DIDIER ROUSSEAU, QUARTAIEUL DE JEAN-JACQUES
A l'époque de la naissance de Jean-Jacques, sa famille était établie à Genève depuis cinq générations. Elle était d'origine française. Didier Rousseau, de Paris — il était né à Montlhéry, — fils d'Antoine Rousseau, avait été reçu habitant de Genève, le 15 octobre 1549. C'est à cette date que nous le voyons mentionné dans deux registres :
Livre d?s habitants. Didier Rousseau, natif de Montrichery lès Paris en France, marchand, a supplié. Admis.
Liorc des particuliers. Didier Rousseau, de Montléchery1, a requis lui permettre habiter en cette cité
I. Partout ailleurs que dans ces deux textes, Didier Rousseau est dit simplement : de Paris. Voir le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, années 1893, p. 281 et suiv. ; 1895, p. 635 et suiv.
comme les autres, et vendre vin, et aussi permettre que puisse mettre une enseigne de la Main. Permis d'habiter; et quant à la reste, qu"il soit avisé sïl lui doit être permis.
Le 24 juin suivant, avec une trentaine d'autres réfugiés venus de France ou d'Italie, il prétait le serment de fidélité que demandait la république de Genève à ceux à qui elle accordait le droit d'habiter dans les murs de la ville.
Didier Rousseau avait quitté la France dans les premières années du règne de Henri II. Dès son avènement, ce roi s'était montré hostile à l'hérésie. Parmi les édits qui furent rendus à cette époque contre les nouvelles doctrines, il en faut remarquer un, du 11 décembre 1547 :
L'une des choses, dit le roi, que nous avons le plus à cœur est de pourvoir à l'extirpation des erreurs et fausses doctrines qui ont pullulé et pullulent encore de présent en notre royaume, à notre grand regret et déplaisir. Et pour ce qu'il nous a semblé qu'entre les autres provisions, l'une des premières et principales est d'ùter d'entre nos sujets l'usage des livres réprouvés qui sont le fondement et occasion desdites erreurs, nous inhibons et détendons que par ci-après aucuns imprimeurs ni libraires n'aient, sous peine de confiscation de corps et de biens, à imprimer, vendre et publier aucuns livres concernant la Sainte Écriture, mêmement ceux qui sont apportés de Genève, d'Allemagne et
autres lieux étrangers, que premièrement ils n'aient été vus, visités et examinés de la Faculté de théologie de Paris.
Comme on voit, quelques années plus lard, Didier Rousseau désigné dans quelques actes comme étant libraire, on peut se demander s'il n'avait pas été libraire à Paris, déjà, et si ce n'est pas quelque transgression de cet édit qui explique son départ de Paris et son arrivée à Genève.
Uflistoire des martyrs de Crespin donne le récit de quelques supplices qui dans l'été de 1549, et notamment le 9 juillet, furent donnés en spectacle au peuple de Paris, « en ces pompes et festins solennels ordonnés parle roi après son entrée dans la ville ». Dans une de ces fêtes de couleur espagnole, Henri II voulut assister lui-même à la mort d'un pauvre couturier qui fut brûlé vif; et le roi garda longtemps, dit-on, le souvenir du regard ardent que le malheureux fixa sur lui, jusqu'au moment où les flammes enveloppèrent sa tête.
La terreur courait sur le pays : ceux qui se sentaient suspects se mettaient en sûreté. Trois mois après ces événements , Didier Rousseau avait trouvé à Genève un refuge. Il lui fallait se créer des ressources : il ouvrit une boutique de mar-
chand de vin, de vendeur de vin, comme on disait alors. Nous venons de voir que son cabaret était à l'enseigne de la Main. Dans une série de documents de dates diverses, qui s'échelonnent jusqu'à la fin de sa vie, nous le voyons continuer ce commerce de vin.
