Le XVIIIe siècle- à l 'étranger, t. I, p. 230 et siriv
aussi s'appliquer à y revenir, et témoigner même de quelque persévérance dans les habitudes religieuses que jusque dans sa vieillesse il a cherché à se donner. « Vous lisez la Bible », lui écrivait Deleyre en 1758; et Rousseau dit dans les Confessions, en parlant de sa fuite au mois de juin 1762 : « Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je l'ai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette façon ». M. Tenant de Latour a eu la bonne fortune de rencontrer sur les quais un exemplaire de Y Imitation de Jésus-Christ, annoté de la main de Jean-Jacques. L'auteur des Harmonies de la Nature raconte que « sur la fin de sa vie, Rousseau s'était fait un petit livre de quelques feuilles de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il le portait toujours avec lui; mais il me dit un jour, avec chagrin, qu'on le lui avait volé. »
Mme d'Epinay témoigne du caractère vivace et même ombrageux de la foi de Rousseau en Dieu, quand elle rapporte l'apostrophe qu'elle lui a entendu adresser à Saint-Lambert qui disait : « Qu'est-ce qu'un Dieu qui se fâche et qui s'apaise! — Si c'est une lâcheté, répondit Rousseau, que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu qui est présent; et moi, mes-
sieurs, je crois en Dieu! » Vingt ans plus tard, Bernardin de Saint-Pierre est un autre témoin, un autre confident, qui, comme Mme d'Epinay, a vu de près le solitaire; il l'accompagnait un jour au couvent du Mont-Valérien : « Nous nous assîmes, dit-il, pour assister à la lecture, à laquelle Rousseau fut très attentif. Le sujet était l'injustice des plaintes de l'homme : Dieu l'a tiré du néant; il ne lui doit que le néant. Après cette lecture, Rousseau me dit d'une voix profondément émue : a Ah ! qu'on est heureux de croire! » Il faut le reconnaître, le beau passage de Y Emile, si souvent cité : « La sainteté de l'Évangile parle à mon cœur... » exprime autre chose que l'émotion d'un instant; bien des heures ferventes avaient préparé Rousseau à écrire cette page pénétrante.
Des cinq points indiqués plus haut, c'est sur le premier seul qu'il était utile d'insister en rappelant les documents qui l'établissent; on accordera les autres sans peine. Il sera sage d'ailleurs de ne pas fausser en l'exagérant le résultat auquel aboutissent les rapprochements indiqués; il ne faut pas parler de quelque action de la théologie germanique sur la pensée de Rousseau. L'Allemagne n'a donné que le coup de clairon qui a
réveillé les églises du pays de Vaud. Des cercles dévots se sont formés dans les contrées romandes ; Mme de Warens a passé son enfance au milieu de parents et d'amis piétistes; son intelligence précoce et vive s'est familiarisée de bonne heure avec les questions théologiques qui étaient agitées devant elle. Elle se mouvait facilement dans cet ordre d'idées, en personne qui s y connaissait, ayant reçu les leçons d'un des meilleurs maîtres. Au moment où s'en allait sa jeunesse, elle s'est trouvée ainsi à même de suivre Rousseau dans le travail de débrouillement de sa pensée encore confuse, et d'être pour lui, à cette époque décisive, une confidente des angoisses de son esprit, une interlocutrice capable de le comprendre, et même de l'aider. Mais elle n'était point savante; et si elle a feuilleté les livres que Magny s'était donné la peine de traduire de l'allemand, ils ne lui ont rien dit; les élucubrations germaniques n'ont pas eu de prise sur elle. De cette origine lointaine, et pour elle effacée, de l'agitation piétiste où elle avait vécu, il ne lui était rien resté, rien que l'étincelle.
Une certaine logique intérieure rattachait cependant le point de départ — le piétisme allemand qui avait envahi la Suisse française — au
point d'arrivée : la Profession de foi du vicaire smjoyard; et ce qui en est la preuve, c'csl que Cette même évolution s'accomplissait au morne moment chez deux écrivains, deux penseurs distingués, Béat de Murait et Marie Huber, qui avaient été, dans les premières années du siècle, des piétistes exaltés, dociles aux leçons des inspirés allemands ; une réflexion prolongée, appuyée sur une ingénuité courageuse, avait fini par les amènera la religion naturelle1.
