‹ La famille et la jeunesse de J.J. RousseauChapitre 34 sur 35 · Mugnier, Mme de Warens, p · texte numérisé non relu

Mugnier, Mme de Warens, p

2. Mugnier, Mme de Warens, p. 306. — Ces deux lettres ont été écrites à quinze jours de distance.

300 MADAME DK WARENS.

sous nos yeux beaucoup de contrats, une volumineuse correspondance, mais presque point de comptes. Mme de Warens, par exemple, eut souvent à faire à ses créanciers des délégations sur sa pension : la série complète de ces pièces serait plus parlante que toutes les paperasses qu'on a, et qui éveillent notre curiosité sans jamais la satisfaire.

Nous en savons davantage sur son caractère : nous avons la déposition de trois témoins très bien informés. J'ai déjà parlé (p. 7) de la grande lettre où M. de Warens s'épanche en confidences sur ses mésaventures. Un autre document du même ordre est la lettre que M. de Conzié adressa en 1786 au comte... !. Les premiers livres des Confessions venaient de paraître, on en parlait à Chambéry ; on questionna curieusement le vieux M. de Conzié, qui soixante ans auparavant avait vu Mme de Warens à Evian, au moment où elle quittait le pays de Vaud, et qui, pendant le reste de la vie de la baronne, avait eu avec elle

1. Mémoires de la Société savoisienne d'histoire, t. I. ]). 77 et suiv. — Metzger, La conversion de Mme de Warens, p. 235 à 246. — M. Mugnier (Mme de Warens et Rousseau, p. 140) a fait justement observer «pie le destinataire de cette lettre ne saurait être le comte de Mellarède, comme l'avait cru le premier éditeur, et comme tout le monde l'a répété après lui.

d'amicales relations. Sa lettre au comte... et celle de M. de Warens à son frère, sont deux témoignages qui doivent peser tout autant que celui de Rousseau; et, ce qui ne doit pas étonner, le témoignage de l'ami csl plus favorable à la pauvre femme que celui du mari el de l'amant.

Je ne crois pas qu'il faille prendre en un mauvais sens quelques mois de M. de Conzié, qui appellent pourtant un commentaire :

Enfin, dit-il, cette charmante et digne femme, sans argent, sans crédit et accablée de dettes, eut l'heureuse ressource de plaire à un vieux seigneur de la première distinction, qui fournit durant qu'il vécut aux journaliers nécessaires de la subsistance de cette malheureuse baronne.

Mme de Warens a gardé longtemps son charme et sa grâce; et quoique sa jeunesse fût bien loin quand elle quitta les Charmettes au printemps de 1749, un vieillard a pu trouver du plaisir à l'avoir pour voisine à Chambéry, à lui demander souvent quelques moments d'entretien1. Mais la malignité

1. M. de Conzié ne nomme pas ce seigneur : tout indique qu'il s'agit de Jacques d'AUinges, marquis de Condrée. Ce n'est pas l'avis de M. Mugnier (ouvrage cite, p. 327 et suiv.). Dans une revue allemande (Zeitschrifi fur neufranzosische Sprache und Litteratur, XIV et XV). j'ai indiqué les raisons pour lesquelles je ne partage pas sur ce point l'avis de mon savant collaborateur.

des voisins suspecta évidemment ces relations, qui étaient innocentes, je le veux croire; et nous avons un écho de leurs méchants dires dans un endroit des Confessions où Rousseau parle de son passage à Chambéry, au mois de juin 1754 :

A Lyon, je quittai Gauffecourt pour prendre ma route par la Savoie, ne pouvant me résoudre à passer si près de maman sans la voir. Je la revis.... Dans quel état, mon Dieu ! Quel avilissement! Que lui restait-il de sa vertu première? Était-ce la même Mme de Warens, jadis si brillante? Que mon cœur fut navré! Je ne vis plus pour elle cVautre ressource que de se dépayser.

Sans doute, Rousseau à Chambéry entendit parler de Mme de Warens en très mauvais termes et sans ménagement, comme d'une femme entretenue. Triste retour des choses! Dans ses belles années, avec Claude Anet, avec Jean-Jacques, avec Winzenried, elle n'avait pas respecté le commandement : Non mœchaberis; mais c'était alors une jeune et jolie femme, qui gardait les apparences et conservait son rang dans le monde. En 1754, l'âge était venu,, et aussi la ruine et la détresse : Mme de Warens avait perdu la considération publique.