Nous ne savons rien des premières années de son séjour, non plus que des incidents qui avaient amené sa fuite. Une seule chose est certaine, c'est qu'il était à son aise. Nous en jugeons par ce fait qu'en 1555, lorsqu'il obtint le droit de bourgeoisie », comme chaque nouveau bourgeois était appelé à payer une somme proportionnée à
1. Registre du Conseil. « Vendredi 19 avril 1555. Dédier, fils de feu AnthoineRosseaulx, libraire, de Paris, lequel a requis de le recevoir au nombre des bourgeois, par le moyen des choses contenues en sa dite requête. Arrêté que l'on s'informe de son état et bonne conversation, et aussi a été donnée la charge au seigneur capitaine du lieu où il demeure, de s'informer de lui et du dit refierir (et d'en faire un rapport). — Lundi ±2 avril 1555. Dédier, fils de feu Anthoine Rosseau, de Paris, libraire, lequel a requis le recevoir au nombre des bourgeois, au contenu de sa dite requête. Arrêté qu'il soit reçu par le moyen de vingt éens soleil, et le seillot (un de ces seaux de cuir dont la ville avait une provision en vue des cas d'incendie; chaque nouveau bourgeois en fournissait un) lesquels il a promis de payer es mains du seigneur trésorier; et a fait le serment sur ce requis. »
Les écus soleil, pièces d'or battues à Genève depuis 1540, correspondaient à peu près, pour la grandeur et le poids, à nos pièces actuelles de dix francs. On n'en connaît que quatre exemplaires dans les collections numismatiques.
ses facultés, Didier Rousseau fut taxé à vingt écus. Sur 174 bourgeois reçus en 1554 et 1555, il n'y en eut que quinze qui eurent à payer des sommes plus fortes (25, 30, 40 ou 00 écus) et douze une somme égale. Il était donc en bon rang : sans doute il était venu de Paris avec une bourse bien garnie.
On le trouve lié avec deux réfugiés appartenant aux meilleures familles, deux beaux-frères, Noble Jean de Budé, le fils du célèbre helléniste, et Noble Charles de Jonvilliers : l'un est son exécuteur testamentaire, l'autre prend soin des intérêts de ses enfants. Il avait ainsi des amis dans les plus hauts rangs, quoiqu'il appartînt lui-même à une couche sociale plus humble.
Il faut remarquer la date de sa réception à la bourgeoisie de Genève (avril 1555). C'est le moment où le parti de Calvin venait de l'emporter dans l'élection annuelle des syndics, magistrats suprêmes de la petite république. Ayant ainsi au pouvoir des amis dévoués, Calvin voulut renforcer la majorité précaire qu'il venait d'obtenir au Conseil, en faisant admettre à la bourgeoisie un grand nombre de réfugiés français. En un mois, une soixantaine d'entre eux furent reçus bourgeois : tous ceux qui furent de cette fournée
étaient certainement, pour le parti de Calvin, des hommes sûrs. Didier Rousseau était au milieu de ce groupe.
Les nouveaux bourgeois prêtaient serment devant le Conseil, et juraient d'être bons et loyaux à la cité de Genève, d'y vivre selon la sainte Réformation de l'Évangile, et d'acheter des maisons, prés et vignes, dans le territoire de la République, selon leurs facultés. Les magistrats voulaient que la fortune des nouveaux venus vînt enrichir la ville, et que leurs intérêts comme leur devoir fussent engagés à sa prospérité. Didier Rousseau ', en conséquence, fit l'acquisition de quelques immeubles : une maison à la rue du Roule, deux autres maisons dans le quartier de la Madeleine, une pièce de terre à la campagne. Il était fort à son aise : c'est ce qui ressort de tous les documents qui nous restent.