Béat de Murait, l'auteur des Lettres sur les Anglais et les Français — ouvrage intéressant que Voltaire et Rousseau ont cité plus d'une fois, et que Sainte-Beuve aurait voulu voir réimprimer, — publia dans ses derniers jours, sous le titre ironique de Lettres fanatiques (1739), une série d'essais de philosophie paradoxale, parmi lesquels on remarque le chapitre intitulé : De la religion naturelle ; il y prend la défense de ceux qui s'en con-
1. Une lettre officielle de l'avoyer de Berne, en date dit S août 1703, indiquait déjà en termes exprès les affinités du piétisme allemand avec les libres doctrines qu'on appelait sociniennes en ce temps-là, L'autorité bernoise signalait à ses voisins de Genève un ouvrage dangereux imprimé en Hollande par Henri Desbordes : un petit livre intitulé le Catéchisme des Piétistes, qui est un pur socinianisme et fanatisme (welches ein lanterer Socinianismns nnd Fanaticismus seye).
tentent, et qu'il préférait aux docteurs des églises officielles, sans cependant qu'il consentît à renoncer pour lui-même au privilège d'entendre la propre voix de Dieu, parlant par l'organe des inspirés. Marie Huber, qui d'abord avait été docile comme lui aux leçons des prophètes venus des Cévennes ou de l'Allemagne l, s'en était, elle, entièrement désabusée; et, dans ses Lettres sur la religion essentielle à V homme, dégagée de ce qui rien est que l'accessoire (1738), elle avait fait main basse sur les dogmes, ne voulant plus entendre parler que de deux principes fondamentaux : Dieu et la vie éternelle. C'était exactement « conserver le tronc aux dépens des branches », comme l'auteur d'Emile le fit à son jour. Quand il vint demeurer en France, Rousseau a, sans doute, eu entre les mains quelques-uns des volumes de Marie Huber; mais les prières qu'il a rédigées aux Charmettes montrent que de son propre chef, et par un indépendant effort, il était arrivé aux mêmes idées qu'elle.
C'étaient des idées simples et nues ; et Rousseau, en définitive, en se rencontrant avec ces libres esprits qui étaient restés protestants, se retrouvait
1. Voir, dans le tome IX des Étrennes chrétiennes (Genève, 1882), mon article sur la jeunesse de Marie Huber.
à la porte de l'Église de ses pères. On a dit que M. de Chateaubriand avait « l'imagination catholique ». On n'a pas assez remarqué combien Jean- Jacques l'avait peu. Pendant quinze ans, à Turin, en Savoie, à Lyon, à Venise, il a passé toute sa jeunesse au milieu d'un peuple qui se plaisait aux belles cérémonies du culte; il a vu passer les processions dans les sentiers d'un pays agreste et dans les riches églises du Midi; il a entendu Y Angélus du soir en se promenant dans la campagne; chaque dimanche, il a pu suivre sur son livre de prières ces magnifiques liturgies, ces hymnes, ces litanies où retentit et se prolonge toute la piété des siècles chrétiens : Consolamini, popule meus.... Salvete, flores martyrum.... 0 filii et filiœ.... Et rien de tout cela ne le touche ni ne l'exalte; il n'en voit et n'en entend rien; et il fait dire par le vicaire à son jeune catéchumène : « Reprenez la religion de vos pères : elle est très simple et très sainte ». La nudité sévère du culte réformé est ce qui plaît à son âme ; elle a pour lui l'attrait d'un souvenir d'enfance : l'homme est sensible toute sa vie aux impressions pieuses qu'il a éprouvées à douze ans.
La moitié des penseurs de son époque a été d'accord avec Rousseau sur les bases du système
de philosophie religieuse qu'il avait ébauché aux Charmettes; mais il a mis tant d'âme et d'éloquence à prêcher ses convictions, que son nom s'y rattache plus que celui d'aucun autre. A cet égard, dans les lettres françaises, deux générations relèvent de lui. On ne saurait méconnaître l'action qu'il a exercée sur Bernardin de Saint- Pierre et Lamartine. Dans des pages qui datent d'il y a cinquante ans, Y Espoir en Dieu d'Alfred de Musset, les beaux vers écrits par Victor Hugo A Villequier, on trouve encore un écho de la théologie du vicaire savoyard.
L'oubli est ensuite venu; et depuis longtemps le pauvre Jean-Jacques est négligé, laissa en arrière, perdu de vue. La jeunesse ne lit plus ses livres, elle écoute d'autres maîtres. Si elle veut faire un pèlerinage aux lieux que leur souvenir a consacrés, ce sont les landes de la Bretagne ou les collines des Ardennes qu'il lui faudra visiter ; ce n'est plus le jardin des Charmettes. En 1738 et 1739, le chemin qui domine la vigne et la maisonnette a vu éclore des idées qui ont régné cent ans en France. Elles ont aujourd'hui épuise leur action, mais elles auront toujours une place dans l'histoire de la philosophie religieuse.