‹ La famille et la jeunesse de J.J. RousseauChapitre 4 sur 35 · LES NOUVELLES RECHERCHES SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LES NOUVELLES RECHERCHES SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Au temps de la Restauration, Rousseau et Voltaire étaient des écrivains populaires et familiers à tous; on les voyait dans toutes les mains; chacun avait lu leurs livres et les connaissait aussi bien que ceux d'un contemporain. Mais bientôt après 1830, cette vogue s'arrêta, et dès lors Voltaire et Rousseau ne furent plus que ce qu'ils seront toujours : des auteurs classiques, comme Montesquieu et Buffon. Tous ceux qui aiment les lettres ont lu leurs chefs-d'œuvre; quelques amateurs, qui leur restent fidèles, les

connaissent à fond et se plaisent à les relire souvent. Mais le nombre est petit de ceux qui achètent aujourd'hui , pour les placer sur les rayons de leur bibliothèque, les œuvres complètes de Voltaire et de Rousseau.

A ce changement qui s'est fait dans les dispositions du public à leur égard, Rousseau a perdu beaucoup plus que Voltaire. Les œuvres de celuici sont plus accessibles , plus avenantes. Les esprits qui vont naturellement à lui comme à un maître, à un modèle, sont beaucoup plus nombreux que ceux que Rousseau attire. La pensée et l'érudition françaises sont aujourd'hui plus que jamais la pensée et l'érudition parisiennes : or, Voltaire est beaucoup plus parisien que Jean- Jacques. La faveur du public et celle des chercheurs se sont ainsi beaucoup plus attachées à Voltaire qu'à Rousseau. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner si, dans les recherches et les travaux qui ont été publiés depuis trente ans, il se trouve que la vie et les œuvres de Voltaire ont été beaucoup plus étudiées et beaucoup mieux que celles de Rousseau. Dans les publications dont ce dernier a été l'objet, il n'y a rien de comparable aux travaux où MM. Desnoiresterres, Moland et Bengesco ont tant ajouté à ce que nous connaissions

SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU. -t

de la biographie, de la correspondance cl de la bibliographie de Voltaire.

Les érudits parisiens ont fait peu de chose pour Jean-Jacques ; presque toutes les recherches nouvelles dont il a été l'objet sont venues de ces pays de frontière qu'il a longtemps habités, et qui vont des Charmettcs à l'île de Saint-Pierre. C'est dans la Suisse française et la Savoie qu'on s'est appliqué à élucider les points obscurs de sa vie, et à mettre au jour les documents inédits qui pouvaient compléter les renseignements déjà connus. La bibliothèque de Neuchâtel possède la plus grande partie de ces documents.

Rousseau avait laissé s'accumuler chez lui beaucoup de papiers, les lettres qu'il recevait, le brouillon ou la copie de celles qu'il écrivait, les manuscrits d'ouvrages entrepris qu'il laissait inachevés. Cet amas datait de son établissement à l'Ermitage, au printemps de 1756. Les pièces de date antérieure sont en petit nombre; soit qu'en quittant Paris, il ait détruit ce qu'il avait de paperasses, pour faciliter son déménagement ; soit qu'il eût eu, pendant les années précédentes, l'habitude de s'en débarrasser au fur et à mesure, avec insouciance.

Au bout d'une douzaine d'années, Rousseau

était arrivé à avoir comme un dépôt d'archives, qui encombrait les petits logements qu'il lui fallut occuper pendant son exil. Son ami Du Peyrou se chargea de la garde de ces papiers; ils lui restèrent après la mort de Rousseau, qui l'avait laissé le maître d'en disposer lettre du 1:2 janvier 1769 . Du Peyrou les a légués à la Bibliothèque de Xeuchâtel.

Un savant français, qui voulait publier une édition de Rousseau, M. Ravenel , vint faire en 1834 le dépouillement de ces papiers; mais il n'a pas utilisé les notes qu'il avait recueillies1.

M. Félix Bovet. bibliothécaire de Neuchâiel, a l'ait paraître dans la Revue suisse, en 1850, 1853 et 1861, quelques morceaux inédits de Rousseau ; une préface préparée pour les Confessions, un Discours sur les richesses, des fragments d'une Histoire de Genève. Après lui, est venu M. Streckeisen, qui a puisé dans les manuscrits légués par Du Peyrou la matière de trois volumes *. D'autres chercheurs encore , M. le professeur

1. Sainte-Beuve. Causeries du lundi. XV. article du 15 juillet 1861.

2. Œuvres et correspondance inédites de liousseau, 1861. — Jean-Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis. 1863 : ce sont six à sepl cents lettres, choisies parmi des milliers que Jean-Jacques avait reçues et gardées.