Il semble que Rousseau lui ait laissé voir l'impression qui fut alors la sienne, et qu'il a

MADAME DK WARENS. 303

rapportée dans les Confessions. Le. fait est que

depuis leurs entrevues de cette année, qui furent sans doute pénibles à l'amour-propre de Mme de Warens, elle ne s'adressa plus à lui, quoique sa misère fût grande, et que Jean-Jacques lut en état de l'aider, bien plus ({lie dans la période précédente, où de temps en temps il lui avait envoyé de petites sommes. Elle était femme, elle fut fière une fois :

.... solo fixos oculos aversa tenebat.

Le vieux seigneur, dernier appui de Mme de Warens, mourut bientôt; elle avait vieilli ellemême; les maladies vinrent; ses dernières années furent assombries par la pauvreté. Jean-Jacques avait oublié son ancienne maîtresse; il écrivait son roman. Saint-Preux, c'était lui-même, avec ses avides désirs et le feu de ses passions; il place les aventures de son héros dans le temps de ses propres années de jeunesse ' ; mais il a beau leur donner pour cadre la contrée même où Mme de Warens a vécu longtemps heureuse : tout entier

1. Dans la dernière partie de la Nouvelle Héloïse, Claire d'Orbe parle de la bataille de Fontenoy (11 mai 1745) que les Français viennent de gagner, dit-elle. A ce moment, Saint-Preux dans le roman, et Rousseau en réalité, avaient atteint tous les deux la trentaine.

à sa création idéale, Jean-Jacques ne pense plus à la personne réelle, à la dame Agée qui souffre et va mourir loin de lui, sans qu'il lui envoie une marque de souvenir.

C'était elle pourtant qui, jeune et brillante, lui était apparue un jour inoubliable : belle et noble comme Julie d'Étange, elle avait accueilli le pauvre garçon, si gauche à ses premiers pas dans le monde. Et depuis lors, à maintes reprises, quand il était revenu de Turin, de Lyon, de Besançon, battu de l'oiseau, sans ressource et sans appui, chaque fois c'était chez elle qu'il avait trouvé, comme le pigeon de la fable, bon souper et bon gîte. Elle n'avait pas été seulement l'amie des mauvais jours : quand se préparait l'avenir du jeune musicien, du jeune étudiant en philosophie, c'était elle qui lui avait aplani le chemin ; c'étaient ses entretiens, c'étaient ses confidences qui lui avaient fait connaître le monde et les hommes ; c'est en lisant dans ses yeux qu'il avait appris à suivre les replis du cœur féminin. Toutes les sages maximes qu'elle-même n'avait pas su observer dans sa conduite, toute l'expérience de la vie qu'elle avait si chèrement achetée, il les avait reçues d'elle, enveloppées du charme de sa causerie et de la grâce de son sourire. Quand il la

MADAME DE WARENS. 30l>

quitta enfin après douze ans d'intimité, il laissa en Savoie une délie infinie.

C'est nous, postérité, qui la devons payer à la mémoire de Mme de Warens. Sans elle, on peut le croire, l'auteur du Contrat social aurait réussi à percer. Si Rousseau, par exemple, en venant de Soleure à Paris, avait trouvé dans la grande ville un accueil engageant, il s'y serait fixé dès 1731, et il aurait fait son chemin tout droit, sans ce long détour qui a été en définitive si heureux pour lui. Nous n'aurions rien perdu de ce qu'il y a d'apre et de révolutionnaire dans son talent. Mais les œuvres les meilleures de sa maturité n'auraient pas trouvé en lui le terrain qui a été lentement préparé pendant qu'il passait sa jeunesse en Savoie : douces et fertiles années où sa nature s'est assouplie dans une tiède atmosphère, temps de loisir prolongé où il allait au hasard, ignorant son génie, ne se doutant pas du rôle qui lui était destiné et des succès qui l'attendaient, attentif uniquement à ne pas quitter la gracieuse main dont il aimait l'étreinte.

Page 1