Le registre du Conseil, au moment où Didier Rousseau fut admis à la bourgeoisie, et quelques actes notariés de date voisine, le désignent comme libraire. Cette profession ne fut pas longtemps la sienne; et bientôt, laissant le commerce des
1. Ses notaires estropient quelquefois son nom, et l'appellent, par exemple : maître Dédier Rossiaud, sire Didier Ruisseau, etc.
livres, continuant celui du vin, il ouvrit une auberge, à renseigne de l'Epée couronnée, dans la rue du Perron, une de ces rues montantes qui s'élèvent sur la colline où la ville de Genève est bâtie. Ceux qui tenaient des logis à Genève étaient soumis à des règles strictes :
Un chacun jour, ils doivent venir révéler aux seigneurs Syndics les hôtes qui leur arriveront, et bailler les noms et surnoms d'iceux, et de quelle part ils viennent : et ce soit le même jour qu'ils sont arrivés, et incontinent après.
Les dits doivent retirer des avenaires (étrangers) et passants leurs armes, s'ils en ont. comme mails, arquebuses, pistolets, et les garder rière eux (par devers eux) jusqu'au départ des dits passants, leur laissant seulement l'épée.
Les dits doivent faire faire la prière à Dieu, devant et après les repas, à peine de soixante sous pour une chacune fois.
Didier Rousseau était un homme d'affaires qui s'y prenait de son mieux pour gagner sa vie dans une ville qui était alors assez pauvre. Comme c'était la coutume alors, l'État de Genève affermait le produit des impôts. Le gouvernement s'adressait à des particuliers qui, à leurs risques, périls et bénéfices, prenaient à ferme la dîme d'un village. Ce métier de publicain fut aussi celui de
Didier Rousseau. On n'y faisait pas toujours ses orges. A sa mort, Didier Rousseau laissa à sa veuve, de ce chef, des affaires embarrassées. Mais il faut d'abord parler de ses mariages.
Didier Rousseau s'est marié deux fois. Nous ne savons rien de sa première femme, ,si ce n'est qu'elle s'appelait Marguerite, et qu'elle était dure d'oreille : ce sont de maigres renseignements. Elle mourut sans avoir eu d'enfants, paraît-il, et Didier Rousseau, après un temps de veuvage assez court, le 13 novembre 1569, épousa Mie Miège : c'était la fille d'un paysan de Contaminesur-Arve, en Savoie. Elle avait perdu son père, et sa mère mourut un mois après le mariage. Son frère, un boulanger, était mort à vingt-trois ans, quelques années auparavant ; un autre frère , Claude Miège, était cordonnier, et se fit recevoir bourgeois de Genève en payant quatre écus. Son frère cadet, Jean Miège, était garçon d'écurie : le Consistoire, quelques mois auparavant, lui avait adressé une admonestation :
Registre du Consistoire, 24 février 1569. Jean, fils de Laurent Miége, de Contamine, et Jean Pichard, serviteurs d'Antoine Decroux, appelés pour avoir été trouvés dans la rue durant le catéchisme, ont dit avoir été au prêche par deux fois; mais, qu'à l'heure du catéchisme
il leur fallait abreuver les bêtes, et chapeler (couper en petits morceaux) des raves pour leur donner.
On leur a remontré leur devoir, à ec que ci-après ils entendent à plus diligemment hanter les prédications pour leur instruction.
On le voil : Mie Miège était de petite bourgeoisie; mais c'était une femme de valeur1, et autant qu'on en peut juger à trois eents ans de distance, ce Parisien qui offrit sa main à cette Savoyarde ne lit point un mauvais choix.
Quelques mois après son mariage, Didier Rousseau tomba malade, et fît son testament. De tous les documents, actes notariés ou extraits de registres officiels, qui font mention de ce premier ancêtre de Jean-Jacques, le seul qui compte est ce testament. C'est là seulement qu'on voit une empreinte personnelle. Aussi je le donnerai en entier, n'élaguant que les termes redondants et les formules de pratique. 11 donne une idée favorable du caractère et du jugement de Didier Rousseau. Nous connaissons trop peu telle et telle personne qu'il nomme 2, nous ne voyons pas les
1. Voirie Glossaire genevois de Humbert aux mots bregon, drugeon et gaupe, qui s'appliquent à des jeunes filles et des jeunes femmes actives et fermes, et qui marquent une certaine verdeur, quelque chose de dru, de solide et de robuste, qui est à l'éloge de notre race allobroge.