‹ La famille et la jeunesse de J.J. RousseauChapitre 32 sur 35 · SUZANNE SERRE. — UN DERNIER MOT SUR MME DE WARENS · texte numérisé non relu

SUZANNE SERRE. — UN DERNIER MOT SUR MME DE WARENS

Comme Schopenhauer, Rousseau a dans sa jeunesse écrit quelques poésies. Le philosophe allemand, en publiant les siennes, remarque que sous le manteau du rythme et de la rime, on ose produire en public ses sentiments intimes, avec un accent plus libre qu'en simple prose : cela est vrai aussi de Rousseau. Les rares morceaux en ,vers qu'on a de lui, son épître à Parisot, Y Allée de Sylvie, sont les pages les plus personnelles qu'il ait écrites avant les Confessions et les Rêveries d'un promeneur solitaire.

Il avait connu Parisot à Lyon, pendant qu'il était

précepteur des enfants de M. de Mably; et quel-

ques mois après avoir quitté cette ville, en repassant ses souvenirs, il note le changement qui s'est opéré en lui pendant le séjour qu'il y avait fait :

Enfin, pendant deux ans, au sein de ta patrie, J'appris à cultiver les douceurs de la vie.... C'est toi, cher Parisot, c'est ton commerce aimable, De grossier que j'étais, qui me rendit traitable. Je reconnus alors combien il est charmant De joindre a la sagesse un peu d'amusement. Des amis plus polis, un climat moins sauvage, Des plaisirs innocents m'enseignèrent l'usage : Petits jeux de commerce, et d'où le chagrin fuit, Où, sans risquer la bourse, on délasse l'esprit; Bons mots, vers élégants, conversations vives, Un repas égayé par d'aimables convives.

Je vis avec transport ce spectacle enchanteur, Par la route des sens qui sait aller au cœur. Le mien, qui jusqu'alors avait été 'paisible, Pour la première fois enfui devint sensible. L'amour, malgré mes soins, heureux à m'égarer, Auprès de deux beaux yeux m'apprit à soupirer.

Ces beaux yeux étaient ceux de Mlle Suzanne Serre. L'auteur des Confessions mentionne plus d'une fois cette jeune personne. A dix-neuf ans, dans l'été de 1731, pendant qu'il attendait à Lyon des nouvelles de Mme de Warens, il allait voir au couvent des Chasottes une amie de cette dame :

Je passais mon temps, dit-il, à la grille de Mlle du Châtelet, avec autant de plaisir que de profit; et il est certain que les entretiens intéressants et sensés d'une femme de mérite sont plus propres à former un jeune homme que toute lapédantesque philosophie des livres.

Je fis connaissance aux Chasottes avec d'autres pensionnaires et de leurs amies, entre autres une jeune personne de quatorze ans, appelée Mlle Serre (elle n'avait que onze ans), à laquelle je ne fis pas alors une grande attention, mais dont je me passionnai huit ou neuf ans après, et avec raison, car c'était une charmante fille.

Dans l'automne de 1741, au moment où il quitta la Savoie pour venir chercher fortune à Paris, Rousseau s'arrêta à Lyon :

Je ne dois pas oublier, dit-il à cette occasion, une aimable personne que j'y revis avec plus de plaisir que jamais, et qui laissa dans mon cœur des souvenirs bien tendres : c'est Mlle Serre, dont j'ai parlé, et avec laquelle j'avais renouvelé connaissance tandis que j'étais chez M. de Mably. A ce voyage, ayant plus de loisirs, je la vis davantage ; mon cœur se prit, et très vivement. J'eus quelque lieu de penser que le sien ne m'était pas contraire; mais elle m'accorda une confiance qui m'ôta la tentation d'en abuser. Elle n'avait rien, ni moi non plus; nos situations étaient trop semblables pour que nous pussions nous unir; et dans les vues qui m'occupaient, j'étais bien éloigné de songer au mariage. Elle m'apprit qu'un jeune négociant, appelé M. Genève, paraissait vouloir s'attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux ; il me parut honnête homme ; il passait pour l'être. Persuadé qu'elle serait heureuse avec lui, je désirais qu'il l'épousât, comme il l'a fait dans la suite; et pour ne pas troubler leurs innocentes amours, je me hâtai de partir, faisant pour le bonheur de cette charmante personne des vœux qui n'ont été exaucés ici-bas que pour

un temps, hélas! bien court; car j'appris dans la suite qu'elle était morte au bout de deux ou trois ans de mariage.

Un érudit lyonnais, M. Blclon, a réussi à trouver dans les registres paroissiaux quelques renseignements ' sur la naissance (22 mars 1720) et sur le mariage de Suzanne Serre :

Sieur Jean-Victor Genève, négociant, âgé de trente ans, et demoiselle Suzanne de Serre,... le dit époux après avoir fait trois sommations respectueuses à dame veuve Genève, sa mère,... ont contracté mariage par paroles de présent, et reçu la bénédiction nuptiale, ce 26 janvier 1745.

De plus, les dites parties Jean-Victor Genève et Suzanne de Serre nous ont déclaré de leur fait ua enfant mâle, né le 12 novembre de l'année dernière 1744, qu'ils ont représenté ce jour d'hui de la célébration de leur mariage.

Deux autres enfants naquirent de cette union : au baptême du dernier, né le 5 janvier 1752, la mère de M. Genève représentait la marraine absente : elle s'était donc réconciliée avec le jeune ménage. On voit aussi que Rousseau était mal informé quand il dit que Suzanne Serre est morte après deux ou trois ans de mariage.