Gaullieur, M. de Bougy , M. Albert Jansen , M. Maugras, onl remué à nouveau ces dossiers, el y onl fait quelque butin.

Un écrivain neuchâlelois, M. Fritz Berlhoud, a recueilli en deux volumes une foule de documents sur le séjour de Rousseau à Moliers, et ses démêlés avec le pasteur de Monlmollin : les familles du pays, héritières des contemporains de Jean-Jacques, lui avaient libéralement ouvert leurs portefeuilles.

Aux archives de Berlin, M. Albert Jansen a fait aussi des fouilles heureuses 1 ; il a retrouvé entre autres deux pièces capitales, les dépositions de Rousseau et de Thérèse Le Yasseur, écrites sous leur dictée, au lendemain même de la lapidation de Motiers.

Jean-Jacques n'a fait que traverser le pays de Vaud ; sur les anciens registres de la contrée, on n'a pas eu l'occasion de mentionner le nom du jeune voyageur, qui passait inconnu sur les bords du Léman; mais à Lausanne, à Vevey, dans ces jolies villes où Mme de Warens a vécu pendant sa jeunesse, il était intéressant de suivre les traces qu'elle avait laissées.

i. Documents sur Jean-Jacques Rousseau, 1762 à 1765, publiés par Albert Jansen. Genève, lib. Jullien. 1885.

Longtemps on n'a connu Mme de Warens que par le témoignage de Jean-Jacques. L'auteur des Confessions a tout dit sur elle : le bien, le mal, la pitié qu'elle eut pour lui et le charme qui le séduisit dès le premier regard, les séparations, les retours, la longue intimité, les faiblesses et les fautes. La pauvre femme a été livrée sans voile à la curiosité du lecteur. Un seul témoin avait parlé; chacun se crut en mesure de juger1 : aucune enquête ne fut ouverte. On sait que la première partie des Confessions parut en 1780 : l'idylle des Charmettes y avait aussitôt enchanté le public. Les pages où Rousseau l'avait dessinée ont servi de point de départ à de plates supercheries Mémoires de Mme de Warens, de Claude Anet, etc.), qui ne pouvaient qu'égarer l'opinion.

Mais dans ces dernières années, la vie tout entière de Mme de Warens a été étudiée avec soin par deux érudits distingués. Cette vie a été coupée en deux par sa fuite en Savoie et sa conversion au catholicisme. Pendant vingt-sept ans,

i. Notons un détail en passant. On s'est beaucoup offusqué du nom de maman, que Rousseau donnait à Mme de Warens. José «lire qu'on n'a pas compris un sens ancien dece mot, sens indépendantde toute idée de maternité. On appelait maman la maîtresse de maison, quand on était familier avec elle. Voltaire appelail maman sa nièce Mme Denis, qui tenait -mi ménage à Ferney.

Mme de Warens a habité le pays de Vaud; pendant trente-six ans, la Savoie. Ces deux périodes ont fourni matière à deux intéressants ouvrages, publiés par MM. de Montct et Mugnier *.

M. de Montct a peint avec charme les premières et belles années de la vie de Mme de Warens; il a donné une foule de renseignements sur la catastrophe qui vint assez brusquement les terminer; il a mis au jour une foule de documents, au milieu desquels se détache et brille une pièce d'un prix infini, qu'il a découverte dans les archives de la famille de Loys. En feuilletant les papiers qui lui étaient confiés, il a mis la main sur une grande lettre 2, témoignage véridique et des plus curieux, où M. de Warens, écrivant à son frère, lui fait le récit confidentiel et détaillé de ses infortunes, des entreprises industrielles de sa femme, du désastre financier qui fut la conséquence de son impérit ie, des circonstances du départ soudain de la jeune dame (1726) et des dernières entrevues qu'il eut avec elle à Evian et à Annecy. — M. de Montet m'apporta un jour la copie de cette pièce, que

1. Mme de Warens et le pays de Vaud, par M. Albert de Montet, Lausanne, lib. Bridel, 1891, in-8. — Mme de Warens et Jean-Jacques Rousseau, par M. Mugnier, Paris, lib. Lévy, 1891, in-8.

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