‹ La famille et la jeunesse de J.J. RousseauChapitre 5 sur 35 · Mme de Warens et te pays de Vaud, p. 203 à · texte numérisé non relu

Mme de Warens et te pays de Vaud, p. 203 à

nous avons publiée en 188-4 dans la Bibliothèque universelle. Comment dire l'impression que nous avons ressentie en la lisant?

Pauvres érudits, nous passons de longues heures à dépouiller consciencieusement de vieux registres, nous déficelons des liasses, nous copions des pages, nous rassemblons des dates, nous amassons des notes, nous épluchons des textes,

Cherchant l'esprit des morts sous la page jaunie.

Mais quelquefois — et sans la chance toujours espérée de quelqu'une de ces rencontres heureuses, il faudrait quitter le métier — tout à coup le papier parle. Un rideau se lève; les personnages du passé se dressent devant nous; nous les voyons agités et pleins de vie. C'est que nous sommes tombés sur un récit abondant et naïf; c'est qu'une voix sincère, vraiment partie du fond des âges, est arrivée jusqu'à nous.

Fouilleur heureux, narrateur fidèle, juge bien informé, M. de Montet a dessiné le cadre et tracé le tableau de la vie de Mme de Warens avec la fidélité ({lie pouvait y mettre un enfant du pays qui s'était longtemps occupé d'en débrouiller la

sur, JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 9

vieille histoire1. Possesseur d'un beau domaine, il connaît à fond pour la mener lui-même, celle vie <le gentilhomme campagnard qui était celle de M. de Warens dans ce pays de prés et de vignes. Il fallait, pour réussir comme M. de Montet, à la l'ois être familiarisé par de longues recherches historiques avec les particularités de l'organisation ancienne de la contrée de Vcvcy : lois, coutumes, mœurs locales; être habitué à fureter dans les archives, et connaître ces dépôts de vieux papiers dans tous leurs recoins ; et en même temps, compléter à chaque instant ces documents arides par la vue des lieux, par les souvenirs personnels, par toutes les connaissances que donne un commerce ancien et journalier avec la population avenante et laborieuse au milieu de laquelle Mme de Warens a passé sa jeunesse.

M. Mugnier, conseiller à la Cour d'appel de Chambéry, était aussi bien préparé que M. de Montet pour faire une œuvre définitive. L'un et l'autre sont dans leur province au premier rang des érudits. M. Mugnier était déjà connu par d'agréables et solides publications sur saint François de Sales, sur le mariage de Lamartine,

1. M. de Montet a publié des Documents relatifs à V histoire de Vevey (1005-1565), Turin, 1884, 201 ]>. in-8.

les évoques et les monastères de la Savoie. Le savant magistrat a écrit pour ainsi dire le second volume de la biographie de Mme de Warens. Il s'est attaché à démêler l'écheveau des intrigues qu'elle essaya de nouer à la cour de Versailles, et celui des affaires industrielles où elle usa son crédit et perdit ses ressources; il a retracé le long déclin d'une existence qui avait eu des jours rayonnants. Il a suivi Mme de Warens pendant les années fécondes où des ailes maternelles couvaient un génie ignoré, et pendant ces tristes années où la pauvre femme, vieillie, s'embarrassait dans des entreprises qu'elle ne savait pas mener à bonne fin. M. Mugnier a porté partout la lumière qu'un esprit judicieux et mûr, une expérience consommée, un jugement formé par la connaissance du monde et des hommes, peuvent répandre sur un intéressant sujet.

Quand nous nous sommes associés, il y a une dizaine d'années, M. de Montet, M. Mugnier et moi-même, afin d'élucider, et de résoudre, si possible, tous les problèmes qui se posent à celui qui veut connaître la vie de Mme de Warens, ces collaborateurs et ces amis se partagèrent le terrain comme j'ai dit, et ils me réservèrent l'examen des idées religieuses de l'amie de Rousseau, auquel

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m'avaient préparé des travaux antérieurs sur le mouvement piétiste de celle époque. Mon travail a paru, comme celui de M. de Montet, dans les Mémoires de la Société d'histoire de la Suisse romande '.

Les archives de Genève ne pouvaient pas être négligées dans cette chasse au document. L'archiviste, M. Louis Dufour-Vernes, a étudié surtout la parenté et les ancêtres de Jean-Jacques 2. Comme un botaniste qui détache du sol une plante avec précaution, en ayant soin qu'elle ne perde aucune des fibrilles de ses racines, il a tiré des archives genevoises tout l'arbre généalogique de Jean-Jacques Rousseau ; et le tableau qu'il a ainsi dressé a beaucoup de variété et de vie. Chaque famille y a son caractère et sa tenue propre, et chaque couple sa chronique. Les documents d'archives semblent incolores à première vue; M. Dufour-Vernes a su si bien en tirer parti, éclairer les textes et diriger les regards du lecteur sur les points lumineux, que les couleurs effacées semblent reparaître au jour.

