVeuchâtel; et que ce retour n'ayant pas été heureux;, dans la détresse où il tomba, Jean-Jacques battit le rappel de tous les côtés : en même temps qu'il écrivait à son père et sans doute aussi à l'ambassadeur, il envoya encore
LES ANNÉES DE VOYAGE' zi\
une lettre à Annecy, à l'adresse de Mgr de Bernex, évêque de Genève. « Ce grand évêquë, dil-il1, me recommanda à M. le marquis de Bonac, ambassadeur de France auprès du Corps Helvétique. Il me serait glorieux de détailler ce que ces deux seigneurs avaient eu la bonté de concerter pour mon établissement.... »
11 paraît donc que sur la recommandation de l'évêque, M. de Bonac rappela Rousseau à Soleure* chercha à le caser quelque part, lui trouva une place à Paris, et l'envoya dans cette ville. « On me donna quelques lettres, cent francs pour mon voyage, accompagnés de fort bonnes leçons, et je partis. »
En cette occasion, le grand seigneur français et l'évêque savoyard se conduisirent paternellement; je voudrais pouvoir en dire autant d'Isaac Rousseau.
Comme une bille qui, dans une série de carambolages, parcourt en tous sens le billard, nous voyons Rousseau, à cette époque de sa vie, tenter la fortune en différentes villes de Suisse et de France, et aller de lune à l'autre, se plaisant à ces voyages à pied dont il a été le premier à
1 Mémoire à S. E. Mgr le gouverneur de Savoie.
vanter le charme, et que d'autres après lui ont tant aimés :
Je m'en allais rêveur, le bâton à la main,
La tête de soleil ou de vent inondée,
En laissant au hasard le soin du lendemain...
Ainsi se passèrent pour lui deux ans environ de vie errante, où se succédèrent les bons et les mauvais jours. Viennent ensuite les longues années du séjour de Rousseau à Ghambéry, la période la plus confuse de sa carrière, celle où sa mémoire a le plus brouillé les dates : nous ne pouvons pas toujours les rétablir avec sûreté. Je ne puis ici que renvoyer le lecteur au livre de M. Mugnier.