Rousseau als Musiker, p
La situation la plus délicieuse, il est vrai, mais la plus contrainte où j'avais été dans ma vie : je n'osais ni respirer, ni lever les yeux; et si j'avais la témérité de reposer quelquefois la main sur son genou, c'était si doucement que, dans ma simplicité, je croyais qu'elle ne la sentait pas. Elle, de son côté, attentive à sa broderie, ne me parlait, ni me regardait. Nous ne faisions pas le moindre mouvement. Un silence parfait régnait entre nous. Mais que personne....
Cette situation paraîtra très plate à bien des lecteurs ;
cependant j'ai lieu à penser qu'elle ne déplaisait pas à
la jeune personne; et pour moi, j'y aurais passé ma
vie entière, j'y aurais passé l'éternité sans rien désirer
de plus.
Que le lecteur ouvre les Confessions au livre II, et compare les textes : il verra que la différence va jusqu'à la contradiction. Nous venons de lire : elle me rassura en me regardant d'un œil assez doux,.., tandis que les Confessions portent : elle ne me regarda point.... Et de même, plus loin : favais la témérité de reposer quelquefois la main sur son genou,... tandis qu'on lit dans les Confessions : je nosai la toucher, même pour m appuyer un instant sur ses genoux. — N'insistons pas; il faut sourire et passer. Le récit, dans sa forme définitive, est plus rapide et élégant.
Le lecteur qui me suit dans cet exposé de mes recherches sur la vie de Rousseau, ne me demande
LES ANNÉES DE VOYAGE. 20!i
pas assurément de lui donner un abrégé des Confessions; il a lu el relu ce livre séduisant, et il 1@ connaît assez bien pour être lou jours au fait, ors même que je saute vingt feuillets sur lesquels je n'ai rien à dire, afin d'arriver à un point où j'ai quelque renseignement nouveau à mettre au jour.
Plus heureux que sage, Jean-Jacques avait trouve à Turin1 de bienveillants protecteurs; et déraisonnablement, il leur tourna le dos. Il s'était engoué d'un nommé Bâcle, « dont j'avais été camarade, dit-il, durant mon apprentissage. Il allait partir bientôt pour s'en retourner à Genève. » Rousseau eut la folle idée de partir avec lui : ce fut un des coups de tête qui décidèrent de son avenir.
Dans la famille Bâcle, on trouve plusieurs frères; je ne sais pas bien duquel d'entre eux il s'agit; mais je penche pour l'aîné, qui avait vingt et un ans au printemps de 1729. Il était perruquier : avec ce métier, il pouvait être parti de Genève pour voir du pays, mieux que ses jeunes frères,
1. M. Théophile Dufour garde depuis quinze ans dans son portefeuille des documents qui permettront un jour de contrôler les souvenirs que Rousseau avait gardés de son séjour à Turin, et qu'il a idéalisés dans les pages célèbres qui pré' cèdent la Profession de foi du vicaire savoyard.
qui étaient u monteurs déboîtes », et qui eussent trouvé plus difficilement de l'ouvrage hors de la ville où florissait l'horlogerie.
Le père de ces jeunes gens, Joseph Bâcle, avait eu, en 1717, une aventure qui ressemble à quelques égards à celle de Jean-Jacques Rousseau luimême, bien que le point de départ et le dénouement aient été tout différents.
Joseph Bâcle était barbier et faisait de la petite chirurgie, comme ses confrères; sa femme était sage-femme; il demeurait à Jussy, beau village au pied des Voirons. Sa famille devenant nombreuse, sa femme était allée vivre à Genève, où elle était mieux payée qu'à la campagne; sa fille aînée l'y avait accompagnée. Cette enfant eut un jour une gracieuse idée, dont les suites furent lamentables. Laissons parler le père, en copiant le procès-verbal de son interrogatoire :
Étant à Jussy, absent de sa femme qui était établie en ville, une sienne fille qui restait (demeurait) avec elle, envoya à lui répondant, la veille de sa fête, un bouquet qui lui fut présenté le jour suivant au matin, et avant son lever, par sa servante; ce fut alors qu'abandonné de Dieu, il se porta à abuser de cette pauvre fdle.
Dès qu'il sut qu'elle était enceinte, le désespoir lui fit prendre la résolution de se cacher, et d'aller si loin qu'on ne pût jamais savoir de ses nouvelles. Il se retira
d'abord à Annecy ', s'adressa à l'évêquc et lui dit qu'il le venait prier de le vouloir éclairer. L'évêquc le remit à des missionnaires qui l'ont gardé sept jours, travaillantà lui inculquer les dogmes de l'église romaine; les disputes avaient servi à le fortifier dans la religion protestante, qu'il leur avait déclaré ne pouvoir quitter; ils le laissèrent sortir du couvent; il paya sa dépense.
En quittant Annecy, il a été en droiture à Preuilly en ïouraine, chez un sien oncle; sa femme, ayant été touchée du repentir qu'il marquait, lui avait écrit qu'elle lui pardonnait, et l'exhortait à revenir dans ce pays pour l'aider par son travail à soutenir et à faire subsister sa famille.
Nous ne nous attarderons pas à suivre cette affaire; Bâcle fut banni de la ville, à perpétuité, pour crime d'adultère : en d'autres termes, renvoyé dans son village. — Mais cette digression n'est pas un hors-d'œuvre : car ces velléités d'apostasie, qui ne rimaient pas du tout avec l'accident moral arrivé à Joseph Bâcle, et qui en étaient la suite cependant, nous conduisent à mieux comprendre comment Jean-Jacques se laissa diriger, lui aussi, sur le chemin d'Annecy. Un enfant de Genève, une fois dévoyé, sortant de son pays et allant devant soi, rencontrait des convertisseurs.
1. Le curé de Meinier, village voisin de Jussy, l'avait accompagné et le présenta à Pévêque, « qui lui tendit les bras et lui fit caresse ».
Dans le présent ouvrage, je cherche à dire des choses nouvelles, à soumettre au lecteur le résultat de recherches originales. Ce plan est louable; mais il a un inconvénient qui reparaît à bien des reprises : c'est que trop souvent je n'ai rien à dire, je suis réduit au silence. Je feuillette les Confessions : les pages passent une à une, sans que j'aie quelque remarque à faire, quelque document inédit à produire. Il faut que le lecteur me le pardonne; qu'il se contente, en temps et lieu, d'être renvoyé aux travaux de mes confrères et collaborateurs, si je n'ai rien à y ajouter 1 ; et qu'il accepte cette marche de sauterelle, qui nous amène, en l'instant où nous sommes, à rejoindre Rousseau au printemps de 1731, quand il se présente avec l'archimandrite devant les autorités de Fribourg et de Berne. Nous traduisons le texte allemand2 des « manuaux » des Conseils de ces deux cantons suisses.
Manual du Conseil de Fribourg, lundi 16 avril 1731. Le révérend Père Athanasius Paulus, de l'ordre des saints Pierre et Paul de Jérusalem, prie de lui accorder
1. M. Théophile Dufour a publié dans la Revue savoisienne de 1878 un travail intéressant, qui a été aussi tiré à part : Jean-Jacques Rousseau et Mme de Warens; notes sur leur séjour à Annecy, d'après des pièces inédites.