1. Magny et le piélisme romand (tiré à part, Lausanne. lib. Bridel, 1891, vm-08 p. in-8).

2. Recherches sur Rousseau et sa parenté, Genève, 1878, 46 p. — Les ascendants de Rousseau, Genève, 1890, 30 p.

Le frère de M. Louis Dufour-Yernes, M. Théophile Dufour, directeur de la bibliothèque de Genève, a entrepris, lui aussi, des recherches sur Rousseau ; il les a poursuivies aux archives de Turin et de Baie; il est allé copier des manuscrits à Neuchâtel ; il est entré en possession des papiers de feu Joseph Richard ', un de ces enthousiastes comme le philosophe de Genève en suscitait autrefois. M. Théophile Dufour a amassé aussi un dossier de lettres inédites de Rousseau, et il se placerait sans doute au premier rang du groupe des érudits qui se sont fait une spécialité de Jean- Jacques, de sa vie et de ses œuvres, s'il voulait mettre au jour tout ce qu'il enfouit dans ses portefeuilles.

Les écrivains que je viens de passer en revue sont des savants exacts et consciencieux; et si les résultats auxquels ils sont arrivés dans leurs recherches peuvent être complétés souvent, et quelquefois rectifiés, ils méritent en somme la confiance du lecteur. Un autre jugement doit être

1. Joseph Richard a passé sa vie à cultiver la mémoire de Jean-Jacques; mais il n'a publié que deux courts et excellents articles, où il a rectifié quelques erreurs des éditeurs de la correspondance de Rousseau. (Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme, IV, .">i2; V, 131 .) U Intermédiaire des chercheurs et curieux du 10 mars J«s"7 a donné une intéressante notice nécrologique sur Joseph Richard.

SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU. l 'A

porté sur l'ouvrage d'un autre écrivain genevois,

M. Gaberel (Rousseau c( les Genevois, 1858).

L'analyse d'une page de son livre, et la comparaison des textes qu'il a dépecés pour la composer, mettront dans tout son jour le procédé historique qu'il a trop souvent employé. On sait que dans les Confessions, Rousseau parle à plus d'une reprise de Mme de Pompadour :

J'avais été mécontent, dit-il, de tous ses procédés par rapport à moi; et dans tontes les occasions, je l'avais toujours trouvée très peu disposée à m'obliger : ce qui n'empêcha pas le chevalier de Lorenzi de me proposer de faire quelque chose à la louange de celte dame, en m'insinuant que cela pourrait m'ètre utile. Cette proposition m'indigna d'autant plus que je vis bien qu'il ne la faisait pas de son chef. Je sais trop peu me contraindre pour avoir pu lui cacher mon dédain pour sa proposition.

Et ailleurs :

M. de Malesherbes fit un retranchement, qui pouvait porter le nom d'infidélité, dans l'exemplaire (de la Nouvelle Héloïse) qu'il envoya à Mme de Pompadour. Il est dit quelque part dans cet ouvrage, que la femme d'un charbonnier est l plus cligne de respect que lamaitresse d'un prince K Cette phrase m'était venue dans la chaleur de

1. Dans le Festin de Pierre, Molière fait dire au père de Don Juan : « Je ferais plus de ras du lils d'un crocheteur qui serait honnête homme, que du lils d'un monarque qui vivrait comme vous ».

la composition, sans aucune application, je le jure. En relisant l'ouvrage, je vis qu'on ferait cette application. Cependant, je me contentai de substituer le mot prince au mot roi, que j'avais d'abord mis. Cet adoucissement ne parut pas suffisant à M. de Malesherbes; il retrancha la phrase entière dans un carton qu'il fit imprimer exprès et coller aussi proprement qu'il fut possible dans l'exemplaire de Mme de Poinpadour. Elle n'ignora pas ce tour de passe -passe; il se trouva de bonnes âmes qui l'en instruisirent.

D'autre part, Mme de Genlis, dans ses Souvenirs de Félicie, raconte l'anecdote suivante :

La marquise de Pompadour essaya, comme elle disait, (Tapprivoistr Rousseau; mais une lettre qu'elle reçut de lui la dégoûta de renouveler ses avances :

« C'est un hibou, dit-elle un jour à Mme de Mirepoix. — J'en conviens, répondit la maréchale; mais c'est celui de Minerve l. »

Ouvrons maintenant l'ouvrage de M. Gaberel,

Rousseau et les Genevois, et voyons comment les textes qu'on vient de lire y sont rapprochés, arrangés et combinés :

Mme de Pompadour essaya, comme elle le disait, d'apprivoiser Rousseau; elle lui fit de belles propositions, n'épargna pas les offres pécuniaires afin d'obtenir quelques lignes favorables dans un livre du philosophe....