1. Levue du Lyonnais, 1892. — Voir aussi le Bulletin des travau.v de V Université de Lyon, t. 11, p. 582 et suiv.

SUZANNE SERRE; 29i{

Il y a, dans les manuscrits de la bibliothèque de Neuchâtel, quelques morceaux qui donnent d'intéressants détails sur ce que Rousseau, nous l'avons vu, appelle son premier amour. L'auteur des Confessions, je l'ai déjà dit, écrivait ses brouillons sur les premières feuilles venues ; après les avoir ensuite recopiés de sa belle écriture, il détruisait ces papiers où s'était épanché son premier jet. Un petit nombre de fragments épars se sont conservés pourtant; j'en ai cité deux spécimens (pages 149 et 203). En voici d'autres, qui se rapportent évidemment à Mlle Serre ' ; ils sont de la meilleure manière de l'écrivain. Ce n'est qu'une esquisse, quelques coups de crayon négligemment jetés; il est dommage que Rousseau n'ait pas achevé le dessin :

Elle avait de la modestie et de la pudeur; elle aimait la vertu ; l'honnêteté lui était plus chère que la vie, et je ne saurais dire comhien tout ce qu'elle faisait m'en paraissait plus touchant.

Mon cœur était en paix devant elle, et ne désirait rien.

1. Je suis sur ce point en désaccord avec mon savant ami M. Jansen, cpii estime (Rousseau als Bolaniker, p. 158) cpie quelques-uns de ces fragments se rapportent à Mme Basile ou à la Mercerct. — Le lecteur jugera.

Le mot d'amour n'a pas même été prononcé entre nous. Mais il m'est impossible de perdre la forte persuasion d'avoir été passionnément aimé d'elle.

... Mon Dieu! qu'un « je vous aime », dit comme on voudra l'imaginer, eût été froid au milieu de tout cela! Oui, j'en suis convaincu, si l'un des deux se fût avisé de dire à l'autre : « Je vous aime », l'autre eût à l'instant répondu : « Vous ne m'aimez plus ».

Hommes sensuels, vantez tant qu'il vous plaira vos plaisirs grossiers ; je vous défie à tous, tant que vous êtes, d'avoir jamais rien goûté de semblable aux délices dont mon cœur fut inondé durant ces six mois *.

... Si, dans cette situation, nos yeux se fussent rencontrés une seule fois, c'en était fait : elle était une fille perdue. Mais si nous évitions de nous regarder étant seuls, nous nous dédommagions bien dans la foule; et l'effet des regards qui s'élançaient de nos yeux nous apprenait assez quel eût été leur danger dans le têteà-tête.

1. Jean-Jacques sans doute embrasse et réunit le temps pendant lequel il a connu de plus près et aimé Mlle Serre, pendant ses deux séjours à Lyon, dans l'automne de 1741 et dans l'hiver précédent.

... Celte sévérité m'était cent fois plus délicieuse que n'auraient été ses faveurs. Il me sembla qu'elle me traitait comme une chose qui était à elle; qu'elle me recevait en propriété; qu'elle s'emparait de moi. Elle ne me pria plus de rien; elle ne lit plus que me commander.

Elle m'ordonna de lire, et je lus. Je lisais mal, il m'était difficile de bien lire devant elle; elle me reprit deux ou trois fois ; enfin elle m'imposa silence. Je fus touché; je la suppliai de me permettre de continuer; elle le permit; je continuai, je n'ai jamais si bien lu de ma vie.

Une fois, hélas! une seule fois en ma vie, ma bouche rencontra la sienne. 0 souvenir! te perdrai-je dans le tombeau?

Durant ce voyage, elle semblait avoir redoublé d'affection pour moi ; je trouvais dans ses caresses quelque chose de plus doux et de plus tendre encore; et mon pauvre cœur, toujours sensible, volait au-devant des témoignages de son amitié.

Elle me dit : « Nous sommes bons amis, ce me semble. — Oui, lui dis-je, et nous aurions pu l'être encore plus. Ah! combien je vous aurais aimée! Mais il eût fallu pour cela cinq conditions, dont la plus aisée est impossible, et sans lesquelles il n'y faut pas songer. »

Elle resta interdite, et ne répondit rien. Cela était naturel; mais ce qui ne l'était pas, ce fut un certain tour d'yeux qui accompagna ce silence, et que je n'ou-

blierai de ma vie, que je ne saurais peindre. A l'instant....

Ce mouvement presque imperceptible repoussa mon cœur pour jamais.

Et voilà tout. Quelle fin bizarre, et vraisemblable en même temps! Le pauvre Jean-Jacques ne joue pas un beau rôle dans cette scène. Elle en rappelle d'autres, que les Confessions ont racontées aussi.

En somme, tout s'est arrangé pour le mieux. Suzanne Serre a eu un mari et des enfants; c'est ce qu'elle voulait sans doute, et cela était naturel. Jean-Jacques, tout gauche et empêché qu'il était auprès d'elle, était un jeune homme plein de hautes espérances; son instinct lui disait de ne pas compromettre son avenir. lia quitté Mlle Serre comme Gœthe s'est détourné de Frédérique et de Charlotte, et il a eu la gloire. L'aurait-il pu atteindre également, s'il avait conduit à l'autel la jolie Lyonnaise?

Notons un fait intéressant , déjà signalé par M. Jansen 1. Le bruit de la passion du jeune Rousseau pour Mlle Serre avait couru jusqu'en

Page 1