1. Chamfort rapporte le môme mot, mais sans nommer les interlocuteurs.

Impatienté, poussé à bout, Jean-Jacques lui écrit un billet où se trouvent ces mots : La femme d'un charbonnier est plus respectable à mes yeux que la maîtresse d'un prince. Mme de Pompadour ne se fâcha pas, dit-on; mais le soir, rencontrant la maréchale de Mirepoix :

« Votre Rousseau, madame, est un hibou. — J'en conviens, madame, mais c'est le hibou de Minerve. »

Le simple rapprochement de ces textes suffit au lecteur attentif et judicieux pour apprécier la méthode historique de M. Gaberel l. Une étude suivie de son livre sur Rousseau et les Genevois nous amènerait à y signaler beaucoup d'autres erreurs. Quelques écrivains de mérite ont eu malheureusement confiance dans les dires de M. Gaberel, et se sont laissé égarer par lui.

Il me reste à dire un mot de mes propres travaux. Mes recherches se sont étendues à toutes les périodes de la vie de Jean-Jacques Rousseau. Le présent livre ne parle que de sa famille et de sa jeunesse; mais c'est là-dessus que j'ai pu recueillir le plus de renseignements nouveaux. Ils viennent de sources authentiques : les registres du Conseil et du Consistoire de Genève, les

1. Voir aussi Voltaire et la société française au XVIIIe siècle, par Desnoiresterres, t. V, p. 75; t. VI, p. 342; t. VII, p. 69, 177, 431; t. VIII, p. 357.

minutes des notaires, et les autres documents déposés dans nos archives; riche collection où chaque famille genevoise peut puiser à pleines mains pour reconstituer son passé. Voici le revers de la médaille.

Ces documents peuvent être répartis en deux catégories : documents incolores et documents dénigrants. Les documents incolores sont les actes notariés, les registres de baptêmes, mariages et décès, les inventaires, etc. Les documents dénigrants — j'appelle ainsi ceux qui peignent en noir et ne donnent que les ombres, — les documents dénigrants sont les registres du Conseil et du Consistoire, et les dossiers des procès criminels et des enquêtes de police. En efTet, quand il ne s'agissait pas des magistrats ou des pasteurs qui honoraient l'Etat ou l'Église, et qui avaient alors leur juste part d'éloges officiels, le Conseil et le Consistoire ne tenaient note que des gens qu'ils punissaient ou censuraient; et tandis que le mal, les vices, les désordres, l'adultère et le reste, s'étalent sur leurs registres, le bien n'y figure guère. Tandis que tous les péchés et peccadilles de quelques individus y sont soigneusement couchés sur le papier, les autres membres de la famille, qui suivaient honnêtement et obscurément la voie

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droite et le bon chemin, n'obtiennerit aucun éloge, presque aucune mention dans ces registres, si intéressants et si instructifs d'ailleurs. 11 faut avoir ces réflexions présentes à l'esprit pour ne pas taire tort à ces générations disparues, beaucoup trop éloignées de nous pour (pie la tradition orale remonte jusqu'à elles.

La publication de ces documents donnera lieu peut-être à une objection que nous voulons prévenir en la discutant ici.

Quand un fouilleur d'archives (comme il arrive quelquefois, je le sais) fait la découverte de quelque vieille faute à la charge d'un personnage oublié de sa propre famille, il hoche la tête, il garde sa trouvaille pour lui J et il en fait son profit. Il apprend à mieux savoir la faiblesse humaine, à juger de toutes choses avec indulgence.

Si ces extraits de registres, que j'ai appelés dénigrants, ont trait de près ou de loin à ces hommes dont le nom est immortel et dont rien n'est indifférent, un esprit sévère peut se demander

1. « Prenez-vous soin, disait Massillon. de rappeler certaines circonstances humiliantes pour votre maison, et qui ont déshonoré autrefois la vie de quelqu'un de vos ancêtres? Ne regardez- vous pas comme les ennemis de votre nom, ceux qui vont fouiller dans les siècles passés, pour y découvrir ces endroits odieux? » Sermon pour le mercredi de la quatrième semaine du Carême.

même alors, s'il convient d'étaler au grand jour ce qu'en d'autres cas on couvrirait du voile pieux que Sem et Japhet ont jeté sur la nudité de Noé. Nous croyons ne pas nous laisser emporter par un zèle indiscret en osant dire qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à des considérations de ce genre. Jean-Jacques a trop mis à nu, dans ses Confessions, ce que d'autres auraient tenu à cacher, pour que les marges de ce livre puissent être salies par les notes qu'on pourra tirer des pièces que j'ai publiées ici, et ailleurs. Une plus juste appréciation du caractère de cet homme malheureux ressortira, pensons-nous, de tous les documents qui nous aideront à connaître le niveau moral de son premier entourage et de sa parenté. Il y a des foyers domestiques où l'on respire un air de délicatesse et d'innocence. Ce nest pas une petite avance pour la vertu, a dit Sainte-Beuve, que d'être sorti de la race des justes. En considérant de près les origines de Jean-Jacques, on y reconnaît beaucoup d'honnêteté, on voit des couples laborieux, de braves et dignes gens, et çà et là, au milieu de l'eau pure, quelque filet un peu trouble et limoneux.

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